Santiago Parane
HORS-JEU INTERNATIONAL
ET JEU INTERNATIONALISTE
Merci à ? pour son envoi
Le mouvement anarchiste se montre particulièrement discret dans ses analyses des relations et des conflits internationaux. Ses publications périodiques ou ses livres ne traitent que rarement, ou très circonstanciellement, des problèmes de politique étrangère. Il existe certes un certain nombre de principes généraux Ñ contre tous les impérialismes, contre les nationalismes, contre la guerre, contre les armementsÊÑ, rituellement répétés, qui planent quelque peu au dessus des événements, des tensions ou des guerres lointaines. Cette répétition économise l'observation des faits et leur interprétation, plutôt qu'elle n'y invite.Ce silence et ces généralités présentent un danger sérieux, celui de voir le quotidien, fait de désinformation et de propagande, modeler progressivement les réactions des militants et conduire à ce que leur comportement pratique, face à des situations de fait, diffère de leur convictions affichées, ou les contredise.
Le piège du choix, identique en fin de compte à celui qui fonctionne si souvent pour les questions sociales, réside dans l'exploitation des sentiments pacifistes et internationalistes à des fins guerrières ou impérialistes. Il n'est pas question d'appeler les libertaires à s'engager dans une lutte entre régimes d'exploitation ou entre États visant à l'hégémonie régionale ou mondiale. Il est plus intelligemment, et plus utilement fait appel aux sentiments anti-autoritaires, aux convictions anti-totalitaires, aux nécessités de la défense de conquêtes ouvrières, des libertés acquises. De même qu'au nom des valeurs dont se sert la «gauche», il est demandé non de participer aux règles parlementaires, mais d'empêcher Ñ par le vote Ñ le triomphe d'un candidat de «droite». Ou de faire bloc avec ceux qui défendent le «progrès» contre ceux qui s'accrochent aux privilèges du passé.
Le procédé donne des résultats. Il faut reconnaître qu'il n'est souvent pas besoin de le mettre au point du dehorsÊ; il surgit spontanément, au sein même des milieux anarchistes. Ainsi le Manifeste des 16, en 1914.
La prise de position des Kropotkine, Grave, Malato, Mella ou Moineau n'est pas exceptionnelle, ni conditionnée par une situation unique. On la retrouvera, sous un autre langage, en d'autres conjonctures, en 1936 en Espagne, en 1939, comme on pourrait la détecter aujourd'hui même.Tout au long de la guerre civile espagnole en effet, l'idée d'un «camp démocratique» favorable à la République a été défendue, propagée, par les adversaires de la révolution sociale Ñ républicains bourgeois et staliniensÊÑ, mais elle a pénétré jusque dans nos rangs. Et elle s'y est maintenue. Sans discussion. Dans l'équivoque.
Ainsi, dès le début de la deuxième guerre mondiale, un homme de la taille du Rudolf Rocker a pu parler du Commonwealth britannique comme d'une «communauté de peuples libres»...
Mais remarquons qu'entre les affirmation pacifistes, cri jeté sans aucune considération pour les données ou les perspectives de la réalité visible Ñ le tract lancé par Louis Lecoin «Pour une paix immédiate» en fournit un modèle Ñ et les plaidoiries justificatrices de ceux qui se rallient à un camp, il existe surtout un immense no man's landd'ignorance et de sclérose mentale.
Malgré les nombreuses expériences, la somme de connaissances acquises et entrées dans notre mémoire collective est maigre. Il y eut, pendant la guerre 14-18 des manifestations de la pensée et de l'action anarchistes qui témoignèrent de la lucidité et du courage des compagnons. Il y eut Zimmerwald et cent exemples de la présence libertaire. De 39 à 45 il n'y eut pas grand chose qui ressemblât à cette ténacité audacieuse et prometteuse. A quelques exceptions près. L'une collectiveÊ: l'équipe de War Comentaryà Londres. Les autres, individuelles ou à partir de petits noyaux, celui de l'Adunata dei Refrattariétant le plus solide. Le reste bascula dans l'illusion sanglante, le silence ou l'accommodement.
En pleine guerre, sous les bombes, l'effort de connaissance des éditeurs de War Comentary(succédant à Spain and the World)ne cesse pas. Avant toute chose, il s'agit de ne pas se laisser entraîner par les torrents de mensonges, accompagnement naturel des haines et des combats. Un effort qui pourtant ne s'imagine pas triomphant. Tout est difficile, lent, incertain, précaire. Marie-Louise Berneri, qui, avec Vernon Richards et l'équipe de Freedom Press,anime le journal, le dit explicitementÊ: «Nous ne pouvons bâtir avant que la classe ouvrière ne se débarrasse de ses illusions, de son acceptation des patrons et de sa foi dans les chefs. Notre politique consiste à l'éduquer, à stimuler ses instincts de classe, et à enseigner des méthodes de lutte. C'est une tâche dure et longue, mais à ceux qui préfèrent des solution plus simples, comme la guerre, nous soulignerons que la grande guerre mondiale qui devait mettre une terme à la guerre et sauver la démocratie, n'a produit que le fascisme et une nouvelle guerreÊ; que la guerre présente provoquera sans nul doute d'autres guerres, tout en laissant intacts les problèmes fondamentaux des travailleurs. Notre façon de refuser de poursuivre la tâche futile de rapiécer un monde pourri, et de nous efforcer d'en construire un neuf, n'est pas seulement constructive, elle est la seule solution»Ê[1].Il ne s'agit pas d'incantations à la paix, mais de suivre l'actualité et d'en extraire chaque jour la leçon, de dénoncer les bourrages de crânes, de rappeler par des exemples immédiats et évidents que la Grande Bretagne est un empire qui règne sur des peuples esclaves, que les États-Unis vont mettre à profit leur entrée en guerre pour étendre leur aire de puissance, que la Russie Soviétique est un totalitarisme qui écrase prolétariat, paysannerie et peuplesÊ; que les mots perdent tout sens quand un Tchang Kai Chek, tyran hier devient grand démocrate le lendemain..., que les idéologies couvrent des intérêts indéfendables. «Ne nions pas que... l'opinion américaine, et peut-être Roosevelt lui-même, n'exprime pas une véritable sympathie pour les démocraties. L'opinion des masses Ñ ou plutôt ce que la presse leur fait croireÊÑ, n'a rien de commun avec les intérêts combinés des capitalistes et des impérialistes qui déterminent la conduite du pays. Mais on doit reconnaître que ces intérêts ont tout à gagner dans une guerre européenne»Ê[2].
Cette volonté de continuer à voir clair, de penser avec sa propre tête, va se manifester pour dire, exposer, propager les vérités crues. Par des publications, mais aussi par des tracts distribués aux soldats, ce qui donnera lieu à procès. Par une correspondance qui devra se faufiler dans la masse épaisse des censures et des contrôles, avec les isolés, les rescapés, les tenaces de quatre coins du monde et qui sont l'Internationale.
Sans doute la tradition anglaise fournissait encore, restes sans cesse grignotés du libéralisme d'expression, un terrain plus favorable à cette affirmation et à cette recherche anarchistes qu'en des pays entièrement militarisés ou soumis à un régime de police toute puissante. Mais ces possibilités sont exploitées à fond, et non pas escamotées en attendant des jours sans problèmes. Comme ailleurs l'illégalité et la clandestinité s'adaptent et répondent à la loi et à la répression. L'argument ne tient pas quand il est avancé que ces libertés doivent être défendues en se mettant à la disposition d'un pouvoir qui s'ingénie à les réduire. Ce qui est à noter, c'est que dans les pays dictatoriaux, nombre d'éléments de résistance ont agi en liaison avec des services d'État «ennemi», en vue de participer à l'effort de guerre de l'autre camp, et non pour des objectifs propres.
C'est là que s'établit la différence fondamentale, pour les anarchistes, entre l'action favorisant le triomphe d'une coalition contre l'autre, et celle qui correspond à des buts de libération sociale. Différence qui était sensible en Italie, en France, aussi bien que dans les pays dits «neutres» Ñ comme en Amérique latineÊÑ, là où les grèves étaient soutenues, déclenchées ou condamnées, non par rapport aux intérêts de la classe ouvrière, mais suivant le critère du «bon» ou du «mauvais» bénéficiaire sur le plan international. Il existe, en dépit des situations locales parfois très complexes, un fil conducteurÊ: c'est la guerre sociale que nous menons, et non la guerre entre nations ou entre blocs. Les «forces de libération» ne s'y tromperont pas en Italie Ñ 1944ÊÑ, quand les autorités militaires nord-américaines autoriseront la parution de toutes les publications de toutes les tendances «antifascistes», sauf les journaux anarchistes. De même que dans le port de Buenos Aires, les staliniens s'opposeront aux mouvements revendicatifs, dès lors que la production des entreprises intéressées est destinée au ravitaillement des alliés Ñ ennemis la veille Ñ de l'URSS.
Reconnaissons que nous ne possédons pas de doctrine éprouvée. Nos «ancêtres» ne nous aident guère. Dans la logique marxiste, et pour ce qui concerne la politique internationale, il existe la même croyance dans le caractère «progressif» de l'expansion capitaliste dans le monde Ñ étape inévitable pour que soient réunies les conditions nécessaires à la victoire du prolétariat Ñ que pour le développement économique des nations. Miklos Molnar résume fort bien cette théorieÊ: «Si le progrès réalisé par la bourgeoisie conquérante grâce au développement de ses forces productives est l'étalon universel pour mesurer les peuples, leur place au soleil et la légitimité de leurs revendications nationales, il est tout aussi impossible de se placer aux côtés des peuples «asiatiques» qu'aux côtés des «sous-développés» du vieux continent. Autrement dit, si Marx et Engels avaient voulu adopter un concept anticolonialiste... ils auraient dû l'élaborer au sujet des peuples opprimés d'Europe également et vice-versa. Faute de se placer sur le terrain de l'autodétermination sans discrimination, ils s'enferment dans le carcan de leur vision matérialiste et, dirait-on aujourd'hui, «productiviste» du monde. Dans une position idéologique doncÊ? Pas du tout, puisqu'il s'agit d'une idéologie fondée sur une analyse de la réalité et qui se voulait scientifique. Ce n'est pas un vÏu, un programme, un idéal que Marx et Engels prétendaient exprimer par leurs thèses, mais bien la tendance générale du développement historique»Ê[3].Il y aurait quelque cruauté à rappeler à nos bons simili-marxistes d'aujourd'hui, qui se portent au secours des colonisés ou néo-colonisés (sauf quand il s'agit de colonies soviétiques), les positions de leurs maîtres à penser (il leur reste des maîtres, mais pas de pensée). Molnar le rappelleÊ: «...le contenu moral du colonialisme, son infamie et sa stupidité n'infirment pas aux yeux de Marx sa nécessité en tant que processus historique global. Quelque détestables que soient les motifs et les méthodes de colonisation britanniques ils accomplissent une tâche historique somme toute progressiste»Ê[4].
Côté Bakounine, le raisonnement est inverseÊ: «La conquête faite par les nations civilisées sur les peuples barbares voilà leur principe. C'est l'application de la loi de Darwin à la politique internationale. Par suite de cette loi naturelle les nations civilisées, étant ordinairement les plus fortes, doivent ou bien exterminer les populations barbares, ou bien les soumettre pour les exploiter, c'est-à-dire les civiliser. C'est ainsi qu'il est permis aux Américains du Nord d'exterminer peu à peu les IndiensÊ; aux Anglais d'exploiter les Indes orientalesÊ; aux Français de conquérir l'AlgérieÊ; et enfin aux Allemands de civiliser, nolens volens,les Slaves de la manière que l'on sait»Ê[5].
Mais si l'examen des relations entre Russie, Allemagne, Pologne, donne l'occasion à Bakounine de conclure de manière tout à fait opposée aux opinions de Marx, le premier considérant l'Allemagne comme l'État le plus porté à l'expansion et le second estimant que la Russie tsariste est destinée à s'étendre par la nature même de son régime retardataire et absolutiste, il n'en reste pas moins que pour le Russe, c'est le problème de l'État qui est essentiel. «L'État moderne ne fait que réaliser le vieux concept de domination... qui aspire nécessairement, en raison de sa propre nature, à conquérir, asservir étouffer tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gravite, respireÊ: cet État... a fait son temps»Ê[6].
Ici, déjà, le principe étouffe les analyses détaillées. Il n'est pas sûr qu'il sera suffisant pour dominer les entraînements de la passion.
On ne peut mieux résumer une certaine mentalité qui régnait dans les rangs de l'émigration CNTiste en France, qu'en citant la réponse faite en novembre 1944 à l'Union Nationale Espagnole Ñ fabrication du PC espagnolÊÑ, qui lors d'un congrès tenu à Toulouse, avait décidé d'éviter de nouvelles effusions de sang en EspagneÊ: «Magnifique déclaration avec laquelle nous sommes totalement d'accord. Mais pourquoi dit-on aux Anglais une chose et une autre totalement différente aux Français et aux Espagnols réfugiés en FranceÊ? Pourquoi les porte-parole de la U.N.E. appellent lâches les exilés espagnols qui se refusent d'entrer dans les rangs de leurs guérillas qui prétendent reconquérir l'Espagne l'arme au poingÊ? C'est nous qui portons le drapeau de l'unité de tous les Espagnols amants de la liberté et de la République. C'est nous qui, dans un Front Populaire, avons défendu la République, une République que l'U.N.E. considère morte. C'est nous qui disons aux Anglais, aux Américains, aux Russes et à tous les peuples démocratiques du monde Ñ et très particulièrement aux Espagnols exilés en France - que l'on doit tenter de libérer l'Espagne en évitant une nouvelle tuerie cruelle entre Espagnols»Ê[7].Que d'illusions, que de vaines et gloriolantes espérances, quel manque de connaissance des motivations qui déterminaient la politique des États «démocratiques». Le livre de José Borras dont nous avons extrait cette citation abonde en enfantillages de ce type et en guimauve littéraire, aux lieux et place d'une difficile mais indispensable analyse des conjonctures politiques internationales. La garde est baissée devant la froide détermination des États, égoïstes par nature. Après les désillusions, inévitables, viendront les aventures lancées à coups de jeunes, à coups de morts et d'arrestations, un prix aussi mal calculé que l'était la croyance en des gouvernements bourgeois démocratiques animés des meilleurs intentions...
Car le mouvement libertaire espagnol, du moins dans ce qu'il déclare officiellement, n'a rien appris de ce que vaut «l'antifascisme» national ou internationalÊ: «Une des constantes qui ont nettement marqué le comportement politique des partis et organisations exilés a été de croire Ñ et de faire croire Ñ que si les antifascistes espagnols perdirent la guerre civile et s'ils ne sont pas encore parvenus à abattre la dictature franquiste, la faute en est aux puissances étrangèresÊ»Ê[8].
S'agit-il d'une interprétation particulière, marquée par les circonstances propre au conflit ibériqueÊ? Il ne le semble pas, car nous retrouvons ce raisonnement, non plus à chaud, mais comme expression naturelle d'un courant de pensée, chez nombre de militants, et à propos d'autres guerres. Ainsi, sous la plume d'un excellent militant asturien, Ramon Alvarez, quand il parle d'Eleuterio Quintanilla, organisateur et propagandiste anarchiste du premier tiers du XXe siècleÊ: «Tant que la guerre ne se manifesta pas par le choc brutal des armées sur les camps de bataille, transformées en tombes gigantesques de jeunes gens qui avaient rêvé d'une «belle époque» prolongée, Quintanilla se déchaîna contre la guerre. Il n'ignorait pas que les tueries collectives ont toujours assuré le salut du capitalisme, coïncidant chronologiquement avec les cycles de crises économiques, résultats des inévitables contradictions d'un système social basé sur l'exploitation et le profit.
«ÊUne fois mortes les illusions reposant sur un internationalisme trop jeune pour être enraciné dans la conscience civique Ñ bien qu'il doive constituer la première aspiration d'un idéaliste sincèreÊÑ, Quintanilla décida rapidement de défendre le camp occidental, car il représentait une plus grande somme de libertés, où était possible l'ensemencement révolutionnaireÊ; alors que la victoire du kaiserisme eut signifié un recul sensible, dont les conséquences eussent retombé de préférence sur les couches les plus pauvres de chaque nation»Ê[9].
Dans la plupart des cas, le choix d'un camp est déterminé par le sentiment d'impuissance chez le militant. Demeurer en dehors de l'affrontement public majeur lui semble l'exclure de toute action, de toute existence. Or, il ne s'agit pas d'être neutre, mais de refuser les règles d'un jeu qui n'est pas le sien. C'est le choix d'un camp qui fait disparaître sa personnalité propre. Son engagement signifie son suicide en tant que militant anarchiste. Que les circonstances l'obligent à se trouver inséré, en uniforme ou en civil, dans les appareils de l'une des parties belligérantes, ne l'engage pas. Ce serait sa justification de ce qu'il n'a pas le pouvoir d'éviter qui le mettrait hors du combat social. C'est à partir de cette Ñ de sa Ñ situation de fait, non choisie, qu'il peut commencer Ñ ou continuer Ñ d'agir. Pour agir, il doit travailler à suivre et à comprendre les événements, tâche peu aisée mais possible. De même qu'il doit connaître le milieu où il se trouve placé, pour en saisir la diversité et les contradictions. Tous éléments de connaissance qui lui serviront, dans l'immédiat ou dans le temps. Les aspect sociaux d'un conflit, d'une tension, d'une guerre ne sont jamais absents longtemps. Non plus que les réactions individuelles. Là est son terrain.Quant à la sempiternelle considération que tout acte, tout sentiment exprimé, toute attitude fait le jeu de l'un ou l'autre antagoniste, elle est sans nul doute exacte. Le tout est de savoir s'il faut disparaître, se taire, devenir objet, pour la seule raison que notre existence peut favoriser la triomphe de l'un sur l'autre. Alors qu'un seule vérité est éclatanteÊ: nul ne fera notre jeu si nous ne le menons pas nous-mêmes.
Ne pas vouloir participer aux opérations de politique internationale, dans l'un des camps en lutte, ne signifie pas qu'il faille se désintéresser de la réalité de ces opérations, de ces formes de guerre permanente prenant les aspects les plus variésÊ: commerciales, politiques, militairesÊ; de ces stratégies. Oublier que les États Unis, par vocation et volonté de puissance, sont partout présents dans le monde, veulent assurer la défense et la garantie de leur métropole qui dépend d'un ravitaillement de nature intercontinentaleÊ; oublier les tendances à l'hégémonie mondiale de l'Union SoviétiqueÊ; oublier la capacité expansionniste de la ChineÊ; oublier que les poussées d'indépendance qui secouent l'Afrique, l'Asie et l'Amérique latine sont à la fois volontés populaires, surgissements de nouvelles classes dirigeantes et pions des rivalités entre grandes puissances, c'est se condamner à donner dans tous les panneaux. C'est au contraire par le tri continu des éléments décisifs entre manÏuvres de type nationaliste ou impérialiste et courants de libération authentiques que la critique libertaire peut et doit s'exercer si elle veut être instrument de connaissance et de combat.Or, à chaque fois que le militant prend position, avec l'espoir d'occuper une place dans la «marche de l'histoire», ou qu'il refuse de manifester son soutien à une poussée sociale, par souci de ne pas favoriser une autorité gouvernementale, il erre ou perde toute existence. Il faut se rappeler à ce propos l'attitude d'intellectuels libertaires italiens estimant «progressive» la liquidation de la féodalité thibétaine par l'Armée rouge chinoise (à quoi il était possible Ñ aussi absurdement Ñ de mettre en parallèle le rôle moderniste de la conquête mussolinienne de l'Abyssinie). Ou encore les réticences de milieux anarchistes français lors de l'insurrection hongroise de 1956, dans laquelle ils voyaient la main de la propagande nord-américaine. Plus tard, la critique des méthodes dictatoriales castristes fut assimilée à la défense de l'impérialisme yankee. Et plus récemment, nous avons pu lire dans un journal anarcho-syndicaliste norvégien une défense inconditionnelle du M.P.L.A. d'Angola.
Ce sont exemples non de clairvoyance, mais de soumission aux artifices des propagandes, d'absence d'information directe ou de travail d'analyse. Exemples de l'inutilité des principes, si ceux-ci ne sont pas constamment nourris et vérifiés par l'effort de connaissance.
Par contre, là où nous trouvons des alliés naturels, là où surgissent des forces sur le plan social qui brisent le faux dilemme des blocs bons ou mauvais, nous ne sommes ni assez vigilants ni assez solidaires. Du moins en tant que mouvement, car fort heureusement, individus, noyaux et initiatives agiles n'ont jamais manqué. Il va sans dire que nos alliés naturels ne sont pas, dans les pays de l'Est, les services nord-américains, ni, en Amérique, les hommes du K.G.B. Mais réduire la compréhension des situations nationales et la complexité des rapports internationaux à ces cirques Ñ comme il est aisé et courant de le faire Ñ serait lamentable pour des militants, rétifs par principe aux sortilèges manipulés des mass media.
Si nos alliés naturels se trouvent parmi ceux d'en bas qui, sous des formes infiniment variées luttent ou se défendent dans les entreprises ou dans les quartiers populaires des villes ou des burgs, bulgares, cubains ou sud-africains, russes ou chinois, argentins ou nord-américains, ou à HongKong ou au Japon, nos ennemis non moins naturels sont les systèmes et les régimes qui les dominent, les exploitent ou les répriment. De même que nos préoccupations portent sur l'évaluation des résultats des mille formes de résistance aux conflits Ñ non pas théoriques, mais réels Ñ c'est-à-dire sur la façon de savoir, par exemple, si les dizaines de milliers de déserteurs ou de réfractaires nord-américains ont accéléré la liquidation de la guerre au Vietnam. Ce qui ne nous place nullement à la traîne ni aux ordres du gouvernement d'Hanoi.
A regarder de près, nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connaissant et en dévoilant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trapes se préparent évidemment bien à l'avance. Pour ne pas y tomber, nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. Il nous faut dès maintenant apprendre à détaillerÊ: antagonisme-collaboration entre États-Unis et URSS, eurocommunisme, libérations du type angolais, éthiopien ou cambodgien, démocratie à la japonaise, etc.... Des détails qui nous renforceront dans notre hors-jeu international et notre possible action internationaliste.
Paris, juin 1977
Santiago Parane
(1) Neither East nor West, Freedom Press,Londres 1952.
(2) War Comentary,Décembre 1939.
(3) Marx, Engels et la politique internationale,Gallimard, Paris 1975.
(4) Ibidem p. 199.
(5) «ÊAux compagnons...Ê» Archives Bakounine II
(6) «ÊEtatisme et AnarchieÊ» Archives Bakounine III.
(7) José Borras - Politicas de los exiliados espanoles - 1944-1950,Ruedo Iberico - Paris 1976.
(8) Ibidem p. 23.
(9) Eleuterio Quintanilla - Vida y Obra del Maestro Editores Mexicanos Reunidos - Mexico 1973.
le capitalisme, on peut pas sÕy faire! le pacifisme, on peut pas sÕy fier! Oiseau Tempête
TEXTES ET TRACTS
SUR LA GUERRE À VENIR...
BRAVE NEW WORLD - film catastrophe
La Guerre derrière la guerre (Mumia Abu-Jamal)
Contre toutes les guerres (La Coordination des Groupes Anarchistes)
NON A LA GUERRE ! La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires)Pacifistes, encore un effort !... Oiseau Tempête Aux Américains
QUOI DE NEUF SUR LA GUERRE ? (5ème zone)
LES PEUPLES EN PAIX CONTRE LA GUERRE (5ème zone)
AH ! DIEU QUE LA GUERRE A BON DOS ! (5ème zone)
Libertaires contre toutes les guerres (Alternative libertaire)
GUERRE À LA GUERRE ! (Claag)
LE CAPITALISME, C'EST LA GUERRE ! (Scalp-Reflex)
CONTRE LA GUERRE ! (Fabrice Sacher)
De l'anti- impérialisme au pacifisme : l'absence de perspectives révolutionnaires (Temps critiques)
De l'usage abusif des arguments anti-impérialistes ou antisionistes (Yves Coleman)
BRAVE NEW WORLD
film catastrophe
Aux Américains, ou à quiconque parmi eux, ou à quiconque en n'importe quelle ville américaine, Résistez beaucoup, obéissez peu,
Quand vous ne contesterez plus la soumission, vous serez totalement esclaves, Et totalement esclave, personne en aucune nation, aucun État, aucune ville, sur cette terre, ne regagne jamais ensuite sa liberté.
Walt WhitmanPuisque tout ce qu'on prend dans la main, c'est du vent,
Puisque tout n'est que ruine, désespoir,
Pense : ce qui est n'est pas
Et ce qu'on dit n'être pas est là !
Omar Khayyam
1. Une propagande de guerre Le 11 septembre 2001, les médias du monde entier, instantanément mobilisés dans l'une des plus vastes opérations de propagande jamais menées, rivalisaient d'amateurisme, de crédulité, de fanatisme, dans l'annonce d'une Apocalypse terroriste.
Quelques heures ont suffi pour que l'ordre soit partout transmis de divulguer le nom du «suspect numéro un», sur la base de ces extravagants documents prétendument «abandonnés par un kamikaze sur un parking d'aéroport». Oussama Ben Laden et sa «nébuleuse» islamiste radicale étaient alors présentés comme le Mal absolu, l'Adversaire démoniaque contre la folie duquel la plus violente réaction est toujours justifiable.
«Comme d'habitude, le visage d'Emmanuel Goldstein, l'Ennemi du Peuple, avait jailli sur l'écran. Le programme des Deux Minutes de la Haine variait d'un jour à l'autre, mais il n'y en avait pas dans lequel Goldstein ne fût la principale figure. Il était le traître fondamental. Quelque part, on ne savait où, il vivait encore et ourdissait des conspirations. Peut-être au-delà des mers, sous la protection des maîtres étrangers qui le payaient. Peut-être, comme on le murmurait parfois, dans l'Océania même, en quelque lieu secret.» George Orwell, 1984.
L'image de Ben Laden-Goldstein se confond ici avec celle d'un autre monstre qui réside dans les entrailles de la terre, l'Antéchrist, ce vieux dragon, Satan. Par le moyen de cet universel matraquage idéologique et policier qui permet d'en apprécier toute la modernité, c'est l'antique manichéisme apocalyptique, historiquement à l'origine de l'islam aussi bien que du christianisme, qui s'impose encore une fois comme la religion d'une époque de décadence, de malheur, d'ignorance et d'esclavage, cette fois-ci à l'échelle mondiale. C'est alors que se multiplient les faux prophètes et les pseudo-messies se dénonçant mutuellement comme agents de Satan à exterminer, c'est alors que d'ubuesques dirigeants se proclament les champions du bonheur de ceux qu'ils oppriment.
«Notre nation a été choisie par Dieu pour être un modèle.»George W. Bush, le 28 août 2000.
«Le drame épouvantable des Derniers Jours n'avait rien d'une chimère à échéance plus ou moins vague ou lointaine : c'était une prédiction infaillible et que l'on sentait, presque à chaque instant, sur le point de se réaliser.»Norman Cohn, Les Fanatiques de l'Apocalypse.
2. Un terrorisme intégré Comme les démons de l'imaginaire médiéval, les terroristes kamikazes étaient ce qu'on appelle des «modèles d'intégration». Leur mission nécessitait qu'ils se fondent dans la population américaine, qu'ils partagent son quotidien, son travail, ses loisirs, son mode de vie, bref qu'ils se transforment en bons Américains patriotes et industrieux. Ce qui ne les a pas empêchés d'être surveillés de près par les services de l'État américain dont c'est la fonction, informés de longue date sur les réelles intentions des terroristes par des services alliés. D'ailleurs, dans un monde surveillé par Echelon et ses multiples avatars, sur un terrain préparé par cinquante ans de guerre secrète contre la menace dite communiste, un réseau occulte de comploteurs fanatiques surpassant les services qui dès l'origine lui ont permis d'exister est une absurdité logique autant qu'une impossibilité pratique. Aussi, accorder la moindre crédibilité au déficient scénario élaboré par de cyniques menteurs à l'intention de spectateurs abrutis et serviles, ce n'est rien d'autre que faire preuve d'un acte de foi.
C'est ainsi que les imbéciles ignorent, et que les tartuffes feignent d'ignorer, qu'un complot contre l'État est une chose trop importante pour être laissée aux ennemis de l'État Ñ a fortiori quand ce complot peut avoir l'ampleur qu'on a vue le 11 septembre.
«Ces tigres ont des âmes de mouton, des têtes pleines de vent ; il suffit de parler leur langage pour pénétrer dans leur rang.»Maurice Joly, Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu.
Pour être efficacement contrôlés, les islamistes d'un réseau comme Al Qaida doivent obéir aveuglément à des chefs qui doivent être eux-mêmes formés et financés par les services de protection de quelques États, et peut-être convaincus par une étrange mentalité schizophrénique d'Ïuvrer ainsi pour leur propre cause perverse. C'est ici que de bons Saoudiens patriotes et industrieux se transforment en terroristes kamikazes.
3. À qui profite le crime ? Ce phénomène de fusion n'est contre-nature qu'en apparence ; il est d'abord le résultat d'une réelle communauté d'intérêts strictement économiques, au premier rang desquels figure le pétrole. CÕest ainsi que les «représailles» contre l'Afghanistan, planifiées plusieurs mois avant le casus bellidu 11 septembre, avaient pour but de repeindre la façade du pouvoir central afghan, pour négocier avec lui à moindres frais la construction et la protection du pipe-line américano-saoudien qui charriera l'or noir ouzbek et turkmène vers le Pakistan Ñ à moindres frais, c'est-à-dire sans davantage poursuivre l'expérience malheureuse des Talibans encageurs de femmes, et sans Massoud. Les profits que certains escomptent de l'exploitation des derniers grands gisements pétrolifères connus sont sans commune mesure avec les profits spéculatifs annexes que les mêmes, ou d'autres, ont engrangé le 11 septembre par un banal délit d'initiés.
La principale conséquence politique est tout aussi limpide : l'administration de l'État américain, arrivée au pouvoir par la première non-élection réelle de l'histoire de ce pays, s'est vue légitimée nationalement et internationalement par la mise en scène de la tragédie burlesque d'un singe de foire déguisé en chef de guerre qui prend la tête d'une croisade universelle. Ainsi solidement étayée, cette administration pouvait commencer à faire passer le maximum de son programme, ultra-libéral en matière d'économie et ultra-répressif en matière de liberté publique, dans le minimum de temps, quitte à museler temporairement le Congrès, dernière baudruche démocratique des États-Unis, en organisant la «psychose de l'anthrax».
Par effet de ricochet, ce sont les dirigeants du monde entier, sommés par les événements de former un bloc soudé autour de leurs homologues américains, qui profitent de l'aubaine pour faire passer le maximum localement possible du même programme, allant jusqu'à importer en kit la «psychose de l'anthrax», comme en France et en Allemagne, ou en inventant une variante nationale, comme le camion-suicide fantôme en Italie. Tous se hâtent de se donner les moyens d'en finir avec le vaste mouvement de rejet qui les inquiète tant et qui, de Seattle à Téhéran, de Pretoria à Tizi-Ouzou, recherche ses moyens et ses buts ; et tous se hâtent de savourer leur éphémère triomphe.
C'est ce chÏur de cyniques jubilations, qui exprime la solidarité internationale d'une classe pleinement consciente de l'étendue de sa domination, qui est le scandale central devant être partout tu et caché.
«Le secret domine ce monde, et d'abord comme secret de la domination.»Ñ Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle.
4. Des "théories de la conspiration" Les événements ont révélé d'eux-mêmes l'existence d'une gigantesque conspiration. Pour maintenir les populations dans la passivité, il suffit de brouiller leurs capacités à discerner qui complote réellement contre qui. Différents scénarios se développent alors spontanément, qui adaptent la thèse officielle, qui n'est autre que la «théorie» de la conspiration islamiste, à différents publics préalablement conditionnés à telle ou telle version. Les islamistes peuvent ainsi croire que ce sont les chrétiens qui conspirent contre le monde musulman, ou plutôt perpétuer l'ancienne «théorie» de la conspiration juive. La gauche radicale peut élaborer la «théorie» d'une conspiration fasciste ou d'un complot de la CIA Ñ alors même que son point de vue exige de comprendre les événements dans leur globalité et leur mouvement.
Tous ces fragiles échafaudages se basent sur un usage parfois subtil de vérités partielles. Ainsi certaines fractions des multiples services secrets américains, saoudiens et pakistanais, et peut-être des services spéciaux de quelques compagnies pétrolières, ont été selon toute probabilité les artificiers de l'exécution de Massoud et des attentats du 11 septembre ; mais des islamistes manipulés n'en ont pas moins joué un rôle déterminant. De même, il est tout à fait vraisemblable que des groupes fascistes aient participé au déclenchement de la «psychose de l'anthrax» aux États-Unis. Mais seule une relation de complicité fondamentale, soudant organiquement tous les profiteurs de ce nouveau massacre, émerge clairement de ces brumes délétères.
Les diverses «théories de la conspiration» ont pour résultat d'émietter la vérité, puis d'en intégrer chaque parcelle au sein d'une pseudo-globalité tissée d'erreurs balourdes et de mensonges paranoïdes, qui s'écroule d'elle-même dès qu'on la confronte à la réalité. Elles sont ensuite utilisées dans divers milieux pour réfuter instantanément, par le seul bruit de leur nom, toute critique authentique que n'auraient pas suffi à faire disparaître les diverses agences de l'organisation du silence. Par exemple, on pourrait dire un jour, si cela paraissait souhaitable, que ce film développe une théorie de la conspiration ; ou bien, c'est la même chose, une ridicule paranoïa.
5. Une nouvelle époque Les attentats du 11 septembre ne peuvent se comprendre que situés à la fin d'un processus transitoire complexe qui s'est massivement mis en branle il y a une dizaine d'années. L'année 1991, en effet, a été marquée publiquement par la guerre du Golfe et la dissolution de l'U.R.S.S., qui imposaient durablement au monde l'hégémonie militaire et économique des États-Unis, et elle a aussi été marquée, secrètement, par les débuts de la «sale guerre» en Algérie, l'État-laboratoire où était expérimentée, avant d'être systématisée, la variante islamiste du terrorisme d'État moderne, renouvelant ainsi une technique de gouvernement mise en pratique pour la première fois dans l'Italie de l'aprês-[19]68, et qui s'est depuis imposée mondialement.
Ce sont les mêmes gens, à quelques changements de génération près, qui règnent aujourd'hui aux États-Unis comme en Algérie, en Italie et ailleurs. Mais ils ont retenu les leçons de dix années d'exercice du pouvoir : ils ont compris que l'augmentation de leurs profits nécessite désormais un règne mondial de terreur et d'obscurantisme ; ils savent à présent mieux ce qui les enrichit, ce qui les renforce, l'usage qu'ils peuvent faire des moyens qu'ils se sont donnés, et ce que les populations maintenues sous hypnose sont prêtes à croire et à subir.
La provocation du 11 septembre a inauguré un XXIè siècle qui d'ores et déjà s'apprête à y ressembler trait pour trait : un film catastrophe réalisé par des idiots, plein de bruit obscurantiste et de fureur terroriste, qui ne signifie rien.
Novembre 2001
LA GUERRE DERRIÈRE LA GUERRE écrit le 29/01/2003«Dans la confidence... je devrais bien accueillir presque toutes les guerres, car je pense que ce pays en a besoin».Theodore Roosevelt, Président des USA (Lettre à un ami, 1897)
Par Mumia Abu-Jamal
Nombreuses et diverses sont les raisons d'une guerre, et rarement les vraies raisons sont publiquement embrassées par les politiciens qui dégainent leurs sabres devant la foule en colère.
Les politiciens ont appris à utiliser des phrases qui font bouillir le sang et créent des tensions, mais ce sont des impulsions pour le combat émotionnel, pas rationnel.
Derrière leurs performances publiques, loin de la lumière et des rugissements de la foule, les penseurs, s'assoient et calmement complotent de grandes guerres et conflits sociaux ainsi que l'acquisition de plus grandes richesses, pour de vrai, pas pour des émotions pas pour des profits imaginaires. Depuis des mois, j'ai cherché des preuves de réunions comme celle-là, mais sans trop de résultat. Jusqu'à maintenant.
En lisant attentivement un article du quotidien libéral The Guardian,datant de septembre 2002, ce journal londonien rapporte la tenue d'une réunion là-bas du Royal Institute of International Affairs, composé des dirigeants exécutifs du monde pétrolier, d'Irakiens en exil, et (bien sûr) d'experts légaux internationaux.
Le titre de cette causette à huis clos ? «Envahir l'Irak : Dangers et Opportunités pour le Secteur Energétique».L'un des individus présent résuma l'évènement avec ce quolibet : «Qui aura le pétrole ?» Et voilà.
Le député Irakien qui fut ministre du pétrole, Taha Hmud Moussa, parlant avant que l'actuel conflit ne mûrisse, dit aux reporters dans une interview, que le pays a une production potentielle de 300 milliards de baril de pétrole, «quand toutes les régions de l'Irak sont exploitées».
Si les intérêts occidentaux peuvent mettre leurs mains sur ces réserves (qui furent perdues quand l'Irak nationalisa ses terrains en 1972) ils prévoient d'être capable de produire quelque 8 millions de barils par jour pendant 10 ans. Les mathématiques répondent à beaucoup de questions.
Huit millions de barils à 30 dollars le baril, 365 jours par ans, ca nous fait 87,6 milliards de dollars (j'ai bien dit Milliards) par an. Pour les gros bras du pétrole Anglais et Américains, c'est simplement trop dur de résister. Une guerre ? Oh oui, ils en feraient 10 des guerres s'il le fallait (enfin pas exactement faire, mais plutôt demander à d'autre qu'eux-mêmes de les faire). C'est une grosse guerre officielle pour le profit.
C'est le vrai "bling! bling!".
Il y a plusieurs années, à Philadelphie, un homme avait été arrêté dans un coin miteux de la ville, après qu'une femme se soit échappée de ce qui fut décrit comme «l'antre de l'horreur». L'homme qui était clairement mentalement dérangé avait enfermé, enchaîné, torturé et tué plusieurs femmes dans sa cave. Quand un avocat brillant de la défense criminel de Philadelphie pris en charge l'affaire, des reporters lui demandèrent pourquoi, étant donnée sa nature macabre. L'avocat esquissa un sourire étincelant et dit avec piquant : «j'ai des centaines de milliers de raisons pour ca».
Il faisait référence au fait que l'homme, bien que dérangé, était aussi un talentueux investisseur boursier, et avait amassé quelques centaines de milliers de dollars en dividende d'échanges boursiers.
Vous voulez connaître les vraies raisons pour ce «showdown with Saddam», «Countdown to Bagdad», et autres du même genre ? Ce n'est pas parce que, comme le président l'a joyeusement suggéré, «Sadam est un homme méchant». Pas plus parce que «Saddam a essayé de tuer mon papa». Ce n'est pas parce que les gens d'Irak vivent sous une cruelle dictature, et qu'il faut leur amener la "democrisy".
Le Moyen-Orient n'est pas en pénurie de dictateurs, certains d'entre eux sont les «plus dévoués alliés» de l'Amérique.
Ce n'est pas parce que l'Irak a utilisé des armes chimiques contre "son propre peuple". Les Turques, membres de l'OTAN et (peut-être) de l'Union Européenne, sont sans pitié quand il s'agit des Kurdes, qui ne peuvent pas parler leur propre langue ou porter leurs couleurs nationales par peur des répressions du gouvernement. (La «campagne» des USA pour les droits de l'homme ignore conventionnellement les brutales répressions des Turques envers la minorité Kurdes et les emprisonnements des prisonniers politiques Kurdes comme Leyla Zana, la première femme Kurde élue au Parlement Turque. L'une des charges à son encontre était qu'elle «portait des accessoires jaunes, verts et rouges», soit les couleurs traditionnels Kurdes ! Elle est l'une des 4 législateurs Kurdes emprisonnés sous des charges aussi ridicules, mais le régime Bush n'en souffle mot).
Vous voulez connaître les vraies raisons de cette guerre en Irak ? Ils ont 87,6 milliards de raisons ! le pétrole.
Manifeste de Madrid contre la guerre Texte du manifeste contre la guerre prononcé au cours de la manifestation du 15 mars 2003 à Madrid par l'écrivain portugais José Saramago.Traduction : José Movidas Rubio.Ils croyaient que nous étions fatigués des manifestations et que nous leur avions laissé les mains libres pour poursuivre leur hallucinante course vers la guerre. Ils se sont trompés. Nous, qui manifestons aujourd'hui, ici et dans le monde entier, sommes comme cette petite mouche qui plante obstinément, encore et encore, son aiguillon sur les parties sensibles de la bête. En termes populaires, clairs et francs, nous sommes la mouche casse-couilles du pouvoir.Eux, ils veulent la guerre, mais nous, nous n'allons pas leur ficher la paix. Ni la première bombe ni la dernière de celles qui s'abattront sur l'Irak ne feront perdre sa vigueur et son autorité (nous aussi, nous avons de l'autorité) à notre engagement, mûri dans les consciences et proclamé dans les rues.Que ces messieurs-dames qui sont au pouvoir n'aillent pas dire que nous manifestons pour sauver la vie et le régime de Saddam Hussein. Ils mentent de toutes les dents de leurs bouches. Nous manifestons, c'est clair, pour le droit et la justice. Nous manifestons contre la loi de la jungle que les Etats-Unis et leurs acolytes, anciens et modernes, veulent imposer au monde. Nous manifestons pour la volonté de paix des gens honnêtes et contre les caprices belliqueux de politiciens qui, faute d'intelligence et de sensibilité, débordent d'ambition. Nous manifestons contre le concubinage des états avec les super-pouvoirs économiques qui dirigent le monde. La Terre appartient à ceux qui l'habitent, pas à ceux qui, au prétexte que la représentation démocratique est effrontément pervertie, en fin de compte les exploitent, les manipulent et les trompent. Nous manifestons pour sauver la démocratie en danger.Jusqu'à présent, l'humanité a été éduquée pour la guerre, jamais pour la paix. On nous rebat les oreilles en permanence avec l'affirmation suivant laquelle si nous voulons la paix demain, il nous faut forcément faire la guerre aujourd'hui. Nous ne sommes pas assez naïfs pour croire en une paix éternelle et universelle, mais si les êtres humains ont été capables de créer, tout au long de leur histoire, des beautés et merveilles qui nous honorent et nous grandissent, alors il est temps de s'atteler à la plus belle et merveilleuse de toutes les tâches : la construction incessante de la paix. Mais que cette paix soit la paix de la dignité et du respect humain, pas la paix de la soumission et de l'humiliation trop souvent déguisées sous le masque d'une fausse amitié protectrice.Il est temps que les raisons de la force cessent de prévaloir sur la force de la raison. Il est temps que l'esprit positif de l'humanité que nous sommes se consacre, une fois pour toutes, a assainir les innombrables misères du monde. C'est cela, sa vocation et son voeu, et non de pactiser avec de supposés ou authentiques "axes du mal".Bush, Blair et Aznar palabraient aimablement au sujet du divin et de l'inhumain, tranquilles et sûrs de leur rôle de puissants sorciers, experts en tours de bonneteurs et connaisseurs émérites de tous les pièges de la propagande trompeuse et de la falsification systématique, lorsque la terrible nouvelle fit irruption dans le bureau ovale où ils s'étaient réunis : les Etats Unis d'Amérique avaient cessé d'être la seule grande puissance mondiale. Avant que Bush puisse asséner son premier coup de poing sur la table, votre président José María Aznar s'empressait de déclarer que cette nouvelle grande puissance n'était pas l'Espagne. "Je te le jure, George", dit-il. "Mon Royaume Uni non plus", ajouta rapidement Blair pour couper court au soupçon naissant de Bush. "Si ce n'est toi et que ce n'est pas toi non plus, qui est-ce, alors ?" demanda Bush. Ce fut Colin Powell, ayant lui-même du mal à croire ses propres propos, qui dit "L'opinion publique, Monsieur le président". Vous aurez compris que cette petite histoire es pure invention de ma part. Je vous demande donc de ne pas lui accorder d'importance. Ce qui est important, c'est ce qui est déjà une évidence pour tous, la plus exaltante et heureuse évidence en ces temps troublés : c'est que les sorciers Bush, Blair et Aznar, sans le vouloir, sans le faire exprès, rien que par leurs artifices indignes et leurs pires intentions, ont fait surgir un gigantesque, un immense mouvement d'opinion publique, spontané et impossible à endiguer. Un nouveau cri parcourt le monde, un nouveau "No pasarán" exprimé par les mots "Non à la guerre".Il n'est nullement exagéré de dire que l'opinion publique mondiale contre la guerre s'est transformée en une puissance avec laquelle le pouvoir doit compter. Nous nous affrontons délibérément à ceux qui veulent la guerre, nous leurs disons "Non", et si même comme cela il s'obstinent dans leur démente volonté et déchaînent une fois de plus les chevaux de l'apocalypse, alors nous les prévenons d'ores et déjà que cette manifestation n'est pas la dernière, que nous continuerons à manifester pendant toute la durée de la guerre, et même au delà, car à partir de maintenant il ne s'agira plus de dire simplement "Non à la guerre", il s'agira de combattre tous les jours et dans toutes les instances pour que la paix soit une réalité, pour que la paix cesse d'être manipulée comme élément d'un chantage émotionnel et sentimental à l'aide duquel on prétend justifier les guerres.Sans paix, sans une paix authentique, juste et respectueuse, il n'y aura pas de droits humains. et sans droits humains -tous les droits humains et chacun d'entre eux- la démocratie ne sera jamais qu'un sarcasme, une offense à la raison, un "foutage de gueule". Nous tous qui sommes ici, nous sommes une partie de la nouvelle puissance mondiale. Nous assumons nos responsabilités. Nous allons lutter avec notre coeur et notre cerveau, avec notre volonté et notre espérance. Nous savons que les êtres humains sont capables du meilleur comme du pire. Eux (je n'ai pas besoin de les citer), ont choisi le pire. Nous, nous avons choisi le meilleur.Lire le texte original (en espagnol) publié par le journal El mundo.
La Coordination des Groupes Anarchistes La Coordination des Groupes Anarchistes emploie tous ses moyens militants pour faire barrage aux dérives guerrières, aux dérives autoritaires et aux dérives sécuritaires qui se font jour un peu partout aujourdÕhui.
CONTRE TOUTES LES GUERRES !
La C.G.A., consciente des menaces actuelles de conflit, condamne la politique belliqueuse de Bush qui, sous couvert de mener une guerre préventive contre le terrorisme, sÕemploie en réalité à coloniser la région « Irak ». Outre lÕévidente question du pétrole de lÕIrak, la volonté des Etats Unis est bien dÕasseoir une présence dans cette partie de la planète afin de façonner lÕordre mondial à sa main.
Et ailleurs cÕest la lutte contre le « terrorisme » tchétchène et ailleurs encore, il sÕagit de la défense dÕun président ivoirien passablement disqualifié.
En Algérie, en Afghanistan, en Israël, en Palestine, cÕest lÕobscurantisme religieux qui sert de vecteur à la barbarie guerrièreÉ
Pour le Capitalisme, le Libéralisme et pour lÕensemble des Etats de la planète et y compris pour la plupart des guides « spirituels » et religieux, il sÕagit toujours et partout de priver les peuples et les individus qui les composent de la liberté de vivre humainement, dignement, décemment et de leur ôter toute marge, toute capacité de décider des choses qui les concernent !
Les gouvernants, pour leurs propres intérêts, ont toujours abusé des peuples et les considèrent comme de la chair à canons pour le plus grand bénéfice des marchands dÕarmes et des trusts guerriers.
La condamnation de la guerre qui se prépare contre lÕIrak est une nécessité.
Il sÕagit cependant de CONDAMNER TOUTES LES GUERRES. Celle qui vient, celles qui ont ensanglanté lÕHistoire depuis le début des temps et celles, futures, quÕun grand nombre de cerveaux malades seraient enclins à nous concocter pour « notre plus grand bien » comme ils osent le dire.
Nous ne pouvons quÕengager lÕensemble de celles et ceux qui condamnent la barbarie annoncée, à défendre résolument lÕidéologie pacifiste et son corollaire lÕantimilitarisme. CÕest le seul moyen sérieux et efficace dÕen finir définitivement avec les cortèges de morts et de désolation !
La lutte pour la Paix suppose le rejet absolu de lÕidéologie militariste, idéologie qui légitime la guerreÉ
La lutte pour la Paix ne peut se satisfaire de la fabrication dÕarmes et dÕ objets de mortÉ Cette lutte appelle lÕarrêt immédiat de toutes les recherches scientifiques à caractère militaire et la reconversion des usines dÕarmement dans dÕautres domaines de fabrication ou bien leur fermetureÉ
Mais soyons clairs, il ne peut sÕagir pour nous, sous prétexte de pacifisme, dÕaccepter les inégalités sociales, la situation détestable et les galères qui sont le lot quotidien de la grande majorité des habitants de la planète. Nous luttons contre la division de la société en classes et nous militons pour lÕavènement dÕune société égalitaire, humaine et pacifiée !
La lutte pour la Paix suppose la lutte quotidienne contre lÕaliénation des individus pour le seul profit des Etats, des gouvernants et des capitalistes, tous complicesÉ
Déjà dans dÕautres pays, lÕaction directe est mise en Ïuvre, ainsi aux USA, les dockers boycottent tout ce qui touche à la guerre en préparationÉ La seule mobilisation dans la rue, dans les pays où les peuples sÕopposent à leurs gouvernants bellicistes, ne peut suffire !
Seule la grève générale peut les infléchir.
La C.G.A. espère le sursaut libertaire et salvateur du plus grand nombre d Õindividus face à toutes les menaces guerrières, face à toutes les dérives autoritaires et sécuritairesÉ
La C.G.A. se mobilise et vous invite à vous mobiliser contre la Mondialisation des profits que nous servent les tenants des classes privilégiées - libéraux, socio-démocrates, capitalistes et étatistes, au-delà des « grandes messes » et des réunions périodiques quÕils nous imposent de manière spectaculaire.
Celles et ceux qui se donnent pour objectif une société de paix, de solidarité, dÕentraide et dÕégalité sociale doivent sÕinvestir au quotidien, dans les quartiers, dans les entreprises, au sein des collectifs et des associations.
Contre toutes les guerres, que tous les Etats nous foutent la paix !
Relations Extérieures de la C.G.A.
C/o CES BP 223 - 66002 PERPIGNAN-CEDEX
Coordination des Groupes Anarchistes (secrétariat : c/o la Mauvaise Réputation, 20 rue Terral, F-34000 Montpellier)
NON A LA GUERRE ! C'est un mouvement de masse qui se lève aujourd'hui pour s'opposer résolument à la nouvelle guerre du pétrole, à un pouvoir américain, en apparence tota-lement délirant, prêt à mettre le feu au poudre, mais surtout prêt à tout pour se créer un nouvel ennemi, le "monde arabe", pour retrouver une bi-polarisa-tion du monde lui permettant de se pré-senter comme le seul protecteur du "monde libre". Derrière l'image de l'im-bécile Bush il y a bien une politique menée rationnellement, avec des objec-tifs à la fois économiques et politiques.
Toutes les organisations syndicales se doivent de participer activement au déve-loppement de cette opposition à la guer-re, une guerre qui peut encore être évitée après le fantastique succès des mobilisa-tions du 15 février. Car ce ne sont pas quelques chefs d'États ou les discours d'un ministre français qui retrouve des "accents gaulliens" qui suffiront à blo-quer la logique de guerre ! C'est la mobi-lisation massive de millions de per-sonnes.
Le 15 février n'est qu'une pre-mière étape, d'autres mobilisations sont à organiser, de multiples débats publics sur les questions internationales, la et les guerres, pour construire un mouvement de résistance internationale contre le capitalisme, les États et leurs volontés de domination.
La Lettre des militant-e-s syndicalistes libertaires Février 2003- Numéro 31
le capitalisme, on peut pas sÕy faire! Bombardements réguliers depuis dix ans et offensive à venir, la guerre en Irak a débuté avec celle du Golfe, en 1991: cÕétait la première guerre mondiale dans un seul pays.
le pacifisme, on peut pas sÕy fier!
Cette guerre dÕun nouveau genre en annonçait dÕautres: Kosovo (1999), Afghanistan (2001-202), aujourdÕhui lÕIrak, demain lÕIran, le Pakistan? la Corée?É Les délais se réduisent en même temps que lÕépaisseur des prétextes.
Depuis le 11 septembre 2001, lÕadministration américaine et le complexe militaro-industriel ont parié que le joker antiterroriste suffirait pour faire accepter la rotation plus rapide des cibles de la guerre mondiale tournante.
Parallèlement, les gouvernements du monde ont entrepris dÕinstituer un état de guerre permanent à lÕintérieur de leurs propres frontières. CÕest ce que Colin Powell appelle «tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales [20 janvier 2003, à lÕONU]». Et ce sont: la législation européenne antiterroriste, qui permet de criminaliser les occupations ou les manifestations; les lois sécuritaires de Jospin, Raffarin et Sarkozy; le mandat dÕarrêt européen ; le contrôle de lÕimmigration; la remise en ordre du système bancaire et financier; la suppression des garanties légales aux États-Unis; lÕinterdiction dÕorganisation séparatistes en Espagne ou en Chine, etc. Les mêmes mesures servent à la fois à contenir les luttes sociales et à réguler certains effets de la mondialisation, jugés excessifs par les capitalistes (flux migratoires et financiers incontrôlés).
Sous couvert de lutte antiterroriste, lÕétat dÕexception, jadis décrété pour des périodes limitées, tend à devenir la norme quotidienne. Il nÕy a donc plus de différence entre lÕétat de guerre et la paix sociale, lÕextérieur et lÕintérieur, les méthodes des «ennemis» et celles des démocrates. Dans son discours sur lÕétat de lÕUnion, Bush a annoncé comme une nouvelle réconfortante lÕassassinat par les services américains de «nombreuses personnes», arrêtées et exécutées en secret. Les maîtres du monde croient ainsi pouvoir renoncer aux précautions du langage démocratique dont ils se forçaient à user jusque-là.
Tout le monde sait aujourdÕhui que la guerre du Golfe et son actuel prolongement ont des motivations géo-stratégiques, financières et énergétiques. Au-delà du pétrole, de son exploitation directe (Irak) et de son transfert (Afghanistan, Balkans), il sÕagit aussi dÕisoler la Russie et de créer des protectorats dans lÕancien bloc de lÕEst. Colin Powell résume lÕobjectif de la Maison-Blanche: «Remodeler fondamentalement cette région dÕune manière fortement positive, qui fasse progresser les intérêts américains [6 février 2003, Sénat US]». Le premier succès de cette politique est dÕavoir damé le pion à lÕUnion européenne: lÕallié britannique a entraîné une fronde contre lÕaxe franco-allemand. De son côté, Chirac joue la fermeté pour pouvoir négocier son engagement au prix fort. Les accords franco-irakiens dÕexploitation pétrolière sont suspendus par lÕembargo: Blair espère en faire des chiffons, et Chirac espère sauver les meubles.
Comme toujours, ce sont les peuples qui font les frais des rivalités entre puissances. Plus que jamais, lÕinternationalisme est de mise puisque nous avons partout des ennemis communs: assassins fanatisés, mercenaires dÕÉtat, exploiteurs mondialisés.
NÕespérons pas la paix dÕun adversaire capitaliste dont la survie dépend de la guerre. Félicitons-nous plutôt quÕil tombe le masque et luttons pour nos propres objectifs: une révolution, communiste et libertaire.
Pacifistes, encore un effort !... Une guerre préparée par les Etats-Unis menace lÕIrak alors même que les bombardements sur ce pays nÕont pas cessé depuis la première attaque en 1991.
Une population décimée et appauvrie confrontée à une répression féroce, un pays en partie détruit mettraient-ils subitement en danger le monde entier ?
Aucun des arguments avancés pour mener cette opération guerrière ne convainc : ni la présence dÕéventuelles armes nucléaires ou chimiques, ni une lutte tous azimuts contre le ÒÊterrorisme internationalÊÓ, ni lÕépouvantail dÕun dictateur installé au pouvoir par ceux-là mêmes qui veulent maintenant le déloger pour prendre le contrôle dÕune région stratégique. Depuis la chute du bloc de lÕEst, lÕéquilibre des rapports de force internationaux est bouleversé et les Etats-Unis se doivent de défendre leur position de maîtres du monde, position qui apparaît aujourdÕhui de plus en plus contestée.
LÕeffet ÒÊ11 septembreÊÓ justifie de plus en plus mal lÕinstauration dÕun état de guerre permanent permettant aux Etats-Unis aussi bien quÕà certaines puissances européennes de poursuivre leurs attaques impérialistes respectives. A ce propos, les opérations militaires de lÕEtat français en Côte dÕIvoire ne provoquent pas dans le pays les mêmes réactions dÕindignation que la politique des Etats-Unis.
Cette offensive contre lÕIrak ne montre pas seulement, une fois de plus, que la guerre est le mode de fonctionnement ÒÊnormalÊÓ du capitalisme. Elle laisse aussi entrevoir lÕaccentuation des conflits dÕintérêts entre les grandes puissances, en particulier entre les Etats-Unis et la Grande Bretagne dÕun côté, la France et lÕAllemagne, de lÕautre. La progression rapide des budgets militaires dans la plupart de ces pays témoigne dÕailleurs dÕune tension croissante. DÕun côté, cette guerre est une nécessité pour les Etats-Unis afin dÕopérer une démonstration de force et prouver à leurs concurrents européens quÕils comptent rester la première puissance militaire mondiale. De lÕautre, lÕopposition de la France et de lÕAllemagne face au lancement des opérations militaires cachent mal la défense de leurs propres intérêts stratégiques et économiques. Pour sa part, la France cherche à sauvegarder les relations économiques et politiques privilégiées qui la lient au pouvoir irakien depuis plusieurs décennies. Les Etats-Unis, eux, beaucoup moins dépendants de lÕétranger pour leurs approvisionnements en sources dÕénergie que lÕEurope ou le Japon, sont prêts à agir en solo et à prendre le contrôle dÕune région, plus pour sa situation géo-stratégique que pour ses puits de pétrole.
Cet état de guerre permanent qui fait se succéder, de façon de plus en plus rapprochée dans le temps, les opérations militaires (Irak, Kosovo, Afghanistan et en prévision Iran, Corée du Nord...) apparaît de plus en plus comme une fuite en avant incontrôlée et à courte vue, témoignant des contradictions dans lesquelles sÕembourbent les initiateurs : dÕune part, ces opérations vont aggraver les conflits latents et ouverts au Moyen Orient, région déjà sous tension permanente ; dÕautre part, le contrôle politique du territoire irakien après lÕintervention militaire est aussi incertain et bancal que celui mis en place en Afghanistan. De plus, les mobilisations anti-guerre aux Etats-Unis, dans un contexte certes différent de celles qui réagissaient à la guerre du Vietnam, marquent une opposition à la dégradation de la situation économique et lÕappauvrissement rapide dÕune bonne partie de la population américaine.Cette accélération guerrière est directement liée au durcissement aussi bien répressif quÕéconomique dans la plupart des pays. Voté à la suite du 11 septembre aux Etats-Unis comme en Europe sous couvert de ÒÊlutte internationale contre le terrorismeÊÓ, lÕarsenal de lois répressives et sécuritaires permet aux Etats de mettre sous contrôle leur propre territoire intérieur. Associées à lÕaggravation des conditions de vie (licenciements en chaîne, réforme des retraites et de lÕassurance chômage...), ces lois à géométrie variable servent aussi bien à mener des arrestations et des assassinats de présumés islamistes (aux Etats-Unis par exemple) quÕà mettre sous contrôle tous ceux qui pourraient bien rechigner à payer le prix de ces guerres, non de leur vie mais par lÕaccroissement de leur misère.
Les marches pour la paix, aussi sincères quÕelles puissent être, nÕont jamais empêché les guerres et nÕauront aucun effet sur celle qui se prépare : à quoi sert de dire Ò marchons tous ensemble pour refuser lÕhorreur de la guerreÊ!ÊÓ, sans proposer de remettre en question la société qui les produit ?
En appeler au pacifisme pour enrayer cette déferlante guerrière nÕa pas plus de sens que de promouvoir la régulation ou le contrôle dÕun système qui produit ses propres dérèglements.
Réfléchissons plutôt aux moyens de lui régler son compte !
Oiseau Tempête - 21ter rue Voltaire - 75 011 Paris Ñ MAIL
QUOI DE NEUF SUR LA GUERRE ? Depuis des mois maintenant, lÕactualité bégaie un jour oui, un jour non, et le lende-main peut-être, sans que finalement personne ne sache où on va.
Quel est lÕintérêt des Etats-Unis à se lancer dans la guerre en Irak ? Abattre Saddam parce quÕil est un dictateur ? Rigolade quand on connaît le nombre de tyrans soutenus par les USA hier, aujourdÕhui et demain. Les armes de destruction massive que détiendrait lÕIrak ? Prétexte !
Les centaines dÕinspecteurs de lÕONU ont fait des milliers de perquisitions sans rien trouver, y compris aux endroits top secret communiqués par les super-espions de la CIA. Et même si Saddam avait trois fioles de mort aux rats planquées dans sa cave, le danger serait inférieur, et de beaucoup, à celui, par exemple, des bombes atomiques Nord-Coréennes (que les USA tolèrent !) ou aux extraordinaires stocks dÕarmes dont les Etats-Unis menacent tous ceux qui refusent de marcher au pas de la Pax Americana.
Le pétrole dont lÕIrak détient la seconde réserve mondiale après lÕArabie Saoudite ? Peut-être. Mais lÕoccident nÕen a pas un besoin urgent : celui dÕArabie Saoudite, du Koweit, du Qatar, de mer du Nord, du Mexique, dÕAsie centrale, etc lui suffit pour le moment. DÕici quÕil devienne indispensable, Saddam aura disparu depuis longtemps.
Par contre, on voit bien les périls que la guerre ferait courir au monde entier. DÕabord, bien sûr, à la population irakienne qui, comme en 1991, risquerait de payer de dizaines ou de centaines de milliers de morts la haine du clan Bush pour le clan Saddam. On ne fait pas dÕomelette sans casser des oeufs ni de guerre sans «dégâts collatéraux» ! Mais même du point de vue américain, la guerre est un pari risqué. LÕarmée US ne risque évidemment pas la défaite militaire. Par contre, les risques politiques sont énormes.
Maintenus dans la misère et sous lÕoppression de régimes dictatoriaux et corrompus, les peuples de la région (plus dÕun milliard dÕhumains du Maghreb au Pakistan et du Kazakhstan à lÕIndonésie) sont en permanence au bord de lÕexplosion.
Autrefois, leur colère sÕexprimait par la voix de leaders qui, même quand ils étaient loin dÕêtre des démocrates, avaient des objectifs progressistes, comme Mustapha Kemal en Turquie ou Nasser en Egypte. Pour ne pas perdre le contrôle de ces pays (et de leurs ressources !), les grandes puissances, les USA à leur tête, ont combattu, discrédité, réduit ces courants modernistes. Ils ont étouffé lÕespoir dans la solidarité internationale des opprimés et le changement de lÕordre économique et politique mondial. Résultat, alors que la pauvreté et lÕignorance font plus de ravages que jamais, le poison intégriste sÕinsinue dans les consciences, privées de réponses crédibles et généreuses.
La guerre serait peut-être un formidable tremplin au fanatisme et, pourquoi pas, une occasion dÕétablir des dictatures obscurantistes sur des pays fragilisés comme le Pakistan, lÕEgypte et dÕautres. Les Etats-Unis font jouer la planète à une sorte de roulette russeÉ qui, si la balle est dans le canon, pourrait se terminer par un conflit généralisé.
Heureusement, tout nÕest pas joué. Partout dans le monde, et aux Etats-Unis aussi, des manifestants se mobilisent, parfois par centaines de milliers, pour arrêter la marche criminelle de Bush à la guerre. CÕest dans cette voie quÕil faut poursuivre. DÕabord pour empêcher les apprentis sorciers du Pentagone de nuire. Mais aussi afficher la solidarité des peuples des pays riches avec ceux des pays pauvres. Leur dire que la guerre dont Bush menace le monde nÕest pas celle des peuples dÕOccident mais celle des exploiteurs contre tous les peuples. Ceux des pays quÕils pillent, évidemment. Mais aussi leurs propres populations exploitées ou réduites au chômage. Et du même coup, offrir de vraies alternatives aux convulsions et aux horreurs auxquelles le capitalisme condamne la terre entière : celles de la solidarité internationale des peuples contre la misère et contre les oppresseurs, quÕils portent le haut de forme de lÕOncle Sam ou le turban des intégristes.
MANIFESTATION LE 15 FEVRIER LA VRAIE SOLIDARITE !
Cinquième zone
11, rue S. ALLENDE
92220 BAGNEUX
LES PEUPLES EN PAIX CONTRE LA GUERRE Bush a réussi sa mobilisation ! Pas celle quÕil recherchait, sans doute, mais celle des millions de manifestants qui les 15 et 16 février se sont relayés, sur tous les continents, pour crier dans toutes les langues leur refus de la guerre en Irak voulue par lÕapprenti sorcier Bush et ses marmitons Blair, Aznar, Berlusconi et les autres.
Des centaines de milliers à Paris et à Berlin, deux à trois millions à Rome, plus dÕun million à Madrid, autant à Barcelone et à Londres, des centaines de milliers en Australie et au Canada (par moins 20°!), dans des dizaines vil-les en France. Partout dans le monde, y compris dans les villes américaines, on a défilé contre lÕarrogance du Shérif universel qui sÕarroge le droit de décider de la loi, la sienne, de son application et des sanctions. La loi du plus fort, celle de la jungle.
Même aussi importantes quÕelles ont été, ces manifestations ne suffiront peut-être pas à faire rengainer son artillerie au cow-boy de la Maison blanche.
Il en faudra probablement dÕautres, encore plus nombreuses. Mais les 200 à 300 000 manifestants dans les rues de New-York, 100 000 à San Francisco, 20 000 à Hollywood, sont un avertissement qui doit rappeler de mauvais souvenirs aux généraux américains : la guerre du Vietnam ne pouvait pas être gagnée sur le terrain, dans les rizières et les marécages indochinois. Elle a été perdue sur les campus des universités américaines et dans les rues de toutes les villes, aux Etats-Unis et dans le monde, où les manifestants se sont dressés contre le martyre du Vietnam obligeant le président de lÕépoque, Nixon le tricheur, à jeter lÕéponge et lÕarmée américaine à rentrer à la maison avec ses morts et ses blessés.
Bush sÕen ira peut-être en guerre, avec ou sans accord de lÕONU. Mais, si cÕest le cas, jamais un conflit nÕaura été engagé avec autant dÕopposants dans la rue, y compris aux Etats-Unis mêmes... un pari risqué !
Outre leur opposition à lÕagression américaine, les millions de manifestants ont fait la preuve que la guerre qui sÕannonce nÕest pas celles des peuples des pays riches contre ceux des pays pauvres. Ils ont au contraire marqué leur solidarité aux populations des pays pauvre pillés par les entreprises des pays développés et subissant leurs dictateurs locaux souvent mis en place ou maintenus par les grandes puissances. CÕest le cas de Saddam Hussein lui même, très largement soutenu et armé par les occidentaux pendant la guerre et délibérément maintenu au pouvoir par George Bush père à la fin de la guerre du Golfe pour réprimer les peuples irakien et kurde qui se soulevaient.
Enfin, et cÕest peut-être le plus encourageant pour lÕavenir, ces manifestations témoignent de ce que les peuples du monde sont capables dÕagir ensemble. De New-York à Melbourne, de San Francisco à Rome des gens par millions prennent parti dans un conflit lointain dont ils nÕont pas forcément le sentiment quÕils auront à souffrir directement. Ils sÕemparent dÕidées, sÕintéressent à tout Ñ et pas seulement à leur univers quotidien ! Ñ et pèsent pour que ce qui les révolte nÕait pas lieu. Ils font de la politique, celle qui consiste pour les peu-ples à prendre en main leurs propres destinées, à être solidaires de ceux qui sont menacés et à agir pour que, par delà les océans et les déserts qui les séparent (de moins en moins !), par delà aussi les particularismes (nationaux, ethniques, religieux, etc) que cultivent les dictateurs et les aspirants dictateurs, la solidarité sÕexprime dans un combat pour un monde plus juste et plus fraternel.
CESAR
Quelle promotion ! Après avoir reçu le César du super -menteur en 2002 (plus le César d'honneur de super-escroc pour l'ensemble de son oeuvre à la mairie de Paris), Jacques Chirac serait nominé pour le prix Nobel de la paix en 2003. Pourtant si jamais demain, en échange par exemple de contrats d'exploitation pétrolière pour Total ou des contrats de reconstructions pour Bouygues et cie en Irak, Chirac se mettait à soutenir les USA, ils auraient l'air malin ceux qui pensent quÕil pourrait être un allié des populations contre la rapacité des Etats-Unis.
Cinquième zone
11, rue S. ALLENDE
92220 BAGNEUX
La mine renfrognée, le ministre de lÕEconomie Francis Mer vient de déclarer que les 2,5% de croissance économique sur lesquels comptait le gouvernement ne seraient sans doute pas atteints cette année... à cause du frein que constituent les risques de guerre, prétend-il. En clair, le ralentissement de lÕéconomie risque fort de se traduire par des vagues de licenciements supplémentaires et par un nouveau bond du chômage.
AH ! DIEU QUE LA GUERRE A BON DOS !
Mer fait des bulles pour camoufler lÕocéan ! Que le chômage ait de fortes probabilités dÕaugmenter dans les mois qui viennent est dÕautant plus évident quÕil a déjà commencé à le faire. LU, MétalEurop, Daewoo, Arcelor, etcÉ avaient prévu leurs fermetures dÕusines bien avant que Bush ne commence à rouler des mécaniques devant Saddam et que Chirac ne se découvre "pacifiste" !
CÕest que, dÕune certaine façon, les patrons nÕont pas le choix : même si les ventes ne diminuent pas, la concurrence les oblige à « réduire leurs coûts » comme ils disent, ou, pour parler clair, à diminuer le nombre de leurs salariés et faire trimer ceux qui restent plus vite ou sur des machines plus performantes. Ce nÕest pas la "volonté" de tel ou tel patron qui est en cause, cÕest le fonctionnement même du système !
Quand à Mer (ou Montagne ou Campagne, peu importe le nom du ministre, cÕest la fonction qui compte), il est là pour donner un « habillage » aux décisions patronales. Et, aujourdÕhui, le prétexte, cÕest la guerreÉ avec le risque, du point de vue des emplois, que certains patrons fassent comme les pétroliers qui profitent des marées noires pour faire du dégazage sauvage. Autrement dit, licencier ceux quÕils avaient de toute façon prévu de virerÉ sous prétexte de guerre!
Cinquième zone
11, rue S. ALLENDE
92220 BAGNEUX
CONTRE LA GUERRE IMPERIALISTE Prolétaire, souviens-toi que pour maintenir l'ordre social, l'armée américaine, dans son rôle de gendarme international, a déclenché la guerre contre l'Irak en
NOTRE UNIQUE ALTERNATIVE
GUERRE CONTRE LE CAPITAL
1991. Prolétaire, souviens-toi que nos frères de classe ont répondu par la guerre contre leur propre bourgeoisie:
En rompant les rangs...
En retournant leurs armes contre leurs propres officiers...
Par L'INSURRECTION!
Prolétaire, souviens-toi que, face à cette lutte, les deux ennemis irréductibles se sont unis pour massacrer nos frères insurgés.
Prolétaire, n'oublie pas que, lorsque tu luttes, la bourgeoisie est toujours unie!
Dès aujourd'hui, opposons à l'union de la bourgeoisie, l'union grandissante du prolétariat
Ceux qui hier étaient d'accord pour imposer l'embargo, tuant plus d'1 million et demi de prolétaires, t'appellent maintenant à manifester pour la paix :
NI GUERRE, NI PAIX! Comme pour nos frères en Irak, notre ennemi est notre propre bourgeoisie!
REVOLUTION SOCIALE!
NI SADDAM, NI BUSH, NI CHIRAC, NI BEN LADEN, NI FISCHER, ... ! Prolétaire, seule ta soumission rend les massacres possibles.
Empêchons la guerre par notre action directe!
Organisons-nous en dehors et contre toutes les solidarités nationales
Provoquons la défaite de notre propre camp
L'ennemi est dans notre propre pays!
Refusons tous les sacrifices!
Contre la dictature de l'économie,
Imposons la dictature de nos besoins!
Camarade, n'hésite pas à reproduire tout ou partie de ce tract, il est l'expression d'une classe qui vit, qui lutte pour supprimer sa propre condition de salarié.
Groupe Communiste Internationaliste (GCI)
Adresse: BP 54 - Saint-Gilles (BRU) 3 - 1060 Bruxelles
Internet
Libertaires contre toutes les guerres La perspective d'une nouvelle guerre du Golfe paraît chaque jour plus inéluctable.
En même temps, les guerres coloniales se multiplient, en Tchétchénie, en Côté-d'Ivoire, en Palestine, etc. Des conflits ensanglantent le monde entier, soit ouvertement menés par les Etats riches, soit manipulés au profit du capital, en particulier des multinationales.
La capitalisme a besoin des guerres pour maintenir sa domination. Elles sont dirigées contre les pays pauvres, afin d'exploiter leurs richesses naturelles au profit des pays dominants et au détriment des populations locales. Elles surviennent souvent après de longues années de soutien occidental aux dictatures en place. C'est le cas par exemple en Irak, où Saddam Hussein a été longtemps aidé par les pays riches avant de devenir un homme à abattre. Lorsque les Etats riches font la guerre, ils ne se préoccupent pas une seconde des peuples. Leur libération de la dictature qui les opprime est pourtant une nécessité. Il est d'autant plus indécent de s'en servir comme d'un prétexte pour bombarder ces populations!
Les "décideurs" des pays riches le reconnaissent même avec cynisme: la guerre serait une "bonne chose" pour sortir de l'"incertitude économique". En décrypté: le pillage des richesses naturelles de certains pays est nécessaire pour accroître les bénéfices des grandes entreprises. Et investir dans l'armement et l'"antiterrorisme" plutôt que dans les services publics et sociaux est le choix de société clairement fait par tous les dirigeants occidentaux.
Mais ces guerres sont avant tout des guerres d'hégémonie, avant même toute considération sur leurs motivations économiques. Elles sont des guerres d'influence entre pays dominants, pour démontrer et renforcer leur suprématie. Les Etats-Unis veulent démontrer leur toute-puissance militaire pour réduire au silence, par la terreur, toute remise en cause de leur hégémonie et toute contestation du pillage de la planète organisé à leur profit.
Le capitalisme doit terroriser les populations pour continuer à les exploiter. Les guerres impérialistes menées par les pays riches sont l'écho extérieur des politiques sécuritaires menées à l'intérieur. Les conflits militaires et la criminalisation de la pauvreté sont les deux faces d'une même pièce de 1 dollar ou 1 euro !
Le véritable "Axe du Mal", responsable de centaines de milliers de morts dans le monde, c'est le capitalisme, la course au profit, l'exploitation qui engendre la misère et le désespoir. Les chefs d'Etat qui se réuniront à Evian (France) en juin prochain à l'occasion du prochain G8 sont des criminels, à la fois de guerre et économique.
Ils s'arrogent le droit de décider dans les pays riches, malgré des systèmes politiques élitistes et de classe (élection par chantage de Jacques Chirac en France, fraude électorale pour l'élection de Georges W. Bush, pratiques mafieuses pour Silvio Berlusconi, Poutine élu à la faveur d'une guerre qu'il a déclenchée, etc.). Ils imposent en plus leurs décisions au reste du monde. 8 personnes qui décident pour 6 milliards, ce n'est pas le justice! Ils violent les règles internationales les plus minimales (comme à Guantanamo où 600 prisonniers sont détenus en toute illégalité); ils ignorent les décisions des systèmes internationaux fantoches qu'ils ont pourtant eux-mêmes mis enplace, comme l'ONU, pour faire croire à leur volonté démocratique.
Partout dans le monde, nos organisations, syndicats, réseaux et communautés s'opposent aux guerres et participent à construire un vaste mouvement du refus de la barbarie. Soyons toujours plus nombreux, et nous pourrons mettre en échec la logique de mort du capitalisme.
La guerre sert toujours les riches, elle tue toujours les pauvres.
* Non à la guerre en Irak, en Tchétchénie, en Palestine, en Côte-d'Ivoire
* Pour un désarmement et une démilitarisation partout dans le monde
* Liberté pour les peuples et droit à l'autodétermination
* Solidarité avec les peuples victimes des dictatures
Premiers signataires: Agencia de difusion alternativa Macandal (Argentine), Collectif A-infos, Alternative libertaire (France), Anarchist Black Crescent (Ankara, Turquie), Anarchist Black Cross Düsseldorf (Allemagne), Assembleia Libertária do Porto (Portugal), Confederacion General del Trabajo (Espagne), Comité indigène populaire d'Oaxaca-Ricardo Florès Magon (Mexique), Emergency Mass action, Federaçao Anarquista Gaucha (Brésil), Fédération anarchiste allemande - Groupe de Düsseldorf (Allemagne), Federazione dei Comunisti Anarchici (Italie), Industrial Workers of the World-Thunder Bay Branch (Ontario, Canada), No Subject Collective (Connecticut, Etats-Unis), Red Libertaria Apoyo Mutuo (Espagne), Unicobas (Italie), Zadar Anarchist Front (Croatie)...
Si votre organisation souhaite signer ce texte, envoyez un message à international@alternativelibertaire.org
** LA GUERRE POUR L'OR NOIR ET SURTOUT LE MAINTIEN DE LA SUPRÉMATIE MONDIALE!
GUERRE À LA GUERRE !
Les armes de destruction massive, essentiellement stockées aux USA comme chacun-e le sait, ne servent que de prétexte à l'administration Bush pour frapper l'Irak. De la même façon, les liens entre Bagdad et Al Quaïda ne sont pas plus prouvés, alors que les relations entre le clan Bush et la famille Ben Laden existent de longue date. La guerre "préventive" de Washington devrait selon les estimations américaines faire 500 000 morts irakiens et pousser un million de réfugié-e-s hors d'un pays meurtri depuis dix ans par des bombardements alliés réguliers! Mais qu'importe pour les futurs bénéficiaires du conflit! L'Etat US veut mettre la main sur le territoire irakien pour assurer à ses compagnies pétrolières un approvisionnement garanti. Mais en implantant ses armées durablement au cÏur du Moyen Orient, il cernera un peu plus ses futurs rivaux potentiels, la Russie et la Chine qui pourraient menacer un jour sa domination mondiale, économique et militaire. Le Pentagone vient d'ailleurs de positionner 24 bombardiers à proximité de "l'Etat-voyou" de la Corée du Nord: l'invasion de l'Irak ne mettra pas en défaut le contrôle militaire US sur le monde!..
** CHIRAC ANTIMILITARISTE ?
L'Etat français, qui prétend toujours à un grand rôle international, conteste le recours à la force non par antimilitarisme ou par pacifisme. En réalité, des navires de guerre français sont déjà dans le Golfe Persique, des blindés allemands à l'entraînement au Koweit et Francis Mer, ministre français de l'économie disait déjà en novembre dernier être d'accord avec un grand banquier allemand qui déclarait :"La seule solution pour relancer l'économie, c'est la guerre"! Le gouvernement Raffarin, a augmenté en septembre les crédits de l'armée et promis un second porte avion, accru ceux de la police et de la justice, en taillant dans les crédits sociaux. Ce même Raffarin est actuellement en Inde pour vendre 2 milliards d'euros d'armement...
Cette guerre promise par les Etats-Unis veut démontrer au monde sa suprématie militaire. Chirac et Schröder (premier ministre allemand) refusent que l'Europe soit le vassal des Américains. Ils veulent affirmer que cette dernière doit devenir elle aussi une puissance à part entière aussi bien en terme économique ? elle est la première mondiale ? que politique et militaire. Et l'on peut analyser les guerres actuelles aussi sous l'aune de la guerre économique que se livrent ces deux entités (Europe et Etats-Unis).
** AVEC LA GUERRE, HAINE ENTRE LES PEUPLES ET RÉPRESSION DES MOUVEMENTS SOCIAUX AU NOM DE LA SÉCURITÉ !
La guerre d'Irak va encore démontrer aux populations arabes, musulmanes, et plus largement aux pays moins industrialisés de la planète une réalité: les pays occidentaux sont toujours prêts, comme à l'époque de la Traite des Noirs, à écraser sous leurs bottes n'importe quelle population pour maintenir la rentabilité capitaliste.
Le modèle occidental (pourtant très contesté par ses populations) dans sa volonté de suprématie et d'écrasement des autres peuples et cultures va ainsi dresser contre lui toujours plus de réactions et de haines. Alors que Bush, Chirac ou Poutine prétendent faire la guerre pour la sécurité, ils vont semer la ranc|ur et la vengeance entre les peuples.
Mais ces futurs attentats prévisibles sont pour eux la meilleure chose qui puisse arriver. Quand les pauvres et moins pauvres se battent entre eux, les riches profitent ! Si une résistance sociale contre les classes possédantes émerge, elle devra alors affronter la répression "sécuritaire" chère à Sarkozy, mais aussi les divisions internes entre populations exploitées!
**A ANGERS EN AVRIL, A EVIAN EN JUIN LES HUIT ETATS LES PLUS RICHES DÉCIDENT DU SORT DE LA PLANÈTE!
Alors que la guerre contre les peuples d'Irak est imminente, les sommets internationaux du G8 qui servent de vitrine au gouvernement mondial sont prévus dans l'Hexagone (24,25,26 avril à Angers ? 1,2,3 juin à Evian). Cette année plus que les autres, ce G8 servira à asseoir le droit des puissants à maintenir le monde dans l'injustice et la barbarie.
Le Collectif de Lutte Anti G8 Nantes dénonce ces sommets, où les décisions iniques préparent justement les guerres comme celle programmée en Irak!
Le CLAG G8 appelle à manifester contre la guerre en Irak samedi 15 février 2003, à 14 H 30, place Royale à Nantes.
clag8 c/o CITÉ BP 131 44403 Rezé cedex
LE CAPITALISME, C'EST LA GUERRE ! La construction de l´ennemi
Depuis le 11 septembre 2001, les États Unis sont garants du bien, de la civilisation et de la démocratie. Ils ne masquent plus leur volonté de puissance et de domination et, sous prétexte de croisade, imposent au monde une recomposition de l´ordre capitaliste mondial. Celles-ci passent d´abord par la construction de l´ennemi qui met en péril les
intérêts américains, fait récurrent dans l´histoire des États Unis. Après avoir combattu le bloc communiste et orchestré la chasse aux sorcières, l´Amérique a construit un nouvel adversaire : l´Islam en les personnes de Saddam Hussein ou de Ben Laden. Ces figures de dictateurs richissimes et sanguinaires, surfant sur une vague de pétrole, ont été érigées en incarnations de Satan. Ils fonctionnent comme de parfaits repoussoirs et font oublier que les États Unis eux-mêmes se comportent comme une dictature économique qui détient le plus important complexe militaro-industriel de la planète et qui n´a jamais hésité à faire commerce d´armes pour financer les plus féroces dictatures dans le monde entier, "pour le bien de la civilisation et de la démocratie", bien entendu.
Aujourd´hui, le méchant, c´est Saddam Hussein que l´on représente sous les traits d´un monstre qui ne fait aucune concession et qui met en péril la pseudo démocratie américaine. Ainsi, le personnage est diabolisé et l´on noircit la plus banale de ses actions. La figure de Saddam fonctionne telle une marionnette, un épouvantail coupable de
menacer les intérêts américains et, par là même, la liberté du monde occidental. De cette manière, les délires protectionnistes et sécuritaires les plus archaïques s´avèrent justifiés et l´Amérique peut sombrer dans la paranoïa et dans la peur...
La représentation médiatique
Les images de deux tours qui s´effondrent, de Ben Laden dans sa caverne, du prétendu arsenal irakien défilent et Colin Powell brandit, au siège des Nations Unies, une fiole contenant -soi-disant- de l´Anthrax. Le geste se veut symbolique et résume bien la psychose ambiante relayée par les médias et plus particulièrement par la télévision, avide de spectaculaire. En usant de grosses ficelles, les médias occidentaux manipulent l´opinion publique et représente la guerre comme une issue plus que nécessaire : incontournable. La médiatisation, voire la sur médiatisation, prend une part capitale dans la préparation et dans la présentation du conflit. On entend, à toutes occasions, s´élever la voix des États Unis réclamer la guerre et faire pression sur les puissances qui lui sont "alliées", même s´il est vrai que le jeu de manipulation se craquelle quelque peu aujourd´hui tant les arguments des va-t-en guerre sont grossiers.
Tous unis derrière Chirac ?!
Ainsi, en France, le front contre la guerre s´élargit chaque jour davantage jusqu´à Chirac qui nous refait le coup du 21 avril 2002. Après Chirac premier antifasciste de France, élu à 82 % comme dans n´importe quelle dictature, le voilà premier pacifiste anti-guerre pendant que ses amis Dassault, Lagardère et compagnie continuent de vendre les armes qui feront demain exploser la planète. (France: quatrième "exportatrice" d´armes dans le monde). La gauche, elle (ex-gauche plurielle PS, PC, Verts), se souvient qu´il y avait jadis quelques idées progressistes qui la traversaient.
Pro-guerre quand elle est au pouvoir, anti-guerre quand elle est dans l´opposition... Cela nous donne une idée de l´opportunisme de cette gauche admirable qui n´aspire qu´à retrouver le goût du caviar qu´elle a perdu. Par contre, en ce qui concerne la gestion quotidienne de la France, tout ce petit monde s´accorde sur la priorité numéro un: la sécurité.
La guerre permanente
Cette recomposition internationale et géopolitique ne doit pas nous faire oublier les transformations qui s´opèrent dans chacune des Nations occidentales y compris en France. la guerre contre le terrorisme implique que toute personne, groupe, mouvement ou classe sociale qui tente de contenter l´ordre établi, qui inscrit son combat
politique hors du cadre fixé par le système (élections, lobbying) est rangé dans le camp ennemi.
La guerre contre le terrorisme est parfaite parce qu´extensible à souhait. Elle inclut tous les pôles de résistances aux politiques des démocraties occidentales, que ce soit dans les pays dominés ou en leur sein. La commission européenne a d´ailleurs redéfini le concept d´infraction terroriste le 20 septembre 2001: est terroriste "tout acte
qui vise à menacer, à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d´un pays." Selon cette définition, les luttes de libération nationales, les mouvements d´émancipation, les formes d´action directe, les grèves, les sans-papiers... sont terroristes.
Puisque les ennemis sont partout et que le terrorisme guette, le renfoncement de l´arsenal répressif et judiciaire et la militarisation de la société sont nécessaires...
Enfin, n´oublions pas la toile de fond économique qui sous sa forme capitaliste ultra-libérale, a tout simplement déclaré la guerre aux pauvres et aux insoumis. Depuis les années quatre-vingts, la contre révolution réactionnaire prend sa revanche en supprimant les uns après les autres les acquis sociaux acquis de haute lutte par le mouvement
ouvrier au cours de l´histoire.
Plus que jamais, le Medef déréglemente, les dirigeants d´entreprise veulent modeler ouvriers et employés à leur image et imposent leur modèle de rapport sociaux: "le travailleur docile", heureux de contribuer au développement de "son" entreprise jusqu´à la prochaine restructuration. Pendant ce temps-là, les chômeurs, comme les feuilles
mortes, se ramassent à la pelle et la précarisation des conditions de travail masque mal la condamnation sans appel des individus qui restent sur le carreau
A l´affirmation : "on ne peut tout de même pas engraisser les inutiles, les déclassés et autres fonctionnaires", le temps est revenu de rétorquer "nous n´allons tout de même pas laisser nous voler notre temps pour un salaire de misère et surtout leur laisser encaisser les dividendes avec le sourire." Votre conception des rapports sociaux, basée sur l´exploitation, la domination, le sexisme et le vol est ce que nous combattons et nous ne nous trompons pas d´ennemi !
Ainsi que signifie aujourd´hui dire non à la guerre ? Est-ce dire oui à Chirac ? Est-ce dire oui à Jospin et consorts ?
Pour nous, Scalp-Reflex Paris, du réseau No Pasaran, dire non à la guerre signifie dire non au capitalisme et à ses impérialismes et, oui à toutes les formes de luttes contre ce système qui tue en temps de guerre comme en temps de paix. Alors Ya Basta ! Le capitalisme ne se détruira pas tout seul, aidons-le !
SCALP-Reflex
Groupe parisien du réseau No Pasaran
21ter, rue Voltaire - 75 011 Paris
Tél : 01 43 48 54 95 / 06 98 92 78 65
CONTRE LA GUERRE ! Comme dans les mauvais films de série B, le scénario est connu, il ne ménage aucun suspense/. C'est entendu la guerre contre l'Irak aura lieu. C'est l'affaire de quelques semaines, d'un ou deux mois au plus. En attendant que les conditions climatiques s'améliorent... et que les forces alliées aient le temps de concentrer hommes et matériels en nombre suffisant. Et oui, même moderne, même chirurgicale, une bonne guerre ne se conçoit pas sans intendance.
Aucun événement ne paraît en mesure d'en retarder l'échéance, voire d'en éteindre la menace. En tout cas, pas la mission des inspecteurs en désarmement de l'ONU. En effet, comme ne cessent de l'affirmer les porte-parole e la maison blanche et du département d'état, l'absence de preuves d'une production d'armes de destruction massive sera considérée comme suspecte (1). C'est bien connu, le génie de la dissimulation et la fourberie des Irakiens sont sans bornes, constituant un risque peut-être plus grand que les armes elles-mêmes. donc, preuves ou pas, armes de destruction massive ou non, nos gendarmes mondiaux l'ont décidé : l'Irak doit payer ! La guerre aura lieu !
Quant aux États les moins bellicistes Ñ l'Allemagne, la France et la Russie notamment Ñ qui pour des raisons diverses Ñ stratégiques et politiques Ñ hésitaient à s'engager, ils rejoindront plus ou moins activement le giron américain, sous couvert ou non d'une résolution des Nations-Unies codifiant la future intervention et formant sa base juridique.
Bientôt nos postes de radio et de télévision bruisseront de nouveau des mâles accents d'experts en tout genre, nous expliquant doctement l'état des forces en présence, la comptabilité des pertes irakiennes, la subtilité du jeu tactique, la signification humanitaire des bombardements de haute altitude. A peu de distance, leur succéderont les exégètes en géopolitique qui conjectureront à perte de vue sur la possible partition de l'Irak, sur les conséquences de l'intervention dans une «région déjà tellement sensible et tellement peu favorable aux occidentaux» (2) Mais, prenons les paris, le thème le plus rebattu sera le sort réservé à Saddam Hussein : faudra-t-il de suite l'éliminer, l'incarcérer à Guantânamo avec les terroristes d'Al-Qaida ou bien le traduire devant une juridiction internationale pour crimes contre l'humanité ? A moins que, comme Oussama Ben Laden, il ne s'évanouisse dans la nature. Tant il est vrai que les occidentaux ne savent que faire de leurs anciens alliés, qu'hier encore ils armaient puissamment.
Les plus audacieux de nos commentateurs reviendront peut-être sur les 500 000 enfants irakiens morts, depuis la première du golfe, que l'embargo onusien, de la famine cyniquement organisée par le pouvoir dictatorial de Saddam Hussein et des bombardements anglo-américains. Mais pour en dire quoi ? Pour reconnaître que ce meurtre perpétré mezzo voce, froidement planifié durant plus de douze années, n'a soulevé aucune réprobation sérieuse de la trop fameuse communauté internationale. Pour dévoiler, de de point de vue-là, la parfaite inutilité de la guerre.
WAR WITHOUT A CAUSE ? Car, chacun le ressent confusément, serions-nous face à une guerre sans justifications précises, sans causes clairement identifiées ? Le malaise est d'ores et déjà perceptible. Alors, dans les arrières-cours des chancelleries et des ministères, on s'affaire pour mailler la trame d'un argumentaire plausible de la justification.
Deux thèses complémentaires se dessinent (3) ;
Ñ La première, vise la raison économique, inquiète pour le futur approvisionnement en or noir des États-Unis, dont la consommation ne cesse de croître (4),et désireuse de satisfaire aux exigences du lobby militaro-industriel (5), l'administration Bush s'apprêterait à préempter par la force les très importantes réserves pétrolières irakiennes (6). Ce faisant, après avoir pris le contrôle de la production des pays du Caucase et d'Asie centrale, après s'être assuré de la loyauté de ses vassaux du golfe persique, elle affirmerait à la face du monde le leadership mondial des compagnies nord-américaines dans ce secteur stratégique, se dotant d'un puissant levier de dissuasion économique à un moment où sa politique volontariste de soutien aux investissements privés accroît le risque d'une relance du déficit extérieur des États-Unis.
Ñ La seconde est plutôt d'ordre géopolitique. L'intervention militaire pourrait s'entendre comme un moyen de dénouer les contradiction liées à la manière dont les occidentaux ont, durant plus de quatre décennies, tenter d'asseoir leur hégémonie politique, économique et idéologique sur cette région du monde. En effet, pendant cette période, ils ont aidé et armé massivement les pays Ñ Arabie Saoudite, Irak, Israël, Pakistan, Turquie, etc. Ñ et la nébuleuse des groupes paramilitaires et fondamentalistes Ñ al-qaida, talibans, frères musulmans Ñ qui pour des raisons diverses avaient intérêt à s'opposer aux visées expansionnistes de l'URSS. La cause première ayant de fait disparue Ñ l'effondrement du bloc soviétique au tournant des années quatre-vingt dix Ñ, certains de ces pays ont cru qu'ils pourraient partiellement se libérer de la tutelle occidentale, alors que certains de ces groupes devenaient, dans la pire confusion idéologique, des points de cristallisation des revendications sociales et identitaires de «populations» depuis trop longtemps bafouées, humiliées et exploitées. Bien que ni les uns, ni les autres ne puissent constituer une menace sérieuse pour l'ordre du monde, l'intervention militaire contre l'Irak viserait à prévenir toute velléité future de brouiller l'équilibre régional et à enclencher un processus de «démocratisation». Par ailleurs, elle serait décidée pour indiquer fermement «aux autres États voyous» que d'autres règles du jeu sont désormais en vigueur sur la «scène globalisée» des relations internationales, si tant est que ce dernier terme ait encore un sens (7).
UN NOUVEAU PARADIGME DE LA GUERRE Ces justifications, y compris dans leur articulation dialectique, valent moins par la robustesse de leur construction interne, que comme le symptôme du changement de «paradigme de la guerre». Parler, comme nous le faisions précédemment, d'absence «de causes clairement identifiées» ne signifie pas l'absence de causes «légitimantes», mais seulement que ces dernières ne sont plus intelligibles à partir des catégories propres à la guerre moderne, telles que Karl von Clausewitz les avait définies dans son ouvrage «De la guerre(8).»
Brièvement, la guerre clausewitzienne prend acte d'une expérience fondamentale : elle est substantiellement liée au fait national, «La participation du peuple à la guerre, à la place d'un cabinet ou d'une armée, faisait entrer une nation entière dans le jeu avec son poids naturel. Dès lors, les moyens disponibles, les efforts qui pouvaient les mettre en Ïuvre, n'avaient plus e limites définies.(9)»
Avec Valmy, puis les campagnes napoléoniennes, la nation (ou ses succédanés) s'impose comme la référence dominante, quoique selon des aspects différents, des objectifs, de la justification, de la conduite et des effets de la guerre. Qu'il s'agisse d'en préserver la souveraineté, les frontières, les intérêts supérieurs ou, au contraire, d'en repousser les limites, la nation investit continûment les représentations idéologiques et les modes opératoires de la guerre moderne. La catégorie de nation a ceci de remarquable dans cette perspective, qu'elle exhibe en permanence un intérieur face à un extérieur dont il faut se protéger ou au contraire, s'emparer (10). L'analyse de la guerre impérialiste, même si elle déplace le champ catégoriel vers les conditions de l'accumulation et de la valorisation du capital, ne peut évidemment échapper à la problématique de l'intérieur et de l'extérieur. Ainsi, stigmatisant les conditions de la reproduction capitaliste, Rosa Luxembourg parle des «conquérants qui ont eu pour but de dominer et d'exploiter le pays, mais aucun n'a eu d'intérêt à dérober au peuple ses forces de production ni à détruire son organisation sociale (11).»Il s'agit ici d'un extérieur «indigène» qui est intériorisé au mode de production capitaliste, comme la figure ordinaire des guerres coloniales et impérialistes (12).
Or, l'intervention qui se prépare contre l'Irak, comme dans une moindre mesure celles qui l'ont précédée Ñ guerres du golfe, de Somalie, de Bosnie, d'Afghanistan, etc. Ñ ne parvient pas à s'inscrire dans le schéma intérieur/extérieur, nation/environnement, pas plus qu'elle ne répond à la problématique courante de la guerre impérialiste. Dans l'organisation globalisée de l'espace mondial, l'épuisement historique de la forme état-nation rend pratiquement caduques les notions de frontières, de limites, et avec elles, les acceptions clausewitziennes de guerres populaires, totales, défensives ou offensives. Le processus de globalisation engendre, en même temps qu'il repose sur, un changement d'essence de la conception de la guerre et donc de ses usages.
L'indice de ce changement se décèle dans la justification des conflits qui, depuis une douzaine d'années, sont engagés au nom de la communauté internationale, au titre d'une norme de droit censée incarner les valeurs essentielles de la justice. Progressivement, un impressionnant appareil juridique supranational s'est constitué qui, disposant d'un pouvoir normatif réel, reconfigure et pénètre la loi domestique et, dans le même mouvement, transforme de l'intérieur les anciennes structures de régulation internationale, issues pour la plupart du second conflit mondial (13). Désormais, nous sommes entrés dans l'ère du bellum justum«de la guerre juste» (14), qui articule la banalisation de la guerre et son avènement comme un instrument éthique, eux idées justement que la pensée moderne et les États-nations avaient absolument rejetées (15). Le bellum justumimplique, dans sa construction même, deux conséquences importantes : d'une part, l'appareil militaire est légitimé puisqu'il est fondé en éthique, et, d'autre part, l'action militaire est reconnue comme efficace puisqu'elle est le moyen du rétablissement de l'ordre. Dans cette ligne de fuite, l'ennemi, tout comme la guerre, vient à être à la fois «banalisé» (réduit à un instrument de répression policière) et «absolutisé» (comme empire du mal, axe des «États voyous», conflit de civilisation, ennemi de l'ordre éthique mondial) (16). Les déclarations récentes ou plus anciennes des dirigeants des grandes puissances recoupent très exactement cette double dimension.
LA GUERRE POST-MODERNE Au fond, la guerre post-moderne s'impose comme un instrument permanent de l'ordre, comme un moyen d'intégrer tous les conflits, toutes les crises et toutes les dissensions internes à l'ordre mondial émergent. Elle est inscrite dans le mode de régulation commun des contradictions propre à la constitution de l'empire, comme l'ont remarquablement perçu, il y a presque treize ans, Gilles Deleuze et Félix Guattari, «nous avons regardé la machine de guerre [...] fixer sa vue sur un nouveau type d'ennemi, non plus un autre État ou même un autre régime, mais un ennemi quelconque»(17).
C'est en ce point précis que la différence entre la guerre moderne et la guerre post-moderne s'affiche avec le plus de netteté. conséquemment à l'affaiblissement de la distinction intérieur/extérieur, la délimitation entre forces armées et forces de police, opérations militaires et opérations de police tend à s'estomper. (18) A la déterritorialisation de l'ennemi, l'ennemi quelconque, la guerre, de basse ou de haute intensité, pourrait diffuser sur l'ensemble d'un monde désormais sans «rebords» et sans «dehors» (19). Dans ces conditions, la guerre ne peut plus être comprise comme la condition négative de la paix. elle ne précède plus la paix ou ne lui succède (20). En tant que puissance d'ordre, elle remplit, en un certain sens, l'idée régulatrice jadis dévolue à la paix. Moins qu'à une inversion des termes, nous assistons plutôt à leur hybridation ; dans l'espace mondialisé, la paix ne se trouve que dans la guerre.
Cette position nous conduit à être contre la guerre en préparation, plutôt que pour la paix. C'est d'emblée refuser les postures humanistes, moralistes ou pacifistes qui méconnaissent la nature radicalement nouvelle de la «guerre», se privant du coup des moyens de la combattre.
Être contre la guerre, c'est prendre le parti lucide de se soustraire à l'ordre mondial, c'est un acte de désertion revendiquée (21). Être contre la guerre, c'est en contester les justifications juridiques derrière lesquelles se nouent les linéaments des nouvelles formes de domination et d'aliénation planétaires.
Être contre la guerre, c'est d'abord se poser la question : qui décide de la définition de la justice et des principes éthiques ?
N'est-ce pas là, la seule attitude révolutionnaire possible ?
Fabrice Sacher
A Contre-Courant n° 142 Ñ Février 2003.
(1) «L'absence de preuves n'est pas la preuve de l'absence d'armes de destruction massive. Il y a des choses que nous savons que nous savons. Il y a des choses que nous savons que nous ne savons pas. Et enfin, il y a ce que nous ne savons pas que nous ne savons pas.» Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la défense, cité par Foreign Affairs,septembre-octobre 2002.
(2) Extrait de la rubrique de politique étrangère présentée le matin à 7h20 sur les ondes de France-Inter.
(3) Certains plaident pour la thèse psychanalytique ! Bush junior, dans une espèce d'aboutissement Ïdipien, s'apprêterait à «finir le boulot» que son père avait commencé, légitimant ainsi sa fonction patriarcale au sommet de l'État ! En somme, une nouvelle version du roman familial freudien !
(4) Entre 1997 et 1999, la consommation de pétrole a augmenté de 2,2% aux États-Unis, alors qu'elle baissait de 0,3% en europe, sources : BP/AMOCO ; par ailleurs, «selon les estimations, la consommation de pétrole aux États-Unis va augmenter de 33% sur les vingt prochaines années» extrait du rapport présenté par G.W. Bush le 17 mai 2002 sur les cinq priorités de sa politique énergétique, Washington Post,édition du 18 mai 2002 ; enfin, la consommation totale d'énergie des États-Unis s'est élevée en 1999 à 97 quadrillons de Btu (10 à la puissance 15), soit 25% de la consommation mondiale, alors que ce pays ne représente de 5% de la population de la planète, source : Agence américaine de l'Énergie.
(5) La famille Bush a constitué l'essentiel de sa fortune dans le négoce des hydrocarbures, in le Monde diplomatique, n°584, novembre 2002.
(6) L'Irak dispose de la seconde réserve pétrolière du golfe persique, soit 112,5 milliards de barils, in National Geographic,décembre 2002.
(7) D'une certaine façon, on pourrait dire que cette seconde guerre du golfe, comme moyen de purger les anciennes contradictions (sans préjuger des futures) et d'établir de nouvelles modalités de régulation du jeu mondial, ferme le cycle de transition ouvert par la première guerre du golfe à laquelle ont succédé les guerres de Bosnie, de Somalie et d'Afghanistan.
(8) Karl von Clausewitz, De la guerre,trad. de Vatry, ed. Calman-Lévy, Paris, 1989.
(9) Karl von Clausewitz, op. cité,p. 49.
(10) Les usages de la nation, du pays, de la patrie, etc., sont innombrables dans les discours guerriers ; parmi ceux-ci, le plus significatif est sans doute, par le retournement qu'il opère, celui prononcé par J. Staline qui, quelque jours après l'agression nazie contre l'URSS, abandonne toute référence à la glose de «l'internationalisme prolétarien» pour revenir aux notions plus civilisées de «citoyens» et de «nation russe» !
(11) Rosa Luxemburg, L'Accumulation du Capital,2 tomes, ed. Maspéro, Paris, 1976.
(12) Sur un registre voisin, nous pouvons noter que toutes les guerres révolutionnaires de la seconde partie du 20ème siècle se sont assez rapidement transformées en «guerre de libération nationale», ainsi le mot d'ordre le plus fameux de la révolution cubaine fut : la patria o la muerte !
(13) L'élaboration du droit d'ingérence illustre la nature de cette production normative supranationale et les conditions dans lesquelles elle pénètre la loi domestique ; par ailleurs, la transformation des modes d'intervention de l'ONU n'est pas anodine : les états souverains n'interviennent plus pour assurer ou imposer l'application d'accords internationaux volontairement conclus, désormais constitués en sujet supranational ils interviennent au nom de toutes sortes d'urgences et de principes éthiquement supérieurs.
(14) Sur le concept de guerre juste, voir : Norbetto Bobbio, Una guerra giusta ? Sul conflitto del Golfo,Venise, Marsilio, 1991 ; Michæl Hardt et Antonio Negri,Empire,Exils, Paris, 2002.
(15) Michæl Hardt et Antonio Negri, op. cit.
(16) Michæl Hardt et Antonio Negri, op. cit.
(17) Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux,Éditions de Minuit, Paris, 1980.
(18) Pour en rester à la France, les tentatives de fusion des forces de police et gendarmerie, comme la multiplication par cinq, ces dix dernières années, des effectifs des forces spéciales qui échappent à peu près à tout contrôle sérieux et dont on sait l'efficacité sur tous les théâtres d'opération, vont incontestablement dans ce sens.
(19) Il n'est pas indifférent de constater que lors des émeutes de Los Angeles, ce sont les forces armées qui sont intervenue pour rétablir l'ordre ; de la même façon, il n'est pas indifférent de remarquer que les banlieues des grandes villes sont souvent désignées comme des «zones de non droit», à un moment où les interventions militaires/policières sont décidées et justifiées au nom du rétablissement du droit ; la férocité de la répression policière/militaire lors d'un sommet du G8 en juillet 2001 à Gênes en est un autre exemple.
(20) Antonio Negri, Du retour, abécédaire biopolitique,ed. Calman-Lévy, Paris, 1992.
(21) «Ces monuments aux déserteurs représenteront aussi ceux qui sont morts dans la guerre, parce que chacun est mort en maudissant la guerre et en enviant le bonheur du déserteur. La résistance naît dans la désertion» Partisan antifasciste,Venise, 1943.1- Elle ne l'est plus pour le capital
De l'anti- impérialisme au pacifisme : l'absence de perspectives révolutionnairesLa guerre n'est plus le moteur de l'Histoire
La tendance à l'Empire remplace l'impérialisme. Si la domination des pays riches sur les pays pauvres et celle des capitaux dominants sur les capitaux dominés perdure, il n'empêche que ce sont les échanges entre zones à capitaux dominants qui représentent l'essentiel du commerce mondial. C'est le processus de totalisation du capital qui détermine la place hiérarchique de chacun et qui éventuellement, procède à une redistribution des cartes. Dans cette optique, le pétrole ne représente qu'une survivance de l'économie de la rente et la détermination de son prix ne peut continuer longtemps à échapper à un véritable prix de marché. On aperçoit ici la nouveauté. Dans la phase impérialiste classique, que l'on peut dater du dernier tiers du XIXe siècle jusqu'aux années 30 du XXe, il s'agit de posséder ce dont on a besoin pour assurer sa puissance et donc aussi de gagner des territoires et leurs habitants. Le développement des firmes multinationales de la Seconde Guerre mondiale aux années 70 représente déjà une autre forme de conquête où ce ne sont plus que des marchés qui se gagnent même si c'est parfois à l'aide de coups d'État. Cela n'est plus le cas aujourd'hui avec "les investissements directs à l'étranger" qui doivent assurer la fluidité des échanges et le contrôle de l'accès aux produits stratégiques. L'écroulement du bloc "socialiste" n'a fait qu'accentuer un processus déjà bien avancé par la construction de grandes structures supra-étatiques dépassant les querelles historiques entre nations (CEE, AELE). Même sans gouvernement mondial, il n'y a plus de guerre au sens classique, mais de simples opérations de police dont les interventions au Panama, en Irak et en Afghanistan nous fournissent des exemples. Les interventions humanitaires comme dans l'ex-Yougoslavie ont la même fonction. Il n'y a plus de nécessité à conquérir des territoires quand il s'agit seulement de les contrôler.
2- Elle ne l'est plus pour les révolutionnaires
Pendant longtemps la guerre a été considérée comme l'accoucheuse de l'Histoire (Engels). Mais l'engendrement ne donnant pas la progéniture attendue, les marxismes-léninismes théorisèrent les notions de "défaitisme révolutionnaire" des prolétaires par rapport à leur bourgeoisie nationale et de "retournement de la guerre bourgeoise en guerre civile révolutionnaire". Cette conception a atteint son point culminant avec la révolution russe de 1917 et les révoltes de soldats en France et en Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Les conseils de soldats seront l'émanation de cette révolte avant d'être balayés par l'État soviétique et la contre-révolution allemande. On eut même ensuite un exemple inverse en Espagne avec une révolution qui fut détournée en guerre inter-impérisaliste, ce qui a entraîné de nombreuses polémiques quant à la caractérisation exacte de l'événement. La conception d'un "débouché révolutionnaire" à la guerre inter-impérialiste atteint sont point le plus bas à la fin de la Seconde Guerre mondiale qui voit le prolétariat international rendre les armes au nom de la démocratie ou du socialisme d'État.
En dehors des courants pacifistes intégraux Ñ assimilés à "l'esprit de Munich", contraires à l'idéologie de la Résistance et donc sortis très affaiblis de la Seconde Guerre mondiale Ñ se développent alors des mouvements anti-impérialistes qui vont se trouver piégés par la nouvelle configuration du monde : celle d'un monde bipolaire qui implique qu'une lutte principalement orientée contre un impérialisme revient à renforcer l'autre. Dès lors, soutenir les mouvements de libération nationale n'affaiblit pas vraiment l'impérialisme puisque celui-ci modifie sa forme de domination (néo-colonialisme) et que les pays nouvellement indépendants se rallient presque tous à l'un des pôles de la division du monde. Cette réalité rend sans issue toute perspective "tiers-mondiste".
A partir de là, le capitalisme global va structurer son nouvel ordre par d'autres moyens.
Depuis l'écroulement de l'URSS et la marche vers l'unité du monde, les "opérations de guerre" se mènent au nom de la paix. Il est donc difficile de réactiver un pacifisme traditionnel qui s'appuie sur la critique de la guerre en soi. C'est d'autant plus difficile quand ces opérations ne mettent plus en première ligne une armée de conscription qui faisait que tout le monde se sentait plus ou moins concerné. La critique anarchiste de l'armée comme mise au pas des jeunes perd de sa force à partir du moment où les États ont supprimé la conscription pour engager des professionnels et des mercenaires.
L'analyse révolutionnaire classique Ñ telle celle du groupe "Socialisme ou Barbarie" en 1949 qui voyait une contradiction identique vécue par le prolétaire aussi bien en tant qu'ouvrier qu'en tant que soldat, ce qui donc aurait pu le conduire à retourner et les moyens de production et les moyens de destruction contre ses exploiteurs Ñ est rendue caduque par le fait que le prolétaire a même perdu le contact avec ces moyens. La substitution toujours plus grande de capital fixe au travail vivant le relègue à une situation complètement contingente dans laquelle, au mieux, il est un simple supplétif de la machine productive comme de la machine de guerre (virtualisation de la guerre, téléguidage de destructions à distance, "opérations chirurgicales").
Mais si combattre son propre impérialisme et pratiquer le "défaitisme révolutionnaire" n'ont pas conduit à la révolution sociale, les luttes contre la guerre d'Algérie et contre la guerre du Vietnam auront une influence directe sur les mouvements contestataires qui s'exprimeront en France en Europe et aux États-Unis à la fin des années 60. C'est à partir de ces luttes et des critiques anti-impérialistes et anti-militaristes qu'elles impliquent, que la contestation du capitalisme réapparaît après une longue période contre-révolutionnaire. Toutefois, la guerre du Vietnam marque la fin d'une époque : la "défaite" américaine achève la période de guerre froide entre les deux blocs et trouve son pendant tardif dans la défaite soviétique en Afghanistan. C'en est fini de la guerre impérialiste (Pour nous, il n'y a pas de commune mesure entre l'intervention soviétique en Afghanistan, encore mâtinée d'impérialisme et l'intervention russe en Tchétchénie qui relève de l'opération de police.)
Pourquoi une nouvelle intervention en Irak ?
La position américaine représente une option et non une nécessité absolue pour les États-Unis et pour le monde en général. Elle cherche à réinvestir une dimension politique dans la marche du monde en exprimant une réelle souveraineté à portée universelle, mais une souveraineté qui a du mal à prouver sa légitimité. Pour les néo-conservateurs américains, il ne s'agit pas simplement d'étendre la libre circulation des marchandises et des hommes, mais d'étendre aussi le modèle politique qui correspond à cette réalité économique. Nous avons affaire à un volontarisme politique et idéologique qui apparaît d'autant plus "choquant" que : 1) il se situe dans un contexte d'affaiblissement de ces deux dimensions (déclin et crise de la politique, "fin des grandes idéologies"); 2) il provient d'un courant qui n'est pas connu pour sa volonté à bouleverser l'ordre des choses. Cela explique en partie qu'il ait surpris certains de ses anciens alliés de la première intervention dans le Golfe. Le soubresaut du 11 septembre a en effet changé la donne en mettant fin à une stratégie d'équilibre qui permettait de tolérer encore des Saddam, des Ben Laden et autres islamistes pakistanais. La lutte antiterroriste est devenue partie intégrante d'une stratégie impériale. Cela ne signifie pas que l'intervention armée en Irak est inéluctable car l'offensive américaine, qui n'a d'ailleurs jamais cessée depuis l'intervention en Afghanistan, peut prendre des formes diverses. Nous disons cela, non en vertu d'une théorie infaillible qui nous permettrait de dire l'avenir, mais à partir d'une activité critique qui ne cède pas aux banalités de base (logique du capital = logique de guerre, par exemple), sans pour autant verser dans l'extravagance. En tout cas, jamais nous ne courrons au devant de la guerre pour mieux pouvoir ensuite la dénoncer.
Que faire ?
Face à cette nouvelle situation, certains recherchent à tout prix les arguments qui peuvent recréer le lien historique entre guerre et. capitalisme, c'estàdire, finalement, le lien économique, qui viendrait tout expliquer et rassurer. Faire appel à la nature impérialiste de toute guerre est ainsi une solution de facilité, surtout si cet appel peut reposer sur un antiaméricanisme qui, combiné à un peu d'antilepénisme, représente bien le nouveau "socialisme des imbéciles". Chirac est assurément le président de 82% des Français !
L'extrême-gauche, après avoir fait tomber Jospin, ressuscite le fantôme du gaullisme et n'arrive même plus à se distinguer d'un gouvernement pour qui elle a finalement appelé à voter. Le pétrole du Caucase a servi d'explication pour l'intervention dans les Balkans, alors pourquoi ne pas servir le même coup du pétrole pour une nouvelle intervention en Irak? Cela est censé montrer le caractère inéluctable de la guerre en système capitaliste car celui-ci y trouverait soit la source de nouveaux profits soit une solution à ses contradictions internes. A partir de là le contact est rétablit avec le dogme et on peut espérer faire le lien entre lutte contre la guerre et lutte contre le capital. On pense ainsi se distinguer du simple "pacifisme bêlant". Mais aujourd'hui, encore plus qu'en 1991, le "non à la guerre" ne peut que masquer l'incapacité à dépasser cette attitude pacifiste. Peu importe, alors les pratiques avantgardistes des "activistes" contre la guerre (blocage des trains de matériel militaire américain), quand une décision du Parlement turc se révè1e plus efficace que toute leur agitation. S'il y a une continuité entre les mouvements antiglobalisation et le mouvement contre la guerre, c'est bien dans cette incapacité objective et subjective à dégager une perspective autre que celles qui se confondent avec les différentes fractions du capital. Il ne s'agit pas de se réfugier dans l'hyoter. Le pétrole du Caucase a servi d'explication pour l'intervention dans les Balkans, alors pourquoi ne pas servir le même coup du pétrole pour une nouvelle intervention en Irak? Cela est censé montrer le caractère inéluctable de la guerre en système capitaliste car celui-ci y trouverait soit la source de nouveaux profits soit une solution à ses contradictions internes. A partir de là le contact est rétablit avec le dogme et on peut espérer faire le lien entre lutte contre la guerre et lutte contre le capital. On pense ainsi se distinguer du simple "pacifisme bêlant". Mais aujourd'hui, encore plus qu'en 1991, le "non à la guerre" ne peut que masquer l'incapacité à dépasser cette attitude pacifiste. Peu importe, alors les pratiques avantgardistes des "activistes" contre la guerre (blocage des trains de matériel militaire américain), quand une décision du Parlement turc se révè1e plus efficace que toute leur agitation. S'il y a une continuité entre les mouvements antiglobalisation et le mouvement contre la guerre, c'est bien dans cette incapacité objective et subjective à dégager une perspective autre que celles qui se confondent avec les différentes fractions du capital. Il ne s'agit pas de se réfugier dans l'hypercritique ou le retrait mais il faut en prendre acte.
Temps critiques
Groupe de Lyon, mars 2003. Pour toute correspondance : 11 rue Chavanne 69001 Lyon
De l'usage abusif des arguments anti-impérialistes ou antisionistes La manifestation pacifiste mondiale du 15 février 2003 a rassemblé en France des cortèges importants, non exempts dÕambiguités (cf. lÕarticle «Ê Un petit bain de foule et de haine chauvineÊ»). Quelles que soient les tendances de lÕextrême gauche concernées, on peut dire quÕun consensus semble se faire jour sur quelques pointsÊ:
quelques certitudes...
et beaucoup de questions
Les Etats-Unis veulent redessiner lÕordre mondial aux dépens de lÕEurope.
Les intérêts économiques, matériels (pétroliers et géostratégiques), sont centraux dans la guerre qui menace.
La défense de la «ÊdémocratieÊ» nÕest quÕun prétexte creux, sans réalité.
Le capitalisme ne peut vivre sans la guerre.
Pour arrêter les guerres, il faut renverser le capitalisme.
Quelles que soient les nuances dans lÕexpression de ces idées, elles constituent un fonds commun à toutes les tendances. Mais au-delà de ces généralités, lorsque lÕon envisage ce quÕil faut faire, ou ce quÕil faudrait faire, si les révolutionnaires avaient les forces suffisantes, des clivages fondamentaux apparaissentÊ.
Contre certaines guerres ou contre toutes ?
Ce premier clivage est le plus évident. Les pacifistes radicaux, partisans de la non-violence dans tous les cas (pas les pseudo-pacifistes qui applaudiront les massacres après un vote à lÕONU), sÕopposent évidemment à ceux qui considèrent que certaines guerres seraient «ÊprogressistesÊ» lorsquÕelles affaibliraient «ÊlÕimpérialismeÊ». Conséquence pratique immédiateÊ: les pacifistes radicaux prônent la désertion, la constitution de réseaux de déserteurs, tandis que les seconds prônent lÕorganisation des soldats à lÕintérieur des armées en vue de mutineries puis dÕune insurrection armée. Petit problèmeÊ: la perspective de mutineries ou de désertions massives semble quelque peu éloignée dans les armées de métier des grandes puissances impérialistes. De plus, dans un cas comme dans lÕautre, il y a gros à parier que les divergences principales entre ces deux tendances se résorberaient rapidement face à la répression féroce qui sÕabattrait sur eux.
Contre certains États ou contre tous ?
Ce second clivage rejoint en partie le premier, mais ne le recoupe pas totalement. Ceux qui sont farouchement opposés à tout Etat (principalement les anarchistes mais aussi ceux quÕon appelle, par facilité, les «Êultra-gauchesÊ») critiquent tous les gouvernements et tous les mouvements de libération nationale (simples États en gestation). Par contre, du côté des trotskystes, on trouve une pléthore de nuances. A partir de références politiques identiques, on aura droit à une multitude de positionsÊ: certains soutiendront Saddam, dÕautres refuseront de cautionner sa dictatureÊ; certains ont soutenu Milosevic, dÕautres ont pris le parti de lÕUCK. Sans compter ceux qui prêtent des vertus révolutionnaires à telle ou dictature se réclamant du «ÊsocialismeÊ»: Burkina Faso, Cuba, etc. CÕest ainsi que la coalition Answer qui coordonne une partie du mouvement antiguerre aux Etats-Unis est en fait manipulé par une petite secte ex-trotskyste qui a longue histoire de positions anti-ouvrièresÊpuisquÕil approuva lÕintervention russe en Hongrie et lÕécrasement des conseils ouvriers dans ce pays.
Contre la bourgeoisie américaine ou contre toutes les bourgeoisies ?
Si cela nÕapparaît jamais sous cette forme aussi claire, de fait une grande partie de la propagande dÕextrême gauche établit une hiérarchie entre les États impérialistes ou bourgeois. Autant on peut comprendre que les militants américains dénoncent en priorité la barbarie de leur propre Etat (en cela, le travail dÕagitation et de réflexion de Chomsky est essentiel même si ces bouquins sont assez indigestes et ennuyeuxÊ; on aimerait pourtant que des intellectuels et des historiens français dépensent autant dÕénergie que lui à démolir le discours «ÊcivilisateurÊ» de lÕimpérialisme français, sous tous les gouvernements de droite et de gauche), autant la même attitude appliquée dans tous les grands pays impérialistes et dans tous les États de la planète a des conséquences néfastes.
CÕest ainsi quÕen France, un pourcentage infime de la propagande antiguerre est consacré à la responsabilité française dans la longue vie de la dictature du Baas irakien, pour ne pas parler de tous les dictateurs dÕAfrique. Dans la patrie de Mitterrand et de Robert Hue, la lutte contre lÕimpérialisme français a toujours été secondaire, si lÕon excepte les périodes de la guerre dÕIndochine et celles de la guerre dÕAlgérie, mais il faut dire que, dans ces deux cas, la vie de soldats et de civils français était en jeu. Depuis la fin de la guerre dÕAlgérie, on nÕa jamais vu ni la gauche ni lÕextrême gauche sÕinvestir sérieusement dans la dénonciation, même en milieu étudiant, des crimes de lÕimpérialisme français. Les facs ont eu successivement des comités Vietnam, Chili, Nicaragua, Chiapas ou Palestine, mais on aurait du mal à dénicher des comités Mali, Côte dÕIvoire ou Sénégal. Quant aux foyers de travailleurs immigrés, ils nÕont jamais eu la visite du moindre gauchiste, à lÕexception des maos des années 70, mais ceux-ci flattaient leurs pires préjugés nationalistes. Le terrain a donc été occupé par des associations dÕétudiants étrangers ou de travailleurs immigrés noyautées par des États policiers laïcs ou religieux, et aujourdÕhui par des islamistes fondamentalistes.
Contre le sionisme et lÕexistence de lÕEtat dÕIsraël ou contre tous les nationalismesÊ?
Cette question est une de celles qui polluent le plus lÕaction du mouvement antiguerre, notamment aux États-Unis. Ceux qui dans le mouvement sont opposés à lÕexistence même de lÕEtat dÕIsraël, ou prônent naïvement un grand Etat englobant Juifs et Palestiniens, ont une indulgence particulière pour le nationalisme arabe Ñ comme dÕailleurs pour le nationalisme noir au sein même des États-Unis. Comme me lÕécrit un militant américainÊ: «Ê Le Workers World Party contrôle la coalition antiguerre et ils ont empêché Michael Lerner de prendre la parole à la manifestation. Ce rabbin, sioniste de gauche, partisan dÕun Etat palestinien, collabore avec lÕextrême gauche depuis des années, mais il aurait certainement, dans son intervention, critiqué Saddam Hussein, le Hamas et le Hezbollah. Le mouvement antiguerre commet une grave erreur. Nous devons répondre aux problèmes que rencontre le peuple irakien si nous voulons démolir les arguments des partisans de Bush. Nous ne pouvons pas laisser Bush et Blair continuer à prétendre quÕils vontÊÊÒlibérerÒ le Moyen-Orient.Ê»
CÕest ainsi que les trotskystes britanniques du SWP, à lÕorigine du mouvement Stop the War, font la cour à la British Muslim Association, qui défend les positions des Frères musulmans, positions férocement anti-ouvrières. Ou quÕen France le Hamas et autres organisations islamistes peuvent tranquillement scander «ÊMort aux JuifsÊ!Ê» dans les manifs sans se faire vider à grands coups de pompes dans le cul. En Angleterre, en France ou aux Etats-Unis, lÕargument mis en avant est toujours le mêmeÊ: «ÊIl faut être efficace et ne pas briser lÕunitéÊdu mouvement.Ê» On a vu ce que les «ÊHo ho chi minhÊ! » des ancêtres de la LCR ou les «ÊFNL vaincraÊ! » des maos ont donné. Mais ces gens-là nÕont rien appris et continuent dans la même lignée, en apportant un soutien acritique à lÕOLP quand ce nÕest pas au Hamas ou au Hezbollah, groupes terroristes anti-ouvriers.
Ceux qui refusent de dénoncer clairement lÕantisémitisme des nationalistes arabes, ceux qui tolèrent des slogans comme «ÊSharon = HitlerÊ», «ÊSharon, SSÊ», etc., font un très mauvais calcul sÕils pensent que leur silence dÕaujourdÕhui leur permettra plus tard de redresser la barre et de convaincre leurs interlocuteurs nationalistes ou islamistes que le racisme et le chauvinisme divisent les travailleurs et divisent les peuples.
Pour la démocratie en Irak ou pour la révolution socialisteÊ?
Posée comme cela, la question peut sembler absurde. Tout révolutionnaire placé devant cette alternative en préférera le second terme. Mais il faut cependant sÕinterroger aussi sur la question de la démocratie si lÕon veut répondre aux arguments des Bush, Blair et consorts.
Et sur ce terrain, force est de constater que lÕextrême gauche se préoccupe peu des forces démocratiques en Irak (ou en exil), de leur influence, de leur programme politique, etc., et des embryons de mouvement ouvrier qui pourraient exister dans ces pays. Et il en a été de même au moment de la guerre en Afghanistan ou au Kosovo. Pourtant, il semble difficile de prétendre soutenir le peuple irakien, kosovar ou afghan contre lÕintervention américaine ou les interventions occidentales, sans se demander quelles organisations politiques démocratiques et ouvrières existent sur le terrain, ou dans lÕimmigration, et quel soutien peut-on leur apporter pour que leur peuple et leur classe ouvrière bénéficient de droits démocratiques élémentaires.
Les pacifistes risquent de se trouver dans une position très inconfortable au cas où une guerre civile éclaterait en Irak et où lÕarmée américaine déciderait de soutenir activement un camp en présence. Que feront alors nos «ÊantiguerreÊ» ? Défendront-ils les partisans de Saddam, la Garde nationale irakienne ou les Moujahidine du peuple iraniens réfugiés en Irak et exécuteurs de toutes les basses besognes du régime contre ceux qui voudront instaurer un Etat démocratique en IrakÊ? Pour le moment, le gouvernement Bush semble vouloir se contenter de placer un général de rechange aux commandes et ne pas sÕattaquer à lÕappareil dÕEtat mais on ignore comment la situation évoluera.
«ÊSaddam, dictateur irakien. Bush, dictateur mondialÊ»Ê?
Ce slogan comparant Saddam et Bush établit un parallèle absurde. LÕarmée américaine nÕest pas en ce moment en train de gazer, emprisonner ou torturer directement des peuples aux quatre coins de la planète. Et, petit détail quÕoublient nos gauchistes anti-américains, elle ne le fait pas non plus sur son propre territoire. Elle procède dÕune façon bien plus indirecte et plus efficace, hélasÊ! Elle envoie des conseillers militaires aider des régiments dÕélite de toutes les armées qui sont prêtes à accepter ses services, mais elle ne fait pas le boulot elle-même Ñ à part en Afghanistan en ce moment et peut-être demain en Irak.
Je conseille à ce propos à tous les anti-américains primaires le livre-reportage de Tom Clancy, romancier et essayiste raciste, réactionnaire et grand ami des militaires, sur Les Forces spéciales (Albin Michel, 2002). Dans cet ouvrage, il décrit par le menu comment lÕarmée américaine (sous les gouvernements démocrates et républicains la politique est la même) choisit dans chaque pays (notamment en Amérique latine, mais aussi sur dÕautres continents) des unités spécifiques, de taille limitée, auxquelles elle enseigne « le B-A-BA deÊla démocratieÊ»Ê: en clair, comment «ÊtraiterÊ», voire liquider des mouvements sociaux pré-insurrectionnels, comment lutter contre des guérillas, etc., en limitant au maximum les «ÊbavuresÊ» et en faisant du «ÊsocialÊ»Ê: hôpitaux de campagne, petits gestes humanitaires, etc. On est loin dÕune puissance impériale qui enverrait des troupes occuper tous les pays quÕelle veut contrôler et imposerait par la force des régimes à sa botte. Si cÕétait le cas, Chavez aurait été renversé depuis longtemps par une intervention directe, comme Noriega au Panama ou Bishop à la Grenade. Et la Corée du Nord, lÕIran, la LybieÉ et lÕIrak seraient sous protectorat américain depuis des dizaines dÕannées.
Les capitaux américains dominent en Europe et «ÊnotreÊ» continent nÕest pas occupé par les troupes de Bush, même sÕil existe quelques bases militaires (1). Le rapport quÕentretiennent les Etats-Unis avec le reste du monde est beaucoup plus subtil que le prétendent les gauchistes. Les gouvernements américains ont de toujours de solides alliés dans chaque pays, dans les classes dirigeantesÊ: hommes politiques, chefs dÕentreprise, journalistes, intellectuels, chefs syndicaux, etc. Le fait quÕAlain Madelin ait été le seul homme politique à prendre position pour Bush et pour la guerre est un leurre. Les partis de droite et de gauche français nÕont aucune divergence essentielle avec ce que Mendès-France appelait «ÊlÕhégémonismeÊ» américain.
Et dans les pays où les gouvernements américains entretiennent des liens étroits avec pléthore de dictateurs sanguinaires, ce sont à chaque fois des salopards autochtones qui massacrent leurs peuples. La rhétorique gauchiste, à force de dénoncer les complices des bourreaux, des tortionnaires et des assassins de chaque Etat, finit par oublier qui exactement fait quoi.
Pour prendre un exemple concretÊ: on peut affirmer, de façon schématique, que les Etats-Unis ont laissé faire Hitler pendant dix ans (de 1933 à 1943), mais on ne doit pas oublier que ce sont quand même Hitler et les nazis qui sont responsables du massacre de 6 millions de Juifs et des tueries perpétrées aux quatre coins de lÕEurope par les troupes allemandes, pas le président Roosevelt ni Winston Churchill (eux sont responsables des bombardements de populations civiles en Europe, mais pas des crimes des nazis.).
Ou, plus récemment, on peut incriminer lÕaction de la CIA dans le coup dÕEtat de Pinochet au Chili, mais cela ne doit pas conduire à négliger les responsables essentiels des massacres commis par la junte militaireÊ: les militaires chiliens. CÕest pourtant ce type dÕattitude quÕadoptent la gauche et lÕextrême gauche latino-américaines en dénonçant sans cesse lÕintervention des Américains, des gringos (cÕest-à-dire, en bon français, des «ÊétrangersÊ» Ñ tout un programmeÊ!), et en oubliant le rôle de leurs propres bourgeoisies nationales et de leurs appareils dÕEtat et de répression.
Quant à Saddam, il est certes en partie une créature des grandes puissances, les Etats-Unis et la France, en première ligne, car celles-ci lui ont vendu des armes pendant des années, lÕont soutenu politiquement, etc. Mais le Boucher de Bagdad a lui-même des visées expansionnistes dans la région. Sinon pourquoi aurait-il attaqué lÕIran puis envahi le KoweitÊ? Que cela ait été approuvé ou non dans un premier temps par lÕadministration américaine ne le rend pas moins coupable des atrocités commises sur le terrain par ses propres troupes.
Que répondre aux arguments des réacs et que faire contre les guerres ?
La situation actuelle est une situation très complexe où les passions chauvines, les peurs munichoises et lÕindignation contre la guerre risquent de donner naissance à un cocktail détonnant. Vu la taille minuscule des groupes révolutionnaires sur cette planète et leurs divisions, leurs possibilités dÕempêcher la guerre en Irak ou nÕimporte où dans le monde sont inexistantes. SÕils nÕont pas de solutions immédiates et réalistes à proposer, ils peuvent au moins indiquer clairement quelle issue, dans le cadre de chaque conflit, serait la moins négative pour les travailleurs de chaque pays.
En clair, à propos de lÕIrak, sÕil nÕest pas question de soutenir lÕintervention américaine, on doit déclarer haut et fort que si Saddam disparaissait avec une partie de ses tortionnaires, on ne pleurerait pas sa disparition. On doit aussi affirmer sans complexe que la destruction des armesmilitaires et chimiques de lÕIrak est et serait une excellente chose. On ne peut parler à leur propos de «Êprétendues armesÊ». Il est irresponsable dÕaffirmer que Saddam, sÕil en avait, ne sÕen servira jamaisÊ! On ne peut noyer le poisson en déclarant que le Pakistan, Israël et les Etats-Unis ont lÕarme nucléaire ou que seuls les Etats-Unis sÕen sont pour le moment servis, comme si cela excluait la possibilité que Saddam sÕen serve. Si tous ces faits sont exacts, ils ne donnent aucun droit, ni surtout aucune excuse à Saddam. Certes, la France et les Etats-Unis ont fourni à lÕIrak des ingrédients pour fabriquer des armes bactériologiques et chimiques, mais ce ne sont pas elles qui ont obligé Saddam à les commander et puis à les utiliser contre les KurdesÊet les IraniensÊ!
De même, il faut se méfier des arguments rappelant lÕusage de la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki, et les bombardements de civils par les Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale. SÕils font allusion à des faits exacts, nÕoublions pas que lÕavocat tiers-mondain Jacques Vergès les a utilisés pour défendre le criminel de guerre Klaus Barbie. Dans le genre, «ÊOui, cÕest vrai, les nazis ont fait des choses horribles, mais lÕimpérialisme américain aussi, donc tout est pareil, et nÕen parlons plus.Ê»
Autant il me semble important de réaliser lÕunité dÕaction la plus importante possible dans la rue contre la guerre, autant il faut absolument éviter de cautionner une quelconque unité nationale allant de Le Pen à Robert Hue en passant par Chirac. CÕest pourquoi il faut absolument briser le consensus mou anti-américain et chauvin que les médias sont en train de promouvoir, dont Chirac profite, et sur lequel lÕextrême gauche semble vouloir surfer pour en tirer des profits illusoires.
Les révolutionnaires doivent préparer lÕavenir, non pas en jouant les éternels alarmistes («ÊLa guerre atomique ou la révolutionÊ», «ÊSocialisme ou barbarieÊ» et autres perspectives catastrophistes), mais en développant une propagande internationaliste concrète qui évite les pièges de lÕanti-impérialisme stalinien, de la judéophobie, du jacobinisme droit-de-lÕhommiste chauvin et dÕun mouvement altermondialiste qui, comme le dit bien Claude Guillon, nÕest souvent quÕun mouvement altercapitaliste.
Yves Coleman
A ce sujet, il est intéressant de rapporter ici ce quÕun représentant du gouvernement allemand a déclaré à la BBC dans lÕémission «ÊHard TalkÊ». Harcelé par le journaliste particulièrement agressif et réac qui menait lÕinterview, il a répondu très calmement que lÕAllemagne faisait beaucoup plus pour les Etats-Unis que dÕautres pays européens. UnÊ: elle permettait aux avions américains de survoler son territoire. DeuxÊ: lÕarmée américaine avait le droit dÕavoir des bases militaires sur le sol. Et troisÊ: les soldats de la Bundeswehr remplaçaient sur les bases américaines les soldats américains qui partaient dans le Golfe. Gageons que ce bureaucrate nÕa pas dû donner une grande publicité à ses propos en Allemagne mêmeÉ
Le Progrès, 1869
Michel Bakounine
Le patriotisme
physiologique ou naturel
J'ai montré dans ma précédente lettre comment le patriotisme en tant que qualité ou passion naturelle procède d'une loi physiologique, de celle précisément qui détermine la séparation des êtres vivants en espèces, en familles et en groupes.La passion patriotique est évidemment une passion solidaire. Pour la retrouver plus explicite et plus clairement déterminée dans le monde animal, il faut donc la chercher surtout parmi les espèces d'animaux qui, comme l'homme, sont doués d'une nature éminemment sociable ; parmi les fourmis, par exemple, les abeilles, les castors et bien d'autres qui ont des habitations communes stables, aussi bien que parmi les espèces qui errent en troupeaux ; les animaux à domicile collectif et fixe, représentant, toujours au point de vue naturel, la patriotisme des peuples agriculteurs, et les animaux vagabonds en troupeaux, celui des peuples nomades.
Il est évident que le premier est plus complet que ce dernier, qui n'implique, lui, que la solidarité des individus dans le troupeau, tandis que le premier y ajoute encre celle des individus avec le sol ou le domicile qu'ils habitent. L'habitude qui, pour les animaux aussi bien que pour l'homme, constitue une seconde nature, certaines manières de vivre, sont beaucoup mieux déterminées, plus fixées parmi les animaux collectivement sédentaires, que parmi les troupeaux vagabonds, et les habitudes différentes, ces manières particulières d'exister, constituent un élément essentiel du patriotisme.
On pourrait définir le patriotisme naturel ainsi : c'est un attachement instinctif, machinal et complètement dénué de critique pour des habitudes d'existence collectivement prises et héréditaires ou traditionnelles, et une hostilité tout aussi instinctive et machinale contre toute autre manière de vivre. C'est l'amour des siens et du sien et la haine de tout ce qui porte un caractère étranger. La patriotisme, c'est donc un égoïsme collectif d'un côté et la guerre de l'autre.
Ce n'est point une solidarité assez puissante pour qu'au besoin, les individus membres d'une collectivité animale ne s'entre-dévorent pas mutuellement ; mais elle est assez forte pourtant pour que tous ces individus, oubliant leurs discordes civiles, s'unissent contre chaque intrus qui leur arriverait d'une collectivité étrangère.
Voyez les chiens d'un village, par exemple. Les chiens ne forment point naturellement de république collective ; abandonnés à leurs propres instincts, ils vivent en troupeaux errants, comme les loups, et ce n'est que sous l'influence de l'homme qu'ils deviennent des animaux sédentaires. Mais une fois établis, ils constituent dans chaque village une sorte de république non communautaire, mais fondée sur la liberté individuelle, selon la formule tant aimée des économistes bourgeois : chacun pour soi et le diable attrape le dernier. C'est un laissez-faire et laissez-aller sans limite, une concurrence, une guerre civile sans merci et sans trêve, où le plus fort mord toujours le plus faible — tout à fait comme dans les républiques bourgeoises. Maintenant qu'un chien d'un village voisin vienne à passer seulement dans leur rue, et vous voyez aussitôt tous ces citoyens en discorde se ruer en masse contre le malheureux étranger.
Je le demande, n'est-ce pas la copie fidèle, ou plutôt l'original des copies qui se répètent chaque jour dans l'humaine société ? N'est-ce pas une manifestation parfaite de ce patriotisme naturel duquel j'ai dit et j'ose encore répéter, qu'il n'est rien qu'une passion toute bestiale ? Bestial, il l'est sans doute, puisque les chiens incontestablement sont des bêtes, et que l'homme, animal comme le chien et comme tous les autres animaux sur la terre, mais animal doué de la faculté physiologique de penser et de parler, commence son histoire par la bestialité pure pour arriver à travers tous les siècles à la conquête et à la constitution plus parfaite de son humanité.
Une fois cette origine de l'homme connue, il n'est plus besoin de s'étonner de sa bestialité, qui est un fait naturel parmi d'autres faits naturels, ni même de s'indigner contre elle, d'où il ne résulte pas du tout qu'il ne faille la combattre avec la plus grande énergie, puisque toute la vie humaine de l'homme n'est rien qu'un combat incessant contre sa bestialité naturelle au profit de son humanité.
J'ai tenu seulement à constater que le patriotisme, que les poètes, les mystiques, les politiciens de toutes les écoles, les gouvernements et toutes les classes privilégiées nous vantent comme une vertu idéale et sublime, prend ses racines non dans l'humanité de l'homme, [mais] dans sa bestialité.
Et en effet, c'est à l'origine de l'histoire et, actuellement, c'est dans les parties les moins civilisées de l'humaine société, que nous voyons le patriotisme naturel régner sans partage. — Il constitue dans les collectivités humaines un sentiment sans doute beaucoup plus compliqué que dans les autres collectivités animales, par cette seule raison que la vie de l'homme, animal pensant et parlant, embrasse incomparablement plus d'objets que celle des animaux des autres espèces : aux habitudes et aux traditions toutes physiques viennent encore se joindre chez lui les traditions plus ou moins abstractives, intellectuelles et morales, une foule d'idées et de représentations fausses ou vraies, avec différentes coutumes religieuses, économiques, politiques et sociales. — Tout cela constitue autant d'éléments du patriotisme naturel de l'homme, en tant que toutes ces choses, se combinant d'une façon ou d'une autre, forment, pour une collectivité particulière quelconque, un mode particulier d'existence, une manière traditionnelle de vivre, de penser et d'agir autrement que les autres.
Mais quelque différence qu'il y ait entre le patriotisme naturel des collectivités humaines et celui des collectivités animales, sous le rapport de la quantité et même de la qualité des objets qu'ils embrassent, ils ont ceci de comment qu'ils sont également des passions instinctives, traditionnelles, habituelles, collectives et que l'intensité de l'un aussi bien que de l'autre ne dépend aucunement de la nature de leur contenu. On pourrait dire au contraire que moins ce contenu est compliqué, plus il est simple, et plus intense et plus énergiquement exclusif est le sentiment patriotique qui le manifeste et l'exprime.
L'animal est évidemment beaucoup plus attaché aux coutumes traditionnelles de la collectivité dont il fait partie que l'homme ; chez lui cet attachement patriotique est fatal et, incapable de s'en défaire par lui-même, il ne s'en délivre parfois que sous l'influence de l'homme. De même, dans les collectivités humaines, moins grande est la civilisation, moins compliqué et plus simple est le fond même de la vie sociale, et plus le patriotisme naturel, c'est-à-dire l'attachement instinctif des individus pour toutes les habitudes matérielles, intellectuelles et morales qui constituent la vie traditionnelle et coutumière d'une collectivité particulière, aussi bien que leur haine pour tout ce qui en diffère, pour tout ce qui y est étranger, se montrent intenses. — D'où il résulte que le patriotisme naturel est en raison même de l'humanité dans les sociétés humaines.
Personne ne contestera que le patriotisme instinctif ou naturel des misérables populations des zones glacées, que la civilisation humaine a à peine effleurées et où la vie matérielle elle-même est si pauvre, ne soit infiniment plus fort ou exclusif que le patriotisme d'un Français, d'un Anglais ou d'un Allemand, par exemple. L'Allemand, l'Anglais, le Français peuvent vivre et s'acclimater partout, — tandis que l'habitant des régions polaires mourrait bientôt du mal du pays, si on l'en tenait éloigné. Et pourtant, quoi de plus misérable et de moins humain que son existence ! Ce qui prouve encore une fois que l'intensité du patriotisme naturel n'est point une preuve d'humanité, mais de bestialité.
A côté de cet élément positif du patriotisme, qui consiste dans l'attachement instinctif des individus pour le mode particulier d'existence de la collectivité dont ils sont les membres, il y a encore l'élément négatif, tout aussi essentiel que le premier et qui en est inséparable : c'est l'horreur également instinctive pour tout de qui y est étranger — instinctive et par conséquent tout à fait bestiale ; oui, réellement bestiale, car cette horreur est d'autant plus énergique et plus invincible que celui qui l'éprouve a moins pensé et compris, est moins homme.
Aujourd'hui, on ne trouve cette horreur patriotique pour l'étranger que chez les peuples sauvages ; on la retrouve en Europe au milieu des populations à demi sauvages que la civilisation bourgeoise n'a point daigné éclairer, — mais qu'elle n'oublie jamais d'exploiter. Il y a dans les plus grandes capitales d'Europe, à Paris même, et à Londres surtout, des rues abandonnées à une population misérable et qu'aucune lumière n'a jamais éclairée. — Il suffit qu'un étranger s'y présente pour qu'une foule d'êtres humains misérables, hommes, femmes, enfants, à peine vêtus et portant sur leurs figures et sur toute leur personne les signes de la misère la plus affreuse et de la plus profonde abjection, l'entourent, l'insultent et quelquefois même le maltraitent, seulement parce qu'il est étranger. — Ce patriotisme brutal et sauvage n'est-il donc point la négation la plus criante de tout ce qui s'appelle : humanité ?
Et pourtant, il est des journaux bourgeois très éclairés, comme le Journal de Genève, par exemple, qui n'éprouvent aucune honte en exploitant ce préjugé si peu humain et cette passion toute bestiale. Je veux pourtant leur rendre justice et je reconnais volontiers qu'ils les exploitent sans les partager en aucune manière, et seulement parce qu'ils trouvent intérêt à les exploiter, de même que font aujourd'hui à peu près tous les prêtres de toutes les religions, qui prêchent les niaiseries religieuses sans y croire, et seulement parce que qu'il est évidemment dans l'intérêt des classes privilégiées que les masses populaires continuent, elles, d'y croire.
Lorsque le Journal de Genève se trouve à bout d'arguments et de preuves, il dit : c'est une chose, une idée, un homme étrangers, et il a une si petite idée de ses compatriotes, qu'il espère qu'il lui suffira de proférer ce mot terrible d'étranger pour qu'oubliant tout, et sens commun et humanité et justice, ils se mettent tous de son côté.
Je ne suis point genevois, mais j'ai trop de respect pour les habitants de Genève, pour ne pas croire qu'il [le Journal de Genève] se trompe. Ils ne voudront sans doute pas sacrifier l'humanité à la bestialité exploitée par l'astuce.
J'ai dit que le patriotisme en tant qu'instinctif ou naturel, ayant toutes ses racines dans la vie animale, ne présente rien en plus qu'une combinaison particulière d'habitudes collectives : matérielles, intellectuelles et morales, économiques, politiques, religieuses et sociales, développées par la tradition ou par l'histoire, dans une société humaine restreinte. Ces habitudes, ai-je ajouté, peuvent être bonnes ou mauvaises, le contenu ou l'objet de ce sentiment instinctif n'ayant aucune influence sur le degré de son intensité ; et même si l'on devait admettre sous ce dernier rapport une différence quelconque, elle pencherait plutôt en faveur des mauvaises habitudes que des bonnes. Car — à cause même de l'origine animale de toute humaine société, et par l'effet de cette force d'inertie, qui exerce une action tout aussi puissante dans le monde intellectuel et moral que dans le monde matériel — dans chaque société qui ne dégénère pas encore, mais qui progresse et marche en avant, les mauvaises habitudes, ayant toujours pour elles la priorité du temps, sont plus profondément enracinées que les bonnes. Ceci nous explique pourquoi, sur la somme totale des habitudes collectives actuelles, dans les pays les plus avancés du monde civilisé, les neuf dixièmes au moins ne valent rien.
Qu'on ne s'imagine pas que je veuille déclarer la guerre à l'habitude qu'ont généralement la société et les hommes de se laisser gouverner par l'habitude. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, ils ne font que fatalement obéir à une loi naturelle, et il serait absurde de se révolter contre des lois naturelles. L'action de l'habitude dans la vie intellectuelle et morale des individus aussi bien que des sociétés est la même que celle de l'action végétative dans la vie animale. L'une et l'autre sont des conditions d'existence et de réalité. Le bien aussi bien que le mal, pour devenir une chose réelle, doit passer en habitude soit dans l'homme pris individuellement, soit dans la société. Tous les exercices, toutes les études auxquels les hommes se livrent n'ont point d'autre but, et les meilleures choses ne s'enracinent dans l'homme, au point de devenir sa seconde nature, que par cette puissance d'habitude. Il ne s'agit donc pas de se révolter follement contre elle, puisque c'est une puissance fatale, qu'aucune intelligence ni volonté humaine ne sauraient renverser. Mais si, éclairés par la raison du siècle et par l'idée que nous nous formons à la vraie justice, nous voulons sérieusement devenir des hommes, nous n'avons qu'une chose à faire : c'est d'employer constamment la force de volonté, c'est-à-dire l'habitude de vouloir, que des circonstances indépendantes de notre vouloir ont développées en nous, à l'extirpation de nos mauvaises habitudes et à leur remplacement par des bonnes. Pour humaniser une société tout entière, il faut détruire sans pitié toutes les causes, toutes les conditions économiques, politique et sociales qui produisent dans les individus la tradition du mal, et à les remplacer par des conditions qui auraient pour conséquence nécessaire d'engendrer dans ces mêmes individus la pratique et l'habitude du bien.
Au point de vue de la conscience moderne, de l'humanité et de la justice, telles que, grâce aux développements passés de l'histoire, nous sommes enfin parvenus à comprendre, le patriotisme est une mauvaise, étroite et funeste habitude, puisqu'elle est la négation de l'égalité et de la solidarité humaines. La question sociale, posée pratiquement aujourd'hui par le monde ouvrier de l'Europe et de l'Amérique, et dont la solution n'est possible que par l'abolition des frontières des États, tend nécessairement à détruire cette habitude traditionnelle dans la conscience des travailleurs de tous les pays. Je montrerai plus tard comment, dès le commencement de ce siècle, elle a été déjà fortement ébranlée dans la conscience de la haute bourgeoisie financière, commerçante et industrielle, par le développement prodigieux et tout international de sa richesse et de ses intérêts économiques. Mais il faut que je montre d'abord comment, bien avant cette révolution bourgeoise, le patriotisme naturel, instinctif et qui par sa nature même ne peut être qu'un sentiment très étroit, très restreint et une habitude collective toute locale, a été, dès le début de l'histoire, profondément modifié, dénaturé et diminué par la formation successive des États politiques.
En effet, le patriotisme en tant que sentiment tout à fait naturel, c'est-à-dire produit par la vie réellement solidaire d'une collectivité et encore point ou peu affaibli par la réflexion ou par l'effet des intérêts économiques et politiques, aussi bien que par celui des abstractions religieuses ; ce patriotisme sinon tout à fait, du moins en grande partie animal, ne peut embrasser qu'un monde très restreint : une tribu, une commune, un village. Au commencement de l'histoire, comme aujourd'hui chez les peuples sauvages, il n'y avait point de nation, ni de langue nationale ni de culte national , — il n'y avait donc pas de patrie dans le sens politique de ce mot. Chaque petite localité, chaque village avait sa langue particulière, son dieu, son prêtre ou son sorcier, et n'était rien qu'une famille multipliée, élargie, qui s'affirmait en vivant, et qui, en guerre avec toutes les autres tribus, niait par son existence tout le reste de l'humanité. Tel est le patriotisme naturel dans son énergique et naïve crudité.
Nous retrouverons encore des restes de ce patriotisme même dans quelques-uns des pays les plus civilisés de l'Europe, en Italie, par exemple, surtout dans les provinces méridionales de la péninsule italienne, où la configuration du sol, les montagnes et la mer, créant des barrières entre les vallées, les communes et les villes, les sépare, les isole et les rend à peu près étrangères l'une à l'autre. Proudhon, dans sa brochure sur l'unité italienne, a observé avec beaucoup de raison que cette unité n'était encore qu'une idée, une passion toute bourgeoise et nullement populaire ; que les populations des campagnes au moins y sont restées jusqu'à cette heure en très grande partie étrangères, et j'ajouterai hostiles, parce que cette unité se met en contradiction, d'un côté, avec leur patriotisme local ; de l'autre, ne leur a rien apporté jusqu'ici qu'une exploitation impitoyable, l'oppression et la ruine.
Même en Suisse, surtout dans les cantons primitifs, ne voyons-nous pas très souvent le patriotisme local lutter contre le patriotisme cantonal et ce dernier contre le patriotisme politique, national de la Confédération républicaine tout entière ?
Pour me résumer, je conclus que le patriotisme en tant que sentiment naturel, étant dans son essence et dans sa réalité un sentiment essentiellement tout local, est un empêchement sérieux à la formation des États, et par conséquent ces derniers, et avec eux la civilisation, n'ont pu s'établir qu'en détruisant sinon tout à fait, au moins à un degré considérable, cette passion animale.
Michel Bakounine
Basé sur
"Le Socialisme Libertaire", établi par Fernard Rude
Ed Denoël, 1973
GEORGES HENEINSourcePRESTIGE DE LA TERREUR
Finir les fers au pied, c'eût été le but d'une vie. Mais c'est une volière à barreaux. Indifférent, autoritaire, sans gêne, le bruit du monde fluait et refluait à travers le grillage ; le captif, au fond, était libre : il pouvait prendre part à tout, rien ne lui échappait au dehors ; il eût pu même déserter la cage ; les barreaux se distendaient sur la largeur d'un mètre ; il n'était même pas pris.
FRANZ KAFKALE 8 AOUT 1945 Ceci n'est pas une thèse. Car une thèse non seulement s'écrit de sang froid et avec toutes les précautions littéraires d'usage, mais encore nécessite une accumulation de références et de données plus ou moins statistiques à quoi je m'en voudrais de sacrifier le mouvement de révolte et de fureur qui me dicte ce texte. De plus, l'ancien public des thèses, désertant toute réflexion prolongée, se complait aujourd'hui dans la lecture des multiples " Digest " en circulation et dans le récit des intrigues sentimentales, diplomatiques et policières qu'une presse rompue à toutes les ignominies lui sert, chaque matin, avec le déjeuner.Ceci n'est pas une thèse et ne se satisfait pas de n'être qu'une protestation. Ceci est ambitieux. Ceci demande à provoquer les hommes couchés dans le mensonge ; à donner un sens et une cible et une portée durable au dégoût d'une heure, à la nausée d'un instant. Les valeurs qui présidaient à notre conception de la vie et qui nous ménageaient, ça et là, des îlots d'espoir et des intervalles de dignité, sont très méthodiquement saccagées par des événements où, pour comble, l'on nous invite à voir notre victoire, à saluer l'éternelle destruction d'un dragon toujours renaissant. Mais à mesure que se répète la scène, n'êtes vous pas saisi du changement qui s'opère dans les traits du héros ? Il vous est pourtant facile d'observer qu'à chaque nouveau tournoi, Saint-Georges s'apparente sans cesse de plus près au dragon. Bientôt Saint-Georges ne sera plus qu'une variante hideuse du dragon. Bientôt encore, un dragon camouflé, expert à nous faire croire, d'un coup de lance, que l'Empire du Mal est terrassé !Le 8 Août 1945, restera pour quelques uns, une date intolérable. Un des grands rendez-vous de l'infâmie fixés par l'Histoire. Les journaux rapportent avec délices les effets de la bombe atomique, futur instrument de polémique, de peuple à peuple. Les émissions radiophoniques de la soirée annoncent l'entrée en guerre de l'Union Soviétique contre les cendres et les ruines du Japon. Deux événements, d'ampleur inégale sans doute, mais qui participent de la même horreur.L'opinion mondiale s'était, il y a dix ans, dressée frémissante pour protester contre l'usage de l'ipérite par les aviateurs fascistes lâchés sur l'Éthiopie. Le bombardement du village de Guernica, rasé au sol par les escadrilles allemandes en Espagne, a suffi à mobiliser - dans un monde encore fier de sa liberté - des millions de consciences justes. Quand Londres, à son tour, fut mutilée par les bombes fascistes, on sut de quel côté de l'incendie se situaient les valeurs à défendre. Puis l'on nous apprit que Hambourg brûlait du même feu que Londres, l'on nous instruisit des bienfaits d'une nouvelle technique de bombardement appelée " bombardement par saturation " à la faveur de laquelle d'immenses zones urbaines étaient promises à un nivellement inéluctable. Ces pratiques perfectionnées, ces suprêmes raffinements dans le meurtre n'avaient rien qui pût rehausser la cause de la liberté, le parti de l'homme. Nous étions plus que quelques uns, ici, en Grande Bretagne, en Amérique, à les tenir pour aussi détestables que les diverses formes de supplice mises au point par les Nazis. Un jour, c'était une ville entière qui était " nettoyée " par un raid de terreur. Le lendemain, une gare où s'entassaient des milliers de réfugiés, est, grâce à un super-viseur scientifique, criblée à mort. Ces jeux inhumains apparaissent soudain dérisoires, maintenant que la bombe atomique a pris service et que des bombardiers démocratiques en essaient les vertus à même le peuple japonais ! Qu'importe en effet l'assassinat prémédité de quelques dizaines, de quelques centaines de milliers de civils japonais. Chacun sait que les japonais sont des jaunes et, par surcroît d'impudence, de méchants jaunes, - les chinois représentant les jaunes " gentils ". Un personnage qui n'est pas un " criminel de guerre " mais l'Amiral William Halsey, n'a-t-il pas déclaré : " Nous sommes en train de brûler et de noyer ces singes bestiaux de Japonais à travers tout le Pacifique, et nous éprouvons exactement autant de plaisir à les brûler qu'à les noyer ". Ces mots exaltants et rassurants quant à l'idée que les chefs militaires veulent bien se faire de la dignité humaine, ces mots ont été prononcés devant un opérateur d'actualités ...Saint-Georges exagère. Il commence à nous paraître plus répugnant que le dragon.
Au point auquel nous ont portés les derniers développements de la politique et de la guerre, il est indispensable d'affirmer que le bien-fondé d'une cause doit se juger, essentiellement et d'abord, sur les moyens qu'elle met en œuvre. Il est indispensable d'établir, au profit des causes qui risquent encore d'en appeler au meilleur de l'homme, un inventaire des moyens non-susceptibles d'obscurcir le but poursuivi. Le recours à la délation face à une nécessité passagère, se traduit, en peu de temps, par une administration de la délation. Il se forme aussitôt chez une partie des citoyens, un pli de la délation, - chez l'autre partie, une hantise de la délation. Voulez-vous aiguiller le débat vers les fins ultimes desquelles chacun se réclame, on se lèvera, en inspectera le pilier et l'aspect de l'escalier, on fermera ensuite la porte à double tour et l'on ne s'exprimera qu'en termes mesurés et selon un mode d'esprit devenu subitement académique. Le moyen est passé à l'état d'institution. Il coupe en deux la vie d'une nation, la vie de chaque homme. Et il en va de même des autres moyens volés à l'ennemi pour mieux le dominer et le détruire, mais dont on découvre - à victoire remportée - qu'ils ont été élevés au rang de difformités nationales, de tares intellectuelles soigneusement protégées contre les révoltes possibles de la raison. C'est ainsi que le culte de l'infaillibilité du chef, le renforcement délirant des fausses hiérarchies, la mainmise sur toutes les sources d'information et tous les instruments de diffusion, l'organisation frénétique du mensonge d'État à toutes les heures de la journée, la terreur policière croissante à l'égard des citoyens attachés à leur relative lucidité, - sont devenus des formes communément admises du progrès politique et social ! Et c'est précisément contre un si puissant concours d'aberrations qu'il faut nous répéter, sans répit, l'évidence suivante :Que le prolétariat ne saurait songer a s'élever en recourant aux moyens par lesquels ses ennemis s'abaissent. Qu'une sorte de socialisme qui devrait son avènement à des prodiges d'intrigue, de délation, de chantage politique et d'escroquerie idéologique, serait vicié à l'origine par les instruments mêmes de sa victoire, et l'homme et les peuples pécheraient par excès de candeur s'ils en attendaient autre chose qu'un changement de ténèbres.Le 8 Août 1945, alors que fume encore la plaie béante d'Hiroshima, ville-martyre choisie pour l'essai de la première bombe atomique, la Russie de Staline assène au Japon le fameux coup-de-poignard-dans-le-dos breveté par Mussolini. Cependant celui-ci aurait tort de se retourner dans sa tombe, en rêvant de droits d'auteur. Car on ne s'est pas contenté de plagier ses beaux gestes ; on a voulu ajouter à son apport historique. Le texte de la déclaration de guerre soviétique nous informe en effet que cette entrée en guerre de l'URSS n'a d'autre but que " d'abréger la guerre " et " d'épargner des vies humaines " ! Trêve de petits moyens, - voilà donc une fin en elle-même, une fin dont nul ne contestera qu'il soit difficile d'égaler la noblesse. Et pendant des siècles à venir, les trouvères staliniens de la Mongolie extérieure auront loisir d'épiloguer sur le caractère pacifiste et humanitaire de la décision du Maître.Le 8 Août 1945 est une des dates les plus basses dans la carrière de l'humanité.
DES GUERRES JUSTES ET DU DANGER DE LES GAGNER
Plusieurs années avant que le monde ne soit précipité dans la guerre contre le fascisme, d'âpres discussions firent rage dans les mouvements de gauche entre adeptes du pacifisme intégral et militants de la lutte à mort contre la tyrannie. Un des thèmes qui revenaient le plus souvent dans ce long échange d'idées et d'arguments, était celui des " guerres justes ". Avec une habileté qui n'était pas toujours à toute épreuve, les pacifistes intégraux s'employaient à démontrer qu'il n'existait pas de guerres justes. Que prétendre combattre la tyrannie par la guerre c'était se livrer soi-même à la tyrannie d'un appareil militaire sans frein, de lois d'exception sans pitié, de politiciens investis des pouvoirs les plus arbitraires et plus ou moins dispensés d'en rendre compte. La guerre en elle-même et à elle seule, constitue une tyrannie qui ne le cède en rien à celle que vous vous proposez d'abattre, nous disaient sans nous convaincre les théoriciens du pacifisme intégral.Ils se trompaient. Il existe des guerres justes. Mais le propre des guerres justes est de ne pas le demeurer longtemps.N'oublions pas que les guerres " justes ", si elles produisent des Hoche et des Marceau, produisent par ailleurs des Bonaparte, ce qui est, pour elles, une façon particulièrement démoniaque de cesser d'être justes. Mais d'autre part - et en l'absence de tout Bonaparte à l'horizon - une guerre " juste " se distingue des ordinaires expéditions de brigandage, en ce qu'elle impose à ceux qui en prennent charge, un rythme et des exigences qui leur sont difficilement tolérables. Pour tenir en éveil une entreprise fondée sur la ferveur populaire, il faut que les équipes responsables de la conduite de la guerre aient la claire audace de laisser aux forces mouvantes sur lesquelles elles s'appuient, leur caractère de masses en combustion, - de masses en plein devenir et conscientes du sens de leur élan. Mais la règle persistante chez les meneurs de peuples - souvent même chez ceux qui semblent venir tout droit de la ligne de feu ou du meeting d'usine est d'user de leur poids hiérarchique pour ramener les forces motivantes qui leur sont confiées, dans les cadres traditionnels d'un pays en guerre. Et quand je dis " cadres traditionnels ", j'entends rationnement de la vérité, rationnement de l'enthousiasme, rationnement de l'idéal. J'entends raidissement arbitraire des forces mouvantes d'une nation, sur l'ordre de ceux qui redoutent dans le " mouvement " d'aujourd'hui, le " bouleversement " de demain. Ces cadres traditionnels - simples masques à poser sur le visage de telle ou telle guerre pour en effacer l'expression originale et la rendre semblable à toutes les autres - on peut les emprunter tantôt des archives du Musée de la Guerre, tantôt des pratiques de l'ennemi. Cela s'appelle : dans un cas, " s'inspirer des leçons du passé ", dans l'autre, " profiter de ce que votre adversaire vous apprend ".Ce ternissement des valeurs vives du présent que l'on est toujours prêt à envelopper dans de vieilles formules sacramentelles comme dans un linceul, ce transfert dans le camp de la justice des procédés et des routines mentales de l'ennemi, le déroulement de la guerre contre le fascisme ne nous en offre que trop d'exemples. Il me souvient nettement que le premier communiqué de guerre soviétique s'achevait par la mention d'un soldat allemand, cité nommément, qui s'était dirigé vers un poste russe en déclarant ne pas vouloir prendre les armes contre un État prolétarien. Cette seule phrase du communiqué rendait, devant l'histoire, un son plus éclatant que les exploits motorisés qui la précédaient ou qui l'ont suivie. Elle attestait, par-dessus le fracas du combat, que la fraternité des travailleurs gardait et devait garder le pas sur la division des hommes en groupes ethniques et nationaux. Là était le bien à préserver entre tous, - la vertu susceptible de faire craquer les cadres vermoulus de la guerre entre nations. Et pourtant c'est, encore une fois, vers ces cadres traditionnels, que les travailleurs furent reconduits, furent égarés. Au lieu d'exalter les héros populaires russes et allemands qui s'étaient jadis tendu la main en de mêmes luttes libératrices, les services de propagande soviétiques se complurent très vite dans un pathos effroyable d'où n'émergèrent que des figures parmi les plus sinistres de l'histoire de Russie. Le prince Alexandre Nevsky connut à nouveau toutes les enflures de la gloire parce qu'en l'an 1242 il eut la bonne fortune de mettre en déroute les Chevaliers de l'Ordre Teutonique. Par contre le souvenir d'un Pougachev et d'un Stenka Razin - champions légendaires de la cause paysanne - fut mis en veilleuse car il était jugé que ces personnages avaient par trop malmené les autorités de leur temps. Le 7 Novembre 1941, s'adressant aux combattants de l'Armée Rouge, Staline offrit à leur vaillance d'étranges antécédents : " Puissiez-vous, leur dit-il, être inspirés par les courageuses figures de vos ancêtres : Alexandre Nevsky, Dimitri Donskoy, Kuzma Minin, Dimitri Pozharsky, Alexander Suvorov, Mikhail Kutuzov. " (1)L'héroïsme ancestral n'a, dans aucune armée, eu beaucoup de prise sur le moral des soldats. Mais quant aux ancêtres taillés en icônes par Staline et présentés au pieux baiser des masses, il n'en est pas un seul qui n'ait eu, par rapport aux luttes du peuple russe pour s'arracher à son grabat de misère, une fonction réactionnaire et haïssable. Que l'on ait tenu à détourner vers de tels noms l'imagination héroïque des défenseurs de l'URSS, il y avait déjà là de quoi frapper de sénilité une guerre dont certains attendaient qu'elle améliorât le monde. La suite lut à la hauteur de ce début. L'exhumation d'Alexandre Nevsky entraîna la révision de huit siècles d'histoire européenne. Empruntant non plus du passé mais de l'ennemi, Staline opposa à la théorie hitlérienne de la mobilisation de l'Europe contre l'assaut asiate, un retour pur et simple au panslavisme le plus borné. Les débats des différents Congrès Panslaves organisés au cours de cette guerre, sur l'initiative de Moscou, ont fait reculer l'intelligence au même titre que les émissions de Radio-Berlin. Le long développement de l'Europe n'apparut plus que comme prétexte à divisions raciales, - sujet à un conflit ans cesse renaissant entre Slaves et Germains. Le dernier Congrès Panslave (Sofia, février 1945) a consacré l'existence d'un bloc slave héritier d'une union scellée à travers des siècles de batailles et remontant à la victoire de Grunewald (1410) remportée par les armées slaves unies contre les Germains. Ainsi l'on a fini par se battre bloc contre bloc, race contre race, insanité contre insanité ! Ainsi les guerres " justes'' ne résistent-elles pas longtemps à l'infamante contagion des idées qu'il leur était demandé d'anéantir. (2)Je dis que nous assistons actuellement à une pénétration du comportement politique hitlérien dans les rangs de la démocratie. Cette pénétration ne scandalise presque personne ; trop de gens y trouvent leur convenance matérielle et leur confort moral. Cette pénétration s'étale dans tous les journaux, dans toutes les nouvelles qui nous parviennent sur le sort que l'on se prépare à faire au monde. Par exemple, l'annexion de territoires sans l'agrément préalable des populations était communément considéré comme un outrage au droit, relevant de la frénésie impérialiste d'un Hitler. Or aujourd'hui, voilà que la chose se présente tout différemment et sous le seul rapport de l'utilité nationale ; tel port m'est tout-à-fait utile et j'aimerai qu'il me fût octroyé, déclare une puissance, - et si on lui objecte que ce port a toujours fait partie d'une autre unité nationale, elle répondra que c'est possible, mais qu'elle en a fort besoin et que sa victoire lui donne droit à ce petit larcin. Ainsi en va-t-il désormais non pis d'un port ou d'une ville isolée, mais de vastes ensembles de territoires devenus parfaitement mobiles et aptes à changer de propriétaire en l'espace d'une nuit. Le transfert de populations passait également pour une opération cruelle à laquelle seuls les régimes de force se permettaient de recourir. Ces transferts sont cependant envisagés aujourd'hui sur une échelle non inférieure à celle des rafles sombres du nazisme. Ici, je laisse la parole à Louis Clair, un des principaux collaborateurs de la revue américaine " Politics " dont la capacité d'indignation nous aide à respirer encore : Les peuples sont déplacés comme du bétail ; si vous me donnez 500.000 allemands-sudètes, je m'arrangerais pour vous remettre une certaine quantité de tyroliens ; peut-être pourrions-nous, échanger quelques allemands contre des machines-outils. Hitler, ici aussi, a mis en marche un mécanisme qui est en train de prendre d'inquiétantes proportions ... La précipitation avec laquelle les puissances victorieuses se disputent la seule marchandise qui, en dépit des perfectionnements de la technique, reste plus demandée que jamais - le labeur d'esclave - est quelque chose de véritablement obscène.(3)Une guerre a été gagnée. Mais est-on tellement sûr que Hitler ait perdu la sienne ?
«FAUTE DE MIEUX…»
Lorsque l'on s'interroge sur les raisons qui tendent à convertir une guerre " juste " en une guerre ordinaire, en une guerre tout court, et plus généralement lorsque l'on s'interroge sur les raisons qui enlèvent aux masses le contrôle des causes élevées auxquelles elles se dédient, l'on se trouve vite enfermé dans un circuit hallucinant. D'une part en effet, l'ampleur et la concentration de la vie économique moderne ont fait de chaque parti, de chaque syndicat, de chaque administration, des organismes quasi-totalitaires qui poursuivent leur route en s'abandonnant à leur propre poids spécifique et nullement en se référant aux cellules individuelles qui les composent. Ces partis, ces syndicats, ces administrations étatiques modernes sont protégés contre les démarches de la raison critique (aussi bien d'ailleurs que contre les sursauts affectifs et les révoltes du cœur) par leur seule et souveraine pesanteur. Ces édifices déconcertants fonctionnent par la grâce d'une humanité toute spéciale, d'une humanité d'initiés. Pour être admis à présenter une motion au terme du Congrès d'un parti de gauche tolérant quelque échange d'opinion, il faut une année de manœuvres extrêmement délicates à travers un dédale de secrétariats et de comités qui rappellent à s'y méprendre les mystères de l'inaccessible Tribunal où Kafka laisse trembler dans " Le Procès " - l'image indéfiniment réfléchie de notre angoisse. Et si ces épreuves initiatrices sont favorablement surmontées, si nul faux-pas n'est venu contrarier l'avance de la motion, alors sans doute son objet se sera suffisamment estompé pour ne plus susciter qu'un intérêt rétrospectif et presque de la pitié pour qui se hasarderait à lui accorder son soutien. D'autre part, les citoyens clairvoyants et énergiques, mieux encore, les individus disposant d'un certain prestige intellectuel, qui seraient tentés d'intervenir afin de rectifier l'orientation d'un parti, d'un syndicat ou d'un gouvernement, savent trop bien que ces différents organismes ont les moyens de tisser autour d'eux une toile mortelle, - une toile de silence qui ne tarderait pas à les retrancher de toute vie publique. Cette toile de silence s'est refermée à jamais sur quelques uns des plus brillants esprits de la société soviétique, - écrivains, savants, journalistes, militants ; elle serre de plus en plus près, en Europe et en Amérique, d'autres esprits, résistants et purs, exagérément épris de liberté ... Il est quelque chose de pire pour l'être civilisé que sa perte de pouvoir sur les organismes qui le représentent et agissent en son nom. C'est la résignation à cette perte. Résignation dont nous informent des signes innombrables et flagrants. Résignation que nous reconnaissons - en guerre comme en paix - à l'attitude-standard de personnes douées, cultivées et portées à l'action, - et cependant confites dans leur propre défaite. Cette résignation tient en trois mots : " Faute de mieux.. " Si on adhère au Parti Communiste (ou à tout autre…) sans être le moins du monde rassuré sur sa politique présente et future, c'est " faute de mieux "… Si l'on finit par s'accommoder d'une redistribution de territoires dont on s'avoue qu'elle ne rendra aux peuples ni le sourire, ni l'abondance, c'est " faute de mieux ". Si l'on vote pour un candidat dont l'aspect moral vous répugne et dont la fermeté politique s'annonce douteuse, c'est " faute de mieux ". Si l'on s'abonne à un journal qui sacrifie volontiers son souci de la vérité à des considérations publicitaires ou commerciales, c'est " faute de mieux " ... Cette femme que l'on embrasse fébrilement en bafouillant des serments éternels : " faute de mieux ". Ce cinéma où l'on s'enfonce, tête baissée, pour s'épargner une heure de présence sur terre : " faute de mieux ". Ce livre auquel l'on s'attarde parce qu'il a été couronné, alors que tout vous invite à en vomir le contenu : " faute de mieux ". Ce chef sublime au culte duquel l'on se rallie en soupirant, imprégné que l'on est du répertoire de sa grandeur : " faute de mieux " ... " Faute de mieux " devient un placement, une philosophie, un état civil, un maître, une boutade, un alibi, une prière, une arme, une putain, un sanglot, une salle d'attente, une pirouette, l'art de se faire l'aumône, une boussole pour piétiner sur place, une épitaphe, un 8 Août 1945 ... Deux hommes, voisins par la pensée, sont cependant capables de s'entredétruire parce qu'ayant la même conception du " mieux " et ce " mieux " leur faisant défaut, ils se rabattent sur deux modes concurrents d'existence compensatoire, sur deux systèmes de convictions et de gestes tangents du " mieux " commun, mais non tangents du même côté. Alors, d'approximations en approximations, de substitutions en substitutions, l'on se trouve refoulé, insensiblement, poliment, vers on ne sait quel coin abject où mûrissent des cloportes... On s'effare, mais à tort. Celà n'est pas un cachot ; c'est une demeure... Il fait plus que nuit ... Au loin, des trains sifflent avec un air de partir ... On voudrait hurler, ameuter des gardiens imaginaires ... Demain matin, où en sera-t-on de soi-même ? Vous laissera-t-on seulement passer ? Oui, sans doute, l'on vous permettra de fuir, d'aller vous bâtir au Congo une seconde vie ... Une vie sur pilotis avec, dans l'ombre, le même cancer triomphant où pactisent les forces de l'ennui et l'horreur panique de la liberté
Tout se passe, depuis deux siècles, comme si chaque invocation de la liberté, chaque soulèvement marqué de son nom, devaient se traduire - à travers les appareils politiques et étatiques surgis au plus fort de ces soubresauts - par un surcroît de règles oppressives auxquelles l'homme est redevable d'un graduel rétrécissement de la vie. Une nouvelle génération d'Encyclopédistes qui procéderait de la même impertinence que l'autre, serait, aujourd'hui, mise hors la loi ou, tout au moins, rapidement réduite à la mendicité. LE DROIT A LA TERREUR
Tout se passe comme si l'homme ne recherchait, dans cette longue série d'ambitions malheureuses, qu'une certaine forme de sécurité dans la terreur. L'âpres et sévère ouvrage d'Erich Fromm - " The fear of Freedom " - nous enseigne à quel point l'homme redoute le tête-à-tête avec la liberté, à quel point il lui tarde de se dérober aux responsabilités qu'elle lui assigne, à quel point - dans les conditions actuelles de chaos - la grisaille, l'opacité et l'anonymat lui sont des refuges désirables contre le vertige de la liberté.A cette disposition individuelle de l'être affolé par la complexité du monde qui le sollicite, les grands organismes collectifs sont venus apporter une contribution décisive. Ils ont fixé, avec la rigueur voulue, ce pauvre minimum d'attitudes humaines qui ne se laisse transgresser qu'aux risques et dépens du contrevenant. Le bon citoyen peut se payer un sommeil de plomb, maintenant que la bombe atomique le protège...Les signes de la terreur montante ne trompent pas. Le premier en gravité est l'effacement progressif du droit d'asile. Mauvaise idée que de s'installer réfugié politique, par ces temps qui tuent... ! Depuis 1930 déjà, Léon Trotsky avait été pourchassé comme un sanglier à travers tout le continent européen, de Turquie en Norvège via Paris. Puis vint Vichy qui, d'une main sans remords, livra Pietro Nenni à l'Italie, Breitscheid à l'Allemagne et Companys à l'Espagne. Vichy a disparu mais non cette indéracinable aversion des autorités - démocratiques ou pas - envers le réfugié politique, dernier et beau vestige de la sédition humaine.Signe de terreur aussi, la déportation organisée des travailleurs, dont il n'est pas question qu'elle prenne fin avec la défaite du Nazisme. Les économistes sont là pour veiller au rendement croissant du bétail qui leur est imparti en matériel expérimental. Les conférences internationales ont besoin de graphiques ascendants ! Signe de terreur l'engloutissement de milliers d'êtres dans une nuit d'où rien ne transparaît. Partis sans laisser d'adresse. Car il y a du bois à couper sur les rivages de la Mer Blanche. Avis aux amateurs !Dernière tristesse, dans le domaine qui a toujours su se soustraire aux pressions des régimes arbitraires du passé, dans le domaine de la pensée attaquante, de la pensée politique, hier encore porteuse d'espoir, on assiste à une étrange adaptation à l'ordre cruel et vain qui se précise sous nos yeux. En témoigne la timidité embarrassée d'une revue comme " La Pensée " qui, avant la guerre, manifestait une curiosité agitante envers toutes les formes du devenir scientifique et social, et ranimait d'un souffle inquisiteur des problèmes essentiels déjà gagnés par le vieillissement général d'une société qui ne tolère point que l'on ne vieillisse pas avec elle. Les grands noms qui patronnent " La Pensée " ne couvrent plus, en 1945, qu'un concert de formules statiques et de raisonnements débilitants. On se trouve en présence d'une revue qui semble avoir pour tâche de nous avertir que la pensée marxiste a atteint le point mort. Il en va d'elle aujourd'hui comme d'une force qui, au lieu de dominer le cauchemar contemporain et d'y tracer ses avenues conductrices de lumière, le laisse déposer dans une éprouvette de sûreté où nulle séparation explosive du viable et du non-viable, de l'entraînant et de l'accablant, de l'actuel et du périmé, n'est à craindre pour l'heure présente. Par ailleurs, ne voyons-nous pas Aragon insister, dans un article retentissant, pour que l'on retire des librairies de France, les ouvrages de M. Charles Maurras. L'auteur d'une pareille demande ne se rend apparemment pas compte qu'il fait là acte de défaitisme à l'égard de ce qui devrait être le pouvoir d'attraction de son propre message politique. Il nous faut croire que Maurras et lui-même occupent des positions symétriques l'une de l'autre, et qu'ayant renoncé à se départager par les voies de la raison, ils s'en remettent, l'un après l'autre, à l'arbitrage peu recommandable des policiers. Ainsi quand elle ne travaille pas à visage découvert, la terreur reste toujours latente, à fleur de débat, prête à accueillir le premier vœu, le premier appel d'un de ses loyaux sujets.Quant aux individus hors série - particulièrement certaines catégories d'intellectuels et d'écrivains qui n'acceptent pas encore de vivre selon la trajectoire commune - ils sont, eux aussi, happés par le vent de terreur. Leur seul espoir est de renverser le vent ; c'est-à-dire d'exercer, eux, la terreur. Ils sont fascinés non par un Gide ou un Breton ; mais par Lawrence d'Arabie et le Malraux de la période chinoise. Pour la plupart, ils ont aimé cetteguerre car elle leur a permisde se mettre en règle avec eux-mêmes en faisant sauter un train, en démolissant un viaduc avant de retourner à leur appartement, à leurs maîtresses émoussées et à leur fidèle routine quotidienne de récits saisissants. Incarner, ne serait-ce que l'espace d'un chapitre, un rôle d'aventurier en marge de tout, récupérer par cet artifice de vocation une partie des élans dont la vie sociale l'a amputé, l'intellectuel moderne rie demande pas, au fond, d'autre pourboire à un monde qu'il n'a plus l'honnêteté de récuser.
LE CRAN D'ARRET
Dans ce glissement collectif vers une condition sécurité dans la terreur, qui déclenchera le cran d'arrêt ? Qui fera justice de ce que les hommes vont s'habituer à prendre pour leur droit à la terreur et presque pour l'aboutissement normal de leurs anciennes aspirations à la liberté ?Pas un parti certes, ni aucune des organisations totalitaires préposées à la garde de l'homme. Pas un parti, mais peut-être des partisans d'un genre nouveau qui abandonneraient les modes classiques de l'agitation pour des gestes de perturbation hautement exemplaires. Beaucoup avaient espéré que le mouvement de la résistance en Europe occupée ménagerait enfin une ouverture dans l'impasse politique et sociale de notre temps. Les grands partis de masses ont été les premiers à flairer ce danger. Eh quoi, on s'apprêtait donc à se dispenser de leurs services ? La volonté populaire se targuait maintenant de se passer d'intermédiaire ? L'alerte fut de courte durée. De même que les forces militaires de la résistance furent rapidement intégrées aux cadres permanents de l'armée, - de même ses forces politiques ne tardèrent pas, la flatterie se mêlant à l'intrigue, à regagner la souricière des grands Partis. L'épisode - j'ai failli dire l'incident - est clos. Mais quelque chose d'autre devient possible, devient même la seule chose possible. L'ère de la guérilla politique commence et c'est à elle que doivent aller nos réserves de confiance et d'enthousiasme.Sans doute n'est-il pas facile d'annoncer l'allure que prendra cette guérilla et les exploits qui ne manqueront pas de la distinguer. On pourrait cependant considérer l'attitude vaillamment indépendante d'un Camus - et, sur d'autres plans, d'un Breton, d'un Calas, d'un Rougemont - comme une indication pour l'avenir. L'appareil de la terreur est encore loin d'être sans hésitations et sans fissures. C'est donc au point où cet appareil se fait le plus menaçant - et au fur et à mesure de ses menaces renouvelées - que doivent se porter tout notre esprit de refus, tout ce qu'il y a dans le monde, à un moment donné, d'êtres en état de refus. Et que cela se fasse avec éclat ! Et que cela s'inscrive en exemples troublants dans la conscience des multitudes ! Et que cela se transmette et s'amplifie à travers la vaste prairie humaine, par contagieux sillons de grandeur !A ce point, j'entends fuser les sarcasmes meurtriers : " Eh, quoi ! vous cherchez à discréditer les Partis politiques, à en ruiner le prestige, à en compromettre l'action ; - vous poursuivez donc l'œuvre insidieuse de ces fascistes d'avant et d'après le fascisme, qui jettent le doute sur tous les instruments de délivrance et de progrès ! ". En réalité, je ne poursuis rien, je désire ne rien poursuivre qu'une certaine logique de la liberté. Le phénomène fasciste, vu en fonction de l'évolution des partis, n'a servi qu'à précipiter de façon décisive le développement de l'éléphantiasis morale et matérielle qui afflige les puissantes institutions de " gauche " où la voix des masses se perd presque aussi aisément que celle des individus. Le but dernier de la guérilla qui s'engage maintenant n'est pas d'éliminer les partis au profit (le quelque nouveau système d'exercice de la vie politique. Il est d'arracher aux partis le monopole de la pensée sociale qui se rouille dans leurs comités d'étude ; il est de leur enlever, dans le domaine idéologique, un droit d'initiative auquel ils s'accrochent d'autant plus qu'ils sont bien décidés à n'en faire que l'usage le plus masquant le plus retors. Il s'agit, pour serrer le problème d'aussi près qu'il se peut, de réduire les partis à une condition purement réceptive quant à la maturation et au mouvement général des idées, et purement administrative quant à l'exécution de ces idées. En un mot, il s'agit d'amener les partis à reconnaître les foyers idéologiques qui prendraient naissance en dehors d'eux et à drainer vers l'action pratique tout ce qui se dégagera de valable de l'effervescence ainsi entretenue. Que l'on y prenne garde : la situation objective des partis a considérablement changé depuis vingt ans. Ils tendent tous à devenir des organismes para-étatiques, des appendices de l'États La notion même - et la fonction -- de parti d'opposition est mortellement affectée par ce changement. En Angleterre, aux États-Unis, en France, en Belgique, l'opposition est plus souvent solidaire des pouvoirs, qu'elle n'en est l'ennemie. A cette règle nouvelle des partis doivent correspondre des obligations toujours plus nettes pour les francs-tireurs de la pensée. La première de ces obligations est le transfert des activités idéologiques à des foyers étrangers aux vicissitudes des partis et à leur enlisement progressif dans les cadres de l'États Mais surtout, cette guérilla n'aura d'effet durable que dans la mesure où elle saura favoriser, dans sa lutte contre le pragmatisme bureaucratique des partis, une plongée dans les frais courants de l'utopie, une renaissance de la spéculation utopique avec tout ce qu'elle comporte d'édifiant et de joyeux.Il y a une dizaine d'années de cela, nous pouvions prendre comme thème de ralliement des paroles telles que celles de Nicolas Boukharine, l'avant-dernier des grands théoriciens du socialisme :Une analyse de l'état réel des choses nous fait entrevoir non pas la mort de la société, mais la mort de sa forme historique concrète et un passage inévitable à la société socialiste, passage " déjà commencé, passage vers une structure sociale supérieure. Et il ne s'agit pas seulement de passer à un style supérieur de. la vie, mais précisément supérieur à celui qui est aujourd'hui le sien.Peut-on parler de cette forme sociale supérieure en général ? Ceci ne nous entraîne-t-il pas vers le subjectivisme ? Peut-on parler de critiques objectives quelconques dans ce domaine ? Nous le pensons. Dans le domaine matériel, un tel critérium est représenté par la puissance du rendement du travail social et par l'évolution de ce rendement, car ceci détermine la somme de travail superflu dont dépend toute la culture spirituelle. Dans le domaine des relations inter- humaines immédiates, un tel critérium est donné par l'amplitude du champ de sélection des talents - créateurs. C'est justement lorsque le rendement du travail est très élevé et le champ de sélection très large, qu'on verra s'effectuer le maximum d'enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d'hommes, pris non pas comme une somme arithmétique, mais comme un en semble vivant, comme collectivité sociale.(4)Aujourd'hui nous ne pouvons faire à moins de nous demander où en est cet " enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d'hommes ". Il n'est pas douteux hélas, que le chemin parcouru depuis Avril 1936, c'est-à-dire depuis que nous furent jetés ces mots d'espoir, n'a fait que nous éloigner des perspectives Boukhariniennes, n'a fait que sceller, d'étape en étape, l'avènement d'un conformisme intraitable qui réduit la " vie intérieure " à son expression la plus humble et la plus craintive.Il n'est pas douteux qu'à ce critère de " l'enrichissement intérieur " se soit substitué le critère inverse, et n'en voudrions-nous qu'une preuve entre des milliers, la plus éloquente n'est autre que la " liquidation " de Boukharine lui-même et le peu de cas qui a été fait de cette " liquidation " dans le camp du socialisme et dans le camp de l'intelligence.A ce conformisme qui sévit dans tous les domaines, sauf dans celui des raffinements terroristes où ces messieurs prennent toujours plaisir à innover, il n'est possible d'opposer avec succès que les forces précisément les plus décriées par lui : la rêverie d'Icare, l'esprit d'anticipation délirant de Léonard, les coups de sonde aventureux des socialistes utopiques, la vision généreuse et tamisée d'humour d'un Paul Lafargue ! Le socialisme scientifique s'est dégradé jusqu'à n'être plus pour ses disciples qu'un pompeux exercice de récitation. Une large aération de l'ambiance et de l'idée sociales s'impose, si l'on veut ménager à l'homme un avenir qui ne soit pas desséché d'avance et qui ne rompe pas à d'injustifiables disciplines, sa faculté de toujours entreprendre.Contre l'odieux accouplement du conformisme et de la terreur, contre la dictature des " moyens " oublieux des fins dont ils se recommandent, la Joconde de l'utopie peut, non pas l'emporter, mais faire planer à nouveau son sourire et rendre aux hommes l'étincelle prométhéenne à quoi se reconnaîtra leur liberté recouvrée.IL N'EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES ...
Georges HeneinLe Caire, le 17 Août 1945
1. Stalin and Eternel Russia (p. 87) by WALTER KOLARZ (Lindsay and Drummond London).2. " Entraînés par nécessité, à contre-coeur, à accomplir au jour le jour, une série d'actes en tous points semblables à ceux de l'ennemi, comment éviterons-nous de tendre avec lui à une limite commune, s'inquiète André Breton ? Prenons-y garde : du fait même que nous sommes contraints d'adopter ses moyens, nous risquons d'être contaminés par ce dont nous croirons que nous triomphons ". In Lumière Noire par ANDRÉ BRETON, cf. " L'Arche " No. 7.3. European Newsreel by LOUIS CLAIR, Cf- " Politics " June 1945.4. Les problèmes fondamentaux de la culture contemporaine, par NICOLAS J. BOUKHARINE (" les documents de la Russie neuve ", Paris, 1936).
Traduit de l’espagnol par deux aficionados sans qualités
Protestation devant les libertaires
du présent et du futur
sur les capitulations de 1937
Par un « Incontrôlé » de la Colonne de Fer
[Alice Becker-Ho & Guy Debord]
Éditions Champ Libre, Paris, décembre 1979
2e éd. Ivrea, Paris, novembre 1995
Web : source égarée
JE SUIS l’un de ceux qui ont été délivrés de San Miguel de los Reyes, sinistre bagne qu’éleva la monarchie pour enterrer vivants les hommes qui, parce qu’ils n’étaient pas des lâches, ne se sont jamais soumis aux lois infâmes que dictèrent les puissants contre les opprimés. Ils m’ont emmené là-bas, comme tant d’autres, pour avoir lavé une offense, pour m’être rebellé contre les humiliations dont un village entier était victime : autrement dit, pour avoir tué un «cacique».J’étais jeune, et je suis jeune maintenant, puisque j’entrai au bagne à vingt-trois ans et que j’en suis sorti, parce que les camarades anarchistes en ouvrirent les portes, quand j’en avais trente-quatre. Onze années soumis au supplice de ne pas être homme, d’être une chose, d’être un numéro !
Avec moi sortirent beaucoup d’hommes, qui en avaient autant enduré, qui étaient aussi marqués par les mauvais traitements subis depuis leur naissance. Certains, dès qu’ils ont foulé le pavé de la rue, s’en sont allés par le monde; et les autres, nous nous réunîmes à nos libérateurs, qui nous traitèrent en amis et nous aimèrent en frères. Avec eux, peu à peu, nous avons formé « la Colonne de Fer » ; avec eux, à grands pas, nous avons donné l’assaut aux casernes et fait rendre les armes à de redoutables gardes civils ; avec eux, par d’âpres attaques, nous avons refoulé les fascistes jusque sur les crêtes de la montagne, là où ils sont encore à présent. Accoutumés à prendre ce dont nous avons besoin, de pourchasser le fasciste, nous avons conquis sur lui les approvisionnements et les fusils. Et nous nous sommes nourris pour un temps de ce que nous offraient les paysans, et nous nous sommes armés sans que personne ne nous fît le cadeau d’une arme, avec ce que nous avions ôté, par la force de nos bras, aux militaires insurgés. Le fusil que je tiens et caresse, celui qui m’accompagne depuis que j’ai quitté ce fatidique bagne, il est à moi, c’est mon bien propre ; si j’ai pris, comme un homme, celui que j’ai entre les mains, de la même façon sont nôtres, proprement nôtres, presque tous ceux que mes camarades ont dans leurs mains.
Personne, ou presque personne, n’a jamais eu d’égards pour nous. La stupéfaction des bourgeois, en nous voyant quitter le bagne, n’a pas cessé et s’est même étendue à tout le monde, jusqu’en ce moment ; de sorte qu’au lieu de nous prendre en considération et de nous aider, de nous soutenir, on nous a traités de bandits, on nous a accusés d’être des incontrôlés : parce que nous ne soumettons pas le rythme de notre vie, que nous avons voulue et voulons libre, aux stupides caprices de quelques-uns qui se sont considérés, bêtement et orgueilleusement, comme les propriétaires des hommes dès qu’ils se sont vus dans un ministère ou un comité ; et parce que, dans les villages où nous sommes passés, après en avoir arraché la possession au fasciste, nous avons changé le système de vie, annihilant les féroces « caciques » qui tourmentaient toute l’existence des paysans après les avoir volés, et remettant la richesse aux mains des seuls qui surent la créer, aux mains des travailleurs.
Personne, je peux en donner l’assurance, personne n’aurait pu se comporter avec les dépossédés, avec les nécessiteux, avec ceux qui toute leur vie furent pillés et persécutés, mieux que nous, les incontrôlés, les bandits, les échappés du bagne. Personne, personne — je défie qu’on m’en apporte la preuve — n’a jamais été plus affectueux et plus serviable envers les enfants, les femmes et les vieillards ; personne, absolument personne, ne peut blâmer cette Colonne, qui seule, sans aide, et il faut même dire entravée, a été depuis le commencement à l’avant-garde, personne ne peut l’accuser d’un manque de solidarité, ou de despotisme, de mollesse ou de lâcheté quand il s’agissait de combattre, ou d’indifférence envers le paysan, ou de manque d’esprit révolutionnaire ; puisque hardiesse et vaillance au combat ont été notre norme, la noblesse à l’égard du vaincu notre loi, la cordialité avec nos frères notre devise, et que la bonté et le respect ont été le critère du déroulement de toute notre vie.
Pourquoi cette légende noire que l’on a tissée autour de nous ? Pourquoi cet acharnement insensé à nous discréditer alors que notre discrédit, qui n’est pas possible, ne ferait que porter préjudice à la cause révolutionnaire, et à la guerre même ?
Il y a — nous, les hommes du bagne, qui avons souffert plus que personne sur la terre, nous le savons bien —, il y a, dis-je, dans l’atmosphère un extrême embourgeoisement. Le bourgeois d’âme et de corps, qui est tout ce qu’il y a de médiocre et de servile, tremble à l’idée de perdre sa tranquillité, son cigare et son café, ses taureaux, son théâtre et ses relations prostituées ; et quand il entendait dire quelque chose de la Colonne, de cette Colonne de Fer, le soutien de la Révolution dans ces terres du Levant, ou quand il apprenait que la Colonne annonçait sa descente sur Valence, il tremblait comme une feuille en pensant que ceux de la Colonne allaient l’arracher à sa vie de plaisirs misérables. Et le bourgeois — il y a des bourgeois de différentes classes et dans beaucoup de positions — tissait, sans répit, avec les fils de la calomnie, la noire légende dont il nous a gratifiés ; parce que c’est au bourgeois, et seulement au bourgeois, qu’ont pu et peuvent encore nuire nos activités, nos révoltes, et ces désirs irrépressibles qui emportent follement nos cœurs, désir d’être libres comme les aigles sur les plus hautes cimes ou comme les lions au plus profond des forêts.
Même des frères, ceux qui ont souffert avec nous dans les champs et les ateliers, ceux qui ont été indignement exploités par la bourgeoisie, se firent l’écho des terribles craintes de celle-ci, et en arrivèrent à croire, parce que certains, trouvant leur intérêt à être des chefs, le leur dirent, que nous, les hommes qui luttions dans la Colonne de Fer, nous étions des bandits et des gens sans âme ; de sorte qu’une haine, qui en est maintes fois arrivée à la cruauté et au fanatisme meurtrier, sema de pierres notre chemin, pour entraver notre avance contre le fascisme.
Certaines nuits, de ces nuits obscures dans lesquelles, l’arme au bras et l’oreille aux aguets, je m’efforçais de pénétrer les profondeurs du pays alentour et aussi les mystères des choses, je ne trouvais pas d’autre remède, comme dans un cauchemar, que de me dresser hors de l’abri, et ceci non pour désenkyloser mes membres, qui sont d’acier parce qu’ils sont passés par le creuset de la douleur, mais pour empoigner plus rageusement mon arme, ressentant des envies de tirer, non seulement contre l’ennemi qui était caché à moins de cent mètres de moi, mais encore contre l’autre ennemi, contre celui que je ne voyais pas, contre celui qui se cachait à mes côtés, et il y est encore à présent, qui m’appelle camarade tandis qu’il me manque bassement, puisqu’il n’y a pas de manquement plus lâche que celui qui se repaît de trahisons. Et j’éprouvais des envies de pleurer et de rire, et de courir à travers les champs en criant et de serrer des gorges avec mes doigts de fer, comme lorsque j’ai brisé entre mes mains celle de l’immonde « cacique », et de faire sauter, pour qu’il n’en reste que décombres, ce monde misérable où il est si difficile de trouver des mains aimantes qui essuient ta sueur et étanchent le sang de tes blessures quand, fatigué et blessé, tu reviens de la bataille.
Combien de nuits, les hommes étant ensemble, et ne formant qu’une seule grappe ou poignée, quand j’exprimais à mes camarades, les anarchistes, mes peines et mes douleurs, j’ai trouvé, là-bas, dans l’âpreté de la montagne, face à l’ennemi qui nous guettait, une voix amie et des bras affectueux qui m’ont à nouveau fait aimer la vie ! Et alors, toute la souffrance, tout le passé, toutes les horreurs et tous les tourments qui ont marqué mon corps, je les jetais au vent comme s’ils eussent appartenu à d’autres époques, et je m’abandonnais avec joie à des rêves d’aventure, apercevant, dans la fièvre de l’imagination, un monde différent de celui où j’avais vécu, mais que je désirais; un monde différent de celui où ont vécu les hommes, mais que nous sommes nombreux à avoir rêvé. Et le temps passait pour moi comme s’il volait, et les fatigues ne m’atteignaient pas, et mon enthousiasme redoublait, et me rendait téméraire, et me faisait sortir dès le point du jour en reconnaissance pour découvrir l’ennemi, et… tout pour changer la vie ; pour imprimer un autre rythme à cette vie qui est la nôtre ; pour que les hommes, et moi parmi eux, nous puissions être frères ; pour qu’une fois au moins la joie, jaillissant de nos poitrines, se sème sur la terre ; pour que la Révolution, cette Révolution qui a été le pôle et la devise de la Colonne de Fer, puisse être, dans un temps prochain, un fait accompli.
Mes rêves se dissipaient comme ces blancs nuages ténus qui, au dessus de nous, passaient sur la montagne, et je retournais à mes désenchantements pour revenir, une autre fois, de nuit, à mes joies. Et ainsi, entre peines et joies, entre l’angoisse et les pleurs, j’ai passé ma vie, heureuse au sein des périls, à la comparer à cette vie obscure et misérable de l’obscur et misérable bagne.
Mais un jour — c’était un jour gris et triste —, sur les sommets de la montagne, comme un vent de neige qui mord la chair, arriva une nouvelle: « Il faut se militariser. » Et, dès cette nouvelle, ce fut comme un poignard qui me déchira, et je souffris par avance les angoisses que nous ressentons maintenant. Durant des nuits, dans l’abri, je me répétais la nouvelle: « Il faut se militariser… »
À côté de moi, veillant tandis que je me reposais, bien que je ne puisse dormir, il y avait le délégué de mon groupe, qui serait alors lieutenant, et à quelques pas de là, dormant à même le sol, en appuyant sa tête sur une pile de bombes, était couché le délégué de ma centurie, qui serait capitaine ou colonel. Moi… je continuerai à être moi, l’enfant de la campagne, rebelle jusqu’à la mort. Je n’ai pas voulu, et je ne veux pas, des croix, des galons ou des commandements. Je suis comme je suis, un paysan qui a appris à lire en prison, qui a vu de près la douleur et la mort, qui était anarchiste sans le savoir et qui maintenant, le sachant, est plus anarchiste qu’hier, quand il a tué pour être libre.
Ce jour, ce jour-là où tomba des crêtes de la montagne, comme un vent glacé qui me déchira l’âme, la funeste nouvelle, sera inoubliable, comme tant d’autres dans ma vie de douleur. Ce jour-là… Bah !
Il faut se militariser !
La vie enseigne aux hommes plus que toutes les théories, plus que tous les livres. Ceux qui veulent apporter dans la pratique ce qu’ils ont appris des autres en s’abreuvant à ce qui est écrit dans les livres, se tromperont ; ceux qui apportent dans les livres ce qu’ils ont appris dans les détours du chemin de la vie, pourront peut-être faire une œuvre maîtresse. La réalité et la rêverie sont choses distinctes. Rêver est bon et beau, parce que le rêve est, presque toujours, l’anticipation de ce qui doit être ; mais le sublime est de rendre la vie belle, de faire de la vie, concrètement, une œuvre belle.
Moi, j’ai vécu ma vie à grande allure. Je n’ai pas goûté la jeunesse qui, d’après ce qu’on en lit, est allégresse, douceur, bien-être. Au bagne, je n’ai connu que la douleur. Jeune par le nombre des années, je suis un vieux par tout ce que j’ai vécu, par tout ce que j’ai pleuré, par tout ce que j’ai souffert. Car au bagne on ne rit presque jamais ; au bagne, qu’on soit sous son toit ou sous le ciel, on pleure toujours.
Lire un livre dans une cellule, séparé du contact des hommes, c’est rêver ; lire le livre de la vie, quand te le présente ouvert à une page quelconque le geôlier, qui t’insulte ou seulement t’espionne, c’est se trouver en contact avec la réalité.
J’ai lu certain jour, je ne sais où ni de qui, que l’auteur ne pouvait se faire une idée exacte de la rotondité de la Terre tant qu’il ne l’avait pas parcourue, mesurée, palpée : découverte. Une telle prétention me parut ridicule ; mais cette petite phrase est restée si imprimée en moi que quelquefois, lors de mes soliloques forcés dans la solitude de ma cellule, j’ai pensé à elle. Jusqu’à ce qu’un jour, comme si moi aussi je découvrais quelque chose de merveilleux qui auparavant eût été caché au reste des hommes, je ressentis la satisfaction d’être, par moi-même, le découvreur de la rotondité de la Terre. Et ce jour-là, comme l’auteur de la phrase, je parcourus, mesurai et palpai la planète, la lumière se faisant dans mon imagination à la « vision » de la Terre tournant dans les espaces infinis, faisant partie de l’harmonie universelle des mondes.
La même chose advient à propos de la douleur. Il faut la peser, la mesurer, la palper, la goûter, la comprendre, la découvrir pour avoir dans l’esprit une idée claire de ce qu’elle est. A côté de moi, tirant un chariot sur lequel d’autres, chantant et se réjouissant, s’étaient juchés, j’ai vu des hommes qui comme moi, faisaient office de mule. Et ils ne souffraient pas ; et ils ne faisaient pas gronder, d’en bas, leur protestation ; et ils trouvaient juste et logique que ceux-là, en tant que maîtres, fussent ceux qui les tenaient par des rênes et empoignaient le fouet, et même logique et juste que le patron, d’un coup de laisse, leur balafre la face. Comme des animaux, ils poussaient un hennissement, frappaient le sol de leurs sabots et partaient au galop. Après, oh ! sarcasme, qu’on les ait dételés, ils léchaient comme des chiens esclaves la main qui les fouettait.
Il n’y a personne qui, ayant été humilié, vexé, outragé ; qui s’étant senti l’être le plus malheureux de la terre, en même temps que l’être le plus noble, le meilleur, le plus humain, et qui, dans le même temps et tout ensemble, éprouvant son malheur et se sentant heureux et fort, et subissant sur son dos et sur son visage, sans avertissement, sans motif, pour le pur plaisir de nuire et d’humilier, le poing glacé de la bête carcellaire ; personne qui, s’étant vu traîné au mitard pour rébellion, et là-dedans, giflé et foulé aux pieds, entendant craquer ses os et voyant couler son sang jusqu’à tomber sur le sol comme une masse ; personne qui, après avoir souffert la torture infligée par d’autres hommes, obligé de sentir son impuissance, et de maudire et blasphémer à cause de cela, ce qui était aussi commencer à rassembler ses forces pour une autre fois ; personne qui, à recevoir le châtiment et l’outrage, a pris conscience de l’injustice du châtiment et de l’infâmie de l’outrage et, l’ayant, s’est proposé d’en finir avec le privilège qui octroie à quelques-uns la faculté de châtier et d’outrager ; personne, enfin, qui, captif dans la prison ou captif dans le monde, a compris la tragédie des vies des hommes condamnés à obéir en silence et aveuglément aux ordres qu’ils reçoivent, qui ne puisse connaître la profondeur de la douleur, la marque terrible que la douleur laisse pour toujours sur ceux qui ont bu, palpé, respiré la douleur de se taire et d’obéir. Désirer parler et garder le silence, désirer chanter et rester muet, désirer rire et devoir par force étrangler le rire dans sa bouche, désirer aimer et être condamné à nager dans la boue de la haine !
Je suis passé par la caserne, et là j’ai appris à haïr. Je suis passé par le bagne, et là, parmi les larmes et les souffrances, étrangement, j’ai appris à aimer, à aimer intensément.
À la caserne, j’en suis presque arrivé à perdre ma personnalité, tant était rigoureux le traitement que je subissais, parce qu’on voulait m’inculquer une discipline stupide. En prison, à travers de nombreuses luttes, je retrouvai ma personnalité, étant chaque fois plus rebelle à tout ce qu’on m’imposait. Autrefois, j’avais appris à haïr, du plus bas au plus haut degré, toutes les hiérarchies ; mais en prison, dans la plus affligeante douleur, j’ai appris à aimer les infortunés, mes frères, tandis que je conservais pure et limpide cette haine des hiérarchies dont m’avait nourri la caserne. Prisons et casernes sont une même chose : despotisme et libre exercice de la nature mauvaise de quelques-uns, pour la souffrance de tous. Ni la caserne n’enseigne la moindre chose qui ne soit dommageable à la santé physique et mentale, ni la prison ne corrige.
Avec ce jugement, avec cette expérience — expérience acquise parce que ma vie a baigné dans la douleur —, quand j’entendis que, au pied des montagnes, venait rôder l’ordre de militarisation, je sentis en un instant que mon être s’écroulait, car je vis clairement que mourrait en moi l’audacieux guerrillero de la Révolution, pour continuer en menant cette existence qui, à la caserne et en prison, se dépouille de tout attribut personnel ; pour tomber encore une fois dans le gouffre de l’obéissance, dans le somnambulisme bestial auquel conduit la discipline de la caserne ou de la prison, qui toutes les deux se valent. Et, empoignant avec rage mon fusil, depuis mon abri, regardant l’ennemi et l’« ami », regardant en avant et en arrière des lignes, je lançai une malédiction semblable à celles que je lançais quand, rebelle, on me conduisait au cachot, et je refoulai une larme, semblable à celles qui m’échappèrent alors, quand personne ne pouvait les voir, à mesurer mon impuissance. Et je voyais bien que les hypocrites qui souhaitent faire du monde une caserne et une prison, sont les mêmes, les mêmes, les mêmes qui, hier, dans les cachots, firent craquer nos os, à nous, des hommes — des hommes.
Casernes… bagnes…, vie indigne et misérable.
On ne nous a pas compris, et, parce qu’on ne pouvait pas nous comprendre, on ne nous a pas aimés. Nous avons combattu — maintenant les fausses modesties ne sont pas de mise, qui ne conduisent à rien —, nous avons combattu, je le répète, comme peu l’ont fait. Notre place a toujours été sur la première ligne de feu, pour la bonne raison que, dans notre secteur, depuis le premier jour, nous avons été les seuls.
Pour nous, il n’y eut jamais de relève ni…, ce qui a été pire encore, un mot gentil. Les uns comme les autres, les fascistes et les antifascistes, et jusqu’aux nôtres — quelle honte en avons-nous ressentie ! —, tous nous ont traités avec antipathie.
On ne nous a pas compris. Ou, ce qui est le plus tragique à l’intérieur de cette tragédie que nous vivons, peut-être ne nous sommes-nous pas fait comprendre ; puisque nous, pour avoir porté sur nos épaules le poids de tous les mépris et de toutes les duretés de ceux qui furent dans la vie du côté de la hiérarchie, nous avons voulu vivre, même dans la guerre, une vie libertaire, tandis que les autres, pour leur malheur et pour le nôtre, ont suivi le char de l’État, en s’y attelant.
Cette incompréhension, qui nous a causé des peines immenses, a bordé notre chemin de malheurs ; et non seulement les fascistes, que nous traitons comme ils le méritent, ont pu voir en nous un péril, mais aussi bien ceux qui se nomment antifascistes et crient leur antifascisme jusqu’à s’enrouer. Cette haine qui fut construite autour de nous donna lieu à des affrontements douloureux, le pire de tous en ignominie, qui fait monter le dégoût à la bouche et porter la main au fusil, eut lieu en pleine ville de Valence, lorsque ouvrirent le feu sur nous d’« authentiques rouges antifascistes ». Alors… bah !… alors il nous faut conclure sur ce que maintenant la contre-révolution est en train de faire.
L’Histoire qui recueille tout le bien et tout le mal que les hommes accomplissent, parlera un jour.
Et alors l’Histoire dira que la Colonne de Fer fut peut-être la seule en Espagne qui eut une vision claire de ce que devait être notre Révolution. L’Histoire dira aussi que ce fut cette Colonne qui opposa la plus grande résistance à la militarisation. Et dira, en outre, que, parce qu’elle y résistait, il y eut des moments où elle fut totalement abandonnée à son sort, en plein front de bataille, comme si une unité de six mille hommes, aguerris et résolus à vaincre ou mourir, devait être abandonnée à l’ennemi pour qu’il l’anéantisse.
Combien de choses dira l’Histoire, et combien de figures qui se croient glorieuses seront exécrées et maudites !
Notre résistance à la militarisation se trouvait fondée sur ce que nous connaissions des militaires. Notre résistance actuelle se fonde sur ce que nous connaissons actuellement des militaires.
Le militaire professionnel a constitué, maintenant comme toujours, ici comme en Russie, une caste. C’est elle qui commande ; aux autres, il ne doit rester rien de plus que l’obligation d’obéir. Le militaire professionnel hait de toutes ses forces, et d’autant plus s’il s’agit d’un compatriote, celui qu’il croit son inférieur.
J’ai moi-même vu — je regarde toujours les yeux des hommes — un officier trembler de rage ou de dégoût quand, m’adressant à lui, je l’ai tutoyé, et je connais des exemples, d’aujourd’hui, d’aujourd’hui même, de bataillons qui s’appellent prolétariens, dans lesquels le corps des officiers, qui a déjà oublié ses humbles origines, ne peut permettre — contre ceci il y a de sévères punitions — qu’un milicien les tutoie.
L’Armée « prolétarienne » ne demande pas une discipline qui pourrait être, somme toute, l’exécution des ordres de guerre ; elle demande la soumission, l’obéissance aveugle, l’anéantissement de la personnalité de l’homme.
La même chose, la même chose que lorsque hier j’étais à la caserne. La même chose, la même chose que lorsque plus tard j’étais au bagne.
Nous, dans les tranchées, nous vivions heureux. Certes, nous voyons tomber à côté de nous les camarades qui commencèrent avec nous cette guerre ; nous savons, de plus, qu’à tout instant une balle peut nous laisser étendus en plein champ — c’est la récompense qu’attend le révolutionnaire — ; mais nous vivions heureux. Nous mangions quand il y avait de quoi ; quand les vivres manquaient, nous jeûnions. Et tous contents. Pourquoi ? Parce que personne n’était supérieur à personne. Tous amis, tous camarades, tous guerrilleros de la Révolution.
Le délégué de groupe ou de centurie ne nous était pas imposé, mais il était élu par nous-mêmes, et il ne se sentait pas lieutenant ou capitaine, mais camarade. Les délégués des Comités de la Colonne ne furent jamais colonels ou généraux, mais camarades. Nous mangions ensemble, combattions ensemble, riions ou maudissions ensemble. Nous n’avons eu aucune solde pendant longtemps, et eux non plus n’eurent rien. Et puis nous avons touché dix pesetas, ils ont touché et ils touchent dix pesetas.
La seule chose que nous considérons, c’est leur capacité éprouvée, et c’est pour cela que nous les choisissons ; pour autant que leur valeur était confirmée, ils furent nos délégués. Il n’y a pas de hiérarchies, il n’y a pas de supériorités, il n’y a pas d’ordres sévères : il y a la sympathie, l’affection, la camaraderie ; vie heureuse au milieu des désastres de la guerre. Et ainsi, entre camarades, se disant que l’on combat à cause de quelque chose et pour quelque chose, la guerre plaît, et l’on va jusqu’à accepter avec plaisir la mort. Mais quand tu te retrouves chez les militaires, là où tout n’est qu’ordres et hiérarchies ; quand tu vois dans ta main la triste solde avec laquelle tu peux à peine soutenir la famille que tu as laissée derrière toi, et quand tu vois que le lieutenant, le capitaine, le commandant, le colonel, empochent trois, quatre, dix fois plus que toi, bien qu’ils n’aient ni plus d’enthousiasme, ni plus de connaissances, ni plus de bravoure que toi, la vie te devient amère, parce que tu vois bien que cela, ce n’est pas la Révolution, mais la façon dont un petit nombre tire profit d’une situation malheureuse, ce qui ne tourne qu’au détriment du peuple.
Je ne sais pas comment nous vivrons désormais. Je ne sais pas si nous pourrons nous habituer à entendre les paroles blessantes d’un caporal, d’un sergent ou d’un lieutenant. Je ne sais pas si, après nous être sentis pleinement des hommes, nous pourrons accepter d’être des animaux domestiques, car c’est à cela que conduit la discipline et c’est cela que représente la militarisation.
Il est sûr que nous ne le pourrons pas, il nous sera totalement impossible d’accepter le despotisme et les mauvais traitements, parce qu’il faudrait n’être guère un homme pour, ayant une arme dans la main, endurer paisiblement l’insulte ; pourtant nous avons des exemples inquiétants à propos de camarades qui, en étant militarisés, en sont arrivés à subir, comme une dalle de plomb, le poids des ordres qui émanent de gens le plus souvent ineptes, et toujours hostiles.
Nous croyions que nous étions en marche pour nous affranchir, pour nous sauver, et nous allons tombant dans cela même que nous combattons : dans le despotisme, dans le pouvoir des castes, dans l’autoritarisme le plus brutal et le plus aliénant.
Cependant le moment est grave. Ayant été pris — nous ne savons pas pourquoi, et si nous le savons, nous le taisons en ce moment — ; ayant été pris, je le répète, dans un piège, nous devons sortir de ce piège, nous en échapper, le mieux que nous pouvons, car enfin, de pièges, tout le champ s’est trouvé truffé.
Les militaristes, tous les militaristes — il y en a de furieux dans notre camp — nous ont cernés. Hier nous étions maîtres de tout, aujourd’hui c’est eux qui le sont. L’armée populaire, qui de populaire n’a rien d’autre que le fait d’être recrutée dans le peuple, et c’est ce qui se passe toujours, n’appartient pas au peuple ; elle appartient au Gouvernement, et le Gouvernement dirige, et le Gouvernement ordonne. Au peuple, il est simplement permis d’obéir, et l’on exige qu’il obéisse toujours.
Étant pris entre les mailles militaristes, nous n’avons plus de choix qu’entre deux chemins : le premier nous conduit à nous séparer, nous qui, jusqu’à ce jour, sommes camarades dans la lutte, en proclamant la dissolution de la Colonne de Fer ; le second nous conduit à la militarisation.
La Colonne, notre Colonne, ne doit pas se dissoudre. L’homogénéité qu’elle a toujours présentée a été admirable — je parle seulement pour nous, camarades — ; la camaraderie entre nous restera dans l’histoire de la Révolution espagnole comme un exemple ; la bravoure qui a paru dans cent combats aura pu être égalée dans cette lutte de héros, mais non surpassée. Depuis le premier jour, nous avons été des amis ; plus que des amis, des camarades, des frères. Nous séparer, nous en aller, ne plus nous revoir, ne plus ressentir, comme jusqu’ici, nos désirs de vaincre et de combattre, c’est impossible.
La Colonne, cette Colonne de Fer, qui depuis Valence jusqu’à Teruel a fait trembler les bourgeois et les fascistes, ne doit pas se dissoudre, mais continuer jusqu’à la fin.
Qui peut dire que d’autres, pour s’être militarisés, ont été dans les combats plus forts, plus hardis, plus généreux pour arroser de leur sang les champs de bataille ? Comme des frères qui défendent une noble cause, nous avons combattu ; comme des frères qui ont les mêmes idéaux, nous avons rêvé dans les tranchées ; comme des frères qui aspirent à un monde meilleur, nous sommes allés de l’avant avec notre courage. Dissoudre notre totalité homogène ? Jamais, camarades. Tant que nous restons une centurie, au combat. Tant qu’il reste un seul de nous, à la victoire.
Ce sera un moindre mal, quoique le mal soit grand d’avoir à accepter que quiconque, sans avoir été élu par nous, nous donne des ordres. Pourtant…
Être une colonne ou être un bataillon est presque indifférent. Ce qui ne nous est pas indifférent, c’est qu’on ne nous respecte pas.
Si nous restons, réunis, les mêmes individus que nous sommes en ce moment, que nous formions une colonne ou un bataillon, pour nous ce devrait être égal. Dans la lutte, nous n’aurons pas besoin de gens qui nous encouragent, au repos, nous n’aurons pas de gens qui nous interdisent de nous reposer, parce que nous n’y consentirons pas.
Le caporal, le sergent, le lieutenant, le capitaine, ou bien sont des nôtres, auquel cas nous serons tous camarades, ou bien sont nos ennemis, auquel cas il n’y aura qu’à les traiter en ennemis.
Colonne ou bataillon, pour nous, si nous le voulons, ce sera la même chose. Nous, hier, aujourd’hui et demain, nous serons toujours les guerrilleros de la Révolution.
Ce qu’il nous adviendra dans la suite dépend de nous mêmes, de la cohésion qui existe entre nous. Personne ne nous imprimera son rythme, c’est nous qui l’imprimerons, afin de garder une attitude adaptée à ceux qui se trouveront à nos côtés.
Tenons compte d’une chose, camarades. Le combat exige que nous ne retirions pas de cette guerre nos bras ni notre enthousiasme. En une colonne, la nôtre, ou en un bataillon, le nôtre ; en une division ou en un bataillon qui ne seraient pas les nôtres, il nous faut combattre.
Si la Colonne est dissoute, si nous nous dispersons, ensuite, étant obligatoirement mobilisés, nous n’aurons plus qu’à aller là où on nous l’ordonnera, et non avec ceux que nous avons choisis. Et comme nous ne sommes ni ne voulons être des bestioles domestiquées, il est bien possible que nous nous heurtions avec des gens que nous ne devrions pas heurter : avec ceux qui, que ce soit un mal ou un bien, sont nos alliés.
La Révolution, notre Révolution, cette Révolution prolétarienne et anarchiste, à laquelle, depuis les premiers jours, nous avons offert des pages de gloire, nous requiert de ne pas abandonner les armes, et de ne pas non plus abandonner le noyau compact que jusqu’à présent nous avons constitué, quel que soit le nom dont on l’appelle : colonne, division ou bataillon.
UN « INCONTRÔLÉ » DE LA COLONNE DE FER
Note de couverture rédigée par Guy Debord :CET APPEL d’un milicien anarchiste inconnu, appartenant à la fameuse « Colonne de Fer », paraît bien être, jusqu’à ce jour, l’écrit le plus véridique et le plus beau que nous ait laissé la révolution prolétarienne d’Espagne. Le contenu de cette révolution, ses intentions et sa pratique, y sont résumés froidement, et passionnément. Les principales causes de son échec y sont dénoncées : celles qui procédèrent de la constante action contre-révolutionnaire des staliniens relayant, dans la République, les forces bourgeoises désarmées, et des constantes concessions des responsables de la C.N.T.-F.A.I. (ici amèrement évoqués par le terme « les nôtres ») de juillet 1936 à mars 1937.Celui qui revendique hautement le titre, alors injurieux, d’« incontrolado », a fait preuve du plus grand sens historique et stratégique. On a fait la révolution à moitié, en oubliant que le temps n’attend pas. « Hier nous étions maîtres de tout, aujourd’hui c’est eux qui le sont. » À cette heure, il ne reste plus aux libertaires de la « Colonne de Fer » qu’à « continuer jusqu’à la fin », ensemble. Après avoir vécu un si grand moment, il n’est pas possible de « nous séparer, nous en aller, ne plus nous revoir ». Mais tout le reste a été renié et dilapidé.
Ce texte, mentionné dans l’ouvrage de Burnett Bolloten, a été publié par Nosotros, quotidien anarchiste de Valence, des 12, 13, 15, 16 et 17 mars 1937. La « Colonne de Fer » fut intégrée, à partir du 21 mars, dans l’« armée populaire » de la République, sous l’appellation de 83e Brigade. Le 3 mai, le soulèvement armé des ouvriers de Barcelone fut désavoué par les mêmes responsables, qui réussirent à y mettre un terme le 7 mai. Il ne resta plus en présence que deux pouvoirs étatiques de la contre-révolution, dont le plus fort gagna la guerre civile.
Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Ñ N° 59 Ñ 1912
Pierre KROPOTKINE
LA GUERRE
Extrait de La Science Moderne et l'Anarchie
Pour paraître en octobre
chez Stock, 155 rue Saint Saint-Honoré
Déjà en 1882, lorsque l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche et la Roumanie, profitant de l'isolement de la France, s'étaient liguées contre la Russie et qu'une guerre européenne terrible était sur le point d'éclater, nous montrions dans LeRévolté,quels étaient les vrais motifs des rivalités entre États et des guerres qui en résulteraient.Ce sont toujours des rivalités pour des marchés et pour le droit à l'exploitation des nations arriérées en industrie, qui sont la cause des guerres modernes. On ne se bat plus en Europe pour l'honneur des rois. On lance les armées les unes contre les autres pour l'intégrité des revenus de Messieurs les Très-Puissants Rothschild ou Schneider, la Très Honorable Compagnie d'Anzin, ou la Très Sainte Banque Catholique de Rome. Les rois ne comptent plus.
I
En effet, toutes les guerres que l'on a eues en Europe depuis cent cinquante ans furent des guerres pour des intérêts de commerce, des droits à l'exploitation.
Vers la fin du dix-huitième siècle, la grande industrie et le commerce mondial, appuyé sur des colonies en Amérique (le Canada) et en Asie (dans les Indes) et une marine de guerre, commençaient à se développer en France. Alors l'Angleterre qui avait déjà écrasé ses concurrents en Espagne et en Hollande, tenant à retenir pour elle le monopole du commerce maritime, de la puissance sur les mers et des riches colonies dans les Indes, Ñ afin de pouvoir s'enrichir, par l'écoulement monopolisé des produits de son industrie, Ñ profita de la révolution en France pour commencer contre elle toute une série de guerres. Se voyant assez riche pour payer les armées de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie, elle fit à la France une succession de guerres terribles, désastreuses pendant un quart de siècle. La France dut se saigner à blanc pour soutenir ces guerres ; et ce ne fut qu'à ce prix qu'elle parvint à maintenir son droit de rester une «grande puissance». C'est-à-dire, elle retint le droit de ne pas se soumettre à toutes les conditions que les monopolistes anglais voulaient lui imposer dans l'intérêt de leur commerce ; et elle retint le droit d'avoir une marine et des ports militaires. Frustrée dans ses plans d'expansion coloniale dans l'Amérique du Nord (elle avait perdu le Canada) et dans les Indes (elle dut y abandonner ses colonies), elle obtint la permission en retour de se créer un empire colonial en Afrique (à condition de ne pas toucher à l'Égypte), et d'enrichir ses monopolistes en pillant les Arabes en Algérie.
Plus tard, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ce fut le tour de l'Allemagne. Lorsque le servage y fut aboli à la suite des soulèvements de 1848, et que l'abolition de la propriété communale força les jeunes paysans à quitter en masse les campagnes pour les villes, où ils offraient leurs «bras inoccupés» aux entrepreneurs d'industrie pour des salaires de meurt-la-faim, Ñ la grande industrie prit son essor dans divers États allemands. Les industriels allemands comprirent bientôt que si l'on donnait au peuple une bonne éducation réaliste, ils pourraient rapidement rattraper les pays de grande industrie, comme la France et l'Angleterre, Ñ à la condition, bien entendu, de procurer à l'Allemagne des débouchés avantageux en dehors de ses frontières. Ils savaient ce que Proudhon avait si bien démontré : que l'industriel ne parvient à sérieusement s'enrichir que si une bonne partie de ses produits est exportée dans des pays où ils peuvent être vendus à des prix auxquels ils ne pourraient jamais arriver dans le pays d'origine.Alors dans toutes les couches sociales de l'Allemagne, celle des exploités, aussi bien que des exploiteurs, Ñ ce fut un désir passionné d'unifier l'Allemagne à tout prix : d'en faire un puissant Empire qui serait capable de maintenir une immense armée, une forte marine, et conquérir des ports dans la mer du Nord, dans l'Adriatique, et Ñ un jour Ñ en Afrique et en Orient. Un empire qui pourrait dicter la loi économique en Europe.
Pour cela, il fallait évidemment, briser la force de la France, qui s'y opposerait sans doute et qui, alors, avait ou semblait avoir la force de l'empêcher.
De là Ñ la guerre terrible de 1870, avec toutes ses tristes conséquences pour le progrès universel, que nous subissons jusqu'à ce jour.
Par cette guerre et cette victoire remportée sur la France, un empire Allemand, ce rêve des radicaux, des socialistes et des conservateurs allemands depuis 1848, fut enfin constitué, et il fit bientôt sentir et reconnaître sa puissance politique et son droit de dicter la loi en Europe.Bientôt l'Allemagne, entrant dans une période frappante d'activité juvénile parvint, en effet, à doubler, tripler, décupler sa productivité industrielle, et en ce moment le bourgeois allemand convoite de nouvelles sources d'enrichissement un peu partout : dans les plaines de la Pologne, dans les prairies de la Hongrie, sur les plateaux de l'Afrique et surtout autour de la ligne de Bagdad, Ñ dans les riches vallées de l'Asie Mineure, qui offriront aux capitalistes allemands une population laborieuse à exploiter, sous un des plus beaux ciels du monde.
C'est donc des ports d'exportation et surtout des ports militaires, dans l'Adriatique méditerranéenne et dans celle de l'Océan Indien Ñ le golfe persan Ñ ainsi que sur la côte africaine à Beïra et, plus tard, dans l'Océan Pacifique, que cherchent maintenant à conquérir les brasseurs d'affaires coloniales allemands et leur fidèle serviteur Ñ l'Empire germanique.
Mais partout, ces nouveaux conquérants rencontrent un rival formidable, l'Anglais, qui leur barre le chemin.Jalouse de garder sa suprématie sur les mers, jalouse surtout de retenir ses colonies pour l'exploitation par ses monopolistes ; effarouchée par les succès de la politique coloniale de l'Empire Allemand et le rapide développement de sa marine de guerre, l'Angleterre redouble d'efforts pour avoir une flotte capable d'écraser à coup sûr la flotte allemande. Elle cherche aussi partout des alliés pour affaiblir la puissance militaire de l'Allemagne sur terre. Et lorsque la presse anglaise sème l'alarme et épouvante la nation en feignant de craindre une invasion allemande, elle sait très bien que le danger n'est pas là. Ce qu'il lui faut, c'est de pouvoir lancer l'armée régulière anglaise, là où l'Allemagne attaquerait quelque colonie de l'Empire Britannique (l'Égypte, par exemple) ; après s'être mise d'accord pour cela avec la Turquie, et de retenir à la maison une forte armée «territoriale» qui puisse, au besoin, noyer dans le sang toute révolte ouvrière. C'est pour cela, surtout, que l'on enseigne l'art militaire à la jeunesse bourgeoise, groupé en escouades d'éclaireurs (Scouts).
La bourgeoisie anglaise veut faire aujourd'hui, avec l'Allemagne, ce qu'elle fit à deux reprises pour arrêter pour cinquante ans ou plus, le développement de la Russie comme puissance maritime : une fois en 1855 avec l'aide de la France et de la Turquie, et une autre fois, en 1900, en lançant le Japon contre la flotte russe et son port militaire dans le Pacifique.
Ce qui fait que nous vivons depuis deux années sur le qui-vive, en prévision d'une guerre colossale européenne qui peut éclater du jour au lendemain.
En outre, il ne faut pas oublier que la vague industrielle, en marchant de l'occident vers l'orient, a aussi envahi l'Italie, l'Autriche, la Russie. Et ces États viennent affirmer à leur tour leur «droit» Ñ le droit de leurs monopolistes et de leurs privilégiés Ñ à la curée en Afrique et en Asie.
Le brigandage russe en Perse, le brigandage italien contre les Arabes du désert à Tripoli et le brigandage français au Maroc en sont la conséquence.
Le consortiumde brigands, au service des monopolistes a «permis» à la France de s'emparer du Maroc, comme il a permis aux Anglais de saisir l'Égypte. Il a «permis» aux Italiens de s'emparer d'une partie de l'Empire ottoman, pour empêcher qu'il ne soit saisi par l'Allemagne ; et il a permis à la Russie de saisir la Perse septentrionale, afin que les Anglais puissent s'emparer d'un bon morceau sur les bords du Golfe Persan, avant que le chemin de fer allemand n'y soit arrivé !
Et pour cela les Italiens massacrent ignoblement les Arabes inoffensifs et les sicaires du Tzar pendent les patriotes persans qui voulaient régénérer leur patrie par un peu de liberté politique.
Quels gredins que ces «honnêtes gens» !
II
La Haute Finance
Nous avons vu comment tous les États, dès lors que la grande industrie se développe dans la nation, sont amenés à chercher la guerre. Ils y sont poussés par leurs industriels, et même par les travailleurs, pour conquérir de nouveaux marchés Ñ de nouvelles sources de facile enrichissement.S'il n'y avait que cela ! Mais aujourd'hui il y a dans chaque état une classe Ñ une clique plutôt, Ñ infiniment plus puissante encore que les entrepreneurs d'industrie et qui, elle aussi pousse à la guerre. C'est la haute finance, les gros banquiers qui interviennent dans les rapports internationaux et qui fomentent les guerres.
Cela se fait aujourd'hui d'une manière très simple.
Vers la fin du moyen âge la plupart des grandes cités-républiques de l'Italie, avait fini par s'endetter. Lorsqu'elles furent entrées dans la période de décadence, à force de vouloir conquérir de riches marchés en Orient, et que cette conquête des marchés amena des guerres sans fin entre les cités-républiques, ces cités arrivèrent à contracter des dettes immenses envers leurs propres guildes, de gros marchands.
Un même phénomène se produit aujourd'hui pour les États, auxquels des syndicats de banquiers prêtent très volontiers, afin de prendre un jour hypothèque sur leurs revenus.
C'est surtout, cela se comprend, avec les petits États que cela se pratique. Les banquiers leur prêtent à 7, 8, 10 pour cent, sachant qu'ils ne «réaliseront» l'emprunt qu'à 80 ou 70 pour cent. Ce qui fait que, déduction faite des «commissions» des banques et des intermédiaires, Ñ qui se montent de 10 à 20, et quelquefois jusqu'à 30 pour cent, Ñ l'État ne reçoit pas même les trois quarts des sommes qu'il inscrit à son grand-livre.Sur ces sommes, grossies de la sorte, l'État endetté doit payer désormais l'intérêt et l'amortissement. Et lorsqu'il ne le fait pas au terme dû, les banquiers ne demandent pas mieux que d'ajouter les arriérés de l'intérêt et de l'amortissement au principal de l'emprunt. Plus les finances de l'État débiteur vont mal, plus insensées sont les dépenses de ses chefs Ñ et plus volontiers on lui offre de nouveaux emprunts. Après quoi les banquiers s'érigent un jour en «consortium» pour mettre la main sur tels impôts, telles douanes, telles lignes de chemin de fer.
C'est ainsi que les gros financiers ont ruiné et plus tard fait annexer l'Égypte par l'Angleterre. Plus les dépenses du khédive étaient folles, plus on les encourageait. C'était l'annexion à petites doses.
C'est encore de la même façon qu'on ruina la Turquie, pour lui enlever peu à peu ses provinces. Ce fut aussi la même chose, nous dit-on, pour la Grèce, qu'un groupe de financiers poussa à la guerre contre la Turquie, pour s'emparer ensuite d'une partie des revenus de la Grèce vaincue.
Et c'est ainsi que la haute finance de l'Angleterre et des Etats-Unis exploita la Japon, avant et pendant ses deux guerres contre la Chine et la Russie.
Bref, il y a dans les États prêteurs toute une organisation, dans laquelle gouvernants, banquiers, promoteurs de compagnies, brasseurs d'affaires et toute la gent interlope que Zola a si bien décrite dansL'Argent,se prêtent la main pour exploiter des États entiers.
Là où les naïfs croient découvrir de profondes causes politiques, ou bien des haines nationales, il n'y a que les complots tramés par les flibustiers de la finance. Ceux-ci exploitent tout : rivalités politiques et économiques, inimitiés nationales, traditions diplomatiques et conflits religieux.
Dans toutes les guerres de ce dernier quart de siècle, on trouve la main de la haute finance. La conquête de l'Égypte, l'annexion de Tripoli, l'occupation du Maroc, le partage de la Perse, les guerres du Japon Ñ partout on retrouve les grandes banques ; Ñ partout la haute finance a eu la voix décisive. Et si jusqu'à ce jour la grande guerre européenne n'a pas encore éclaté, c'est que la haute finance hésite encore. Elle ne sait pas trop de quel côté penchera la balance des milliards qui seront mis en jeu ; elle ne sait pas sur quel cheval mettre ses milliards.
Quant aux centaines de mille vies humaines que coûtera la guerre, Ñ qu'est-ce que la finance à y voir ! L'esprit du financier raisonne par millions, Ñ par colonnes de chiffres qui se balancent mutuellement. Le reste n'est pas de son domaine : il ne possède même pas l'imagination nécessaire pour faire intervenir les vies humaines dans ses raisonnements.
Quel monde ignoble à dévoiler, si quelqu'un se donnait seulement la peine d'étudier les coulisses de la haute pègre de la finance ! On le devine, rien que par le tout petit coin de voile soulevé par «Lysis» dans ses articles de La Revue(parus en 1908 en volume sous ce titre : Contre l'oligarchie financière en France).
On voit, en effet, par ce petit travail, comment quatre ou cinq banques, Ñ le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir National d'Escompte et le Crédit Industriel et Commercial, Ñ possèdent en France le monopole absolu des grandes opérations financières.
La plus grande partie Ñ près des huit dixièmes de l'épargne française, qui se monte chaque année à peu près à deux milliards, est versée dans ces grandes banques ; et lorsque les États étrangers, grands et petits, les compagnies de chemins de fer, les villes, les compagnies industrielles des cinq parties du monde se présentent à Paris pour faire un emprunt, c'est à ces quatre ou cinq banques qu'ils s'adressent. Ces banques ont le monopole des emprunts étrangers et disposent du mécanisme nécessaire pour les faire mousser.
Il est évident que ce n'est pas le talent des directeurs de ces banques qui créa pour elles cette situation lucrative. C'est l'État, Ñ le gouvernement français d'abord, qui donna à ces banques sa garantie et constitua pour elles une situation privilégiée qui devint bientôt un monopole. Et puis ce sont les autres États, les États emprunteurs qui renforcèrent ce monopole. Ainsi le Crédit Lyonnais, qui monopolise les emprunts russes, doit cette situation privilégiée aux agents financiers et aux ministères des finances du gouvernement russe.
Les affaires brassées par ces quatre ou cinq Sociétés se chiffrent par milliards. Ainsi, en deux années, 1906 et 1907, elles distribuèrent en emprunts divers sept milliards et demi, Ñ 7.500 millions, dont 5.500 en emprunts étrangers (Lysis, p. 101). Et quand on apprend que la «commission» de ces compagnies lorsqu'elles organisent les emprunts étrangers est de 5 pour cent pour le «syndicat d'apporteurs» (ceux qui «apportent» de nouveaux emprunts), 5 pour cent pour le syndicat de la garantie, et de 7 à 10 pour cent pour le syndicat ou plutôt le trust des quatre ou cinq Sociétés que nous venons de nommer, Ñ on voit quelles sommes immenses vont à ces monopolistes.Ainsi, un seul intermédiaire qui «apporta» l'emprunt de 1.250 millions conclu par le gouvernement russe en 1906, pour écraser la révolution, toucha, de ce fait, une commission de douze millions !
On comprend ainsi quelle influence occulte les grands directeurs de ces Sociétés financières exercent sur la politique internationale. Avec leur comptabilité mystérieuse, avec les pleins pouvoirs que certains directeurs exigent et obtiennent des actionnaires Ñ car il faut bien le discrétion quand on paie 1,2 millions à M. Un Tel, 250.000 francs à tel ministre, et tant de millions, en plus des décorations, à la presse ! Il n'y a pas, dit «Lysis», un seul grand journal en France qui ne soit pas payé par les banques. Cela se comprend. On devine aisément ce qu'il fallu distribuer d'argent à la presse, lorsqu'on préparait dans les années 1906 et 1907, la série d'emprunts russes (d'État, des chemins de fer, des banques foncières). Ce qu'il y eut de plumitifs qui mangèrent gras avec ces emprunts, Ñ on le voit par le livre de «Lysis». Quelle aubaine, en effet ! Le gouvernement d'un grand État aux abois ! Une révolution à écraser ! Cela ne se rencontre pas tous les jours !
Eh bien ! tout le monde sait cela, plus ou moins. Il n'y a pas un seul homme politique qui ne connaisse les dessous de tous ces tripotages, et qui n'entende nommer à Paris les femmes et les hommes qui ont «touché» les grosses sommes après chaque emprunt, grand ou petit, russe ou brésilien.
Et chacun, s'il a la moindre connaissance des affaires, sait aussi parfaitement combien toute cette organisation de la haute finance est un produit de l'État, Ñ un attribut essentiel de l'État.
Et ce serait cet État, Ñ l'État dont on se garde bien de diminuer les pouvoirs ou de réduire les attributions, Ñ qui dans la pensée des réformateurs étatistes, devrait devenir l'instrument d'affranchissement des masses ?! Allons donc !
Que ce soit par bêtise, ou ignorance, ou fourberie de l'affirmer, Ñ toutes les trois explications sont impardonnables.
III
La Guerre et l'Industrie
Descendons maintenant un degré plus bas, et voyons comment l'État a créé dans l'industrie moderne toute une classe de gens directement intéressés à faire des nations des camps militaires, prêts à se ruer les uns sur les autres.En ce moment, il existe en effet, des industries immenses qui occupent des millions d'hommes, et qui n'existent que pour préparer le matériel de guerre ; ce qui fait que les propriétaires de ces usines et leurs bailleurs de fond ont tout intérêt à préparer des guerres et à maintenir la crainte des guerres prêtes à éclater.
Il ne s'agit pas ici de menu fretin, Ñ des fabricants d'armes à feu de mauvaise qualité, de sabres à bon marché, et de revolvers qui ratent tout le temps, comme on en a à Birmingham, à Liège, etc. Ceux-ci ne comptent presque plus, quoique le commerce de ces armes, fait par les exportateurs qui spéculent sur les guerres «coloniales», soit déjà d'une certaine importance. Ainsi, on sait que des marchands anglais approvisionnaient d'armes les Matabélés, alors que ceux-ci se préparaient à se soulever contre les Anglais qui leur imposaient le servage. Plus tard, ce furent des fabricants français, et même des fabricants anglais très connus, qui firent des fortunes en envoyant des armes, des canons et des munitions aux Boërs. Et en ce moment même on parle de quantités d'armes importées par les marchands anglais en Arabie, Ñ ce qui amènera des soulèvements de tribus, le pillage de quelques marchands et Ñ l'intervention anglaise, pour «rétablir l'ordre» et faire quelque nouvelle «annexion».
Ces faits, d'ailleurs, ne comptent plus. On sait bien ce que vaut le «patriotisme» bourgeois, et l'on a vu récemment des faits bien plus graves. Ainsi, pendant la dernière guerre entre la Russie et le Japon, l'or anglais approvisionnait les Japonais, pour qu'ils détruisissent le pouvoir maritime naissant de la Russie dans l'Océan Pacifique, dont l'Angleterre prenait ombrage. Mais, d'autre part, les compagnies houillères anglaises vendaient à un très haut prix 300.000 tonnes de charbon à la Russie pour lui permettre d'envoyer en Orient la flotte de Rojdestvensky. D'une pierre on faisait deux coups : les compagnies du Pays de Galles faisaient une belle affaire, et les financiers de Lombard Street (le centre des opérations financières de Londres) plaçaient leur argent à neuf ou dix pour cent dans l'emprunt japonais et prenaient hypothèque sur une bonne partie des revenus de leurs «chers alliés» !
Et tout cela, ce ne sont que quelques petits faits sur mille autres du même genre. On en saurait de belles sur tout ce monde de nos gouvernants, si les bourgeois ne savaient pas bien tenir leurs secrets ! Ñ Passons donc à une autre catégorie de faits.
On sait que tous les grands États ont favorisé la création, à côté de leurs arsenaux, d'immenses usines privées qui fabriquent des canons, des blindages de cuirassés, des vaisseaux de guerre de moindres dimensions, des obus, de la poudre, etc. Des sommes immenses furent dépensées par tous les États pour avoir ces usines auxiliaires, où l'on trouve aujourd'hui concentrés les plus habiles ouvriers et ingénieurs.Or, il est de toute évidence, qu'il est de l'intérêt direct des capitalistes qui ont placé leurs capitaux dans ces entreprises, de maintenir toujours des bruits de guerre, de pousser sans cesse aux armements, de semer, s'il le faut, la panique. C'est ce qu'ils font en effet.
Et si les probabilités d'une guerre européenne diminuent à certains moments, si les gouvernants, Ñ quoique intéressés eux-mêmes comme actionnaires des grandes usine de ce genre (Anzin, Krupp, Armstrong, etc.), ainsi que des grandes compagnies des chemins de fer, des mines de charbon, etc., Ñ si les gouvernants se font quelquefois tirer l'oreille pour sonner la fanfare guerrière, n'y a-t-il pas cette grande prostituée Ñ la grande presse Ñ pour préparer les esprits à de nouvelles guerres, précipiter celles qui sont probables, ou, du moins, forcer les gouvernements à doubler, à tripler leurs armements ? Ainsi n'a-t-on pas vu en Angleterre, pendant les dix années qui précédèrent la guerre des Boërs, la grande presse, et surtout ses adjoints dans la presse illustrée, préparer savamment les esprits à la nécessité d'une guerre «pour réveiller le patriotisme» ? Dans ce but, on fit flèche de tout bois. On publia à grand fracas des romans sur la prochaine guerre, où l'on racontait comment les Anglais, battus d'abord, faisaient un suprême effort et finissaient par détruire la flotte allemande et s'installer à Rotterdam. Un lord dépensa des sommes folles pour faire jouer dans toute l'Angleterre, une pièce patriotique, trop stupide pour faire ses frais, mais nécessaire pour ces messieurs qui tripotaient avec Rhodes en Afrique. Oubliant tout, on alla même jusqu'à faire revivre le culte Ñ oui, le culteÑ de l'ennemi juré de l'Angleterre, Napoléon Ier. Et depuis lors le travail dans cette direction n'a jamais cessé. En 1904, on avait même presque tout à fait réussi à lancer la France, gouvernée en ce moment par Clemenceau et Delcassé, dans une guerre contre l'Allemagne Ñ le gouvernement conservateur (lord Lansdowne) ayant fait la promesse d'appuyer les armées françaises par un corps d'armée anglais envoyé en Belgique ! Il se fallut de bien peu à ce moment pour que Delcassé, attachant à cette promesse risible une importance qu'elle n'a certainement pas, ne lançât la France dans une guerre désastreuse.
En général, plus nous avançons dans notre civilisation bourgeoise étatiste, plus la presse, cessant d'être l'expression de ce qu'on appelle l'opinion publique, s'applique à fabriquer elle-même l'opinion par les procédés les plus infâmes. La presse, dans tous les grands États, c'est déjà deux ou trois syndicats de brasseurs d'affaires financières qui font l'opinion qu'il leur faut dans l'intérêt de leurs entreprises. Les grands journaux leur appartiennent et le reste ne compte pas.
Mais ce n'est pas tout : la gangrène est encore plus profonde.Les guerres modernes, ce n'est plus seulement le massacre de centaines de mille hommes dans chaque bataille, Ñ un massacre dont ceux qui n'ont pas suivi les détails des grandes batailles dans la guerre de Mandchourie et les atroces détails du siège et de la défense de Port-Arthur, n'ont absolument aucune idée. Et cependant, les trois grandes batailles historiques, Gravelotte, Potomack et Borodino (de la Moskowa), qui durèrent chacune trois jours, et dans lesquelles il y eut cent mille homme blessés et tués des deux côtés, c'étaient des jeux d'enfants en comparaison des guerres modernes. Les grandes batailles se font aujourd'hui sur un front de cinquante, soixante kilomètres ; elles durent non plus trois jours, mais sept jours (Liao-Yang), dix jours (Moukden), et les pertes sont de cent cinquante mille hommes de chaque côté.Les ravages faits par les obus, lancés avec précision par des batteries placées à cinq, six, sept kilomètres, et dont on ne peut même pas découvrir la position, grâce à la poudre sans fumée, sont inouïs. Lorsque le feu de plusieurs cents bouches à feu est concentré sur un carré d'un kilomètre de côté (comme on le fait aujourd'hui), il ne reste pas un espace de dix mètres carrés qui n'ait reçu son obus, pas un buisson qui n'ait été rasé par les monstres hurlants envoyés on ne sait d'où. La folie s'empare des soldats, après sept ou huit jours de ce feu terrible, et lorsque les colonnes des assaillants arrivent jusqu'aux tranchées ennemies, alors la lutte s'engage corps à corps entre les combattants. Après s'être lancé mutuellement des grenades à la main et des morceaux de pyroxiline (deux morceaux de pyroxiline, liés entre eux par une ficelle étaient employés comme une fronde), les soldats russes et japonais se roulaient dans les tranchées de Port-Arthur comme des bêtes féroces, se frappant de la crosse du fusil, du couteau, des dents...
Les travailleurs occidentaux ne se doutent même pas de ce terrible retour à la plus affreuse sauvagerie que représente la guerre moderne, et les bourgeois qui le savent se gardent bien de le leur dire.
Mais les guerres modernes, ce n'est seulement le massacre, la folie du massacre, le retour, pendant la guerre, à la sauvagerie. C'est aussi la destruction sur une échelle colossale, du travail humain ; et les effets de cette destruction, nous les ressentons parmi nous continuellement, en temps de paix,par un accroissement de la misère parmi les pauvres, l'enrichissement parallèle des riches.
Chaque guerre, c'est la destruction d'un formidable matériel, qui comprend non seulement le matériel de guerre proprement dit, mais aussi les choses les plus nécessaires pour la vie de tous les jours, de toute la société : le pain, les viandes, les légumes, les denrées de toute sorte, les bêtes de trait, le cuir, le charbon, les métaux, les vêtements. Tout cela représente le travail utile de millions d'hommes pendant des dizaines d'années, et tout cela sera gaspillé, brûlé, jeté à l'eau en quelques mois. Mais c'est déjà gaspillé aujourd'hui même, en prévision des guerres.
Et comme ce matériel de guerre, ces métaux, ces provisions doivent être préparés à l'avance, la simple possibilité prochaine d'une nouvelle guerre amène dans toutes nos industries les soubresauts et des crises qui nous atteignent tous. Vous, moi, chacun de nous en ressentons les effets dans les moindres détails de notre vie. Le pain que nous mangeons, le charbon que nous brûlons, le billet de chemin de fer que nous achetons, leur prix, le prix de chaque chose, dépendent des bruits, des probabilités de guerre à courte échéance, propagés par les spéculateurs.
Nous avons montré comment la nécessité de préparer à l'avance un formidable matériel de guerre et des amas de provisions de toutes sortes qui allaient être détruites en quelques mois de guerre, produirait dans toutes les industries des soubresauts et des crises dont chacun de nous, et surtout les salariés, se ressentaient d'une façon terrible. En effet, on a pu s'apercevoir très bien récemment aux Etats-Unis.On se souvient sans doute de la terrible crise industrielle qui ravagea les Etats-Unis pendant ces trois ou quatre dernières années. En partie, elle dure encore. Eh bien ! l'origine de cette crise, Ñ quoi qu'en aient dit les «savants» économistes qui connaissent les écrits de leurs prédécesseurs, mais ignorent la vie réelle, Ñ la vraie origine de cette crise fut dans la production outrée des principales industries qui se fit pendant quelques années en prévision d'une guerre entre les grandes puissances de l'Europe, et d'une autre guerre entre les etats-Unis et le Japon. Ceux qui poussaient à ces guerres savaient très bien l'effet que la prévision de ces conflits exercerait sur les industries américaines. Ce fut, en effet, pendant deux ou trois ans, une activité fiévreuse dans la métallurgie, les charbonnages, la fabrication du matériel des chemins de fer, des matériaux pour le vêtement, des conserves alimentaires.
IV
L'extraction du minerai de fer et la fabrication de l'acier aux Etats-Unis attinrent, pendant ces années, des proportions tout à fait inattendues. C'est surtout de l'acier que l'on consomme pendant les guerres modernes, et les Etats-Unis en faisaient des provisions fantastiques, ainsi que des métaux, comme le nickel et la manganèse, requis pour fabriquer les sortes d'acier nécessaires pour le matériel de guerre. C'était à qui spéculerait le mieux sur les provisions de fonte, d'acier, de cuivre, de plomb et de nickel.
Il en fut de même pour les provisions de blé, les conserves de viande, de poisson, de légumes. Les cotonnades, les draps, les cuirs suivaient de près. Et, puisque chaque grande industrie fait vivre à côté d'elle une quantité de petites, la fièvre d'une production surpassant de beaucoup la demande se répandait. Les prêteurs d'argent (ou plutôt de crédit), qui alimentaient cette production, profitaient de la fièvre Ñ cela va sans dire Ñ plus encore que les chefs d'industrie.
Et alors, d'un coup, tout s'arrêta soudain, sans qu'on pût invoquer une seule des causes auxquelles on avait attribué les crises précédentes. Le fait est que du jour où la haute finance européenne se persuada que le Japon, ruiné par la guerre en Mandchourie, n'oserait pas attaquer les Etats-Unis, et qu'aucune des nations européennes, ne se sentait assez sûre de la victoire pour dégainer, les capitalistes européens refusèrent de nouveaux crédits aux prêteurs américains qui alimentaient la surproduction en prévision de la guerre, ainsi qu'aux «nationalistes» japonais.
«Plus de guerre à courte échéance !» Ñ et les usines d'acier, les mines de cuivre, les hauts fourneaux, les chantiers de navires, les tanneries, les spéculateurs sur les denrées, tous suspendirent soudain leurs opérations, leurs commandes, leurs achats.
Ce fut alors plus qu'une crise : ce fut un désastre ! Des millions d'ouvriers et d'ouvrières furent jetés sur le pavé dans la plus affreuse des misères. Grandes et petites usines se fermaient, la contagion se répandait comme une épidémie, en semant l'épouvante tout autour.
Qui dira jamais les souffrances des millions d'hommes, femmes et enfants, les vies brisées, avec lesquelles furent bâties les fortunes des gredins qui avaient spéculé en prévision des monceaux de cadavres humains et de chairs déchiquetées qui allaient s'accumuler dans les grandes batailles !
Voilà ce qu'est la guerre, voilà comment l'État enrichit les riches, tient les pauvres dans la misère, et les rend d'année en année plus asservis aux riches.
Maintenant une crise semblable à celle des Etats-Unis va se produire, selon toute probabilité, en Europe et surtout en Angleterre, à la suite des mêmes causes.
Tout le monde fut ébahi l'été passé par l'augmentation soudaine et tout à fait imprévue des exportations anglaises. Rien dans le monde économique ne la faisait prévoir ; aucune explication n'en a été donnée, Ñ précisément parce que la seule explication possible c'est que d'immenses commandes venaient du continent en prévision d'une guerre entre l'Angleterre et l'Allemagne. Cette guerre manqua d'éclater, on le sait, en juillet passé, et si elle avait éclaté, la France et la Russie, l'Autriche et l'Italie auraient été forcées d'y prendre part.
Il est évident que les gros financiers qui alimentaient de leur crédit les spéculateurs sur les denrées, les draps, les cuirs, les métaux, etc., avaient été avertis de la tournure menaçante que prenaient les rapports entre les deux rivales. Ils savaient comment les deux gouvernements activaient leurs préparatifs militaires, et ils s'empressèrent de faire leurs commandes qui grossirent outre mesure les exportations anglaises de 1911.
Mais c'est aussi à la même cause que nous devons cette hausse extraordinaire récente des prix de toutes les denrées sans exception, alors que ni le rendement des récoltes de l'année passée, ni les quantités de toutes sortes de marchandises dans les dépôts, ne justifiaient cette hausse. Le fait est, d'ailleurs, que la hausse des prix ne se répandit pas seulement sur les denrées : toutesles marchandises en furent atteintes, et la demande grandissait toujours, alors que rien n'expliquait cette demande exagérée, si ce n'est les prévisions de guerre.
Et maintenant, il suffira que les gros spéculateurs coloniaux de l'Angleterre et de l'Allemagne arrivent à un arrangement concernant leurs parts dans le partage de l'Afrique orientale, Ñ qu'ils s'entendent sur «les sphères d'influence» en Asie, c'est-à-dire sur les conquêtes prochaines, pour qu'il se produise en Europe le même arrêt soudain des industries que l'on a vu aux Etats-Unis.
Au fond, cet arrêt commence déjà à se faire sentir. C'est pourquoi en Angleterre les compagnies de charbonnages et «les lords du coton» se montrent si intransigeants envers les ouvriers, et les poussent à la grève. Ils prévoient une diminution des demandes, et ils ont déjà trop de marchandises en magasin, trop de charbon entassé autour de leurs mines.
Lorsqu'on analyse de près ces faits de l'activité des États modernes, on comprend jusqu'à quel point toute la vie de nos sociétés civilisées dépend Ñ non pas des faitsdu développement économique des nations, mais de la façon dont divers milieux de privilégiés, plus ou moins favorisés par les États, réagissent sur ces faits.Ainsi, il est évident que l'entrée dans l'arène économique d'un aussi puissant producteur qu'est l'Allemagne moderne, avec ses écoles, son éducation technique répandue à pleines mains dans le peuple, son entrain juvénile et les capacités d'organisation de son peuple, devait changer les rapports entre nations. Un nouvel ajustement des forces devait se produire. Mais vu l'organisation spécifique des États modernes, l'ajustement des forces économiques est entravé par un nouveau facteur : les privilèges, les monopoles constitués et maintenus par l'État. Au fond, c'est toujours la haute finance qui fait la loi dans toutes les considérations politiques. Le «qu'en dira le baron de Rothschild ?» ou plutôt le «qu'en dira le Syndicat des banquiers de Paris, de Vienne, de Londres ?» est devenu l'élément dominant dans les questions politiques et les rapports entre nations. C'est l'approbation ou la désapprobation de la finance qui font et défont les ministères (en Angleterre, il y a en plus l'approbation de l'Église officielle et des cabaretiers à envisager, mais l'Église et les cabaretiers sont toujours d'accord avec la haute finance, qui se garde bien de toucher à leurs rentes). Et, comme un ministre est après tout un homme qui tient à son poste, à sa puissance, et aux possibilités d'enrichissement qu'ils lui offrent Ñ il s'ensuit que les questions de rapports internationaux se réduisent aujourd'hui en dernière analyse, à savoir si les mignons monopolistes de tel État vont prendre telle attitude ou telle autre, vis-à-vis d'autres mignons de même calibre d'un autre État.
Ainsi l'état des forces mises en jeu est donné par le degré de développement technique des diverses nations, à un certain moment de l'histoire. Mais l'usage qui sera fait de ces forces, dépend entièrement de l'état d'asservissement à son gouvernement et à la forme étatiste d'organisation, auquel les populations se sont laissé réduire. Les forces qui auraient pu donner l'harmonie, le bien-être et une nouvelle efflorescence d'une civilisation libertaire, Ñ une fois mises dans les cadres de l'État, c'est-à-dire d'une organisation développée spécialement pour enrichir les riches et absorber tous les progrès au profit des classes privilégiées, Ñ ces même forces deviennent un instrument d'oppression, de misère, de privilèges et de guerres sans fin pour l'enrichissement des privilégiés.
Pierre Kropotkine
Traduit par Yves Coleman
Emma Goldman
Le patriotisme, une menace contre la liberté (1911)
Pour la revue Ni patrie ni frontières
Qu’est-ce que le patriotisme ? Est-ce le fait d’aimer le lieu où l’on est né, l’endroit où se sont déployés les rêves et les espoirs de notre enfance, nos aspirations les plus profondes ? Est-ce l’endroit où, dans notre naïveté enfantine, nous regardions les nuages défiler dans le ciel à vive allure en nous demandant pourquoi nous ne pouvions nous déplacer aussi rapidement ? Le lieu où nous comptions des milliers d’étoiles scintillantes, effrayés à l’idée que chacune d’entre elles puisse être l’un des yeux du Seigneur et fût capable de percer les grands secrets de notre petite âme ? L’endroit où nous écoutions le chant des oiseaux, et désirions ardemment avoir des ailes pour voler, tout comme eux, vers de lointaines contrées ? Ou celui où nous nous asseyions sur les genoux de notre mère, fascinés par des contes merveilleux relatant des exploits inouïs et d’incroyables conquêtes ? En résumé, le patriotisme se définit-il par l’amour pour un morceau de cette terre où chaque centimètre carré représente des souvenirs précieux, chers à notre cœur, et qui nous rappelle une enfance heureuse, joyeuse, espiègle?Si c’était cela le patriotisme, il serait difficile de faire appel à ces sentiments aujourd’hui en Amérique : en effet, nos terrains de jeux ont été transformés en usines, en fabriques et en mines, et le vacarme assourdissant des machines a remplacé la musique des oiseaux. Il ne nous est plus possible d’écouter de belles histoires, de rêver à de nobles exploits, car aujourd’hui nos mères ne nous parlent plus que de leurs peines, leurs larmes et leur douleur.
Alors, qu’est-ce que le patriotisme? «Le patriotisme, monsieur, est l’ultime ressource des vauriens», a déclaré le Dr Johnson. Léon Tolstoï, le plus célèbre des antipatriotes de notre époque, le définit ainsi : le patriotisme est un principe qui justifie l’instruction d’individus qui commettront des massacres de masse ; un commerce qui exige un bien meilleur outillage pour tuer d’autres hommes que la fabrication de produits de première nécessité — chaussures, vêtements ou logements; une activité économique qui garantit de bien meilleurs profits et une gloire bien plus éclatante que celle dont jouira jamais l’ouvrier moyen.
Gustave Hervé, un autre grand antipatriote (1), considère le patriotisme comme une superstition, bien plus dangereuse, brutale et inhumaine que la religion. La superstition de la religion provient de l’incapacité de l’homme à expliquer les phénomènes naturels. En effet, lorsque les hommes primitifs entendaient le roulement du tonnerre ou voyaient des éclairs, ils ne pouvaient leur trouver d’explication. Ils en concluaient donc que, derrière ces phénomènes, se cachait une force plus puissante qu’eux-mêmes. De même, les hommes ont vu une entité surnaturelle dans la pluie et dans les différentes manifestations de la nature. Le patriotisme, quant à lui, est une superstition créée artificiellement et entretenue par tout un réseau de mensonges et de faussetés; une superstition qui enlève à l’homme tout respect pour lui-même et toute dignité, et accroît son arrogance et son mépris.
En effet, mépris, arrogance et égoïsme sont les trois éléments fondamentaux du patriotisme. Permettez-moi de vous donner un exemple. Suivant la théorie du patriotisme, notre globe serait divisé en petits territoires, chacun entouré d’une clôture métallique. Ceux qui ont la chance d’être nés sur un territoire particulier se considèrent plus vertueux, plus nobles, plus grands, plus intelligents que ceux peuplent tous les autres pays. Et c’est donc le devoir de tout habitant de ce territoire de se battre, de tuer et de mourir pour tenter d’imposer sa supériorité à tous les autres.
Les occupants des autres territoires raisonnent de la même façon, bien sûr. Résultat : dès ses premières années, l'esprit de l’enfant est empoisonné par de véritables récits d’épouvante concernant les Allemands, les Français, les Italiens, les Russes, etc. Lorsque l’enfant atteint l’âge adulte, son cerveau est complètement intoxiqué : il croit avoir été choisi par le Seigneur en personne pour défendre sa patrie contre l’attaque ou l’invasion de n’importe quel étranger. C’est pourquoi tant de citoyens exigent bruyamment que l’on accroisse les forces armées, terrestres ou navales, que l’on construise davantage de bateaux de guerre et de munitions. C’est pourquoi l’Amérique a, en une très courte période, dépensé quatre cents millions de dollars. Réfléchissez à ce chiffre: on a prélevé quatre cents millions de dollars sur les richesses produites par le peuple. Car ce ne sont pas, bien sûr, les riches qui contribuent financièrement à la cause patriotique. Eux, ils ont un esprit cosmopolite et sont à l’aise dans tous les pays. Nous, en Amérique, nous connaissons parfaitement ce phénomène. Les riches Américains sont Français en France, Allemands en Allemagne et Anglais en Angleterre. Et ils gaspillent, avec une grâce toute cosmopolite, des fortunes qu’ils ont accumulées en faisant travailler des enfants américains dans leurs usines et des esclaves dans leurs champs de coton. Leur patriotisme leur permet d’envoyer des messages de condoléances à un despote comme le tsar de Russie, quand il lui arrive malheur, comme par exemple lorsque le président Roosevelt, au nom du peuple américain, a présenté ses condoléances après que l’archiduc Serge eut été abattu par les révolutionnaires russes.
C’est le patriotisme qui aidera le super meurtrier Porfirio Diaz (2) à supprimer des milliers de vies à Mexico, ou fera même arrêter des révolutionnaires mexicains sur notre sol et les enfermera dans des geôles américaines, sans la moindre raison.
Le patriotisme ne concerne pas ceux qui détiennent la richesse et le pouvoir. C’est un sentiment valable uniquement pour le peuple. Cela me rappelle la phrase historique de Frédéric le Grand, l’ami intime de Voltaire: «La religion est une escroquerie mais il faut l’entretenir pour les masses.»
Le patriotisme est une institution plutôt coûteuse et personne n’en doutera après avoir lu les statistiques suivantes. La progression des dépenses pour les principales armées du monde durant le dernier quart de siècle est tellement fulgurante que ce seul fait devrait faire réagir toute personne s’intéressant tant soit peu aux problèmes économiques. En l’espace de 24 ans, de 1881 à 1905, les dépenses ont évolué de la façon suivante:
Grande-Bretagne : de 2 101 848 936 de dollars à 4 143 226 885 de dollars. De 1881 à 1905, les dépenses militaires de la Grande-Bretagne ont quadruplé, celles des États-Unis ont triplé, celles de la Russie ont doublé ; quant à celles de l’Allemagne, de la France et du Japon elles ont augmenté respectivement de 35, 15 et 500 %. Si nous comparons les dépenses militaires de ces nations avec leurs dépenses totales pendant cette période de 24 années, l’augmentation est la suivante:
France : de 3 324 500 000 à 3 455 109 900 de dollars.
Allemagne : de 725 000 200 à 2 700 375 600 de dollars.
États-Unis : de 1 275 500 750 à 2 650 900 450 de dollars.
Russie : de 1 900 975 500 à 5 250 445 100 de dollars.
Italie : de 1 600 975 750 à 1 755 500 100 de dollars.
Japon : de 182 900 500 à 700 925 475 de dollars.
La part des dépenses militaires est passée de 20 à 37 % du budget global en Grande-Bretagne, de 15 à 23 % aux États-Unis, de 16 à 18 % en France, de 12 à 15 % en Italie, de 12 à 14 % au Japon.
D’un autre côté, il est intéressant de noter que la proportion en Allemagne a diminué de 58 à 25 %, baisse due à l’énorme augmentation des dépenses impériales dans d’autres domaines, et au fait que les dépenses militaires pour la période 1901-1905 étaient proportionnellement plus élevées que dans toutes les tranches de 5 ans antérieures.
Les statistiques montrent que les pays où les dépenses militaires représentaient la part la plus importante dans le revenu national total étaient, dans l’ordre, la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Japon, la France et l’Italie.
En ce qui concerne les différentes marines nationales, la progression est également impressionnante. De 1881 à 1905, les dépenses navales ont augmenté de la façon suivante: Grande-Bretagne, 300 % ; France, 60 % ; Allemagne, 600 % ; États-Unis, 525% ; Russie, 300 % ; Italie, 250 % et Japon, 700 %. A l’exception de la Grande-Bretagne, les États-Unis gaspillent plus pour leur marine que n’importe quelle autre nation ; cette dépense représente également une fraction plus importante du budget national que chez toutes les autres puissances. De 1881 à 1905, les dépenses navales des États-Unis sont passées de 6,2 dollars sur 100 consacrés au budget de l’Etat, à 6,6, puis 8,1, 11,7 et enfin 16,4 dollars pour la dernière période (1901-1905). Les chiffres des dépenses pour la période 1905-1910 indiqueront certainement une croissance encore supérieure.
Le coût de plus en plus élevé du militarisme peut être encore illustré si on le calcule comme un impôt affectant chaque contribuable. De 1889 à 1905, en Grande-Bretagne, les dépenses sont passées de 18,47 dollars par habitant à 52,5 dollars ; en France de 19,66 dollars à 23,62 dollars ; en Allemagne, de 10,17 dollars à 15,51 dollars ; aux États-Unis, de 5,62 dollars à 13,64 dollars ; en Russie, de 6,14 dollars à 8,37 dollars ; en Italie, de 9,59 dollars à 11,24 dollars, et au Japon de 86 cents à 3,11 dollars.
Ces calculs montrent à quel point le coût économique du militarisme pèse sur la population. Quelle conclusion tirer de ces données ? L’augmentation du budget militaire dépasse la croissance de la population dans chacun des pays cités ci-dessus. En d’autres termes, les exigences croissantes du militarisme menacent d’épuiser les ressources humaines et matérielles de chacune de ces nations.
L’horrible gâchis qu’entraîne le patriotisme devrait être suffisant pour guérir les hommes, même moyennement intelligents, de cette maladie. Cependant les exigences du patriotisme ne s’arrêtent pas là. On demande au peuple d’être patriote et, pour ce luxe, il paie non pas en soutenant ses «défenseurs», mais en sacrifiant ses propres enfants. Le patriotisme réclame une allégeance totale au drapeau, ce qui implique d’obéir et d’être prêt à tuer son père, sa mère, son frère ou sa sœur.
«Nous avons besoin d’une armée permanente pour protéger le pays contre une invasion étrangère», affirment nos gouvernants. Tout homme et toute femme intelligents sait pourtant qu’il s’agit d’un mythe destiné à effrayer les gens crédules et les obliger à obéir. Les gouvernements de cette planète connaissent parfaitement leurs intérêts respectifs et ne s’envahissent pas les uns les autres. Ils ont appris qu’ils peuvent gagner bien davantage en recourant à l’arbitrage international pour régler leurs conflits qu’en se faisant la guerre et en essayant de conquérir d’autres territoires. En vérité, comme l’a dit Carlyle, «la guerre est une querelle entre deux voleurs trop lâches pour mener leur propre combat ; c’est pourquoi ils choisissent deux jeunes gens issus de villages différents, leur mettent un uniforme sur le dos, leur donnent un fusil et les lâchent comme des bêtes sauvages pour qu’ils s’entre-tuent».
Nul besoin d’être très savant pour trouver une cause identique à toutes les guerres. Prenons la guerre hispano-américaine, censée être un grand événement patriotique dans l’histoire des États-Unis. Comme nos cœurs ont brûlé d’indignation en apprenant les atrocités espagnoles ! Reconnaissons que notre indignation n’a pas éclaté spontanément. Elle a été nourrie par la presse, durant des mois et des mois, et longtemps après que le boucher Weyler (3) eut tué de nombreux nobles Cubains et violé de nombreuses Cubaines.
Néanmoins, rendons justice à la nation américaine : non seulement elle s’est indignée et a montré sa volonté de se battre mais elle a combattu courageusement. Cependant, lorsque la fumée s’est dissipée, que les morts ont été enterrés et que le coût de la guerre est retombé sur le peuple sous la forme d’une augmentation du prix des marchandises et des loyers, lorsque nous avons émergé de notre cuite patriotique, nous avons soudain compris que la véritable cause de la guerre hispano-américaine était le prix du sucre : ou, pour être encore plus explicite, que les vies, le sang et l’argent du peuple américain avaient été utilisés pour protéger les intérêts des capitalistes américains, menacés par le gouvernement espagnol.
Je n’exagère absolument pas. Mon affirmation se fonde sur des faits et des statistiques incontestables, comme le prouve également l’attitude du gouvernement américain face aux travailleurs cubains. Lorsque Cuba s’est trouvée coincée entre les griffes des États-Unis, les soldats envoyés pour libérer Cuba ont reçu l’ordre de fusiller les travailleurs cubains pendant la grande grève des fabriques de cigares, grève qui s’est déroulée peu après la guerre hispano-américaine.
Et nous ne sommes pas les seuls à faire la guerre pour de telles raisons. On commence seulement à dévoiler les véritables motifs de la terrible guerre russo-japonaise qui a coûté tant de sang et de larmes.
Et nous voyons de nouveau que, derrière le cruel Moloch de la Guerre, se tient le dieu encore plus cruel du Commerce. Kouropatkine, le ministre russe de la Guerre durant ce conflit, a révélé le véritable secret qui se cache derrière les apparences. Le tsar et ses grands ducs avaient investi de l’argent dans des concessions coréennes; ils ont imposé la guerre uniquement dans l’intérêt des fortunes qui étaient en train de s’édifier à toute allure.
La constitution d’une armée permanente est-elle la meilleure façon d’assurer la paix ? Cet argument est absolument illogique : c’est comme si l’on prétendait que le citoyen le plus pacifique est celui qui est le mieux armé. L’expérience montre que des individus armés désirent toujours tester leur force. Il en est de même pour les gouvernements. Les pays véritablement pacifiques ne mobilisent pas leurs ressources et leur énergie dans des préparatifs de guerre, évitant ainsi tout conflit avec leurs voisins.
Ceux qui réclament l’augmentation des moyens de l’armée et de la marine ne pensent à aucun danger extérieur. Ils observent la croissance du mécontentement des masses et de l’esprit internationaliste parmi les travailleurs. Voilà ce qui les inquiète véritablement. C’est pour affronter leur ennemi intérieur que les gouvernants de différents pays se préparent en ce moment ; un ennemi, qui, une fois réveillé, s’avérera plus dangereux que n’importe quel envahisseur étranger.
Les puissants qui ont réduit les masses en esclavage pendant des siècles ont soigneusement étudié leur psychologie. Ils savent que les peuples en général sont comme des enfants dont le désespoir, la peine et les pleurs peuvent se transformer en joie à la vue d’un petit jouet. Et plus le jouet est joliment présenté, plus les couleurs sont vives, plus il plaira à des millions d’enfants.
L’armée et la marine sont les jouets du peuple. Afin de les rendre encore plus attrayants et acceptables, on dépense des centaines et des milliers de dollars pour les exhiber un peu partout. C’est l’objectif que recherchait le gouvernement américain lorsqu’il a équipé une flotte et l’a envoyée croiser le long des côtes du Pacifique, afin que chaque citoyen américain puisse être fier des exploits techniques des Etats-Unis. La ville de San Francisco a dépensé cent mille dollars pour l’amusement de la flotte, Los Angeles soixante mille, Seattle et Tacoma environ cent mille dollars. Pour amuser la flotte, ai-je dit ? Pour offrir de la bonne chère et des vins fins à quelques officiers supérieurs pendant que les «braves trouffions» devaient se mutiner pour obtenir une nourriture décente. Oui, deux cent soixante mille dollars ont été dépensés pour financer des feux d’artifice, des spectacles et des festivités, à un moment où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, dans tout le pays, crevaient de faim dans les rues, à un moment où des centaines de milliers de chômeurs étaient prêts à vendre leur travail à n’importe quel prix.
Deux cent soixante mille dollars ! Que de choses on aurait pu accomplir avec une somme aussi énorme ! Mais, plutôt que de leur donner un toit et de les nourrir correctement, on a préféré emmener les enfants de ces villes assister aux manœuvres de la flotte, car ce spectacle, comme l’a dit un journaliste, laissera «un souvenir ineffable dans leur mémoire».
Quel merveilleux souvenir, n’est-ce pas ! Tous les ingrédients nécessaires à un massacre civilisé. Si l’esprit des enfants est intoxiqué par de tels souvenirs, quel espoir y a-t-il pour l’avènement d’une véritable fraternité humaine ?
Nous, les Américains, prétendons aimer la paix. Il paraît que nous détestons verser le sang, que nous sommes opposés à la violence. Et pourtant nous sautons de joie lorsque nous apprenons que des machines volantes pourront balancer des bombes bourrées de dynamite sur des citoyens sans défense. Nous sommes prêts à pendre, électrocuter ou lyncher toute personne qui, poussée par la nécessité économique, risquera sa propre vie en attentant à celle d’un magnat industriel. Cependant nos cœurs se gonflent d’orgueil à la pensée que l’Amérique deviendra la nation la plus puissante de la terre, et qu’elle écrasera de son talon de fer les autres nations.
Telle est la logique du patriotisme.
Si le patriotisme nuit au commun des mortels, ce n’est rien en comparaison des dommages et blessures qu’il inflige au soldat lui-même, cet homme trompé, victime de la superstition et de l’ignorance. Qu’offre le patriotisme au sauveur de son pays, au protecteur de sa nation ? Une vie d’esclave soumis, de dépravation durant la paix; une vie de danger, de risques mortels et de mort durant la guerre.
Au cours d’une récente tournée de lectures à San Francisco, j’ai visité le Presidio,un endroit merveilleux qui surplombe la baie et le parc du Golden Gate.On aurait pu y installer des terrains de jeux pour les enfants, des jardins et des orchestres pour divertir la population. Au lieu de cela, on y a bâti une caserne constituée de bâtiments horribles, gris et ternes, bâtiments dans lesquels les riches ne laisseraient même pas leurs chiens dormir.
Dans ces misérables baraquements on entasse des soldats comme du bétail ; ils perdent leur temps et leur jeunesse à cirer les bottes et les boutons de leurs officiers supérieurs. Là, aussi, j’ai pu observer les différences de classes : les robustes fils d’une République libre, disposés en rang comme des prisonniers, sont obligés de saluer chaque fois qu’un avorton galonné passe devant eux. Ah ! comme l’égalité américaine dégrade l’humanité et exalte l’uniforme !
La vie de caserne tend à développer la perversion sexuelle (4). Elle produit graduellement des résultats semblables dans les armées européennes. Havelock Ellis, spécialiste renommé en matière de psychologie sexuelle, a mené une étude détaillée à ce sujet.
«Certains baraquements sont de véritables bordels pour les prostitués mâles… Le nombre de soldats qui veulent se prostituer est bien plus grand que nous sommes prêts à l’admettre. Dans certains régiments, la majorité des conscrits sont disposés à se vendre… En été, on voit des soldats de la Garde royale et d’autres régiments exercer leur commerce dès la fin de l’après-midi, à Hyde Park et aux alentours d’Albert Gate, ils ne se cachent pas, certains se baladent même en uniforme. (…) Le bénéfice de ces activités rapporte une somme confortable qui vient renflouer leur maigre solde.»
Cette perversion a progressé dans l’armée, au point que des maisons spécialisées ont été créées pour cette forme de prostitution. La pratique ne se limite pas à l’Angleterre, elle est universelle. «Les soldats sont aussi recherchés en France qu’en Angleterre ou en Allemagne, et des bordels spécialisés dans la prostitution militaire existent à la fois à Paris et dans les villes de garnison.»
Si M. Havelock Ellis avait enquêté sur la perversion sexuelle en Amérique, il aurait découvert que la même situation existe dans notre armée. La croissance d’une armée permanente ne peut qu’accroître l’étendue de la perversion sexuelle; les casernes en sont les incubateurs.
En dehors des conséquences sexuelles déplorables de la vie commune dans les casernes, l’armée tend à rendre le soldat inapte à travailler lorsqu’il quitte ses rangs. Il est rare que des hommes qualifiés s’engagent mais quand il arrive qu’ils le fassent, au bout de quelques années d’expérience militaire, ils ont du mal à reprendre leurs occupations antérieures. Ayant pris goût à l’oisiveté, à certaines formes d’excitation et d’aventure, aucune occupation pacifique ne peut plus les satisfaire. Dégagés de leurs obligations militaires, ils deviennent incapables d’effectuer le moindre travail utile. Mais habituellement le recrutement se fait surtout parmi la racaille ou est proposé à des prisonniers que l’on libère dans ce but. Ceux-ci acceptent soit pour survivre, soit parce qu’ils sont poussés par leurs inclinations criminelles. Il est bien connu que nos prisons regorgent d’ex-soldats, tandis que, d’un autre côté, l’armée et la marine accueillent beaucoup d’ex-condamnés. Ces individus-là, lorsqu’ils ont fini leur temps, retournent à leur vie criminelle antérieure, encore plus violents et dépravés qu’avant.
De tous les phénomènes négatifs que je viens de décrire, aucun ne me semble plus nuisible à l’intégrité humaine que les conséquences du patriotisme pour le deuxième classe Willam Buwalda. Parce qu’il a commis la folie de croire que l’on peut être un soldat et exercer ses droits d’être humain, les autorités militaires l’ont sévèrement puni. Certes, il avait servi son pays pendant quinze ans, pendant lesquels son dossier avait été impeccable.
Selon le général Funston, qui a réduit la condamnation de Buwalda à trois ans de prison, «le premier devoir d’un officier ou d’un engagé est d’obéir aveuglément et loyalement au gouvernement. Le fait qu’il approuve ou non le gouvernement n’entre pas en ligne de compte». Cette déclaration éclaire le véritable caractère de l’allégeance patriotique. Selon le général Funston, le fait d’entrer dans l’armée annule les principes de la Déclaration d’indépendance.
A quel étrange résultat aboutit ce patriotisme qui transforme un être pensant en une machine loyale !
Pour justifier la scandaleuse condamnation de Buwalda, le général Funston explique aux Américains que ce soldat a commis «un crime grave qui équivaut à la trahison». De quoi s’agit-il exactement? William Buwalda a assisté à un meeting de 1 500 personnes qui s’est déroulé à San Francisco. Après quoi — ô horreur ! — il a serré la main de l’oratrice : Emma Goldman. Un terrible crime, effectivement, que le général Funston qualifie de «grave crime militaire, infiniment plus grave que la désertion» !
Quel argument plus accablant peut-on invoquer contre le patriotisme que le fait de stigmatiser cet homme comme un criminel, de le jeter en prison et de lui dérober le fruit de quinze années de bons et loyaux services ?
Buwalda a donné à son pays les meilleures années de sa vie adulte. Mais tout cela ne compte pas. Comme tous les monstres insatiables, le patriotisme inflexible exige un dévouement absolu. Il n’admet pas qu’un soldat est aussi un être humain, qu’il a le droit d’avoir ses opinions et sentiments personnels, ses penchants et ses idées propres. Non, le patriotisme ne l’admet pas. Buwalda a dû apprendre cette leçon, à un prix élevé, mais pas inutile. Lorsqu’il est sorti de prison, il avait perdu sa position dans l’armée, mais il avait reconquis le respect de lui-même. Après tout, cela vaut bien trois ans de prison.
Un journaliste a récemment publié un article sur le pouvoir qu’exercent les militaires allemands sur les civils. Ce monsieur pense, notamment, que si notre République n’avait pas d’autre fonction que de garantir à tous les citoyens des droits égaux, son existence serait déjà pleinement justifiée. Je suis convaincue que ce journaliste ne se trouvait pas dans le Colorado, pendant le régime patriotique du général Ball. Il aurait probablement changé d’avis s’il avait vu la façon dont, au nom du patriotisme et de la République, on jetait des hommes dans des cellules communes, puis on les en faisait sortir pour leur faire traverser la frontière et les soumettre à toutes sortes de traitements indignes. Et l’incident survenu au Colorado n’est pas un incident isolé dans le développement du pouvoir militaire aux États-Unis. Il est rarement qu’une grève survienne sans que l’armée ou les milices ne viennent au secours des possédants, et alors ces hommes agissent de façon aussi arrogante et brutale que ceux qui portent l’uniforme du Kaiser. De plus nous avons la loi militaire Dick. Ce journaliste l’a-t-il oublié?
Le grand problème avec les journalistes est que, généralement, ils ignorent les événements courants ou que, manquant d’honnêteté, ils ne les évoquent jamais. Et c’est ainsi que la loi militaire Dick a été introduite précipitamment devant le Congrès, sans être vraiment discutée et sans qu’on en parle dans la presse. Cette loi donne au Président le droit de transformer un paisible citoyen en un tueur assoiffé de sang, en théorie pour défendre son pays, en réalité pour protéger les intérêts du parti dont le Président est le porte-parole.
Notre journaliste prétend que le militarisme ne pourra jamais acquérir autant de pouvoir en Amérique que dans d’autres pays, puisque que nous ne connaissons pas la conscription obligatoire comme dans l’Ancien Monde. Ce monsieur oublie deux faits très importants. Tout d’abord cet enrôlement a créé en Europe une profonde haine contre le militarisme, haine enracinée dans toutes les classes de la société. Des milliers de jeunes recrues protestent au moment de leur incorporation et, une fois dans l’armée, ils essaient souvent, par tous les moyens, de déserter. Deuxièmement, notre journaliste ne tient pas compte du fait que la conscription obligatoire a créé un mouvement antimilitariste très important, que les puissances européennes craignent plus que tout. En effet, le militarisme est le rempart le plus solide du capitalisme. Dès qu’il sera ébranlé, le capitalisme vacillera sur ses bases. Certes, en Amérique, nous n’avons pas de service militaire obligatoire, les hommes ne sont pas obligés de s’enrôler dans l’armée, mais nous avons développé une force bien plus exigeante et rigide : la nécessité. Durant les crises économiques, le nombre d’engagés ne monte-t-il pas en flèche ? Le métier de militaire est peut-être moins lucratif ou honorable que d’autres, mais il vaut mieux être soldat que d’errer dans tout le pays à la recherche d’un travail, de faire la queue dans une soupe populaire, ou de dormir dans des asiles de nuit. Après tout, un soldat touche actuellement 13 dollars par mois, mange trois repas par jour et bénéficie d’un endroit où dormir. Cependant la nécessité n’est pas un facteur assez puissant pour humaniser l’armée. Pas étonnant que nos autorités militaires se plaignent de la «mauvaise qualité» des éléments qui s’engagent. Cet aveu est très encourageant. Il prouve que l’esprit d’indépendance et l’amour de la liberté sont encore suffisamment répandus chez les Américains pour les inciter à préférer crever de faim plutôt que d’endosser l’uniforme.
Les hommes et les femmes qui réfléchissent dans ce monde commencent à comprendre que le patriotisme est une conception trop étroite et limitée pour répondre aux besoins de notre époque. La centralisation du pouvoir a créé un sentiment international de solidarité parmi les nations opprimées du monde, solidarité qui révèle une plus grande communauté d’intérêts entre les ouvriers américains et leurs frères de classe à l’étranger, qu’entre un mineur américain et son compatriote qui l’exploite, une solidarité qui ne craint aucune invasion étrangère, parce qu’elle amènera tous les ouvriers à dire un jour à leurs patrons: «Allez vous faire tuer, si vous en avez envie. Nous, cela fait trop longtemps que nous nous battons à votre place.»
Cette solidarité éveille également la conscience des soldats, qui font aussi partie de la grande famille humaine. Cette solidarité s’est avérée infaillible plus d’une fois durant les luttes passées, et elle a poussé les soldats parisiens, durant la Commune de 1871, à refuser d’obéir quand on leur a ordonné de tirer sur leurs frères. Elle a donné du courage aux marins qui se sont récemment mutinés sur les bateaux de guerre russes. Et elle provoquera un jour le soulèvement de tous les opprimés et la révolte contre leurs exploiteurs internationaux.
Le prolétariat européen a compris la grande force de cette solidarité et a donc commencé une guerre contre le patriotisme et son spectre, le nihilisme. Des milliers d’hommes remplissent les prisons de France, d’Allemagne, de Russie et des pays scandinaves parce qu’ils ont osé défier une très ancienne superstition. Et ce mouvement ne se limite pas à la classe ouvrière, il concerne toutes les catégories sociales, ses principaux porte-parole sont des hommes et des femmes éminents dans le domaine des arts, des sciences et des lettres.
L’Amérique empruntera un jour le même chemin. L’esprit du militarisme envahit déjà tous les domaines de la vie sociale. Je suis convaincue que le militarisme deviendra un danger plus important en Amérique que n’importe où dans le monde, parce que le capitalisme sait corrompre ceux qu’il souhaite détruire.
Le processus est déjà enclenché dans les écoles. Évidemment, le gouvernement défend la vieille conception jésuitique: «Donnez-moi l’esprit d’un enfant et je le façonnerai.» On apprend aux enfants l’intérêt des tactiques militaires, on leur vante les grandes victoires, et les esprits jeunes sont pervertis dans l’intérêt du gouvernement. De plus, on édite de superbes affiches pour inciter les jeunes du pays à s’engager. «Une occasion de parcourir le monde !» crient les larbins du gouvernement. Et c’est ainsi que l’on force moralement des jeunes innocents à se fourvoyer dans le patriotisme et que le Moloch militaire continue à conquérir la nation.
Lors des grèves, l’ouvrier américain a terriblement souffert des interventions des soldats, qu’ils soient envoyés contre lui par l’État local ou par le gouvernement fédéral. Il est donc tout à fait normal que l’ouvrier méprise les parasites en uniforme et manifeste son opposition contre eux. Cependant, il ne suffira pas d’une simple diatribe pour résoudre ce grave problème. Nous avons besoin d’une propagande qui fasse l’éducation du soldat : une littérature antipatriotique qui l’éclaire sur les véritables horreurs de son métier, et lui fasse prendre conscience de sa relation avec ceux dont le travail lui permet d’exister. C’est précisément ce dont les autorités ont le plus peur. Un soldat qui assiste à une réunion révolutionnaire commet déjà un crime de haute trahison. Il est certain qu’ils condamneront également à la même peine un soldat qui lira une brochure révolutionnaire. L’autorité n’a-t-elle pas, depuis des temps immémoriaux, dénoncé comme une trahisontout pas vers le progrès ? Ceux qui luttent sérieusement pour la reconstruction sociale sont parfaitement capables de mener à bien cette tâche, car il est probablement plus important de porter le message de la vérité dans les casernes que dans les usines.
Une fois que nous aurons dévoilé le mensonge patriotique, nous aurons ouvert la voie à l’avènement de la grande structure où toutes les nationalités s’uniront dans une fraternité universelle: une société véritablement libre.
Emma Goldman
Notes du traducteur1. Gustave Hervé (1871-1944). Radié de l’université pour ses positions antimilitaristes en 1901, il fonde l’hebdomadaire La Guerre socialeen 1906, publication qui tire jusqu’à 60 000 exemplaires avant-guerre. En 1914 il devient ultrapatriote, puis glisse de plus en plus à droite jusqu’à fonder un petit parti fasciste favorable à Mussolini !
2. Porfirio Diaz (1830-1915). Colonel qui se couvre de gloire en luttant contre l’invasion française et l’Empire de Maximilien entre 1862 et 1867. Dictateur-président élu plusieurs fois entre 1884 et 1910. Démissionne face à la révolution en mai 1911.
3. Valeriano Weyler y Nicolau (1838-1930). Général espagnol qui écrasa à deux reprises des mouvements dirigés contre la domination espagnole, à Cuba (1868-1872 et 1896-1897) mais aussi aux Philippines en 1888. Ses méthodes sanguinaires servirent de prétexte à la guerre hispano-américaine. Commandant en chef de l’armée espagnole en 1921-1923.
4. Se réfugiant derrière l’autorité d’Havelock Ellis, qui appartient à une longue lignée de psychologues ou de psychanalystes hostiles aux gays, Emma Goldman juge ici que l’homosexualité masculine est une «perversion», un «vice», etc. !!! Celle-ci n’est plus considérée comme une «maladie» par les psy américains depuis les années 1970. On se demande quelle découverte «scientifique» a pu motiver leur décision! Notons d’autre part que tout ce passage sur les bordels militaires composés de prostitués mâles semble assez invraisemblable quand on sait que la sodomie était considérée comme un crime à l’époque, et à plus forte raison dans l’armée.
D'après un envoi de B@[bel]
VOLINE
LA RÉVOLUTION INCONNUE
Table des matières
Emma Goldman
La préparation militaire nous conduit tout droit au massacre universel
Publié pour la première fois en anglais dans Mother Earth, vol. X, N° 10, décembre 1915
Traduit par Yves Coleman
Pour la revue Ni patrie ni frontières
Depuis le début de la conflagration européenne, l’humanité a été presque entièrement anesthésiée par la mortelle folie du bellicisme, enivrée par les vapeurs délétères d’un chloroforme imprégné de sang, qui a obscurci sa vision et paralysé son cœur. En effet, à l’exception de quelques tribus sauvages qui ne connaissent ni la religion chrétienne, ni l’amour fraternel, ni les dreadnaughts,les sous-marins, les usines de munitions et les emprunts de guerre, le reste de l’humanité est plongé dans une terrible narcose. L’esprit humain ne semble s’intéresser qu’à une chose, la spéculation sur le meurtre. Toute notre civilisation, toute notre culture est concentrée sur la folle demande d’armes de destruction, si possible les plus perfectionnées.«Munitions! Munitions! O, Seigneur, toi qui règnes sur la terre et dans les cieux, toi le Dieu de l’amour, de la pitié et de la justice, procure-nous assez de munitions pour détruire notre ennemi!» Telle est la prière qui monte chaque jour vers le ciel chrétien. Le bétail, lorsqu’il est épouvanté par le feu se jette dans les flammes. Les peuples européens agissent de la même façon : ils se précipitent dans les flammes dévorantes de la guerre, en s’entre-tuant. Quant à l’Amérique, poussée au bord de l’abîme par des politiciens sans scrupules, des démagogues braillards, et d’avides requins militaires, elle se prépare à un destin funeste identique.
Face à ce désastre qui approche, il appartient aux hommes et aux femmes qui ne sont pas encore emportés par la folie guerrière d’élever la voix, de protester, d’attirer l’attention de la population sur les crimes et les atrocités qui vont être perpétrés contre eux.
L’Amérique est essentiellement un melting-pot. Dans ce pays, aucun groupe national ne peut se vanter d’appartenir à une race pure et supérieure, d’être détenteur d’une mission historique particulière ou d’une culture plus spirituelle. Et pourtant les chauvins et les spéculateurs bellicistes n’arrêtent pas d’ânonner les slogans sentimentaux du nationalisme hypocrite: «L’Amérique aux Américains», «L’Amérique d’abord, avant tout et toujours.» Ces slogans sont populaires partout. A les en croire, pour sauver l’Amérique, il faudrait que tout le monde suive immédiatement une formation militaire. Un million de dollars prélevés sur la sueur et le sang du peuple vont être dépensés pour des dreadnoughtset des sous-marins, pour l’armée et la marine, tout cela pour protéger cette précieuse Amérique.
Ces discours pleins de pathos dissimulent le fait que l’Amérique qui sera protégée par une énorme force militaire ne sera pas l’Amérique du peuple, mais celle des privilégiés ; de la classe qui vole et exploite les masses, et contrôle leur vie, du berceau à la tombe. Il est pathétique que si peu de gens se rendent compte que la préparation militaire ne conduit jamais à la paix, mais mène tout droit au massacre universel.
Avec les méthodes et la ruse qu’emploient les diplomates conspirateurs et les cliques dirigeantes de l’armée allemande pour imposer le militarisme prussien aux masses de leur pays, les cercles bellicistes américains, aidés par les Roosevelt, les Garrison et les Daniels, rejoints maintenant par les Wilson, se dépensent sans compter pour écraser le peuple américain sous le talon de fer du militarisme. S’ils réussissent, ils lanceront l’Amérique dans la tempête de sang et de larmes qui dévaste déjà l’Europe.
Il y a quarante ans, l’Allemagne a entonné les mêmes discours: «L’Allemagne au-dessus de tout, l’Allemagne aux Allemands, l’Allemagne d’abord, avant tout et toujours. Nous voulons la paix, c’est pourquoi nous devons nous préparer à faire la guerre. Seule une nation bien armée et parfaitement préparée peut maintenir la paix, exiger le respect et être sûre de conserver son intégrité nationale.» Et l’Allemagne a continué à se préparer à la guerre, obligeant ainsi les autres nations à l’imiter. La terrible guerre européenne actuelle n’est que la conséquence ultime des prédications de cet Évangile à tête d’hydre: la préparation militaire.
Depuis le commencement de cette guerre mondiale, des kilomètres de papier et des océans d’encre ont été utilisés pour prouver la barbarie, la cruauté, l’oppression du militarisme prussien. A l’unisson, conservateurs et socialistes appuient les Alliés pour une seule raison : écraser ce militarisme qui empêche, selon eux, toute paix et tout progrès en Europe. L’Amérique s’est enrichie en fabriquant des tonnes de munitions et en prêtant de l’argent aux Alliés pour les aider à écraser les Prussiens. Et maintenant les mêmes slogans retentissent en Amérique. Et s’ils se traduisent par une mobilisation nationale, ils créeront un militarisme américain bien plus terrible que le militarisme allemand ou prussien. Pourquoi? Parce que nulle part dans le monde le capitalisme n’est aussi effrontément avide qu’aux Etats-Unis et nulle part l’État n’est aussi disposé à s’agenouiller aux pieds du Capital.
Comme une épidémie, une vague de folie gagne le pays, le germe mortel du militarisme contamine les esprits les plus lucides et les cœurs les plus braves. Les Ligues de défense de la sécurité nationale,qui arborent un canon sur leurs emblèmes, les sections de la Navy League(1), dont les dirigeantes se sont éparpillées aux quatre coins du pays, des femmes qui se vantent d’appartenir au «sexe faible », des femmes qui donnent la vie dans la souffrance et le danger, eh bien ces femmes sont prêtes à sacrifier leur progéniture au Moloch de la Guerre. Les sociétés pour l’américanisation(2), auxquelles appartiennent des gens aux idées très libérales, et qui hier encore dénonçaient les âneries patriotiques, acceptent aujourd’hui d’embrouiller l’esprit de l’opinion publique et d’aider à construire les mêmes forces de destruction en Amérique qu’elles essaient, directement et indirectement, de détruire en Allemagne — le militarisme fauche la jeunesse, viole les femmes, extermine le meilleur de l’humanité, anéantit la vie même.
Même Woodrow Wilson (3) qui, il y a peu, déclarait encore : «Une nation est trop fière pour se battre» ; qui, au début de la guerre, a ordonné que l’on prie pour la paix ; lui qui, dans ses discours, parlait de la nécessité d’attendre avec prudence, eh bien, même Woodrow Wilson est rentré dans le rang. Il a maintenant rejoint ses collègues ultra-chauvins, il a fait écho à leurs clameurs pour instaurer la préparation militaire et braille désormais lui aussi : «L’Amérique aux Américains». La différence entre Wilson et Roosevelt est la suivante : Roosevelt, une brute-née, utilise la matraque. Wilson, l’historien, le professeur, porte le masque soigneusement poli des universitaires, mais sous ce masque, comme Roosevelt, il n’a qu’un seul but : servir les intérêts du grand capital, pour aider ceux qui sont en train de devenir phénoménalement riches en produisant encore davantage de fournitures militaires.
Woodrow Wilson, dans son discours devant les Filles de la Révolution américaine(4) s’est démasqué lorsqu’il s’est écrié : «Je préférerais être tabassé que mis à l’index.» Effectivement, se dresser contre les fabricants de munitions et d’armes, les Bethlehem, du Pont, Baldwin, Remington, et autres Winchester, mène à l’ostracisme et à la mort politiques. Wilson le sait, donc il trahit sa position originelle, rejette sa prétention passée à être «trop fier pour combattre» et hurle aussi fort que n’importe quel politicien minable qu’il faut généraliser la préparation militaire et porter la nation aux nues. Il va même jusqu’à soutenir la stupide revendication avancée par les femmes de la Navy Leaguequi veulent imposer dans chaque école le serment suivant: «Je m’engage à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour servir les intérêts de mon pays, à soutenir ses institutions et à défendre l’honneur de son nom et de son drapeau. Comme je dois tout à mon pays, je consacrerai mon cœur, mon esprit et mon corps à son service et je promets de travailler à son progrès et à sa sécurité en temps de paix. Je m’engage à n’hésiter devant aucun sacrifice ni aucune privation pour sa cause si j’étais appelé à agir pour défendre la liberté, la paix et le bonheur de notre peuple.»
Défendre les institutions de notre pays, c’est défendre les institutions qui protègent et soutiennent une poignée d’individus pour qu’ils volent et pillent les masses, les institutions qui pompent le sang des autochtones comme celui des étrangers et le transforment en richesses et en pouvoir, les institutions qui dépouillent chaque immigré de la culture originale qu’il a amenée avec lui et lui imposent, en échange, cet américanisme bon marché, dont l’unique gloire est la médiocrité et l’arrogance.
Ceux qui proclament «L’Amérique d’abord !» ont trahi depuis longtemps les principes fondamentaux des vraies valeurs américaines, celles que Jefferson avait en tête lorsqu’il a déclaré que le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins possible; celles pour lesquelles lutta David Thoreau (5) lorsqu’il proclama que le meilleur gouvernement est celui qui ne gouverne pas ; ou celles de tous les grands Américains qui ont voulu faire de ce pays un refuge, en espérant que les déshérités et les opprimés qui y viendraient pourraient lui apporter un peu plus de personnalité, de qualité et de sens. Ce n’est pas l’Amérique des politiciens et des spéculateurs de l’industrie d’armement. Leur Amérique a été puissamment représentée par un jeune sculpteur new-yorkais : une main cruelle aux longs doigts fins qui écrasent sans pitié la tête d’un immigrant, faisant couler le sang pour en faire des dollars et bercer l’immigrant d’espoirs brisés et d’aspirations étouffées.
Etant donné sa position, Woodrow Wilson a raison de défendre ces institutions. Mais quel idéal offre-t-il à la nouvelle génération ? Comment forme-t-on un militaire à défendre la liberté, la paix et le bonheur ? Écoutons le Major-GeneralO’Ryan: «Tout soldat doit être entraîné à devenir un simple automate, privé d’initiative individuelle, transformé en machine. Il doit passer de force la tête dans le nœud coulant militaire, être dynamisé, dirigé par des supérieurs qui ont le pistolet à la main.»
Ce discours n’a pas été prononcé par un junker prussien, ni par un barbare germanique, ni par Treitschke (6) ou Bernhardi (7), mais par un Major Generalaméricain ! Et cet homme a raison. On ne peut conduire une guerre avec des hommes égaux, on ne peut imposer le militarisme à des hommes libres. Il faut avoir à sa disposition des esclaves, des automates, des machines, des créatures obéissantes et disciplinées, qui se déplaceront, agiront, tueront et tireront sur l’ordre de leurs supérieurs. Voilà à quoi aboutira la préparation militaire, à rien d’autre.
Il paraît que Samuel Gompers (8) faisait partie des orateurs qui ont pris la parole devant la Navy League.Si cette information est exacte, alors jamais plus grand outrage n’a été infligé au mouvement ouvrier par l’un de ses dirigeants. La préparation militaire n’est pas dirigée principalement contre l’ennemi extérieur, elle vise surtout l’ennemi intérieur, tous les éléments du mouvement ouvrier qui ont appris à ne rien attendre de nos institutions ; les travailleurs conscients qui ont compris que la guerre de classes sous-tend toutes les guerres entre les nations ; ceux qui savent que, si une guerre est justifiée, il s’agit de la guerre contre la dépendance économique et l’esclavage politique, les deux principaux problèmes concernés par la lutte des classes.
Le militarisme a déjà joué son rôle sanguinaire dans chaque conflit économique, avec l’approbation et le soutien de l’État. Washington a-t-il protesté lorsque «nos hommes, nos femmes et nos enfants» ont été tués à Ludlow (9) ? La note adressée à l’Allemagne exprimait-elle une protestation virulente ? Ou bien existe-t-il une différence entre tuer «nos hommes, nos femmes et nos enfants» à Ludlow et en haute mer ? Oui, c’est bien le cas. Les hommes, les femmes et les enfants de Ludlow étaient des travailleurs, des déshérités, des damnés de la terre, des immigrants à qui il fallait donner un petit goût des splendeurs de l’américanisme, tandis que les passagers du Lusitania (10) représentaient la richesse et occupaient une haute position sociale — voilà la différence.
La préparation militaire, donc, ne fera que renforcer le pouvoir d’une minorité privilégiée et l’aidera à dominer, réduire en esclavage et écraser le mouvement ouvrier. Samuel Gompers le sait très bien et, s’il se joint aux cris de la clique militaire, il doit être condamné comme un traître au mouvement ouvrier.
Il en est de même pour toutes les autres institutions prétendument créées pour le bien du peuple et qui ont abouti au résultat inverse. Et il en sera de même pour la préparation militaire. L’Amérique prétend se préparer à la paix, mais en réalité la préparation militaire provoquera la guerre. Il en a toujours été ainsi au cours de l’histoire sanglante de l’humanité, et cela continuera jusqu’à ce que chaque nation refuse de combattre contre une autre nation, jusqu’à ce que les peuples du monde cessent de se préparer au massacre. La préparation militaire est comme la graine d’une plante vénéneuse : une fois plantée en terre, elle donnera des fruits empoisonnés. Les massacres en Europe sont le fruit de cette graine vénéneuse. Il faut absolument que les ouvriers américains s’en rendent compte avant qu’ils ne soient emportés par les discours chauvins dans la folie guerrière, folie toujours hantée par le spectre du danger et de l’invasion. Les ouvriers américains doivent savoir que se préparer à la paix signifie inciter à la guerre, laisser se déchaîner les furies de la mort sur terre et sur mer.
Les masses européennes qui se battent dans les tranchées et sur les champs de bataille ne sont pas motivées par un désir profond de faire la guerre ; ce qui les a poussées sur les champs de bataille, c’est la compétition impitoyable entre d’infimes minorités de profiteurs soucieux de développer les équipements militaires, des armées plus efficaces, des bateaux de guerre plus grands, des canons de plus longue portée. On ne peut construire une armée puis la ranger dans une boîte comme on le fait avec des soldats de plomb. Lorsqu’une armée est équipée jusqu’aux dents, avec des outils meurtriers sophistiqués, lorsqu’elle est soutenue par les intérêts d’une clique belliciste, la dynamique devient autonome. Nous devons donc examiner la nature du militarisme pour comprendre pourquoi la préparation militaire est un truisme.
Le militarisme détruit les éléments les plus sains et les plus productifs de chaque nation. Il gaspille la plus grande part du revenu national. L’État ne dépense presque rien pour l’enseignement, l’art, la littérature et la science en comparaison avec les sommes considérables qu’il consacre à l’armement en temps de paix. Et en temps de guerre tout le reste n’a aucune importance ; la vie stagne, tous les efforts sont bloqués ; la sueur et le sang des masses servent à nourrir le monstre insatiable du militarisme. Il devient alors de plus en plus arrogant, agressif, imbu de son importance. Pour rester en vie, le militarisme a constamment besoin d’énergie supplémentaire; c’est pourquoi il cherchera toujours un ennemi ou, s’il en manque, il en créera un artificiellement. Dans ses objectifs et ses méthodes civilisés, il est soutenu par l’État, protégé par les lois, entretenu par les parents et les enseignants, et glorifié par l’opinion publique. En d’autres termes, la fonction du militarisme est de tuer. Il ne peut vivre que grâce au meurtre.
Mais la préparation militaire conduit inévitablement à la guerre pour une autre raison, encore plus fondamentale. Elle encourage la création de groupes d’intérêts, qui travaillent consciemment et délibérément à augmenter la production d’armements et à entretenir une hystérie belliciste. Ce lobby inclut tous ceux qui sont engagés dans la fabrication et la vente de munitions et d’équipements militaires en vue d’accumuler gains et profits personnels. Prenons par exemple le cas de la famille Krupp, qui possède la plus grande usine de munitions du monde ; sa sinistre influence en Allemagne et dans beaucoup d’autres pays s’étend à la presse, aux écoles, aux Églises et aux hommes d’État chargés des plus hautes responsabilités. Peu avant la guerre, Karl Liebknecht, le seul homme politique courageux en Allemagne aujourd’hui, attira l’attention du Reichstag : la famille Krupp payait les services de fonctionnaires occupant des fonctions militaires très élevées, non seulement en Allemagne mais en France et dans d’autres pays. Partout ses émissaires s’activaient, et ils attisaient systématiquement les haines et les antagonismes nationaux. Liebknecht a ainsi démasqué un trust international spécialisé dans la fabrication d’armements. Ce trust se moque complètement du patriotisme, de l’amour du peuple, mais utilise ces deux sentiments pour inciter à la guerre et empocher des millions de profits dans le cadre de ce terrible marché.
Il n’est pas du tout impossible que les historiens de la guerre actuelle découvrent un jour que ce trust international du meurtre est à l’origine du conflit mondial en cours. Mais faut-il toujours que chaque génération traverse des océans de sang et édifie des montagnes de cadavres pour que la génération suivante en tire quelques leçons? Ne pouvons-nous pas, dès aujourd’hui, en profiter pour dévoiler la cause qui a conduit à la guerre européenne? C’est la préparation militaire qui est la cause de la guerre, au terme d’une préparation approfondie et efficace de la part de l’Allemagne et d’autres pays qui ont cherché à renforcer leurs armées et à en tirer des profits matériels ? La préparation militaire en Amérique doit conduire et conduira au même résultat, à la même barbarie, au même sacrifice absurde de la vie. Si l’Amérique emprunte ce chemin, cela ne profitera-t-il pas uniquement aux Krupp américains, aux cliques militaires américaines ? Cela semble vraisemblable lorsque l’on entend les cris chauvins de la presse, les tirades tonitruantes de Roosevelt, le baratin sentimental de notre universitaire-président.
Raison de plus, pour ceux qui aiment encore la liberté et l’humanité, de protester contre ce crime gigantesque, contre les atrocités qui se préparent aujourd’hui et sont imposées au peuple américain. Il ne suffit pas de se prétendre neutre ; une neutralité qui verse des larmes de crocodile d’un œil et garde l’autre œil rivé sur les profits qu’il tirera des fournitures militaires et des emprunts de guerre, une telle neutralité est une escroquerie, elle ne sert qu’à couvrir d’un manteau hypocrite les crimes des autres pays. Il ne suffit pas de se joindre aux pacifistes bourgeois, qui proclament la paix entre les nations tout en contribuant à perpétuer la guerre entre les classes, guerre qui, en réalité, sous-tend toutes les autres guerres.
C’est sur cette guerre des classes que nous devons nous concentrer. Nous devons dénoncer les fausses valeurs, les institutions malfaisantes et toutes les atrocités commises par la société bourgeoise. Ceux qui sont conscients de la nécessité vitale de participer à de grandes luttes doivent s’opposer à la préparation militaire imposée par l’État et le capitalisme pour la destruction des masses. Ils doivent inciter les masses à renverser à la fois le capitalisme et l’État. Une préparation syndicale et sociale, voilà ce dont les travailleurs ont besoin. Cela seul mène à la révolution de la base contre la destruction de masse planifiée par les élites. Cela seul renforce le véritable internationalisme du mouvement ouvrier contre les empereurs, les rois, les diplomates, les cliques et bureaucraties militaires. Seule cette préparation donnera au peuple le moyen de sortir les enfants des taudis, des ateliers insalubres et des filatures de coton. Seule cette préparation leur permettra d’inculquer à la nouvelle génération un idéal de fraternité, de leur apprendre à jouer, à chanter et à apprécier la beauté, à élever des garçons et des filles qui deviendront des adultes libres — pas des automates. Seule cette préparation permettra aux femmes d’être les vraies mères de l’humanité, aux hommes et aux femmes de se montrer créatifs pour la race humaine et non de devenir des soldats qui la détruisent. Seule cette préparation conduira à la liberté économique et sociale, et en mettre un terme à toutes les guerres, tous les crimes et toutes les injustices.
Emma Goldman
Notes du traducteur1. Ligues navales (ou Navy League).Fondée en 1902, avec les encouragements du président Theodore Roosevelt, la Navy League existe toujours et compte actuellement 75000 membres. Le rôle de cette association de bons patriotes est «d’éduquer»leurs concitoyens et de «soutenir le personnel de la Marine»,qui regroupe aussi le corps des Marines, les Gardes-côtes et la marine marchande.
2. Société pour l’américanisation: association de bénévoles (ou programme financé par le gouvernement fédéral) enseignant les «valeurs fondamentales»de l’Amérique aux immigrés désirant obtenir la nationalité américaine. Cours d’anglais, d’histoire du pays et de ses institutions, mais aussi cours de cuisine, conseil pour l’éducation des enfants, etc. Ce mouvement assez puissant avant et pendant la Première Guerre mondiale ne résista pas aux lois limitant l’immigration et à la montée de la xénophobie au début des années 1920.
3. Thomas Woodrow Wilson (1856-1924). Avocat, professeur de science politique, gouverneur du New Jersey en 1911, président (démocrate) élu en 1912 et réélu en 1916. En partie à l’origine de la Société des Nations (l’ancêtre de l’ONU actuel) dont il imposa la création après la Première Guerre mondiale en menaçant de conclure une paix séparée avec l’Allemagne. Comme quoi, les problèmes entre la «vieille Europe»et les Etats-Unis ne datent pas d’hier. Il est cocasse que, dans les dictionnaires et les livres d’histoire, Wilson soit toujours présenté comme un grand «anticolonialiste»: en effet, il envoya l’armée américaine à trois reprises contre les peuples haïtien, dominicain et mexicain lorsqu’il était président des Etats-Unis.
4. Filles de la Révolution Américaine: association patriotique et snob créée en 1891. Réservée aux descendants des soldats ou des civils ayant participé à la lutte pour l’indépendance américaine. Dans les années 1980, cette organisation regroupait encore 200 000 membres.
5. Henry David Thoreau (1817-1862). Écrivain qui, au nom de l’individualisme, s’opposait à toute contrainte abusive de la communauté. Il passa une nuit en prison pour avoir refusé de payer ses impôts car il s’opposait à la guerre contre le Mexique Considéré comme un des précurseurs de la non-violence par Gandhi et Luther King, il défendit le raid de John Brown et ses partisans contre l’arsenal de Harpers Ferry en vue de distribuer des armes aux esclaves noirs. Penseur inclassable, ses textes peuvent être utilisés aussi bien par les écologistes, les milices patriotiques d’extrême droite ou les anarchistes qui oublient qu’il écrivit un jour: «Néanmoins, pour m’exprimer de façon concrète, en citoyen et non à la façon de ceux qui se proclament hostiles à toute forme de gouvernement, je ne réclame pas sur-le-champ sa disparition mais son amélioration immédiate. » (N.d.T)
6. Treitschke (1834-1896). Historien et écrivain politique allemand réactionnaire. Député au Reichstag. Partisan de l’unité allemande sous la coupe de la Prusse, il considérait l’Allemagne comme la véritable héritière du Saint Empire Romain germanique et pensait que son pays devait devenir une grande puissance impérialiste dotée d’un Etat fort, dirigé par une élite qui ne soit pas paralysée par un Parlement pusillanime.
7. Bernhardi, Friedrich von (1849-1930). Général allemand et auteur de deux ouvrages aux titres prophétiques: L’Allemagne et la prochaine guerre(1912) et Notre avenir(1913).
8. Samuel Gompers (1850-1924). A l’origine de l’American Federation of Labor,syndicat fondé sur les métiers et qui s’adresse aux ouvriers qualifiés. Prônait la collaboration avec le patronat en vue d’obtenir de «bons»contrats collectifs. Soutint Wilson pendant la Première Guerre mondiale.
9. Le 20 avril 1914, 20 hommes, femmes et enfants furent assassinés à Ludlow, Colorado. Les mineurs de cet Etat et d’autres États de l’Ouest essayaient d’adhérer à l’UMWA (syndicat des mineurs) depuis plusieurs années. En grève, ils furent expulsés des maisons qu’ils louaient à la société minière. Les mineurs en lutte et leurs familles dormaient donc sous des tentes plantées sur un terrain communal. Un groupe formé de miliciens, de gardiens de la société minière et d’hommes de main engagés au titre de détectives privés et de briseurs de grève jetèrent du kérosène sur les tentes, y mirent le feu et tirèrent sur ceux qui s’échappaient en se servant d’une auto-mitrailleuse blindée. Le jour du massacre, à 10 heures du matin, les mineurs célébraient la Pâques orthodoxe — raison pour laquelle Emma Goldman fait allusion au «bon accueil»que reçoivent les immigrés (sans doute grecs, dans ce cas) en Amérique. Aucun des responsables du massacre ne fut jamais condamné, mais par contre de nombreux mineurs et militants syndicaux furent emprisonnés et licenciés.
10. Lusitania : paquebot coulé par les Allemands. 1100 personnes périrent dont 128 Américains mais Wilson ne déclara pas pour autant la guerre à l’Allemagne.
Le Monde Libertaire - Septembre 1964
Maurice Laisant
LES ANARCHISTES ET L'INTERNATIONALE
DURANT LA GUERRE DE 1914
Peut-on examiner le comportement d'un groupe d'hommes, dans un temps donné, sans faire l'étude générale des événements et du comportement de tous. Il apparaît indispensable de rappeler rapidement le climat qui présida à la déclaration de guerre de 1914.
Aspect politiqueEn Autriche-Hongrie (pays artificiel composé de deux ethnies) un impérialisme autocratique et belliqueux règne en la personne de François-Joseph qui rêve d'hégémonie et s'est déjà annexé la Bosnie et l'Herzegovine. En Serbie, composée de Slaves, l'opposition à la dictature autrichienne devait se concrétiser par l'attentat de Sarajevo dont on tirera prétexte pour le déclenchement de la guerre mondiale. En Russie, où un régime anachronique règne encore en contradiction avec un mouvement ouvert aux idées nouvelles (la révolution de 1905 a ébranlé à jamais le tsarisme), on s'émeut du développement industriel de l'Allemagne et l'on veut s'opposer à une expansion possible du pangermanisme. En Allemagne, le gouvernement se grise de la puissance qui s'étend aussi bien dans le domaine militaire, où l'on entretient à grands frais une armée puissante, que dans le domaine industriel et commercial. L'Angleterre ne saurait voir d'un bon œil cette puissance nouvelle qui risque de la concurrencer, sinon de l'éclipser, sur le marché mondial. En France, le mouvement social se développe dangereusement pour le pouvoir dans le même temps où la réaction et le bellicisme accèdent à la présidence de la république en la personne de Raymond Poincaré, l'homme de la revanche.Telle était en gros la situation.
Mais sans doute un autre facteur que les rivalités politiques, économiques et militaires concourait à ouvrir les hostilités et à en préparer dans l'ombre le déclenchement, ainsi que s'y sont employés les politiciens de tous pays.
L'Internationalisme Ce danger pour les gouvernants, danger qu'il fallait anéantir et noyer dans la guerre, c'est cet éveil à la conscience de tous les travailleurs, cette dénonciation des idoles patries, et la tenue de nombreux congrès internationaux où, par dessus les frontières, ils s'emploient à conjuguer leurs efforts. Assez timides et réformistes à leur début, ces congrès vont se montrer de plus en plus catégoriques, ne se contentant plus d'appeler l'attention sur le sort des travailleurs, mais dénonçant les causes et envisageant l'avènement d'un monde sans classe.D'une part, les socialistes divisés en allemanistes, guesdistes, blanquistes, broussistes ne se grouperont que tardivement en un parti unique toujours tiraillé entre les réformistes et les révolutionnaires. D'autre part, et combien plus solides, les syndicalistes vont jeter les bases d'une future structure sociale.
Faits à signaler, alors que dans presque tous les pays, les seconds n'ont qu'un rôle revendicatif et s'alignent pratiquement sur les premiers, en France la CGT conserve une totale autonomie et se refuse à limiter son rôle à des revendications pécuniaires et à laisser aux politiques la résolution des problèmes sociaux. Face à celui de la guerre dont divers incidents annoncent la menace, les uns comme les autres préconisent le boycott de la tuerie par la grève générale, la paralysie du pouvoir dans chaque état, la prise des organismes centraux : chemins de fer, PTT, ministères, etc.
La grande faillite Tels étaient encore les mots d'ordre du parti socialiste et de la CGT à la veille de la guerre. Le congrès de celui-là, tenu les 14, 15 et 16 juillet 1914 concluait ainsi ses débats : Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernants le recours à l'arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés ainsi que l'agitation et l'action populaires sous les formes les plus actives.Deux jours avant la guerre, syndicalistes et socialistes s'élevaient encore contre la possibilité d'une pareille monstruosité. Et brusquement, sans transition, peur ou ambition, les leaders démissionnaient. Le programme qui consistait à sauter dans les ministères est à moitié réalisé on le sait bien, mais ce n'est plus pour paralyser le pays, couper les communications, rendre l'état impuissant à réaliser son mauvais coup, mais simplement pour y trouver un fauteuil doré à la taille d'un Guesde, d'un Sembat ou d'un Jouhaux. Certes, quelques-uns sauveront l'honneur, mais pour un Merrheim ou un Monatte en France, un Liebknecht ou une Rosa Luxembourg en Allemagne, un Douchan Popovitch ou un Laptchevitch en Serbie, combien de Vandervelde, de Renaudel, d'Albert Thomas, de Compene Morel ou de Marcel Cachin ?
Les anarchistes Dans cette débâcle générale quel est le rôle des anarchistes ? Le désarroi qui a frappé tous les hommes a-t-il épargné les anarchistes ? Il serait vain et faux de prétendre qu'ils y aient tous échappé.Nous ne sommes pas des surhommes et si nous avons le privilège de raisonner plus sainement que le commun de nos semblables, ce n'est pas en raison d'une supériorité particulière, mais simplement parce que affranchis des préjugés religieux et politiques, nous n'avons pas le souci de nous aligner sur les uns ou les autres et de justifier ceux-ci ou ceux-là.
À cet égard les anarchistes se devaient de refuser les prétextes par lesquels on prétendait faire accepter la guerre. Tous nos théoriciens en avait démonté et démontré le mécanisme, ils avaient crevé le paravent des guerres défensives ou de droit pour démasquer les intérêts et les ambitions qu'elles camouflent ; ils avaient rappelé que les travailleurs, n'ayant pas de patrie, n'en ont pas à défendre ; ils avaient prôné l'internationalisme et la solidarité ouvrière face aux aventures sordides et criminelles où les généraux et les chefs d'état entraînent les peuples. Sans attache d'aucune sorte, plus et mieux que les socialistes (empêtrés dans les compromissions parlementaires), plus et mieux que les syndicalistes dont ils étaient le ferment le plus sûr, les anarchistes se devaient d'être les irréductibles ennemis de toutes guerres.
Deux questions se posent : Que pouvaient-ils faire ? Qu'ont-ils fait ?
Que pouvaient-ils faire ? Ramenés à leurs seules forces, après la trahison des leaders syndicaux, l'abandon des socialistes, qui pouvaient leur apporter l'appoint d'un mouvement parallèle, ils ne pouvaient prétendre à une action d'envergure capable de contrecarrer l'immonde fléau. Qu'ont-ils fait ? Ici il est bon de reprendre l'histoire généreuse sur la publicité faite aux quelques théoriciens qui ont cédé au vent de folie, autant qu'avare de commentaires sur la dénonciation des responsabilités de la guerre et l'appel pour faire cesser le carnage, suivi par le plus grand nombre de nos militants. Ne sont-ce pas les nôtres qui forment la plus large proportion des réfractaires, des déserteurs et des insoumis ? Sans doute exista-t-il au début de 1916 le trop fameux manifeste (revêtu de 15 signatures, le nom d'une ville ayant été pris pour celui d'un camarade), mais si ce libelle qui avait vu le jour sur l'instigation de Jean Grave, repoussait l'éventualité d'une paix prochaine, n'oublions pas qu'il faisait réponse à la déclaration des internationalistes réfugiés à Londres et qui maintenait la position anarchiste de toujours. Rappelons aussi qu'une nouvelle déclaration de ces mêmes internationalistes vint réfuter comme il convenait les arguments du manifeste des Seize.
Sébastien Faure En France, Sébastien Faure (qui a refusé de joindre sa signature à celles de ses compagnons d'hier, dont les positions oscillent avec la guerre) rédige avec les militants restés antimilitaristes un contre-manifeste, que la censure blanchira avec le même zèle que la presse en a mis à donner une place d'honneur au manifeste. Rappelons certains de ces termes : Aux conférences internationales des dirigeants qui disposent à leur fantaisie des peuples comme de dociles troupeaux, nous pensons qu'on doit opposer une conférence internationale des travailleurs du monde entier. Déjà en septembre 1915, s'esquissa, à Zimmerwald, une première tentative en ce sens, et nous applaudîmes en son temps à ce premier effort. Mais ce n'était encore là qu'une ébauche. Cet effort sera renouvelé et il doit atteindre l'ampleur que comporte la gravité des circonstances. Les organisations des travailleurs de tous les pays doivent dès aujourd'hui se hâter de constituer un congrès mondial du prolétariat dont l'œuvre sera tout d'abord d'exiger la cessation des hostilités et le désarmement immédiat et définitif des nations. Une vingtaine de signatures (surtout de syndicalistes, mais aussi du peintre Signac) accompagnait celle de Sébastien Faure.Quelques mois plus tôt, il avait édité et diffusé un tract faisant écho à Liebknecht, dont il approuvait totalement la position et le courage (la place nous manque ici pour parler de la conférence de Zimmerwald qui sauva l'honneur de l'internationalisme [1]). Vers la Paix. Appel aux socialistes, syndicalistes, révolutionnaires et anarchistes. Il disait notamment : S'il n'a pas été en notre pouvoir d'empêcher la calamité, et ce sera le regret et la honte de notre génération, ah ! puissions-nous du moins en arrêter au plus tôt les suites désastreuses, et ce sera notre joie et notre réhabilitation ! [...] Encore une fois le devoir est là : impérieux, indiscutable, sacré ! [...] Plus que jamais ennemi de la guerre, plus que jamais attaché à la paix, je ne puis servir la cause à laquelle j'ai voué ma vie qu'en tentant d'abréger la guerre et de hâter la paix. Je m'y décide [...] Quels que soient les risques à courir, j'aime mieux les affronter que de renier tout mon passé ma seule fierté et ma seule richesse et de traîner une vieillesse impuissante et déshonorée.
Ce tract qui devait connaître un succès assez remarquable fut diffusé jusque sur le front. C'est alors que Malvy fit convoquer Sébastien Faure et lui déclara que ceux qui dans les tranchées le lisaient et le faisaient circuler devaient être envoyés dans les missions d'où l'on ne revient pas. Il donna sa parole qu'une telle mesure ne serait pas appliquée si en retour notre camarade interrompait sa campagne anti-guerrière. Notre vieux compagnon ne voulant pas engager d'autres que lui-même dans le danger (et là ce danger était la mort) se vit contraint de céder à la demande du ministre. Cependant s'il cesse la lutte clandestine des tracts (qui échappaient au contrôle de la censure), il animera un organe pacifiste : Ce qu'il faut dire où de rares vérités se feront jour en dépit des ciseaux d'Anastasie. De plus, en pleine guerre, il continuera à faire entendre sa voix. (Rappelons le meeting du 23 septembre 1917, interdit par la police, et maintenu par les syndicats des terrassiers, du bâtiment et des charpentiers).
Le Libertaire
D'autre par, Le Libertaire poursuit une vie sporadique et clandestine sous l'impulsion de quelques camarades dont Pierre Martin, Louis Lecoin et Le Meillour. Rappelons que Louis Lecoin a passé la plus large partie de la guerre en prison pour son action antimilitariste. De leur côté, les camarades individualistes sont unanimes à condamner la guerre : Han Ryner, Armand, Mauricius garderont la tête froide. De même, les néo-malthusiens avec Devaldès et Eugène Humbert. Rappelons ce passage prophétique d'une lettre de Han Ryner datée du 19 août 1914 : L'Allemagne sera vaincue à moins queÿ Mais éviter la défaite ce n'est éviter que des ennuis. Le malheur à éviter c'était la guerre. Et j'ai bien peur que, là Guillaume ne soit pas le seul coupable.Publiquement, sous le couvert littéraire et historique, il condamnera et la guerre et ceux qui la fomentent, notamment le dimanche 20 mai 1917 où il traitait du sujet : la gloire littéraire et la gloire militaire. Également il mènera campagne pour les camarades emprisonnés : affaire Gaston Rolland, affaire Émile Armand. Ce dernier lancera un tract non signé et naturellement clandestin (dont la longueur ne nous permet pas la reproduction) et qui le montre fidèle à son idéal passé. De tout ce qui précède nous pouvons conclure que les anarchistes, dans leur grande majorité, sont demeurés antimilitaristes durant la tourmente. Pour ceux qui se sont laissé bousculer par les événements, il importe de les distinguer des socialistes. Si leur position fut une erreur. Et quelle erreur ! elle ne fut jamais un calcul ou une trahison. À aucun d'eux, elle n'apportera une prébende, un privilège, un poste honorifique. Tandis que les ministres socialistes se pavanaient, trônaient et se compromettaient avec la réaction, le libertaire Malato (logique avec lui-même) s'engageait alors qu'il en avait passé l'âge.
Mais la réflexion qui s'impose à l'esprit est celle-ci : Si les anarchistes, dans leur ensemble, n'ont pas cédé à la panique générale, ils le doivent à l'individualisme qui fait le fond de leur idéologie à quelque tendance qu'ils appartiennent. Considérant l'individu comme la cellule initiale de toute collectivité, ils font passer toute question par le jugement de l'individu. N'ayant pas d'idoles, comme la cellule initiale, ne suivant pas de meneurs, ils conservent en toute circonstance, l'esprit critique qui fait défaut à ceux qui n'ont d'autres opinions que celles de leurs maîtres à penser. Se référant en dernier ressort à leur propre conscience, on ne les verra pas agir aveuglément selon les ordres (ou même les indications) de leaders, d'oracles ou de chefs de file.
Cette conception, ce respect de l'homme (et en premier lieu cette considération que l'homme a de lui-même), cette philosophie qui nous a écartés de tant de dangers est à la fois notre fierté et notre espérance.
Maurice Laisant
(1) La place nous manque ici pour parler de la conférence de Zimmerwald qui sauva l'honneur de l'internationalisme.
Le Manifeste des Seize
(28 février 1916)De divers côtés, des voix s'élèvent pour demander la paix immédiate. Assez de sang versé, assez de destruction, dit-on, il est temps d'en finir d'une façon ou d'une autre. Plus que personne et depuis bien longtemps, nous avons été dans nos journaux, contre toute guerre d'agression entre les peuples et contre le militarisme, de quelque casque impérial ou républicain qu'il s'affuble. Aussi serions-nous enchantés de voir les conditions de paix discutées si cela se pouvait par les travailleurs européens, réunis en un congrès international. D'autant plus que le peuple allemand s'est laissé tromper en août 1914, et s'il a cru réellement qu'on se mobilisait pour la défense de son territoire, il a eu le temps de s'apercevoir qu'on l'avait trompé pour le lancer dans une guerre de conquêtes.En effet, les travailleurs allemands, du moins dans leurs groupements, plus ou moins avancés, doivent comprendre maintenant que les plans d'invasion de la France, de la Belgique, de la Russie avaient été préparés de longue date et que, si cette guerre n'a pas éclaté en 1875, en 1886, en 1911 ou en 1913, c'est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un aspect aussi favorable et que les préparatifs militaires n'étaient pas assez complets pour promettre la victoire à l'Allemagne (lignes stratégiques à compléter, canal de Kiel à élargir, les grands canons de siège à perfectionner). Et maintenant, après vingt mois de guerre et de pertes effroyables, ils devraient bien s'apercevoir que les conquêtes faites par l'armée allemande ne pourront être maintenues. D'autant plus qu'il faudra reconnaître ce principe (déjà reconnu par la France en 1859, après la défaite de l'Autriche) que c'est la population de chaque territoire qui doit exprimer si elle consent ou non à être annexée.
Si les travailleurs allemands commencent à comprendre la situation comme nous la comprenons, et comme la comprend déjà une faible minorité de leurs social-démocrates et s'il peuvent se faire écouter par leurs gouvernants il pourrait y avoir un terrain d'entente pour un commencement de discussion concernant la paix. Mais alors il devraient déclarer qu'ils se refusent absolument à faire des annexions, ou à les approuver ; qu'ils renoncent à la prétention de prélever des "contributions" sur les nations envahies, qu'ils reconnaissent le devoir de l'état allemand de réparer, autant que possible les dégâts matériels causés par les envahisseurs chez leurs voisins, et qu'ils ne prétendent pas leur imposer des conditions de sujétion économique, sous le nom de traités commerciaux. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu'à présent, des symptômes de réveil, dans ce sens, du peuple allemand.
On a parlé de la conférence de Zimmerwald, mais il a manqué à cette conférence l'essentiel : la représentation des travailleurs allemands. On a aussi fait beaucoup de cas de quelques rixes qui ont eu lieu en Allemagne, à la suite de la cherté des vivres. Mais on oublie que de pareilles rixes ont toujours eu lieu pendant les grandes guerres, sans en influencer la durée. Aussi, toutes les dispositions prises, en ce moment, par le gouvernement allemand, prouvent-elles qu'il se prépare à de nouvelles agressions au retour du printemps. Mais comme il sait aussi qu'au printemps les Alliés lui opposeront de nouvelles armées, équipées d'un nouvel outillage, et d'une artillerie bien plus puissante qu'auparavant, il travaille aussi à semer la discorde au sein des populations alliées. Et il emploie, dans ce but un moyen aussi vieux que la guerre elle-même : celui de répandre le bruit d'une paix prochaine, à laquelle il n'y aurait, chez les adversaires, que les militaires et les fournisseurs des armées pour s'y opposer. C'est à quoi s'est appliqué Bülow, avec ses secrétaires, pendant son dernier séjour en Suisse.
Mais à quelles conditions suggère-t-il de conclure la paix ?
La Neue Zuercher Zeitung croit savoir et le journal officiel, la Nord-deutsche Zeitungne la contredit pas que la plupart de la Belgique serait évacuée, mais à la condition de donner des gages de ne pas répéter ce qu'elle a fait en août 1914, lorsqu'elle s'opposa au passage des troupes allemandes. Quels seraient ces gages ? Les mines de charbon belges ? Le Congo ? On ne le dit pas. Mais on demande déjà une forte contribution annuelle. Le territoire conquis en France serait restitué, ainsi que la partie de la Lorraine où on parle français. Mais en échange, la France transférerait à l'état allemand tous les emprunts russes, dont la valeur se monte à dix-huit milliards. Autrement dit, une contribution de dix-huit milliards qu'auraient à rembourser les travailleurs agricoles et industriels français, puisque ce sont eux qui paient les impôts. Dix-huit milliards pour racheter dix départements, que, par leur travail, ils avaient rendus si riches et si opulents, et qu'on leur rendra ruinés et dévastésÿ
Quant à savoir ce que l'on pense en Allemagne des conditions de la paix, un fait est certain : la presse bourgeoise prépare la nation à l'idée de l'annexion pure et simple de la Belgique et des départements du nord de la France. Et, il n'y a pas, en Allemagne, de force capable de s'y opposer. Les travailleurs qui auraient dû élever leur voix contre les conquêtes, ne le font pas. Les ouvriers syndiqués se laissent entraîner par la fièvre impérialiste, et le parti social-démocrate, trop faible pour influencer les décisions du gouvernement concernant la paix Bmême s'il représentait une masse compacteB se trouve divisé, sur cette question, en deux partis hostiles, et la majorité du parti marche avec le gouvernement. L'empire allemand, sachant que ses armées sont, depuis dix-huit mois, à 90 km de Paris, et soutenu par le peuple allemand dans ses rêves de conquêtes nouvelles, ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des conquêtes déjà faites. Il se croit capable de dicter des conditions de paix qui lui permettraient d'employer les nouveaux milliards de contribution à de nouveaux armements, afin d'attaquer la France quand bon lui semblera, lui enlever ses colonies, ainsi que d'autres provinces, et de ne plus avoir à craindre sa résistance.
Parler de paix en se moment, c'est faire précisément le jeu du parti ministériel allemand, de Bülow et de ses agents. Pour notre part, nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades, concernant les dispositions pacifiques de ceux qui dirigent les destinées de l'Allemagne. Nous préférons regarder le danger en face et chercher ce qu'il y a à faire pour y parer. Ignorer ce danger serait l'augmenter.
En notre profonde conscience, l'agression allemande était une menace Bmise à exécutionB non seulement contre nos espoirs d'émancipation mais contre toute l'évolution humaine. C'est pourquoi nous, anarchistes, nous, antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n'avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d'insister que nous aurions préféré voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n'y avait qu'à subir ce qui ne pouvait être changé. Et avec ceux qui luttent nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d'instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n'oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l'union des peuples, la disparition des frontières. Et c'est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple allemand, que nous pensons qu'il faut résister à un agresseur qui représente l'anéantissement de tous nos espoirs d'affranchissement.
Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de l'Europe un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l'erreur la plus désastreuse que l'on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c'est préparer la voie à la population allemande restée saine et lui donner les moyens de se débarrasser de ce parti. Que nos camarades allemands comprennent que c'est la seul issue avantageuse aux deux côtés et nous sommes prêts à collaborer avec eux.
28 février 1916
Pressés par les événements de publier cette déclaration, lorsqu'elle fut communiquée à la presse française et étrangère, quinze camarades seulement, dont les noms suivent, en avaient approuvé le texte : Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Pierre Kropotkine, A. Laisant. F. Le Lève (Lorient), Charles Malato, Jules Moineau (Liège), A. Orfila, Hussein Dey (Algérie), M. Pierrot, Paul Reclus, Richard (Algérie), Tchikawa (Japon), W. Tcherkesoff.
La déclaration Anarchiste de Londres
(Avril 1916)
RÉPONSE DU GROUPE ANARCHISTE INTERNATIONAL DE LONDRES
AU MANIFESTE DES SEIZEVoici bientôt deux ans que s'est abattu sur l'Europe le plus terrible fléau qu'ai enregistré l'histoire, sans qu'aucune action efficace soit venue entraver sa marche. Oublieux des déclarations de naguère, la plupart des chefs des partis les plus avancés, y compris la plupart des dirigeants des organisations ouvrières les uns par lâcheté, les autres par manque de conviction, d'autres encore par intérêt se sont laissés absorber par la propagande patriotique, militariste et guerriste, qui, dans chaque nation belligérante, s'est développée avec une intensité que suffisent à expliquer la situation et la nature de la période que nous traversons.Quant au peuple, dans sa grande masse, dont la mentalité est faite par l'école, l'église, le régiment, la presse, c'est-à-dire ignorant et crédule, dépourvu d'initiative, dressé à l'obéissance et résigné à subir la volonté des maîtres qu'il se donne, depuis celle du législateur, jusqu'à celle du secrétaire de syndicat, il a, sous la poussée des bergers d'en haut et d'en bas réconciliés dans la plus sinistre des besognes, marché sans rébellion à l'abattoir, entraînant par la force de son inertie même les meilleurs parmi lui, qui n'évitaient la mort au poteau d'exécution qu'en risquant la mort sur le champ de carnage.
Toutefois, dès les premiers jours, dès avant la déclaration de guerre même, les anarchistes de tous les pays, belligérants ou neutres, sauf quelques rares exceptions, en nombre si infime, qu'on pouvait les considérer comme négligeables, prenaient nettement le parti contre la guerre. Dès le début, certains des nôtres, héros et martyrs qu'on connaîtra plus tard, ont choisi d'être fusillés, plutôt que de participer à la tuerie ; d'autres expient dans les geôles impérialistes ou républicaines, le crime d'avoir protesté et tenté d'éveiller l'esprit du peuple.
Avant la fin de l'année 1914, les anarchistes lançaient un manifeste qui avait recueilli l'adhésion de camarades du monde entier, et que reproduisirent nos organes dans les pays où ils existaient encore. Ce manifeste montrait que la responsabilité de l'actuelle tragédie incombait à tous les gouvernants sans exception et aux grands capitalistes, dont ils sont les mandataires, et que l'organisation capitaliste et la base autoritaire de la société sont les causes déterminantes de toute guerre. Et il venait dissiper l'équivoque créée par l'attitude de ces quelques "anarchistes guerristes", plus bruyants que nombreux, d'autant plus bruyants que, servant la cause du plus fort, leur ennemi d'hier, notre ennemi de toujours, l'état, il leur était permis, à eux seuls, de s'exprimer ouvertement, librement.
Des mois passèrent, une année et demi s'écoula et ces renégats continuaient paisiblement, loin des tranchées, à exciter au meurtre stupide et répugnant, lorsque, le mois dernier, un mouvement en faveur de la paix commençant à se préciser, les plus notoires d'entre eux, jugèrent devoir accomplir un acte retentissant, à la fois dans le dessein de contrecarrer cette tendance à imposer aux gouvernants la cessation des hostilités, et pour que l'on pût croire, et faire croire, que les anarchistes s'étaient ralliés à l'idée et au fait de la guerre.
Nous voulons parler de cette déclaration publiée à Paris, dans La Bataille du 14 mars signée de Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Hussein Dey, Pierre Kropotkine, A. Laisant, F. Leve Charles Malato, Jules Moineau, A. Orfila, M. Pierrot, Paul Reclus, Richard, S. Shikawa, M. Tcherkesoff, et à laquelle a applaudi naturellement la presse réactionnaire.
Il nous serait facile d'ironiser à propos de ces camarades d'hier, voire de nous indigner du rôle joué par eux, que l'âge ou leur situation particulière, ou encore leur résidence, met à l'abri du fléau et qui, cependant, avec une inconscience ou une cruauté que même certains conservateurs de l'ordre social actuel n'ont pas, osent écrire, alors que de tous côtés se sent la lassitude et pointe l'aspiration vers la paix, osent écrire disons-nous, que parler de paix à l'heure présente, serai l'erreur la plus désastreuse que l'on puisse commettre et qui tranchent : Avec ceux qui luttent, nous estimons qu'il ne peut être question de paix. Or nous savons, et ils n'ignorent pas non plus, ce que pensent ceux qui luttent. Nous savons ce que désirent ceux qui vont mourir pour mieux dire ; tout en ne nous dissimulant pas que les causes qui engendrent leur faiblesse, les entraîneront peut-être à mourir sans qu'ils aient tenté le geste qui les sauverait. Nous, nous laissons ces camarades d'hier à leurs nouvelles amours.
Mais ce que nous voulons, ce à quoi nous tenons essentiellement, c'est protester contre la tentative qu'ils font, d'englober, dans l'orbite de leurs pauvres spéculations néo-étatistes, le mouvement anarchiste mondial et la philosophie anarchiste elle-même ; c'est protester contre leur essai de solidariser avec leur geste, aux yeux du public non éclairé, l'ensemble des anarchistes restés fidèles à un passé qu'ils n'ont aucune raison de renier, et qui croient, plus que jamais, à la vérité de leurs idées.
Les anarchistes n'ont pas de leaders, c'est-à-dire pas de meneurs. Au surplus, ce que nous venons affirmer ici, ce n'est pas seulement que ces seize signatures sont l'exception et que nous sommes le nombre, ce qui n'a qu'une importance relative, mais que leur geste et leurs affirmations ne peuvent en rien se rattacher à notre doctrine dont ils sont, au contraire, la négation absolue.
Ce n'est pas ici le lieux de détailler, phrase par phrase, cette déclaration, pour analyser et critiquer chacune de ses affirmations. D'ailleurs elle est connue. Qu'y trouve-t-on ? Toutes les niaiseries nationalistes que nous lisons, depuis près de deux années, dans une presse prostituée, toutes les naïvetés patriotiques dont ils se gaussaient jadis, tous les clichés de politique extérieure avec lesquels les gouvernements endorment les peuples. Les voilà dénonçant un impérialisme qu'ils ne découvrent maintenant que chez leurs adversaires. Comme s'ils étaient dans le secret des ministères, des chancelleries et des états-majors, ils jonglent avec les chiffres d'indemnités, évaluent les forces militaires et refont, eux aussi, ces ex-contempteurs de l'idée de patrie, la carte du monde sur la base du droit des peuples et du principe des nationalités. Puis, ayant jugé dangereux de parler de paix, tant qu'on n'a pas, pour employer la formule d'usage, écrasé le seul militarisme prussien, ils préfèrent regarder le danger en face, loin des balles. Si nous considérons synthétiquement, plutôt, les idées qu'exprime leur déclaration, nous constatons qu'il n'y a aucune différence entre la thèse qui y est soutenue et le thème habituel des partis d'autorité groupés, dans chaque nation belligérante, en Union sacrée. Eux aussi, ces anarchistes repentis, sont entrés dans l'Union sacrée pour la défense des fameuses libertés acquises, et ils ne trouvent rien de mieux, pour sauvegarder cette prétendue liberté des peuples, dont ils se font les champions que d'obliger l'individu à se faire assassin et à se faire assassiner pour le compte et au bénéfice de l'état. En réalité, cette déclaration n'est pas l'œuvre d'anarchistes. Elle fut écrite par des étatistes qui s'ignorent, mais par des étatistes. Et rien par cette œuvre inutilement opportuniste, ne différencie plus ces ex-camarades des politiciens, des moralistes et des philosophes de gouvernement, à la lutte contre lesquels ils avaient voué leur vie.
Collaborer avec un état, avec un gouvernement, dans sa lutte, fut-elle même dépourvue de violence sanguinaire, contre un autre état, contre un autre gouvernement, choisir entre deux modes d'esclavage, qui ne sont que superficiellement différents, cette différence superficielle étant le résultat de l'adaptation des moyens de gouvernement à l'état d'évolution auquel est parvenu le peuple qui y est soumis, voilà, certes, qui n'est pas anarchiste. À plus forte raison, lorsque cette lutte revêt l'aspect particulièrement ignoble de la guerre. Ce qui a toujours différencié l'anarchiste des autres éléments sociaux dispersés dans les divers partis politiques, dans les diverses écoles philosophiques ou sociologiques, c'est la répudiation de l'état, faisceau de tous les instruments de domination, centre de toute tyrannie ; l'état qui est, par sa destination l'ennemi de l'individu, pour le triomphe de qui l'anarchisme a toujours combattu, et dont il est fait si bon marché dans la période actuelle, par les défenseurs du droit également situés, ne l'oublions pas, de chaque côté de la frontière. En s'incorporant à lui, volontairement, les signataires de la déclaration ont, en même temps, renié l'anarchisme.
Nous autres, qui avons conscience d'être demeurés dans la ligne droit d'un anarchisme dont la vérité ne peut avoir changé du fait de cette guerre, guerre prévue depuis longtemps, et qui n'est que la manifestation suprême de ces maux que sont l'état et le capitalisme, nous tenons à nous désolidariser d'avec ces camarades qui ont abandonné leurs idées, nos idées, dans une circonstance où, plus que jamais, il était nécessaire de les proclamer haut et ferme.
Producteurs de la richesse sociale, prolétaires manuels et intellectuels, hommes de mentalité affranchis, nous sommes, de fait et de volonté, des sans patrie. D'ailleurs, patrie n'est que le nom poétique de l'état. N'ayant rien à défendre pas même des libertés acquises que ne saurait nous donner l'état, nous répudions l'hypocrite distinguo des guerres offensives et des guerres défensives. Nous ne connaissons que des guerres faites entre gouvernements, entre capitalistes, au prix de la vie, de la douleur et de la misère de leurs sujets. La guerre actuelle en est l'exemple frappant. Tant que les peuples ne voudront pas procéder à l'instauration d'une société libertaire et communiste, la paix ne sera que la trêve employée à préparer la guerre suivante, la guerre entre peuples étant en puissance dans les principes d'autorité et de propriété. Le seul moyen de mettre fin à la guerre, de prévenir toute guerre, c'est la révolution expropriatrice, la guerre sociale, la seule à laquelle nous puissions, anarchistes, donner notre vie. Et ce que n'ont pu dire les seize à la fin de leur déclaration, nous le crions : Vive l'Anarchie !
Le groupe anarchiste international de Londres (avril 1916)
L'Internationale Anarchiste et la guerre L'Europe en feu, une dizaine de millions d'hommes aux prises, dans la plus effroyable boucherie qu'ai jamais enregistrée l'histoire, des millions de femmes et d'enfants en larmes, la vie économique, intellectuelle et morale de sept grands peuples, brutalement suspendue, la menace, chaque jour plus grave, de complications nouvelles, tel est, depuis sept mois, le pénible, angoissant et odieux spectacle que nous offre le monde civilisé. Mais spectacle attendu, au moins par les anarchistes, car pour eux, il n'a jamais fait et il ne fait aucun doute les terribles événements d'aujourd'hui fortifient cette assurance que la guerre est en permanente gestation dans l'organisme social actuel et que le conflit armé restreint ou généralisé, colonial ou européen est la conséquence naturelle et l'aboutissement nécessaire et fatal d'un régime qui a pour base l'inégalité économique des citoyens, repose sur l'antagonisme sauvage des intérêts et place le monde du travail sous l'étroite et douloureuse dépendance d'une minorité de parasites, détenteurs à la fois du pouvoir politique et de la puissance économique.La guerre était inévitable ; d'où qu'elle vint, elle devait éclater. Ce n'est pas en vain que depuis un demi siècle, on prépare fiévreusement les plus formidables armements et que l'on accroît tous les jours davantage les budgets de la mort. À perfectionner constamment le matériel de guerre, à tendre continûment tous les esprits et toutes les volontés vers la meilleure organisation de la machine militaire, on ne travaille pas à la paix. Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités de tel ou tel gouvernement. Il n'y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives. Dans le conflit actuel, les gouvernements de Berlin et de Vienne se sont justifiés avec des documents non moins authentiques que les gouvernements de Paris, de Londres, et de Pétrograd ; c'est à qui de ceux-ci ou de ceux-là produira les documents les plus indiscutables et plus décisifs pour établir sa bonne foi, et se présenter comme l'immaculé défenseur du droit et de la liberté, le champion de la civilisation.
La civilisation ? Qui donc la représente, en ce moment ? Est-ce l'état allemand, avec son militarisme formidable et si puissant, qu'il a étouffé toute velléité de révolte ? Est-ce l'état russe, dont le knout, le gibet et la Sibérie sont les seuls moyens de persuasion ? Est-ce l'état français, avec Biribi, les sanglantes conquêtes du Tonkin, de Madagascar, du Maroc, avec le recrutement forcé des troupes noires ? La France qui retient dans ses prisons, depuis des années, des camarades coupables seulement d'avoir parlé et écrit contre la guerre ? Est-ce l'Angleterre qui exploite, divise, affame et opprime les populations de son immense empire colonial ? Non. Aucun des belligérants n'a le droit de se réclamer de la civilisation, comme aucun n'a le droit de se déclarer en état de légitime défense.
La vérité, c'est que la cause des guerres, de celle qui ensanglante actuellement les plaines de l'Europe, comme de toutes celles qui l'ont précédée, réside uniquement dans l'existence de l'état, qui est la forme politique du privilège. L'état est né de la force militaire ; il s'est développé en se servant de la force militaire ; et c'est encore sur la force militaire qu'il doit logiquement s'appuyer pour maintenir sa toute-puissance. Quelle que soit la forme qu'il revête, l'état n'est que l'oppression organisée au profit d'une minorité de privilégiés. Le conflit actuel illustre cela de façon frappante : toutes les formes de l'état se trouvent engagées dans la guerre présente : l'absolutisme avec la Russie, l'absolutisme mitigé de parlementarisme avec l'Allemagne, l'état régnant sur des peuples de races bien différentes avec l'Autriche, le régime démocratique constitutionnel avec l'Angleterre, et le régime démocratique républicain avec la France.
Le malheur des peuples qui, pourtant étaient tous profondément attachés à la paix, est d'avoir eu confiance en l'état, avec ses diplomates intrigants, en la démocratie et les partis politiques (même d'opposition, comme le socialisme parlementaire) pour éviter la guerre. Cette confiance a été trompée à dessein, et elle continue à l'être, lorsque les gouvernements, avec l'aide de toute leur presse, persuadent leurs peuples respectifs que cette guerre est une guerre de libération.
Nous sommes résolument contre toute guerre entre peuples ; et, dans les pays neutres, comme l'Italie, où les gouvernants prétendent jeter encore de nouveaux peuples dans la fournaise guerrière, nos camarades se sont opposés, s'opposent, et s'opposeront toujours à la guerre, avec la dernière énergie. Le rôle des anarchistes, quels que soient l'endroit ou la situation dans lesquels ils se trouvent, dans la tragédie actuelle, est de continuer à proclamer qu'il n'y a qu'une seule guerre de libération : celle qui dans tous les pays, est menée par les opprimés contre les oppresseurs, par les exploités contre les exploiteurs. Notre rôle, c'est appeler les esclaves à la révolte, contre leurs maîtres. La propagande et l'action anarchistes doivent s'appliquer avec persévérance à affaiblir et à désagréger les divers états, à cultiver l'esprit de révolte, et à faire naître le mécontentement dans les peuples et dans les armées.
À tous les soldats de tous les pays, qui ont la foi de combattre pour la justice et la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu'à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère. Aux ouvriers de l'usine, il faut rappeler que les fusils qu'ils ont maintenant entre les mains, ont été employés contre eux dans les jours de grève et de légitime révolte et qu'ensuite, ils serviront encore contre eux, pour les obliger à subir l'exploitation patronale. Aux paysans, montrer qu'après la guerre, il faudra encore une fois se courber sous le joug, continuer à cultiver la terre de leurs seigneurs et nourrir les riches. À tous les parias, qu'ils ne doivent pas lâcher leurs armes avant d'avoir réglé leurs comptes avec leurs oppresseurs, avant d'avoir pris la terre et l'usine pour eux. Aux mères, compagnes et filles, victimes d'un surcroît de misère et de privations, montrons quels sont les vrais responsables de leurs douleurs et du massacre de leurs pères, fils et maris.
Nous devons profiter de tous les mouvements de révolte de tous les mécontentements, pour fomenter l'insurrection, pour organiser la révolution, de laquelle nous attendons la fin de toutes les iniquités sociales. Pas de découragement même devant une calamité comme la guerre actuelle. C'est dans des périodes aussi troublées où des milliers d'hommes donnent héroïquement leur vie pour une idée, qu'il faut que nous montrions à ces hommes la générosité, la grandeur et la beauté de l'idéal anarchiste ; la justice sociale réalisée par l'organisation libre des producteurs ; la guerre et le militarisme à jamais supprimés ; la liberté entière conquise par la destruction totale de l'état et de ses organismes de cœrcition. Vive l'anarchie !
Londres, 12 février 1915
Léonard d'Abbet, Alexandre Berckmann, L. Bertoni, L. Bersani, G. Bernard, A. Bernado, G. Barett, E. Boudot, A. Gazitta, Joseph-J Cohen, Henri Combes, Nestor Ciek van Diepen, F.W. Dunn, Ch. Frigerio, Emma Goldman, V. Garcia, Hippolyte Havel, T.H. Keell, Harry Kelly, J. Lemarie, E. Malatesta, Noël Paravich, E. Recchioni, G. Rijuders, J. Rochtenine, A. Savioli, A. Schapiro, William Shatoff, V.J.C. Schermerhorn, C. Trombetti, P. Vallina, G. Vignati, L.J. Wolf, S. Yanosky.
Réponse d'Errico Malatesta au Manifeste des SeizeLe Monde libertaire - 10 mai 1984 Un manifeste vient d'être lancé, signé par Kropotkine, Grave, Malato et une douzaine d'autres vieux camarades, dans lequel, faisant écho aux soutiens des gouvernements de l'Entente qui demandent une lutte jusqu'au bout et l'écrasement de l'Allemagne, ils s'élèvent contre toute idée de paix prématurée.La presse capitaliste publie, avec une satisfaction naturelle, des extraits de ce manifeste et déclare qu'il est l'œuvre des "leaders du mouvement anarchiste international". Les anarchistes, qui presque tous, sont restés fidèles à leurs convictions, se doivent à eux-mêmes de protester contre cette tentative d'impliquer l'anarchisme dans la continuation d'un féroce massacre qui n'a jamais tenu la promesse d'un. bénéfice quelconque pour la cause de la Justice et de la Liberté et qui se montre maintenant, de lui-même, comme devant être absolument dépourvu de tout résultat, même du point de vue des dirigeants des deux camps.
La bonne foi et les bonnes intentions de ceux qui ont signé le manifeste sont au-delà de toute question. Mais si pénible qu'il soit d'être en désaccord avec de vieux amis qui ont rendu tant de services à ce qui, dans le passé, était notre cause commune, la sincérité et l'intérêt de notre mouvement d'émancipation nous font un devoir de nous dissocier de camarades qui se croient capables de réconcilier les idées anarchistes et la collaboration avec les gouvernements et les classes capitalistes de certaines nations dans leur lutte contre les capitalistes et les gouvernements de certaines autres nations.
Durant la présente guerre nous avons vu des républicains se mettre au service des rois, des socialistes faire cause commune avec la classe dirigeante, des travaillistes servir les intérêts des capitalistes ; mais en réalité tous ces hommes sont, à des degrés divers, des conservateurs croyant à la mission de l'État, et leur hésitation peut se comprendre quand le seul remède dont on dispose réside dans la destruction de toute chaîne gouvernementale et le déchaînement de la révolution sociale. Mais une telle hésitation est incompréhensible de la part d'anarchistes.
Nous estimons que l'État est incapable de bien. Dans le domaine international aussi bien que dans celui des rapports individuels il ne peut combattre l'agression qu'en se faisant lui-même agresseur ; il ne peut empêcher le crime qu'en organisant et commettant toujours un plus grand crime.
Même en supposant -ce qui est loin d'être la vérité- que l'Allemagne porte seule la responsabilité de la guerre présente, il est prouvé que, aussi longtemps qu'on s'en tient aux méthodes gouvernementales, on ne peut résister à l'Allemagne qu'en supprimant toute liberté et en revivifiant la puissance de toutes les forces de réaction. La révolution populaire exceptée, il n'y a pas d'autre façon de résister à la menace d'une armée disciplinée que d'essayer d'avoir une armée plus forte et plus discipliné, de sorte que les antimilitaristes les plus résolus, s'ils ne sont pas anarchistes et craignent la destruction de l'État, sont inévitablement conduits à devenir d'ardents militaristes.
En fait, dans l'espoir problématique de détruire le militarisme prussien, ils ont renoncé à toutes les traditions de liberté ; ils ont prussianisé l'Angleterre et la France ; ils se sont soumis au tsarisme ; ils ont restauré le prestige du trône branlant d'Italie.
Les anarchistes peuvent-ils accepter cet état de choses un seul instant sans renoncer à tout droit de s'appeler anarchistes ? Pour moi, même la domination étrangère subie de force et conduisant à la révolte est préférable à l'oppression intérieure volontairement acceptée presque avec gratitude, dans la croyance que, par ce moyen, nous serons préservés d'un plus grand mal. Il est tout à fait vain de dire qu'il s'agit de circonstances exceptionnelles et qu'après avoir contribué à la victoire de l'Entente dans "cette guerre" nous retournerons chacun dans notre propre camp et lutterons pour notre propre idéal.
S'il est nécessaire aujourd'hui de travailler en harmonie avec le gouvernement et les capitalistes pour nous défendre nous-mêmes contre "la menace allemande", cela sera nécessaire après, aussi bien que durant la guerre.
Si grande que puisse être la défaite de l'armée allemande s'il est vrai qu'elle sera battue, il ne sera jamais possible d'empêcher les patriotes allemands de penser à une revanche et de la préparer ; et les patriotes des autres pays, très raisonnablement, de leur point de vue, voudront eux-mêmes se tenir prêts de façon à n'être pas surpris par une attaque. Cela signifie que le militarisme prussien deviendra une institution permanente et régulière dans tous les pays.
Que diront alors ces anarchistes qui veulent aujourd'hui la victoire d'un des groupes de belligérants ? Recommenceront-ils à s'appeler antimilitaristes, à prêcher le désarmement, le refus du service militaire et le sabotage de la défense nationale, pour redevenir, à la première menace de guerre, les sergents recruteurs des gouvernements qu'ils auront tenté de désarmer et de paralyser ?
On dira que ces choses prendront fin quand les Allemands se seront débarrassés de leurs tyrans et auront cessé d'être une menace pour l'Europe en détruisant le militarisme chez eux. Mais s'il en est ainsi, les Allemands qui pensent avec raison que la domination anglaise et française (pour ne rien dire de la Russie tsariste), ne serait pas plus agréable aux Allemands que la domination allemande ne le serait aux Français et aux Anglais, voudront d'abord attendre que les Russes et les autres aient détruit leur propre militarisme et, en attendant, ils contribueront à accroître l'armée de leur pays. Et alors combien de temps la Révolution sera-t-elle différée ? Combien de temps l'anarchie ? Devons-nous toujours attendre que les autres commencent ?
La ligne de conduite des anarchistes est clairement tracée par la logique même de leurs aspirations. La guerre aurait dû être empêchée par la Révolution, ou au moins en inspirant aux gouvernements la peur de la Révolution. La force ou l'audace nécessaire a manqué. La paix doit être imposée par la Révolution ou, au moins, par la menace de la faire. Jusqu'à présent, la force ou la volonté fait défaut. Eh bien ! il n'y a qu'un remède ; faire mieux à l'avenir. Plus que jamais nous devons éviter les compromis, creuser le fossé entre les capitalistes et les serfs du salariat, entre les gouvernants et les gouvernés ; prêcher l'expropriation de la propriété individuelle et la destruction des États, comme les seuls moyens de garantir la fraternité entre les peuples et la justice et la liberté pour tous ; et nous devons nous préparer à accomplir ces choses.
En attendant, il me semble qu'il est criminel de faire quoi que ce soit qui tende à prolonger la guerre, ce massacre d'hommes, qui détruit la richesse collective et paralyse toute reprise de la lutte pour l'émancipation. Il me semble que prêcher "la guerre jusqu'au bout" c'est faire réellement le jeu des dirigeants allemands qui trompent leur peuple et l'excitent au combat en le persuadant que leurs adversaires veulent écraser et asservir le peuple allemand.
Aujourd'hui, comme toujours, que ceci soit notre devise : À bas les capitalistes et les gouvernements, tous les capitalistes et tous les gouvernements.
Vivent les peuples, tous les peuples
Errico Malatesta
Discours tenu à la conférence triannuelle de la War Resisters International (W.R.I, Internationale des Résistants à la Guerre)
Barthélemy DE LIGT
Le Problème de la Guerre Civile
23-27 juillet 1937 à Copenhague.
Le point de vue de la W. R. I.Chers camarades! Il v a trois ans, lors de la Conférence Internationale de la W.R.I. à Welwyn, notre ami Fenner Brockway ouvrit une discussion sur « le pacifisme et la guerre de classes », qui par les tragiques événements d'Espagne a retrouvé de l'actualité.
Fenner déclara que le problème de la guerre de classes - dans un sens plus large nous pouvons même dire, le problème de la guerre révolutionnaire - est, certes l'un des plus délicats et des plus urgents. Il disait avec juste raison que, comme pacifistes, nous ne pouvons absolument pas rester en dehors de la lutte contre l'exploitation et l'oppression, et que nous avons à lutter pour un nouvel ordre social. En effet, notre pacifisme n'est pas complet, si nous ne sommes que des antimilitaristes et anti-navalistes. Il nous faut aussi être des anti-capitalistes, des anti-impérialistes et des anti-colonialistes. Nous ne savons ni ne voulons rester en dehors de la lutte pour la justice sociale et la liberté.
Toutefois, nous rejetons quelque forme de guerre que ce soit, la guerre de classe incluse. En un mot, noirs acceptons dans un certain sens la lutte de classes, mais non la guerre de classes. À notre avis, la guerre de classes, quoique souvent compréhensible est une forme erronée de la lutte révolutionnaire, parcequ'inhumaine et contradiction avec notre but : la formation d'une humanité nouvelle.
La violence est partie intégrante du capitalisme, de l'impérialisme et du colonialisme, et ceux-ci sont par leur nature même violents tout comme la brume par sa nature est humide. L'exploitation et l'oppression de classes et de races, la concurrence internationale pour les matières premières, etc. ne sont possible que par l'application systématique d'une violence toujours croissante. Éliminez la violence, et toute la structure sociale actuelle s'effondrera. D'autre part, nous pouvons dire, en toute sûreté, que plus la violence est employée dans la lutte de classes révolutionnaire, moins cette dernière a de chances d'arriver à un succès réel.
Nous acceptons la lutte pour un nouvel ordre social. Nous acceptons la lutte de classes pour autant qu'elle soit une lutte pour la justice et la liberté, et qu'elle soit menée selon des méthodes réellement humaines. Nous participons énergiquement au mouvement d'émancipation de tous les hommes et groupes opprimés. Mais nous essayons d’y introduire et d'y appliquer des méthodes de lutte en accord avec notre but. Parce que nous savons par d'amères expériences, personnelles aussi bien que sociales, que lorsque dans n'importe quel domaine nous faisons usage de moyens qui sont essentiellement en contradiction avec le but poursuivi, ces moyens nous détourneront inévitablement de celui-ci même s'ils sont appliqués avec la meilleure intention.
Les moyens et le but
Tous les moyens sont étroitement liés à un but. Ils sont même déterminés par leur but initial et ils ont la tendance de le servir dans les circonstances les plus différentes. Par exemple, le but propre d'un couteau est de couper. Nous pouvons naturellement essayer de l’employer comme archet, et il se peut qu'en faisant du dos du couteau, nous parviendrons à tirer du violon quelques sons barbares. Mais plus nous employons le couteau en rapport avec sa destination propre, et plus nous appuyons le côté affilé sur les cordes, plus vite nous détruirons le violon. D'un autre côté, cela n'a pas de sens que d'essayer de couper du pain avec un archet parce que la destination propre de celui-ci n'est pas de couper des tranches de pain, mais bien de produire des sons.
Sans doute, il arrive que pour un but particulier nous soyons obligés de faire usage de moyens non-appropriés. Faute de mieux nous avons souvent recours à des méthodes qui ne répondent pas tout à fait au but proposé. Mais nous savons par expérience que nous devons toujours essayer de trouver les moyens les plus appropriés a chaque fin, et les méthodes dont le but essentiel correspond dans la mesure la plus large à la fin en vue, et qui dans le cas idéal, se dissolvent elles-même dans le but.
N'ayant pas d'encre il est plus pratique d'écrire avec un crayon ou même avec un fusain, plutôt que par exemple avec son propre sang. Il se peut qu'un jeune homme extrêmement romantique et d'humeur amoureuse essaye d'écrire avec son sang. Cependant, en ce cas le moyen correspond au but proposé. Mais il en fera un usage économique, sachant que son sang sert avant tout à soutenir sa vie. Il est vrai qu'en employant son sang pour écrire, il désire exprimer qu'il est prêt à offrir sa vie à l'objet de soir amour. Mais, il espère probablement pouvoir continuer sa vie avec celle qu'il aime.
Quoiqu'il en soit, il ne s'agit ici que de disposer de son propre sang, de sa propre vie et de sa propre personne. Mais c'est une chose bien différente quand il s'agit de disposer, sans égards, pour n'importe quel but, du sang, de la vie et de la personne d'autres humains en tant que simple « matériel ». Ceci serait vraiment la plus grande violence exercée sur nos semblables.
Inviolabilité de la personnalité humaine
Le philosophe allemand Kant avait raison lorsqu'il disait que personne n'a le droit de disposer d'autrui uniquement comme instrument ou comme moyen, parce que chaque personne trouve pour ainsi dire, son but en elle-même. En effet, le fait que dans la guerre on use et abuse des personnes comme simple matériel, et qu'à certains moments celles-ci doivent cesser d'être raisonnables et morale, pour devenir de simples instruments de massacre, est l'une des raisons principales pour laquelle nous nous opposons si énergiquement à la guerre.
Nous savons d'ailleurs que les révolutionnaires les plus responsables, même lorsqu'ils acceptent certaines formes de la guerre de classes, ont toujours
rejeté toute forme de militarisme, c’est-à-dire la complète subordination de la personnalité humaine à l'intérêt militaire. En défendant les droits de l'individu en tant qu'être raisonnable et moral, ces révolutionnaires n'ont jamais pu ni voulu avoir recours au militarisme. Ils considéraient toute forme de militarisme comme essentiellement contre-révolutionnaire.
C'est ainsi que dans un essai célèbre sur « la défense de la révolution » Alexandre Berkman affirmait qu'un véritable révolutionnaire est prêt à défendre sort idéal et ses principes, « au besoin même par la force armée », mais qu'il s'opposait à toute intervention dans la liberté personnelle, fût-ce par la force ou la violence ou de n'importe quelle autre façon. Personnellement il se déclarait adversaire de toute atteinte et de toute contrainte. Mais il continua : « Si cependant quelqu'un vous attaque alors c'est lui qui vous atteint, lui, qui emploie la violence contre vous. Et vous avez alors le droit de vous défendre. Encore plus, il est de votre devoir de protéger votre liberté, de résister à la coercition et à la contrainte. Sinon vous êtes un esclave et point un homme libre. La révolution sociale n'attaquera personne, mais elle se défendra contre toute atteinte provenant de n'importe quel côté ».
Mais Berkman admettait également que « la fin détermine les moyens, tout comme l'outil dont vous vous servez doit être propre au travail que vous voulez accomplir… La défense révolutionnaire doit être en harmonie avec l'esprit. La défense personnelle exclut tous actes de coercition, de persécution ou de revanche… Nous devons toujours avoir à l'esprit que la force de la révolution sociale est organique, et non mécanique. Sa puissance ne réside pas dans les mesures mécaniques, mais dans son activité, sa rapidité à réparer et à reconstruire et à établir la liberté et la justice… La révolution sociale doit dès sort premier élan être basée sur une conception et une attitude nouvelles. Liberté entière est le souffle de son existence. Qu'on oublie jamais que le remède au mal et au désordre consiste en plus de liberté, non en sa suppression ».
L'expérience Russe
En effet, tout le processus de la guerre civile russe a prouvé la justesse de cette opinion. La révolution sociale en Russie a fait faillite parce que, pour arriver à la réalisation de son but social, elle a employé de plus en plus des méthodes bourgeoises et pré-bourgeoises, féodales et pré-féodales. Plus elle inclina vers le contrôle absolu de l'État et fit usage de la police secrète - à l'origine instrument de l'absolutisme politique - plus elle eut recours aux méthodes inquisitoriales et jésuites - à l'origine instruments du catholicisme médiéval - plus elle fit appel au militarisme et au nationalisme - à l'origine instruments du capitalisme moderne - plus elle prit la forme bureaucratique et machiavélique - à l'origine au service de la bourgeoisie régnante - plus elle dévia de son but révolutionnaire premier : l'organisation du travail par lui-même. Le système soviétique devint d'ailleurs la première victime de toutes ces méthodes essentiellement contre-révolutionnaires.
Alexandra Kollontaï a été l'une des premières en Russie qui eut le courage de faire ressortir publiquement la contradiction existant entre le but poursuivi et les moyens employés. Suivant les principes de Marx, Engels et Lénine, à la place de la vieille société bourgeoise avec ses classes et son antagonisme de classes une association devait être créée dans laquelle le libre développement de chacun formerait la condition du libre développement de tous. Déjà lors de la révolution de 1905 les bolcheviks découvrirent qu'une telle société devait être organisée d'après la méthode des conseils d'ouvriers et de paysans, les soviets. Le but original de la révolution de 1917 tendait conséquemment à une Fédération Mondiale des Républiques de Soviets.
Au début les bolcheviks essayèrent de d'organiser même l'armée suivant le principe révolutionnaire d'auto-organisation, et ils créèrent non seulement des conseils de travailleurs mais également des conseils de soldats. Mais Alexandra Kollontaï reconnut déjà en 1920 que dans l'armée la libre rganisation des masses avait abouti à un échec complet : pour des raisons de technique militaire les bolcheviks avaient été obligés de transformer le système du volontariat en un service militaire obligatoire. Des spécialistes et des techniciens militaires - dont la plus grande part était encore pénétrée de la mentalité de la vieille bourgeoisie et même du tsarisme - furent sollicités pour organiser la défense révolutionnaire, et reprirent leur place dans l'armée. Ils y réintroduirent la subordination aveugle et l'obéissance servile, aussi bien que les distinctions et les grades et les décisions autocratiques des supérieurs. L'esprit militariste, surgi dans l'armée, s'étendait progressivement sur toute la vie civile et ne tarda pas à se confondre avec l'esprit tyrannique de la politique de parti bureaucratisée. Bientôt le Parti bolchevik lui-même fut militarisé et jésuitisé, et ses dirigeants se mirent à persécuter, emprisonner et à tuer tous les révolutionnaires qui continuaient à lutter pour la liberté et l'auto-organisation sociales. Ainsi le léninisme se convertit en stalinisme. La contradiction entre le but révolutionnaire et les moyens contre-révolutionnaires laissait finalement à peine quelque chose du système original des soviets.
La violence révolutionnaire spontanée
Ce fut encore Alexandre Berkman qui fit ressortir que c'était la Garde rouge volontaire qui défendit victorieusement la révolution russe dans ses périodes de début les plus critiques, et que plus l'armée russe perdait son caractère libre, moins on pouvait compter sur elle comme armée de la classe révolutionnaire.
Nous, résistants à la guerre, voyons très bien la grande différence qui existe entre l'auto-défense révolutionnaire violente et spontanée et le service militaire obligatoire employé par un État dictateur comme simple instrument de massacre. La différence entre ces deux systèmes de lutte saute immédiatement aux yeux. Dans le premier cas les individus y participent en tant que volontaires et combattent pour un but qui est aussi le leur. Dans le second cas ils sont simplement employés comme instruments se trouvant entre les mains de leurs supérieurs pour des buts qu'ils ne peuvent contrôler. En effet, le commandement d’une milice révolutionnaire est contrôlé de bas en haut, et la liberté personnelle de chaque soldat est prise autant que possible en considération. Mais il reste le fait que la guerre de classes, même basée sur le système révolutionnaire des volontaires, mène inévitablement à la misère et à la mort de nombreux humains, dont une grande partie est en outre complètement innocente. En fin de compte, la guerre de classes, tout comme n'importe quelle autre guerre, produit une impitoyable destruction de vies humaines et toutes sortes d'autres ruines.
Alexandre Berkman et ceux qui pensent comme lui, ne considèrent pas cet aspect de la guerre de classes. Nous, cependant, précisément à cause de son caractère destructeur, n'acceptons et ne pouvons pas accepter la guerre de classes comme une véritable méthode de lutte révolutionnaire, même si elle est basée sur le système volontaire. Du point de vue personnel, du point de vue psychologie collective aussi bien que du point de vue d'histoire et de la civilisation, nous pouvons très bien comprendre qu'il y a des moments où des personnes, des groupes, des classes, des nations et des races opprimées aient recours à la défense violente. Vis-à-vis de leurs oppresseurs violents elles ont même un certain droit d'agir de la sorte. Rendant justice à leur héroïsme et à leur esprit de sacrifice, nous accordons une grande valeur morale à ceux qui, librement et volontairement, participent à une telle lutte violente. Nous inclinons même à nous demander s'il ne s'agit pas de leur droit, mais encore de leur devoir, de lutter par des moyens violents, aussi
longtemps qu'ils ils connaissent pas, ou ne sont pas à même de faire usage de meilleures méthodes. Gandhi avait bien raison lorsqu'il dit que du point de vue moral, la lutte armée pour la liberté et 1a justice est préférable à une abjecte soumission.
Quoiqu’il en soit, il est certain que des groupes sociaux de tendance révolutionnaire qui luttent pour leur émancipation tendront vers la lutte violente, aussi longtemps qu’ils ne connaîtront pas d'autres méthodes et moyens de combat.
Interaction entre l'homme et ses moyens
Seulement ceci ne résout pas le problème ! La lutte révolutionnaire violente, même volontaire, sera toujours en discordance avec son but profondément humain. En outre, chaque moyen on méthode concerne non seulement le but proposé, mais elle réagit aussi sur l'individu ou le groupe qui en font usage. Celui qui, en tant que pédagogue fait toujours usage du bâton, endurcit non seulement son élève mais s'endurcit encore plus lui-même. Combien d'anciens combattants n'admettent-ils pas que ayant tiré dans la guerre leur premier coup de fusil et tué leur premier adversaire, ils se sentaient intérieurement blessés et désormais moralement corrompus. En accomplissant certains actes et les répétant fréquemment, on devient finalement ce qu'on fait. Ce phénomène est décrit par les psychologues français sous l'appellation « déformation professionnelle », et on la constatation surtout chez les bureaucrates, sous-officiers, diplomates, politiciens, prostituées et dictateurs. Autrefois les maîtres d'école excellaient aussi à cet égard.
Mais revenons une fois de plus à la guerre révolutionnaire volontaire. On peut glorifier la Garde rouge volontaire de Russie autant que l'on veut, quiconque connaissant le mouvement makhnoviste doit admettre que Makhno et son armée de volontaires se sont conduits eux aussi maintes fois de façon inhumaine. Nous dirons même que du point de vue de la technique militaire la militarisation de la révolution russe ne pouvait être évitée. À notre avis les révolutionnaires russes avant une fois accepté la violence collective comme méthode de lutte, étaient obligés par la nature même de ce système de l'appliquer de plus en plus. Car il est impossible de contrôler le système de guerre moderne par des conseils de soldats ou par n’importe quelle espèce de commandement fédératif de masses. L’appareil pour la conduite de la guerre moderne réclame en tout premier lien la subordination complète des hommes à la technique militaire. Celle-ci à la suite de l'industrialisation moderne, a été complètement mécanisée, et ne peut être appliquée sans un commandement central fort auquel chacun et chaque chose doit l’obéissance la plus aveugle et la plus automatique. Même la milice révolutionnaire animée de l'amour de la liberté le plus grand, doit finalement faire place à une armée organisée de façon moderne - c'est-à-dire à une armée motorisée et mécanisée.
La guerre civile étant une certaine espèce de guerre elle doit être menée d'après les règles de la guerre. Le seul moyen d'obtenir la victoire est de dépasser l'adversaire, non seulement au point de vue moral mais en particulier au point de vue technique militaire. Ceci signifie, du reste que finalement il faut avoir recours aux mêmes méthodes de lutte que celles dont l'ennemi se sert.
En 1920 les communistes anglais, Eden et Cedar Paul, s'exprimaient dans leur livre Creative Revolution: « Le gouvernement du prolétariat ne peut être établi par des méthodes de démocratie bourgeoise ... le prolétariat doit créer son propre appareil, les soviets qui sera l'arme la plus puissante dans les mains du prolétariat aujourd'hui. » Les mêmes auteurs continuaient cependant : « La guerre civile est imposée aux classes travailleuses par ses plus mortels ennemis ... les travailleurs doivent rendre coup pour coup ... d'où il est nécessaire de désarmer la bourgeoisie et d'armer le prolétariat. » Nous avons déjà discuté les conséquences de ces principes et méthodes contradictoires, et constaté que sous le régime stalinien il n'existe plus rien de la Fédération des Républiques de Soviets qui était le but primitif de la révolution russe. On y est devenu victime de la dictature des moyens.
L'expérience espagnole
L'Angleterre la France et d'autres pays démocrates intervinrent autrefois en Russie contre la révolution prolétarienne. Nous voyons à présent comment les États fascistes, - l'Italie, l'Allemagne et le Portugal - interviennent en Espagne. Franco, militaire de profession, avec ses légionnaires, ses troupes coloniales et une armée mécanisée, consistant pour une grande part en soldats Italiens et Allemands spécialement entraînés, marcha contre le peuple espagnol. Les masses révolutionnaires ayant décidé de se défendre elles-mêmes contre les usurpateurs par la violence volontaire furent vite obligées cependant de recourir aux mêmes méthodes de combat que leurs adversaires. Un esprit militariste surgit dans l'armée et s'étendit progressivement à la vie civile. Dès le début, Durruti, ce général anarchiste qui ne vit que la première période de cette atroce guerre civile, se rendit compte du danger. Lorsqu'un jour on lui demanda si l'acceptation de la guerre comme moyen dans la lutte de classes ne signifiait pas la militarisation et de l'armée et de la société Civile, il reconnut en toute franchise que ce danger existait réellement, et que c'était même la raison pour essayer de gagner la guerre civile aussi rapidement que possible. Dans le même esprit, l'un des anarchistes les plus sûrs, D. A. de Santillàn, qui une position des plus en vue dans l'organisation des milices et qui par la suite travailla en Catalogue au Ministère des Affaires économiques mettait plusieurs fois les révolutionnaires en garde contre les dangereux symptômes de militarisme, de totalitarisme et de bureaucratie provenant des méthodes de guerre.
Nous savons qu'au début de la guerre civile espagnole, les anarchistes et les syndicalistes formèrent l'avant-garde. A l'armée ils se surpassaient par leur héroïsme, dans la vie civile par leur application et leur puissance créatrice. Mais parmi ceux qui combattaient Franco ils ne formaient néanmoins qu'une minorité. Ils furent pour cela, obligés de former une coalition avec les nationalistes basques catholiques, avec les démocrates espagnol, dont l'unique désir résidait dans le maintien du statu quo, et avec les socialistes et les stalinistes qui n'étaient pas intéressés par une révolution sociale immédiate. Spécialement les adhérents de la IIIe Internationale déclarèrent que le moment de déclencher la révolution n'était pas encore venu ; la guerre une fois commencée, la première chose à faire était de gagner la lutte, et après seulement on pourrait examiner le problème de la révolution sociale.
La Confédération Nationale du Travail, la Fédération Anarchiste Ibérique et le Parti Ouvrier d'Unification Marxiste ne partageaient pas cette opinion. Elles étaient convaincues que la guerre des classes n'avait de sens que comme partie de la révolution sociale, et qu'il était inutile de combattre Franco pour n'obtenir qu'une victoire militaire, alors que le système politico-économique présent continuerait. Elles pensèrent qu'après une éventuelle victoire militaire contre Franco et ses fascistes les résultats ne pourraient être qu'une consolidation du gouvernement bourgeois et du militarisme nouvellement créé, et qu'une victoire de cette espèce, sans révolution sociale comme complément, ne ferait que renforcer les tendances fascistes dans la république démocratique elle-même.
En vérité, l'histoire a déjà montré que le mouvement espagnol libertaire est graduellement devenu victime de la guerre de classes, mise au service de la révolution. Pour résister à Franco et aux Puissances qui l'appuyaient par des méthodes militaires, les forces loyales furent, au moment critique, obligées de remplacer les milices libres par la conscription militaire et de soumettre de plus en plus l'organisation sociale aux nécessités de l'armée modernisée. Celle-ci dut se soumettre à un commandement autocritique, et devint entièrement dépendant du ouvernement bourgeois-socialo-staliniste de Valence.
En outre, plus les fascistes espagnols aidés par l'Allemagne, l'Italie et, le Portugal, se trouvèrent en possession d'un matériel de guerre moderne, plus les républicains espagnols, tout en défendant leur liberté relative, furent obligés de demander à l’U.R.S.S. du matériel de guerre et des conseils techniques militaires. Pour ce motif les anarchistes et les syndicalistes devaient eux aussi, prendre I'U.R.S.S. en considération tandis que Moscou forçait le gouvernement de Valence à prendre une attitude hostile sans cesse croissante envers ces véritables révolutionnaires. Tout cela provoqua pendant quelques jours en mai 1937, une sorte de guerre de classes à l'intérieur de la guerre de classes ; sous la conduite de la jeunesse anarchiste et du P.0.U.M., une grande partie de la population catalane se révolta contre la militarisation, la bureaucratie et l'étatisation du nouvel ordre social et contre l'influence croissante de Moscou. Comme vous le savez Moscou poursuit partout à présent la formation de fronts nationaux de masses, les stalinistes coopérant avec des bourgeois-socialistes et des nationalistes des classes moyennes en vue de la « défense nationale ». Cette Politique s'accorde tout à fait avec les buts et les désirs des impérialistes anglais et français dont le gouvernement de Valence dépend aussi à plusieurs égards. Il n'est donc pas, étonnant que l'opposition révolutionnaire espagnole ait déclaré que la guerre, telle qu'elle est menée à présent, était devenue une menace pour la révolution. Quoiqu’il en soit, cette opposition des travailleurs essaya, elle aussi, de combattre la guerre par des moyens de guerre. Étant cependant une minorité au point de vue du nombre et de la capacité technique militaire, ils furent écrasés.
Entretemps, la C.NT. et la F.A.I., afin de ne pas perdre la guerre contre Franco, et craignant à cet effet de briser avec le gouvernement de Valence, renoncèrent de plus en plus à leur but social révolutionnaire.
En réalité, une partie de l'ancien mouvement espagnol anarchistes et antimilitariste est déjà tellement contaminée par le militarisme, qu'elle fait une propagande ouverte pour une guerre révolutionnaire européenne contre le fascisme international. Heureusement, elle ne forme qu'une petite minorité. Mais son influence augmente dans d'autres pays, et partout on essaye de convaincre les masses de la possibilité, même de la nécessité d'une guerre internationale antifasciste.
Il n'y a pas longtemps, un de nos camarades révolutionnaires allemands m'écrivit une lettre désespérée des tranchées espagnoles disant : « Notre plus grande faiblesse provient de ce que nous sommes encore trop humains dans nos méthodes de combat ! Franco incendie et assassine derrière le front autant qu'il veut, et cela les socialistes révolutionnaires sont dans l'impossibilité de le faire. » Un Camarade espagnol me déclara : « Jusqu’à présent France n'a pas encore employé les gaz. Si néanmoins il en faisait usage sur une grande échelle, alors nous en ferions autant, même si nous devions ruiner l'Espagne toute entière et une partie de la France. En tout cas, nous tenons nos gaz prêts. » Ceci petit être vrai ou exagéré, mais à travers de telles opinions, on reconnaît très nettement la tendance essentielle de la guerre de classes moderne conduisant à une aveugle concurrence avec l'adversaire dans la destruction.
Évidemment la révolution sociale en Espagne est en grand danger parce qu'elle essaie de réaliser son but humain par des méthodes et des moyens inhumains. Il va de soi que nous n'accusons personne. Mais nous pensons qu'il est de notre devoir d'exposer la vérité, qui peut être une leçon pour l'avenir et peut amener d’autres peuples à éviter la répétition de ces procédés atroces et inefficaces.
Attitude pitoyable du mouvement ouvrier et de la S.D.N.
Nous avons déjà dit que les révolutionnaires espagnols ne savaient peut-être pas agir autrement qu'ils ne l'ont fait. En outre, leur guerre civile se serait terminée et aurait été gagnée avec un minimum de violence il y a bien longtemps, si le prolétariat international n'avait pas laissé tomber ses camarades espagnols d'une manière si honteuse. Il faut aussi blâmer l'attitude de la Société des Nations, dont les membres à quelques exceptions près, négligeant leur propre Pacte, abandonnèrent le gouvernement espagnol et traitèrent Franco, aventurier politique, sur le même pied que la population espagnole offensée. Seul un énergique mouvement de boycottage et de non-coopération bien organisé provenant des masses travailleuses internationales contre Franco, auraient pu sauver la révolution espagnole et mis fin en un très court laps de temps à la violente lutte des classes.
Renonciation provisoire à la lutte non violente ?
À notre Conférence de Welwyn (1934), Fenner Brockway avait incontestablement raison lorsqu'il disait qu'une lutte non violente des masses pour la justice et la liberté n'est possible que si les travailleurs y sont suffisamment préparés du point de vue politique, moral et organisationnel - et ce dans chaque usine, fabrique et atelier, dans chaque mine, chaque réseau de chemin de fer et dans chaque localité, - s'ils étaient a même de faire, effectivement usage des moyens de la grève générale, et si on pouvait être sûr que la force armée de l'Etat, n’agirait pas contre les travailleurs. Il ne supposait cependant pas que dans n'importe quel pays les masses avaient déjà atteint ce niveau. Fenner Brockway considérait d'un point de vue historique le combat violent et le carnage comme inévitables dans la lutte contre le capitalisme qu'ils soient le résultat d'une volonté délibérée ou l'effet d'un hasard quelconque.
Tout cela est vrai. Toutefois, nous n'avons pas de raison de suivre l'exemple de notre camarade Fenner qui, depuis le déclenchement de la guerre civile en Espagne, a lui aussi accepté les méthodes de guerre moderne comme inévitables pour atteindre notre but social. Nous sommes d'accord avec lui lorsqu'il insiste sur la nécessité d’une solidarité pratique avec le mouvement révolutionnaire ibérique. Mais nous pensons qu'il fait erreur lorsqu'il déclare que la seule façon de prouver cette solidarité consiste à renoncer a notre attitude non violente et à accepter la guerre de classes avec toutes ses inévitables conséquences. Dans une interview accordée au correspondant du journal socialiste «Le Travail» de Genève, du 10 juin 1937, Fenner parle avec fierté de son Parti Travailliste Indépendant qui, avec l'aide du Parti Communiste de Grande Bretagne a organisé des contingents de volontaires pour la guerre civile espagnole et a pratiqué encore d'autres formes de solidarité, dont il ne pouvait pas parler en public, mais dont le caractère était évident.
En même temps, Fenner fut assez conséquent pour reconnaître que sa nouvelle conception de la lutte de classe exigeait aussi une politique nouvelle pour le mouvement ouvrier de son propre pays. Il déclara même que le P.T.I. tout en continuant sa lutte contre les armements de n'importe quel gouvernement bourgeois, n'en voterait pas moins sous un gouvernement ouvrier le crédit nécessaire à la défense des droits ouvriers et à la résistance armée à toute agression de Puissances capitalistes et fascistes étrangères.
À mon grand regret je suis obligé de constater que le Parti Travailliste de Keir Hardie et de Bruce Glasier a sous ce rapport adopté le même point de vue que celui du Parti Communiste de Lénine et de Trotsky, condamné à dégénérer en celui du P. C. de Staline et Litvinoff. Si dans chaque cas de guerre civile nous renonçons à notre lutte non violente et acceptons « provisoirement » l'action violente, le résultat sera une approbation permanente de la guerre au nom de la révolution et nous ne ferons que miner systématiquement la révolution par les moyens les plus inappropriés.
Nous, résistants à la guerre, nous croyons que nous avons une autre tâche à accomplir. Ce n'est pas notre faute si les seules méthodes efficaces de lutte pour la révolution sociale ont été jusqu'à présent à peine acceptées. Moins on les accepte, plus nous avons de raison de les propager par la parole et l'action. Ce n'est pas notre faute si partout les masses dans leur grande majorité restent encore hypnotisées par le culte traditionnel bourgeois et prébourgeois de la violence. Mais nous négligeons notre premier devoir, si nous ne faisons pas l'impossible pour combattre cette idéologie surannée et montrer aux masses les méthodes et les moyens nouveaux qui permettent d'atteindre à leur but socialiste.
Il va de soi que nous ne pourrons pas convaincre d'un seul coup le monde entier de la justesse de nos principes. Ce serait déjà beaucoup si par le maintien de ceux-ci nous réussissions dans quelques pays à réduire la violence dans la lutte de classe à un minimum et à faire quelle ne soit employée qu'accidentellement. Heureusement, la chose est déjà possible ça et là. Les grève sur-le-tas qui eurent lieu en 1936-37 en France et aux États-Unis sont à cet égard même un heureux symptôme.
Le combat non violent et la solidarité
Toutefois, partout où dans le monde des groupes, des classes, des races ou des nations sont opprimées et dans leur défense ont recours à la résistance armée spontanée nous serons toujours de leur côté contre leurs oppresseurs. Je suis heureux de le dire, en ce qui concerne l'Espagne notre Internationale a pris cette position dès le début.
Il nous faut maintenir cette attitude aussi énergiquement que possible. Pour moi socialiste révolutionnaire il est moralement impossible d'agir autrement. En outre, du point de vue pratique il est de la plus grande importance qu'en agissant ainsi nous ne perdions pas la confiance de ces camarades socialistes, qui, quoique combattant partiellement par d'autres moyens, luttent avec nous pour le même but humain. La solidarité active est l'unique base sur laquelle une discussion sur la guerre civile peut avoir lieu entre ceux qui sont anti-militaristes et anti-navalistes et en même temps anti-capitalistes, anti-impérialistes et anti colonialistes, parce qu'ils luttent pour la révolution sociale.B. DE LIGT.
Les thèses développées dans l'exposé précédent viennent d'être confirmées par les déclarations de notre ami Hem Day à 1a Conférence triannuelle de 1a W. R. 1. à Copenhague (23-27 juillet) et au Congrès contre ]a guerre et le militarisme à Paris (l-5 août 1937). Hem Day, cet objecteur de conscience audacieux, quoique refusant toute participation à n'importe quelle guerre nationale admettait pourtant - comme plusieurs de nos camarades belges - la participation éventuelles à une guerre civile révolutionnaire. Ils justifièrent cette opinion « en considérant les mobiles et les objectifs de pareille guerre comme très supérieurs à celle de la guerre nationale ». En outre ces camarades, se basant sur les données du passé, pensaient que les conséquences désastreuses d'une guerre civile seraient infimes en comparaison avec celles causées par une guerre internationale.
Hem Day ayant, comme toujours, le courage de ses idées, partit en Espagne afin de se mettre au courant des choses et de participer à la révolution sociale. Il ne tarda pas à constater que du fait de l'intervention étrangère - fait selon nous inévitable, comme l’histoire de la révolution russe l’avait déjà démontré - la guerre civile devait dégénérer en une véritable guerre internationale avec toutes ses conséquences ruineuses au point de vue matériel et moral.
Instruit par cette atroce leçon des choses, notre ami Hem Day déclara dans les congrès susmentionnés, au nom de ses camarades belges qu’eux aussi s'étaient vu obligés de corriger leur position à l'égard du problème révolutionnaire :
Entreprendre une révolution (transformation brusque d'un régime) ou la défense d'un état social révolutionnaire ou pré-révolutionnaire, au moyen de la violence extrême, apparaît aujourd'hui comme affreusement absurde. Tout autant que la guerre.
La dépendance entre les états, dans le mal comme dans le bien, ainsi que la monstrueuse efficacité des instruments de destruction, rendent catastrophique le recours à la violence extrême collective. Non seulement, cette dernière supplicie le peuple qui s'y livre mais aussi menace la paix des autres peuples.
Il ne s'agit pas de condamner, à jamais, le recours à la violence collective extrême. Il se peut encore que ce recours apporte une grande amélioration de conditions de vies sociales sans déchaîner préalablement de grands maux. Il se peut aussi, qu’une guerre civile évite une guerre nationale à un peuple. Mais nous sommes dans l’impossibilité de prévoir le rétablissement de conditions politiques qui justifieraient, à nos yeux le recours à la violence collective extrême.
Nous sommes également dans l'impossibilité de déterminer, par avance, la nature et l'importance des effets de la guerre civile.
Il nous semble donc nécessaire, non point tant de la condamner, mais d’en montrer les risques trop gros, la folie, et de conseiller une autre méthode de lutte pour supprimer le capitalisme ou abattre le fascisme. Méthode de lutte collective, pour ainsi dire basée uniquement sur la non-coopération la plus intégrale possible.
« Nous tenons à rappeler et à affirmer qu'aucune puissance d'agression - intérieure ou extérieure - ne pourrait résister à une défense collective bien menée qui comprendrait les trois points suivants : grève générale, refus de payer l'impôt, refus du service militaire » (Patrie Humaine).
« Sans doute, les collectivités ne se montrent-elles pas plus capables de rejeter actuellement la violence extrêmes des confits sociaux que des conflits nationaux. Mais en dépit du peu de succès à recueillir dans notre propagande en faveur de la méthode de lutte collective pacifique, nous persistons à la prôner partout et toujours.
« Les idées de l’esprit humain s’avancent en dormant, elles sont parfois si engourdies qu'elles semblent immobiles ; on ne sent leur force et leur vie qu’au chemin qu’elles ont fait ; enfin le jour se lève et elles paraissent : on les reconnaît, elles sont victorieuses » (F. AI. Guyau).
De telles déclarations basées sur l'expérience même, exigent surtout l'attention de ceux qui, avec notre camarade René Gérin acceptent encore « la guerre civile défensive » comme « guerre juste ». Après les premiers mois de guerre de classes en Espagne, Gérin pouvait peut-être écrire avec un certain droit: « bien qu'internationalisée, cette guerre reste une guerre civile ». Depuis, le caractère international de cette guerre s’est accentué de plus en plus au détriment de la lutte sociale et révolutionnaire. In abstracto, « la guerre civile défensive est une guerre juste ». In concreto, pour les raisons développées ci-dessus, elle est condamnée à se convertir en une guerre moderne tout court, allant de pair avec une étatisation étouffante. L’État totalitaire - on ne peut pas assez le répéter - étant le complément indispensable de la guerre totale, tout comme celle-ci est le complément inévitable de l'État totalitaire. Simone Weil avait bien raison d’écrire dans La critique sociale de novembre 1933: « La guerre révolutionnaire est le tombeau de 1a révolution ».
Que faire donc ? Nos camarades belges refusent à juste titre d'exiger, en ce moment, des révolutionnaires espagnols qu'ils laissent tout d'un coup tomber les armes. Au point de vue psychologique et pratique une telle demande serait même un geste dénué de tout sens. D'autre part - comme je l'ai démontré au Congrès de Paris - une médiation entre les partis en guerre ne peut jamais aboutir à une véritable solution au point de vue révolutionnaire. La guerre vile une fois éclatée, ni solution, ni médiation efficace n’est possible. Continuant leur propagande pour le boycottage et
la non-coopération internationales contre Franco et ses alliés, afin que soit sauvé en Espagne ce qui peur encore être sauvé, les antifascistes du monde entier ont en premier lieu à combattre 1a mentalité et l’activité fasciste chacun dans son propre pays, non seulement auprès de leurs Gouvernements, mais encore dans les milieux ouvriers et les partis politique - en particulier dans la IIIe Internationale, en train de tuer dans l'oeuf les possibilités d'une véritable révolution en Ibérie et ailleurs. Il faut surtout que nous démontrions par la parole et l’action que, pour défendre la personnalité humaine et lutter pour la justice sociale, nous disposons d'autres méthode de combat, plus efficaces et plus humaines que la guerre. C’est d'ailleurs le sens des résolutions du Congrès contre la guerre et le militarisme de Paris.
Octobre 1937
B. D. L.
Le Monde Libertaire - Septembre 1964
Maurice Laisant
LES ANARCHISTES ET L'INTERNATIONALE
DURANT LA GUERRE DE 1914
Peut-on examiner le comportement d'un groupe d'hommes, dans un temps donné, sans faire l'étude générale des événements et du comportement de tous. Il apparaît indispensable de rappeler rapidement le climat qui présida à la déclaration de guerre de 1914.
Aspect politiqueEn Autriche-Hongrie (pays artificiel composé de deux ethnies) un impérialisme autocratique et belliqueux règne en la personne de François-Joseph qui rêve d'hégémonie et s'est déjà annexé la Bosnie et l'Herzegovine. En Serbie, composée de Slaves, l'opposition à la dictature autrichienne devait se concrétiser par l'attentat de Sarajevo dont on tirera prétexte pour le déclenchement de la guerre mondiale. En Russie, où un régime anachronique règne encore en contradiction avec un mouvement ouvert aux idées nouvelles (la révolution de 1905 a ébranlé à jamais le tsarisme), on s'émeut du développement industriel de l'Allemagne et l'on veut s'opposer à une expansion possible du pangermanisme. En Allemagne, le gouvernement se grise de la puissance qui s'étend aussi bien dans le domaine militaire, où l'on entretient à grands frais une armée puissante, que dans le domaine industriel et commercial. L'Angleterre ne saurait voir d'un bon œil cette puissance nouvelle qui risque de la concurrencer, sinon de l'éclipser, sur le marché mondial. En France, le mouvement social se développe dangereusement pour le pouvoir dans le même temps où la réaction et le bellicisme accèdent à la présidence de la république en la personne de Raymond Poincaré, l'homme de la revanche.Telle était en gros la situation.
Mais sans doute un autre facteur que les rivalités politiques, économiques et militaires concourait à ouvrir les hostilités et à en préparer dans l'ombre le déclenchement, ainsi que s'y sont employés les politiciens de tous pays.
L'Internationalisme Ce danger pour les gouvernants, danger qu'il fallait anéantir et noyer dans la guerre, c'est cet éveil à la conscience de tous les travailleurs, cette dénonciation des idoles patries, et la tenue de nombreux congrès internationaux où, par dessus les frontières, ils s'emploient à conjuguer leurs efforts. Assez timides et réformistes à leur début, ces congrès vont se montrer de plus en plus catégoriques, ne se contentant plus d'appeler l'attention sur le sort des travailleurs, mais dénonçant les causes et envisageant l'avènement d'un monde sans classe.D'une part, les socialistes divisés en allemanistes, guesdistes, blanquistes, broussistes ne se grouperont que tardivement en un parti unique toujours tiraillé entre les réformistes et les révolutionnaires. D'autre part, et combien plus solides, les syndicalistes vont jeter les bases d'une future structure sociale.
Faits à signaler, alors que dans presque tous les pays, les seconds n'ont qu'un rôle revendicatif et s'alignent pratiquement sur les premiers, en France la CGT conserve une totale autonomie et se refuse à limiter son rôle à des revendications pécuniaires et à laisser aux politiques la résolution des problèmes sociaux. Face à celui de la guerre dont divers incidents annoncent la menace, les uns comme les autres préconisent le boycott de la tuerie par la grève générale, la paralysie du pouvoir dans chaque état, la prise des organismes centraux : chemins de fer, PTT, ministères, etc.
La grande faillite Tels étaient encore les mots d'ordre du parti socialiste et de la CGT à la veille de la guerre. Le congrès de celui-là, tenu les 14, 15 et 16 juillet 1914 concluait ainsi ses débats : Entre tous les moyens employés pour prévenir et empêcher la guerre et pour imposer aux gouvernants le recours à l'arbitrage, le Congrès considère comme particulièrement efficace la grève générale ouvrière simultanément et internationalement organisée dans les pays intéressés ainsi que l'agitation et l'action populaires sous les formes les plus actives.Deux jours avant la guerre, syndicalistes et socialistes s'élevaient encore contre la possibilité d'une pareille monstruosité. Et brusquement, sans transition, peur ou ambition, les leaders démissionnaient. Le programme qui consistait à sauter dans les ministères est à moitié réalisé on le sait bien, mais ce n'est plus pour paralyser le pays, couper les communications, rendre l'état impuissant à réaliser son mauvais coup, mais simplement pour y trouver un fauteuil doré à la taille d'un Guesde, d'un Sembat ou d'un Jouhaux. Certes, quelques-uns sauveront l'honneur, mais pour un Merrheim ou un Monatte en France, un Liebknecht ou une Rosa Luxembourg en Allemagne, un Douchan Popovitch ou un Laptchevitch en Serbie, combien de Vandervelde, de Renaudel, d'Albert Thomas, de Compene Morel ou de Marcel Cachin ?
Les anarchistes Dans cette débâcle générale quel est le rôle des anarchistes ? Le désarroi qui a frappé tous les hommes a-t-il épargné les anarchistes ? Il serait vain et faux de prétendre qu'ils y aient tous échappé.Nous ne sommes pas des surhommes et si nous avons le privilège de raisonner plus sainement que le commun de nos semblables, ce n'est pas en raison d'une supériorité particulière, mais simplement parce que affranchis des préjugés religieux et politiques, nous n'avons pas le souci de nous aligner sur les uns ou les autres et de justifier ceux-ci ou ceux-là.
À cet égard les anarchistes se devaient de refuser les prétextes par lesquels on prétendait faire accepter la guerre. Tous nos théoriciens en avait démonté et démontré le mécanisme, ils avaient crevé le paravent des guerres défensives ou de droit pour démasquer les intérêts et les ambitions qu'elles camouflent ; ils avaient rappelé que les travailleurs, n'ayant pas de patrie, n'en ont pas à défendre ; ils avaient prôné l'internationalisme et la solidarité ouvrière face aux aventures sordides et criminelles où les généraux et les chefs d'état entraînent les peuples. Sans attache d'aucune sorte, plus et mieux que les socialistes (empêtrés dans les compromissions parlementaires), plus et mieux que les syndicalistes dont ils étaient le ferment le plus sûr, les anarchistes se devaient d'être les irréductibles ennemis de toutes guerres.
Deux questions se posent : Que pouvaient-ils faire ? Qu'ont-ils fait ?
Que pouvaient-ils faire ? Ramenés à leurs seules forces, après la trahison des leaders syndicaux, l'abandon des socialistes, qui pouvaient leur apporter l'appoint d'un mouvement parallèle, ils ne pouvaient prétendre à une action d'envergure capable de contrecarrer l'immonde fléau. Qu'ont-ils fait ? Ici il est bon de reprendre l'histoire généreuse sur la publicité faite aux quelques théoriciens qui ont cédé au vent de folie, autant qu'avare de commentaires sur la dénonciation des responsabilités de la guerre et l'appel pour faire cesser le carnage, suivi par le plus grand nombre de nos militants. Ne sont-ce pas les nôtres qui forment la plus large proportion des réfractaires, des déserteurs et des insoumis ? Sans doute exista-t-il au début de 1916 le trop fameux manifeste (revêtu de 15 signatures, le nom d'une ville ayant été pris pour celui d'un camarade), mais si ce libelle qui avait vu le jour sur l'instigation de Jean Grave, repoussait l'éventualité d'une paix prochaine, n'oublions pas qu'il faisait réponse à la déclaration des internationalistes réfugiés à Londres et qui maintenait la position anarchiste de toujours. Rappelons aussi qu'une nouvelle déclaration de ces mêmes internationalistes vint réfuter comme il convenait les arguments du manifeste des Seize.
Sébastien Faure En France, Sébastien Faure (qui a refusé de joindre sa signature à celles de ses compagnons d'hier, dont les positions oscillent avec la guerre) rédige avec les militants restés antimilitaristes un contre-manifeste, que la censure blanchira avec le même zèle que la presse en a mis à donner une place d'honneur au manifeste. Rappelons certains de ces termes : Aux conférences internationales des dirigeants qui disposent à leur fantaisie des peuples comme de dociles troupeaux, nous pensons qu'on doit opposer une conférence internationale des travailleurs du monde entier. Déjà en septembre 1915, s'esquissa, à Zimmerwald, une première tentative en ce sens, et nous applaudîmes en son temps à ce premier effort. Mais ce n'était encore là qu'une ébauche. Cet effort sera renouvelé et il doit atteindre l'ampleur que comporte la gravité des circonstances. Les organisations des travailleurs de tous les pays doivent dès aujourd'hui se hâter de constituer un congrès mondial du prolétariat dont l'œuvre sera tout d'abord d'exiger la cessation des hostilités et le désarmement immédiat et définitif des nations. Une vingtaine de signatures (surtout de syndicalistes, mais aussi du peintre Signac) accompagnait celle de Sébastien Faure.Quelques mois plus tôt, il avait édité et diffusé un tract faisant écho à Liebknecht, dont il approuvait totalement la position et le courage (la place nous manque ici pour parler de la conférence de Zimmerwald qui sauva l'honneur de l'internationalisme [1]). Vers la Paix. Appel aux socialistes, syndicalistes, révolutionnaires et anarchistes. Il disait notamment : S'il n'a pas été en notre pouvoir d'empêcher la calamité, et ce sera le regret et la honte de notre génération, ah ! puissions-nous du moins en arrêter au plus tôt les suites désastreuses, et ce sera notre joie et notre réhabilitation ! [...] Encore une fois le devoir est là : impérieux, indiscutable, sacré ! [...] Plus que jamais ennemi de la guerre, plus que jamais attaché à la paix, je ne puis servir la cause à laquelle j'ai voué ma vie qu'en tentant d'abréger la guerre et de hâter la paix. Je m'y décide [...] Quels que soient les risques à courir, j'aime mieux les affronter que de renier tout mon passé ma seule fierté et ma seule richesse et de traîner une vieillesse impuissante et déshonorée.
Ce tract qui devait connaître un succès assez remarquable fut diffusé jusque sur le front. C'est alors que Malvy fit convoquer Sébastien Faure et lui déclara que ceux qui dans les tranchées le lisaient et le faisaient circuler devaient être envoyés dans les missions d'où l'on ne revient pas. Il donna sa parole qu'une telle mesure ne serait pas appliquée si en retour notre camarade interrompait sa campagne anti-guerrière. Notre vieux compagnon ne voulant pas engager d'autres que lui-même dans le danger (et là ce danger était la mort) se vit contraint de céder à la demande du ministre. Cependant s'il cesse la lutte clandestine des tracts (qui échappaient au contrôle de la censure), il animera un organe pacifiste : Ce qu'il faut dire où de rares vérités se feront jour en dépit des ciseaux d'Anastasie. De plus, en pleine guerre, il continuera à faire entendre sa voix. (Rappelons le meeting du 23 septembre 1917, interdit par la police, et maintenu par les syndicats des terrassiers, du bâtiment et des charpentiers).
Le Libertaire
D'autre par, Le Libertaire poursuit une vie sporadique et clandestine sous l'impulsion de quelques camarades dont Pierre Martin, Louis Lecoin et Le Meillour. Rappelons que Louis Lecoin a passé la plus large partie de la guerre en prison pour son action antimilitariste. De leur côté, les camarades individualistes sont unanimes à condamner la guerre : Han Ryner, Armand, Mauricius garderont la tête froide. De même, les néo-malthusiens avec Devaldès et Eugène Humbert. Rappelons ce passage prophétique d'une lettre de Han Ryner datée du 19 août 1914 : L'Allemagne sera vaincue à moins queÿ Mais éviter la défaite ce n'est éviter que des ennuis. Le malheur à éviter c'était la guerre. Et j'ai bien peur que, là Guillaume ne soit pas le seul coupable.Publiquement, sous le couvert littéraire et historique, il condamnera et la guerre et ceux qui la fomentent, notamment le dimanche 20 mai 1917 où il traitait du sujet : la gloire littéraire et la gloire militaire. Également il mènera campagne pour les camarades emprisonnés : affaire Gaston Rolland, affaire Émile Armand. Ce dernier lancera un tract non signé et naturellement clandestin (dont la longueur ne nous permet pas la reproduction) et qui le montre fidèle à son idéal passé. De tout ce qui précède nous pouvons conclure que les anarchistes, dans leur grande majorité, sont demeurés antimilitaristes durant la tourmente. Pour ceux qui se sont laissé bousculer par les événements, il importe de les distinguer des socialistes. Si leur position fut une erreur. Et quelle erreur ! elle ne fut jamais un calcul ou une trahison. À aucun d'eux, elle n'apportera une prébende, un privilège, un poste honorifique. Tandis que les ministres socialistes se pavanaient, trônaient et se compromettaient avec la réaction, le libertaire Malato (logique avec lui-même) s'engageait alors qu'il en avait passé l'âge.
Mais la réflexion qui s'impose à l'esprit est celle-ci : Si les anarchistes, dans leur ensemble, n'ont pas cédé à la panique générale, ils le doivent à l'individualisme qui fait le fond de leur idéologie à quelque tendance qu'ils appartiennent. Considérant l'individu comme la cellule initiale de toute collectivité, ils font passer toute question par le jugement de l'individu. N'ayant pas d'idoles, comme la cellule initiale, ne suivant pas de meneurs, ils conservent en toute circonstance, l'esprit critique qui fait défaut à ceux qui n'ont d'autres opinions que celles de leurs maîtres à penser. Se référant en dernier ressort à leur propre conscience, on ne les verra pas agir aveuglément selon les ordres (ou même les indications) de leaders, d'oracles ou de chefs de file.
Cette conception, ce respect de l'homme (et en premier lieu cette considération que l'homme a de lui-même), cette philosophie qui nous a écartés de tant de dangers est à la fois notre fierté et notre espérance.
Maurice Laisant
(1) La place nous manque ici pour parler de la conférence de Zimmerwald qui sauva l'honneur de l'internationalisme.
Le Manifeste des Seize
(28 février 1916)De divers côtés, des voix s'élèvent pour demander la paix immédiate. Assez de sang versé, assez de destruction, dit-on, il est temps d'en finir d'une façon ou d'une autre. Plus que personne et depuis bien longtemps, nous avons été dans nos journaux, contre toute guerre d'agression entre les peuples et contre le militarisme, de quelque casque impérial ou républicain qu'il s'affuble. Aussi serions-nous enchantés de voir les conditions de paix discutées si cela se pouvait par les travailleurs européens, réunis en un congrès international. D'autant plus que le peuple allemand s'est laissé tromper en août 1914, et s'il a cru réellement qu'on se mobilisait pour la défense de son territoire, il a eu le temps de s'apercevoir qu'on l'avait trompé pour le lancer dans une guerre de conquêtes.En effet, les travailleurs allemands, du moins dans leurs groupements, plus ou moins avancés, doivent comprendre maintenant que les plans d'invasion de la France, de la Belgique, de la Russie avaient été préparés de longue date et que, si cette guerre n'a pas éclaté en 1875, en 1886, en 1911 ou en 1913, c'est que les rapports internationaux ne se présentaient pas alors sous un aspect aussi favorable et que les préparatifs militaires n'étaient pas assez complets pour promettre la victoire à l'Allemagne (lignes stratégiques à compléter, canal de Kiel à élargir, les grands canons de siège à perfectionner). Et maintenant, après vingt mois de guerre et de pertes effroyables, ils devraient bien s'apercevoir que les conquêtes faites par l'armée allemande ne pourront être maintenues. D'autant plus qu'il faudra reconnaître ce principe (déjà reconnu par la France en 1859, après la défaite de l'Autriche) que c'est la population de chaque territoire qui doit exprimer si elle consent ou non à être annexée.
Si les travailleurs allemands commencent à comprendre la situation comme nous la comprenons, et comme la comprend déjà une faible minorité de leurs social-démocrates et s'il peuvent se faire écouter par leurs gouvernants il pourrait y avoir un terrain d'entente pour un commencement de discussion concernant la paix. Mais alors il devraient déclarer qu'ils se refusent absolument à faire des annexions, ou à les approuver ; qu'ils renoncent à la prétention de prélever des "contributions" sur les nations envahies, qu'ils reconnaissent le devoir de l'état allemand de réparer, autant que possible les dégâts matériels causés par les envahisseurs chez leurs voisins, et qu'ils ne prétendent pas leur imposer des conditions de sujétion économique, sous le nom de traités commerciaux. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu'à présent, des symptômes de réveil, dans ce sens, du peuple allemand.
On a parlé de la conférence de Zimmerwald, mais il a manqué à cette conférence l'essentiel : la représentation des travailleurs allemands. On a aussi fait beaucoup de cas de quelques rixes qui ont eu lieu en Allemagne, à la suite de la cherté des vivres. Mais on oublie que de pareilles rixes ont toujours eu lieu pendant les grandes guerres, sans en influencer la durée. Aussi, toutes les dispositions prises, en ce moment, par le gouvernement allemand, prouvent-elles qu'il se prépare à de nouvelles agressions au retour du printemps. Mais comme il sait aussi qu'au printemps les Alliés lui opposeront de nouvelles armées, équipées d'un nouvel outillage, et d'une artillerie bien plus puissante qu'auparavant, il travaille aussi à semer la discorde au sein des populations alliées. Et il emploie, dans ce but un moyen aussi vieux que la guerre elle-même : celui de répandre le bruit d'une paix prochaine, à laquelle il n'y aurait, chez les adversaires, que les militaires et les fournisseurs des armées pour s'y opposer. C'est à quoi s'est appliqué Bülow, avec ses secrétaires, pendant son dernier séjour en Suisse.
Mais à quelles conditions suggère-t-il de conclure la paix ?
La Neue Zuercher Zeitung croit savoir et le journal officiel, la Nord-deutsche Zeitungne la contredit pas que la plupart de la Belgique serait évacuée, mais à la condition de donner des gages de ne pas répéter ce qu'elle a fait en août 1914, lorsqu'elle s'opposa au passage des troupes allemandes. Quels seraient ces gages ? Les mines de charbon belges ? Le Congo ? On ne le dit pas. Mais on demande déjà une forte contribution annuelle. Le territoire conquis en France serait restitué, ainsi que la partie de la Lorraine où on parle français. Mais en échange, la France transférerait à l'état allemand tous les emprunts russes, dont la valeur se monte à dix-huit milliards. Autrement dit, une contribution de dix-huit milliards qu'auraient à rembourser les travailleurs agricoles et industriels français, puisque ce sont eux qui paient les impôts. Dix-huit milliards pour racheter dix départements, que, par leur travail, ils avaient rendus si riches et si opulents, et qu'on leur rendra ruinés et dévastésÿ
Quant à savoir ce que l'on pense en Allemagne des conditions de la paix, un fait est certain : la presse bourgeoise prépare la nation à l'idée de l'annexion pure et simple de la Belgique et des départements du nord de la France. Et, il n'y a pas, en Allemagne, de force capable de s'y opposer. Les travailleurs qui auraient dû élever leur voix contre les conquêtes, ne le font pas. Les ouvriers syndiqués se laissent entraîner par la fièvre impérialiste, et le parti social-démocrate, trop faible pour influencer les décisions du gouvernement concernant la paix Bmême s'il représentait une masse compacteB se trouve divisé, sur cette question, en deux partis hostiles, et la majorité du parti marche avec le gouvernement. L'empire allemand, sachant que ses armées sont, depuis dix-huit mois, à 90 km de Paris, et soutenu par le peuple allemand dans ses rêves de conquêtes nouvelles, ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des conquêtes déjà faites. Il se croit capable de dicter des conditions de paix qui lui permettraient d'employer les nouveaux milliards de contribution à de nouveaux armements, afin d'attaquer la France quand bon lui semblera, lui enlever ses colonies, ainsi que d'autres provinces, et de ne plus avoir à craindre sa résistance.
Parler de paix en se moment, c'est faire précisément le jeu du parti ministériel allemand, de Bülow et de ses agents. Pour notre part, nous nous refusons absolument à partager les illusions de quelques-uns de nos camarades, concernant les dispositions pacifiques de ceux qui dirigent les destinées de l'Allemagne. Nous préférons regarder le danger en face et chercher ce qu'il y a à faire pour y parer. Ignorer ce danger serait l'augmenter.
En notre profonde conscience, l'agression allemande était une menace Bmise à exécutionB non seulement contre nos espoirs d'émancipation mais contre toute l'évolution humaine. C'est pourquoi nous, anarchistes, nous, antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre, nous, partisans passionnés de la paix et de la fraternité des peuples, nous nous sommes rangés du côté de la résistance et nous n'avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. Nous ne croyons pas nécessaire d'insister que nous aurions préféré voir cette population prendre, en ses propres mains, le soin de sa défense. Ceci ayant été impossible, il n'y avait qu'à subir ce qui ne pouvait être changé. Et avec ceux qui luttent nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d'instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. Sans doute, malgré la guerre, malgré les meurtres, nous n'oublions pas que nous sommes internationalistes, que nous voulons l'union des peuples, la disparition des frontières. Et c'est parce que nous voulons la réconciliation des peuples, y compris le peuple allemand, que nous pensons qu'il faut résister à un agresseur qui représente l'anéantissement de tous nos espoirs d'affranchissement.
Parler de paix tant que le parti qui, pendant quarante-cinq ans, a fait de l'Europe un vaste camp retranché, est à même de dicter ses conditions, serait l'erreur la plus désastreuse que l'on puisse commettre. Résister et faire échouer ses plans, c'est préparer la voie à la population allemande restée saine et lui donner les moyens de se débarrasser de ce parti. Que nos camarades allemands comprennent que c'est la seul issue avantageuse aux deux côtés et nous sommes prêts à collaborer avec eux.
28 février 1916
Pressés par les événements de publier cette déclaration, lorsqu'elle fut communiquée à la presse française et étrangère, quinze camarades seulement, dont les noms suivent, en avaient approuvé le texte : Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Pierre Kropotkine, A. Laisant. F. Le Lève (Lorient), Charles Malato, Jules Moineau (Liège), A. Orfila, Hussein Dey (Algérie), M. Pierrot, Paul Reclus, Richard (Algérie), Tchikawa (Japon), W. Tcherkesoff.
La déclaration Anarchiste de Londres
(Avril 1916)
RÉPONSE DU GROUPE ANARCHISTE INTERNATIONAL DE LONDRES
AU MANIFESTE DES SEIZEVoici bientôt deux ans que s'est abattu sur l'Europe le plus terrible fléau qu'ai enregistré l'histoire, sans qu'aucune action efficace soit venue entraver sa marche. Oublieux des déclarations de naguère, la plupart des chefs des partis les plus avancés, y compris la plupart des dirigeants des organisations ouvrières les uns par lâcheté, les autres par manque de conviction, d'autres encore par intérêt se sont laissés absorber par la propagande patriotique, militariste et guerriste, qui, dans chaque nation belligérante, s'est développée avec une intensité que suffisent à expliquer la situation et la nature de la période que nous traversons.Quant au peuple, dans sa grande masse, dont la mentalité est faite par l'école, l'église, le régiment, la presse, c'est-à-dire ignorant et crédule, dépourvu d'initiative, dressé à l'obéissance et résigné à subir la volonté des maîtres qu'il se donne, depuis celle du législateur, jusqu'à celle du secrétaire de syndicat, il a, sous la poussée des bergers d'en haut et d'en bas réconciliés dans la plus sinistre des besognes, marché sans rébellion à l'abattoir, entraînant par la force de son inertie même les meilleurs parmi lui, qui n'évitaient la mort au poteau d'exécution qu'en risquant la mort sur le champ de carnage.
Toutefois, dès les premiers jours, dès avant la déclaration de guerre même, les anarchistes de tous les pays, belligérants ou neutres, sauf quelques rares exceptions, en nombre si infime, qu'on pouvait les considérer comme négligeables, prenaient nettement le parti contre la guerre. Dès le début, certains des nôtres, héros et martyrs qu'on connaîtra plus tard, ont choisi d'être fusillés, plutôt que de participer à la tuerie ; d'autres expient dans les geôles impérialistes ou républicaines, le crime d'avoir protesté et tenté d'éveiller l'esprit du peuple.
Avant la fin de l'année 1914, les anarchistes lançaient un manifeste qui avait recueilli l'adhésion de camarades du monde entier, et que reproduisirent nos organes dans les pays où ils existaient encore. Ce manifeste montrait que la responsabilité de l'actuelle tragédie incombait à tous les gouvernants sans exception et aux grands capitalistes, dont ils sont les mandataires, et que l'organisation capitaliste et la base autoritaire de la société sont les causes déterminantes de toute guerre. Et il venait dissiper l'équivoque créée par l'attitude de ces quelques "anarchistes guerristes", plus bruyants que nombreux, d'autant plus bruyants que, servant la cause du plus fort, leur ennemi d'hier, notre ennemi de toujours, l'état, il leur était permis, à eux seuls, de s'exprimer ouvertement, librement.
Des mois passèrent, une année et demi s'écoula et ces renégats continuaient paisiblement, loin des tranchées, à exciter au meurtre stupide et répugnant, lorsque, le mois dernier, un mouvement en faveur de la paix commençant à se préciser, les plus notoires d'entre eux, jugèrent devoir accomplir un acte retentissant, à la fois dans le dessein de contrecarrer cette tendance à imposer aux gouvernants la cessation des hostilités, et pour que l'on pût croire, et faire croire, que les anarchistes s'étaient ralliés à l'idée et au fait de la guerre.
Nous voulons parler de cette déclaration publiée à Paris, dans La Bataille du 14 mars signée de Christian Cornelissen, Henri Fuss, Jean Grave, Jacques Guérin, Hussein Dey, Pierre Kropotkine, A. Laisant, F. Leve Charles Malato, Jules Moineau, A. Orfila, M. Pierrot, Paul Reclus, Richard, S. Shikawa, M. Tcherkesoff, et à laquelle a applaudi naturellement la presse réactionnaire.
Il nous serait facile d'ironiser à propos de ces camarades d'hier, voire de nous indigner du rôle joué par eux, que l'âge ou leur situation particulière, ou encore leur résidence, met à l'abri du fléau et qui, cependant, avec une inconscience ou une cruauté que même certains conservateurs de l'ordre social actuel n'ont pas, osent écrire, alors que de tous côtés se sent la lassitude et pointe l'aspiration vers la paix, osent écrire disons-nous, que parler de paix à l'heure présente, serai l'erreur la plus désastreuse que l'on puisse commettre et qui tranchent : Avec ceux qui luttent, nous estimons qu'il ne peut être question de paix. Or nous savons, et ils n'ignorent pas non plus, ce que pensent ceux qui luttent. Nous savons ce que désirent ceux qui vont mourir pour mieux dire ; tout en ne nous dissimulant pas que les causes qui engendrent leur faiblesse, les entraîneront peut-être à mourir sans qu'ils aient tenté le geste qui les sauverait. Nous, nous laissons ces camarades d'hier à leurs nouvelles amours.
Mais ce que nous voulons, ce à quoi nous tenons essentiellement, c'est protester contre la tentative qu'ils font, d'englober, dans l'orbite de leurs pauvres spéculations néo-étatistes, le mouvement anarchiste mondial et la philosophie anarchiste elle-même ; c'est protester contre leur essai de solidariser avec leur geste, aux yeux du public non éclairé, l'ensemble des anarchistes restés fidèles à un passé qu'ils n'ont aucune raison de renier, et qui croient, plus que jamais, à la vérité de leurs idées.
Les anarchistes n'ont pas de leaders, c'est-à-dire pas de meneurs. Au surplus, ce que nous venons affirmer ici, ce n'est pas seulement que ces seize signatures sont l'exception et que nous sommes le nombre, ce qui n'a qu'une importance relative, mais que leur geste et leurs affirmations ne peuvent en rien se rattacher à notre doctrine dont ils sont, au contraire, la négation absolue.
Ce n'est pas ici le lieux de détailler, phrase par phrase, cette déclaration, pour analyser et critiquer chacune de ses affirmations. D'ailleurs elle est connue. Qu'y trouve-t-on ? Toutes les niaiseries nationalistes que nous lisons, depuis près de deux années, dans une presse prostituée, toutes les naïvetés patriotiques dont ils se gaussaient jadis, tous les clichés de politique extérieure avec lesquels les gouvernements endorment les peuples. Les voilà dénonçant un impérialisme qu'ils ne découvrent maintenant que chez leurs adversaires. Comme s'ils étaient dans le secret des ministères, des chancelleries et des états-majors, ils jonglent avec les chiffres d'indemnités, évaluent les forces militaires et refont, eux aussi, ces ex-contempteurs de l'idée de patrie, la carte du monde sur la base du droit des peuples et du principe des nationalités. Puis, ayant jugé dangereux de parler de paix, tant qu'on n'a pas, pour employer la formule d'usage, écrasé le seul militarisme prussien, ils préfèrent regarder le danger en face, loin des balles. Si nous considérons synthétiquement, plutôt, les idées qu'exprime leur déclaration, nous constatons qu'il n'y a aucune différence entre la thèse qui y est soutenue et le thème habituel des partis d'autorité groupés, dans chaque nation belligérante, en Union sacrée. Eux aussi, ces anarchistes repentis, sont entrés dans l'Union sacrée pour la défense des fameuses libertés acquises, et ils ne trouvent rien de mieux, pour sauvegarder cette prétendue liberté des peuples, dont ils se font les champions que d'obliger l'individu à se faire assassin et à se faire assassiner pour le compte et au bénéfice de l'état. En réalité, cette déclaration n'est pas l'œuvre d'anarchistes. Elle fut écrite par des étatistes qui s'ignorent, mais par des étatistes. Et rien par cette œuvre inutilement opportuniste, ne différencie plus ces ex-camarades des politiciens, des moralistes et des philosophes de gouvernement, à la lutte contre lesquels ils avaient voué leur vie.
Collaborer avec un état, avec un gouvernement, dans sa lutte, fut-elle même dépourvue de violence sanguinaire, contre un autre état, contre un autre gouvernement, choisir entre deux modes d'esclavage, qui ne sont que superficiellement différents, cette différence superficielle étant le résultat de l'adaptation des moyens de gouvernement à l'état d'évolution auquel est parvenu le peuple qui y est soumis, voilà, certes, qui n'est pas anarchiste. À plus forte raison, lorsque cette lutte revêt l'aspect particulièrement ignoble de la guerre. Ce qui a toujours différencié l'anarchiste des autres éléments sociaux dispersés dans les divers partis politiques, dans les diverses écoles philosophiques ou sociologiques, c'est la répudiation de l'état, faisceau de tous les instruments de domination, centre de toute tyrannie ; l'état qui est, par sa destination l'ennemi de l'individu, pour le triomphe de qui l'anarchisme a toujours combattu, et dont il est fait si bon marché dans la période actuelle, par les défenseurs du droit également situés, ne l'oublions pas, de chaque côté de la frontière. En s'incorporant à lui, volontairement, les signataires de la déclaration ont, en même temps, renié l'anarchisme.
Nous autres, qui avons conscience d'être demeurés dans la ligne droit d'un anarchisme dont la vérité ne peut avoir changé du fait de cette guerre, guerre prévue depuis longtemps, et qui n'est que la manifestation suprême de ces maux que sont l'état et le capitalisme, nous tenons à nous désolidariser d'avec ces camarades qui ont abandonné leurs idées, nos idées, dans une circonstance où, plus que jamais, il était nécessaire de les proclamer haut et ferme.
Producteurs de la richesse sociale, prolétaires manuels et intellectuels, hommes de mentalité affranchis, nous sommes, de fait et de volonté, des sans patrie. D'ailleurs, patrie n'est que le nom poétique de l'état. N'ayant rien à défendre pas même des libertés acquises que ne saurait nous donner l'état, nous répudions l'hypocrite distinguo des guerres offensives et des guerres défensives. Nous ne connaissons que des guerres faites entre gouvernements, entre capitalistes, au prix de la vie, de la douleur et de la misère de leurs sujets. La guerre actuelle en est l'exemple frappant. Tant que les peuples ne voudront pas procéder à l'instauration d'une société libertaire et communiste, la paix ne sera que la trêve employée à préparer la guerre suivante, la guerre entre peuples étant en puissance dans les principes d'autorité et de propriété. Le seul moyen de mettre fin à la guerre, de prévenir toute guerre, c'est la révolution expropriatrice, la guerre sociale, la seule à laquelle nous puissions, anarchistes, donner notre vie. Et ce que n'ont pu dire les seize à la fin de leur déclaration, nous le crions : Vive l'Anarchie !
Le groupe anarchiste international de Londres (avril 1916)
L'Internationale Anarchiste et la guerre L'Europe en feu, une dizaine de millions d'hommes aux prises, dans la plus effroyable boucherie qu'ai jamais enregistrée l'histoire, des millions de femmes et d'enfants en larmes, la vie économique, intellectuelle et morale de sept grands peuples, brutalement suspendue, la menace, chaque jour plus grave, de complications nouvelles, tel est, depuis sept mois, le pénible, angoissant et odieux spectacle que nous offre le monde civilisé. Mais spectacle attendu, au moins par les anarchistes, car pour eux, il n'a jamais fait et il ne fait aucun doute les terribles événements d'aujourd'hui fortifient cette assurance que la guerre est en permanente gestation dans l'organisme social actuel et que le conflit armé restreint ou généralisé, colonial ou européen est la conséquence naturelle et l'aboutissement nécessaire et fatal d'un régime qui a pour base l'inégalité économique des citoyens, repose sur l'antagonisme sauvage des intérêts et place le monde du travail sous l'étroite et douloureuse dépendance d'une minorité de parasites, détenteurs à la fois du pouvoir politique et de la puissance économique.La guerre était inévitable ; d'où qu'elle vint, elle devait éclater. Ce n'est pas en vain que depuis un demi siècle, on prépare fiévreusement les plus formidables armements et que l'on accroît tous les jours davantage les budgets de la mort. À perfectionner constamment le matériel de guerre, à tendre continûment tous les esprits et toutes les volontés vers la meilleure organisation de la machine militaire, on ne travaille pas à la paix. Aussi est-il naïf et puéril, après avoir multiplié les causes et les occasions de conflits, de chercher à établir les responsabilités de tel ou tel gouvernement. Il n'y a pas de distinction possible entre les guerres offensives et les guerres défensives. Dans le conflit actuel, les gouvernements de Berlin et de Vienne se sont justifiés avec des documents non moins authentiques que les gouvernements de Paris, de Londres, et de Pétrograd ; c'est à qui de ceux-ci ou de ceux-là produira les documents les plus indiscutables et plus décisifs pour établir sa bonne foi, et se présenter comme l'immaculé défenseur du droit et de la liberté, le champion de la civilisation.
La civilisation ? Qui donc la représente, en ce moment ? Est-ce l'état allemand, avec son militarisme formidable et si puissant, qu'il a étouffé toute velléité de révolte ? Est-ce l'état russe, dont le knout, le gibet et la Sibérie sont les seuls moyens de persuasion ? Est-ce l'état français, avec Biribi, les sanglantes conquêtes du Tonkin, de Madagascar, du Maroc, avec le recrutement forcé des troupes noires ? La France qui retient dans ses prisons, depuis des années, des camarades coupables seulement d'avoir parlé et écrit contre la guerre ? Est-ce l'Angleterre qui exploite, divise, affame et opprime les populations de son immense empire colonial ? Non. Aucun des belligérants n'a le droit de se réclamer de la civilisation, comme aucun n'a le droit de se déclarer en état de légitime défense.
La vérité, c'est que la cause des guerres, de celle qui ensanglante actuellement les plaines de l'Europe, comme de toutes celles qui l'ont précédée, réside uniquement dans l'existence de l'état, qui est la forme politique du privilège. L'état est né de la force militaire ; il s'est développé en se servant de la force militaire ; et c'est encore sur la force militaire qu'il doit logiquement s'appuyer pour maintenir sa toute-puissance. Quelle que soit la forme qu'il revête, l'état n'est que l'oppression organisée au profit d'une minorité de privilégiés. Le conflit actuel illustre cela de façon frappante : toutes les formes de l'état se trouvent engagées dans la guerre présente : l'absolutisme avec la Russie, l'absolutisme mitigé de parlementarisme avec l'Allemagne, l'état régnant sur des peuples de races bien différentes avec l'Autriche, le régime démocratique constitutionnel avec l'Angleterre, et le régime démocratique républicain avec la France.
Le malheur des peuples qui, pourtant étaient tous profondément attachés à la paix, est d'avoir eu confiance en l'état, avec ses diplomates intrigants, en la démocratie et les partis politiques (même d'opposition, comme le socialisme parlementaire) pour éviter la guerre. Cette confiance a été trompée à dessein, et elle continue à l'être, lorsque les gouvernements, avec l'aide de toute leur presse, persuadent leurs peuples respectifs que cette guerre est une guerre de libération.
Nous sommes résolument contre toute guerre entre peuples ; et, dans les pays neutres, comme l'Italie, où les gouvernants prétendent jeter encore de nouveaux peuples dans la fournaise guerrière, nos camarades se sont opposés, s'opposent, et s'opposeront toujours à la guerre, avec la dernière énergie. Le rôle des anarchistes, quels que soient l'endroit ou la situation dans lesquels ils se trouvent, dans la tragédie actuelle, est de continuer à proclamer qu'il n'y a qu'une seule guerre de libération : celle qui dans tous les pays, est menée par les opprimés contre les oppresseurs, par les exploités contre les exploiteurs. Notre rôle, c'est appeler les esclaves à la révolte, contre leurs maîtres. La propagande et l'action anarchistes doivent s'appliquer avec persévérance à affaiblir et à désagréger les divers états, à cultiver l'esprit de révolte, et à faire naître le mécontentement dans les peuples et dans les armées.
À tous les soldats de tous les pays, qui ont la foi de combattre pour la justice et la liberté, nous devons expliquer que leur héroïsme et leur vaillance ne serviront qu'à perpétuer la haine, la tyrannie et la misère. Aux ouvriers de l'usine, il faut rappeler que les fusils qu'ils ont maintenant entre les mains, ont été employés contre eux dans les jours de grève et de légitime révolte et qu'ensuite, ils serviront encore contre eux, pour les obliger à subir l'exploitation patronale. Aux paysans, montrer qu'après la guerre, il faudra encore une fois se courber sous le joug, continuer à cultiver la terre de leurs seigneurs et nourrir les riches. À tous les parias, qu'ils ne doivent pas lâcher leurs armes avant d'avoir réglé leurs comptes avec leurs oppresseurs, avant d'avoir pris la terre et l'usine pour eux. Aux mères, compagnes et filles, victimes d'un surcroît de misère et de privations, montrons quels sont les vrais responsables de leurs douleurs et du massacre de leurs pères, fils et maris.
Nous devons profiter de tous les mouvements de révolte de tous les mécontentements, pour fomenter l'insurrection, pour organiser la révolution, de laquelle nous attendons la fin de toutes les iniquités sociales. Pas de découragement même devant une calamité comme la guerre actuelle. C'est dans des périodes aussi troublées où des milliers d'hommes donnent héroïquement leur vie pour une idée, qu'il faut que nous montrions à ces hommes la générosité, la grandeur et la beauté de l'idéal anarchiste ; la justice sociale réalisée par l'organisation libre des producteurs ; la guerre et le militarisme à jamais supprimés ; la liberté entière conquise par la destruction totale de l'état et de ses organismes de cœrcition. Vive l'anarchie !
Londres, 12 février 1915
Léonard d'Abbet, Alexandre Berckmann, L. Bertoni, L. Bersani, G. Bernard, A. Bernado, G. Barett, E. Boudot, A. Gazitta, Joseph-J Cohen, Henri Combes, Nestor Ciek van Diepen, F.W. Dunn, Ch. Frigerio, Emma Goldman, V. Garcia, Hippolyte Havel, T.H. Keell, Harry Kelly, J. Lemarie, E. Malatesta, Noël Paravich, E. Recchioni, G. Rijuders, J. Rochtenine, A. Savioli, A. Schapiro, William Shatoff, V.J.C. Schermerhorn, C. Trombetti, P. Vallina, G. Vignati, L.J. Wolf, S. Yanosky.
Réponse d'Errico Malatesta au Manifeste des SeizeLe Monde libertaire - 10 mai 1984 Un manifeste vient d'être lancé, signé par Kropotkine, Grave, Malato et une douzaine d'autres vieux camarades, dans lequel, faisant écho aux soutiens des gouvernements de l'Entente qui demandent une lutte jusqu'au bout et l'écrasement de l'Allemagne, ils s'élèvent contre toute idée de paix prématurée.La presse capitaliste publie, avec une satisfaction naturelle, des extraits de ce manifeste et déclare qu'il est l'œuvre des "leaders du mouvement anarchiste international". Les anarchistes, qui presque tous, sont restés fidèles à leurs convictions, se doivent à eux-mêmes de protester contre cette tentative d'impliquer l'anarchisme dans la continuation d'un féroce massacre qui n'a jamais tenu la promesse d'un. bénéfice quelconque pour la cause de la Justice et de la Liberté et qui se montre maintenant, de lui-même, comme devant être absolument dépourvu de tout résultat, même du point de vue des dirigeants des deux camps.
La bonne foi et les bonnes intentions de ceux qui ont signé le manifeste sont au-delà de toute question. Mais si pénible qu'il soit d'être en désaccord avec de vieux amis qui ont rendu tant de services à ce qui, dans le passé, était notre cause commune, la sincérité et l'intérêt de notre mouvement d'émancipation nous font un devoir de nous dissocier de camarades qui se croient capables de réconcilier les idées anarchistes et la collaboration avec les gouvernements et les classes capitalistes de certaines nations dans leur lutte contre les capitalistes et les gouvernements de certaines autres nations.
Durant la présente guerre nous avons vu des républicains se mettre au service des rois, des socialistes faire cause commune avec la classe dirigeante, des travaillistes servir les intérêts des capitalistes ; mais en réalité tous ces hommes sont, à des degrés divers, des conservateurs croyant à la mission de l'État, et leur hésitation peut se comprendre quand le seul remède dont on dispose réside dans la destruction de toute chaîne gouvernementale et le déchaînement de la révolution sociale. Mais une telle hésitation est incompréhensible de la part d'anarchistes.
Nous estimons que l'État est incapable de bien. Dans le domaine international aussi bien que dans celui des rapports individuels il ne peut combattre l'agression qu'en se faisant lui-même agresseur ; il ne peut empêcher le crime qu'en organisant et commettant toujours un plus grand crime.
Même en supposant -ce qui est loin d'être la vérité- que l'Allemagne porte seule la responsabilité de la guerre présente, il est prouvé que, aussi longtemps qu'on s'en tient aux méthodes gouvernementales, on ne peut résister à l'Allemagne qu'en supprimant toute liberté et en revivifiant la puissance de toutes les forces de réaction. La révolution populaire exceptée, il n'y a pas d'autre façon de résister à la menace d'une armée disciplinée que d'essayer d'avoir une armée plus forte et plus discipliné, de sorte que les antimilitaristes les plus résolus, s'ils ne sont pas anarchistes et craignent la destruction de l'État, sont inévitablement conduits à devenir d'ardents militaristes.
En fait, dans l'espoir problématique de détruire le militarisme prussien, ils ont renoncé à toutes les traditions de liberté ; ils ont prussianisé l'Angleterre et la France ; ils se sont soumis au tsarisme ; ils ont restauré le prestige du trône branlant d'Italie.
Les anarchistes peuvent-ils accepter cet état de choses un seul instant sans renoncer à tout droit de s'appeler anarchistes ? Pour moi, même la domination étrangère subie de force et conduisant à la révolte est préférable à l'oppression intérieure volontairement acceptée presque avec gratitude, dans la croyance que, par ce moyen, nous serons préservés d'un plus grand mal. Il est tout à fait vain de dire qu'il s'agit de circonstances exceptionnelles et qu'après avoir contribué à la victoire de l'Entente dans "cette guerre" nous retournerons chacun dans notre propre camp et lutterons pour notre propre idéal.
S'il est nécessaire aujourd'hui de travailler en harmonie avec le gouvernement et les capitalistes pour nous défendre nous-mêmes contre "la menace allemande", cela sera nécessaire après, aussi bien que durant la guerre.
Si grande que puisse être la défaite de l'armée allemande s'il est vrai qu'elle sera battue, il ne sera jamais possible d'empêcher les patriotes allemands de penser à une revanche et de la préparer ; et les patriotes des autres pays, très raisonnablement, de leur point de vue, voudront eux-mêmes se tenir prêts de façon à n'être pas surpris par une attaque. Cela signifie que le militarisme prussien deviendra une institution permanente et régulière dans tous les pays.
Que diront alors ces anarchistes qui veulent aujourd'hui la victoire d'un des groupes de belligérants ? Recommenceront-ils à s'appeler antimilitaristes, à prêcher le désarmement, le refus du service militaire et le sabotage de la défense nationale, pour redevenir, à la première menace de guerre, les sergents recruteurs des gouvernements qu'ils auront tenté de désarmer et de paralyser ?
On dira que ces choses prendront fin quand les Allemands se seront débarrassés de leurs tyrans et auront cessé d'être une menace pour l'Europe en détruisant le militarisme chez eux. Mais s'il en est ainsi, les Allemands qui pensent avec raison que la domination anglaise et française (pour ne rien dire de la Russie tsariste), ne serait pas plus agréable aux Allemands que la domination allemande ne le serait aux Français et aux Anglais, voudront d'abord attendre que les Russes et les autres aient détruit leur propre militarisme et, en attendant, ils contribueront à accroître l'armée de leur pays. Et alors combien de temps la Révolution sera-t-elle différée ? Combien de temps l'anarchie ? Devons-nous toujours attendre que les autres commencent ?
La ligne de conduite des anarchistes est clairement tracée par la logique même de leurs aspirations. La guerre aurait dû être empêchée par la Révolution, ou au moins en inspirant aux gouvernements la peur de la Révolution. La force ou l'audace nécessaire a manqué. La paix doit être imposée par la Révolution ou, au moins, par la menace de la faire. Jusqu'à présent, la force ou la volonté fait défaut. Eh bien ! il n'y a qu'un remède ; faire mieux à l'avenir. Plus que jamais nous devons éviter les compromis, creuser le fossé entre les capitalistes et les serfs du salariat, entre les gouvernants et les gouvernés ; prêcher l'expropriation de la propriété individuelle et la destruction des États, comme les seuls moyens de garantir la fraternité entre les peuples et la justice et la liberté pour tous ; et nous devons nous préparer à accomplir ces choses.
En attendant, il me semble qu'il est criminel de faire quoi que ce soit qui tende à prolonger la guerre, ce massacre d'hommes, qui détruit la richesse collective et paralyse toute reprise de la lutte pour l'émancipation. Il me semble que prêcher "la guerre jusqu'au bout" c'est faire réellement le jeu des dirigeants allemands qui trompent leur peuple et l'excitent au combat en le persuadant que leurs adversaires veulent écraser et asservir le peuple allemand.
Aujourd'hui, comme toujours, que ceci soit notre devise : À bas les capitalistes et les gouvernements, tous les capitalistes et tous les gouvernements.
Vivent les peuples, tous les peuples
Errico Malatesta
Domela NIEUWENHUISLE MILITARISME
et l'attitude des Anarchistes et Socialistes révolutionnaires Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Ñ N° 17 - 1901
DEVANT LA GUERRE
Je commence par constater que nous serons tous d'accord que les guerres ne dépendent pas des fantaisies personnelles des princes ou des membres des gouvernements. Ceux-ci, en effet, ne sont que des instruments, des marionnettes placées en avant, tandis que les véritables auteurs restent au second plan. Ce ne sont pas les individus porteurs de couronnes et chamarrés d'or qui sont les véritables rois de la terre, non ! ce sont les financiers, les banquiers, les capitalistes. Les capitalistes eux-mêmes le savent très bien, point n'est besoin d'aller leur dire ces choses, mais le peuple, hélas ! n'en est pas encore suffisamment pénétré. Une anecdote très connue et là pour l'instruire à ce sujet. Il y a quelques années, lorsque l'Europe était encore une fois menacée de guerre, on donna à Paris un bal où étaient présents plusieurs diplomates et aussi Mme de Rothschild. Un de ces diplomates caressait le projet de danser avec elle et d'avoir, en causant, son opinion sur la situation qui, probablement, serait celle de M. de Rothschild. Aussi, bien vite notre diplomate ayant à son bras Mme de R... se promenait dans la salle de bal richement décorée et, après avoir causé avec elle de plusieurs choses indifférentes, il lui posa inopinément la question : «Eh bien : Madame, qu'en pensez-vous ? Sera-ce la guerre ou non ?» Alors Mme de Rothschild donna une réponse si brève et si claire que tout ouvrier pourra se la graver dans la mémoire, elle est plus éloquente que des livres savants, que de longues expositions. Elle répondit : «Non, Monsieur, il n'y aura pas de guerre, car mon mari ne donne pas l'argent !»Parfaitement ! Si les banquiers ne procurent pas l'argent, les princes, les gouvernements ne peuvent pas faire la guerre, car, comme dit l'ancien dicton : Point d'argent, point de Suisses !
L'argent est le nerf de la guerre.
Pourquoi faisait-on la guerre dans l'antiquité ? Pourquoi la fait-on encore aujourd'hui ? Tout d'abord c'est la faim qui y pousse. Dans les temps primitifs, l'homme sauvage avait un intérêt à faire la guerre. S'il était vainqueur, il dînait de son ennemi. Plus tard, sa position devint autre, mais la guerre restait au fond la même chose. Le vainqueur faisait travailler le vaincu à son profit. il prenait le sol, les moyens de production et de la sorte il pouvait mieux pourvoir à ses besoins. Et c'est là le cas de nos jours comme au moyen âge. Les industriels, les capitalistes produisent toujours plus, mais que doivent-ils faire de leurs produits ? Ils doivent chercher de nouveaux débouchés à leurs marchandises ? Nos guerres modernes sont donc des guerres commerciales, sociales. Au lieu d'augmenter ici le nombre des consommateurs de sorte que ceux-ci achètent les denrées, on cherche ailleurs un marché. Nos économistes crient qu'il y a surproduction, puisqu'ils ont leurs magasins bourrés, tandis que les producteurs n'en obtiennent rien. C'est là un mensonge. Ce n'est pas surproduction, c'est sous-consommation qu'il faut dire. Comme Fourier le disait un jour : Nous souffrons la misère, parce qu'il y a trop. Nous avons faim parce qu'il y a trop de pain, nous allons mal vêtus parce qu'il y a trop d'habits, nous n'avons point de souliers, parce qu'il y a trop de souliers. Voilà le non-sens savant qu'on nous enseigne aux universités ! Donc on fait la guerre pour trouver de nouveaux débouchés sur tous les points de la terre, afin d'écouler les stocks. Nos guerres émanent de nos mauvais rapports sociaux. Elles ont encore une autre conséquence : elles font un déblai parmi les peuples de l'Europe, comme le faisait un jour remarquer un général. Il y a tant de sans-travail ! Cela finit par constituer un danger. Si par une guerre on peut se débarrasser de tous ces éléments factieux, elle est une véritable soupape de sûreté pour notre société.
Donc la guerre a un double but : se débarrasser de marchandises et se débarrasser des gens embarrassants. Pourquoi donc les guerres ? Parce que les hommes d'argent la veulent, car par elle ils remplissent leur caisses. Et il faut que les coffres-forts soient pleins, car pour la bourgeoisie l'argent vaut mieux que les hommes. Gagner de l'argent, voilà le but suprême de la bourgeoisie, et vous pouvez être sûrs qu'un bourgeois sacrifierait sa propre patrie plutôt que de perdre une occasion de s'enrichir. N'étaient-ce pas les capitalistes anglais qui fournissaient aux républiques sud-africaines les canons et les munitions qui serviraient plus tard à abattre les soldats anglais ? Le ministre Chamberlain n'est-il pas un des plus grands actionnaires de la fabrique d'armes de guerre qui faisait de si bonnes affaires avec ses fournitures aux républiques sud-africaines ? Les usines anglaises et allemandes ne vendaient-elles pas aux Chinois l'artillerie et les fusils dont ceux-ci se servent à présent contre les puissances unies ?
Nous voulons illustrer par un exemple pourquoi on fait la guerre et, à cette fin, nous allons développer les dessous de la dernière guerre chino-japonaise.
L'argent ne vaut pas beaucoup. Un kilogramme d'or vaut un peu plus de 3200 francs, un kilo d'argent un peu plus de 100 francs et encore la quantité d'argent est beaucoup plus grande que celle de l'or. Comme la valeur de l'argent est tellement inférieure à celle de l'or, il est facile de comprendre qu'il faut une quantité beaucoup plus grande du premier métal pour avoir une valeur égale ; 32 fois plus d'argent que d'or, puisque 32 fois 100 font 3200. Pour avoir en argent la valeur d'une pièce d'or de 20 fr., il me faut un poids de 32 fois celui de la pièce de 20 fr. Une pièce de 20 fr. pèse 6 gr. 7, donc quatre pièces de 5 fr. devraient avoir un poids de 32 X 6 gr. 7 = 214 gr. 4. Si elles pèsent moins, il est évident que l'État nous vole. Or une pièce de 5 fr., pesant 25 gr., quatre pèsent 4 X 25 gr. = 100 gr. ; donc sur 20 fr. l'État vole à ses concitoyens 114 gr. 4 d'argent, soit plus de 20 fr. En d'autres mots : pour la même pièce d'or de 20 fr. que la Banque nationale me paie quatre pièces d'argent de 5 fr., je devrais recevoir huit pièces de 5 fr. + 2 fr. 50. On voit donc quels sont les véritables faux monnayeurs. Mais c'est un monopole de l'État que la fabrication de la fausse monnaie. Si un particulier fait la même chose, il ira à la prison, cela reste un privilège d'État.
Un jour, je vis une jolie caricature. Elle représentait le ministre de la justice derrière une table verte. Deux agents de police introduisent un monsieur très bien habillé, porteur d'un chapeau cylindre et d'une canne, qui se démène comme un diablotin entre les mains des policiers. C'est le ministre des finances, M. Pierson, ex-président de la Banque des Pays-Bas.
Le monsieur : Laissez-moi, je suis comme qui dirait le représentant de l'État des Pays-Bas.
L'agent : Fadaises ! Ce sournois est à la tête d'un complot, ils mettent en circulation des florins qui ne valent que 47 cents et demi ! (Un florin = 2 fr. = 100 cents.)
Les gouvernements donnent donc l'exemple du faux monnayage. En Amérique, il y a des dollars d'argent en grande quantité, mais en Chine et au Japon on s'en sert également comme monnaie. Plus le prix de l'argent s'abaisse, plus on perd en recevant des dollars d'argent. il fallait donc se débarrasser le plus possible de tous ces dollars et de tout cet argent.
Que faire ? La Chine et le Japon ont des dollars en quantité suffisante pour les affaires courantes. Seulement, lorsqu'il se passerait quelque chose d'extraordinaire, ils auraient besoin de plus. Donc les banques se mirent à l'Ïuvre. Des agents américains et européens furent envoyés aux deux pays Ñ non pas pour corrompre les autorités, que non ! les autorités ne se laissent jamais corrompre, ce sont toujours des gens honnêtes ! Ñ mais enfin la Chine achetait en Amérique des masses d'argent et, après l'avoir fait pendant six mois, tout à coup la guerre fut déclarée. Restait à savoir qui gagnerait ? Pour les banquiers, il était plus avantageux que la Chine perdît, car après une telle guerre une des parties paie une indemnité de guerre. Le Japon est un vaste pays, mais petit en comparaison de l'étendue énorme de la Chine. Voilà pourquoi la Chine peut se procurer de l'argent plus facilement, en raison des grandes ressources naturelles de ce vaste empire. donc le Japon était victorieux et il fallait que le Chinois payât les dommages.
Cela constituait une excellente affaire pour les banquiers. La Chine emprunta d'abord 400 millions de francs qu'elle reçut en argent, puis 72 millions qu'elle reçut un argent, puis 44 millions qu'elle reçut encore en argent. donc elle reçut de l'argent avec obligation de payer les intérêts en or, autre source de gain pour les banquiers qui avaient acheté tout cet argent pour une quantité relativement petite d'or. Ils gagnaient des fortunes. Alors ils se concertèrent, avec les fabricants de vaisseaux, de canons et de fusils, que tout ce que le Japon et la Chine commanderaient en Europe devrait être payé en or, sur lequel on gagnait encore une bonne somme.
Toute la guerre chino-japonaise ne fut donc qu'une Ïuvre concertée par les financiers. Eh bien ! les financiers constituent la bourgeoisie. Toutes les guerres sont également des guerres de banquiers.
Soldats, la bourgeoisie qui vous prêche que c'est un honneur de servir la patrie se moque de vous dans son cabinet, si vous êtes assez naïfs pour le croire ; elle sait qu'elle vous trompe en vous disant ces choses.
Tout ce qu'ils vous content de «patrie», d'«amour pour la dynastie», de courage, de fidélité, etc., ne sert qu'à vous étourdir, qu'à vous éblouir de façon que vous ne soyez plus capables de comprendre à quoi on vous emploie.
Soldats, vous êtes les sentinelles devant les coffres-forts de la bourgeoisie. L'armée défend les richesses des banquiers. La classe possédante a si bien arrangé les choses qu'elle ne défend pas elle-même ses propriétés Ñ elle et trop lâche, trop couarde pour cela ! Ñ mais qu'elle les fait garder par les non-possesseurs. A leur point de vue, c'est logique. Mais comment signaler la bêtise, la moutonnerie de ces non-possesseurs, de ceux qui n'ont rien à perdre et qui se laissent employer comme chair à canon au service des autres, de leurs ennemis, les possesseurs !Que les brebis soient tondues puisqu'elles sont les plus faibles, à cela, il n'y a rien d'étonnant, mais que dire des brebis qui choisissent elles-mêmes leurs écorcheurs ! C'est là le comble de la bêtise, et l'envie nous prend de crier à ces gens : Tu l'as voulu, George Dandin, tu ne mérites pas d'autre sort !
Les guerres sont rendues possibles par l'esprit militariste, artificiellement entretenu dans le peuple. Croyez-vous qu'un Chamberlain, qu'un Cecil Rhodes pourraient faire la guerre s'ils n'avaient pas eu soin d'avoir derrière eux un parti puissant ? La presse n'a-t-elle pas pendant des mois excité méthodiquement le peuple anglais contre les Boers ? Oh ! cette presse ! On l'appelle un bienfait et pourtant elle est dans les mains des capitalistes le moyen d'empoisonner toutes sources d'une vie populaire saine. Il y a des ligues contre la falsification des denrées, pour la protection des animaux, mais où trouver une ligue qui protège le peuple contre l'empoisonnement de l'opinion publique par la presse qui, tous les jours, verse son venin goutte à goutte et paralyse les cerveaux de milliers d'hommes ?
On veut prétendre que l'esprit militariste diminue beaucoup.
Où sont les preuves pour cela ? Ce ne sont que des mots en flagrante opposition avec la réalité. Toute la vie humaine subit dès la plus tendre jeunesse l'influence du militarisme, influence incroyablement forte et qui la pénètre entièrement, bien plus que ne le pensent la plupart des hommes qui ne réfléchissent guère.
Je vais vous montrer combien la société est imprégnée de l'esprit militaire. En quoi consistent pour une grande partie les joujoux des enfants ? Entrez dans les bazars et regardez autour de vous : ce ne sont que sabres, fusils, écharpes, drapeaux, tambours, casques, qui vont accoutumer les enfants dès le premier âge à manier avec une certaine prédilection des instruments de massacre. Puis on y voit des fantassins et des cavaliers en plomb, de grandes forteresses, des canons et autres choses semblables que l'on donne comme joujoux. Au lieu d'éloigner d'eux tous ces objets, on les leur rend familiers. Jouer aux soldats est une occupation favorite et combien les grands savent spéculer sur les préférences de la jeunesse, on peut s'en rendre compte lorsqu'on voit une troupe de soldats traverser nos rues, musique en tête, sur le rythme d'airs gais et enivrants, entourés de nuées d'enfants, qui naturellement pensent : Lorsque je serai grand, je veux aussi marcher dans les rues en si belle tenue !
Dans l'enseignement, l'esprit militaire joue un grand rôle.
Voyez les livres d'images : combien est grande la place qu'on y cède aux soldats et aux combats ! Les livres de lecture contiennent toutes sortes de récits d'actes d'héroïsme sur le champ de bataille. Quels sont nos héros ? non pas de préférence ceux-là qui se sont distingués dans le domaine de la science et de l'art, qui faisaient des découvertes, des inventions utiles, mais toujours et partout un enchaînement de batailles et elle ne revient que trop souvent au refrain monotone : Celui-ci défit celui-là et fut un prince puissant. L'esprit de guerre est cultivé chez les enfants aussi bien par les joujoux qu'on leur donne que par les livres d'images, et ainsi s'introduit chez les enfants, en jouant, une fausse direction d'esprit, bien souvent sans que les éducateurs le veuillent ou le fassent par préméditation. N'est-il pas faux de présenter aux enfants sous le nom de héros exclusivement ceux qui manient le fer et le feu, qui se distinguent au champ de bataille ?
Comme si un Luther, lorsqu'il s'en alla à la diète de Worms malgré l'avis de ses amis en disant : Fussent-il à Worms autant de diables que de tuiles sur les toits, j'irai tout de même ! ne montra pas plus de courage que la plupart des militaires n'en montrent au «champ d'honneur», lorsque dans un coup d'étourdissement, il font preuve de toute leur bestialité au détriment de leur prochain ! Comme si un Zola, en lançant à la face de tout le monde militaire et politique son J'accuse,ne fit pas preuve d'un héroïsme bien plus grand que celui de tous ces galonnés qui s'en vont, avec leur artillerie à longue portée, faire la guerre à des aborigènes mal armés dans d'autres parties du monde. Comme si un médecin qui brave la mort en allant visiter des malades contagieux et en étudiant des maladies dangereuses ne montre pas plus de courage moral que le premier sabreur venu qu'on loue en raison du nombre de gens qu'il a tués, comme les Dayaks des Indes orientales respectent le plus le guerrier qui peut montrer le plus grand nombre de crânes d'ennemis décapités de sa main. Le patriotisme ne rapporte-t-il pas régulièrement leurs surnoms : le Grand, le Glorieux, etc., à la manière dont ils se sont distingués sur le champ de bataille ? Ne parle-t-on pas de «guerres saintes», de «devoirs nationaux» et de pareilles choses avec lesquelles on égare la raison des peuples ?
Dans tous les pays, le roi est soldat en premier lieu. A peine un petit prince sait-il se tenir sur ses jambes qu'il est bombardé lieutenant et il semble naturel que tous les princes soient chefs d'armée ou de flotte. L'idéal de l'empereur Guillaume II est d'avoir dix fils et de faire de chacun le chef d'un des grands corps d'armée. Pourquoi les princes se montrent-ils en toute occasion en costume militaire ? Pourquoi ouvrent-ils les sessions parlementaires revêtus de l'uniforme de général de hussards ou chefs d'infanterie ? N'est-ce pas pour bien montrer aux parlements qu'en cas de besoin ils se moqueront bien des décisions parlementaires et que l'épée, une fois, tirée, pèse plus que cent discours ? Le président de la République française n'a-t-il pas une maison militaire ? Notre jeune reine n'a-t-elle pas, elle aussi, sa maison militaire ? A quoi sert cela ? Pourquoi le ministre dont le ressort comporte les forces de terre porte-t-il le titre de «ministre de la guerre» ? C'est comme si ses fonctions étaient de faire la guerre ! On ferait peut-être mieux en décernant aux ministres de la guerre et de la marine les titres de «ministres de querelles sèches et mouillées». Tout concourt à éveiller chez les princes une prédilection pour les affaires militaires et à se regarder comme des spécialités sous ce rapport. ainsi toute la vie est imprégnée d'un esprit militariste et quoique tous les hommes, pris séparément haïssent la guerre d'une haine absolue, nous voyons néanmoins que tous ensemble font de leur mieux pour favoriser la guerre. Proudhon pourrait encre rêver que la paix serait l'Ïuvre du dix-neuvième siècle ; quant à nous, nous sommes moins optimiste et n'osons point encore affirmer qu'elle sera l'Ïuvre du vingtième.
Tout ce qu'on a fait dans les derniers temps, c'est d'avoir ajouté au militarisme l'hypocrisie. On feint l'amour de la paix par des paroles, mais de fait, on se prépare à la guerre. La comédie la plus dégoûtante qu'ont jouée les détenteurs de la force comme finale pour ce siècle, c'est la comédie de la paix faite à la Haye en 1899. Il n'existe pas de plus grande hypocrisie que ce message de la paix, adressé aux puissances par l'empereur de toutes les Russies, dans lequel il est dit que le maintien de la paix générale est l'idéal vers lequel doivent tendre tous les efforts de tous les gouvernements. Et voyons à présent ses actes !
20 sept. 1898. Ordre d'augmenter et de fortifier la flotte de canonnières dans la mer Caspienne.
15 nov. 1898. Décision de faire construire deux nouveaux cuirassés jaugeant 12.674 tonnes.
1er déc. 1898. Bannissement de 5.000 Doukhobors de la Caucasie russe, qui sont forcés d'émigrer au Canada parce qu'en hommes pacifiques ils ne voulaient pas porter les armes.
4 déc. 1898. Assassinat prémédité de prisonniers politiques, commis à Irkoutsk, en Sibérie, par ordre du commandant militaire.
14 déc. 1898. Ordre de construire dix nouveaux contre-torpilleurs.
20 déc. 1898. Le ministre de la marine publie, annonce avoir estimé à plus de 90 millions de roubles la construction de nouveaux vaisseaux de guerre, de nouveaux docks pour la marine de guerre, à Saint-Pétersbourg, en Finlande et à Port-Arthur. Augmentation de la flotte de 4 cuirassés, 6 croiseurs, 2 canonnières et création d'une flotte de torpilleurs et de contre-torpilleurs.
12 janvier 1899. remise du budget avec une augmentation de 34 millions de roubles pour l'armée et de 16 millions pour la flotte.
18 janv. 1899. Les troupes russes aux frontières de l'Afghanistan sont portées au nombre de 20.000 hommes prêts à marcher sur Hérat.
Trois régiments sont envoyés à Helsingfors pour obtenir de force du parlement finlandais l'augmentation des troupes en Finlande.
19 janv. 1899. Le ministre de la marine fait construire un nouveau croiseur de première classe de 6.250 tonnes et deux torpilleurs de 350 tonnes.
Puis on décrète la construction de 3 cuirassés de 12.700 tonnes et de 2 croiseurs de 6.000 tonnes et de 3.000 tonnes.
Vive la conférence de la paix, de la paix consistant dans une augmentation incessante des forces de terre et de mer!
Le budget de l'Angleterre pour l'exercice 1899-1900 surpassa le précédent de 25 millions de francs, tandis que le contingent de l'armée fut renforcé de 1.493 hommes et de 5 batteries avec, en perspective, 10 autres batteries pour 1900.
Le gouvernement allemand proposa immédiatement après une augmentation de 23.277 hommes à réaliser dans quatre ans, ce qui a été accepté avec remise d'une troisième partie. Et les projets de l'empereur concernant la flotte ont été acceptés en principe.
Est-ce là, oui ou non, de l'hypocrisie ? tous, soi-disant, veulent la paix et cependant les armées augmentent et des dépenses militaires se font toujours plus lourdes !
Mais aussi que peut-on attendre d'un tsar comme préconiseur de la paix, de celui qui, dans une même année, dans l'année même du message de la paix (1898) a envoyé en Sibérie pas moins de 1.000 détenus politiques pour y mourir d'une mort lente mais sûre, qui fait quitter le pays à 20.000 citoyens pacifiques à qui il ne restait pas d'autre moyen de se soustraire aux maltraitements pacifiques (!) du gouvernement tsariste.
Mais probablement on s'arme jusqu'aux dents par seul amour de la paix et les puissances font preuve de leurs intentions pacifiques en poussant jusqu'à la folie les dépenses militaires et les contingents d'armées.
C'est là l'application du mot ailé : Si vis pacem, para bellum. Cette théorie ne peut pas être mieux démontrée dans toute son absurdité que par cette causerie entre voisins :
Voisin A. Ñ Mon cher voisin, comme je suis bien aise que nous ayons toujours vécu en bonne entente ! Voilà pourquoi j'ai acheté une bonne trique, regarde voir.Que dirait-on de voisins qui agissent de la sorte ?Ou bien on les enfermerait dans une maison de santé, ou bien on les mettrait en prison, pour maltraiter leurs enfants.
Voisin B. (examinant la trique)Ñ En effet, voilà une bonne verge. Avec cela on pourrait à merveille enfoncer un crâne. Combien c'est heureux que nous vivions en bonne intelligence ! Donc je vais m'acheter, moi aussi, une trique pareille, bien que j'aie plutôt besoin de mon argent pour mon ménage.Quelque temps après :
A. Ñ Regarde, voisin. Je me suis défait de ma trique en la donnant à quelqu'un qui était moins civilisé, car, tout bien considéré, c'est une manière d'agir très grossière que de s'assommer avec un bâton. Voici un sabre qui est bien plus facile à manier et bien plus élégant. Je suis si content de m'entendre si bien avec mes voisins et de vivre en paix.
B. (examinant le sabre).Ñ Oui, pour sûr qu'il est heureux que nous soyons des chrétiens. Le christianisme, c'est l'amour de la paix. donc, je vais par bienséance me procurer aussi un sabre. Une trique, c'est après tout un peu... païen.
Encore quelque temps après :
A. Ñ Eh voisin, viens donc voir ! Tiens, j'ai un fusil. C'est infiniment plus efficace qu'un sabre. Pourtant je le garde... puisque nos relations sont si pacifiques. Mais je prends le fusil avec.
B. (examinant le fusil).Ñ Bon, je vais acheter aussi un fusil.
Rentré chez lui, B. dit à sa femme :
Ñ Donne-moi quelques francs pour un fusil.
La femme. Ñ Es-tu fou ? Un fusil ? Je n'ai pas de quoi acheter des habits pour les petits.
B. Ñ Eh ! emprunte un peu d'argent !
La femme. Ñ Je ne peux plus me défaire de rien pour le donner comme gage.
B. Ñ Nos enfants deviennent plus grands et plus forts. il payeront bien la dette que nous faisons et ils céderont une partie du fruit de leur travail pour payer les intérêts.
Les enfants crient : Nous avons si faim !
B. Ñ Taisez-vous : Je ne peux souffrir le mécontentement. J'aime la liberté et à chacun de vous je permets d'avoir aussi faim qu'il lui plaira, pourvu qu'il ne commence pas à devenir mécontent.
La mère et les enfants se mettent à pleurer et, par pur amour de la paix, il leur est administré une bonne raclée.
Et cela continue entre les deux voisins.
Ils arment quelques uns de leurs enfants afin de pouvoir mieux vivre en paix ensemble et pour faire passer à tabac les autres enfants et les faire fusiller par leurs frères armés, quand la misère les pousse à se révolter contre l'autorité paternelle. Ainsi les divers ménages continuent à vivre une vie de misère.
Toujours on achète de nouvelles armes pour lesquelles on trouve toujours l'argent nécessaire, mais aux affamés on refuse du pain. Chaque année, les voisins viennent se donner mutuellement l'assurance qu'il y a entre eux une parfaite entente et que la paix ne court aucun risque d'être troublée
Et pourtant les rapports entre les puissances sont de fait les mêmes. Chaque année, les peuples dégustent des discours semblables prononcés avec un front d'airain dans les parlements et les gouvernements traitent les peuples juste de la même façon que les voisins traitent leurs enfants.
Déjà, il y a cent cinquante-neuf ans, Montesquieu écrivait les paroles suivantes qui sont vraies aujourd'hui encore et d'une actualité comme s'il les avait écrites hier :
«Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe ; elle a saisi nos princes et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes. Elle (lacune) redoublements et elle devient nécessairement contagieuse, car aussitôt qu'un État augmente ce qu'il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs ; de façon qu'on ne gagne rien par là que la ruine commune. chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d'être exterminés ; et on nomme paix cet état d'effort de tous contre tous. Aussi l'Europe est-elle si ruinée que les particuliers qui seraient dans la position où sont les trois puissances de cette partie du monde les plus opulentes n'auraient pas de quoi vivre. Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de tout l'univers et bientôt, à force d'avoir des soldats, nous n'aurons plus que des soldats, et nous serons comme les Tartares. La suite d'une telle situation est l'augmentation perpétuelle des tributs, et, ce qui prévient tous les remèdes, on ne compte plus avec les revenus, mais on fait la guerre avec son capital. N'est-il pas vrai de voir des États hypothéquer leurs fonds pendant la paix même et employer pour se ruiner, des moyens qu'ils appellent extraordinaires, et qui le sont si fort que le fils de famille le plus dérangé les imagine à peine.»Appliquez ces paroles à notre société et demandez-vous si elles ne sont pas vraies mot à mot, si les gouvernements n'ont pas ouvert un concours, pour voir lequel d'eux aura le plus vite mené le peuple à une ruine complète.On parle d'humaniser la guerre ! Peut-on être plus hypocrite ? L'idée d'humaniser la guerre est aussi ridicule que celle d'améliorer les prisons. A quelques améliorations sans importance près, on ne peut que démolir les prisons. De même il ne reste rien que d'abolir les guerres.
Est-ce que les balles «humanisées» ne feraient pas de victimes ? Ou bien veut-on en fabriquer munies d'un emplâtre qui panse lui-même la blessure faite par la balle ?
Non-sens ! Ne vous servez pas de balles, voilà ce qui vaut mieux que d'employer des balles humanisées !
L'humanisation de la guerre ! Ñ Peut-être sous les égides de l'empereur Guillaume d'Allemagne qui, au nom de la civilisation, combat les Chinois incivilisés en n'accordant pas de pardon, en enfilant à la baïonnette femme et enfants ! Europe, couvre ta face à la nouvelle de telles barbaries !
Mais les Chinois incivilisés ont approfondi les Européens civilisés ! Il y a peu de temps, un savant chinois écrivait sur leur compte :
« D'abord viennent les hommes aux habits noirs (les missionnaires), qui prétendent nous ouvrir gratis les portes du ciel,En vérité, ils se font les espions des hommes en habits blancs.
Ceux-ci viennent et font commerce avec nous, nous trompent et nous escroquent. Mais lorsque nous demandons des comptes à ces hommes blancs, il arrive enfin des hommes en habits multicolores avec des canons et des fusils et... qui nous tuent !»
Voilà bien la description du capitalisme mondial, international : autel, coffre-fort et armée !
Si je ne me trompe, nous avons devant nous une période de réaction. Rome est plus puissante que jamais, surtout par les capitaux dont elle dispose et par une bande de prêtres sur lesquels elle peut compter :perinde ac cadaver! Église et armée marchent de front et le capitalisme proclamera plutôt le pape chef du monde que de donner au peuple ses droits. Le bourgeois, qui, soi-disant, déteste la guerre, veut des gouvernements forts, pour tenir dans une obéissance aveugle les masses des ouvriers, et des parlements pour donner une sanction apparente à leurs actes. Ils ferment les yeux sur la situation économique déplorable, fous qu'il sont ! Ils déclarent détester la guerre et ils font tout pour conserver ce qui provoque la guerre ; ils méprisent le but et cultivent les moyens qui par une nécessité inéluctable, conduisent à ce but !
La réaction, c'est le parti de l'autorité qui s'étend de Rome jusqu'à la social-démocratie, du pape jusqu'à Marx, une masse réactionnaire contre les anarchistes et tout comme Louis blanc, le vieux socialiste, qui vota avec toute la bande cléricale pour déclarer que Thiers, Mac-Mahon, Gallifet avaient bien mérité de la patrie pour avoir étouffé la Commune dans le sang de ses combattants, nous voyons à présent les social-démocrates faire cause commune avec les assassins de la Commune, l'un déclarant qu'en 1871 les Parisiens auraient mieux fait de rester à dormir (Vollmar), l'autre en allant siéger dans un ministère avec un des pires assassins et de fraterniser ainsi avec lui (Millerand).
L'autorité ne peut rester debout sans le militarisme, sans les moyens de se maintenir par la force contre quiconque s'oppose à elle. Nous autres anarchistes, ne pouvons donc compter que sur nous-mêmes et sur les socialistes révolutionnaires et libertaires.
Voilà la question principale qu'il faut bien envisager. Avec des phrases et des déclarations platoniques par lesquelles nous mettons les classes dirigeantes responsables devant l'histoire et devant l'humanité, nous n'avançons guère. De telles résolutions sont excellentes pour les conférences et les congrès de la paix. Les gouvernements vous rient au nez et vont doucement leur train accoutumé.
Si en 1891, au Congrès international de Bruxelles, les socialistes avaient eu le courage d'accepter la résolution que les socialistes répondraient à une déclaration de guerre par la grève générale, je crois Ñ je suis assez naïf pour ça Ñ qu'en dix ans une énergique propagande de cette idée nous aurait menés bien plus loin que nous ne sommes à présent.
Où est le temps où Jules Guesde écrivait :
«Nous sommes résolus, et les partis socialistes doivent l'être aussi, à jeter la Révolution dans les jambes des armées en marche.Il faut crier aux canons que l'on roule et que l'on charge : On ne passe pas ! On ne part pas !»Le socialisme a une vocation révolutionnaire et libératrice, mais alors il faut qu'il ose,et que lorsqu'on voit les puissances alliées commettre le crime de jeter sur le monde les maux de la guerre, il dise ce qu'il y a un siècle Danton disait, à la tribune, des princes alliés, en faisant une allusion au sort de Louis XVI : Jetons-leur en défi une tête de roi ! S'il osait déclarer cela par rapport à la libération politique, nous devons, par rapport à la libération sociale, infiniment plus importante, donner à ce mot le développement nécessaire, afin qu'on sache quel sera le sort de ceux qui, pour servir leurs intentions rapaces, conduisent les peuples à la boucherie.Ce que nous devons faire contre le crime des gouvernants, des capitalistes ? Le moyen est tout trouvé. «Si les soldats commencent à penser, aucun d'eux ne restera dans les rangs.» donc penser, voilà ce qui changera la situation du peuple. Or le socialisme porte à penser et rien de ce qui peut être fait dans ce sens ne doit être négligé.
Énumérons d'abord quelques moyens tendant à resserrer plus fortement les liens qui unissent les peuples. Émile de Laveleye en donne quelques-uns dans son excellent livre : Des causes actuelles de guerre en Europe et l'arbitrage.Tout à l'heure nous compléterons la liste.
I. Diminution (lisez : abolition) des droits d'importation, traités de commerce et de réciprocité et, s'il se peut, abolition complète des douanes. tout ce qui siloe les hommes les pousse à la guerre ; tout ce qui les met en relation les incline à la paix.II. Réduire les tarifs de transports des marchandises, des lettres et des télégramme, afin de multiplier, autant que possible, l'échange des produits et des idées.
III. Adopter le même système de monnaies, de poids et mesures et de lois commerciales, non seulement afin de faciliter les transactions, mais pour que cette uniformité fasse sentir, d'une manière pratique, aux différents peuples la puissance du lien qui les rattache.
IV. Accorder aux étrangers les mêmes droits civils qu'aux nationaux, afin que l'homme retrouve partout une patrie et qu'un sentiment de fraternité cosmopolite remplace peur à peu celui de nationalité exclusive.
V. Favoriser l'enseignement des langues étrangères; de la géographie, et de toutes les notions se rapportant à la situation des pays étrangers. Quand les peuples se connaîtront, ils verront que partout il y a des hommes de même nature avec les mêmes besoins et les mêmes intérêts.
VI. Multiplier les livres et les ouvrages d'art qui font chérir la paix et détester la guerre, proscrire ceux qui les font aimer.
VII. Appuyer partout tout ce qui peut donner force et efficacité au système représentatif, et notamment enlever au pouvoir exécutif le droit de guerre et de paix.
Le peuple entier devra décider de son propre sort, et la question de guerre ou de paix est une question d'appel au peuple, mais de telle manière que ceux qui voteront pour la guerre seront obligés de s'enrôler à l'armée et d'aller combattre.
VIII. Favoriser les entreprises industrielles qui appliquent les épargnes d'un pays à mettre en valeur les richesses naturelles des autres pays de façon que, le capital devenant cosmopolite, les intérêts de tous les capitalistes deviennent solidaires.
IX. Le clergé devrait, à l'exemple des quakers, faire pénétrer dans les âmes cette horreur de la guerre qui est l'esprit même du christianisme et qui distinguerait enfin les chrétiens des sauvages.
Laveleye a encore quelque confiance dans les prêtres, quoiqu'il ait reconnu que dans l'histoire on aperçoit partout des guerres causées par les prêtres ou en tout cas soutenues par eux, et qu'il n'a jamais vu que les prêtres ont empêché jusqu'ici une seule guerre. C'est pourquoi ce dernier point est très faible. Ce sont les prêtres qui bénissent les armes, les drapeaux. Ce sont les prêtres qui célèbrent un Te Deumpour remercier Dieu pour le triomphe de l'armée et pour la défaite de l'autre.
Cette hypocrisie de la religion est une des plus grandes bassesses par lesquelles on déshonore la mémoire de Jésus-Christ.
Sans un mot de protestation, l'empereur Guillaume II a pu dire à ses soldats, à l'occasion du serment de fidélité : «Vous m'appartenez corps et âme. Il n'existe aujourd'hui pour vous qu'un seul ennemi, c'est celui qui est mon ennemi. Avec les menées socialistes actuelles, il pourrait arriver que je vous ordonne de tirer sur vos propres parents, sur vos frères, même sur vos pères, sur vos mères (que Dieu nous ne préserve) ; mais alors vous devriez obéir à mes ordres sans hésiter.»
Ce chrétien (!) dit donc ouvertement, et sans protestation de l'Église chrétienne, que ceux qui servent dans l'armée sont à son service et doivent être prêts, pour son profit, à tuer leurs frères, leurs pères et leurs mères !
Tolstoï est si indigné de ces mots sacrilèges, qu'il dit : «Cet homme malade, misérable, ivre de pouvoir, offense par ses paroles tout ce qui peut être sacré pour l'homme moderne et les chrétiens, les libres penseurs, les hommes instruits, tous, loin de s'indigner ce cette offense, ne la remarquent même pas.»
Maintenant nous allons ajouter aux moyens de Laveleye quelques autres, qui seront encore beaucoup plus efficaces.
X. La faveur à accorder aux intérêts internationaux des travailleurs. Il y a une Internationale jaune, c'est le syndicat des capitalistes, qui font causes commune contre les travailleurs, beaucoup plus que les travailleurs entre eux, contre les capitalistes. Il y a une Internationale noire, c'est Rome avec son armée de prêtres et religieuses, qui pénètre dans les cercles les plus intimes, c'est-à-dire dans les familles, pour faire son travail souterrain. Il nous faut une Internationale rouge, carrément révolutionnaire. La guerre n'est jamais un bien pour les travailleurs, et quand ceux-ci comprendront leur intérêt, ils seront un frein contre les machinations malfaisantes des gouvernements. Travail et guerre Ñ voilà des antithèses.
Le soldat ne donne pas à la société du travail productif ; au contraire, il vit au dépens du travailleurs productif. supposez une société composée de 5.000 habitants, parmi eux on a 1.000 adultes, les hommes qui, par leur travail, entretiennent la société. On en prend 200 pour le service militaire : quelle est l'influence sur le bien-être de la population ?
Auparavant, chaque travailleurs entretenait 5 personnes, 4 autres et soi-même ; mais après ils restent 800, qui doivent entretenir les 4.000 autres, et aussi les 200 ci-devants travailleurs, c'est à dire 4.200 personnes. Chaque travailleur doit entretenir 5.000, divisé par 800, égale 6,25 personnes. A mesure que les armées augmentent, le nombre que les travailleurs ont à entretenir augmente aussi. Quelle pression sur le bien-être de tous ! Mais encore pis, il ne produit pas, il détruit : le soldat est un homme improductif, mais c'est aussi un travailleur qui détruit en outre le travail des autres.
Les animaux sont supérieurs aux hommes. Ils tuent pour obtenir une proie pour pouvoir vivre, mais les hommes, les êtres les plus cruels de toute la création, sont les seuls qui tuent pour tuer. Et ils le font avec un tel raffinement, avec une telle cruauté que le chat qui joue avec la souris, avant de la dévorer, est un enfantillage en comparaison avec eux. Dans le monde des animaux il y a un oiseau, le Cariama, qu'on trouve dans dans certains jardins zoologiques, qui a un dégoût pour les oiseaux querelleurs. On peut le dompter facilement facilement et on lui a donné une place dans le poulailler, où il a une fonction d'agent de police et de juge. Quand deux coqs sont en compétition pour la même poule et vont se battre jusqu'à la mort, le détenteur de la paix fait son devoir sans considération de personne, et donne à tous les deux quelques piqûres avec son bec. Si quelque être semblable à cet oiseau faisait son devoir parmi les hommes, il aurait les mains pleines de travail.
Novicow dit : «Il y a d'abord les 3.300.000 hommes qui sont sous les drapeaux. S'ils n'étaient pas soldats et se livraient à des besognes lucratives, en gagnant seulement mille francs par tête, ils pourraient produire 3 milliards 800 millions de francs. Les 4.500 millions absorbés aujourd'hui par les dépenses militaires rapporteraient bien 5 0/0, s'ils étaient placés en entreprises agricoles et industrielles. Cela fait encore 225 millions. Les vingt-huit jours des réservistes peuvent bien s'évaluer à 200 millions, au bas mot. voilà donc 4.225.000.000 absolument palpables. Mais combien de pertes colossales échappent à toute évaluation ! Les capitaux produisent des capitaux. Si ces milliards étaient économisés tous les ans sur les dépenses militaires et versées dans des entreprises nouvelles, ils produiraient des bénéfices qu'il est absolument impossible d'évaluer.»
Le travail est donc pour produire, la guerre pour détruire : quelle peut être la relation entre ces deux antipodes ? Les travailleurs sont conduits à la guerre comme du bétail, ne sachant même pourquoi ils se battent. Vous connaissez le dessin de Hermann-Paul dans le Cri de Paris ?Sur le bateau qui les mène en Chine, deux soldats sont assis : un Français et un Allemand. Ils causent amicalement dans l'oisiveté de l'interminable voyage... dont ils ne reviendront peut-être pas. Ñ C'est drôle, dit l'un, je ne me rappelle pas à cause de quoi qu'on s'est battu en 1870.
Ñ Moi non plus, répond l'autre.
Et le bateau les emporte vers les champs de bataille chinois sans savoir à cause de quoi ils vont se battre maintenant.
N'est-ce pas stupide de se laisser tuer pour le plaisir, pour les avantages des autres, car quel avantage le travailleur peut-il tirer de la guerre ? Les liens internationaux des travailleurs auront une fois comme conséquence qu'il vont mettre un frein à la cupidité et à l'ambition des puissants de la terre. L'Internationale des rois, c'est la guerre pour opprimer les peuples et les tenir en esclavage selon la volonté des oppresseurs. L'Internationale des travailleurs, c'est la paix, car les travailleurs ont besoin de la paix pour soigner la production.
XI. Suppression des rois, des présidents, des sénats, des parlements, comme des institutions sociales qui sont hostiles à la paix.
Est-ce que par exemple l'empereur Guillaume II n'est pas un danger permanent pour la paix ? Ces institutions sont surannées et parce qu'elles sont l'instrument aux mains des capitalistes pour servir leurs intérêts contre ceux des peuples, elles sont une menace pour la paix.
XII. Abolition des ambassadeurs.
Les ambassadeurs sont un anachronisme dans un siècle de chemins de fer, de télégraphes et de téléphones. chaque ministre peut parler avec son collègue partout sans intermédiaires qui coûtent beaucoup d'argent. Dans les grands pays ils forment un danger permanent, parce que les diplomates vont développer premièrement leur talent en faisant des complications, des intrigues pour les débrouiller après. C'est le travail de Pénélope, qui filait le jour pour le gâter pendant la nuit. On agit pour mettre la paix en péril, pour pouvoir prendre l'apparence du sauveur de la paix, et consolider la position en habile diplomate. Et dans les petits pays, les ambassadeurs ne sont pas autre chose qu'un ornement aux soupers et dîners et aux bals. M. Leroy-Beaulieu est d'accord avec nous quand il dit qu'il ne peut pas comprendre le profit et l'intérêt d'avoir des ambassadeurs.
XIII. Réforme dans l'enseignement de l'histoire.
Qu'est-ce que l'histoire dans la plupart des livres ? Une histoire des batailles et des rois sans savoir comment le peuple vivait, travaillait et pensait. Cependant l'histoire des paysans, des artisans, des travailleurs, du peuple, est beaucoup plus instructive et intéressante que celle des fainéants, des rois, de la noblesse, du clergé. L'histoire de la charrue, de la brouette est beaucoup plus importante pour la civilisation que celle de Gabrielle d'Estrée, de la Dubarry, de Mme de Pompadour et des amourettes des rois. L'histoire doit devenir l'histoire de la civilisation, et les tueries, les massacres, les guerres forment plutôt un chapitre dans l'histoire du cannibalisme ; elles n'ont rien à faire avec la civilisation. Mais aussi dans toute l'éducation, dès le commencement, l'esprit guerrier doit être mis de côté. Pas de jouets qui encouragent le militarisme, pas de livres ni d'estampes guerriers pour les enfants, il faut éviter tout ce qui peut développer dans l'esprit de l'enfant la direction guerrière. Je sais bien que l'esprit a changé déjà ici et là, mais ici il y a un grand champ de travail, surtout pour les instituteurs de la jeunesse, car ceux-ci sont encore un instrument aux mains des capitalistes pour gâter l'imagination des enfants et pour faire d'eux des sujets dociles et faciles à conduire.
XIV. Abolition des armées permanentes.
La guerre se développe nécessairement des armées, comme la plante se développe de la graine. Même si je me demande si la paix armée n'est pas beaucoup plus absurde et nuisible que la guerre ? Car la guerre dure quelque temps, mais finit une fois : la paix armée est un état permanent, un fléau pour toute la société. Combien d'argent d'enlevé à la société par les armées permanentes ! combien de forces arrachées à la production ! C'est aussi une sélection mais non pas naturelle, plutôt artificielle. Ce n'est pas la lutte pour l'existence (struggle for life) dont Darwin parle, non, c'est une lutte contre l'existence. Qu'est-ce que le célèbre darwiniste, le professeur Haeckel dit dans son Histoire de la création des êtres organisés selon les lois naturelles? Il dit :
«Une domination, auparavant insoupçonnée, le fatal militarisme, le fléau de l'Europe actuelle, a obtenu depuis le service militaire obligatoire pour tous, une institution républicaine liée avec l'armée permanente, qui sert pour l'usage dynastique absolutiste, pour former un monstre contre nature (1). Pour agrandir l'armée le plus possible, les jeunes gens, les plus sains et les plus forts, sont pris annuellement par un recrutement sévère dans tous les rangs de la société. Le jeune homme, qui est le plus fort et le plus normal, a la plus grande chance d'être tué par les fusils modernes, les canons de lartillerie et d'autres instruments de civilisation.» tous les faibles, malades et infirmes sont dispensés de cette sélection militaire, restent chez eux pendant la guerre, se marient et se multiplient. Plus ils est faible et infirme, plus le jeune homme a la chance d'échapper au recrutement et de fonder une famille. Lorsque la fleur de la jeunesse périt au champ de bataille, le rebut le moins valable a la satisfaction de se multiplier et de transmettre toutes ses faiblesses et défauts à la postérité.Vous voyez, ce ne sont pas les plus forts, les meilleurs qui survivent et se multiplient ; au contraire, les plus faibles, les infirmes sont les vainqueurs.(2) Et ce même professeur avait complètement raison, quand il écrivit : «En comparaison avec les progrès étonnants des sciences naturelles, notre système de gouvernement, d'administration, de justice, d'éducation, et toute notre organisation sociale et morale restent en état de barbarie.»Et l'influence funeste de la vie militaire dans les casernes, ces écoles de civilisation, comme Messieurs les militaristes veulent nous le faire croire ! Nous savons, hélas !, que la civilisation de la caserne ressemble beaucoup à une syphilisation ! Aussi longtemps que les armées permanentes existeront, la guerre montrera son visage menaçant comme un des causes qui engendrent la guerre.
» Selon les lois d'hérédité, chez chaque génération, la faiblesse du corps et de l'esprit, qui se correspondent, est fatalement plus grande et plus répandue. Il ne faut donc pas s'étonner qu'en réalité la faiblesse du corps et du caractère est toujours croissante chez nos peuples civilisés et, avec le corps fort et sain, l'esprit libre et indépendant devient de plus en plus rare.»
XV. Arbitrage en cas de disputes.
Quand les habitants d'un pays civilisé ont des disputes, ils ne vont pas se battre, mais ils cherchent les chemins de l'arbitrage.
Pourquoi ne ferait-on pas de même, quand les divers pays ont des disputes ? Déjà le célèbre Hugo Grotius écrivit un livre sur la Guerre et Paix dans lequel il dit que «le parti qui refuse l'arbitrage peut être soupçonné de mauvaise foi.» Certainement nous nous mettons à rire quand on fait usage du mot «droit de la guerre», car c'est comme si l'on parlait d'un cercle carré, car le droit exclut la guerre et la guerre le droit. Même le droit des peuples, qu'on enseigne aux universités, nous semble une curiosité, car, dans la pratique, personne ne se soucie de ce droit. On l'a vu avec les cartouches dum-dum, dont les Anglais font usage en Afrique, et si on le veut savoir ou non, c'est la vérité et cela reste la vérité Ñ une vérité abominable, j'y consens, mais c'est ainsi en réalité Ñ que l'homme qui triomphe même en péchant contre la convention de Genève et contre toutes les conventions possibles sera loué comme un héros, plus que celui qui est vaincu par fidélité aux conventions. L'homme qui peut tuer toute une armée ennemie en une seconde par quelque invention infernale, fera son entrée dans son pays, enseveli sous les fleurs de ses compatriotes.
Pensez aux bouchers comme lord Kitchener, comme Marchand et beaucoup d'autres, car on les trouve dans tous les pays. L'arbitrage n'est pas un moyen infaillible pour tous les cas, mais on a souvent déjà prévenu une guerre par l'arbitrage. Les cas ne sont pas si rares qu'on le pense. Eh bien ! pourquoi ne pas suivre un chemin par lequel on peut prévenir quelques guerres ?
XVI. La fédération des divers pays comme les Etats-Unis de l'Europe ainsi qu'on la trouve en Amérique.
Auparavant, les diverses villes, les diverses provinces avaient la guerre entre elles ; c'est fini dès qu'on a l'unité d'un État. Maintenant les États font la guerre ; cela finira dès que les États seront fédérés, chacun ayant son autonomie. Toutes les questions comme celles de Finlande, Pologne et Russie, celle de Slesvig-Holstein, Pologne, Alsace-Lorraine et l'Allemagne, l'Irlande et l'Angleterre, Pologne, Bohême, etc. et l'Autriche vont disparaître, car on a formé une fédération de divers pays. C'est seulement une question de temps et de civilisation.
Novicow dit dans son livre Les Gaspillages des sociétés modernes: «Elle se fera, non pas le jour où nous serons doux comme des colombes et où nous nous aimerons en frères, mais le jour où nous la trouverons conforme à nos intérêts. Il suffirait qu'elle fût voulue par les classes dirigeantes. Alors chacun de nous, débarrassé du cauchemar de la spoliation mutuelle, jouira enfin pour la première fois, depuis l'origine du monde, du fruit de son travail, dans sa plénitude complète.» C'est exagéré, la fédération européenne n'aura pas ces conséquences, car si cela était vrai, les classes dirigeantes ne le voudraient jamais. Non, l'anarchie seule peut avoir cet effet.
XVII. La grève militaire en cas de guerre, et la grève générale.
Au congrès de l'Internationale en 1868, on adopta avec unanimité : « Le Congrès recommande surtout aux travailleurs de cesser tout travail, dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs. Le Congrès compte assez sur l'esprit de solidarité qui anime les travailleurs de tous les pays pour espérer que leur appui ne fera pas défaut à cette guerre des peuples contre la guerre.»
Voilà déjà la grève en cas de guerre.
Quand je proposai la grève militaire au congrès de Bruxelles en 1891, l'opposition fut grande et on déclara cette proposition utopique et fantastique.
Voilà le progrès du socialisme en vingt ans ! Malheureusement c'est un progrès rétrograde.
Quand les ouvriers des divers pays refuseront de se présenter, que feront les gouvernements en cas de mobilisation ? L'exemple de quelques-uns entraînerait un grand nombre à les suivre. Peut-on les emprisonner, quand ils sont des milliers ? Cela devient impossible. On peut en fusiller quelques-uns pour donner un exemple disciplinaire : mais n'a-t-on pas aussi à sa disposition des moyens pour répondre à cet acte atroce ; et enfin, l'insurrection armée n'en sera-t-elle pas la conséquence forcée ? Si on refuse systématiquement d'obéir, les plus puissants gouvernements seront incapables de forcer les socialistes à une action fratricide.
Je préfère la guerre civile à la guerre entre nations, car dans le premier cas on se bat pour une idée, dans le second on se bat pour le plaisir et le profit des autres. On se bat aussi avec ses véritables ennemis. Car qui est l'ennemi de l'ouvrier français ? Ce n'est pas l'ouvrier allemand, anglais. non, c'est le capitaliste français, quoiqu'il parle la même langue, quoiqu'il ait la même patrie. Les ouvriers de tous les pays sont des amis, parce que leurs intérêts sont les mêmes. Les oppresseurs des ouvriers sont partout les puissants, et le triomphe sur eux est l'émancipation des ouvriers, qui gémissent sous le joug de l'oppression.
La patrie, mais c'est un vain mot, car le pays où on vous laisse peiner et mourir de faim mérite-t-il le nom de patrie ? non, on vous a volé votre patrie et c'est pourquoi vous ne pouvez pas avoir de l'amour pour la patrie.
Que les gouvernements soient avertis que les anarchistes ne seront pas si naïfs, ni si stupides de s'entr'égorger pour faire le jeu de leurs adversaires. Le plus beau moment, au 18 mars 1871, fut la fraternisation des soldats avec leurs frères, les ouvriers. Eh bien ! qu'on fasse de la propagande pour la fraternisation des armées à la face de leurs chefs, qui pâliront d'effroi à ce spectacle grandiose.
Mais ce qui est nécessaire, c'est la dynamite à l'usage du peuple. Le développement du militarisme, l'amélioration des armes dans les derniers temps ont rendu impossible la lutte du peuple dans les rues et sur les barricades.
Pour l'émancipation du prolétariat, la dynamite, ou quelque autre explosif, peut avoir le même effet que la poudre à canon a eu pour la délivrance de la population des villes au moyen âge. Qui nous fournit les explosifs nécessaires pour dompter les armées de la police, de sorte qu'elles ne sont sûres à aucun moment ?
Qui nous fournit les cartouches de dynamite sous un telle forme qu'on puisse les porter chez soi, dans sa poche, sans danger ? Frédéric Engels disait une fois : donnez à chaque citoyen un bon fusil et cinquante cartouches, et vous aurez la meilleure garantie pour la liberté d'un peuple.
Eh bien ! nous disons : donnez à chaque citoyen cinquante cartouches de dynamite et vous aurez la meilleure garantie pour a liberté contre l'arbitraire de la police et des gouvernements.
Mais les ouvriers ont aussi entre leurs mains les moyens d'empêcher chaque guerre. Supposez, par exemple, que les ouvriers des transports, par terre et par eau, les ouvriers des ports et des chemins de fer, commencent la grève, quel moyen auront les gouvernements pour transporter les soldats ? Ils rendent impossible aux armées de se rapprocher, et le but doit être d'empêcher les armées de s'approcher. Récemment, nous avons vu qu'une grève de chauffeurs anglais et de muletiers à New-Orléans avait eu pour effet d'empêcher l'embarquement de 1.400 mulets pour l'Afrique du Sud. Bravo ! C'est ainsi qu'il faut commencer ! La guerre est impossible, dès qu'on empêche le transport des soldats, des chevaux, des mulets, des canons, des munitions, des vivres. continuons donc notre propagande pour faire germer l'idée du refus de service en cas de guerre, accompagné de la grève générale.
L'idée fera son chemin. Faisons tout notre possible pour que les anarchistes, les seuls vraiment révolutionnaires et internationaux, comprennent enfin que le prolétariat du monde entier doit risquer son sang uniquement contre son seul et véritable ennemi : le capitalisme.
XVIII. La résistance passive et le refus individuel.
Ce que la grève fait collectivement, est fait individuellement par la résistance passive. Le refus du service militaire est un des moyens propres à lutter contre les gouvernements. Mais ce refus exige une force morale extraordinaire, car pour résister aux tourments et tracasseries auxquelles on s'expose, un caractère presque surhumain est nécessaire. Vous connaissez le courage de caractère des Doukhobors russes, qui, malgré toutes les souffrances, ont persévéré dans leur refus du service militaire. Chapeau bas devant ces héros, non pas en Russie, mais partout. chez nous, dans les Pays-Bas, nous avons eu l'année dernière deux jeunes gens qui ont refusé le service militaire. L'un d'eux était un anarchiste chrétien : il a subi une punition de prison pendant quelques mois, et il a succombé. L'autre, au contraire, un anarchiste individualiste, a supporté sa première punition de prison pendant une année entière. Sorti de prison au mois de mai, on lui a de nouveau demandé s'il voulait faire son service militaire. Il refusa une seconde fois, et, comme récidiviste, on l'a recondamné pour un an et quatre mois. Il reste fidèle et on s'étonne d'un tel caractère, car il n'y a pas longtemps qu'il écrivait de la prison : «Ma conviction m'est plus chère que la vie. On peut me prendre la vie, mais ma conviction, jamais !» Et quand l'homme dit : Je ne veux pas tuer, le gouvernement répond après vingt siècles de christianisme et de civilisation : A la prison, ce malfaiteur ! pour lui, pas de place dans notre société ; il est dangereux pour l'ordre actuel.
Eh bien ! je vous propose de lui envoyer un salut d'honneur et de témoigner que son acte est à nos yeux beaucoup plus héroïque quelles bravoures de la guerre. Une société qui permet que les meilleurs de ses fils souffrent en prison, n'est pas digne d'exister. et nous disons que l'acte individuel de ce jeune homme doit avoir nécessairement une grande influence. Et quand ces exemples se multiplient, ces courageux sont les pionniers d'une ère nouvelle, lère de la civilisation réelle qui n'a rien à faire avec la civilisation hypocrite qui est le caractère de notre temps actuel.
XIX. Favoriser le développement général et les conditions de bien-être pour tout le monde.
Si les hommes ont quelque chose à perdre par la guerre, ils ont intérêt à conserver la paix. il viendra un temps où la guerre sera considérée comme un reste de la barbarie, quand les hommes voyaient dans la force le seul moyen d'obtenir un soi-disant droit, et de finir les querelles. L'opinion de beaucoup de personnes que l'ultima ratiodes peuples, comme auparavant des princes, sera à l'avenir le (lacune) n'est pas la nôtre et l'histoire de la civilisation ne parle en faveur de la vérité de cette thèse. Il y avait un temps dans lequel on considérait le duel comme le seul moyen de réparer son honneur, maintenant on devient de plus en plus ridicule quand on pense que l'honneur a quelque chose à faire avec le versement du sang. Eh bien ! il en est de même pour la guerre. Il n'est pas question si toutes les querelles finiront et si on verra une société d'anges dans l'avenir ; mais pourquoi l'homme, qui est un être raisonnable, aurait-il besoin de se battre pour terminer ses querelles ?
Un être qui pense, n'agit pas avec des moyens de violence, mais avec des arguments. Et c'est pourquoi le roi Frédéric II a raison, quand il dit que si ses soldats commencent à penser, aucun d'eux ne restera dans les rangs.
Qu'est donc une armée ? Une collection de personnes qui ne pensent pas, d'instruments dociles, avec lesquels les chefs peuvent faire ce qu'ils veulent. L'armée est par conséquent carrément contre l'humanité, parce qu'elle est le contraire de l'homme comme être pesant, comme caractère, comme individu.
Le principe du type militaire est le concours forcé ; mais qu'est-ce que le concours forcé, sinon un autre nom mis pour esclavage et despotisme ? C'est pourquoi le militarisme est une attaque directe contre la civilisation. C'est le célèbre philosophe Kant qui, dans son projet de paix perpétuelle, dit que toutes les craties, que ce soit l'autocratie, l'aristocratie ou la démocratie (gouvernement d'un seul, des meilleurs ou du peuple) sont funestes et despotiques. A bas donc les craties ; mais qu'est-ce donc autre que l'anarchie ou acratie ?
En nous réunissant sous le drapeau rouge, nous oublions les drapeaux nationaux, et quand le dernier canon sera brisé par l'anarchisme, qui est humanitaire et civilisateur, comme le peintre Wiertz, de Bruxelles, nous le laisse voir dans un de ses tableaux, le drapeau blanc de la paix sera arboré partout, car le triomphe du prolétariat, c'est la paix sociale et internationale, c'est la république universelle sans distinction de nationalité, de sexe, de race ou de couleur. Le refus du travail, le refus du service militaire sont les moyens les plus efficaces, c'est jeter la révolution sous les jambes des armées en marche.
Quand les gouvernements déclarent la guerre, c'est un acte révolutionnaire et nous avons le droit, même le devoir d'y répondre avec la révolution.
Quand on est attaqué, on a le droit de se défendre. Eh bien ! la guerre est une attaque à notre vie, à notre bien-être, à notre liberté, à l'Humanité et nous défendons, au nom de la civilisation, l'humanité contre les canons et les fusils de nos oppresseurs.
De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace Ñ voilà ce qu'il faut, et le triomphe est à nous, car l'anarchie, c'est l'ordre, c'est la paix, c'est la suppression du paupérisme, c'est la liberté.
NOTES(1) Dans les premières éditions, jusque dans la cinquième de 1874, on trouve ces mots, mais ils ont disparu dans les postérieures parce que l'auteur est allé glorifier l'homme de sang et d'acier comme un des héros à qui l'Allemagne, voire l'humanité, ont les plus grandes obligations. On voit comment en Allemagne un homme de valeur comme M. Dubois Reymond pouvait dire en vérité que l'Université est la garde spirituelle des Hohenzollern. La science se fait la servante docile des rois ! Quelle honte !
(2) Je n'ai pas l'habitude d'intervenir dans les ouvrages que je mets en ligne, mais cet argument contre les armées permanentes fleure bon son hygiénisme et son eugénisme. Même si on peut comprendre que le but de la démonstration de Domela Nieuwenhuis est à cent lieues des théories d'un Alexis Carrel, l'utilisation de certains arguments peut sembler nauséabonde à un lecteur d'aujourd'hui (note de Kropot1).
Domela Nieuwenhuis
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire