vendredi 27 juin 2014

ANARCHI(SM)E troisieme partie


Fernand Pelloutier
L'anarchisme et les syndicats ouvriers
Écrit le 20 octobre 1895, paru dans Les Temps nouveaux, 2-8 novembre 1895 
in D. Guérin, Ni Dieu ni maître, anthologie de l'anarchisme,tome 2.

De même que des ouvriers de ma connaissance hésitent, quoique désabusés du socialisme parlementaire, à faire profession de socialisme libertaire, parce que, à leur sens, toute l'anarchie consiste dans l'emploi individuel de la dynamite, de même je sais nombre d'anarchistes qui, par un préjugé jadis fondé d'ailleurs, se tiennent à l'écart des syndicats, et, le cas échéant, les combattent, parce que pendant un temps cette institution a été le véritable terrain de culture des aspirants députés. À Saint-Etienne, par exemple (et je tiens ceci de bonne source), les membres des syndicats vénèrent Ravachol; aucun d'eux, cependant, n'ose se dire anarchiste. de crainte de paraître abandonner la préparation de la révolte collective au bénéfice de la révolte isolée. Ailleurs, au contraire, à Paris, à Amiens, à Marseille, à Roanne, et dans cent autres villes, des anarchistes admirent l'esprit nouveau dont sont animés depuis quelque deux ans les syndicats, sans oser pourtant pénétrer dans ce champ révolutionnaire pour y faire germer le bon grain semé par la dure expérience. Et, entre ces hommes, émancipés presque au même degré, intellectuellement liés par un commun but et par la perception ici, par la conviction là, de la nécessité d'un mouvement violent, une défiance subsiste qui écarte, les premiers des camarades crus systématiquement hostiles à toute action concertée, les seconds d'une forme de groupement où ils croient encore obligatoire l'aliénation de la liberté individuelle.Cependant, le rapprochement commencé dans quelques grands centres industriels ou manufacturiers ne cesse de s'étendre. Un camarade de Roanne a naguère indiqué aux lecteurs des Temps nouveaux que, non seulement les anarchistes de cette ville sont entrés enfin dans les groupes corporatifs, mais qu'ils y ont acquis par leur énergie et l'ardeur de leur prosélytisme une autorité morale réellement profitable à la propagande. Ce que nous avons appris touchant les syndicats de Roanne, je pourrais le dire de maints syndicats d'Alger, de Toulouse, de Paris, de Beauvais, de Toulon, etc., qui, entamés par la propagande libertaire étudient aujourd'hui les doctrines dont hier ils refusaient, sous l'influence marxiste, d'entendre même parler. Or, analyser les causes de ce rapprochement, qui aurait jadis paru impossible, exposer les phases qu'il a traversées, c'est faire disparaître le reste de défiance qui empêche l'union révolutionnaire et ruiner le socialisme étatiste, devenu la forme doctrinale des appétits inavouables. Il y a eu un moment où les syndicats se sont trouvés préparés (et, ce qui est une garantie contre toute réaction, préparés par leur propre jugement, en dépit même des conseils qu'ils écoutaient jusque là avec tant de respect) à abandonner toute participation aux lois dites sociales ; ce moment a coïncidé avec l'application des premières réformes dont on leur promettait depuis quatre ans tant de merveilles.
On leur avait dit si souvent «Patience ! nous obtiendrons qu'on réglemente la durée de votre travail de façon à vous donner ces heures de repos et d'étude sans quoi vous seriez perpétuellement esclaves», que l'attente de cette réforme les hypnotisa, pour ainsi dire, pendant plusieurs années, les détournant de l'objectif révolutionnaire. Mais quand on leur eut accordé la loi de protection du travail des femmes et des enfants, que constatèrent-ils ? Une réduction de salaire de leurs femmes, de leurs enfants et des leurs propres, proportionnelle à la diminution de la durée du travail, des grèves ou des lock-out à Paris, à Amiens, dans l'Ardèche, une extension du travail à domicile, ou sweating system, ou bien l'emploi par les industriels de combinaisons ingénieuses (équipes tournantes, relais), qui, à la fois, rendaient la loi inapplicable et aggravaient les conditions de travail. L'application de la loi du 2 novembre 1892 eut enfin de tels résultats qu'ouvrières et ouvriers en réclamèrent, et en réclament encore, l'abrogation.
D'où venait pareil échec ? Les syndicats s'empressèrent de le rechercher ; mais, trop nouvellement frappés dans leur foi aux législations pour qu'elle fût sérieusement atteinte, trop ignorant en économie sociale pour chercher au-delà des causes tangibles, ils crurent (la réduction de la durée du travail ayant déterminé la réduction du salaire) que la loi serait parfaite si, à la réglementation de la durée, elle ajoutait la réglementation du prix de ce travail.
Mais l'heure était enfin arrivée des déconvenues. Aux promesses, qui avaient fait la puissance du socialisme réformiste, allaient succéder les réalisations, qui seraient sa ruine. De nouvelles lois surgirent, qui avaient pour but, soit de rémunérer mieux le producteur, soit d'assurer sa vieillesse. Mais alors les syndicats s'aperçurent (et l'honneur de cette observation, capitale dans l'évolution socialiste, revient surtout aux femmes) que les objets qui leur étaient mieux payés à eux producteurs leur étaient vendus de plus en plus cher à eux consommateurs, qu'à mesure qu'augmentait le taux du salaire, s'élevait le prix du pain, du vin, de la viande, des loyers, de l'ameublement, de toutes les choses, en un mot, qui sont la condition immédiate de l'existence ; ils s'aperçurent encore (et cela a été formellement dit au récent Congrès de Limoges) qu'en dernière analyse les retraites sont toujours le produit de prélèvements sur les salaires. Et cette leçon expérimentale, plus éloquente pour eux que magistrale analyse de la répercussion des impôts faite par Proudhon (1), enseignée par l'Internationale, admise même et professée par les programmes collectivistes d'il y a treize ans, si elle ne les persuada pas encore que prétendre diminuer le paupérisme dans un état économique où tout est combiné pour l'étendre, ce serait vouloir contenir un liquide sur une surface plane, du moins elle grava dans leur esprit cette idée grosse de conséquences que les législations sociales ne sont peut-être pas la panacée qu'on leur avait dite.
Cependant, cette leçon n'aurait pas suffit à déterminer en eux l'évolution rapide que nous constatons, si les écoles socialistes ne s'étaient attachées elles-mêmes à leur inspirer le dégoût de la politique. Pendant longtemps les syndicats pensèrent que la faiblesse du parti socialiste, ou, plutôt, du prolétariat, avait surtout, peut-être même exclusivement, pour cause les divisions des politiciens. Dès qu'un désaccord surgissait entre le citoyen X et le  citoyen Z, entre le «Torquemada en lorgnon», stigmatisé jadis par Clovis Hugues et Ferroul (2), et tel coryphée de la «Fédération des Lâcheurs socialistes», selon le mot de Lafargue (3), les syndicats se coupaient en deux, et, s'il s'agissait d'opérer une action commune, comme la manifestation du 1er Mai, par exemple,  voyaient leurs membres partagés en cinq, six, dix tronçons, qui allaient les uns à hue, les autres à dia, suivant le mot d'ordre des chefs. Cela les fit réfléchir, et, prenant là encore l'effet pour la cause, ils dépensèrent une énergie qu'on peut dire incommensurable pour essayer de résoudre cet insoluble problème : l'union socialiste (4). Ah !  les efforts faits pour atteindre à cette chimère, quiconque n'a point vécu dans les milieux corporatifs ne peut s'en faire même une idée. Ordres du jour, délibérations, manifestes : tout, tout fut essayé, mais en vain ; au moment même où l'accord paraissait scellé, où, plutôt par lassitude que par conviction, les discussions s'éteignaient, un mot rallumait l'étincelle : guesdistes, blanquistes, intransigeants, broussistes se dressaient furieux, échangeant des injures, se jetant à la tête qui Guesde, qui Vaillant (4), qui Brousse, et la bataille nouvelle durait des semaines pour recommencer à peine terminée.
En ce monde, tout a une fin. Lassés de leur affaiblissement croissant et de leurs inutiles efforts pour concilier la politique, qui est surtout d'intérêt individuel, avec l'économie, qui est d'intérêt social, les syndicats finirent par comprendre (et mieux valait tard que jamais) que leur propre division avait une cause plus élevée que la division des politiciens et que l'une et l'autre résultaient... de la politique. C'est alors qu'enhardis déjà par l'inefficacité manifeste des lois «sociales», par les trahisons de certains élus socialistes (les uns donnant leur appui au gros commerce de Bercy, les autres faisant des débris de leur démission en blanc de petites balles pour en frapper le nez long d'une aune des électeurs), par les déplorables résultats de l'immixtion des députés ou des conseillers municipaux dans les grèves, notamment celle des omnibus, par l'hostilité à la grève générale de journaux et d'hommes dont toute la politique consiste à faire ou à se faire l'échelle pour conquérir les 25 francs et l'écharpe, les syndicats décidèrent que dorénavant les agitations politiques leur resteraient étrangères, que toute discussion, autre qu'économique, serait impitoyablement proscrite de leur programme d'études et qu'ils se consacreraient tout entiers à la résistance contre le capital. De récents exemples ont montré combien sur cette pente les syndicats glissèrent vite !
Cependant le bruit de cette Révolution avait transpiré. Le mot d'ordre nouveau: Plus de politique ! s'était propagé dans les ateliers. Nombre de syndiqués désertaient les églises consacrées au culte électoral. Le terrain syndical parut alors à quelques anarchistes suffisamment préparé pour recevoir et féconder la doctrine, et ils vinrent en aide à ceux qui, enfin émancipés de la tutelle parlementaire, s'efforçaient maintenant de consacrer leur attention et celle de leurs camarades sur l'étude des lois économiques.
Cette entrée des libertaires dans le syndicat eut un résultat considérable. Elle apprit d'abord à la masse la signification réelle de l'anarchisme, doctrine qui, pour s'implanter, peut fort bien, repétons-le, se passer de la dynamite individuelle ; et, par un enchaînement naturel d'idées, elle révéla aux syndiqués ce qu'est et ce que peut devenir cette organisation corporative dont ils n'avaient eu jusqu'alors qu'une étroite conception.
Personne ne croit ou n'espère que la prochaine Révolution, si formidable qu'elle doive être, réalise le communisme anarchiste pur. Par le faut qu'elle éclatera, sans doute, avant que soit achevée l'éducation anarchiste, les hommes ne seront point assez mûrs pour pouvoir s'ordonner absolument eux-mêmes, et longtemps encore les exigences des caprices étoufferont en eux la voix de la raison. Par conséquent (l'occasion est bonne pour le dire), si nous prêchons le communisme parfait, ce n'est ni avec la certitude ni même avec l'esprit que le communisme sera la forme sociale de demain ; c'est pour avancer, approcher le plus possible de la perfection, l'éducation humaine, pour avoir, en un mot, le jour venu de la conflagration, atteint le maximum d'affranchissement. Mais l'état transitoire à subir doit-il être nécessairement, fatalement la geôle collectiviste (5) ? Ne peut-il consister en une organisation libertaire limitée exclusivement aux besoins de la production et de la consommation, toutes institutions politiques ayant disparu ? Tel est le problème qui, depuis de longues années, préoccupe et à juste titre beaucoup d'esprits.
Or, qu'est-ce que le syndicat ? Une association, d'accès ou d'abandon libre, sans président, ayant pour tout fonctionnaire un secrétaire et un trésorier révocables dans l'instant, d'hommes qui étudient et débattent des intérêts professionnels semblables. Que sont-ils, ces hommes ? Des producteurs, ceux-là mêmes qui créent toute la richesse publique. Attendent-ils, pour se réunir, se concerter, agir, l'agrément des lois ? Non : leur constitution légale n'est pour eux qu'un amusant moyen de faire de la propagande révolutionnaire avec la garantie du gouvernement, et d'ailleurs combien d'entre eux ne figurent pas et ne figureront jamais sur l'annuaire officiel des syndicats ? Usent-ils du mécanisme parlementaire pour prendre leurs résolutions ? Pas davantage : ils discutent, et l'opinion la plus répandue fait loi, mais une loi sans sanction, exécutée précisément parce qu'elle est subordonnée à l'acceptation individuelle, sauf le cas, bien entendu, où il s'agit de résister au patronat. Enfin, s'ils nomment à chaque séance un président, un délégué à l'ordre, ce n'est plus que par l'effet de l'habitude car, une fois nommé, ce président est parfaitement oublié et oublie fréquemment lui-même la fonction dont ses camarades l'ont investi.
Laboratoire des luttes économiques, détaché des compétitions électorales, favorable à la grève générale avec toutes ses conséquences, s'administrant anarchiquement, le syndicat est donc bien l'organisation à la fois révolutionnaire et libertaire qui pourra seule contrebalancer et arriver à réduire la néfaste influence des politiciens collectivistes. Supposons maintenant que, le jour où éclatera la Révolution, la presque totalité des producteurs soit groupée dans les syndicats : n'y aura-t-il pas là, prête à succéder à l'organisation actuelle, une organisation quasi libertaire, supprimant de fait tout pouvoir politique, et dont chaque partie, maîtresse des instruments de production, réglerait toutes ses affaires :  elle-même, souverainement et par le libre consentement de ses membres ? Et ne serait-ce pas «l'association libre des producteurs libres» ?
Assurément les objections sont nombreuses: les administrations fédérales peuvent devenir des pouvoirs ; d'habiles gens peuvent arriver à gouverner les syndicats comme les socialistes parlementaires gouvernent les groupes politiques; mais ces objections ne sont valables qu'en partie. Les conseils fédéraux ne sont, dans l'esprit même des syndicats, que des institutions transitoires, qu'a fait naître la nécessité de généraliser et de rendre de plus en plus formidables les luttes économiques, mais que le succès révolutionnaire rendrait superflues, et que, d'ailleurs, les groupes dont elles émanent surveillent d'un œil trop jaloux pour qu'elles arrivent jamais à conquérir une autorité directrice. D'autre part, la révocabilité permanente des fonctionnaires réduit leur fonction et leur personne à bien peu de chose, et trop souvent même il ne leur suffit pas d'avoir fait leur devoir pour conserver la confiance de leurs camarades. Puis, l'organisation corporative n'est encore qu'à l'état embryonnaire. À peine débarrassée de la tyrannie politicienne, elle marche éperdue et, comme l'enfant à ses premiers pas, chancelle sur la route de l'indépendance. Mais qui sait où la douceur, et plus encore les fruits de la liberté, l'auront conduite dans dix ans ? Et c'est précisément à l'y conduire que les socialistes libertaires doivent consacrer leurs efforts.
«Le Comité fédéral des Bourses du Travail, dit un procès-verbal officiel publié dans le Bulletin de la Bourse de Narbonne, a pour mission d'instruire le prolétariat sur l'inutilité d'une Révolution qui se contenterait de substituer un État à un autre, fût-ce un État socialiste.» Ce comité, dit un autre procès-verbal à paraître dans le Bulletin de la Bourse de Perpignan, «doit s'efforcer de préparer une organisation qui, en cas d'une transformation sociale, puisse assurer le fonctionnement économique par le libre groupement et rendre superflue toute institution politique. Son but étant la suppression de l'autorité sous toutes ses formes, il a pour tâche d'habituer les travailleurs à s'affranchir des tutelles».
Ainsi, d'une part, les «syndiqués» sont aujourd'hui en état d'entendre, d'étudier et de recevoir les doctrines libertaires ; d'autre part, les anarchistes n'ont pas à craindre, en prenant part au mouvement corporatif d'être obligés d'abdiquer leur indépendance, Les premiers sont prêts à admettre, les seconds peuvent fortifier une organisation dont les résolutions résultent du libre accord ; qui, suivant le mot de Grave (La Société future, p. 202), «n'ait ni lois, ni statuts, ni règlements auxquels chaque individu soit forcé de se soumettre sous peine d'un châtiment quelconque préalablement déterminé» ; que les individus aient la faculté d'abandonner quand il leur plaira, sauf, je le répète, le cas où la lutte contre l'ennemi est engagée; qui, pour tout dire, soit une école pratique d'anarchisme.
Que les hommes libres entrent donc dans le syndicat, et que la propagation de leurs idées y prépare les travailleurs, les artisans de la richesse, à comprendre qu'ils doivent régler leurs affaires eux-mêmes, et à briser, par suite, le jour venu, non seulement les formes politiques existantes, mais toute tentative de reconstitution, d'un pouvoir nouveau. Cela montrera aux autoritaires combien était fondée leur crainte, déguisée en dédain, du «syndicalisme» et combien éphémère leur doctrine, disparue avant même d'avoir pu s'affirmer !


Fernand Pelloutier

1. Il s'agit vraisemblablement du ch. Vll du Système des contradictions économiques (1846) et peut-être aussi du chap. III de Théorie de l'impôt (1861).
2. Clovis Hugues (1851-1907), homme politique et poète français ; Ernest Ferroul (1853-1921l) médecin, maire socialiste et député de Narbonne.
3. Paul Lafargue (1842-1911) né a Cuba de parents français, étudiant en médecine, d'abord libertaire proudhonien, puis disciple et gendre de Karl Marx, dont il épouse la fille Laura ; membre de l'Internationale ; participa activement à la Commune, délégué de Karl Marx en Espagne pour y combattre les partisans de Bakounine ; amnistié en 1880 ; élu député en 1891 ; avec Jules Guesde fonde le Parti Ouvrier français ; auteur du Droit à la Paresse, pamphlet d'une verve quelque peu libertaire ; il se suicide avec sa femme le 26 novembre 1911. «avant l'impitoyable vieillesse».
4. Sur l'unité socialiste, cf. l'introduction de Daniel Guérin, à Rosa Luxemburg, Le Socialisme en France (1898-1912), à paraître ; — Édouard Vaillant (l840-1915), un des plus grands révolutionnaires français, d'abord blanquiste, membre de la commune de 1871 ; condamné à mort puis ammistié. Finit dans l'«union sacrée».
5. Par ce mot Pelloutier entend : le socialisme étatique.


Elisée Reclus
L'anarchie
LÕanarchie nÕest point une théorie nouvelle. Le mot lui-même pris dans son acception "absence de gouvernement", de "société sans chefs", est dÕorigine ancienne et fut employé bien avant Proudhon.DÕailleurs quÕimportent les mots ? Il y eut des "acrates" avant les anarchistes, et les acrates nÕavaient pas encore imaginé leur nom de formation savante que dÕinnombrables générations sÕétaient succédé. De tout temps il y eu des hommes libres, des contempteurs de la loi, des hommes vivant sans maître de par le droit primordial de leur existence et de leur pensée. Même aux premiers âges nous retrouvons partout des tribus composés dÕhommes se gérant à leur guise, sans loi imposée, nÕayant dÕautre règle de conduite que leur "vouloir et franc arbitre", pour parler avec Rabelais, et poussés même par leur désir de fonder la "foi profonde" comme les "chevaliers tant preux" et les "dames tant mignonnes" qui sÕétaient réunis dans lÕabbaye de Thélème.
Mais si l'anarchie est aussi ancienne que l'humanité, du moins ceux qui la représentent apportent-ils quelque chose de nouveau dans le monde. Ils ont la conscience précise du but poursuivi et, d'une extrémité de la Terre à l'autre, s'accordent dans leur idéal pour repousser toute forme de gouvernement. Le rêve de liberté mondiale a cessé d'être une pure utopie philosophique et littéraire, comme il l'était pour les fondateurs des cités du Soleil ou de Jérusalem nouvelles ; il est devenu le but pratique, activement recherché par des multitudes d'hommes unis, qui collaborent résolument à la naissance d'une société dans laquelle il n'y aurait plus de maîtres, plus de conservateurs officiels de la morale publique, plus de geôliers ni de bourreaux, plus de riches ni de pauvres, mais des frères ayant tous leur part quotidienne de pain, des égaux en droit, et se maintenant en paix et en cordiale union, non par l'obéissance à des lois, qu'accompagnent toujours des menaces redoutables, mais par le respect mutuel des intérêts et l'observation scientifique des lois naturelles.
Sans doute, cet idéal semble chimérique à plusieurs d'entre vous, mais je suis sûr aussi qu'il paraît désirable à la plupart et que vous apercevez au loin l'image éthérée d'une société pacifique où les hommes désormais réconciliés laisseront rouiller leurs épées, refondront leurs canons et désarmeront leurs vaisseaux. D'ailleurs n'êtes vous pas de ceux qui, depuis longtemps, depuis des milliers d'années, dites-vous, travaillent à construire le temple de l'égalité ? Vous êtes "maçons", à la fin de maçonner un édifice de proportions parfaites, où n'entrent que des hommes libres , égaux et frères, travaillant sans cesse à leur perfectionnement et renaissant par la force de l'amour à une vie nouvelle de justice et de bonté. C'est bien cela, n'est-ce pas, et vous n'êtes pas seuls ? Vous ne prétendez point au monopole d'un esprit de progrès et de renouvellement. Vous ne commettez pas même l'injustice d'oublier vos adversaires spéciaux, ceux qui vous maudissent et vous excommunient, les catholiques ardents qui vouent à l'enfer les ennemis de la Sainte Église, mais qui n'en prophétisent pas moins la venue d'un âge de paix définitive. François d'Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila et tant d'autres encore parmi les fidèles d'une foi qui n'est point la vôtre, aimèrent certainement l'humanité de l'amour le plus sincère et nous devons les compter au nombre de ceux qui vivaient pour un idéal de bonheur universel. Et maintenant, des millions et des millions de socialistes, à quelque école qu'ils appartiennent, luttent aussi pour un avenir où la puissance du capital sera brisée et où les hommes pourront enfin se dire "égaux" sans ironie.
Le but des anarchistes leur est donc commun avec beaucoup d'hommes généreux, appartenant aux religions, aux sectes, aux partis les plus divers, mais ils se distinguent nettement par les moyens, ainsi que leur nom l'indique de la manière la moins douteuse. La conquête du pouvoir fut presque toujours la grande préoccupation des révolutionnaires, mêmes des plus intentionnés. L'éducation reçue ne leur permettrait pas de s'imaginer une société libre fonctionnant sans gouvernement régulier, et, dès qu'ils avaient renversé des maîtres haïs, ils s'empressaient de les remplacer par d'autres maîtres, destinés selon la formule consacrée, à "faire le bonheur de leur peuple". D'ordinaire on ne se permettait même pas de se préparer à un changement de prince ou de dynastie sans avoir fait hommage ou obéissance à quelque souverain futur : "Le roi est tué ! Vive le roi !" s'écriaient les sujets toujours fidèles même dans leur révolte. Pendant des siècles et des siècles tel fut immanquablement le cours de l'histoire. "Comment pourrait-on vivre sans maîtres!" disaient les esclaves, les épouses, les enfants, les travailleurs des villes et des campagnes, et, de propos délibéré, ils se plaçaient la tête sous le joug comme le fait le bÏuf qui traîne la charrue. On se rappelle les insurgés de 1830 réclamant "la meilleure des républiques" dans la personne d'un nouveau roi, et les républicains de 1848 se retirant discrètement dans leur taudis après avoir mis "trois mois de misère au service du gouvernement provisoire". A la même époque, une révolution éclatait en Allemagne, et un parlement populaire se réunissait à Francfort : "l'ancienne autorité est un cadavre" clamait un des représentants. "Oui, répliquait le président mais nous allons le ressusciter. Nous appellerons des hommes nouveaux qui sauront reconquérir par le pouvoir la puissance de la nation. "N'est-ce pas ici le cas de répéter les vers de Victor Hugo :
Un vieil instinct humain mène à la turpitude ?
Contre cet instinct, l'anarchie représente vraiment un esprit nouveau. On ne peut point reprocher aux libertaires qu'ils cherchent à se débarrasser d'un gouvernement pour se substituer à lui : "Ôte-toi de là que je m'y mette !" est une parole qu'il auraient horreur de prononcer, et, d'avance, ils vouent à la honte et au mépris, ou du moins à la pitié, celui d'entre eux qui, piqué de la tarentule du pouvoir, se laisserait aller à briguer quelque place sous prétexte de faire, lui aussi, le "bonheur de ses concitoyens". Les anarchistes professent en s'appuyant sur l'observation, que l'État et tout ce qui s'y rattache n'est pas une pure entité ou bien quelque formule philosophique, mais un ensemble d'individus placés dans un milieu spécial et en subissant l'influence. Ceux-ci élevés en dignité, en pouvoir, en traitement au-dessus de leurs concitoyens, sont par cela même forcés, pour ainsi dire, de se croire supérieurs aux gens du commun, et cependant les tentations de toute sorte qui les assiègent les font choir presque fatalement au-dessous du niveau général.
C'est là ce que nous répétons sans cesse à nos frères, - parfois des frères ennemis - les socialistes d'État : "Prenez garde à vos chefs et mandataires ! Comme vous, certainement, ils sont animés des plus pures intentions ; ils veulent ardemment la suppression de la propriété privée et de l'État tyrannique ; mais les relations, les conditions nouvelles les modifient peu à peu ; leur morale change avec leurs intérêts, et, se croyant toujours fidèles à la cause de leurs mandants, ils deviennent forcément infidèles. Eux aussi, détenteurs du pouvoir, devront se servir des instruments du pouvoir : armée, moralistes, magistrats, policiers et mouchards. Depuis plus de trois mille ans, le poète hindou du Mahâ Bhârata a formulé sur ce sujet l'expérience des siècles : "L'homme qui roule dans un char ne sera jamais l'ami de l'homme qui marche à pied !"
Ainsi les anarchistes ont à cet égard les principes les plus arrêtés : d'après eux, la conquête du ouvoir ne peut servir qu'à en prolonger la durée avec celle de l'esclavage correspondant. Ce n'est donc pas sans raison que le nom d'"anarchistes" qui, après tout, n'a qu'une signification négative, reste celui par lequel nous sommes universellement désignés. On pourrait nous dire "libertaires", ainsi que plusieurs d'entre nous se qualifient volontiers, ou bien "harmonistes" à cause de l'accord libre des vouloirs qui, d'après nous, constituera la société future ; mais ces appellations ne nous différencient pas assez des socialistes. C'est bien la lutte contre tout pouvoir officiel qui nous distingue essentiellement ; chaque individualité nous paraît être le centre de l'univers, et chacune a les mêmes droits à son développement intégral, sans intervention d'un pouvoir qui la dirige, la morigène ou la châtie.
Vous connaissez notre idéal. Maintenant la première question qui se pose est celle-ci : "Cet idéal est-il vraiment noble et mérite-t-il le sacrifice des hommes dévoués, les risques terribles que toutes les révolutions entraînent après elle ? La morale anarchiste est-elle pure, et dans la société libertaire, si elle se constitue, l'homme sera-t-il meilleur que dans une société reposant sur la crainte du pouvoir et des lois ? Je réponds en toute assurance et j'espère que bientôt vous répondrez avec moi : "Oui, la morale anarchiste est celle qui correspond le mieux à la conception moderne de la justice et de la bonté."
Le fondement de l'ancienne morale, vous le savez, n'était autre que l'effroi, le "tremblement", comme dit la Bible et comme maints préceptes vous l'ont appris dans votre jeune temps. "La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse", tel fut naguère le point de départ de toute éducation : la société dans son ensemble reposait sur la terreur. Les hommes n'étaient pas des citoyens, mais des sujets ou des ouailles ; les épouses étaient des servantes, les enfants des esclaves, sur lesquels les parents avaient un reste de l'ancien droit de vie et de mort. Partout, dans toutes les relations sociales, se montraient les rapports de supériorité et de subordination ; enfin, de nos jours encore, le principe même de l'État et de tous les États partiels qui le constituent, est la hiérarchie, ou l'archie "sainte", l'autorité "sacrée", - c'est le vrai sens du mot. Et cette domination sacro-sainte comporte toute une succession de classes superposées dont les plus hautes ont toutes le droit de commander, et les inférieures toutes le devoir d'obéir. La morale officielle consiste à s'incliner devant le supérieur, à se redresser fièrement devant le subordonné. Chaque homme doit avoir deux visages, comme Janus, deux sourires, l'un flatteur, empressé, parfois servile, l'autre superbe et d'une noble condescendance. Le principe d'autorité - c'est ainsi que cette chose-là se nomme - exige que le supérieur n'est jamais l'air d'avoir tort, et que, dans tout échange de paroles, il ait le dernier mot. Mais surtout il faut que ses ordres soient observés. Cela simplifie tout : plus besoin de raisonnements, d'explications, d'hésitations, de débats, de scrupules. Les affaires marchent alors toutes seules, mal ou bien. Et, quand un maître n'est pas là pour commander, n'a-t-on pas des formules toutes faites, des ordres, décrets ou lois, édictés aussi par des maîtres absolus ou des législateurs à plusieurs degrés ? Ces formules remplacent les ordres immédiats et on les observe sans avoir à chercher si elles sont conformes à la voix intérieure de la conscience.
Entre égaux, l'Ïuvre est plus difficile, mais elle est plus haute : il faut chercher âprement la vérité, trouver le devoir personnel, apprendre à se connaître soi-même, faire continuellement sa propre éducation, se conduire en respectant les droits et les intérêts des camarades. Alors seulement on devient un être réellement moral, on naît au sentiment de sa responsabilité. La morale n'est pas un ordre auquel on se soumet, une parole que l'on répète, une chose purement extérieure à l'individu ; elle devient une partie de l'être, un produit même de la vie. C'est ainsi que nous comprenons la morale, nous, anarchistes. N'avons-nous pas le droit de la comparer avec satisfaction à celle que nous léguée les ancêtres ?
Peut-être me donnerez-vous raison ? Mais encore ici, plusieurs dÕentre vous prononceront le mot de " chimère ". Heureux déjà, que vous y voyez au moins une noble chimère, je vais plus loin, et jÕaffirme que notre idéal, notre conception de la morale est tout à fait dans la logique de lÕhistoire, amenée naturellement par lÕévolution de lÕhumanité.
Poursuivis jadis par la terreur de lÕinconnu aussi bien que par le sentiment de leur impuissance dans la recherche des causes, les hommes avaient créé par lÕintensité de leur désir, une ou plusieurs divinités secourables qui représentaient à la fois leur idéal informe et le point dÕappui de tout ce monde mystérieux visible, et invisible, des choses environnantes. Ces fantômes de lÕimagination, revêtus de la toute-puissance, devinrent aussi aux yeux des hommes le principe de toute justice et de toute autorité : maîtres du ciel, ils eurent naturellement leurs interprètes sur la terre, magiciens, conseillers, chefs de guerre, devant lesquels on apprit à se prosterner comme devant les représentants dÕen haut. CÕétait logique, mais lÕhomme dure plus longtemps que ses Ïuvres, et ces dieux quÕil créa nÕont cessé de changer comme des ombres projetées sur lÕinfini. Visibles dÕabord, animés de passions humaines, violents et redoutables, ils reculèrent peu à peu dans un immense lointain ; ils finirent par devenir des abstractions, des idées sublimes, auxquelles ont ne donnait même plus de nom, puis ils arrivèrent à se confondre avec les lois naturelles du monde ; ils rentrèrent dans cet univers quÕils étaient censés avoir fait jaillir du néant, et maintenant lÕhomme se retrouve seul sur la terre, au-dessus de laquelle il avait dressé lÕimage colossale de Dieu.
Toute la conception des choses change donc en même temps. Si Dieu sÕévanouit, ceux qui tiraient de leurs titres à lÕobéissance voient aussi se ternir leur éclat emprunté : eux aussi doivent rentrer graduellement dans les rangs, s'accommoder de leur mieux à lÕétat des choses. On ne trouverait plus aujourdÕhui de Tamerlan qui commandât à ses quarante courtisans de se jeter du haut dÕune tour, sûr que, dans un clin dÕÏil, il verrait des créneaux les quarante cadavres sanglants et brisés. La liberté de penser à fait de tous les hommes des anarchistes sans le savoir. Qui ne se réserve maintenant un petit coin de cerveau pour réfléchir ? Or, cÕest là précisément le crime des crimes, le péché par excellence, symbolisé par le fruit de lÕarbre qui révéla aux hommes la connaissance du bien et du mal. De là la haine de la science que professa toujours lÕÉglise. De là cette fureur que Napoléon, un Tamerlan moderne, eut toujours pour les " idéologues ".
Mais les idéologues sont venus. Ils ont soufflé sur les illusions d'autrefois comme sur une buée, recommençant à nouveau tout le travail scientifique par l'observation et l'expérience. Un d'eux même, nihiliste avant nos âges, anarchiste s'il en fut, du moins en paroles, débuta par faire "table rase" de tout ce qu'il avait appris. Il n'est maintenant guère de savant, guère de littérateur, qui ne professe d'être lui-même son propre maître et modèle, le penseur original de sa pensée, le moraliste de sa morale. "Si tu veux surgir, surgis de toi-même! " disait Goethe. Et les artistes ne cherchent-ils pas à rendre la nature telle qu'ils la voient, telle qu'ils la sentent et la comprennent ? C'est là d'ordinaire, il est vrai, ce qu'on pourrait appeler une "anarchie aristocratique", ne revendiquant la liberté que pour le peuple choisi des Musantes, que pour les gravisseurs du Parnasse. Chacun d'eux veut penser librement, chercher à son gré son idéal dans l'infini, mais tout en disant qu'il faut "une religion pour le peuple!" Il veut vivre en homme indépendant, mais "l'obéissance est faite pour les femmes" ; il veut créer des Ïuvres originales, mais "la foule d'en bas" doit rester asservie comme une machine à l'ignoble fonctionnement de la division du travail! Toutefois, ces aristocrates du goût et de la pensée n'ont plus la force de fermer la grande écluse par laquelle se déverse le flot. Si la science, la littérature et l'art sont devenus anarchistes, si tout progrès, toute nouvelle forme de la beauté sont dus à l'épanouissement de la pensée libre, cette pensée travaille aussi dans les profondeurs de la société et maintenant il n'est plus possible de la contenir. Il est trop tard pour arrêter le déluge.
La diminution du respect n'est-elle pas le phénomène par excellence de la société contemporaine ? j'ai vu jadis en Angleterre des foules se ruer par milliers pour contempler l'équipage vide d'un grand seigneur. Je ne le verrais plus maintenant. En Inde, les parias s'arrêtaient dévotement aux cent quinze pas réglementaires qui les séparaient de l'orgueilleux brahmane : depuis que l'on se presse dans les gares, il n'y a plus entre eux que la paroi de clôture d'une salle d'attente. Les exemples de bassesse, de reptation vile ne manquent pas dans le monde, mais pourtant il y progrès dans le sens de l'égalité. Avant de témoigner son respect, on se demande quelquefois si l'homme ou l'institution sont vraiment respectables. On étudie la valeur des individus, l'importance des Ïuvres. La foi dans la grandeur a disparu ; or, là où la foi n'existe plus, les institutions disparaissent à leur tour. La suppression de l'État est naturellement impliquée dans l'extinction du respect.
L'Ïuvre de critique frondeuse à laquelle est soumis l'État s'exerce également contre toutes les institutions sociales. Le peuple ne croit plus à l'origine sainte de la propriété privée, produite, nous disaient les économistes, - on n'ose plus le répéter maintenant - par le travail personnel des propriétaires; il n'ignore point que le labeur individuel ne crée jamais des millions ajoutés à des millions, et que cet enrichissement monstrueux est toujours la conséquence d'un faux état social, attribuant à l'un le produit du travail de milliers d'autres ; il respectera toujours le pain que le travailleur a durement gagné, la cabane qu'il a bâtie de ses mains, le jardin qu'il a planté, mais il perdra certainement le respect des mille propriétés fictives que représentent les papiers de toutes espèces contenus dans les banques. Le jour viendra, je n'en doute point, où il reprendra tranquillement possession de tous les produits du labeur commun, mines et domaines, usines et châteaux, chemins de fer, navires et cargaisons. Quand la multitude, cette multitude "vile" par son ignorance et la lâcheté qui en est la conséquence fatale, aura cessé de mériter le qualificatif dont on l'insulta, quand elle saura, en toute certitude que l'accaparement de cet immense avoir repose uniquement sur une fiction chirographique, sur la foi en des paperasses bleues, l'état social actuel sera bien menacé! En présence de ces évolutions profondes, irrésistibles, qui se font dans toutes les cervelles humaines, combien niaises, combien dépourvues de sens paraîtront à nos descendants ces clameurs forcenées qu'on lance contre les novateurs! QuÕimportent les mots orduriers déversés par une presse obligée de payer ses subsides en bonne prose, quÕimportent même les insultes honnêtement proférées contre nous, par ces dévotes " saintes mais simples " qui portaient du bois au bûcher de Jean Huss ! Le mouvement qui nous emporte nÕest pas le fait de simples énergumènes, ou de pauvres rêveurs, il est celui de la société dans son ensemble. Il est nécessité par la marche de la pensée, devenue maintenant fatale, inéluctable, comme le roulement de la Terre et des Cieux.
Pourtant un doute pourrait subsister dans les esprits si lÕanarchie nÕavait jamais été quÕun idéal, quÕun exercice intellectuel, un élément de dialectique, si jamais elle nÕavait eu de réalisation concrète, si jamais un organisme spontané nÕavait surgi, mettant en action les forces libres de camarades travaillant en commun, sans maître pour les commander. Mais ce doute peut être facilement écarté. Oui des organismes libertaires ont existé de tout temps ; oui, il sÕen forme incessamment de nouveaux, et chaque année plus nombreux, suivant les progrès de lÕinitiative individuelle. Je pourrais citer en premier lieu diverses peuplades dites sauvages, qui même de nos jours vivent en parfaite harmonie sociale sans avoir besoin ni de chefs ni de lois, ni dÕenclos ni de force publique ; mais je nÕinsiste pas sur ces exemples qui ont pourtant leur importance : je craindrais quÕon ne mÕobjectât le peu de complexité de ces sociétés primitives, comparées à notre monde moderne, organismes avec une complication infinie. Laissons donc de côté ces tribus primitives pour nous occuper seulement des nations déjà constituées, ayant tout un appareil politique et social.
Sans doute, je ne pourrais vous en montrer aucune dans le cours de lÕhistoire qui se soit constituée dans un sens purement anarchique, car toute se trouvaient alors dans leur période de lutte entre des éléments divers non encore associés ; cÕest que chacune de ces sociétés partielles, quoique non fondues en un ensemble harmonique, fut dÕautant plus prospère, dÕautant plus créative quÕelle était plus libre, que la valeur personnelle de lÕindividu y était le mieux reconnue. Depuis les âges préhistoriques, où nos sociétés naquirent aux arts, aux sciences, à lÕindustrie, sans que des annales écrites aient pu nous en apporter la mémoire, toutes les grandes période de la vie des nations ont été celles où les hommes, agités par les révolutions, eurent le moins à souffrir de la longue et pesante étreinte dÕun gouvernement régulier. Les deux grandes périodes de lÕhumanité, par le mouvement des découvertes, par lÕefflorescence de la pensée, par la beauté de lÕart, furent des époques troublées, des âges de "périlleuse liberté". LÕordre régnait dans lÕimmense empire des Mèdes et des Perses, mais rien de grand nÕen sortit, tandis que la Grèce républicaine, sans cesse agitée, ébranlée par de continuelles secousses, a fait naître les initiateurs de tout ce que nous connaissons de haut et de noble dans la civilisation moderne : il nous est impossible de penser, de dÕélaborer une Ïuvre quelconque sans que notre esprit ne se reporte vers ces Hellènes libres qui furent nos devanciers et qui sont encore nos modèles. Deux mille années plus tard, après des tyrannies, des temps sombres qui ne semblaient jamais devoir finir, lÕItalie, les Flandres et toute lÕEurope des communiers sÕessaya de nouveau à reprendre haleine ; des révolutions innombrables secouèrent le monde. Ferrari ne compta pas moins de sept mille secousses locales pour la seule Italie ; mais aussi le feu de la pensée libre se mit à flamber et lÕhumanité à refleurir : avec les Raphaël, les Vinci, les Michel-Ange, elle se sentit jeune pour la deuxième fois.
Puis vint le grand siècle de lÕencyclopédie avec les révolutions mondiales qui sÕensuivirent et la proclamation des Droits de lÕHomme. Or, essayez si vous le pouvez dÕénumérer tous les grands progrès qui se sont accomplis depuis cette grande secousse de lÕhumanité. On se demande si pendant ce dernier siècle ne sÕest pas concentrée plus de la moitié de lÕhistoire. Le nombre des hommes sÕest accru de plus dÕun demi-milliard ; le commerce a plus que décuplé, lÕindustrie sÕest comme transfigurée, et lÕart de modifier les produits  naturels sÕest merveilleusement enrichi ; des sciences nouvelles ont fait leur apparition, et, quoi quÕon en dise une troisième période de lÕart a commencée ; le socialisme conscient et mondial est né dans son ampleur. Au moins se sent-on vivre dans le siècle des grands problèmes et des grandes luttes. Remplacez par la pensée les cent années issues de la philosophie du dix-huitième siècle, remplacez-les par une période sans histoire où quatre cent millions de pacifiques Chinois eussent vécu sous la tutelle dÕun " père du peuple ", dÕun tribunal des rites et de mandarins munis de leurs diplômes. Loin de vivre avec élan comme nous lÕavons fait, nous nous serions graduellement rapprochés de lÕinertie et de la mort. Si Galilée, encore tenu dans les prisons de lÕInquisition, ne put que murmurer sourdement : "pourtant elle se meut !", nous pouvons maintenant grâce aux révolutions, grâce aux violences de la pensée libre, nous pouvons le crier sur les toits ou sur les places publiques : "le Monde se meut et il continuera de se mouvoir !"
En dehors de ce grand mouvement qui transforme graduellement la société toute entière dans le sens de la pensée libre, de la morale libre, de lÕaction libre, cÕest-à-dire de lÕanarchie dans son essence, il existe ainsi un travail dÕexpériences directes qui se manifeste par la fondation de colonies libertaires et communistes : ce sont autant de petites tentatives que lÕon peut comparer aux expériences de laboratoire que font les chimistes et les ingénieurs. Ces essais de communes modèles ont toutes le défaut capital dÕêtre fait en dehors des conditions ordinaires de la vie, cÕest-à-dire loin des cités où se brassent les hommes, où surgissent les idées, où se renouvellent les intelligences. Et pourtant on peut citer nombre de ces entreprises qui ont pleinement réussi, entre autres celle de la "Jeune Icarie", transformation de la colonie de Cabet, fondée il y a bientôt un demi-siècle sur les principes dÕun communisme autoritaire : de migration en migration, le groupe des communiers devenu purement anarchiste, vit maintenant dÕune existence modeste dans une campagne de lÕIowa, près de la rivière Desmoines.
Mais là où la pratique anarchiste triomphe, cÕest dans le cours ordinaire de la vie, parmi les gens du populaire, qui certainement ne pourraient soutenir la terrible lutte de lÕexistence sÕils ne sÕentraidaient spontanément, ignorant les différences et les rivalités des intérêts. Quand lÕun dÕentre eux tombe malade, dÕautres pauvres prennent ses enfants chez eux, on le nourrit, on partage la maigre pitance de la semaine, on tâche de faire sa besogne, en doublant les heures. Entre les voisins une sorte de communisme sÕétablit par le prêt, le va et vient constant de tous les ustensiles de ménage et des provisions. La misère unit les malheureux en une ligue fraternelle : ensemble ils ont faim, ensemble ils se rassasient. La morale et la pratique anarchistes sont la règle même dans les réunions bourgeoises dÕoù, au premier abord, elles nous semblent complètement absentes. Que lÕon sÕimagine une fête de campagne où quelquÕun, soit lÕhôte, soit lÕun des invités, affecte des airs de maître, se permettant de commander ou de faire prévaloir indiscrètement son caprice ! NÕest-ce pas la mort de toute joie, de tout plaisir ? Il nÕest de gaieté quÕentre égaux et libres, entre gens qui peuvent sÕamuser comme il leur convient, par groupes distincts, si cela leur plaît, mais rapprochés les uns des autres et sÕentremêlant à leur guise, parce que les heures passées ainsi leur semblent plus douces.
Ici je me permettrais de vous narrer un souvenir personnel. Nous voguions sur un de ces bateaux modernes qui fendent les flots superbement avec la vitesse de quinze à vingt nÏuds à lÕheure, et qui tracent une ligne droite de continent à continent malgré vent et marée. LÕair était calme, le soir était doux et les étoiles sÕallumaient une à une dans le ciel noir. On causait à la dunette, et de quoi pouvait-on causer si ce nÕest de cette éternelle question sociale, qui nous étreint, qui nous saisit à la gorge comme la sphynge dÕOedipe. Le réactionnaire du groupe était pressé par ses interlocuteurs, tous plus ou moins socialistes. Il se retourna soudain vers le capitaine, le chef, le maître, espérant trouver en lui un défenseur-né des bons principes : "Vous commandez ici ! Votre pouvoir nÕest-il pas sacré, que deviendrait le navire sÕil nÕétait dirigé par votre volonté constante ?" - "Homme naïf que vous êtes, répondit le capitaine. Entre nous, je puis vous dire que dÕordinaire je ne sers absolument à rien. LÕhomme à la barre maintient le navire dans sa ligne droite, dans quelques minutes un autre pilote lui succédera, puis  dÕautres encore, et nous suivrons régulièrement, sans mon intervention, la route accoutumée. En bas les chauffeurs et les mécaniciens travaillent sans mon aide, sans mon avis, et mieux que si je mÕingérais à leur donner conseil. Et tous ces gabiers, ces matelots savent aussi quelle besogne ils ont à faire, et, à lÕoccasion je nÕai quÕà faire concorder ma petite part de travail avec la leur, plus pénible quoique moins rétribuée que la mienne. Sans doute, je suis censé guider le navire. Mais ne croyez-vous pas que cÕest là une simple fiction ? Les cartes sont là et ce nÕest pas moi qui les ai dressées. La boussole nous dirige et ce nÕest pas moi qui lÕinventai. On a creusé pour nous le chenal du port dÕoù nous venons et celui u port dans lequel nous entrerons. Et le navire superbe, se plaignant à peine dans ses membrures sous la pression des vagues, se balançant avec majesté dans la houle, cinglant puissamment sous la vapeur, ce nÕest pas moi qui lÕai construit. Que suis-je ici en présence des grands morts, des inventeurs et des savants, nos devanciers, qui nous apprirent à traverser les mers ? Nous sommes tous leurs associés, nous, et les matelots mes camarades, et vous aussi les passagers, car cÕest pour vous que nous chevauchons les vagues, et en cas de péril, nous comptons sur vous pour nous aider fraternellement. Notre Ïuvre est commune, et nous sommes solidaires les uns des autres !" Tous se turent et je recueillis précieusement dans le trésor de ma mémoire les paroles de ce capitaine comme on nÕen voit guère.
Ainsi ce navire, ce monde flottant où, dÕailleurs les punitions sont inconnues, porte une république modèle à travers lÕocéan malgré les chinoiseries hiérarchiques. Et ce nÕest point là un exemple isolé. Chacun de vous connaît du moins par ouï-dire, des écoles où le professeur, en dépit des sévérités du règlement, toujours inappliquées, a tous les élèves pour amis et collaborateurs heureux. Tout est prévu par lÕautorité compétente pour mater les petits scélérats, mais leur grand ami nÕa pas besoin de tout cet attirail de répression ; il traite les enfants comme des hommes faisant onstamment appel à leur bonne volonté, à leur compréhension des choses, à leur sens de la justice et tous répondent avec joie. Une minuscule société anarchique, vraiment humaine, se trouve ainsi constituée, quoique tout semble ligué dans le monde ambiant pour en empêcher lÕéclosion : lois, règlements, mauvais exemples, immoralité publique.
Des groupes anarchistes surgissent donc sans cesse, malgré les vieux préjugés et le poids mort des mÏurs anciennes. Notre monde nouveau pointe autour de nous, comme germerait une flore nouvelle sous le détritus des âges. Non seulement il nÕest pas chimérique, comme on le répète sans cesse, mais il se montre déjà sous mille formes ; aveugle est lÕhomme qui ne sait pas lÕobserver. En revanche, sÕil est une société chimérique, impossible, cÕest bien le pandémonium dans lequel nous vivons. Vous me rendrez cette justice que je nÕai pas abusé de la critique, pourtant si facile à lÕégard du monde actuel, tel que lÕont constitué le soi-disant principe dÕautorité et la lutte féroce pour lÕexistence. Mais enfin, sÕil est vrai que ; dÕaprès la définition même, une société est un groupement dÕindividus qui se rapprochent et se concertent pour le bien-être commun, on ne peut dire sans ambiguïté que la masse chaotique ambiante constitue une société. DÕaprès ses avocats, - car toute mauvaise cause a les siens - elle aurait pour but lÕordre parfait par la satisfaction des intérêts de tous. Or nÕest-ce pas une risée que de voir une société ordonnée dans ce monde de la civilisation européenne, avec la suite continue de ses drames intestins, meurtres et suicides, violences et fusillades, dépérissements et famines, vols, dols et tromperies de toute espèce, faillites, effondrements et ruines. Qui de nous, en sortant dÕici, ne verra se dresser à côté de lui les spectres du vice et de la faim ? Dans notre Europe, il y a cinq millions dÕhommes nÕattendant quÕun signe pour tuer dÕautres hommes, pour brûler les maisons et les récoltes ; dix autres millions dÕhommes en réserve hors des casernes sont tenus dans la pensée dÕavoir à accomplir la même Ïuvre de destruction ; cinq millions de malheureux vivent ou, du moins, végètent dans les prisons, condamnés à des peines diverses, dix millions meurent par an de morts anticipées, et sur 370 millions dÕhommes, 350, pour ne pas dire tous, frémissent dans lÕinquiétude justifiée du lendemain : malgré lÕimmensité des richesses sociales, qui de nous peut affirmer quÕun revirement brusque du sort ne lui enlèvera pas son avoir ? Ce sont là des faits que nul ne peut contester, et qui devraient, ce me semble, nous inspirer à tous la ferme résolution de changer cet état de choses, gros de révolutions incessantes.
JÕavais un jour lÕoccasion de mÕentretenir avec un haut fonctionnaire, entraîné par la routine de la vie dans le monde de ceux qui édictent des lois et des peines : "Mais défendez donc votre société ! lui disais-je. - Comment voulez vous que je la défende, répondit-il, elle nÕest pas défendable !" Elle se défend pourtant, mais par des arguments qui ne sont pas des raisons, par la schlague, le cachot et lÕéchafaud.
DÕautre part, ceux qui lÕattaquent peuvent le faire dans toute la sérénité de leur conscience. Sans oute le mouvement de transformation entraînera des violences et des révolutions, mais déjà le monde ambiant est-il autre chose que violence continue et révolution permanente ? Et dans les alternatives de la guerre sociale, quels seront les hommes responsables ? Ceux qui proclament une ère de justice et dÕégalité pour tous, sans distinction de classes ni dÕindividus, ou ceux qui veulent maintenir les séparations et par conséquent les haines de castes, ceux qui ajoutent lois répressives à lois répressives, et qui ne savent résoudre les questions que par lÕinfanterie, la cavalerie, lÕartillerie ! LÕhistoire nous permet dÕaffirmer en toute certitude que la politique de haine engendre toujours la haine, aggravant fatalement la situation générale, ou même entraînant une ruine définitive. Que de nations périrent ainsi, oppresseurs aussi bien quÕopprimés ! Périrons-nous à notre tour ?
JÕespère que non, grâce à la pensée anarchiste qui se fait jour de plus en plus, renouvelant lÕinitiative humaine. Vous-mêmes nÕêtes vous pas, sinon anarchistes, du moins fortement nuancés dÕanarchisme ? Qui de vous, dans son âme et conscience, se dira le supérieur de son voisin, et ne reconnaîtra pas en lui son frère et son égal ? La morale qui fût tant de fois proclamée ici en paroles plus ou moins symboliques deviendra certainement une réalité. Car nous, anarchistes, nous savons que cette morale de justice parfaite, de liberté et dÕégalité, est bien la vraie, et nous la vivons de tout cÏur, tandis que nos adversaires sont incertains. Ils ne sont pas sûrs dÕavoir raison ; au fond, ils sont même convaincus dÕêtre dans leur tort, et, dÕavance, ils nous livrent le monde.


Élisée Reclus
L'évolution, la révolution et l'idéal anarchique

Éditions Stock, 1906

AVERTISSEMENT
Ce livre est le développement d'un discours prononcé, il y a plus de vingt ans, dans une réunion publique de Genève et publié depuis en brochures de diverses langues.
E. R.
Bruxelles, 15 juillet 1902


I.
Évolution de l'Univers et révolutions partielles. Acception fausse des termes «Évolution»  et «Révolution». Evolutionnistes hypocrites, timorés ou à courtes vues. Évolution et Révolution, deux stades successifs d'un même phénomène.
II.Révolutions progressives et révolutions régressives. Evénements complexes, à la fois progrès et regrès. Fausse attribution du progrès à la volonté d'un maître ou à l'action des lois. Renaissance, Réforme, Révolution française.
III.Révolutions instinctives. Les Foules. Les Révolutions conscientes succédant aux révolutions instinctives. Révolutions de palais. Conjurations de partis. Contraste de l'élite intellectuelle et de l'aristocratie. Les politiciens.
IV.Constatation précise de l'état social contemporain. Toute-puissance du capital. Transformations apparentes des institutions et leur régression fatale. L'État, Royauté, cultes, magistrature, armée, administration. Esprit de corps. Le patriotisme, l'ordre, la paix sociale.
V.L'idéal évolutionniste, le but révolutionnaire. Le «pain pour tous !» La pauvreté et la «loi de Malthus.» Suffisance et surabondance des ressources. Idéal de la pensée, de la parole, de l'action libres. Anarchistes, «ennemis de la religion, de la famille et de la propriété».
VI.Les espoirs illogiques. L'inflexibilité forcée du capital. Péjoration morale de tous les partis qui conquièrent le pouvoir, monarchistes, républicains et socialistes. Le suffrage universel et l'évolution futale des candidats. Le «premier Mai.» Le dédoublement des partis.
VII.Les Forces en lutte. Prodigieux outillage de répression. Alliance du maître et du valet. Manque de logique dans le fonctionnement des États modernes. La «suprême raison» des rois, le «droit du plus fort».
VIII.Puissance de la fascination religieuse. Progrès apparents de l'Église, devenue le refuge de tous les réacteurs, impossibilité pour elle de s'accommoder à un milieu nouveau. Enseignement confié aux ennemis de la science. Enseignement de la nature et de la société. La science vécue etla science officielle. Appréciation vraie des choses ; diminution du respect.
IX.Situation présente et prochain avenir. Naissance de l'Internationale. Les Grèves. Impuissance des ouvriers dans leurs grèves partielles contre la grande industrie. La grève des drapiers de Vienne, premier exemple de saisie des usines comme propriété collective. La grève générale et la grève des soldats. La solidarité des grévistes. Les associations communautaires. Difficultés d'adaptation à un milieu nouveau. Phalanstère du Texas et Freiland. Associations coopératives et sociétés anarchistes. La Commune de Montreuil.
X.Dernières luttes. Future coïncidence pacifique, par l'anarchie, de l'évolution et de la révolution. L'ordre dans le mouvement.
I.
L'évolution est le mouvement infini de tout ce qui existe, la transformation incessante de l'univers et de toutes ses parties depuis les origines éternelles et pendant l'infini des âges. Les voies lactées qui font leur apparition dans les espaces sans bornes, qui se condensent et se dissolvent pendant les millions et les milliards de siècles, les étoiles, les astres qui naissent, qui s'agrègent et qui meurent, notre tourbillon solaire avec son astre central, ses planètes et ses lunes, et, dans les limites étroites de notre petit globe terraqué, les montagnes qui surgissent et qui s'effacent de nouveau, les océans qui se forment pour tarir ensuite, les fleuves qu'on voit perler dans les vallées. puis se dessécher comme la rosée du matin, les générations des plantes, des animaux et des hommes qui se succèdent, et nos millions de vies imperceptibles, de l'homme au moucheron, tout cela n'est que phénomène de la grande évolution, entraînant toutes choses dans son tourbillon sans fin.
En comparaison de ce fait primordial de l'évolution et de la vie universelle, que sont tous ces petits événements appelés révolutions, astronomiques, géologiques ou politiques ? Des vibrations presque insensibles, des apparences, pourrait-on dire. C'est par myriades et par myriades que les révolutions se succèdent dans l'évolution universelle ; mais, si minimes qu'elles soient, elles font partie de ce mouvement infini.
Ainsi la science ne voit aucune opposition entre ces deux mots Ñ évolution et révolution Ñ qui se ressemblent fort, mais qui, dans le langage commun, sont employés dans un sens complètement distinct de leur signification première. Loin d'y voir des faits du même ordre ne différant que par l'ampleur du mouvement, les hommes timorés que tout changement emplit d'effroi affectent de donner aux deux termes un sens absolument opposé. L'Évolution, synonyme de développement graduel, continu, dans les idées et dans les mÏurs, est présentée comme si elle était le contraire de cette chose effrayante, la Révolution, qui implique des changements plus ou moins brusques dans les faits. C'est avec un enthousiasme apparent, ou même sincère, qu'ils discourent de l'évolution, des progrès lents qui s'accomplissent dans les cellules cérébrales, dans le secret des intelligences et des cÏurs ; mais qu'on ne leur parle pas de l'abominable révolution, qui s'échappe soudain des esprits pour éclater dans les rues, accompagnée parfois des hurlements de la foule et du fracas des armes.
Constatons tout d'abord que l'on fait preuve d'ignorance en imaginant entre l'évolution et la révolution un contraste de paix et de guerre, de douceur et de violence. Des révolutions peuvent s'accomplir pacifiquement, par suite d'un changement soudain du milieu, entraînant une volte-face dans les intérêts ; de même des évolutions peuvent être fort laborieuses, entremêlées de guerres et de persécutions. Si le mot d'évolution est accepté volontiers par ceux-là même qui voient les révolutionnaires avec horreur, c'est qu'ils ne se rendent point compte de sa valeur, car de la chose elle-même ils ne veulent à aucun prix. Ils parlent bien du progrès en termes généraux, mais ils repoussent le progrès en particulier. Ils trouvent que la société actuelle, toute mauvaise qu'elle est et qu'ils la voient eux-mêmes, est bonne à conserver ; il leur suffit qu'elle réalise leur idéal : richesse, pouvoir, considération bien-être. Puisqu'il y a des riches et des pauvres, des puissants et des sujets, des maîtres et des serviteurs, des Césars qui ordonnent le combat et des gladiateurs qui vont mourir, les gens avisés n'ont qu'à se mettre du côté des riches et des maîtres, à se faire les courtisans des Césars. Cette société donne du pain, de l'argent, des places, des honneurs, eh bien ! que les hommes d'esprit s'arrangent de manière à prendre leur part, et la plus large possible, de tous les présents du destin ! Si quelque bonne étoile, présidant a leur naissance, les a dispensés de toute lutte en leur donnant pour héritage le nécessaire et le superflu, de quoi se plaindraient-ils ? Ils cherchent à se persuader que tout le monde est aussi satisfait qu'ils le sont eux-mêmes : pour l'homme repu, tout le monde a bien dîné. Quant à l'égoïste que la société n'a pas richement loti dès son berceau et qui, pour lui-même, est mécontent de l'état des choses, du moins peut-il espérer de conquérir sa place par l'intrigue ou par la flatterie, par un heureux coup du sort ou même par un travail acharné mis au service des puissants. Comment s'agirait-il pour lui d'évolution sociale ? Évoluer vers la fortune est sa seule ambition ! Loin de rechercher la justice pour tous, il lui suffit de viser au privilège pour sa propre personne.
Il est cependant des esprits timorés qui croient honnêtement à l'évolution des idées, qui espèrent vaguement dans une transformation correspondante des choses, et qui néanmoins, par un sentiment de peur instinctive, presque physique, veulent, au moins de leur vivant, éviter toute révolution. Ils l'évoquent et la conjurent en même temps : ils critiquent la société présente et rêvent de la société future comme si elle devait apparaître soudain, par une sorte de miracle, sans que le moindre craquement de rupture se produise entre le monde passé et le monde futur. Êtres incomplets, ils n'ont que le désir, sans avoir la pensée ; ils imaginent, mais ils ne savent point vouloir. Appartenant aux deux mondes à la fois, ils sont fatalement condamnés à les trahir l'un et l'autre : dans la société des conservateurs, ils sont un élément de dissolution par leurs idées et leur langage ; dans celle des révolutionnaires, ils deviennent réacteurs à outrance, abjurant leurs instincts de jeunesse et, comme le chien dont parle l'Évangile «retournant à ce qu'ils avaient vomi». C'est ainsi que, pendant la Révolution, les défenseurs les plus ardents de l'ancien régime furent ceux qui jadis l'avaient poursuivi de leurs risées : de précurseurs, ils devinrent renégats. Ils s'apercevaient trop tard, comme les inhabiles magiciens de la légende, qu'ils avaient déchaîné une force trop redoutable pour leur faible volonté, pour leurs timides mains.
Une autre classe d'évolutionnistes est celle des gens qui dans l'ensemble des changements à accomplir n'en voient qu'un seul et se vouent strictement. méthodiquement, à sa réalisation, sans se préoccuper des autres transformations sociales. Ils ont limité, borné d'avance leur champ de travail. Quelques-uns, gens habiles, ont voulu de cette manière se mettre en paix avec leur conscience et travailler pour la révolution future sans danger pour eux-mêmes. Sous prétexte de consacrer leurs efforts à une réforme de réalisation prochaine, ils perdent complètement de vue tout idéal supérieur et l'écartent même avec colère afin qu'on ne les soupçonne pas de le partager. D'autres, plus honnêtes ou tout à fait respectables, même vaguement utiles à l'achèvement du grand Ïuvre, sont ceux qui en effet n'ont, par étroitesse d'esprit, qu'un seul progrès en vue. La sincérité de leur pensée et de leur conduite les place au-dessus de la critique : nous les disons nos frères, tout en reconnaissant avec chagrin combien est étroit le champ de lutte dans lequel ils sont cantonnés et comment, par leur unique et spéciale colère contre un seul abus, ils semblent tenir pour justes toutes les autres iniquités.
Je ne parle pas de ceux qui ont pris pour objectifs, d'ailleurs excellents, soit la réforme de l'orthographe, soit la réglementation de l'heure ou le changement du méridien, soit encore la suppression des corsets ou des bonnets à poil ; mais il est des propagandes plus sérieuses qui ne prêtent point au ridicule et qui demandent chez leurs protagonistes courage, persévérance et dévouement. Dès qu'il y a chez les novateurs droiture parfaite, ferveur du sacrifice, mépris du danger, le révolutionnaire leur doit en échange sympathie et respect. Ainsi quand nous voyons une femme pure de sentiments, noble de caractère, intacte de tout scandale devant l'opinion, descendre vers la prostituée et lui dire : «Tu es ma sÏur ; je viens m'allier avec toi pour lutter contre l'agent des mÏurs qui t'insulte et met la main sur ton corps, contre le médecin de la police qui te fait appréhender par des argousins et te viole par sa visite, contre la société tout entière qui te méprise et te foule aux pieds», nul de nous ne s'arrête à des considérations générales pour marchander son respect à la vaillante évolutionniste en lutte contre l'impudicité du monde officiel. Sans doute, nous pourrions lui dire que toutes les révolutions se tiennent, que la révolte de l'individu contre l'État embrasse la cause du forçat ou de tout autre réprouvé, aussi bien que celle de la prostituée ; mais nous n'en restons pas moins saisis d'admiration pour ceux qui combattent le bon combat dans cet étroit champ clos. De même nous tenons pour des héros tous ceux qui, dans n'importe quel pays, en n'importe quel siècle, ont su se dévouer sans arrière-pensée pour une cause commune, si peu large que fût leur horizon ! Que chacun de nous les salue avec émotion et qu'il se dise : «Sachons les égaler sur notre champ de bataille, bien autrement vaste, qui comprend la terre entière !»
En effet, l'évolution embrasse l'ensemble des choses humaines et la révolution doit l'embrasser aussi, bien qu'il n'y ait pas toujours un parallélisme évident dans les événements partiels dont se compose l'ensemble de la vie des sociétés. Tous les progrès sont solidaires, et nous les désirons tous dans la mesure de nos connaissances et de notre force : progrès sociaux et politiques, moraux et matériels, de science, d'art ou d'industrie. Évolutionnistes en toutes choses, nous sommes également révolutionnaires en tout, sachant que l'histoire même n'est que la série des accomplissements, succédant à celle des préparations. La grande évolution intellectuelle, qui émancipe les esprits, a pour conséquence logique l'émancipation, en fait, des individus dans tous leurs rapports avec les autres individus.
On peut dire ainsi que l'évolution et la révolution sont les deux actes successifs d'un même phénomène, l'évolution précédant la révolution, et celle-ci précédant une évolution nouvelle, mère de révolutions futures. Un changement peut-il se faire sans amener de soudains déplacements d'équilibre dans la vie ? La révolution ne doit-elle pas nécessairement succéder à l'évolution, de même que l'acte succède à la volonté d'agir ? L'un et l'autre ne diffèrent que par l'époque de leur apparition. Qu'un éboulis barre une rivière, les eaux s'amassent peu à peu au-dessus de l'obstacle, et un lac se forme par une lente évolution ; puis tout à coup une infiltration se produira dans la digue d'aval, et la chute d'un caillou décidera du cataclysme : le barrage sera violemment emporté et le lac vidé redeviendra rivière. Ainsi aura lieu une petite révolution terrestre.
Si la révolution est toujours en retard sur l'évolution, la cause en est à la résistance des milieux : l'eau d'un courant bruit entre ses rivages parce que ceux-ci la retardent dans sa marche ; la foudre roule dans le ciel parce que l'atmosphère s'est opposée à l'étincelle sortie du nuage. Chaque transformation de la matière, chaque réalisation d'idée est, dans la période même du changement, contrariée par l'inertie du milieu, et le phénomène nouveau ne peut s'accomplir que par un effort d'autant plus violent ou par une force d'autant plus puissante, que la résistance est plus grande. Herder parlant de la Révolution française l'a déjà dit : «La semence tombe dans la terre, longtemps elle paraît morte, puis tout à coup elle pousse son aigrette, déplace la terre dure qui la recouvrait, fait violence à l'argile ennemie, et la voilà qui devient plante, qui fleurit et mûrit son fruit». Et l'enfant, comment naît-il ? Après avoir séjourné neuf mois dans les ténèbres du ventre maternel, c'est aussi avec violence qu'il s'échappe en déchirant son enveloppe, et par fois même en tuant sa mère. Telles sont les révolutions, conséquences nécessaires des évolutions qui les ont précédées.
Les formules proverbiales sont fort dangereuses, car on prend volontiers l'habitude de les répéter machinalement, comme pour se dispenser de réfléchir. C'est ainsi qu'on rabâche partout le mot de Linné : «Non facit saltus natura ». Sans doute «la nature ne fait pas de sauts», mais chacune de ses évolutions s'accomplit par un déplacement de forces vers un point nouveau. Le mouvement général de la vie dans chaque être en particulier et dans chaque série d'êtres ne nous montre nulle part une continuité directe, mais toujours une succession indirecte, révolutionnaire, pour ainsi dire. La branche ne s'ajoute pas en longueur à une autre branche. La fleur n'est pas le prolongement de la feuille, ni le pistil celui de l'étamine, et l'ovaire diffère des organes qui lui ont donné naissance. Le fils n'est pas la continuation du père ou de la mère, mais bien un être nouveau. Le progrès se fait par un changement continuel des points de départ pour chaque individu distinct. De même pour les espèces. L'arbre généalogique des êtres est, comme l'arbre lui-même, un ensemble de rameaux dont chacun trouve sa force de vie, non dans le rameau précédent, mais dans la sève originaire Pour les grandes évolutions historiques, il n'en est pas autrement. Quand les anciens cadres, les formes trop limitées de l'organisme, sont devenus insuffisants, la vie se déplace pour se réaliser en une formation nouvelle. Une révolution s'accomplit.

II.
Toutefois les révolutions ne sont pas nécessairement un progrès, de même que les évolutions ne sont pas toujours orientées vers la justice. Tout change, tout se meut dans la nature d'un mouvement éternel, mais s'il y a progrès il peut y avoir aussi recul, et si les évolutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d'autres qui tendent vers la mort. L'arrêt est impossible, il faut se mouvoir dans un sens ou dans un autre, et le réactionnaire endurci, le libéral douceâtre qui poussent des cris d'effroi au mot de révolution, marchent quand même vers une révolution, la dernière, qui est le grand repos. La maladie, la sénilité, la gangrène sont des évolutions au même titre que la puberté. L'arrivée des vers dans le cadavre, comme le premier vagissement de l'enfant, indique qu'une révolution s'est faite. La physiologie, l'histoire, sont là pour nous montrer qu'il est des évolutions qui s'appellent décadence et des révolutions qui sont la mort.
L'histoire de l'humanité, bien qu'elle ne nous soit à demi connue que pendant une courte période de quelques milliers d'années, nous offre déjà des exemples sans nombre de peuplades et de peuples, de cités et d'empires qui ont misérablement péri à la suite de lentes évolutions entraînant leur chute. Multiples sont les faits de tout ordre qui ont pu déterminer ces maladies de nations, de races entières. Le climat et le sol peuvent avoir empiré, comme il est arrivé certainement pour de vastes étendues dans l'Asie centrale, où lacs et fleuves se sont desséchés, où des efflorescences salines ont recouvert des terrains jadis fertiles. Les invasions de hordes ennemis ont ravagé certaines contrées, tellement à fond qu'elles en restèrent désolées à jamais. Cependant mainte nation a pu refleurir après la conquête et les massacres, même après des siècles d'oppression : si elle retombe dans la barbarie ou meurt complètement, c'est en elle et dans sa constitution intime, non dans les circonstances extérieures, qu'il faut surtout chercher les raisons de sa régression et de sa ruine. Il existe une cause majeure, la cause des causes, résumant l'histoire de la décadence. C'est la constitution d'une partie de la société en maîtresse de l'autre partie, c'est l'accaparement de la terre, des capitaux, du pouvoir, de l'instruction, des honneurs par un seul ou par une aristocratie. Dès que la foule imbécile n'a plus le ressort de la révolte contre ce monopole d'un petit nombre d'hommes, elle est virtuellement morte ; sa disparition n'est qu'une affaire de temps. La peste noire arrive bientôt pour nettoyer cet inutile pullulement d'individus sans liberté. Les massacreurs accourent de l'Orient ou de l'Occident, et le désert se fait à la place des cités immenses. Ainsi moururent l'Assyrie et l'Égypte, ainsi s'effondra la Perse, et quand tout l'Empire romain appartint à quelques grands propriétaires, le barbare eut bientôt remplacé le prolétaire asservi.
Il n'est pas un événement qui ne soit double, à la fois un phénomène de mort et un phénomène de renouveau, c'est-à-dire la résultante d'évolutions de décadence et de progrès. Ainsi la chute de Rome constitue, dans son immense complexité, tout un ensemble de révolutions correspondant à une série d'évolutions, dont les unes ont été funestes et les autres heureuses. Certes, ce fut un grand soulagement pour les opprimés que la ruine de la formidable machine d'écrasement qui pesait sur le monde ; ce fut aussi à maints égards une heureuse étape dans l'histoire de l'humanité que l'entrée violente de tous les peuples du nord dans le monde de la civilisation ; de nombreux asservis retrouvèrent dans la tourmente un peu de liberté aux dépens de leurs maîtres ; mais les sciences, les industries périrent ou se cachèrent ; on cassa les statues, on brûla les bibliothèques. Il semble, pour ainsi dire, que la chaîne des temps se soit brisée. Les peuples renonçaient à leur héritage de connaissances. Au despotisme succéda un despotisme pire ; d'une religion morte poussèrent les rejetons d'une religion nouvelle plus autoritaire, plus cruelle, plus fanatique ; et pendant un millier d'années, une nuit d'ignorance et de sottise propagée par les moines se répandit sur la terre.
De même, les autres mouvements historiques se présentent sous deux faces, suivant les mille éléments qui les composent et dont les conséquences multiples se montrent dans les transformations politiques et sociales. Aussi chaque événement donne-t-il lieu aux jugements les plus divers, corrélatifs à la largeur de compréhension ou aux préjugés des historiens qui l'apprécient. Ainsi, pour en citer un exemple fameux, le puissant épanouissement de la littérature française au XVIIe siècle a été attribué au génie de Louis XIV, parce que ce roi se trouvait sur le trône à l'époque même où tant d'hommes illustres produisaient de grandes Ïuvres en un langage admirable : «Le regard de Louis enfantait des Corneille». Il est vrai qu'un siècle plus tard, personne n'osa prétendre que les Voltaire, les Diderot, les Rousseau devaient également leur génie et leur gloire à l'Ïil évocateur de Louis XV. Toutefois à une époque récente, n'avons-nous pas vu le monde britannique se précipiter au devant de la Reine en lui rendant hommage de tous les événements heureux, de tous les progrès qui s'étaient accomplis sous son règne, comme si cette immense évolution était due aux mérites particuliers de la souveraine ? Pourtant cette personne de valeur médiocre n'eut d'autre peine que de rester assise sur le trône pendant soixante longues années, la Constitution même qu'elle était tenue d'observer l'ayant obligée à l'abstention politique pendant ce long espace de plus d'un demi-siècle. Des millions et des millions d'hommes, pressés dans les rues, aux fenêtres, sur les échafaudages, voulaient absolument qu'elle fût le génie tout-puissant de la prospérité anglaise. L'hypocrisie publique l'exigeait peut-être, parce que l'apothéose officielle de la reine-impératrice permettait à la nation de s'adorer réellement elle-même. Néanmoins des voix de sujets manquaient à ce concert : on vit des faméliques irlandais arborer le drapeau noir, et dans les cités de l'Inde des foules se ruer contre les palais et les casernes.
Mais il est des circonstances où l'éloge du pouvoir paraît moins absurde, et semble même au premier abord complètement justifié. Il peut se faire qu'un bon roi Ñ un Marc Aurèle par exemple Ñ un ministre aux sentiments généreux, un fonctionnaire philanthrope, un despote bienfaisant en un mot, emploie son autorité au profit de telle ou telle classe du peuple, prenne quelque mesure utile à tous, décrète l'abolition d'une loi funeste, se substitue aux opprimés pour se venger de puissants oppresseurs. Ce sont là d'heureuses conjonctures, mais par les conditions mêmes du milieu, elles se produisent d'une manière exceptionnelle, car les grands ont plus d'occasions que tous autres pour abuser de leur situation, entourés, comme ils le sont, de gens intéressés à leur montrer les choses sous un jour trompeur. Dussent-ils même se promener en déguisement la nuit, comme Haroun al Rachid, il leur est impossible de savoir la vérité complète, et malgré leur bon vouloir, leurs actes portent à faux, déviés du but dès le point de départ, sous l'influence du caprice, des hésitations, des erreurs et fautes, volontaires et involontaires, commises par les agents chargés de la réalisation.
Cependant il est des cas où très certainement l'Ïuvre des chefs, rois, princes ou législateurs, se trouve franchement bonne en soi ou du moins assez pure de tout alliage ; en ces circonstances l'opinion publique, la pensée commune, la volonté d'en bas ont forcé les souverains à l'action. Mais alors l'initiative des maîtres n'est qu'apparente ; ils cèdent à une pression qui pourrait être funeste et qui cette fois est utile ; car les fluctuations de la foule se produisent aussi souvent dans le sens progressif que dans le sens régressif ; plus souvent même quand la société se trouve dans un état de progrès général. L'histoire contemporaine de l'Europe, de l'Angleterre surtout, nous offre mille exemples de mesures équitables qui ne proviennent nullement de la bonne volonté des législateurs, mais qui leur furent imposées par la foule anonyme : le signataire d'une loi, qui en revendique le mérite aux yeux de l'histoire, n'est en réalité que le simple enregistreur de décisions prises par le peuple, son véritable maître. Lorsque les droits sur les céréales furent abolis par les Chambres anglaises, les grands propriétaires dont les votes diminuaient leurs propres ressources ne s'étaient que très péniblement laissé convertir à la cause du bien public ; mais, en dépit d'eux-mêmes ils avaient fini par se conformer aux injonctions directes de la multitude. D'autre part, lorsque, en France, Napoléon III, secrètement conseillé par Richard Cobden, établit quelques mesures de libre échange, il n'était soutenu ni par ses ministres, ni par les Chambres, ni par la masse de la nation : les lois qu'il fit voter par ordre ne devaient donc pas subsister, et ses successeurs, confiants dans l'indifférence du peuple, saisirent la première occasion pour restaurer les pratiques de protectionnisme et presque de prohibition, au profit des riches industriels et des grands propriétaires.
Le contact de civilisations différentes produit des situations complexes dans lesquelles on peut se laisser aller aisément à l'illusion d'attribuer au «pouvoir fort» un honneur qui revient à de tout autres causes. Ainsi l'on fait grand état de ce que le gouvernement britannique de l'Inde a interdit les sutti ou sacrifices de veuves sur le bûcher de leurs époux, quand on serait en droit de s'étonner au contraire que les autorités anglaises aient pendant tant d'années et avec tant de mauvaises raisons résisté au vÏu des hommes de cÏur, en Europe et dans l'Inde elle-même, pour la suppression de ces holocaustes ; on se demandait avec stupeur pourquoi le gouvernement se faisait le complice d'une tourbe de bourreaux immondes en n'abrogeant pas des instructions brahmaniques dépourvues de toute sanction autre que des textes du Véda incontestablement falsifiés. Certes, l'abolition de telles horreurs fut un bien, quoique un bien tardif, mais que de maux durent être attribués aussi à l'exercice de ce pouvoir «tutélaire», que d'impôts oppressifs, que de misères, et, pendant les famines, combien de faméliques, jonchant les routes de leurs cadavres !
Tout événement, toute période de l'histoire offrant un aspect double, il est impossible de les juger en bloc. L'exemple même du renouveau qui mit un terme au Moyen Âge et à la nuit de la pensée nous montre comment deux révolutions peuvent s'accomplir à la fois, l'une cause de décadence et l'autre de progrès. La période de la Renaissance, qui retrouva les monuments de l'Antiquité, qui déchiffra ses livres et ses enseignements, qui dégagea la science des formules superstitieuses et lança de nouveau les hommes dans la voie des études désintéressées, eut aussi pour conséquence l'arrêt définitif du mouvement artistique spontané qui s'était développé si merveilleusement pendant la période des communes et des villes libres. Ce fut soudain comme un débordement de fleuve détruisant les cultures des campagnes riveraines : tout dut recommencer, et combien de fois la banale imitation de l'antique remplaça-t-elle des Ïuvres qui du moins avaient le mérite d'être originales !
La renaissance de la science et des arts fut suivie parallèlement dans le monde religieux par la scission du christianisme à laquelle on a donné le nom de Réforme. Il sembla longtemps naturel de voir dans cette révolution une des crises bienfaisantes de l'humanité, résumée par la conquête du droit d'initiative individuelle, par l'émancipation des esprits que les prêtres avaient tenus dans une servile ignorance : on crut que désormais les hommes seraient leurs propres maîtres, égaux les uns des autres par l'indépendance de la pensée. Mais on sait maintenant que la Réforme fut aussi la constitution d'autres églises autoritaires, en face de l'Église qui jusque-là avait possédé le monopole de l'asservissement intellectuel. La Réforme déplaça les fortunes et les prébendes au profit du pouvoir nouveau, et de part et d'autre naquirent des ordres, jésuites et contre-jésuites, pour exploiter le peuple sous des formes nouvelles. Luther et Calvin parlèrent, à l'égard de ceux qui ne partageaient pas leur manière de voir, le même langage d'intolérance féroce que les saint Dominique et les Innocent III. Comme l'Inquisition, ils firent espionner, emprisonner, écarteler, brûler ; leur doctrine posa également en principe l'obéissance aux rois et aux interprètes de la «parole divine».
Sans doute, il existe une différence entre le protestant et le catholique : (je parle de ceux qui le sont en toute sincérité, et non par simple convenance de famille). Celui-ci est plus naïvement crédule, aucun miracle ne l'étonne ; celui-là fait un choix parmi les mystères et tient avec d'autant plus de ténacité à ceux qu'il croit avoir sondés : il voit dans sa religion une Ïuvre personnelle, comme une création de son génie. En cessant de croire, le catholique cesse d'être chrétien ; tandis que d'ordinaire le protestant ratiocineur ne fait qu'entrer dans une secte nouvelle, lorsqu'il modifie ses interprétations de la «parole divine» : il reste disciple du Christ ; mystique inconvertissable, il garde l'illusion de ses raisonnements. Les peuples contrastent comme les individus, suivant la religion qu'ils professent et qui pénètre plus ou moins leur essence morale. Les protestants ont certainement plus d'initiative et plus de méthode dans leur conduite, mais quand cette méthode est appliquée au mal, c'est avec une impitoyable rigueur. Qu'on se rappelle la ferveur religieuse que mirent les Américains du Nord à maintenir l'esclavage des Africains comme «institution divine !»
Autre mouvement complexe, lors de la grande époque évolutionnaire dont la Révolution américaine et la Révolution française furent les sanglantes crises - Ah ! là du moins, semble-t-il, le changement fut tout à l'avantage du peuple, et ces grandes dates de l'histoire doivent être comptées comme inaugurant la naissance nouvelle de l'humanité ! Les conventionnels voulurent commencer l'histoire au premier jour de leur Constitution, comme si les siècles antérieurs n'avaient pas existé, et que l'homme politique pût vraiment dater son origine de la proclamation de ses droits. Certes, cette période est une grande époque dans la vie des nations, un espoir immense se répandit alors par le monde, la pensée libre prit un essor qu'elle n'avait jamais eu, les sciences se renouvelèrent, l'esprit de découverte agrandit à l'infini les bornes du monde, et jamais on ne vit un tel nombre d'hommes, transformés par un idéal nouveau, faire avec plus de simplicité le sacrifice de leur vie. Mais cette révolution, nous le voyons maintenant, n'était point la révolution de tous, elle fut celle de quelques-uns pour quelques-uns. Le droit de l'homme resta purement théorique : la garantie de la propriété privée que l'on proclamait en même temps, le rendait illusoire. Une nouvelle classe de jouisseurs avides se mit à l'Ïuvre d'accaparement, la bourgeoisie remplaça la classe usée, déjà sceptique et pessimiste, de la vieille noblesse, et les nouveau-venus s'employèrent avec une ardeur et une science que n'avaient jamais eues les anciennes classes dirigeantes à exploiter la foule de ceux qui ne possédaient point. C'est au nom de la liberté, de l'égalité, de la fraternité que se firent désormais toutes les scélératesses C'est pour émanciper le monde que Napoléon traînait derrière lui un million d'égorgeurs ; c'est pour faire le bonheur de leurs chères patries respectives que les capitalistes constituent les vastes propriétés, bâtissent les grandes usines, établissent les puissants monopoles qui rétablissent sous une forme nouvelle l'esclavage d'autrefois.
Ainsi les révolutions furent toujours à double effet : on peut dire que l'histoire offre en toutes choses son endroit et son revers. Ceux qui ne veulent pas se payer de mots doivent donc étudier avec une critique attentive, interroger avec soin les hommes qui prétendent s'être dévoués pour notre cause. Il ne suffit pas de crier : Révolution, Révolution ! pour que nous marchions aussitôt derrière celui qui sait nous entraîner. Sans doute il est naturel que l'ignorant suive son instinct : le taureau affolé se précipite sur un chiffon rouge et le peuple toujours opprimé se rue avec fureur contre le premier venu qu'on lui désigne. Une révolution quelconque a toujours du bon quand elle se produit contre un maître ou contre un régime d'oppression ; mais si elle doit susciter un nouveau despotisme, on peut se demander s'il n'eût pas mieux valu la diriger autrement. Le temps est venu de n'employer que des forces conscientes ; les évolutionnistes, arrivant enfin à la parfaite connaissance de ce qu'ils veulent réaliser dans la révolution prochaine, ont autre chose à faire qu'à soulever les mécontents et à les précipiter dans la mêlée, sans but et sans boussole.
On peut dire que jusqu'à maintenant aucune révolution n'a été absolument raisonnée, et c'est pour cela qu'aucune n'a complètement triomphé. Tous ces grands mouvements furent sans exception des actes presque inconscients de la part des foules qui s'y trouvaient entraînées, et tous, ayant été plus ou moins dirigés, n'ont réussi que pour les meneurs habiles à garder leur sang-froid. C'est une classe qui a fait la Réforme et qui en a recueilli les avantages ; c'est une classe qui a fait la Révolution française et qui en exploite les profits, mettant en coupe réglée les malheureux qui l'ont servie pour lui procurer la victoire. Et, de nos jours encore, le «Quatrième État», oubliant les paysans, les prisonniers, les vagabonds, les sans-travail, les déclassés de toute espèce, ne court-il pas le risque de se considérer comme une classe distincte et de travailler non pour l'humanité mais pour ses électeurs, ses coopératives et ses bailleurs de fonds.
Aussi chaque révolution eut-elle son lendemain. La veille on poussait le populaire au combat, le lendemain on l'exhortait à la sagesse ; la veille on l'assurait que l'insurrection est le plus sacré des devoirs, et le lendemain on lui prêchait que «le roi est la meilleure des républiques», ou que le parfait dévouement consiste à «mettre trois mois de misère au service de la société», ou bien encore que nulle arme ne peut remplacer le bulletin de vote. De révolution en révolution le cours de l'histoire ressemble à celui d'un fleuve arrêté de distance en distance par des écluses. Chaque gouvernement, chaque parti vainqueur essaie à son tour d'endiguer le courant pour l'utiliser à droite et à gauche dans ses prairies ou dans ses moulins. L'espoir des réactionnaires est qu'il en sera toujours ainsi et que le peuple moutonnier se laissera de siècle en siècle dévoyer de sa route, duper par d'habiles soldats, ou des avocats beaux parleurs.
Cet éternel va-et-vient qui nous montre dans le passé la série des révolutions partiellement avortées, le labeur infini des générations qui se succèdent à la peine, roulant sans cesse le rocher qui les écrase, cette ironie du destin qui montre des captifs brisant leurs chaînes pour se laisser ferrer à nouveau, tout cela est la cause d'un grand trouble moral, et parmi les nôtres nous en avons vu qui, perdant l'espoir et fatigués avant d'avoir combattu, se croisaient les bras, et se livraient au destin, abandonnant leurs frères. C'est qu'ils ne savaient pas ou ne savaient qu'à demi : ils ne voyaient pas encore nettement le chemin qu'ils avaient à suivre, ou bien ils espéraient s'y faire transporter par le sort comme un navire dont un vent favorable gonfle les voiles : ils essayaient de réussir, non par la connaissance des lois naturelles ou de l'histoire, non de par leur tenace volonté, mais de par la chance ou de vagues désirs, semblables aux mystiques qui, tout en marchant sur la terre, s'imaginent être guidés par une étoile brillant au ciel.
Des écrivains qui se complaisent dans le sentiment de leur supériorité et que les agitations de la multitude emplissent d'un parfait mépris condamnent l'humanité à se mouvoir ainsi en un cercle sans issue et sans fin. D'après eux, la foule, à jamais incapable de réfléchir, appartient d'avance aux démagogues, et ceux-ci, suivant leur intérêt, dirigeront les masses d'action en réaction, puis de nouveau en sens inverse. En effet, de la multitude des individus pressés les uns sur les autres se dégage facilement une âme commune entièrement subjuguée par une même passion, se laissant aller aux mêmes cris d'enthousiasme ou aux mêmes vociférations, ne formant plus qu'un seul être aux mille voix frénétiques d'amour ou de haine. En quelques jours, en quelques heures, le remous des événements entraîne la même foule aux manifestations les plus contraires d'apothéose ou de malédiction. Ceux d'entre nous qui ont combattu pour la Commune connaissent ces effrayants ressacs de la houle humaine. Au départ pour les avant-postes, on nous suivait de salutations touchantes, des larmes d'admiration brillaient dans les yeux de ceux qui nous acclamaient, les femmes agitaient leurs mouchoirs tendrement. Mais quel accueil fut celui des héros de la veille qui, après avoir échappé au massacre, revinrent comme prisonniers entre deux haies de soldats ! En maint quartier, le populaire se composait des mêmes individus ; mais quel contraste absolu dans ses sentiments et son attitude ! Quel ensemble de cris et de malédictions ! Quelle férocité dans les paroles de haine. «À mort ! À mort ! À la mitrailleuse ! Au moulin à café ! À la guillotine !»
Toutefois il y a foule et foule, et suivant les impulsions reçues, la conscience collective, qui se compose des mille consciences individuelles, reconnaît plus ou moins clairement, à la nature de son émotion, si l'Ïuvre accomplie a été vraiment bonne. D'ailleurs, il est certain que le nombre des hommes qui gardent leur individualité fière et qui restent eux-mêmes, avec leurs convictions personnelles, leur ligne de conduite propre, augmente en proportion du progrès humain. Parfois ces hommes, dont les pensées concordent ou du moins se rapprochent les unes des autres, sont assez nombreux pour constituer à eux seuls des assemblées où les paroles, où les volontés se trouvent d'accord ; sans doute, les instincts spontanés, les coutumes irréfléchies peuvent encore s'y faire jour, mais ce n'est que pour un temps et la dignité personnelle reprend le dessus. On a vu de ces réunions respectueuses d'elles-mêmes, bien différentes des masses hurlantes qui s'avilissent jusqu'à la bestialité. Par le nombre elles ont l'apparence de la foule, mais par la tenue, elles sont des groupements d'individus, qui restent bien eux-mêmes par la conviction personnelle, tout en constituant dans l'ensemble un être supérieur, conscient de sa volonté, résolu dans son Ïuvre. On a souvent comparé les foules à des armées, qui, suivant les circonstances, sont portées par la folie collective de l'héroïsme ou dispersées par la terreur panique, mais il ne manque pas d'exemples dans l'histoire, de batailles dans lesquelles des hommes résolus, convaincus, luttèrent jusqu'à la fin en toute conscience et fermeté de vouloir.
Certainement les oscillations des foules continuent de se produire, mais dans quelle mesure : c'est aux événements à nous le dire. Pour constater le progrès, il faudrait connaître de combien la proportion des hommes qui pensent et se tracent une ligne de conduite, sans se soucier des applaudissements ni des huées, s'est accrue pendant le cours de l'histoire. Pareille statistique est d'autant plus impossible que, même parmi les novateurs, il en est beaucoup qui le sont en paroles seulement et se laissent aller à l'entraînement des compagnons jeunes de pensée qui les entourent. D'autre part, le nombre est grand de ceux qui, par attitude, par vanité, feignent de se dresser comme des rocs en travers du courant des siècles et qui pourtant perdent pied, changeant sans le vouloir de penser et de langage. Quel est aujourd'hui l'homme qui, dans une conversation sincère, n'est pas obligé de s'avouer plus ou moins socialiste ? Par cela seul qu'il cherche à se rendre compte des arguments de l'adversaire, il est en toute probité obligé de les comprendre, de les partager dans une certaine mesure, de les classer dans la conception générale de la société, qui répond à son idéal de perfection. La logique même l'oblige à sertir les idées d'autrui dans les siennes.
Chez nous révolutionnaires, un phénomène analogue doit s'accomplir ; nous aussi, nous devons arriver à saisir en parfaite droiture et sincérité toutes les idées de ceux que nous combattons ; nous avons à les faire nôtres, mais pour leur donner leur véritable sens. Tous les raisonnements de nos interlocuteurs attardés aux théories surannées se classent naturellement à leur vraie place, dans le passé, non dans l'avenir. Ils appartiennent à la philosophie de l'histoire.

III.
La période du pur instinct est dépassée maintenant : les révolutions ne se feront plus au hasard, parce que les évolutions sont de plus en plus conscientes et réfléchies. De tout temps, l'animal ou l'enfant crièrent quand on les frappa et répondirent par le geste ou le coup ; la sensitive aussi replie ses feuilles quand un mouvement les offense ; mais il y a loin de ces révoltes spontanées à la lutte méthodique et sûre contre l'oppression. Les peuples voyaient autrefois les événements se succéder sans y chercher un ordre quelconque, mais ils apprennent à en connaître l'enchaînement, ils en étudient l'inexorable logique et commencent à savoir qu'ils ont également à suivre une ligne de conduite pour se reconquérir. La science sociale, qui enseigne les causes de la servitude, et par contrecoup, les moyens de l'affranchissement, se dégage peu à peu du chaos des opinions en conflit.
Le premier fait mis en lumière par cette science est que nulle révolution ne peut se faire sans évolution préalable. Certes, l'histoire ancienne nous raconte par millions ce que l'on appelle des «révolutions de palais, c'est-à-dire le remplacement d'un roi par un autre roi, d'un ministre ou d'une favorite par un autre conseiller ou par une nouvelle maîtresse. Mais de pareils changements, n'ayant aucune importance sociale et ne s'appliquant en réalité qu'à de simples individus, pouvaient s'accomplir sans que la masse du peuple eût la moindre préoccupation de l'événement ou de ses conséquences : il suffisait que l'on trouvât un sicaire avec un poignard bien affilé, et le trône avait un nouvel occupant. Sans doute, le caprice royal pouvait alors entraîner le royaume et la foule des sujets en des aventures imprévues, mais le peuple, accoutumé à l'obéissance et à la résignation, n'avait qu'à se conformer aux velléités d'en haut : il ne s'ingérait point à émettre un avis sur des affaires qui lui semblaient immesurablement supérieures à son humble compétence. De même, dans le pays que se disputaient deux familles rivales avec leur clientèle aristocratique et bourgeoise, des révolutions apparentes pouvaient se produire à la suite d'un massacre : telle conjuration de meurtriers favorisés par la chance déplaçait le siège et modifiait le personnel du gouvernement ; mais qu'importait au peuple opprimé ? Enfin, dans un État où la base du pouvoir se trouvait déjà quelque peu élargie par l'existence de classes se disputant la suprématie, au-dessus de toute une foule sans droit, d'avance condamnée à subir la loi de la classe victorieuse, le combat des rues, l'érection des barricades et la proclamation d'un gouvernement provisoire à l'hôtel de ville étaient encore possibles.
Mais de nouvelles tentatives en ce sens ne sauraient réussir dans nos villes transformées en camps retranchés et dominées par des casernes qui sont des citadelles, et d'ailleurs les dernières «révolutions» de ce genre n'ont abouti qu'à un succès temporaire. C'est ainsi qu'en 1848 la France ne marcha que d'un pas boiteux à la suite de ceux qui avaient proclamé la République, sans savoir ce qu'ils entendaient par le mot, et saisit la première occasion pour faire volte-face. La masse des paysans, qui n'avait pas été consultée, mais qui n'en arriva pas moins à exprimer sa pensée, sourde, indécise, informe, déclara d'une façon suffisamment claire que son évolution n'étant point accomplie, elle ne voulait pas d'une révolution, qui se trouvait par cela même née avant terme ; trois mois s'étaient à peine accomplis depuis l'explosion que la masse électorale rétablissait sous une forme traditionnelle le régime coutumier auquel son âme d'esclave était encore habituée : telle une bête de somme qui tend au fardeau son échine endolorie. De même, la «révolution» de la Commune, si admirablement justifiée et rendue nécessaire par les circonstances, ne pouvait évidemment triompher, car elle s'était faite seulement par une moitié de Paris et n'avait en France que l'appui des villes industrielles : le reflux la noya dans un déluge, un déluge de sang.
Il ne suffit donc plus de répéter les vieilles formules, Vox populi, vox Dei, et de pousser des cris de guerre en faisant claquer des drapeaux au vent. La dignité du citoyen peut exiger de lui, en telle ou telle conjoncture, qu'il dresse des barricades et qu'il défende sa terre, sa ville ou sa liberté ; mais qu'il ne s'imagine point résoudre la moindre question par le hasard des balles. C'est dans les têtes et dans les cÏurs que les transformations ont à s'accomplir avant de tendre les muscles et de se changer en phénomènes historiques. Toutefois ce qui est vrai de la révolution progressive l'est également de la révolution régressive ou contre-révolution. Certes, un parti qui s'est emparé du gouvernement, une classe qui dispose des fonctions, des honneurs, de l'argent, de la force publique, peut faire un très grand mal et contribuer dans une certaine mesure au recul de ceux dont elle a usurpé la direction : néanmoins elle ne profitera de sa victoire que dans les limites tracées par la moyenne de l'opinion publique : il lui arrivera même de ne pas risquer l'application des mesures décrétées et des lois votées par les assemblées qui sont à sa discrétion. L'influence du milieu, morale et intellectuelle, s'exerce constamment sur la société dans son ensemble, aussi bien sur les hommes avides de domination que sur la foule résignée des asservis volontaires, et en vertu de cette influence les oscillations qui se font de part et d'autre, des deux côtés de l'axe, ne s'en écartent jamais que faiblement.
Toutefois, et c'est là encore un enseignement de l'histoire contemporaine, cet axe lui-même se déplace incessamment par l'effet des mille et mille changements partiels survenus dans les cerveaux humains. C'est à l'individu lui-même, c'est-à-dire à la cellule primordiale de la société qu'il faut en revenir pour trouver les causes de la transformation générale avec ses mille alternatives suivant les temps et les lieux. Si d'une part nous voyons l'homme isolé soumis à l'influence de la société tout entière avec sa morale traditionnelle, sa religion, sa politique, d'autre part nous assistons au spectacle de l'individu libre qui, si limité qu'il soit dans l'espace et dans la durée des âges, réussit néanmoins à laisser son empreinte personnelle sur le monde qui l'entoure, à le modifier d'une façon définitive par la découverte d'une loi, par l'accomplissement d'une Ïuvre, par l'application d'un procédé, quelquefois même par une belle parole que l'univers n'oubliera point. Il est facile de retrouver distinctement dans l'histoire la trace de milliers et de milliers de héros que l'on sait avoir personnellement coopéré d'une manière efficace au travail collectif de la civilisation.
La très grande majorité des hommes se compose d'individus qui se laissent vivre sans effort comme vit une plante et qui ne cherchent aucunement à réagir soit en bien, soit en mal, sur le milieu dans lequel ils baignent comme une goutte d'eau dans l'Océan. Sans que l'on veuille grandir ici la valeur propre de l'homme devenu conscient de ses actions et résolu à employer sa force dans le sens de son idéal, il est certain que cet homme représente tout un monde en comparaison de mille autres qui vivent dans la torpeur d'une demi-ivresse ou dans le sommeil absolu de la pensée et qui cheminent sans la moindre révolte intérieure dans les rangs d'une armée ou dans une procession de pèlerins. A un moment donné, la volonté d'un homme peut se mettre en travers du mouvement panique de tout un peuple. Certaines morts héroïques sont parmi les grands événements de l'histoire des nations, mais combien plus important fut le rôle des existences consacrées au bien public !
C'est ici qu'il s'agit de distinguer avec soin, car l'équivoque est facile, et quand on parle des «meilleurs», on se laisse aisément entraîner à rapprocher ce mot de celui d'«aristocratie», pris dans son sens usuel. Nombre d'écrivains et d'orateurs, surtout parmi ceux qui appartiennent à la classe dans laquelle se recrutent les détenteurs du pouvoir, parlent volontiers de la nécessité d'appeler à la direction des sociétés un groupe d'élite, comparable au cerveau dans l'organisme humain. Mais quel est ce «groupe d'élite», à la fois intelligent et fort, qui pourra sans prétentions garder en ses mains le gouvernement des peuples ? Il va sans dire : tous ceux qui règnent et commandent, rois, princes, ministres et députés, ramenant avec complaisance le regard sur leur propre personne, répondent en toute naïveté : «C'est nous qui sommes l'élite ; nous qui représentons la substance cérébrale du grand corps politique». Amère dérision que cette arrogance de l'aristocratie officielle, s'imaginant constituer la réelle aristocratie de la pensée, de l'initiative, de l'évolution intellectuelle et morale ! C'est plutôt le contraire qui est vrai ou qui du moins renferme la plus forte part de vérité : maintes fois l'aristocratie mérita le nom de «kakistocratie», dont Léopold de Ranke se sert dans son histoire. Que dire, par exemple, de cette aristocratie de prostitués et de prostituées qui se pressait dans les petites maisons de Louis XV, et, dans l'époque contemporaine, de cette fine fleur de la noblesse française, qui récemment, pour échapper plus vite à l'incendie d'un bazar, se fit jour à coups de cannes, à coups de bottes, sur la figure et dans le ventre des femmes !
Sans doute ceux qui disposent de la fortune ont plus de facilité que d'autres pour étudier et pour s'instruire, mais ils en ont aussi beaucoup plus pour se pervertir et se corrompre. Un personnage adulé, comme l'est toujours un maître, qu'il soit empereur ou chef de bureau, risque fort d'être trompé, et par conséquent de ne jamais savoir les choses dans leurs proportions véritables. Il risque surtout d'avoir la vie trop facile, de ne pas apprendre à lutter en personne et de se laisser aller égoïstement à tout attendre des autres ; il est aussi menacé de tomber dans la crapule élégante ou même grossière, tant la tourbe des vices se lance autour de lui comme une bande de chacals autour d'une proie. Et plus il se dégrade, plus il est grandi à ses propres yeux par les flatteries intéressées : devenu brute, il peut se croire dieu ; dans la boue il est en pleine apothéose.
Et quels sont ceux qui se ruent vers le pouvoir pour remplacer cette élite de naissance ou de fortune par une nouvelle élite, soi-disant de l'intelligence ? Que sont ces politiciens, habiles à flatter non plus les rois, mais la foule ? Un des adversaires du socialisme, un défenseur de ce que l'on appelle les «bons principes», M. Leroy-Beaulieu, va nous répondre au sujet de cette aristocratie de renfort en termes qui, venant d'un anarchiste, paraîtraient beaucoup trop violents et réellement injustes : «Les politiciens contemporains à tous les degrés, dit-il, depuis les conseillers municipaux des villes jusqu'aux ministres, représentent, pris en masse, et la part faite de quelques exceptions, une des classes les plus viles et les plus bornées de sycophantes et de courtisans qu'ait jamais connues l'humanité. Leur seul but est de flatter bassement et de développer tous les préjugés populaires, qu'ils partagent d'ailleurs vaguement pour la plupart, n'ayant jamais consacré un instant de leur vie à la réflexion et à l'observation».
D'ailleurs, la preuve par excellence que les deux «aristocraties», l'une qui détient ou brigue le pouvoir, et l'autre qui se compose réellement des «meilleurs», ne sauraient jamais être confondues, l'histoire nous la fournit en pages de sang. Considérées dans leur ensemble, les annales humaines peuvent être définies comme le récit d'une lutte éternelle entre ceux qui, ayant été élevés au rang de maîtres, jouissent de la force acquise par les générations, et ceux qui naissent, pleins d'élan et d'enthousiasme, à la force créatrice. Les deux groupes de «meilleurs» sont en guerre, et la profession historique des premiers fut toujours de persécuter, d'asservir, de tuer les autres. C'étaient les «meilleurs» officiels, les dieux eux-mêmes, qui clouèrent Prométhée sur un roc du Caucase, et depuis cette époque mythique, ce sont toujours des meilleurs, empereurs, papes, magistrats, qui emprisonnèrent, torturèrent, brûlèrent les novateurs et qui maudirent leurs ouvrages. Le bourreau fut toujours attaché au service de ces «bons» par excellence.
Ils trouvent aussi des savants pour plaider leur cause. En dehors de la foule anonyme qui ne cherche point à penser et qui se conforme simplement à la civilisation coutumière, il est des hommes d'instruction et de talent qui se font les théoriciens du conservatisme absolu, sinon du retour en arrière, et qui cherchent à maintenir la société sur place, à la fixer, pour ainsi dire, comme s'il était possible d'arrêter la force de projection d'un globe lancé dans l'espace. Ces misonéistes «haïsseurs du nouveau», voient autant de fous dans tous les novateurs, c'est-à-dire dans les hommes de pensée et d'idéal ; ils poussent l'amour de la stabilité sociale jusqu'à signaler comme des criminels politiques tous ceux qui critiquent les choses existantes, tous ceux qui s'élancent vers l'inconnu ; et pourtant ils avouent que lorsqu'une idée nouvelle a fini par l'emporter dans l'esprit de la majorité des hommes, on doit s'y conformer pour ne pas devenir révolutionnaire en s'opposant au consentement universel. Mais en attendant cette révolution inévitable, ils demandent que les évolutionnaires soient traités comme des criminels, que l'on punisse aujourd'hui des actions qui demain seront louées comme les produits de la plus pure morale : ils eussent fait boire la ciguë à Socrate, mené Jean Huss au bûcher ; à plus forte raison eussent-ils guillotiné Babeuf, car de nos jours, Babeuf serait encore un novateur ; ils nous vouent à toutes les fureurs de la vindicte sociale, non parce que nous avons tort, mais parce que nous avons raison trop tôt. Nous vivons en un siècle d'ingénieurs et de soldats, pour lesquels tout doit être tracé à la ligne et au cordeau. «L'alignement !» tel est le mot d'ordre de ces pauvres d'esprit qui ne voient la beauté que dans la symétrie, la vie que dans la rigidité de la mort.

IV.
«L'émancipation des travailleurs sera l'Ïuvre des travailleurs eux-mêmes», dit la déclaration de principes de l'«Internationale». Cette parole est vraie dans son sens le plus large. S'il est certain que toujours des hommes dits «providentiels» ont prétendu faire le bonheur des peuples, il n'est pas moins avéré que tous les progrès humains ont été accomplis grâce à la propre initiative de révoltés ou de citoyens déjà libres. C'est donc à nous-mêmes qu'il incombe de nous libérer, nous tous qui nous sentons opprimés de quelque manière que ce soit et qui restons solidaires de tous les hommes lésés et souffrants en toutes les contrées du monde. Mais pour combattre, il faut savoir. Il ne suffit plus de se lancer furieusement dans la bataille, comme des Cimbres et des Teutons, en meuglant sous son bouclier ou dans une corne d'aurochs ; le temps est venu de prévoir, de calculer les péripéties de la lutte, de préparer scientifiquement la victoire qui nous donnera la paix sociale. La condition première du triomphe est d'être débarrassé de notre ignorance : il nous faut connaître tous les préjugés à détruire, tous les éléments hostiles à écarter, tous les obstacles à franchir, et d'autre part, n'ignorer aucune des ressources dont nous pouvons disposer, aucun des alliés que nous donne l'évolution historique.
Nous voulons savoir. Nous n'admettons pas que la science soit un privilège, et que des hommes perchés sur une montagne comme Moïse, sur un trône comme le stoïcien Marc Aurèle, sur un Olympe ou sur un Parnasse en carton, ou simplement sur un fauteuil académique, nous dictent des lois en se targuant d'une connaissance supérieure des lois éternelles. Il est certain que parmi les gens qui pontifient dans les hauteurs, il en est qui peuvent traduire convenablement le chinois, lire les cartulaires des temps carolingiens ou disséquer l'appareil digestif des punaises ; mais nous avons des amis qui savent en faire autant et ne prétendent pas pour cela au droit de nous commander. D'ailleurs, l'admiration que nous éprouvons pour ces grands hommes ne nous empêche nullement de discuter en toute liberté les paroles qu'ils daignent nous adresser de leur firmament. Nous n'acceptons pas de vérité promulguée : nous la faisons nôtre d'abord par l'étude et par la discussion, et nous apprenons à rejeter l'erreur, eût-elle un millier d'estampilles et de brevets. Que de fois en effet, le peuple ignorant a-t-il dû reconnaître que ses savants éducateurs n'avaient d'autre science à lui enseigner que celle de marcher paisiblement et joyeusement à l'abattoir, comme ce bÏuf des fêtes que l'on couronne de guirlandes en papier doré !
Des professeurs cousus de diplômes nous ont complaisamment fait valoir les avantages que présenterait un gouvernement composé de hauts personnages comme ils le sont eux-mêmes. Les philosophes, Platon, Hegel, Auguste Comte ont orgueilleusement revendiqué la direction du monde. Des hommes de lettres, des écrivains, tels Honoré de Balzac et Gustave Flaubert, pour ne citer que les morts, ont également revendiqué au profit des hommes de génie, c'est-à-dire à leur profit personnel, la direction politique de la société. Le mot «gouvernement de mandarins» a été crûment prononcé. Que le destin nous garde de pareils maîtres, épris de leur personne et pleins de mépris pour tous autres gens de la «vile multitude» ou de «l'immonde bourgeoisie». En dehors de leur gloire rien n'avait plus de sens ; sauf leur coterie, il n'existerait que des apparences, des ombres fugitives. Et pourtant leurs livres, si pleins de saveur qu'ils soient, nous montrent en ces génies de très médiocres prophètes : aucun d'eux n'eut de l'avenir une plus vaste compréhension que le moindre prolétaire et ce n'est point à leur école que nous pouvons apprendre le bon combat. À cet égard, le plus obscur de ceux qui luttent et souffrent pour la justice nous en enseigne davantage.
Notre commencement de savoir, nos petits rudiments de connaissances historiques nous disent que la situation actuelle comporte des maux sans fin qu'il serait possible d'éviter. Les désastres continus et renouvelés que produit le régime social actuel dépassent singulièrement tous ceux que causent les révolutions imprévues de la nature, inondations et cyclones, secousses terrestres, éruptions de cendres et de laves. C'est un problème de comprendre comment les optimistes à outrance, ceux qui à toute force veulent que tout marche à souhait dans le meilleur des mondes possibles peuvent fermer les yeux sur l'épouvantable situation faite à tant de millions et de millions d'ente les hommes, nos frères. Les divers fléaux, économiques ou politiques, administratifs ou militaires, qui sévissent dans les sociétés «civilisées» Ñ sans parler des nations sauvages Ñ ont d'innombrables individus pour victimes, et les fortunés qui sont épargnés ou seulement effleurés par le malheur, font comme s'ils ne s'étaient pas aperçus de ces hécatombes, ils s'arrangent de leur mieux pour vivoter tranquillement, comme si tous ces désastres n'étaient pas des réalités tangibles !
N'est-il pas vrai que des millions d'hommes en Europe, portant le harnais militaire, doivent pendant des années cesser de penser à haute voix, prendre le pas et le pli de la servitude, subordonner toutes leurs volontés à celle de leurs chefs, apprendre à fusiller père et mère si quelque despote imbécile l'exige ? N'est-il pas vrai que d'autres millions d'hommes, plus ou moins fonctionnaires, sont également asservis, obligés de se courber devant les uns, de se redresser devant les autres, et de mener une vie conventionnelle presque entièrement inutilisée pour le progrès ? N'est-il pas également vrai que chaque année des millions de délinquants, de persécutés, de pauvres, de vagabonds, de sans travail, se voient enfermés en cellules, soumis à toutes les tortures de l'isolement ! Et, comme conséquence de ces belles institutions politiques et sociales, n'est-il pas vrai que les hommes s'entre-haïssent encore de nation à nation, de caste à caste ? La société ne vit-elle pas en un tel désarroi, que, malgré la bonne volonté et le dévouement de beaucoup d'hommes généreux, le pauvre qui souffre de la faim risque de mourir dans la rue, et que l'étranger peut se trouver seul, complètement seul, sans un ami, dans une grande cité où pourtant les hommes, de prétendus «frères» grouillent par myriades ? Ce n'est pas «sur un volcan», c'est dans le volcan même que nous vivons, dans un enfer ténébreux, et si nous n'avions pas l'espoir du mieux et l'invincible volonté de travailler pour un avenir meilleur, que nous resterait il à faire, sinon à nous laisser mourir, comme le conseillent, sans oser le faire, tant de malheureux plumitifs, et comme l'accomplissent, plus nombreux chaque année, des légions de désespérés ?
 

Ainsi le premier élément du savoir évolutionnaire se montre à nous : l'état social nous apparaît par tous ses côtés mauvais. «Connaître la souffrance !» tel est le précepte initial de la loi bouddhique. Nous connaissons la souffrance ! Nous la connaissons même si bien que dans les districts manufacturiers de l'Angleterre la maladie a reçu le nom de play : se sentir le corps torturé par le mal n'est qu'un «jeu» pour l'esclave accoutumé au travail forcé de l'usine [Ruskin, The Crown of Wild Olive].
  Mais «comment échapper à la souffrance !» ce qui est le deuxième stade de la connaissance d'après le Bouddha ? Nous commençons à le savoir aussi, grâce à l'étude du passé. L'histoire, si loin que nous remontions dans la succession des âges, si diligemment que nous étudiions autour de nous les sociétés et les peuples, civilisés ou barbares policés ou primitifs, l'histoire nous dit que toute obéissance est une abdication, que tout servitude est une mort anticipée ; elle nous dit aussi que tout progrès s'est accompli en proportion de la liberté des individus, de l'égalité et de l'accord spontané des citoyens ; que tout siècle de découvertes fut un siècle pendant lequel le pouvoir religieux et politique se trouvait affaibli par des compétitions, et où l'initiative humaine avait pu trouver une brèche pour se glisser, comme une touffe d'herbes croissant à travers les pierres descellées d'un palais. Les grandes époques de la pensée et de l'art qui se suivent à de longs intervalles pendant le cours des siècles, l'époque athénienne, celles de la Renaissance et du monde moderne, prirent toujours leur sève originaire en des temps de luttes sans cesse renouvelées et de continuelle «anarchie», offrant du moins aux hommes énergiques l'occasion de combattre pour leur liberté.
Si peu avancée que puisse être encore notre science de l'histoire, il est un fait qui domine toute l'époque contemporaine et forme la caractéristique essentielle de notre âge : la toute-puissance de l'argent. Pas un rustre perdu en un village écarté qui ne connaisse le nom d'un potentat de la fortune commandant aux rois et aux princes ; pas un qui ne le conçoive sous la forme d'un dieu dictant ses volontés au monde entier. Et certes, le paysan naïf ne se trompe guère. Ne voyons-nous pas quelques banquiers chrétiens et juifs se donner le plaisir délicat de tenir en laisse les six grandes puissances, de faire manÏuvrer les ambassadeurs et les rois, de signifier aux cours d'Europe les notes qu'ils rédigent sur leurs comptoirs ? Cachés au fond de leurs loges, ils font représenter pour eux une immense comédie dont les peuples mêmes sont les acteurs et qu'animent gaiement des bombardements et des batailles : beaucoup de sang se mêle à la fête. Maintenant ils ont la satisfaction de tenir leurs officines dans les cabinets des ministres, dans les secrètes chambres des rois et de diriger à leur guise la politique des États pour le besoin de leur commerce. De par le nouveau droit public européen, ils ont affermé la Grèce, la Turquie, la Perse, ils ont abonné la Chine à leurs emprunts, et ils se préparent à prendre à bail tous les autres États, petits et grands. «Princes ne sont et rois ne daignent», mais ils tiennent en main la monnaie symbolique devant laquelle le monde est prosterné.
Un autre fait historique évident s'impose à la connaissance de tous ceux qui étudient. Ce fait, cause de tant de découragements chez les hommes dont la bonne volonté l'emporte sur la raison, est que toutes les institutions humaines, tous les organismes sociaux qui cherchent à se maintenir tels quels, sans changement, doivent, en vertu même de leur immuabilité, faire naître des conservateurs d'us et d'abus, des parasites ? des exploiteurs de toute nature, devenir des foyers de réaction dans l'ensemble des sociétés. Que les institutions soient très anciennes et que pour en connaître les origines il faille remonter aux temps les plus antiques ou même à l'époque des légendes et des mythes, ou bien qu'elles se réclament d'une révolution populaire, elles n'en sont pas moins destinées, en proportion de la rigidité de leurs statuts, à momifier les idées, à paralyser les volontés, à supprimer les libertés et les initiatives : pour cela il suffit qu'elles durent.
La contradiction est souvent des plus choquantes entre les circonstances révolutionnaires qui virent naître l'institution et la manière dont elle fonctionne, absolument à rebours de l'idéal qu'avaient eu ses naïfs fondateurs. A sa naissance, on poussait des cris de : Liberté ! Liberté ! et l'hymne de Guerre aux Tyrans résonnait dans les rues ; mais les «tyrans» sont entrés dans la place, et cela par le fait même de la routine, de la hiérarchie et de l'esprit de regrès qui envahissent graduellement toute institution. Plus elle se maintient longtemps et plus elle est redoutable, car elle finit par pourrir le sol sur lequel elle repose, par empester l'atmosphère autour d'elle : les erreurs qu'elle consacre, les perversions d'idées et de sentiments qu'elle justifie et recommande prennent un tel caractère d'antiquité, de sainteté même, que rares sont les audacieux qui osent s'attaquer à elle. Chaque siècle de durée en accroît l'autorité, et si, néanmoins, elle finit par succomber, comme toutes choses, c'est qu'elle se trouve en désaccord croissant avec l'ensemble des faits nouveaux qui surgissent à l'entour.
Prenons pour exemple la première de toutes les institutions, la royauté, qui précéda même le culte religieux, car elle existait, bien avant l'homme, en nombre de tribus animales. Aussi quelle prise cette illusion de la nécessité d'un maître n'a-t-elle pas eue de tout temps sur les esprits ! Combien étaient-ils d'individus en France qui ne s'imaginaient pas être créés pour ramper aux pieds d'un roi, à l'époque où La Boétie écrivait son Contr'Un, cet ouvrage d'une si claire logique, alliée à tant d'honnête simplicité ? Je me rappelle encore la stupeur que la proclamation de la «République» produisit en 1848 chez les paysans de nos campagnes : «Et pourtant il faut un maître !» répétaient-ils à l'envi. Aussi s'arrangèrent-ils bientôt de manière à se donner ce maître, sans lequel ils ne s'imaginaient pas de société possible : évidemment leur monde politique devait être fait à l'image de leur propre monde familial, dans lequel ils revendiquaient l'autorité, la force même et la violence. Tant d'exemples de royautés diverses frappaient leurs yeux, et d'autre part l'hérédité de la servitude s'élimine si difficilement du sang, des nerfs, de la cervelle, que malgré le fait accompli, ils ne voulaient point admettre cette révolution des villes qui n'était pas encore une évolution des esprits villageois.
Heureusement que les rois eux-mêmes se chargent de détruire leur antique divinité : ils ne se meuvent plus en un monde inconnu du vulgaire ; mais, descendus de l'empyrée, ils se montrent, bien malgré eux, avec leurs travers, leurs caprices, leurs pauvretés, leurs ridicules ; on les étudie à la lorgnette, au monocle et sous toutes leurs faces ; on les soumet à la photographie, aux instantanés, aux rayons cathodiques, pour les voir jusque dans leurs viscères. Ils cessent d'être rois pour devenir de simples hommes, livrés aux flatteries bassement intéressées des uns, à la haine, au rire, au mépris des autres. Aussi faut-il se hâter de restaurer le «principe monarchique» pour essayer de lui rendre vie. On imagine donc des souverains responsables, des rois citoyens, personnifiant en leur majesté la «meilleure des Républiques», et quoique ces replâtrages soient de pauvres inventions, ils n'en ont pas moins dans certaines contrées une durée plus que séculaire, tant l'évolution lente des idées doit amener de révolutions partielles avant que la révolution complète, logique, soit accomplie ! Sous ses mille transformations, l'État, fût-il le plus populaire, n'en a pas moins pour principe premier, pour noyau primitif, l'autorité capricieuse d'un maître et par conséquent, la diminution ou même la perte totale de l'initiative chez le sujet, car ce sont nécessairement des hommes qui représentent cet État, et ces hommes, en vertu même de la possession du pouvoir, et par la définition même du mot «gouvernement» sous lequel on les embrasse, ont moins de contrepoids, à leurs passions que la multitude des gouvernés.
D'autres institutions, celles des cultes religieux, ont pris aussi sur les âmes un si puissant empire que maints historiens libres d'esprit ont pu croire à l'impossibilité absolue pour les hommes de s'en affranchir. En effet, l'image de Dieu, que l'imagination populaire voit trôner au haut des cieux, n'est pas de celles qu'il soit facile de renverser. Quoique dans l'ordre logique du développement humain, l'organisation religieuse ait suivi le mouvement politique et que les prêtres soient venus après les chefs, car toute image suppose une réalité première, cependant la hauteur suprême à laquelle on avait placé cette illusion pour en faire la raison initiale de toutes les autorités terrestres, lui donnait un caractère auguste par excellence ; on s'adressait à la puissance souveraine et mystérieuse, au «Dieu Inconnu», dans un état de crainte et de tremblement qui supprimait toute pensée, toute velléité de critique, de jugement personnel. L'adoration, tel est le seul sentiment que les prêtres permettaient à leurs fidèles.
Pour reprendre possession de soi-même, pour récupérer son droit de pensée libre, l'homme indépendant Ñ hérétique ou athée Ñ avait donc à tendre toute son énergie. à réunir tous les efforts de son être, et l'histoire nous dit ce qu'il lui en coûta pendant les sombres époques de la domination ecclésiastique. Maintenant le «blasphème» n'est plus le crime des crimes, mais l'antique hallucination, transmise héréditairement, flotte encore dans l'espace aux yeux de foules innombrables.
Elle dure quand même, tout en se modifiant chaque jour afin de s'accommoder aux scrupules, aux idées nouvelles, et de faire une part sans cesse croissante aux découvertes de la science, qu'elle a néanmoins l'audace de mépriser en apparence et de honnir. Ces changements de costume, ces déguisements même aident l'Église, et avec elle tous les cultes religieux, à maintenir leur autorité sur les esprits, à poser leur main sur les consciences, à faire de savantes mixtures des vieux mensonges avec la vérité nouvelle. Jamais ceux qui pensent ne doivent oublier que les ennemis de la pensée sont en même temps par la force des choses, par la logique de la situation, les ennemis de toute liberté. Les autoritaires se sont accordés pour faire de la religion la clef de voûte de leur temple. Au Samson populaire de secouer les colonnes qui la soutiennent !
Et que dire de l'institution de la «justice» ? Ses représentants, aussi, comme les prêtres, aiment à se dire infaillibles, et l'opinion publique, même unanime, ne réussit point à leur arracher la réhabilitation d'un innocent injustement condamné. Les magistrats haïssent l'homme qui sort de la prison pour leur reprocher justement son infortune et le poids si lourd de la réprobation sociale dont on l'a monstrueusement accablé. Sans doute, ils ne prétendent pas avoir le reflet de la divinité sur leur visage ; mais la justice, quoique simple abstraction, n'est-elle pas aussi tenue pour une Déesse et sa statue ne se dresse-t-elle pas dans les palais ? Comme le roi, jadis absolu, le magistrat a dû pourtant subir quelques atteintes à sa majesté première. Maintenant c'est au nom du peuple qu'il prononce des arrêts, mais sous prétexte qu'il défend la morale, il n'en est pas moins investi du pouvoir d'être criminel lui-même, de condamner l'innocent au bagne et de renvoyer absous le scélérat puissant ; il dispose du glaive de la loi, il tient les clefs du cachot ; il se plaît à torturer matériellement et moralement les prévenus par le secret, la prison préventive, les menaces et les promesses perfides de l'accusateur dit «juge d'instruction» ; il dresse les guillotines et tourne la vis du garrot ; il fait l'éducation du policier, du mouchard, de l'agent des mÏurs ; c'est lui qui forme, au nom de la «défense sociale», ce monde hideux de la répression basse, ce qu'il y a de plus repoussant dans la fange et dans l'ordure.
Autre institution, l'armée, qui est censée se confondre avec le «peuple armé !» chez toutes les nations où l'esprit de liberté souffle assez fort pour que les gouvernants se donnent la peine de les tromper. Mais nous avons appris par une dure expérience que si le personnel des soldats s'est renouvelé, le cadre est resté le même et le principe n'a pas changé. Les hommes ne furent pas achetés directement en Suisse ou en Allemagne : ce ne sont plus des lansquenets et des reîtres, mais en sont-ils plus libres ? Les cinq cent mille «baïonnettes intelligentes» qui composent l'armée de la République française ont-elles le droit de manifester cette intelligence quand le caporal, le sergent, toute la hiérarchie de ceux qui commandent ont prononcé «Silence dans les rangs !» Telle est la formule première, et ce silence doit être en même temps celui de la pensée. Quel est l'officier, sorti de l'école ou sorti des rangs, noble ou roturier, qui pourrait tolérer un instant que dans toutes ces caboches alignées devant lui pût germer une pensée différente de la sienne ? C'est dans sa volonté que réside la force collective de toute la masse animée qui parade et défile à son geste, au doigt et à l'Ïil. Il commande ; à eux d'obéir. «En joue ! Feu !» et il faut tirer sur le Tonkinois ou sur le Nègre, sur le Bédouin de l'Atlas ou sur celui de Paris, son ennemi ou son ami ! «Silence dans les rangs !» Et si chaque année, les nouveaux contingents que l'armée dévore devaient s'immobiliser absolument comme le veut le principe de la discipline, ne serait-ce pas une espérance vaine que d'attendre une réforme, une amélioration quelconque dans le régime inique sous lequel les sans droit sont écrasés ?
L'empereur Guillaume dit : «Mon armée, Ma flotte» et saisit toutes les occasions pour répéter à ses soldats, à ses marins qu'ils sont sa chose, sa propriété physique et morale, et ne doivent pas hésiter un seul instant à tuer père et mère si lui, le maître, leur montre cette cible vivante. Voilà qui est parler ! Du moins ces paroles monstrueuses ont-elles le mérite de répondre logiquement à la conception autoritaire d'une société instituée par Dieu. Mais si aux États-Unis, si dans la «libre Helvétie», l'officier général se garde prudemment de répéter les harangues impériales, elles n'en sont pas moins sa règle de conduite dans le secret de son cÏur, et quand le moment est venu de les appliquer, il n'hésite point. Dans la «grande» république américaine le président Mac Kinley élève au rang de général un héros qui applique à ses prisonniers philippins la «question de l'eau» et qui donne l'ordre de fusiller dans l'île de Samar tous les enfants ayant dépassé la dixième année ; dans le petit canton suisse d'Uri d'autres soldats, qui n'ont pas la chance de travailler en grand comme leurs confrères des États-Unis, font «régner l'ordre» à coups de fusil tirés sur leurs frères travailleurs. Ce n'est donc pas sans diminution de leur dignité morale, sans abaissement de leur valeur personnelle, de leur franche et pure initiative, que dans n'importe quel pays, des hommes sont tenus de subir pendant des années un genre de vie qui comporte de leur part l'accoutumance au crime, l'acceptation tranquille de grossièretés et d'insultes, et par-dessus tout, la substitution d'une autre pensée, d'une autre volonté, d'une autre conduite à celles qui eussent été les leurs. Le soldat ne s'est pas tu impunément pendant les deux ou trois années de sa forte jeunesse : ayant été privé de sa libre expression, la pensée elle-même se trouve atteinte.
Et de toutes les autres institutions d'État, qu'elles se disent «libérales», «protectrices» ou «tutélaires», n'en est-il pas comme de la magistrature et de l'armée ? Ne sont-elles pas fatalement, de par leur fonctionnement même, autoritaires, abusives, malfaisantes ? Les écrivains comiques ont plaisanté jusqu'à lassitude les «ronds-de-cuir» des administrations gouvernementales ; mais si risibles que soient tous ces plumitifs, ils sont bien plus funestes encore, malgré eux d'ailleurs et sans qu'on puisse reprocher quoi que ce soit à ces victimes inconscientes d'un état politique momifié, en désaccord avec la Vie. Indépendamment de beaucoup d'autres éléments corrupteurs, favoritisme, paperasserie, insuffisance de besogne utile pour une cohue d'employés, le fait seul d'avoir institué, réglementé, codifié, flanqué de contraintes, d'amendes, de gendarmes et de geôliers l'ensemble plus ou moins incohérent des conceptions politiques, religieuses, morales et sociales d'aujourd'hui pour les imposer aux hommes de demain, ce fait absurde en soi, ne peut avoir que des conséquences contradictoires. La vie, toujours imprévue, toujours renouvelée, ne peut s'accommoder de conditions élaborées pour un temps qui n'est plus. Non seulement la complication et l'enchevêtrement des rouages rendent souvent impossible ou même empêchent par un long retard la solution des affaires les plus simples, mais toute la machine cesse parfois de fonctionner pour les choses de la plus haute importance, et c'est par «coups d'État», petits ou grands, qu'il faut vaincre la difficulté : les souverains, les puissants se plaignent dans ce cas que «la légalité les tue» et en sortent bravement «pour entrer dans le droit». Le succès légitime leur acte aux yeux de l'historien ; l'insuccès les met au rang des scélérats. Il en est de même pour la foule des sujets ou des citoyens qui brisent règlements et lois par un coup de révolution : la postérité reconnaissante les sacre héros. La défaite en eût fait des brigands.
Bien avant d'exister officiellement comme émanations de l'État, avant d'avoir reçu leur charte des mains d'un prince ou par le vote de représentants du peuple, les institutions en formation sont des plus dangereuses et cherchent à vivre aux dépens de la société, à constituer un monopole à leur profit. Ainsi l'esprit de corps entre gens qui sortent d'une même école à diplôme transforme tous les «camarades», si braves gens qu'ils soient, en autant de conspirateurs inconscients, ligués pour leur bien-être particulier et contre le bien public, autant d'hommes de proie qui détrousseront les passants et se partageront le butin. Voyez-les déjà, les futurs fonctionnaires, au collège avec leurs képis numérotés ou dans quelque université avec leurs casquettes blanches ou vertes : peut-être n'ont-ils prêté aucun serment en endossant l'uniforme, mais s'ils n'ont pas juré, ils n'en agissent pas moins suivant l'esprit de caste, résolus à prendre toujours les meilleures parts. Essayez de rompre le «monôme» des anciens polytechniciens, afin qu'un homme de mérite puisse prendre place en leurs rangs et arrive à partager les mêmes fonctions ou les mêmes honneurs ! Le ministre le plus puissant ne saurait y parvenir. A aucun prix on n'acceptera l'intrus ! Que l'ingénieur, feignant de se rappeler son métier, difficilement appris, fasse des ponts trop courts, des tunnels trop bas ou des murs de réservoirs trop faibles, peu importe ; mais avant tout, qu'il soit sorti de l'École, qu'il ait l'honneur d'avoir été au nombre des «pipos» !
La psychologie sociale nous enseigne donc qu'il faut se méfier non seulement du pouvoir déjà constitué, mais encore de celui qui est en germe. Il importe également d'examiner avec soin ce que signifient dans la pratique des choses les mots d'apparence anodine ou même séduisante : telles les expressions de «patriotisme», d'«ordre», de «paix sociale». Sans doute c'est un sentiment naturel et très doux que l'amour du sol natal : c'est chose exquise pour l'exilé d'entendre la chère langue maternelle et de revoir les sites qui rappellent le lieu de la naissance. Et l'amour de l'homme ne se porte pas uniquement vers la terre qui l'a nourri, vers le langage qui l'a bercé, il s'épand aussi en élan naturel vers les fils du même sol, dont il partage les idées, les sentiments et les mÏurs ; enfin, s'il a l'âme haute, il s'éprendra en toute ferveur d'une passion de solidarité pour ceux dont il connaît intimement les besoins et les veux. Si c'est là le «patriotisme», quel homme de cÏur pourrait ne pas le ressentir ? Mais presque toujours le mot cache une signification tout autre que celle de «communauté des affections» (Saint-Just) ou de «tendresse pour le lieu de ses pères».
Par un contraste bizarre, jamais on ne parla de la patrie avec une aussi bruyante affectation que depuis le temps où on la voit se perdre peu à peu dans la grande patrie terrestre de l'Humanité. On ne voit partout que drapeaux, surtout à la porte des guinguettes et des maisons à fenêtres louches. Les «classes dirigeantes» se targuent à pleine ouche de leur patriotisme, tout en plaçant leurs fonds à l'étranger et en trafiquant avec Vienne ou Berlin de ce qui leur rapporte quelque argent, même des secrets d'État. Jusqu'aux savants, qui, oublieux du temps où ils constituaient une république internationale de par le monde, parlent de «science française», de «science allemande», de «science italienne» comme s'il était possible de cantonner entre des frontières, sou l'égide des gendarmes, la connaissance des faits et la propagation des idées : on vante le protectionnisme pour les productions de l'esprit comme pour les navets et les cotonnades. Mais, en proportion même de ce rétrécissement intellectuel dans le cerveau des importants, s'élargit la pensée des petits. Les hommes d'en haut raccourcissent leur domaine et leur espoir à mesure que nous, les révoltés, nous prenons possession de l'univers et agrandissons nos cÏurs. Nous nous sentons camarades de par la terre entière, de l'Amérique à l'Europe et de l'Europe à l'Australie ; nous nous servons du même langage pour revendiquer les mêmes intérêts, et le moment vient où nous aurons d'un élan spontané la même tactique, un seul mot de ralliement. Notre ligne surgit de tous les coins du monde.
En comparaison de ce mouvement universel, ce que l'on est convenu d'appeler patriotisme n'est donc autre chose qu'une régression à tous les points de vue. Il faut être naïf parmi les naïfs pour ignorer que les «catéchismes du citoyen» prêchent l'amour de la patrie pour servir l'ensemble des intérêts et des privilèges de la classe dirigeante, et qu'ils cherchent à maintenir, au profit de cette classe, la haine de frontière à frontière entre les faibles et les déshérités. Sous le mot de patriotisme et les commentaires modernes dont on l'entoure, on déguise les vieilles pratiques d'obéissance servile à la volonté d'un chef, l'abdication complète de l'individu en face des gens qui détiennent le pouvoir et veulent se servir de la nation tout entière comme d'une force aveugle. De même, les mots «ordre, paix sociale» frappent nos oreilles avec une belle sonorité ; mais nous désirons savoir ce que ces bons apôtres, les gouvernants, entendent par ces paroles. Oui, la paix et l'ordre sont un grand idéal à réaliser, à une condition pourtant : que cette paix ne soit pas celle du tombeau, que cet ordre ne soit pas celui de Varsovie ! Notre paix future ne doit pas naître de la domination indiscutée des uns et de l'asservissement sans espoir des autres, mais de la bonne et franche égalité entre compagnons.

V.
L'objectif premier de tous les évolutionnistes consciencieux et actifs étant de connaître à fond la société ambiante qu'ils réforment dans leur pensée, ils doivent en second lieu chercher à se rendre un compte précis de leur idéal révolutionnaire. Et l'étude en doit être d'autant plus scrupuleuse que cet idéal embrasse l'avenir avec une plus grande ampleur, car tous, amis et ennemis, savent qu'il ne s'agit plus de petites révolutions partielles, mais bien d'une révolution générale, pour l'ensemble de la société et dans toutes ses manifestations.
Les conditions mêmes de la vie nous dictent le vÏu capital. Les cris, les lamentations qui sortent des huttes de la campagne, des caves, des soupentes, des mansardes de la ville, nous le répètent incessamment : «Il faut du pain !» Toute autre considération est primée par cette collective expression du besoin primordial de tous les êtres vivants. L'existence même étant impossible si l'instinct de la nourriture n'est pas assouvi, il faut le satisfaire à tout prix et le satisfaire pour tous, car la société ne se divise point en deux parts, dont l'une resterait sans droits à la vie. «Il faut du pain !» et cette parole doit être comprise dans sa plus large acception, c'est-à-dire qu'il faut revendiquer pour tous les hommes, non seulement la nourriture, mais aussi «la joie», c'est-à-dire toutes les satisfactions matérielles utiles à l'existence, tout ce qui permet à la force et à la santé physiques de se développer dans leur plénitude. Suivant l'expression d'un puissant capitaliste, qui se dit tourmenté par la préoccupation de la justice : «Il faut égaliser le point de départ pour tous ceux qui ont à courir l'enjeu de la vie».
On se demande souvent comment les faméliques, si nombreux pourtant, ont pu surmonter pendant tant de siècles et surmontent encore en eux cette passion de la faim qui surgit dans leurs entrailles, comment ils ont pu s'accommoder en douceur à l'affaiblissement organique et à l'inanition. L'histoire du passé nous l'explique. C'est qu'en effet, pendant la période de l'isolement primitif, lorsque les familles peu nombreuses ou de faibles tribus devaient lutter à grand effort pour leur vie et ne pouvaient encore invoquer le lien de la solidarité humaine, il arrivait fréquemment, et même plusieurs fois pendant une seule génération, que les produits n'étaient pas en suffisance pour les nécessités de tous les membres du groupe. En ce cas, qu'y avait-il à faire, sinon à se résigner, à s'habituer de son mieux à vivre d'herbes ou d'écorce, à supporter sans mourir de longs jeûnes, en attendant que la vague ramenât des poissons, que le gibier revînt dans la forêt ou qu'une nouvelle récolte germât de l'avare sillon ?
Ainsi les pauvres s'habituèrent à la faim. Ceux d'entre eux que l'on voit maintenant errer avec mélancolie devant les soupiraux fumeux des cuisines souterraines, devant les beaux étalages des fruitiers, des charcutiers, des rôtisseurs, sont des gens dont l'hérédité a fait l'éducation : ils obéissent inconsciemment à la morale de la résignation, qui fut vraie à l'époque où l'aveugle destinée frappait les hommes au hasard, mais qui n'est plus de mise aujourd'hui dans une société aux richesses surabondantes, au milieu d'hommes qui inscrivent le mot de «Fraternité» sur leurs murailles et qui ne cessent de vanter leur philanthropie. Et pourtant le nombre des malheureux qui osent avancer la main pour prendre cette nourriture tendue vers le passant est bien peu considérable, tant l'affaiblissement physique causé par la faim annihile du même coup la volonté, détruit toute énergie, même instinctive ! D'ailleurs, la «justice» actuelle est tout autrement sévère que les anciennes lois pour le vol d'un morceau de pain. On a vu notre moderne Thémis peser un gâteau dans sa balance et le trouver lourd d'une année de prison.
«Il y aura toujours des pauvres avec vous !» aiment à répéter les heureux rassasiés, surtout ceux qui connaissent bien les textes sacrés et qui aiment à se donner des airs dolents et mélancoliques. «Il y aura toujours des pauvres avec vous !» Cette parole, disent-ils, est tombée de la bouche d'un Dieu et ils la répètent en tournant les yeux et en parlant du fond de la gorge pour lui donner plus de solennité. Et c'est même parce que cette parole était censée divine que les pauvres aussi, dans le temps de leur pauvreté intellectuelle, croyaient à l'impuissance de tous leurs efforts pour arriver au bien-être : se sentant perdus dans ce monde, ils regardaient vers le monde de l'au-delà. «Peut-être, se disaient-ils, mourrons-nous de faim sur cette terre de larmes ; mais à côté de Dieu, dans ce ciel glorieux où le nimbe du soleil entourera nos fronts, où la voie lactée sera notre tapis, nul besoin ne sera de nourriture comestible, et nous aurons la jouissance vengeresse d'entendre les hurlements du mauvais riche à jamais rongé par la faim». Maintenant quelques malheureux à peine se laissent encore mener par ces vaticinations, mais la plupart, devenus plus sages, ont les yeux tournés vers le pain de cette terre qui donne la vie matérielle, qui fait de la chair et du sang, et ils en veulent leur part, sachant que leur vouloir est justifié par la richesse surabondante de la terre.
Les hallucinations religieuses, soigneusement entretenues par les prêtres intéressés, n'ont donc plus guère le pouvoir de détourner les faméliques, même ceux qui se disent chrétiens, de la revendication de ce pain quotidien que l'on demandait naguère à la bienveillance quinteuse du «Père qui est aux Cieux». Mais l'économie politique, la prétendue science, a pris l'héritage de la religion, prêchant à son tour que la misère est inévitable et que si des malheureux succombent à la faim, la société n'en porte aucunement le blâme. Que l'on voie d'un côté la tourbe des pauvres affamés, de l'autre quelques privilégiés mangeant à leur appétit et s'habillant à leur fantaisie, on doit croire en toute naïveté qu'il ne saurait en être autrement ! Il est vrai qu'en temps d'abondance on n'aurait qu'à «prendre au tas» et qu'en temps de disette tout le monde pourrait se mettre de concert à la ration, mais pareille façon d'agir supposerait l'existence d'une société étroitement unie par un lien de solidarité fraternelle. Ce communisme spontané ne paraissant pas encore possible, le pauvre naïf, qui croit benoîtement au dire des économistes sur l'insuffisance des produits de la terre, doit en conséquence accepter son infortune avec résignation.
De même que les pontifes de la science économique, les victimes du mauvais fonctionnement social répètent, chacun à sa manière, la terrible «loi de Malthus» Ñ «Le pauvre est de trop» Ñ que l'ecclésiastique protestant formula comme un axiome mathématique, il y a près d'un siècle, et qui semblait devoir enfermer la société dans les formidables mâchoires de son syllogisme : tous les miséreux se disaient mélancoliquement qu'il n'y a point de place pour eux au «banquet de la vie«. Le fameux économiste, bonhomme d'ailleurs, venait ajouter de la force à leur douloureuse conclusion en l'appuyant sur tout un échafaudage d'apparence mathématique : la population, dit-il, doublerait normalement de vingt-cinq en vingt-cinq ans, tandis que les subsistances s'accroîtraient suivant une proportion beaucoup moins rapide, nécessitant ainsi une élimination annuelle des individus surnuméraires. Que faut-il donc faire, d'après Malthus et ses disciples, pour éviter que l'humanité ne soit mise en coupe réglée par la misère, la famine et les pestes ? Certes, on ne saurait exiger des pauvres qu'ils débarrassent généreusement la terre de leur présence, qu'ils se sacrifient en holocauste aux dieux de la «saine économie politique» ; mais du moins leur conseille-t-on de se priver des joies de la famille : pas de femmes, pas d'enfants ! C'est ainsi qu'on entend cette «réserve morale» que l'on adjure les sages travailleurs de vouloir bien observer. Une descendance nombreuse doit être un luxe réservé aux seuls favorisés de la richesse, telle est la morale économique.
Mais si les pauvres, restés imprévoyants malgré les objurgations des professeurs, ne veulent pas employer les moyens préventifs contre l'accroissement de population, alors la nature se charge de réprimer l'excédent. Et cette répression s'accomplit, dans notre société malade, d'une manière infiniment plus ample que les pessimistes les plus sombres ne se l'imaginent. Ce ne sont pas des milliers, mais des millions de vies que réclame annuellement le dieu de Malthus. Il est facile de calculer approximativement le nombre de ceux que la destinée économique a condamnés à mort depuis le jour où l'âpre théologien proclama la prétendue «loi» que l'incohérence sociale a malheureusement rendue vraie pour un temps. Durant ce siècle, trois générations se sont succédé en Europe. Or, en consultant les tables de mortalité, on constate que la vie moyenne des gens riches (par exemple les habitants des quartiers aérés et somptueux, à Londres, à Paris, à Berne) dépasse soixante, atteint même soixante-dix ans. Ces gens ont pourtant, de par l'inégalité même, bien des raisons de ne pas fournir leur carrière normale : la «grande vie» les sollicite et les corrompt sous toutes les formes ; mais le bon air, la bonne chère, la variété dans la résidence et les occupations, les guérissent et les renouvellent. Les gens asservis à un travail qui est la condition même de leur gagne-pain sont, au contraire, condamnés d'avance à succomber, suivant les pays de l'Europe, entre vingt et quarante ans, soit à trente en moyenne. C'est dire qu'ils fournissent seulement la moitié des jours qui leur seraient dévolus s'ils vivaient en liberté, maîtres de choisir leur résidence et leur Ïuvre. Ils meurent donc précisément à l'heure où leur existence devrait atteindre toute son intensité ; et chaque année, quand on fait le compte des morts, il est au moins double de ce qu'il devrait être dans une société d'égaux. Ainsi la mortalité annuelle de l'Europe étant d'environ douze millions d'hommes, on peut affirmer que six millions d' entre eux ont été tués par les conditions sociales qui règnent dans notre milieu barbare ; six millions ont péri par manque d'air pur, de nourriture saine, d'hygiène convenable, de travail harmonique. Eh bien ! comptez les morts depuis que Malthus a parlé, prononçant d'avance sur l'immense hécatombe son oraison funèbre ! N'est-il pas vrai que toute une moitié de l'humanité dite civilisée se compose de gens qui ne sont pas invités au banquet social ou qui n'y trouvent place que pour un temps, condamnés à mourir la bouche contractée par les désirs inassouvis. La mort préside au repas, et de sa faux elle écarte les tard venus. On nous montre dans les Expositions d'admirables «couveuses», où toutes les lois de la physique, toutes les connaissances en physiologie, toutes les ressources d'une industrie ingénieuse sont appliquées à faire vivre des enfants nés avant terme, à sept, même à six mois. Et ces enfants continuent de respirer, ils prospèrent, deviennent de magnifiques poupons, gloire de leur sauveteur, orgueil de leur mère. Mais si l'on arrache à la mort ceux que la nature semblait avoir condamnés, on y précipite par millions les enfants que d'excellentes conditions de naissance avaient destinés à vivre. A Naples, dans un hospice des Enfants Trouvés, le rapport officiel des curateurs nous dit d'un style dégagé que sur neuf cent cinquante enfants il en est resté trois en vie !
La situation est donc atroce, mais une immense évolution s'est accomplie, annonçant la révolution prochaine. Cette évolution, c'est que la «science» économique, prophétisant le manque de ressources et la mort inévitable des faméliques, s'est trouvée en défaut et que l'humanité souffrante, se croyant pauvre naguère, a découvert sa richesse : son idéal du «pain pour tous» n'est point une utopie. La terre est assez vaste pour nous porter tous sur son sein, elle est assez riche pour nous faire vivre dans l'aisance. Elle peut donner assez de moissons pour que tous aient à manger ; elle fait naître assez de plantes fibreuses pour que tous aient à se vêtir ; elle contient assez de pierres et d'argile pour que tous puissent avoir des maisons. Tel est le fait économique dans toute sa simplicité. Non seulement ce que la terre produit suffirait à la consommation de ceux qui l'habitent, mais elle suffirait si la consommation doublait tout à coup, et cela quand même la science n'interviendrait pas pour faire sortir l'agriculture de ses procédés empiriques et mettre à son service toutes les ressources fournies maintenant par la chimie, la physique, la météorologie, la mécanique. Dans la grande famille de l'humanité, la faim n'est pas seulement le résultat d'un crime collectif, elle est encore une absurdité, puisque les produits dépassent deux fois les nécessités de la consommation.
Tout l'art actuel de la répartition, telle qu'elle est livrée au caprice individuel et à la concurrence effrénée des spéculateurs et des commerçants, consiste à faire hausser les prix, en retirant les produits à ceux qui les auraient pour rien et en les portant à ceux qui les paient cher : mais dans ce va-et-vient des denrées et des marchandises, les objets se gaspillent, se corrompent et se perdent. Les pauvres loqueteux qui passent devant les grands entrepôts le savent. Ce ne sont pas les paletots qui manquent pour leur couvrir le dos, ni les souliers pour leur chausser les pieds, ni les bons fruits, ni les boissons chaudes pour leur restaurer l'estomac. Tout est en abondance et en surabondance, et pendant qu'ils errent çà et là, jetant des regards affamés autour d'eux, le marchand se demande comment il pourra faire enchérir ses denrées, au besoin même en diminuer la quantité. Quoi qu'il en soit, le fait subsiste, la constance d'excédent pour les produits ! Et pourquoi messieurs les économistes ne commencent-ils pas leurs manuels en constatant ce fait capital de statistique ? Et pourquoi faut-il que ce soit nous, révoltés, qui le leur apprenions ? Et comment expliquer que les ouvriers sans culture, conversant après le travail de la journée, en sachent plus long à cet égard que les professeurs et les élèves les plus savants de l'École des Sciences morales et politiques ? Faut-il en conclure que l'amour de l'étude n'est pas, chez ces derniers, d'une absolue sincérité ?
L'évolution économique contemporaine nous ayant pleinement justifiés dans notre revendication du pain, il reste à savoir si elle nous justifie également dans un autre domaine de notre idéal, la revendication de la liberté. «L'homme ne vit pas de pain seulement», dit un vieil adage, qui restera toujours vrai, à moins que l'être humain ne régresse à la pure existence végétative ; mais quelle est cette substance alimentaire indispensable en dehors de la nourriture matérielle ? Naturellement l'Église nous prêche que c'est la «Parole de Dieu», et l'État nous mande que c'est l'«Obéissance aux Lois». Cet aliment qui développe la mentalité et la moralité humaines, c'est le «fruit de la science du bien et du mal», que le mythe des Juifs et de toutes les religions qui en sont dérivées nous interdit comme la nourriture vénéneuse par excellence, comme le poison moral viciant toutes choses, et même, «jusqu'à la troisième génération», la descendance de celui qui l'a goûté ! Apprendre, voilà le crime d'après l'Église, le crime d'après l'État, quoi que puissent imaginer des prêtres et des agents de gouvernement ayant absorbé malgré eux des germes d'hérésie. Apprendre, c'est là au contraire la vertu par excellence pour l'individu libre se dégageant de toute autorité divine ou humaine : il repousse également ceux qui, au nom d'une «Raison suprême», s'arrogent le droit de penser et de parler pour autrui et ceux qui, de par la volonté de l'État, imposent des lois, une prétendue morale extérieure, codifiée et définitive. Ainsi l'homme qui veut se développer en être moral doit prendre exactement le contre-pied de ce que lui recommandent et l'Église et l'État : il lui faut penser, parler, agir librement. Ce sont là les conditions indispensables de tout progrès.
«Penser, parler, agir librement» en toutes choses ! L'idéal de la société future, en contraste et cependant en continuation de la société actuelle, se précise donc de la manière la plus nette. Penser librement ! Du coup l'évolutionniste, devenu révolutionnaire, se sépare de toute église dogmatique, de tout corps statutaire, de tout groupement politique à clauses obligatoires, de toute association, publique ou secrète dans laquelle le sociétaire doit commencer par accepter, sous peine de trahison, des mots d'ordre incontestés. Plus de congrégations pour mettre, le écrits à l'Index ! Plus de rois n i de princes pour demander un serment d'allégeance, ni de chef d'armée pour exiger la fidélité au drapeau ; plus de ministre de l'Instruction publique pour dicter des enseignements, pour désigner jusqu'aux passages des livres que l'instituteur devra expliquer ; plus de comité directeur qui exerce la censure des hommes et des choses à l'entrée des «maisons du peuple». Plus de juges pour forcer un témoin à prêter un serment ridicule et faux, impliquant de toute nécessité un parjure par le fait même que le serment est lui-même un mensonge. Plus de chefs, de quelque nature que ce soit, fonctionnaire, instituteur, membre de comité clérical ou socialiste, patron ou père de famille, pour s'imposer en maître auquel l'obéissance est due.
Et la liberté de parole ? Et la liberté d'action ? Ne sont-ce pas là des conséquence directes et logiques de la liberté de penser ? La parole n'est que la pensée devenue sonore, l'acte n'est que la pensée devenue visible. Notre idéal comporte donc pour tout homme a pleine et absolue liberté d'exprimer sa pensée en toutes choses, science, politique, orale, sans autre réserve que celle de son respect pour autrui ; il comporte également pour chacun le droit d'agir à son gré, de " faire ce qu'il veut ", tout en associant naturellement sa volonté à celle des autres hommes dans toutes les Ïuvres collectives : sa liberté propre ne se trouve point limitée par cette union, mais elle grandit au contraire, grâce à la force de la volonté commune.
Il va sans dire que cette liberté absolue de pensée, de parole et d'action est incompatible avec le maintien des institutions qui mettent une restriction à la pensée libre, qui fixent la parole sous forme de vÏu définitif, irrévocable, et prétendent même forcer le travailleur à se croiser les bras, à mourir d'inanition devant la consigne d'un propriétaire. Les conservateurs ne s'y sont point trompés quand ils ont donné aux révolutionnaires le nom général «d'ennemis de la religion, de la famille et de la propriété». Oui, les anarchistes repoussent l'autorité du dogme et l'intervention du surnaturel dans notre vie, et, en ce sens, quelque ferveur qu'ils apportent dans la lutte pour leur idéal de fraternité et de solidarité, ils sont ennemis de la religion. Oui, ils veulent la suppression du trafic matrimonial, ils veulent les unions libres, ne reposant que sur l'affection mutuelle, le respect de soi et de la dignité d'autrui, et, en ce sens, si aimants et si dévoués qu'ils soient pour ceux dont la vie est associée à la leur, ils sont bien les ennemis de la famille. Oui, ils veulent supprimer l'accaparement de la terre et de ses produits pour les rendre à tous, et, en ce sens, le bonheur qu'ils auraient de garantir à tous la jouissance des fruits du sol, en fait des ennemis de la propriété. Certes, nous aimons la paix : nous avons pour idéal l'harmonie entre tous les hommes, et cependant la guerre sévit autour de nous ; au loin devant nous, elle nous apparaît encore en une douloureuse perspective, car dans l'immense complexité des choses humaines la marche vers la paix est elle-même accompagnée de luttes. «Mon royaume n'est pas de ce monde» disait le Fils de l'Homme ; et pourtant lui aussi «apportait une épée», préparant «la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère». Toute cause, même la plus mauvaise, a ses défenseurs qu'il convient de supposer honnêtes, et la sympathie, le respect mérités par eux ne doivent pas empêcher les révolutionnaires de les combattre avec toute l'énergie de leur vouloir.

VI.
De bonnes âmes espèrent que tout s'arrangera quand même, et que, en un jour de révolution pacifique, nous verrons les défenseurs du privilège céder de bonne grâce à la poussée d'en bas.
Certes, nous avons confiance qu'ils céderont un jour, mais alors le sentiment qui les guidera ne sera certainement point d'origine spontanée : l'appréhension de l'avenir et surtout la vue de «faits accomplis» portant le caractère de l'irrévocable, leur imposeront un changement de voie ; ils se modifieront sans doute, mais quand il y aura pour eux impossibilité absolue de continuer les errements suivis. Ces temps sont encore éloignés. n est dans la nature même des choses que tout organisme fonctionne dans le sens de son mouvement normal : il peut s'arrêter, se briser, mais non fonctionner à rebours. Toute autorité cherche à s'agrandir aux dépens d'un plus grand nombre de sujets ; toute monarchie tend forcément à devenir monarchie universelle. Pour un Charles Quint, qui, réfugié dans un couvent, assiste de loin à la tragi-comédie des peuples, combien d'autres souverains dont l'ambition de commander ne sera jamais satisfaite et qui, sauf la gloire et le génie, sont autant d'Alexandres, de Césars, et d'Attilas ? De même, les financiers qui, las de gagner, donnent tout leur avoir à une belle cause, sont des êtres relativement rares ; même ceux qui auraient la sagesse de modérer leurs vÏux ne peuvent pas s'arrêter à cette fantaisie : le milieu dans lequel ils se trouvent continue de travailler pour eux ; les capitaux ne cessent de se reproduire en revenus à intérêts composés. Dès qu'un homme est nanti d'une autorité quelconque, sacerdotale, militaire, administrative ou financière, sa tendance naturelle est d'en user, et sans contrôle ; il n'est guère de geôlier qui ne tourne sa clef dans la serrure avec un sentiment glorieux de sa toute puissance, de garde champêtre qui ne surveille la propriété des maîtres avec des regards de haine contre le maraudeur ; d'huissier qui n'éprouve un souverain mépris pour le pauvre diable auquel il fait sommation.
Et si les individus isolés sont déjà énamourés de la «part de royauté» qu'on a eu l'imprudence de leur départir, combien plus encore les corps constitués ayant des traditions de pouvoir héréditaire et un point d'honneur collectif ! On comprend qu'un individu, soumis à une influence particulière, puisse être accessible à la raison ou à la bonté, et que, touché d'une pitié soudaine, il abdique sa puissance ou rende sa fortune, heureux de retrouver la paix et d'être accueilli comme un frère par ceux qu'il opprimait jadis à son insu ou inconsciemment ; mais comment attendre acte pareil de toute une caste d'hommes liés les uns aux autres par une chaîne d'intérêts, par les illusions et les conventions professionnelles, par les amitiés et les complicités, même par les crimes ? Et quand les serres de la hiérarchie et l'appeau de l'avancement tiennent l'ensemble du corps dirigeant en une masse compacte, quel espoir a-t-on de le voir s'améliorer tout à coup, quel rayon de la grâce pourrait humaniser cette caste ennemie Ñ armée, magistrature, clergé ? Est-il possible de s'imaginer logiquement qu'un pareil groupe puisse avoir des accès de vertu collective et céder à d'autres raisons que la peur ? C'est une machine, vivante, il est vrai, et composée de rouages humains ; mais elle marche devant elle, comme animée d'une force aveugle, et pour l'arrêter, il ne faudra rien moins que la puissance collective, insurmontable, d'une révolution.
En admettant toutefois que les «bons riches», tous entrés dans leur «chemin de Damas», fussent illuminés soudain par un astre resplendissant et qu'ils se sentissent convertis, renouvelés comme par un coup de foudre ; en admettant Ñ ce qui nous paraît impossible Ñ qu'ils eussent conscience de leur égoïsme passé et que, se débarrassant en toute hâte de leur fortune au profit de ceux qu'ils ont lésés, ils rendissent tout et se présentassent les mains ouvertes dans l'assemblée des pauvres en leur disant : «Prenez !» ; s'ils faisaient toutes ces choses, eh bien ! justice ne serait point encore faite : ils garderaient le beau rôle qui ne leur appartient pas et l'histoire les présenterait d'une façon mensongère. C'est ainsi que des flatteurs, intéressés à louer les pères pour se servir des fils, ont exalté en termes éloquents la nuit du 4 août, comme si le moment où les nobles abandonnèrent leurs titres et privilèges, abolis déjà par le peuple, avait résumé tout l'idéal de la Révolution française. Si l'on entoure de ce nimbe glorieux un abandon fictif consenti sous la pression du fait accompli, que ne dirait-on pas d'un abandon réel et spontané de la fortune mal acquise par les anciens exploiteurs ? Il serait à craindre que l'admiration et la reconnaissance publiques les rétablissent à leur place usurpée. Non, il faut, pour que justice se fasse, pour que les choses reprennent leur équilibre naturel, il faut que les opprimés se relèvent par leur propre force, que les spoliés reprennent leur bien, que les esclaves reconquièrent la liberté. Ils ne l'auront réellement qu'après l'avoir gagnée de haute lutte.
Nous connaissons tous le parvenu qui s'enrichit. Il est gonflé presque toujours par l'orgueil de la fortune et le mépris du pauvre. «En montant à cheval, dit un proverbe turkmène, le fils ne connaît plus son père !» Ñ «En roulant dans un char, ajoute la sentence hindoue, l'ami cesse d'avoir des amis.» Mais toute une classe qui parvient est bien autrement dangereuse qu'un individu : elle ne permet plus à ses membres isolés d'agir en dehors des instincts, des appétits communs ; elle les entraîne tous dans la même voie fatale. L'âpre marchand qui sait «tondre un Ïuf» est redoutable ; mais que dire de toute une compagnie d'exploitation moderne, de toute une société capitaliste constituée par actions, obligations, crédit ? Comment faire pour moraliser ces paperasses et ces monnaies ? Comment leur inspirer cet esprit de solidarité envers les hommes qui prépare la voie aux changements de l'état social ? Telle banque composée de purs philanthropes n'en prélèverait pas moins ses commissions, intérêts et gages : elle ignore que des larmes ont coulé sur les gros sous et sur les pièces blanches si péniblement amassés, qui vont s'engouffrer dans les coffres forts à chiffres savants et à centuple serrure. On nous dit toujours d'attendre l'Ïuvre du temps, qui doit amener l'adoucissement des mÏurs et la réconciliation finale ; mais comment ce coffre-fort s'adoucira-t-il, comment s'arrêtera le fonctionnement de cette formidable mâchoire de l'ogre, broyant sans cesse les générations humaines ?
Oui, si le capital, soutenu par toute la ligue des privilégiés, garde immuablement la force, nous serons tous les esclaves de ses machines, de simples cartilages rattachant les dents de fer aux arbres de bronze ou d'acier ; si aux épargnes réunies dans les coffres des banquiers s'ajoutent sans cesse de nouvelles dépouilles gérées par des associés responsables seulement devant leurs livres de caisse, alors c'est en vain que vous feriez appel à la pitié, personne n'entendra vos plaintes. Le tigre peut se détourner de sa victime, mais les livres de banque prononcent des arrêts sans appels ; les hommes, les peuples sont écrasés sous ces pesantes archives, dont les pages silencieuses racontent en chiffre, l'Ïuvre impitoyable. Si le capital devait l'emporter, il serait temps de pleurer notre âge d'or, nous pourrions alors regarder derrière nous et voir, comme une lumière qui s'éteint, tout ce que la terre eut de doux et de bon, l'amour, la gaieté, l'espérance. L'Humanité aurait cessé de vivre.
Nous tous qui, pendant une vie déjà longue, avons vu les révolutions politiques se succéder, nous pouvons nous rendre compte de ce travail incessant dé péjoration que subissent les institutions basées sur l'exercice du pouvoir. Il fut un temps où ce mot de «République» nous transportait d'enthousiasme : il nous semblait que ce terme était composé de syllabes magiques, et que le monde serait comme renouvelé le jour où l'on pourrait enfin le prononcer à haute voix sur les places publiques. Et quels étaient ceux qui brûlaient de cet amour mystique pour l'avènement de l'ère républicaine, et qui voyaient avec nous dans ce changement extérieur l'inauguration de tous les progrès politiques et sociaux ? Ceux-là même qui ont maintenant les places et les sinécures, ceux qui font les aimables avec les massacreurs des Arméniens et les barons de la finance. Et certes, je n'imagine pas que, dans ces temps lointains, tous ces parvenus fussent en masse de purs hypocrites. Il y en avait sans doute beaucoup parmi eux qui flairaient le vent et orientaient leur voile ; mais la plupart étaient sincères, j'aime à le croire. Ils avaient le fanatisme de la «République», et c'est de tout cÏur qu'ils en acclamaient la trilogie : Liberté, Égalité, Fraternité ; en toute naïveté qu'au lendemain de la victoire ils acceptaient des fonctions rétribuées, dans la ferme espérance que leur dévouement à la cause commune ne faiblirait pas un jour ! Et quelques mois après, quand ces mêmes républicains étaient au pouvoir, d'autres républicains se traînaient péniblement et tête nue sur les boulevards de Versailles entre plusieurs files de fantassins et de cavaliers. La foule les insultait, leur crachait au visage et, dans cette multitude de figures haineuses et grimaçantes, les captifs distinguaient leurs anciens camarades de luttes, d'évocations et d'espérances !
Que de chemin parcouru, depuis le jour où les révoltés de la veille sont devenus les conservateurs du lendemain ! La République, comme forme de pouvoir, s'est affermie ; et est en proportion même de son affermissement qu'elle est devenue servante à tout faire. Comme par un mouvement d'horlogerie, aussi régulier que la marche de l'ombre sur un mur, tous ces fervents jeunes hommes qui faisaient des gestes de héros devant les sergents de ville sont devenus gens prudents et timorés dans leurs demandes de réformes, puis des satisfaits, enfin des jouisseurs et des goinfres de privilèges. La magicienne Circé, autrement dit la luxure de la fortune et du pouvoir, les a changés en pourceaux ! Et leur besogne est celle de fortifier les institutions qu'ils attaquaient autrefois : c'est ce qu'ils appellent volontiers «consolider les conquêtes de la liberté !» Ils s'accommodent parfaitement de tout ce qui les indignait. Eux qui tonnaient contre l'Église et ses empiétements, se plaisent maintenant au Concordat et donnent du Monseigneur aux évêques. Ils parlaient avec faconde de la fraternité universelle, et c'est les outrager aujourd'hui que de répéter les paroles qu'ils prononçaient alors. Ils dénonçaient avec horreur l'impôt du sang, mais récemment ils enrégimentaient jusqu'aux moutards et se préparaient peut être à faire des lycéennes autant de vivandières. «Insulter l'armée» Ñ c'est-à-dire ne pas cacher les turpitudes de l'autoritarisme sans contrôle et de l'obéissance passive Ñ est pour eux le plus grand des crimes. Manquer de respect envers l'immonde agent des mÏurs, l'abject policier, le " provocateur " hideux, et la valetaille des légistes assis ou debout, c'est outrager la justice et la morale. Il n'est point d'institution vieillie qu'ils n'essaient de consolider ; grâce à eux l'Académie, si honnie jadis, a pris un regain de popularité : ils se pavanent sous la coupole de l'Institut, quand un des leurs, devenu mouchard, a fleuri de palmes vertes son habit à la française. La croix de la Légion d'honneur était leur risée ; ils en ont inventé de nouvelles, jaunes, vertes, bleues, multicolores. Ce que l'on appelle la République ouvre toutes grandes les portes de son bercail à ceux qui en abhorraient jusqu'au nom : hérauts du droit divin, chantres du Syliabus, pourquoi n'entreraient-ils pas ? Ne sont-ils pas chez eux au milieu de tous ces parvenus qui les entouraient chapeau bas ?
Mais il ne s'agit point ici de critiquer et de juger ceux qui, par une lente corruption ou par de brusques soubresauts, ont passé du culte de la sainte République à celui du pouvoir et des abus consacrés par le temps. La carrière qu'ils ont suivie est précisément celle qu'ils devaient parcourir. Ils admettaient que la société doit être constituée en État ayant son chef et ses législateurs ; ils avaient la «noble» ambition de servir leur pays et de se «dévouer» à sa prospérité et à sa gloire. Ils acceptaient le principe, les conséquences s'en suivent : c'est le linceul des morts qui sert de lange aux enfants nouveau-nés. République et républicains sont devenus la triste chose que nous voyons ; et pourquoi nous en irriterions-nous ? C'est une loi de nature que l'arbre porte son fruit ; que tout gouvernement fleurisse et fructifie en caprices, en tyrannie, en usure, en scélératesses, en meurtres et en malheurs.
Dès qu'une institution s'est fondée, ne fût-ce que pour combattre de criants abus, elle en crée de nouveaux par son existence même ; il faut qu'elle s'adapte au milieu mauvais, fonctionne en mode pathologique. Les initiateurs obéissant à un noble idéal, les employés qu'ils nomment doivent au contraire tenir compte avant toutes choses de leurs émoluments et de la durée de leurs emplois. Ils désirent peut-être la réussite de l'Ïuvre, mais ils la désirent lointaine ; à la fin, ils ne la désirent plus du tout, et pâlissent de frayeur quand on leur annonce le triomphe prochain. Il ne s'agit plus pour eux de la besogne même, mais des honneurs qu'elle confère, des bénéfices qu'elle rapporte, de la paresse qu'elle autorise. Ainsi, une commission d'ingénieurs est nommée pour entendre les plaintes des propriétaires que dépossède la construction d'un aqueduc. Il paraîtrait tout simple d'étudier d'abord ces plaintes et d'y répondre en parfaite équité ; mais, on trouve plus avantageux de suspendre ces réclamations pendant quelques années afin d'employer les fonds ordonnancés à refaire un nivellement général de la contrée, déjà fait et bien fait. À de coûteuses paperasses il importe d'ajouter d'autres paperasses coûteuses.
C'est chimère d'attendre que l'Anarchie, idéal humain, puisse sortir de la République, forme gouvernementale. Les deux évolutions se font en sens inverse, et le changement ne peut s'accomplir que par une rupture brusque, c'est-à-dire par une révolution. C'est par décret que les républicains font le bonheur du peuple, par la police qu'ils ont la prétention de se maintenir ! Le pouvoir n'étant autre chose que l'emploi de la force, leur premier soin sera donc de se l'approprier, de consolider même toutes les institutions qui leur facilitent le gouvernement de la société. Peut-être auront-ils l'audace de les renouveler par la science afin de leur donner une énergie nouvelle. C'est ainsi que dans l'armée on emploie des engins nouveaux, poudres sans fumée, canons tournants, affûts à ressort, toutes inventions ne servant qu'à tuer plus rapidement. C'est ainsi que dans la police on a inventé l'anthropométrie, un moyen de changer la France entière en une grande prison. On commence par mensurer les criminels vrais ou prétendus, puis on mensure les suspects, et quelque jour tous auront à subir les photographies infamantes. «La police et la science se sont entrebaisées», aurait dit le Psalmiste.
Ainsi, rien, rien de bon ne peut nous venir de la République et des républicains «arrivés», c'est-à-dire détenant le pouvoir. C'est une chimère en histoire, un contresens de l'espérer. La classe qui possède et qui gouverne est fatalement ennemie de tout progrès. Le véhicule de la pensée moderne, de l'évolution intellectuelle et morale est la partie de la société qui peine, qui travaille et que l'on opprime. C'est elle qui élabore l'idée, elle qui la réalise, elle qui, de secousse en secousse, remet constamment en marche ce char social, que les conservateurs essaient sans cesse de caler sur la route, d'empêtrer dans les ornières ou d'enliser dans les marais de droite ou de gauche.
Mais les socialistes, dira-t-on, les amis évolutionnaires et révolutionnaires, sont-ils également exposés à trahir leur cause, et les verrons-nous un jour accomplir leur mouvement de régression normale, quand ceux d'entre eux qui veulent «conquérir les pouvoirs publics» les auront conquis en effet ? Certainement, les socialistes, devenus les maîtres, procéderont et procèdent de la même manière que leurs devanciers les républicains : les lois de l'histoire ne fléchiront point en leur faveur. Quand une fois ils auront la force, et même bien avant de la posséder, ils ne manqueront pas de s'en servir, ne fût-ce que dans l'illusion ou la prétention de rendre cette force inutile par un balayage de tous les obstacles, par la destruction de tous les éléments hostiles. Le monde est plein de ces ambitieux naïfs vivant dans le chimérique espoir de transformer la société par une merveilleuse aptitude au commandement ; puis, quand ils se trouvent promus au rang des chefs ou du moins emboîtés dans le grand mécanisme des hautes fonctions publiques, ils comprennent que leur volonté isolée n'a guère de prise sur le seul pouvoir réel, le mouvement intime de l'opinion, et que leurs efforts risquent de se perdre dans l'indifférence et le mauvais vouloir qui les entoure. Que leur reste-t-il alors à faire, sinon d'évoluer autour du pouvoir, de suivre la routine gouvernementale, d'enrichir leur famille et de donner des places aux amis ?
Sans doute, nous disent d'ardents socialistes autoritaires, sans doute le mirage du pouvoir et l'exercice de l'autorité peuvent avoir des dangers très grands pour les hommes simplement animés de bonnes intentions ; mais ce danger n'est pas à redouter pour ceux qui ont tracé leur plan de conduite par un programme rigoureusement débattu avec des camarades, lesquels sauraient les rappeler à l'ordre en cas de négligence et de trahison. Les programmes sont dûment élaborés, signés et contresignés ; on les publie en des milliers de documents ; ils sont affichés sur les portes des salles, et chaque candidat les sait par cÏur. Ce sont des garanties suffisantes, semble-t-il ? Et pourtant, le sens de ces paroles scrupuleusement débattues varie d'année en année suivant les événements et les perspectives : chacun le comprend conformément à ses intérêts ; et quand tout un parti en arrive à voir les choses autrement qu'il ne le faisait d'abord, les déclarations les plus nettes prennent une signification symbolique, finissent par se changer en simples documents d'histoire ou même en syllabes dont on ne cherche plus à comprendre le sens.
En effet ceux qui ont l'ambition de conquérir les pouvoirs publics doivent évidemment employer les moyens qu'ils croiront pouvoir les mener le plus sûrement au but. Dans les républiques à suffrage universel, ils courtiseront le nombre, la foule ; ils prendront volontiers les marchands de vin pour clients et se rendront populaires dans les estaminets. Ils accueilleront les votants d'où qu'ils viennent ; insoucieux de sacrifier le fond à la forme, ils feront entrer les ennemis dans la place, inoculeront le poison en plein organisme. Dans les pays à régime monarchique, nombre de socialistes se déclareront indifférents à la forme de gouvernement et même feront appel aux ministres du roi pour les aider à réaliser leurs plans de transformation sociale, comme si logiquement il était possible de concilier la domination d'un seul et l'entraide fraternelle entre les hommes. Mais l'impatience d'agir empêche de voir les obstacles et la foi s'imagine volontiers qu'elle transportera les montagnes. Lassalle rêve d'avoir Bismarck pour associé dans l'instauration du monde nouveau ; d'autres se tournent vers le pape en lui demandant de se mettre à la tête de la ligue des humbles ; et, quand le prétentieux empereur d'Allemagne eut réuni quelques philanthropes et sociologues à sa table, d'aucuns se dirent que le grand jour venait enfin de se lever.
Et si le prestige du pouvoir politique, représenté par le droit divin ou par le droit de la force, fascine encore certains socialistes, il en est de même, à plus forte raison, pour tous les autres pouvoirs que masque l'origine populaire du suffrage restreint ou universel. Pour capter les voix, c'est-à-dire pour gagner la faveur des citoyens, ce qui semble très légitime au premier abord, le socialiste candidat se laisse aller volontiers à flatter les goûts, les penchants, les préjugés même de ses électeurs ; il veut bien ignorer les dissentiments, les disputes et les rancunes ; il devient pour un temps l'ami ou du moins l'allié de ceux avec lesquels on échangea naguère les gros mots. Dans le clérical, il cherche à discerner le socialiste chrétien ; dans le bourgeois libéral, il évoque le réformateur ; dans le patriote, il fait appel au vaillant défenseur de la dignité civique. A certains moments, il se garde même d'effaroucher le «propriétaire» ou le «patron» ; il va jusqu'à lui présenter ses revendications comme des garanties de paix : le «premier mai», qui devait être emporté de haute lutte contre le Seigneur Capital, se transforme en un jour de fête avec guirlandes et farandoles. À ces politesses, de candidats à votants, les premiers désapprennent peu à peu le fier langage de la vérité, l'attitude intransigeante du combat : du dehors au dedans l'esprit même en arrive à changer, surtout chez ceux qui atteignent le but de leurs efforts et s'assoient enfin sur les banquettes de velours, en face de la tribune aux franges dorées. C'est alors qu'il faut savoir échanger des sourires, des poignées de main et des services.
La nature humaine le veut ainsi, et, de notre part, ce serait absurde d'en vouloir aux chefs socialistes qui, se trouvant pris dans l'engrenage des élections, finissent par être graduellement laminés en bourgeois à idées larges : ils se sont mis en des conditions déterminées qui les déterminent à leur tour ; la conséquence est fatale et l'historien doit se borner à la constater, à la signaler comme un danger aux révolutionnaires qui se jettent inconsidérément dans la mêlée politique. Du reste ! il ne convient pas de s'exagérer les résultats de cette évolution des socialistes politiciens, car la foule des lutteurs se compose toujours de deux éléments dont les intérêts respectifs diffèrent de plus en plus. Les uns abandonnent la cause primitive et les autres y restent fidèles : ce fait suffit pour amener un nouveau triage des individus, pour les grouper conformément à leurs affinités réelles. C'est ainsi que nous avons vu naguère le parti républicain se dédoubler, pour constituer, d'une part, la foule des «opportunistes», de l'autre, les groupes socialistes. Ceux-ci seront divisés également en ministériels et antiministériels, ici, pour édulcorer leur programme et le rendre acceptable aux conservateurs ; là, pour garder leur esprit de franche évolution et de révolution sincère. Après avoir eu leurs moments de découragement, de scepticisme même, ils laisseront «les morts ensevelir leurs morts» et reviendront prendre place à côté des vivants. Mais qu'ils sachent bien que tout «parti» comporte l'esprit de corps et par conséquent la solidarité dans le mal comme dans le bien : chaque membre de ce parti devient solidaire des fautes, des mensonges, des ambitions de tous ses camarades et maîtres. L'homme libre, qui de plein gré unit sa force à celle d'autres hommes agissant de par leur volonté propre, a seul le droit de désavouer les erreurs ou les méfaits de soi-disant compagnons. Il ne saurait être tenu pour responsable que de lui-même.

VII.
Le fonctionnement actuel de la société civilisée nous est connu dans tous ses détails ; de même l'idéal des socialistes révolutionnaires. Nous avons également constaté que les prétendues réformes des «libéraux» sont condamnées d'avance à rester inefficaces et que, dans le heurt des idées Ñ la seule chose qui doive nous préoccuper, puisque la vie même en dépend Ñ tout abandon de principes aboutit forcément à la défaite. Il nous reste maintenant à montrer l'importance respective des forces qui s'entrechoquent dans cette société si prodigieusement complexe ; il s'agirait, pour ainsi dire, de faire le dénombrement des armées en lutte et de décrire leur position stratégique, avec la froide impartialité d'attachés militaires cherchant à calculer mathématiquement les chances de l'une et de l'autre partie. Seulement ce grand choc des idées, dont l'issue nous préoccupe d'une façon si poignante, ne se déroulera pas suivant les mêmes péripéties qu'une de nos batailles rangées avec généraux, capitaines et soldats, avec commandement initial de «Feu» et le cri désespéré du «Sauve qui peut !» final. C'est une lutte continue, incessante, qui commença dans la brousse, pour les hommes primitifs, il y a des millions d'années, et qui jusqu'à maintenant n'a comporté que des succès partiels : il y aura pourtant une solution définitive, soit par la destruction mutuelle de toutes les énergies vitales, le retour de l'humanité vers le chaos originaire, soit par l'accord de toutes ces forces Ñ la transformation voulue et consciente de l'homme en un être supérieur.
La sociologie contemporaine a mis en toute lumière l'existence des deux sociétés en lutte : elles s'entremêlent, diversement rattachées çà et là par ceux qui veulent sans vouloir, qui s'avancent pour reculer. Mais si nous voyons les choses de haut, sans tenir compte des incertains et des indifférents que le destin fait mouvoir, il est clair que le monde actuel se divise en deux camps : ceux qui agissent de manière à maintenir l'inégalité et la pauvreté, c'est-à-dire l'obéissance et la misère pour les autres, les jouissances et le pouvoir pour eux-mêmes ; et ceux qui revendiquent pour tous le bien-être et la libre initiative.
Entre ces deux camps, il semble d'abord que les forces soient bien inégales : les conservateurs, se dit-on, sont incomparablement les plus forts. Les défenseurs de l'ordre social actuel ont les propriétés sans limites, les revenus qui se comptent par millions et par milliards, toute la puissance de l'État avec les armées des employés, des soldats, des gens de police, des magistrats, tout l'arsenal des lois et des ordonnances, les dogmes dits infaillibles de l'Église, l'inertie de l'habitude dans les instincts héréditaires et la basse routine qui associe presque toujours les vaincus rampants à leurs orgueilleux vainqueurs. Et les anarchistes, les artisans de la société nouvelle, que peuvent-ils opposer à toutes ces forces organisées ? Rien semble-t-il. Sans argent, sans armée, ils succomberaient, en effet, s'ils ne représentaient l'évolution des idées et des mÏurs. Ils ne sont rien, mais ils ont pour eux le mouvement de l'initiative humaine. Tout le passé pèse sur eux d'un poids énorme, mais la logique des événements leur donne raison et les pousse en avant malgré les lois et les sbires.
Les efforts tentés pour endiguer la révolution peuvent aboutir en apparence et pour un temps. Les réactionnaires se félicitent alors à grands cris ; mais leur joie est vaine, car refoulé sur un point, le mouvement se produit aussitôt sur un autre. Après l'écrasement de la Commune de Paris, on put croire dans le monde officiel et courtisanesque d'Europe que le socialisme, l'élément révolutionnaire de la société, était mort, définitivement enterré. L'armée française, sous les yeux des Allemands vainqueurs, avait imaginé de se réhabiliter en égorgeant, en mitraillant les Parisiens, tous les mécontents et coutumiers de révolutions. En leur argot politique, les conservateurs purent se vanter d'avoir «saigné la gueuse». M. Thiers, type incomparable du bourgeois parvenu, croyait l'avoir exterminée dans Paris, l'avoir enfouie dans les fosses du Père-Lachaise. C'est à la Nouvelle-Calédonie, aux antipodes, que se trouvaient, dûment enfermés, ceux qu'il espérait être les derniers échantillons malingres des socialistes d'autrefois. Après M. Thiers, ses bons amis d'Europe s'empressèrent de répéter ses paroles, et de toutes parts ce fut un chant de triomphe. Quant aux socialistes allemands, n'avait-on pas pour les surveiller le maître des maîtres, celui dont un froncement de sourcils faisait trembler l'Europe ? Et les nihilistes de Russie ? Qu'étaient ces misérables ? Des monstres bizarres, des sauvages issus de Huns et de Bachkirs, dans lesquels les hommes du monde policé d'occident n'avaient à voir que des échantillons d'histoire naturelle.
Hélas ! on comprend sans peine qu'un sinistre silence se soit fait lorsque «l'ordre régnait à Varsovie» et ailleurs. Au lendemain d'une tuerie, il est peu d'hommes qui osent se présenter aux balles. Lorsqu'une parole, un geste sont punis de la prison, fort clairsemés sont les hommes qui ont le courage de s'exposer au danger. Ceux qui acceptent tranquillement le rôle de victimes pour une cause dont le triomphe est encore lointain ou même douteux sont rares : tout le monde n'a pas l'héroïsme de ces nihilistes russes qui composent des journaux dans l'antre même de leurs ennemis et qui les affichent sur les murs entre deux factionnaires. Il faut être bien dévoué soi-même pour avoir le droit d'en vouloir à ceux qui n'osent pas se déclarer libertaires quand leur travail, c'est-à-dire la vie de ceux qu'ils aiment, dépend de leur silence. Mais si tous les opprimés n'ont pas le tempérament du héros, ils n'en sentent pas moins la souffrance, ils n'en ont pas moins le vouloir d'y échapper, et l'état d'esprit de tous ceux qui souffrent comme eux et qui en connaissent la cause finit par créer une force révolutionnaire. Dans telle ville où il n'existe pas un seul groupe d'anarchistes déclarés, tous les ouvriers le sont déjà d'une manière plus ou moins consciente. D'instinct ils applaudissent le camarade qui leur parle d'un état social où il n'y aura plus de maîtres et où le produit du travail sera dans les mains du producteur. Cet instinct contient en germe la révolution future, car de jour en jour il se précise et se transforme en connaissance. Ce que l'ouvrier sentait vaguement hier, il le sait aujourd'hui, et chaque nouvelle expérience le lui fait mieux savoir. Et les paysans qui ne trouvent pas à se nourrir du produit de leur lopin de terre, et ceux, bien plus nombreux encore, qui n'ont pas en propre une motte d'argile, ne commencent-ils pas à comprendre que la terre doit appartenir à celui qui la cultive ? Ils l'ont toujours senti d'instinct ; ils le savent maintenant et parleront bientôt le langage précis de la revendication.
La joie causée par la prétendue disparition du socialisme n'a donc guère duré. De mauvais rêves troublaient les bourreaux, il leur semblait que les victimes n'étaient pas tout à fait mortes. Et maintenant existe-t-il encore un aveugle qui puisse douter de leur résurrection ? Tous les laquais de plume qui répétaient après Gambetta : «Il n'y a pas de question sociale !» ne sont-ils pas les mêmes qui saisirent au vol les paroles de l'empereur Guillaume, pour crier après lui : «La question sociale nous envahit ! La question sociale nous assiège !» et pour demander contre tous les «fauteurs de désordre» une législation spéciale, une impitoyable répression. Mais tant dure qu'on puisse l'édicter, la loi ne parviendra pas à comprimer la pensée qui fermente. Si quelque Encelade réussissait à jeter un fragment de montagne dans un cratère, l'éruption ne se ferait point par le gouffre obstrué soudain, la montagne se fendrait ailleurs, et c'est par la nouvelle ouverture que s'élancerait le fleuve de lave. C'est ainsi qu'après l'explosion de la Révolution française, Napoléon crut être le Titan qui refermait le cratère des révolutions ; et la tourbe des flatteurs, la multitude infinie des ignorants le crut avec lui. Cependant, les soldats même qu'il promenait à sa suite à travers l'Europe contribuaient à répandre des idées et des mÏurs nouvelles, tout en accomplissant leur Ïuvre de destruction : tel futur «décabriste» ou «nihiliste» russe prit sa première leçon de révolte d'un prisonnier de guerre sauvé des glaçons de la Berezina. De même, la conquête temporaire de l'Espagne par les armées napoléoniennes brisa les chaînes qui rattachaient le Nouveau Monde au pays de l'Inquisition et délivra de l'intolérable régime colonial les immenses provinces ultramarines. L'Europe semblait s'arrêter, mais par contrecoup l'Amérique se mettait en marche. Napoléon n'avait été qu'une ombre passagère.
La forme extérieure de la société doit changer en proportion de la poussée intérieure : nul fait d'histoire n'est mieux constaté. C'est la sève qui fait l'arbre et qui lui donne ses feuilles et ses fleurs ; c'est le sang qui fait l'homme ; ce sont les idées qui font la société. Or, il n'est pas un conservateur qui ne se lamente de ce que les idées, les mÏurs, tout ce qui fait la vie profonde de l'Humanité, se soit modifié depuis le «bon vieux temps». Les formes sociales correspondantes changeront certainement aussi. La Révolution se rapproche en raison même du travail intérieur des intelligences.
Toutefois, il ne convient pas de se laisser aller à une douce quiétude en attendant les événements favorables. Ici le fatalisme oriental n'est point de mise, car nos adversaires ne se reposent point ; et d'ailleurs ils sont fréquemment portés par un courant régressif. Quelques-uns d'entre eux sont des hommes d'une énergie réelle qui ne reculent devant aucun moyen et possèdent la vigueur d'esprit nécessaire pour diriger l'attaque et ne pas se décourager dans les difficultés et la défaite : «La Société mourante !» disait sardoniquement un usinier à l'occasion d'un livre anarchique écrit par notre camarade Grave, «La Société mourante ! Elle vit encore assez pour vous dévorer tous !» Et lorsque des républicains et libres-penseurs parlaient de l'expulsion des jésuites, qui sont toujours les inspirateurs de l'Église catholique : «Vraiment, s'écria l'un de ces prêtres, notre siècle est étrangement délicat. S'imaginent-ils donc que la cendre des bûchers soit tellement éteinte qu'il n'en soit pas resté le plus petit tison pour allumer une torche ? Les insensés ! en nous appelant jésuites, ils croient nous couvrir d'opprobre ; mais ces jésuites leur réservent la censure, un bâillon et du feu !»
Si tous les ennemis de la pensée libre, de l'initiative personnelle, avaient cette logique vigoureuse, cette énergie dans la résolution, ils l'emporteraient peut-être, grâce à tous les moyens de répression et de compression que possède la société officielle ; mais les groupes humains, engagés dans leur évolution de perpétuel «devenir», ne sont pas logiques et ne sauraient l'être, puisque les hommes diffèrent tous par leurs intérêts et leurs affections : quel est celui qui n'a pas un pied dans le camp ennemi ? «On est toujours le socialiste de quelqu'un», dit un proverbe politique d'une absolue vérité. Il n'est pas une institution qui soit franchement, nettement autoritaire ; pas un maître qui, suivant le conseil de Joseph de Maistre, ait toujours la main sur l'épaule du bourreau. En dépit des proclamations de tel ou tel empereur à ses soldats, de citations vantardes en des albums de princesses, d'affirmations hautaines expectorées après boire, le pouvoir n'ose plus être absolu ou ne l'est plus que par caprice, contre des prisonniers par exemple, contre d'infortunés captifs, contre des gens sans amis. Chaque souverain a sa camarilla, sans compter ses ministres, ses délégués, ses conseillers d'État, tous autant de vice-rois ; puis il est tenu, lié par des précédents, des considérants, des protocoles, des conventions, des situations acquises, une étiquette, qui est toute une science aux problèmes infinis : le Louis XIV le plus insolent se trouve pris dans les mille filets d'un réseau dont il ne se débarrassera jamais. Toutes ces conventions dans lesquelles le maître s'est fastueusement enserré lui donnent un avant-goût de la tombe et diminuent d'autant sa force pour la réaction.
Ceux qui sont marqués pour la mort n'attendent pas qu'on les tue : ils se suicident ; soit qu'ils se fassent sauter la cervelle ou se mettent la corde au cou, soit qu'ils se laissent envahir par la mélancolie, le marasme, le pessimisme, toutes maladies mentales qui pronostiquent la fin et en avancent la venue. Chez le jeune privilégié, fils d'une race épuisée, le pessimisme n'est pas seulement une façon de parler, une attitude, c'est une maladie réelle. Avant d'avoir vécu, le pauvre enfant ne trouve aucune saveur à l'existence, il se laisse vivre en rechignant, et cette vie endurée de mauvais gré est comme une mort anticipée. En ce triste état, on est déjà condamné à toutes les maladies de l'esprit, folie, sénilité, démence ou «décadentisme». On se plaint de la diminution des enfants dans les familles ; et d'où vient la stérilité croissante, volontaire ou non, si ce n'est d'un amoindrissement de la force virile ou de la joie de vivre ? Mais dans le monde qui travaille, où l'on a pourtant bien des causes de tristesse, on n'a pas le temps de se livrer aux langueurs du pessimisme. Il faut vivre, il faut aller de l'avant, progresser quand même, renouveler les forces vives pour la besogne journalière. C'est par l'accroissement de ces familles laborieuses que la société se maintient, et de leur milieu surgissent incessamment des hommes qui reprennent l'Ïuvre des devanciers et, par leur initiative hardie, l'empêchent de tomber dans la routine. C'est à la constante régression partielle des classes satisfaites et repues que la société nouvelle en formation doit de ne pas être étouffée.
Une autre garantie de progrès dans la pensée révolutionnaire nous est fournie par l'intolérance du pouvoir où s'entreheurtent les survivances du passé. Le jargon officiel de nos sociétés politiques, ou tout s'entremêle sans ordre, est tellement illogique et contradictoire, que, dans une même phrase, il parle des «imprescriptibles libertés publiques» et des «droits sacrés d'un État fort» ; de même, le fonctionnement légal de l'organisme administratif comporte l'existence de maires ou syndics agissant à la fois en mandataires d'un peuple libre auprès du gouvernement et en transmetteurs d'ordres aux communes assujetties. Il n'y a ni unité, ni bon sens dans l'immense chaos où s'entrecroisent les conceptions, les lois, les mÏurs de cent peuples et de dix mille années, comme au bord de la mer des cailloux écroulés de tant de montagnes, apportés par tant de fleuves, roulés par tant de vagues. Au point de vue logique, l'État actuel présente l'image d'une telle confusion que ses défenseurs les plus intéressés renoncent à le justifier.
La fonction présente de l'État consistant en premier lieu à défendre les intérêts des propriétaires, les «droits du capital», il serait indispensable pour l'économiste d'avoir à sa disposition quelques arguments vainqueurs, quelques merveilleux mensonges que le pauvre, très désireux de croire à la fortune publique, pût accepter comme indiscutables. Mais, hélas ! ces belles théories, autrefois imaginées à l'usage du peuple imbécile n'ont plus aucun crédit : il y aurait pudeur à discuter la vieille assertion que «prospérité et propriété sont toujours la récompense du travail». En prétendant que le labeur est l'origine de la fortune, les économistes ont parfaitement conscience qu'ils ne disent pas la vérité. A l'égal des anarchistes, ils savent que la richesse est le produit, non du travail personnel, mais du travail des autres ; ils n'ignorent pas que les coups de bourse et les spéculations, origine des grandes fortunes, peuvent être justement assimilés aux exploits des brigands ; et certes, ils n'oseraient prétendre que l'individu ayant un million à dépenser par semaine, c'est-à-dire exactement la somme nécessaire à faire vivre cent mille personnes, se distingue des autres hommes par une intelligence et une vertu cent mille fois supérieures à celles de la moyenne. Ce serait être dupe, presque complice, de s'attarder à discuter les arguments hypocrites sur lesquels s'appuie cette prétendue origine de l'inégalité sociale.
Mais voici qu'on emploie un raisonnement d'une autre nature et qui a du moins le mérite de ne pas reposer sur un mensonge. On invoque contre les revendications sociales le droit du plus fort, et même le nom respecté de Darwin a servi, bien contre son gré, à plaider la cause de l'injustice et de la violence. La puissance des muscles et des mâchoires, de la trique et de la massue, voilà l'argument suprême ! En effet, c'est bien le droit du plus fort qui triomphe avec l'accaparement des fortunes. Celui qui est le plus apte matériellement, le plus favorisé par sa naissance, par son instruction, par ses amis, celui qui est le mieux armé par la force ou par la ruse et qui trouve devant lui les ennemis les plus faibles, celui-là a le plus de chances de réussir ; mieux que d'autres, il peut se bâtir une citadelle du haut de laquelle il tirera sur ses frères infortunés.
Ainsi en a décidé le grossier combat des égoïsmes en lutte. Jadis on n'osait trop avouer cette théorie du fer et du feu, elle eût paru trop violente et on lui préférait les paroles d'hypocrite vertu. On l'enveloppait sous de graves formules dont on espérait que le peuple ne comprendrait pas le sens : «Le travail est un frein» disait Guizot. Mais les recherches des naturalistes relatives au combat pour l'existence entre les espèces et à la survivance des plus vigoureuses ont encouragé les théoriciens de la force à proclamer sans ambages leur insolent défi. «Voyez, disent-ils, c'est la loi fatale ; c'est l'immuable destinée à laquelle mangeurs et mangés sont également soumis».
Nous devons nous féliciter de ce que la question soit ainsi simplifiée dans sa brutalité, car elle est d'autant plus près de se résoudre. «La force règne !» disent les soutiens de l'inégalité sociale. Oui, c'est la force qui règne ! s'écrient de plus en plus fort ceux qui profitent de l'industrie moderne dans son perfectionnement impitoyable, dont le résultat cherché est de réduire avant tout le nombre des travailleurs. Mais ce que disent les économistes, ce que disent les industriels, les révolutionnaires ne pourront-ils le dire aussi, tout en comprenant qu'entre eux l'accord pour l'existence remplacera graduellement la lutte ? La loi du plus fort ne fonctionnera pas toujours au profit du monopole industriel. «La force prime le droit», a dit Bismarck après tant d'autres ; mais on peut préparer le jour où la force sera au service du droit. S'il est vrai que les idées de solidarité se répandent ; s'il est vrai que les conquêtes de la science finissent par pénétrer dans les couches profondes ; s'il est vrai que l'avoir moral devient propriété commune, les travailleurs, qui ont en même temps le droit et la force, ne s'en serviront-ils pas pour faire la révolution au profit de tous ? Contre les masses associées, que pourront les individus isolés, si forts qu'ils soient par l'argent, l'intelligence et l'astuce ? Les gens de gouvernement, désespérant de pouvoir donner une morale à leur cause, ne demandent plus que la poigne, seule supériorité qu'ils désirent avoir. Il ne serait pas difficile de citer des exemples de ministres qui n'ont été choisis ni pour leur gloire militaire ou leur noble généalogie, ni pour leurs talents ou leur éloquence, mais uniquement pour leur manque de scrupules. À cet égard on a pleine confiance en eux : nul préjugé ne les arrête pour la conquête du pouvoir ou la défense des écus.
En aucune des révolutions modernes nous n'avons vu les privilégiés livrer leurs propres batailles. Toujours ils s'appuient sur des armées de pauvres auxquels ils enseignent ce qu'on appelle «la religion du drapeau» et qu'ils dressent à ce qu'on appelle «le maintien de l'ordre». Six millions d'hommes, sans compter la police haute et basse, sont employés à cette Ïuvre en Europe. Mais ces armées peuvent se désorganiser, elles peuvent se rappeler les liens d'origine et d'avenir qui les rattachent à la masse populaire ; la main qui les dirige peut manquer de vigueur. Composées en grande partie de prolétaires, elles peuvent devenir, elles deviendront certainement pour la société bourgeoise ce que les barbares à la solde de l'empire sont devenus pour la société romaine, un élément de dissolution. L'histoire abonde en exemples d'affolements paniques auxquels succombent les puissants, même ceux qui ont gardé la force de caractère, car il est aussi nombre de «dirigeants» qui sont en même temps de simples dégénérés, n'ayant pas assez d'énergie et de force physique pour s'ouvrir à cent un passage à travers une cloison de planches ni assez de dignité pour laisser des enfants et des femmes fuir avant eux la poursuite d'un incendie. Quand les déshérités se seront unis pour leurs intérêts, de métier à métier, de nation à nation, de race à race, ou spontanément, d'homme à homme ; quand ils connaîtront bien leur but, n'en doutez pas, l'occasion se présentera certainement pour eux d'employer la force au service de la liberté commune. Quelque puissant que soit le maître d'alors, il sera bien faible en face de tous ceux qui, réunis par un seul vouloir, se lèveront contre lui pour être assurés désormais de leur pain et de leur liberté.

VIII.
Outre la force matérielle, la pure violence éhontée qui se manifeste par l'exclusion du travail, la prison, les mitraillades, une autre force plus subtile et peut-être plus puissante, celle de la fascination religieuse, se trouve à la disposition des gouvernants.
Certes, on ne saurait contester que cette force est encore très grande et qu'il faut en tenir le compte le plus sérieux dans l'étude de la société contemporaine.
C'est donc avec un enthousiasme trop juvénile que les encyclopédistes du XVIIIe siècle célébraient la victoire de la raison sur la superstition chrétienne, et nous devons constater la grossière méprise de Cousin, le philosophe fameux qui, sous la Restauration, s'écriait dans un cercle d'amis discrets : «Le catholicisme en a encore pour cinquante ans dans le ventre !» Le demi-siècle est largement écoulé, et c'est encore en tout orgueil et en toute sérénité que nombre de catholiques parlent de leur Église en la qualifiant «d'éternelle«. Montesquieu disait qu'«en l'état actuel on ne prévoit pas que le catholicisme puisse durer plus de cinq cents ans».
Mais si l'Église catholique a pu faire des progrès apparents, si la France des encyclopédistes et des révolutionnaires s'est laissé «vouer au Sacré-CÏur» par une assemblée d'affolés, si les pontifes du culte ont très habilement profité de l'apeurement général des conservateurs politiques pour leur vanter la panacée de la foi comme le grand remède social ; si la bourgeoisie européenne, naguère composée de sceptiques frondeurs, de voltairiens n'ayant d'autre religion qu'un vague déisme, a cru prudent d'aller régulièrement à la messe et de pousser même jusqu'au confessionnal ; si le Quirinal et le Vatican, l'État et l'Église mettent tant de bonne grâce à régler les anciennes disputes, ce n'est pas que la croyance au miracle ait pris un plus grand empire sur les âmes dans la partie active et vivante de la société. Elle n'a gagné que des peureux, des fatigués de la vie, et l'hypocrite adhésion de complices intéressés. Cependant il faut bien reconnaître que le christianisme des bourgeois n'est pas simulation pure : lorsqu'une classe est pénétrée du sentiment de sa disparition inévitable et prochaine, lorsqu'elle sent déjà les affres de la mort, elle se rejette brusquement vers une divinité salvatrice, vers un fétiche, un vocable, un mot béni, vers le premier sorcier venu, prêchant le salut et la rédemption. Ainsi les Romains se christianisèrent, ainsi les Voltairiens se catholicisent.
En effet, ceux qui veulent à tout prix maintenir la société privilégiée doivent se rattacher au dogme qui en est la clef de voûte : si les contremaîtres et les gardes champêtres ou forestiers, les soldats et les gens de police, les fonctionnaires et les souverains n'inspirent pas au populaire une terreur suffisante, ne faut-il pas faire appel à Dieu, celui qui naguère disposait des tortures éternelles de l'Enfer, des épreuves mitigées du Purgatoire ? On invoque ses commandements et tout l'appareil de la religion qui se réclame de son autorité. On feint d'obéir au pape infaillible, le vicaire de Dieu lui-même, le successeur de l'apôtre qui tient les clefs du Paradis. Tous les réactionnaires se liguent dans cette union religieuse, qui leur offre la dernière chance de salut, la ressource suprême de victoire ; et dans cette ligue, les protestants et les Juifs ne sont pas les moins catholiques, les enfants les moins chéris du souverain Pontife.
Mais «tout se paie«. L'Église ouvre ses portes toutes grandes pour accueillir hérétiques et schismatiques : par suite, elle devient forcément indifférente et veule. Elle ne peut s'accommoder à ce milieu si complexe et si changeant de la société moderne qu'à la condition de ne plus rien garder de son ancienne intransigeance. Le dogme est censé immuable, mais on s'arrange de manière à n'avoir plus à en parler, à laisser ignorer au néophyte jusqu'au symbole de Nicée. On ne demande plus même un semblant de foi : «Inutile de croire, pratiquez !» Des génuflexions, des signes de croix au moment voulu, des offrandes sur l'autel d'un «sacré cÏur» quelconque, de «Jésus» ou de «Marie», cela suffit. Ainsi que dit Flaubert dans une lettre à George Sand, «il faut être pour le catholicisme sans en croire un mot». Chacun est assuré d'un bon accueil pourvu qu'il apporte, à défaut d'une conviction, au moins une signature, une présence, pour accroître d'une personne le chiffre des prétendus fidèles ; très largement reçus sont ceux qui ajoutent à leur nom une influence de famille, de naissance, de passé, de caractère ou de fortune. L'Église va même jusqu'à disputer aux parents et aux amis les cadavres d'hommes qui vécurent toujours en dehors de la religion, comme ennemis de la doctrine. Le tribunal de l'Inquisition eût maudit et brûlé ces chairs d'hérétiques ; maintenant les prêtres, confesseurs de la foi, veulent à tout prix les bénir.
On ne saurait donc apprécier à sa véritable valeur l'évolution contemporaine de l'Église en se bornant à constater quels en sont les progrès extérieurs, de combien d'édifices s'est accru le nombre des temples et d'individus le troupeau des fidèles. Le catholicisme serait certainement en plein épanouissement de floraison nouvelle si tous ceux qui en prennent le mot d'ordre et la livrée étaient sincères, s'il n'y avait pas intérêt de leur part à feindre la vieille croyance des aïeux. Mais actuellement c'est par millions qu'il faut compter les hommes qui ont tout bénéfice à se dire chrétiens et qui le sont par hypocrisie pure : quoi qu'en disent les feuilles de sacristie, les persécutions dont les gens d'église ont à souffrir sont de celles que l'on ne prend pas au sérieux, et le «prisonnier du Vatican» ne fait verser des larmes de pitié qu'à des pleureurs intéressés. Combien est autrement poignante la situation d'ouvriers grévistes que l'on expulse de leur pauvre logis ou que l'on fusille en tas, et celle des anarchistes que l'on torture dans les cachots ! Les convictions ne méritent le respect qu'en raison de l'esprit de dévouement qu'elles inspirent. Or tous ces jouisseurs et hommes du monde qui rentrent avec ostentation dans le giron de l'Église sont-ils par cela même devenus pitoyables au malheureux, doux à celui qui souffre ? Il est permis d'en douter.
Les signes des temps nous prouvent au contraire qu'à l'extension matérielle de l'Église correspond un amoindrissement réel de la foi. Le catholicisme n'est plus cette bonne religion de résignation et d'humilité qui permettait au pauvre d'accepter dévotement la misère, l'injustice, l'inégalité sociale. Les ouvriers mêmes qui se constituent en sociétés dites «chrétiennes» et qui par conséquent devraient toujours louer le Seigneur pour son infinie bonté, attendant pieusement que le corbeau d'Élie leur apporte du pain et de la viande soir et matin, ces ouvriers vont jusqu'à se faire socialistes, à rédiger des statuts, à réclamer des augmentations de salaires, à prendre des non-chrétiens pour alliés dans leurs revendications. La confiance en Dieu et en ses saints ne leur suffit plus : il leur faut aussi des garanties matérielles, et ils les cherchent, non dans la dépendance absolue, dans l'obéissance parfaite, si souvent recommandée aux enfants de Dieu, mais dans la ligue avec les camarades, dans la fondation de sociétés d'intérêt mutuel, peut-être même dans la résistance active. A des situations nouvelles la religion chrétienne n'a pas su opposer des moyens nouveaux : ne sachant pas s'accommoder à un milieu que ses docteurs n'avaient pas prévu, elle s'en tient toujours à ses vieilles formules de charité, d'humilité, de pauvreté, et fatalement elle doit perdre tous les éléments jeunes, virils, intelligents, et ne garder que les appauvris de cÏur et d'esprit, et Ñ dans le sens le moins noble Ñ ces «bienheureux» auxquels le Sermon sur la Montagne promet le royaume des cieux. Tandis que les hypocrites entrent dans l'Église, les sincères en sortent : C'est par centaines que les prêtres consciencieux quittent la bande des trafiquants de salut, et la foule, naguère hostile aux défroqués, comprend aujourd'hui leur conduite et les accompagne de son respect. Le catholicisme est virtuellement condamné depuis le jour où, perdant tout génie créateur dans l'art, il est resté incapable de manifester d'autre talent que celui de l'imitation néo-grecque, néoromane, néo-gothique, néo-renaissance. C'est une religion des morts et non plus une religion des vivants.
Une preuve incontestable de l'impuissance réelle des églises, c'est qu'elles ne possèdent plus la force d'arrêter le mouvement scientifique d'en haut ni l'instruction d'en bas : elles ne peuvent que retarder, non supprimer la marche du savoir ; d'aucunes feignent, essaient même de la seconder et repoussent loin d'elles le professeur grincheux qui clame dans ses cours la «faillite de la science». N'ayant pu empêcher l'ouverture des écoles, elles voudraient au moins les accaparer toutes, en prendre la direction, avoir l'initiative de la discipline qu'on appelle instruction publique, et en mainte contrée elles réussissent à souhait. C'est par millions et dizaines de millions que l'on compte les enfants confiés à la sollicitude intellectuelle et morale des prêtres, moines et religieuses de diverses dénominations : l'enseignement de la jeunesse européenne est laissé, pour la plus forte moitié, à la libre disposition des autorités religieuses ; et là même où celles-ci sont écartées par les autorités civiles, on leur a donné soit un droit de surveillance, soit des gages de neutralité ou même de complicité.
L'évolution de la pensée humaine, qui s'accomplit plus ou moins rapidement suivant les individus, les classes et les nations, a donc amené cette situation fausse et contradictoire, attribuant la fonction d'enseigner précisément à ceux qui par principe doivent professer le mépris, l'abstention de la science, s'en tenir à la première interdiction formulée par leur dieu : «Tu ne toucheras point au fruit de l'arbre du savoir». La prodigieuse ironie des choses en fait maintenant les distributeurs officiels de ces fruits vénéneux. Certes, nous pouvons les croire quand ils se vantent de distribuer ces «pommes» du péché avec prudence et parcimonie et de fournir en même temps le contrepoison. Pour eux il y a science et science, celle que l'on enseigne avec toutes les précautions voulues, et celle que l'on doit soigneusement taire. Tel fait que l'on considère comme moral peut entrer dans la mémoire des enfants, tel autre est passé sous silence comme de nature à réveiller chez les élèves un esprit de révolte et d'indiscipline. Comprise de cette manière, l'histoire n'est qu'un récit mensonger ; les sciences naturelles consistent en un ensemble de faits sans cohésion, sans cause, sans but ; en chaque série d'études les mots cachent les choses, et dans l'enseignement dit supérieur, où l'on est censé aborder les grands problèmes, on le fait toujours par des voies indirectes en entassant les anecdotes, les dates et noms propres, les hypothèses, les arguments cornus des systèmes contradictoires, en sorte que l'intelligence déroutée, livrée à la confusion, revienne de fatigue aux vagissements de l'enfance et aux pratiques sans but.
Et pourtant, si faux et absurde que soit cet enseignement, on se dit que peut-être, pris dans son ensemble, il est plus utile que funeste. Tout dépend des proportions de la mixture et du vase intellectuel, de la personnalité enfantine qui la reçoit. Les seules écoles conformes au vrai programme de contre-révolution sont celles dont les directrices, «saintes sÏurs», ne savent même pas lire, où les enfants n'apprennent que le signe de la croix et des orémus. La poussée du dehors a pénétrée dans toutes les écoles, même dans celles où l'éducation, catholique, protestante, bouddhique ou musulmane, est censée ne consister qu'en simples formules, en phrases mystiques, en extraits de livres incompris. Parfois une lueur soudaine s'échappe de tout ce fatras, une conséquence logique apparaît devant l'intelligence d'un enfant dont l'esprit s'est ouvert, une lointaine allusion prend un caractère de révélation ; un geste irréfléchi, un adjectif aventuré peuvent accomplir le mal que l'on voulait éviter, la parole de vie a jailli de ce flot de redites, et voici tout à coup que l'esprit logique de l'enfant saute à des conclusions redoutées. Les chances d'émancipation intellectuelle sont bien plus grandes encore dans celles des écoles, congréganistes ou autres, dont les professeurs, tout en observant la routine obligatoire des leçons et des explications réticentes, sont néanmoins forcés d'exposer des faits, de montrer des rapports, de signaler des lois. Quels que soient les commentaires dont un instituteur accompagne son enseignement, les nombres qu'il écrit sur le tableau n'en restent pas moins incorruptibles. Quelle vérité prévaudra ? Celle d'après laquelle deux et deux font toujours quatre, et rien ne se crée de rien, ou bien l'ancienne «vérité» qui nous montre toutes choses issues du néant et nous affirme l'identité d'un seul Dieu en trois personnes divines ?
Toutefois, si l'instruction ne se donnait que dans l'école, les gouvernements et les églises pourraient espérer encore de maintenir les esprits dans la servitude, mais c'est en dehors de l'école que l'on s'instruit le plus, dans la rue, dans l'atelier, devant les baraques de foire, au théâtre, dans les wagons de chemins de fer, sur les bateaux à vapeur, devant les paysages nouveaux, dans les villes étrangères. Tout le monde voyage maintenant, soit pour son plaisir, soit pour ses intérêts. Pas une réunion dans laquelle ne se rencontrent des gens ayant vu la Russie, l'Australie, l'Amérique, et si les circumnavigateurs de la terre sont encore l'exception, il n'est pour ainsi dire aucun homme qui n'ait assez voyagé pour voir au moins les contrastes du champ à la cité, des cultures au désert, de la montagne à la plaine, de la terre ferme à la mer. Parmi ceux qui se déplacent il en est beaucoup certainement qui voyagent sans méthode et comme en aveugles ; en changeant de pays, ils ne changent pas de milieu et sont restés chez eux pour ainsi dire ; le luxe, les jouissances des hôtels ne leur permettent pas d'apprécier les différences essentielles de terre à terre, de peuple à peuple ; le pauvre qui se heurte aux difficultés de la vie, est encore celui qui, sans cicérone, peut le mieux observer et retenir. Et la grande école du monde extérieur ne montre-t-elle pas les prodiges de l'industrie humaine également aux pauvres et aux riches, à ceux qui ont produit ces merveilles par leur travail et à ceux qui en profitent ? Chemins de fer, télégraphes, béliers hydrauliques, perforateurs, jets de lumière s'élançant du sol, le déshérité, s'il a pu se rendre compte du comment et du pourquoi, voit ces choses aussi bien que le puissant et son esprit n'en est pas moins frappé. Pour la jouissance de quelques-unes de ces conquêtes de la science, le privilège a disparu. Menant sa locomotive à travers l'espace, doublant sa vitesse et en arrêtant l'allure à son gré, le mécanicien se croit-il l'inférieur du souverain qui roule derrière lui dans un wagon doré, mais qui n'en tremble pas moins, sachant que sa vie dépend d'un jet de vapeur, d'un mouvement de levier ou d'un pétard de dynamite !
La vue de la nature et des Ïuvres humaines, la pratique de la vie, voilà donc les collèges où se fait la véritable éducation des sociétés contemporaines. Quoique les écoles proprement dites aient, elles aussi accompli leur évolution dans le sens de l'enseignement vrai, elles ont une importance relative bien inférieure à celle de la vie sociale ambiante. Certes, l'idéal des anarchistes n'est point de supprimer l'école, mais de l'agrandir au contraire, de faire de la société même un immense organisme d'enseignement mutuel, où tous seraient à la fois élèves et professeurs, où chaque enfant, après avoir reçu des «clartés de tout» dans les premières études, apprendrait à se développer intégralement, en proportion de ses forces intellectuelles, dans l'existence par lui librement choisie. Mais avec ou sans écoles, toute grande conquête de la science finit par entrer dans le domaine public. Les savants de profession ont à faire pendant de longs siècles le travail de recherches et d'hypothèses, ils ont à se débattre au milieu des erreurs et des faussetés ; mais quand la vérité est enfin connue, souvent malgré eux et grâce à quelques audacieux conspués, elle se révèle dans tout son éclat, simple et claire. Tous la comprennent sans effort ; il semble qu'on l'ait toujours connue. Jadis les savants s'imaginaient que le ciel était une coupole ronde, un toit de métal Ñ que sais-je ? Ñ une série de voûtes, trois, sept, neuf, treize même, ayant chacune leurs processions d'astres, leurs lois différentes, leur régime particulier et leurs troupes d'anges et d'archanges pour les garder. Mais depuis que tous ces cieux superposés dont parlent la Bible et le Talmud ont été démolis, il n'est pas un enfant qui ne sache que l'espace est libre, infini autour de la Terre. C'est à peine s'il l'apprend. C'est là une vérité qui fait désormais partie de l'héritage universel. Il en est de même pour toutes les grandes acquisitions scientifiques. Elles ne s'étudient pas, pour ainsi dire, elles se savent ; elles entrent dans l'air que l'on respire.
Quelle que soit l'origine de l'instruction, tous en profitent, et le travailleur n'est pas celui qui en prend la moindre part. Qu'une découverte soit faite par un bourgeois, un noble ou un roturier, que le savant soit le potier Palissy ou le chancelier Bacon, le monde entier utilisera ses recherches. Certainement des privilégiés voudraient bien garder pour eux le bénéfice de la science et laisser l'ignorance au peuple : chaque jour des industriels s'approprient tel ou tel procédé chimique et, par brevet ou lettres patentes, s'arrogent le droit de fabriquer seuls telle ou telle chose utile à l'humanité : on a pu voir le médecin Koch obligé par son maître Guillaume de revendiquer la guérison des sujets de l'Empire comme un monopole d'État ; mais trop de chercheurs sont à l'Ïuvre pour que les désirs égoïstes puissent s'accomplir. Ces exploiteurs de science se trouvent dans la situation de ce magicien des Mille et Une Nuits qui descella le vase où depuis dix mille ans dormait un génie enfermé. Ils voudraient le faire rentrer dans son réduit, le clore sous triple sceau, mais ils ont perdu le mot de la conjuration, et le génie est libre à jamais.
Et par un étrange contraste des choses, il se trouve que, pour toutes les questions sociales où les ouvriers ont un intérêt direct et naturel à revendiquer l'égalité des hommes, la justice pour tous, il leur est plus facile qu'au savant de profession d'arriver à la connaissance de la vérité, qui est la science réelle. Il fut un temps où la grande majorité des hommes naissaient, vivaient esclaves, et n'avaient d'autre idéal qu'un changement de servitude. Jamais il ne leur venait à la pensée qu'«un homme vaut un homme». Ils l'ont appris maintenant et comprennent que cette égalité virtuelle donnée par l'évolution doit se changer désormais en égalité réelle, grâce à la révolution, ou plutôt aux révolutions incessantes. Les travailleurs, instruits par la vie, sont bien autrement experts que les économistes de profession sur les lois de l'économie politique. Ils ne se donnent point souci d'inutiles détails et vont droit au cÏur des questions, se demandant pour chaque réforme si, oui ou non, elle assurera le pain. Les diverses formes d'impôt, progressive ou proportionnelle, les laissent froids, car ils savent que tous les impôts sont, en fin de compte, payés par les plus pauvres. Ils savent que pour la grande majorité d'entre eux fonctionne une «loi d'airain», qui, sans avoir le caractère fatal, inéluctable qu'on lui attribuait autrefois, n'en présente pas moins pour des millions d'hommes une terrible réalité. En vertu de cette loi le famélique est condamné, de par sa faim même, à ne recevoir pour son travail qu'une pitance de misère. La dure expérience confirme chaque jour cette nécessité qui découle du droit de la force. Même quand l'individu est devenu inutile au maître quand il ne vaut plus rien, n'est-ce pas la règle de le laisser périr ?
 

Ainsi, sans paradoxe aucun, le peuple Ñ ou tout au moins la partie du peuple qui a le loisir de penser Ñ en sait d'ordinaire beaucoup plus long que la plupart des savants, et cela sans avoir passé par les universités ; il ne connaît pas les détails à l'infini, il n'est pas initié à mille formules de grimoire ; il n'a pas la tête emplie de noms en toute langue comme un catalogue de bibliothèque, mais son horizon est plus large, il voit plus loin, d'un côté dans les origines barbares, de l'autre dans l'avenir transformé ; il a une compréhension meilleure de la succession des événements ; il prend une part plus consciente aux grands mouvements de l'histoire ; il connaît mieux la richesse du globe : il est plus homme enfin. A cet égard, on peut dire que tel camarade anarchiste de notre connaissance, jugé digne par la société d'aller mourir en prison, est réellement plus savant que toute une académie ou que toute une bande d'étudiants frais émoulus de l'Université, bourrés de faits scientifiques. Le savant a son immense utilité comme carrier : il extrait les matériaux, mais ce n'est pas lui qui les emploie, c'est au peuple, à l'ensemble des hommes associés qu'il appartient d'élever l'édifice.
Que chacun fasse appel à ses souvenirs pour constater les changements qui, depuis le milieu du XIXe siècle se sont produits dans la manière de penser et de sentir, et qui nécessitent par conséquent des modifications correspondantes dans la manière d'agir. La nécessité d'un maître, d'un chef ou capitaine en toute organisation, paraissait hors de doute : un Dieu dans le ciel, ne fût-ce que le Dieu de Voltaire ; un souverain sur un trône ou sur un fauteuil, ne fût-ce qu'un roi constitutionnel ou un président de république, «un porc à l'engrais», suivant l'heureuse expression de l'un d'entre eux ; un patron pour chaque usine, un bâtonnier dans chaque corporation, un mari, un père à grosse voix, dans chaque ménage. Mais de jour en jour le préjugé se dissipe et le prestige des maîtres diminue ; les auréoles palissent à mesure que grandit le jour. En dépit du mot d'ordre, qui consiste à faire semblant de croire, même quand on ne croit pas, en dépit des académiciens et des normaliens qui doivent à leur dignité de feindre, la foi s'en va et malgré les agenouillements, les signes de croix et les parodies mystiques, la croyance en ce Maître Éternel dont était dérivé le pouvoir de tous les maîtres mortels se dissipe comme un rêve de nuit. Ceux qui ont visité l'Angleterre et les États-Unis à vingt années d'intervalle s'étonnent de la prodigieuse transformation qui s'est accomplie à cet égard dans les esprits. On avait quitté des hommes fanatiques, intolérants, féroces dans leurs croyances religieuses et politiques ; on retrouve des gens à l'intelligence ouverte, à la pensée libre, au cÏur élargi. Ils ne sont plus hantés par l'hallucination du Dieu vengeur.
La diminution du respect est dans la pratique de la vie le résultat le plus important de cette évolution des idées. Allez chez les prêtres, bonzes ou marabouts : d'où vient leur amertume ? de ce qu'on ose penser sans leur avis. Et chez les grands personnages : de quoi se plaignent-ils ? de ce qu'on les aborde comme d'autres hommes. On ne leur cède plus le pas, on néglige de les saluer. Et quand on obéit aux représentants de l'autorité, parce que le gagne-pain l'exige, et qu'on leur donne en même temps les signes extérieurs du respect, on sait ce que valent ces maîtres ; et leurs propres subordonnés sont les premiers à les tourner en ridicule. Il ne se passe pas de semaine que des juges siégeant en robe rouge, toque sur tête, ne soient insultés, bafoués par leurs victimes sur la sellette. Tel prisonnier a même lancé son sabot à la tête du président. Et les généraux ! Nous les avons vus à l'Ïuvre. Nous les avons vus, importants, bouffis, solennels, inspecter les avant-postes, ne se donnant pas même la peine de monter en ballon ou d'y envoyer un officier pour examiner les positions de l'ennemi. Nous les avons entendus donnant l'ordre de démolir des ponts que nulle batterie ne menaçait, et accuser leurs ingénieurs d'avoir construit des ponts trop courts pour leur colonnes d'attaque. Nous avons écouté avec angoisse cette terrible canonnade du Bourget, où quelques centaines de malheureux brûlaient leurs «dernières cartouches», attendant vainement que le «généralissime» envoyât à leur secours une partie du demi-million d'hommes qui obéissaient à sa voix ! Puis nous avons vu avec stupeur cette belle «affaire Dreyfus» où il nous fut prouvé, par les officiers eux-mêmes, que les jugements par ordre, la gestion de lupanars et la rédaction de «faux patriotiques» n'ont rien de contraire aux usages et à l'honneur de l'armée. Est-il étonnant dans ces conditions que le respect s'en aille, et même qu'il se change en mépris !
Il est vrai, le respect s'en va, non pas ce juste respect qui s' attache à l'homme de droiture, de dévouement et de labeur, mais ce respect bas et honteux qui suit la richesse ou la fonction, ce respect d'esclave qui porte la foule des badauds vers le passage d'un roi et qui change les laquais et les chevaux d'un grand personnage en objets d'admiration. Et non seulement le respect s'en va, mais ceux-là qui prétendent le plus à la considération de tous sont les premiers à compromettre leur rôle d'êtres surhumains. Autrefois les souverains d'Asie connaissaient l'art de se faire adorer. On voyait de loin leurs palais ; leurs statues se dressaient partout, on lisait leurs édits, mais ils ne se montraient point Les plus familiers de leurs sujets ne les abordaient qu'à genoux, parfois un voile s'ouvrait à demi pour les montrer comme dans un éclair et les faire disparaître soudain, laissant tout émue l'âme de ceux qui les avaient entrevus un instant. Alors le respect était assez profond pour tenir de la prostration : un muet portait aux condamnés un cordon de soie et cela suffisait pour que le fidèle adorateur se pendît aussitôt. Le sujet d'un émir, dans l'Asie centrale, devait se présenter devant son maître, la tête penchée sur l'épaule droite, une corde à son cou bien dégagé, avec un glaive tranchant suspendu à cette corde, afin que le maître n'eût à son caprice que l'arme à saisir pour se défaire de l'esclave docile. Tamerlan, se promenant au haut d'une tour, fait un signe aux cinquante courtisans qui l'environnent, et tous se précipitent dans l'espace. Que sont en comparaison les Tamerlan de nos jours, sinon des apparences plus ou moins, quoique toujours redoutables. Devenue pure fiction constitutionnelle, l'institution royale a perdu cette sanction du respect universel qui lui donnait toute sa valeur. «Le roi, la foi, la loi», disait-on jadis. «La foi» n'y est plus, et sans elle le roi et la loi s'évanouissent transformés en fantômes. Mais hélas ! Qu'ils sont durs à mourir. Ces morts sont aussi de ceux «qu'il faut qu'on tue !».

IX.
L'ignorance diminue, et, chez les évolutionnistes révolutionnaires, le savoir dirigera bientôt le pouvoir. C'est là le fait capital qui nous donne confiance dans les destinées de l'Humanité : malgré l'infinie complexité des choses, l'histoire nous prouve que les éléments de progrès l'emporteront sur ceux de régression. En mettant en regard tous les faits de la vie contemporaine, ceux qui témoignent d'une décadence relative et ceux qui au contraire indiquent une marche en avant, on constate que les derniers l'emportent en valeur et que l'évolution journalière nous rapproche incessamment de cet ensemble de transformations, pacifiques ou violentes, que d'avance on appelle «révolution sociale«, et qui consistera surtout à détruire le pouvoir despotique des personnes et des choses, et l'accaparement personnel des produits du travail collectif.
Le fait capital est la naissance de l'Internationale des Travailleurs. Sans doute, elle était en germe depuis que les hommes de nations différentes se sont entraidés en toute sympathie et pour leurs intérêts communs ; elle prit même une existence théorique le jour où les philosophes du XVIIIe siècle dictèrent à la Révolution française la proclamation des «Droits de l'Homme» ; mais ces droits étaient restés une simple formule et l'assemblée qui les avait criés au monde se gardait bien de les appliquer : elle n'osait pas même abolir l'esclavage des Noirs de Saint-Domingue et ne céda qu'après des années d'insurrection, lorsque la dernière chance de salut était à ce prix. Non, l'Internationale, qui par tous pays civilisés était en voie de formation, ne prit conscience d'elle-même que pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, et c'est dans le monde du travail qu'elle surgit : les «classes dirigeantes» n'y furent pour rien. L'Internationale ! Depuis la découverte de l'Amérique et la circumnavigation de la Terre, nul fait n'eut plus d'importance dans l'histoire des hommes. Colomb, Magellan, El Cano avaient constaté, les premiers, l'unité matérielle de la Terre, mais la future unité normale que désiraient les philosophes n'eut un commencement de réalisation qu'au jour où des travailleurs anglais, français, allemands, oubliant la différence d'origine et se comprenant les uns les autres malgré la diversité du langage, se réunirent pour ne former qu'une seule et même nation, au mépris de tous les gouvernements respectifs. Les commencements de l'Ïuvre furent peu de choses : à peine quelques milliers d'hommes s'étaient groupés dans cette association, cellule primitive de l'Humanité future, mais les historiens comprirent l'importance capitale de l'événement qui venait de s'accomplir. Et dès les premières années de son existence, pendant la Commune de Paris, on put voir, par le renversement de la colonne Vendôme, que les idées de l'Internationale étaient devenues une réalité vivante. Chose inouïe jusqu'alors, les vaincus renversèrent avec enthousiasme le monument d'anciennes victoires, non pour flatter lâchement ceux qui venaient de vaincre à leur tour, mais pour témoigner de leur sympathie fraternelle envers les frères qu'on avait menés contre eux, et de leurs sentiments d'exécration contre les maîtres et rois qui de part et d'autre conduisaient leurs sujets à l'abattoir. Pour ceux qui savent se placer en dehors des luttes mesquines des partis et contempler de haut la marche de l'histoire, il n'est pas, en ce siècle, de signe des temps qui ait une signification plus imposante que le renversement de la colonne impériale sur sa couche de fumier !
On l'a redressée depuis, de même qu'après la mort de Charles 1er et de Louis XVI on restaura les royautés d'Angleterre et de France, mais on sait ce que valent les restaurations ; on peut recrépir les lézardes, mais la poussée du sol ne manquera pas de les rouvrir : on peut rebâtir les édifices, mais on ne fait pas renaître la foi première qui les avait édifiés. Le passé ne se restaure, ni l'avenir ne s'évite. Il est vrai que tout un appareil de lois interdit l'Internationale. En Italie on l'a qualifiée d'«association de Malfaiteurs» et en France on a promulgué contre elles les «lois scélérates». On en punit les membres du cachot et du bagne. En Portugal c'est un crime durement châtié que de prononcer son nom. Précautions misérables ! Sous quelque nom qu'on la déguise, la fédération internationale des Travailleurs n'en existe et ne s'en développe pas moins, toujours plus solidaire et plus puissante. C'est même une singulière ironie du sort de nous montrer combien ces ministres et ces magistrats, ces législateurs et leurs complices, sont des êtres prompts à se duper eux-mêmes et combien ils s'empêtrent dans leurs propres lois. Leurs armes ont à peine servi que déjà, tout émoussées, elles n'ont plus de tranchant. Ils prohibent l'Internationale, mais ce qu'ils ne peuvent prohiber, c'est l'accord naturel et spontané de tous les travailleurs qui pensent, c'est le sentiment de solidarité qui les unit de plus en plus, c'est leur alliance toujours plus intime contre les parasites de diverses nations et de diverses classes. Ces lois ne servent qu'à rendre grotesques les graves et majestueux personnages qui les édictent. Pauvres fous, qui commandez à la mer de reculer !
Il est vrai que les armes dont se servent les ouvriers dans leur lutte de revendication peuvent sembler ridicules, et la plupart du temps le sont en effet. Lorsqu'ils ont à se plaindre de quelque criante injustice, lorsqu'ils veulent témoigner de leur esprit de solidarité avec un camarade offensé, ou bien quand ils réclament un salaire supérieur ou la diminution des heures de travail, ils menacent les patrons de se croiser les bras : comme les plébéiens de la république romaine, ils abandonnent le labeur accoutumé et se retirent sur leur «Mont Aventin». On ne les ramène plus à l'ouvrage en leur racontant des fables sur les «Membres et l'Estomac», quoique les journaux bien pensants nous servent encore cet apologue sous des formes diverses, mais on les entoure de troupes, l'arme chargée, la baïonnette au canon, et on les tient sous la menace constante du massacre : c'est ce que l'on appelle «protéger la liberté du travail».
Parfois les soldats tirent en effet sur les travailleurs en grève : un peu de sang baptise le seuil des ateliers ou le bord des puits de mine. Mais si les armes n'interviennent pas, la faim n'en accomplit pas moins son Ïuvre : les travailleurs, dépourvus de toute épargne personnelle, privés de crédit, se trouvent en présence de l'implacable fatalité : ils ne sont plus soutenus par l'ivresse que leur avaient donnée la colère et l'enthousiasme des premiers jours, et sous peine de suicide, ils n'ont plus qu'à céder, à subir humblement les conditions imposées et à rentrer la tête basse dans cette mine que, hier encore, ils appelaient le bagne. C'est que réellement la partie n'est pas égale ; d'un côté le capitaliste physiquement dispos est sans nulle crainte pour le maintien de son bien-être ; le boulanger et tous les autres fournisseurs continuent de s'empresser autour de lui et les soldats de monter la garde à la porte de sa demeure ; toute la puissance de l'État, même, s'il est nécessaire, celle des États voisins, se mettent à son service. Et de l'autre côté, une foule d'hommes qui baissent les yeux, de peur qu'on n'en voie l'étincelle, et qui se promènent vagues et faméliques, dans l'attente d'un miracle !
Et cependant ce miracle s'effectue quelquefois. Tel patron besogneux est sacrifié par ses confrères qui jugent inutile de se solidariser avec lui. Tel autre chef d'usine ou d'atelier, se sentant manifestement dans son tort, cède à la majesté du vrai ou bien à la pression de l'opinion publique. En nombre de petites grèves où les intérêts engagés ne représentent qu'un faible capital et où l'amour-propre des puissants barons de la finance ne risque pas d'être lésé les travailleurs remportent un facile triomphe : par fois même, quelque ambitieux rival n'a pas été fâché de jouer un mauvais tour à un collègue qui le gênait et de le brouiller mortellement avec ses ouvriers. Mais quand il s'agit de luttes vraiment considérables où de grands capitaux sont en jeu et où l'esprit de corps sollicite toutes les énergies, l'énorme écart des ressources entre les forces en conflit ne permet guère à des pauvres n'ayant que leurs muscles et leur bon droit d'espérer la victoire conte une ligue de capitalistes. Ceux-ci peuvent accroître indéfiniment leur fonds de résistance et disposent en outre de toutes les ressources de l'État et de l'appui des compagnies de transport. La statistique annuelle des grèves nous prouve par des chiffres indiscutables que ces chocs inégaux se terminent de plus en plus fréquemment par l'écrasement des ouvriers en grève. La stratégie de ce genre de guerre est désormais bien connue : les chefs d'usines et de compagnies savent qu'en pareille occurrence ils disposent librement des capitaux des sociétés similaires, de l'armée et de la tourbe infime des meurt-de-faim.
Ainsi les historiens de la période contemporaine doivent reconnaître que dans les conditions du milieu la pratique des grèves partielles, entreprises par des foules aux bras croisés, ne présente certainement aucune chance d'amener une transformation sociale. Mais ce qu'il importe d'étudier, ce ne sont pas tant les faits actuels que les idées et les tendances génératrices des événements futurs. Or la puissance de l'opinion dans le monde des travailleurs se manifeste puissamment, dépassant de beaucoup ce petit mouvement des grèves qui, en résume, reconnaît et par conséquent confirme en principe le salariat, c'est-à-dire la subordination des ouvriers aux bailleurs de travail. Or, dans les assemblées où la pensée de chacun se précise en volonté collective, l'accroissement des salaires n'est point l'idéal acclamé : c'est pour l'appropriation du sol et des usines, considérée déjà comme le point de départ de la nouvelle ère sociale, que les ouvriers de tous les pays, réunis en congrès, se prononcent en parfait accord. L'Angleterre, les États-Unis, le Canada, l'Australie retentissent du cri : «Nationalisation du sol», et déjà certaines communes, même le gouvernement de la Nouvelle-Zélande, ont jugé bon de céder partiellement aux revendications populaires. Est-ce que la littérature spontanée des chansons et des refrains socialistes n'a pas déjà repris en espérance tous les produits du travail collectif ?
Nègre de l'usine,
Forçat de la mine,
Ilote des champs,
Lève-toi, peuple puissant :
Ouvrier, prends la machine !
Prends la terre, paysan !
Et la compréhension naissante du travailleur ne s'évapore pas toute en chansons. Certaines grèves ont pris un caractère agressif et menaçant. Ce ne sont plus seulement des actes de désespoir passif, des promenades de faméliques demandant du pain : telle de ces manifestations eut des allures fort gênantes pour les capitalistes. N'avons-nous pas vu aux États-Unis les ouvriers, maîtres pendant huit jours de tous les chemins de fer de l'Indiana et d'une partie du versant de l'Atlantique ? Et, lors de la grande grève des chargeurs et portefaix de Londres, tout le quartier des Docks ne s'est-il pas trouvé de fait entre les mains d'une foule internationale, fraternellement unie ? Nous avons vu mieux encore. A Vienne, près de Lyon, des centaines d'ouvriers et d'ouvrières, presque tous tisseurs de lainages, ont su noblement fêter la journée du 1er mai en forçant les portes d'une fabrique, non en pillards, mais en justiciers : solennellement, avec une sorte de religion, ils s'emparent d'une pièce de drap, qu'ils avaient eux-mêmes tissée, et tranquillement ils se partagent cette étoffe, longue de plus de trois cents mètres, et cela sans ignorer que les brigades de gendarmerie, mandées de toutes les villes voisines par télégraphe, se groupaient sur la place publique pour leur livrer bataille et peut-être les fusiller ; mais ils savaient aussi que leur acte de mainmise sur l'usine, véritable propriété collective, ravie par le capital, ne serait point oubliée par leurs frères en travail et en souffrance. Ils se sacrifièrent donc pour le salut commun, et des milliers d'hommes ont juré qu'ils suivraient cet exemple. N'est-ce pas là une date mémorable dans l'histoire de l'humanité ? C'est bien une révolution dans la plus noble acception du mot ; d'ailleurs, si cette révolution avait eu la force de son côté, elle n'en serait pas moins restée absolument pacifique.La question majeure est de savoir si la morale des ouvriers condamne ou justifie de pareils actes. Si elle se trouve de plus en plus d'accord à l'approuver, elle créera les faits sociaux correspondants. Le maçon réclamera la demeure qu'il construit, de même que le tisseur a pris l'étoffe tissée par lui, et l'agriculteur mettra la main sur le produit du sillon. Tel est l'espoir du travailleur et telle est aussi la crainte du capitaliste. Aussi quelques cris de désespoir se sont-ils fait entendre dans le camp des privilégiés, et quelques-uns d'entre eux ont-ils eu déjà recours à des mesures suprêmes de salut. Ainsi la fameuse usine de Homestead, en Pennsylvanie, est bâtie en citadelle, avec tous les moyens de défense et de répression contre les ouvriers que peut fournir la science moderne. En d'autres usines on emploie de préférence le travail des forçats, que l'État prête bénévolement pour un moindre salaire ; tous les efforts des ingénieurs sont dirigés vers l'emploi de la force brute des machines dirigée par l'impulsion inconsciente d'hommes sans idéal et sans liberté. Mais ceux qui veulent se passer d'intelligence ne le peuvent qu'à la condition de s'affaiblir, de se mutiler et de préparer ainsi la victoire d'hommes plus intelligents qu'eux : ils fuient devant les difficultés de la lutte, qui les atteindra bientôt.
Dès que l'esprit de revendication pénétrera la masse entière des opprimés, tout événement, même d'importance minime en apparence, pourra déterminer une secousse de transformation : c'est ainsi qu'une étincelle fait sauter tout un baril de poudre. Déjà des signes avant-coureurs ont annoncé la grande lutte. Ainsi, lorsque, en 1890. retentit l'appel du «1er mai» lancé par un inconnu quelconque, peut-être par un camarade australien, on vit les ouvriers du monde s'unir soudain dans une même pensée. Ils prouvèrent ce jour-là que l'Internationale, officiellement enterrée, était pourtant bien ressuscitée, et cela non à la voix des chefs, mais par la pression des foules. Ni les «sages conseils» des socialistes en place, ni l'appareil répressif des gouvernements ne purent empêcher les opprimés de toutes les nations de se sentir frères sur le pourtour de la planète et de se le dire les uns aux autres. Et cependant il s'agissait en apparence de bien peu de chose, d'une simple manifestation platonique, d'une parole de ralliement, d'un mot de passe ! En effet, patrons et gouvernements, aidés par les chefs socialistes eux-mêmes, ont réduit ce mot fatidique à n'être plus qu'une formule sans valeur. Néanmoins, ce cri, cette date fixe avaient pris un sens épique par leur universalité.
Tout autre cri, soudain, spontané, imprévu, peut amener des résultats plus surprenants encore. La force des choses, c'est-à-dire l'ensemble des conditions économiques, fera certainement naître pour une cause ou pour une autre, à propos de quelque fait sans grande importance, une des crises qui passionnent même les indifférents, et nous verrons tout à coup jaillir cette immense énergie qui s'est emmagasinée dans le cÏur des hommes par le sentiment violé de la justice, par les souffrances inexpiées, par les haines inassouvies. Chaque jour peut amener une catastrophe. Le renvoi d'un ouvrier, une grève locale, un massacre fortuit, peuvent être la cause de la révolution : c'est que le sentiment de solidarité gagne de plus en plus et que tout frémissement local tend à ébranler l'Humanité. Il y a quelques années, un nouveau mot de ralliement, «Grève générale», éclata dans les ateliers. Ce mot parut bizarre, on le prit pour l'expression d'un rêve, d'une espérance chimérique, puis on le répéta d'une voix plus haute, et maintenant il retentit si fort que maintes fois le monde des capitalistes en a tremblé. Non, la grève générale, et j'entends par ce mot, non pas la simple cessation du travail, mais une revendication agressive de tout l'avoir des travailleurs ; non, cet événement n'est pas impossible ; il est même devenu inévitable, et peut être prochain. Salariés anglais, belges, français, allemands, américains, australiens comprennent qu'il dépend d'eux de refuser le même jour tout travail à leurs patrons, d'occuper ce même jour l'usine à leur profit collectif, et ce qu'ils comprennent ou du moins pressentent aujourd'hui pourquoi ne le pratiqueraient-ils pas demain, surtout si à la grève des travailleurs s'ajoute celle des soldats ? Les journaux se taisent unanimement avec une prudence parfaite quand des militaires se rebellent ou quittent le service en masse. Les conservateurs qui veulent absolument ignorer les faits qui ne s'accordent pas avec leur désir, s'imaginent volontiers que pareille abomination sociale est impossible, mais les désertions collectives, les rébellions partielles, les refus de tirer sont des phénomènes qui se produisent fréquemment dans les armées mal encadrées et qui ne sont pas tout à fait inconnus dans les organisations militaires les plus solides. Ceux d'entre nous qui se rappellent la Commune voient encore par la mémoire les milliers d'hommes que Thiers avait laissés dans Paris et que le peuple désarma et convertit si facilement à sa cause. Quand la majorité des soldats sera pénétrée du vouloir de la grève, l'occasion de la réaliser se présentera tôt ou tard.
La grève ou plutôt l'esprit de grève, pris dans son sens le plus large, vaut surtout par la solidarité qu'il établit entre tous les revendicateurs du droit. En luttant pour la même cause, ils apprennent à s'entr'aimer. Mais il existe aussi des Ïuvres d'association directe, et celles-ci contribuent également pour une part croissante à la révolution sociale. Il est vrai que ces associations de forces entre pauvres, agriculteurs ou gens d'industrie, rencontrent de très grands obstacles par suite du manque de ressources matérielles chez les individus : la nécessité du gagne-pain les oblige presque tous, soit à quitter le sol natal pour vendre leur force de travail au plus offrant, soit à rester sur place en acceptant les conditions, si mesquines soient-elles, qui leur sont faites par les distributeurs de la main-d'oeuvre. De toutes manières ils sont asservis et la besogne journalière leur interdit de faire des plans d'avenir, de choisir à leur guise des associés dans la bataille de la vie. C'est donc d'une manière tout exceptionnelle qu'ils arrivent à réaliser une Ïuvre de faible ampleur, offrant néanmoins, relativement au monde ambiant, un caractère de vie nouvelle. Néanmoins de très nombreux indices de la société future se montrent chez les ouvriers, grâce à des circonstances propices et à la force de l'idée qui pénètre même des milieux sociaux appartenant au monde des privilégiés.
Souvent on se plaît à nous interroger avec sarcasme sur les tentatives d'associations plus ou moins communautaires déjà faites en diverses parties du monde, et nous aurions peu de jugement si la réponse à ces questions nous gênait en quoi que ce soit. Il est vrai : l'histoire de ces associations raconte beaucoup plus d'insuccès que de réussites, et il ne saurait en être différemment puisqu'il s'agit d'une révolution complète, le remplacement du travail, individuel ou collectif, au profit d'un seul, par le travail de tous au profit de tous. Les personnes qui se groupent pour entrer dans une de ces sociétés à idéal nouveau ne sont point elles-mêmes complètement débarrassées des préjugés, des pratiques anciennes, de l'atavisme invétéré ; elles n'ont pas encore «dépouillé le vieil homme !» Dans le microcosme «anarchiste» ou «harmoniste» qu'ils ont formé, ils ont toujours à lutter contre les forces de dissociation, de disruption, que représentent les habitudes, les mÏurs, les liens de famille, toujours si puissants, les amitiés aux doucereux conseils, les amours aux jalousies féroces, les retours d'ambition mondaine, le besoin des aventures, la manie du changement. L'amour-propre, le sentiment de la dignité peuvent soutenir les novices pendant un certain temps, mais au premier mécompte, on se laisse facilement envahir par une secrète espérance, celle que l'entreprise ne pourra réussir et que l'on replongera de nouveau dans les flots tumultueux de la vie extérieure. On se rappelle l'expérience des colons de Brook Farm, dans la Nouvelle-Angleterre, qui, tout en restant fidèles à l'association, mais seulement par un lien de vertu, par fidélité à leur impulsion première, n'en furent pas moins enchantés de ce qu'un incendie vînt détruire leur palais sociétaire, les déliant ainsi du vÏu contracté par eux, avec une sorte de serment intérieur, quoique en dehors des formes monacales. Évidemment, l'association était condamnée à périr, même sans que l'incendie réalisât le désir intime de plusieurs, puisque la volonté profonde des sociétaires se trouvait en désaccord avec le fonctionnement de leur colonie.
Pour des causes analogues, c'est-à-dire le manque d'adaptation au milieu, la plupart des associations communautaires ont péri : elles n'étaient pas réglées, comme les casernes ou les couvents, par la volonté absolue de maîtres religieux ou militaires, et par l'obéissance non moins absolue des inférieurs, soldats, moines ou religieuses ; et d'autre part, elles n'avaient pas encore le lien de solidarité parfaite que donnent le respect absolu des personnes, le développement intellectuel et artistique, la perspective d'un large idéal sans cesse agrandi. Les occasions de dissentiment ou même de désunion sont d'autant plus à prévoir que les colons, attirés par le mirage d'une contrée lointaine, se sont dirigés vers une terre toute différente de la leur, où chaque chose leur paraît étrange, où l'adaptation au sol, au climat, aux mÏurs locales est soumise aux plus grandes incertitudes. Les phalanstériens qui, peu après la fondation du second Empire, accompagnèrent Victor Considérant dans les plaines du Texas septentrional, marchaient à une ruine certaine, puisqu'ils allaient s'établir au milieu de populations dont les mÏurs brutales et grossières devaient nécessairement choquer leur fin épiderme de Parisiens, puisqu'ils entraient en contact avec cette abominable institution de l'esclavage des Noirs, sur laquelle il leur était même interdit par la loi d'exprimer leur opinion. De même, la tentative de Freiland ou de la «Terre libre», faite sous la direction d'un docteur autrichien en des contrées connues seulement par de vagues récits et péniblement conquises par une guerre d'extermination, présentait aux yeux de l'historien quelque chose de bouffon : il était d'avance évident que tous ces éléments hétérogènes ne pouvaient s'unir en un ensemble harmonique.
Aucun de ces insuccès ne saurait nous décourager, car les efforts successifs indiquent une tension irrésistible de la volonté sociale : ni les déconvenues ni les moqueries ne peuvent détourner les chercheurs. D'ailleurs ils ont toujours sous les yeux l'exemple des «coopératives», sociétés de consommation et autres, qui, elles aussi, eurent des commencements difficiles et qui maintenant ont, en si grand nombre, atteint une prospérité merveilleuse. Sans doute, la plupart de ces associations ont fort mal tourné, surtout parmi les plus prospères, en ce sens que les bénéfices réalisés et le désir d'en accroître l'importance ont allumé l'amour du lucre chez les coopérateurs, ou du moins les ont détournés de la ferveur révolutionnaire des jeunes années. C'est là le plus redoutable péril, la nature humaine étant prompte à saisir des prétextes pour s'éviter les risques de la lutte. Il est si facile de se cantonner dans sa «bonne Ïuvre», en écartant les préoccupations et les dangers qui naissent du dévouement à la cause révolutionnaire dans toute son ampleur. On se dit qu'il importe avant tout de faire réussir l'entreprise à laquelle l'honneur collectif d'un grand nombre d'amis se trouve attaché, et peu à peu on se laisse entraîner aux petites pratiques du commerce habituel : on avait eu le ferme vouloir de transformer le monde, et tout bonnement on se transforme en simple épicier.
Néanmoins les anarchistes studieux et sincères peuvent tirer un grand enseignement de ces innombrables coopératives qui ont surgi de toutes parts et qui s'agrègent les unes aux autres, constituant des organismes de plus en plus vastes, de manière à embrasser les fonctions les plus diverses, celles de l'industrie, du transport, de l'agriculture, de la science, de l'art et du plaisir et qui s'évertuent même à constituer un organisme complet pour la production, la consommation et le rythme de la vie esthétique. La pratique scientifique de l'aide mutuelle se répand et devient facile ; il ne reste plus qu'à lui donner son véritable sens et sa moralité, en simplifiant tout cet échange de services, en ne gardant qu'une simple statistique de produits et de consommation à la place de tous ces grands livres de «doit» et d'«avoir», devenus inutiles.
Et cette révolution profonde n'est pas seulement en voie d'accomplissement, elle se réalise çà et là. Toutefois il serait inutile de signaler les tentatives qui nous semblent se rapprocher le plus de notre idéal, car leurs chances de succès ne peuvent que s'accroître si le silence continue de les protéger, si le bruit de la réclame ne trouble pas leurs modestes commencements. Rappelons-nous l'histoire de la petite société d'amis qui s'était groupée sous le nom de «Commune de Montreuil». Peintres, menuisiers, jardiniers, ménagères, institutrices s'étaient mis en tête de travailler simplement les uns pour les autres sans se donner un comptable pour intermédiaire et sans demander conseil du percepteur ou du tabellion. Celui qui avait besoin de chaises ou de tables allait les prendre chez l'ami qui en fabriquait ; celui-ci, dont la maison n'était plus bien propre, avertissait un camarade, qui apportait le lendemain son pinceau et son baquet de peinture. Quand le temps était beau, on se parait du linge propre bien tenu et repassé par les citoyennes, puis on allait en promenade cueillir des légumes frais chez le compagnon jardinier, et chaque jour les mômes apprenaient à lire chez l'institutrice. C'était trop beau ! Pareil scandale devait cesser. Heureusement un «attentat anarchiste» avait jeté l'épouvante parmi les bourgeois, et le ministre dont le vilain nom rappelle les «conventions scélérates» avait eu l'idée d'offrir aux conservateurs, en présent de bonne année, un décret d'arrestations et de perquisitions en masse. Les braves communiers de Montreuil y passèrent, et les plus coupables, c'est-à-dire les meilleurs, eurent à subir cette torture déguisée qu'on appelle l'instruction secrète. C'est ainsi que l'on tua la petite Commune redoutée ; mais, n'ayez crainte, elle renaîtra.

X.
Il me souvient, comme si je la vivais encore, d'une heure poignante de ma vie où l'amertume de la défaite n'était compensée que par la joie mystérieuse et profonde, presque inconsciente, d'avoir agi suivant mon cÏur et ma volonté, d'avoir été moi-même, malgré les hommes et le destin. Depuis cette époque, un tiers de siècle s'est écoulé déjà.
La Commune de Paris était en guerre contre les troupes de Versailles, et le bataillon dans lequel j'étais entré avait été fait prisonnier sur le plateau de Châtillon. C'était le matin, un cordon de soldats nous entourait et des officiers moqueurs se pavanaient devant nous. Plusieurs nous insultaient ; l'un qui, plus tard, devint sans doute un des éléments parleurs de l'Assemblée, pérorait sur la folie des Parisiens : mais nous avions autres soucis que de l'écouter. Celui d'entre eux qui me frappa le plus était un homme sobre de paroles, au regard dur, à la figure d'ascète, probablement un hobereau de campagne élevé par les jésuites. Il passait lentement sur le rebord abrupt du plateau, et se détachait en noir comme une vilaine ombre sur le fond lumineux de Paris. Les rayons du soleil naissant s'épandaient en nappe d'or sur les maisons et sur les dômes : jamais la belle cité, la ville des révolutions, ne m'avait paru plus belle ! «Vous voyez votre Paris !» disait l'homme sombre en nous montrant de son arme l'éblouissant tableau ; «Eh bien, il n'en restera pas pierre sur pierre !»
En répétant d'après ses maîtres cette parole biblique, appliquée jadis aux Ninives et aux Babylones, le fanatique officier espérait sans doute que son cri de haine serait une prophétie. Toutefois Paris n'est point tombé ; non seulement il en reste «pierre sur pierre» ; mais ceux dont l'existence lui faisait exécrer Paris, c'est-à-dire ces trente-cinq mille hommes que l'on égorgea dans les rues, dans les casernes et dans les cimetières, ne sont point morts en vain, et de leurs cendres sont nés des vengeurs. Et combien d'autres «Paris», combien d'autres foyers de révolution consciente sont nés de par le monde ! Où que nous allions, à Londres ou à Bruxelles, à Barcelone ou à Sydney, à Chicago ou à Buenos Aires, partout nous avons des amis qui sentent et parlent comme nous. Sous la grande forteresse qu'ont bâtie les héritiers de la Rome césarienne et papale, le sol est miné partout et partout on attend l'explosion. Trouverait-on encore, comme au siècle dernier, des Louis XV assez indifférents pour hausser les épaules en disant : «Après moi le déluge !» C'est aujourd'hui, demain peut-être, que viendra la catastrophe. Balthazar est au festin, mais il sait bien que les Perses escaladent les murailles de la cité.
De même que l'artiste pensant toujours à son Ïuvre la tient entière en son cerveau avant de l'écrire ou de la peindre, de même l'historien voit d'avance la révolution sociale : pour lui, elle est déjà faite. Toutefois nous ne nous leurrons point d'illusions : nous savons que la victoire définitive nous coûtera encore bien du sang, bien des fatigues et des angoisses. À l'Internationale des opprimés répond une Internationale des oppresseurs. Des syndicats s'organisent de par le monde pour tout accaparer, produits et bénéfices, pour enrégimenter tous les hommes en une immense armée de salariés. Et ces syndicats de milliardaires et de faiseurs, circoncis et incirconcis, sont absolument certains, que par la toute-puissance de l'argent ils auront à leurs gages les gouvernements et leur outillage de répression : armée, magistrature et police. Ils espèrent en outre que par l'habile évocation des haines de races et de peuples, ils réussiront à tenir des foules exploitables dans cet état d'ignorance patriotique et niaise qui maintient la servitude. En effet, toutes ces vieilles rancunes, ces traditions d'anciennes guerres et ces espoirs de revanche, cette illusion de la patrie, avec ses frontières et ses gendarmes, et les excitations journalières des chauvins de métier, soldats ou journalistes, tout cela nous présage encore bien des peines, mais nous avons des avantages que l'on ne peut nous ravir. Nos ennemis savent qu'ils poursuivent une Ïuvre funeste et nous savons que la nôtre est bonne ; ils se détestent et nous nous entr'aimons ; ils cherchent à faire rebrousser l'histoire et nous marchons avec elle.
Ainsi les grands jours s'annoncent. L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. D'ailleurs ne s'accomplit-elle pas constamment sous nos yeux, par multiples secousses ? Plus les consciences, qui sont la vraie force, apprendront à s'associer sans abdiquer, plus les travailleurs, qui sont le nombre, auront conscience de leur valeur, et plus les révolutions seront faciles et pacifiques. Finalement, toute opposition devra céder et même céder sans lutte. Le jour viendra où l'Évolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.


Élisée Reclus



Émile Pouget
Jabotage entre bibi et un fiston
Almanach du Père Peinard, 1894
LE FISTON. Ñ Père Peinard, j'ai quelques expliques à te demander. Et d'abord, pourquoi les anarchos s'appellent-ils compagnons,et non simplement citoyens?BIBI. Ñ Des citoyens sont des types qui perchent dans le même patelin, «la même cité» comme disaient les Romains. Conséquemment des citoyens peuvent être divisés d'intérêts. Ainsi le roi des Grinches, Rothschild est un citoyen de Paris... Tandis qu'un compagnon est un bon bougre de prolo, un bon fieu avec qui on partage son pain, et ses misères, avec qui on est en communauté d'idées, d'espoirs et de besoins, Ñ c'est un copain ! avec qui on marche la main dans la main.
En outre, le mot citoyen implique une idée politicarde et gouvernementale, avec toute la ragougnasse à la clé : ambitions, députations, maquereautages.
LE FISTON. Ñ Saisi ! Mais, tu viens de parler de Politique; les anarchos ont donc bien le truc dans le nez  ?
BIBI. Ñ Tu l'as dit : ils en ont une horreur faramineuse. La Politique c'est tout l'opposé du Socialisme : c'est l'art d'embistrouiller le populo, de lui faire avaler des couleuvres, de le mener par le bout du nez, de l'abrutir, de le mater s'il se rebiffe... Tout ça s'exprime d'un seul mot : gouverner!
LE FISTON. Ñ Ainsi d'après toi, le Socialisme où l'on mélange la Politique n'est pas bon teint ?
BIBI. Ñ Foutre non ! Parmi les socialos politicards, il peut y avoir des cocos qui ont de l'honnêteté, mais qué que ça prouve ? Rien, sinon qu'ils manquent de flair. Y a des types qui pourraient écraser 36,000 étrons, pétrir la mouscaille de leurs dix doigts... parce qu'ils ne sentiront rien, c'est-y une preuve que ça ne pue pas ?
Vois-tu, à bien reluquer, y a dans la garce de société actuelle que deux camps bien tranchés : les Autoritairesd'un côté, les Libertairesde l'autre.
Les Autoritairesveulent conserver ce qui existe et tenir le populo sous leur coupe. Ils varient bougrement de couleur des uns aux autres : des fois même, ils se chamaillent, Ñ mais en fin de compte, ils se rapapillotent sur le dos des prolos.
Les uns, réacs pur sang, trouvent que c'est pas suffisant de conserver ce qui existe, aussi en pincent-ils pour aller à reculons : si on les écoutait on reviendrait d'abord à l'ancien régime, puis à l'esclavage... A force de reculer, ces jean-foutre nous ramèneraient à la sauvagerie : au temps où les hommes se bouffaient entre eux, à la croque-sel, et en fait de légumes mangeaient de l'herbe.
Après cette racaille viennent les opportunards et les radigaleux : ceux-là ne veulent rien changer à la mécanique sociale ; tout au plus sont-ils d'avis que de temps en temps on répare les chiottes et nettoie les cuvettes où les bouffe-galette, les richards et les patrons foirent et dégueulent.
A la queue de tous, fermant le cortège des Autoritaires, s'amènent les socialos à la manque ; ils prétendent rafistoler la guimbarde, la rendre habitable au populo. Dans le tas y en a quelques-uns qui coupent, mais la plupart ne guignent qu'à chopper toute chaude la place des opportunards et des réacs. En réalité, le chambard qu'ils rêvent se borne à changer les étiquettes, à recrépir la façade et autres fumisteries du même [mot illisible]. Avec eux, au lieu d'être exploités par un patron, on le serait par l'État ; les contre-coups deviendraient les larbins de la gouvernance ; au lieu de toucher notre paye en pièces de cent sous, on nous la cracherait en billets de banque baptisés «bons de travail».
En face de ces engeances, se campent les Libertairesqui ne veulent ni gouverner ni être gouvernés, ni exploiter ni être exploités, ni juger ou condamner, ni être jugés ou condamnés.
Le populo est évidemment de leur bord, seulement on lui a tellement bourré le siphon de gnoleries qu'il ne voit pas distinctement les tenants et les aboutissants de sa misère. Mais, nom de dieu, ça viendra !
LE FISTON. Ñ Eh, dis-moi, y a-t-il longtemps que les anarchos existent ?
BIBI. Ñ Je pourrais te répondre qu'ils sont aussi vieux que l'exploitation humaine, attendu que chaque fois qu'un bon bougre s'est rebiffé contre l'autorité d'un gouvernant ou d'un proprio, il était poussé par l'idée anarchiste, plus ou moins claire, plus ou moins incomplète... Mais ça serait nous ramener trop loin ! Les papas des anarchos actuels sont les Enragésde 1793. Hébert, le Père Duchesne,s'était fendu s'était fendu d'une déclaration bougrement moins amphigourique que celle des Droits de l'Homme, elle tenait en deux mots : «Je veux pas que l'on m'emmerde !» Cette riche déclaration est encore de saison, nom de dieu.
Quand vint la révolution de 48, l'idée anarchiste germa encore : à l'époque Proudhon dépiota l'État et prouva que ce n'était que la cinquième roue d'un carosse.
Mais c'est depuis la troisième république que l'idée s'est développée en plein. Rien que pour faire l'historique de l'Anarchie depuis l'insurrection de Bénévent en 1877, jusqu'à l'exécution du riche fieu Paulino Pallas, sans même rien dire de Ravachol, vu qu'il est aujourd'hui plus connu que le loup blanc, on userait bougrement de papier.
[8 lignes illisibles]
... Ces zigues d'attaque qui, il y a six ans, étaient agonisés de sottises, traînés dans la boue, traités de monstres, sont aujourd'hui reconnus les victimes des férocités bourgeoises... Et par quoi ? Par le populo ? Si ce n'était que lui... Mais non ! Ce sont les gouvernants eux-mêmes qui gueulent leur crime et s'en lavent les mains en remettant les survivants en liberté !
Ah, mon pauvre fiston, les cléricalards sont de leurs épates avec les persécutions que subirent leurs apôtres et leurs disciples. Eh bien, comme héroïsme et comme quantité, les martyrs chrétiens sont dégottés ! Les anarchos qui sont tombés dans la lutte ont été aussi au dessus des chrétiens, que la tour Eiffel est au-dessus des taupinières. C'est d'autant plus chouette que les gas n'étaient que des hommes, tandis que les ratichons racontent que leurs martyrs avaient Dieu dans leur manche ; en plus, les types croyaient que leurs souffrances leur vaudraient des chiées de bonheur dans le ciel, tandis que les anarchos savaient qu'après la mort, c'est fini... bien fini !
Et tandis que les anarchos s'en vont à la mort, s'embarquent pour les bagnes, farcissent les prisons, subissent les avanies de la gouvernance et des patrons, que manigancent les socialos pisse-froids ?
Ils maquillent la conquête des pouvoirs publics et passent à la caisse... Ceux qui écopent, outre les anarchos, ce sont les prolos qui se sont rebiffés en temps de grève.
LE FISTON. Ñ Autre chose, père Peinard, que penses-tu des grèves ?
BIBI. Ñ Certes, les grèves, quelles qu'elles soient, causent des désagréments à bien des bons bougres : comme les grévistes veulent lutter avec les capitalos sur leur terrain, c'est-à-dire avec des gros sous contre les billets de mille, il leur arrive trop souvent d'être roulés Et les plus énergiques sont saqués et foutus à l'index...
Mais, si les prolos ne faisaient pas grève quand le singe veut leur serrer la vis, on en verrait de belles !
Que je te dise, le vieux proverbe «comme on fait son plumard on se couche» a bougrement du vrai. On serine trop que la paye des ouvriers ne dépasse jamais que le minimum de ce qui est juste nécessaire à l'existence (et souvent va au dessous jusqu'à s'évanouir...)
Non, c'est pas l'estomac qui fixe le taux des salaires : c'est notre biceps.
Si nous sommes énergiques, le patron file doux et n'ose pas rogner les salaires et allonger les heures de turbin.
Au contraire, plus nous serrons les fesses, plus nous bissons le caquet, plus l'exploiteur le prend de haut, et moins il s'épate pour nous mener au bâton.
Les différences de salaire ne s'expliquent pas autrement : A Paris, par exemple, les raffineurs, pour un turbin de cheval, palpent 3 ou 4 balles par jour, tandis que les ouvriers en vélos gagnent leurs dix francs.
Y a pas mèche de dire que les uns et les autres palpent le maximum de ce qui est nécessaire à leur existence. En effet, la panse des raffineurs est aussi large que celle des ouvriers en vélos. D'autre part, pour les uns comme pour les autres, le pain vaut huit sous le kilo...
Ce qui est en jeu, fait la différence, c'est la poigne ! Si les raffineurs ne touchent qu'un salaire de famine, c'est parce qu'ils ne se tiennent pas assez, Ñ au contraire les gas du vélo ne se laissent pas écrabouiller les arpions, et plutôt que de subir une diminution de paye, ils couperaient un patron en quatre.
Autre exemple :
Dans le mitan des campagnes où les capitalos s'en vont maintenant installer des bagnes industriels, y a des prolos qui gagnent à peine vingt sous par jour. Les malheureux vivotent comme ils peuvent : ils bouffent des pommes de terre, lichent du sirop de grenouille et ne connaissent la bidoche que de réputation.
Crois-tu que leur panse diffère de celle des prolos de Paris, au point qu'elle refoulerait sur la soupe et le bÏuf ?
M'est avis que non, mille bombes !
Seulement comme les pauvres ouvriers pétrousquins ont la tête farcie d'ignorance et d'esprit de soumission, ils ne savent par quel bout s'y prendre pour se rebiffer contre le patron et lui imposer leurs volontés.
D'autre part, tu penses bien que ce n'est pas par amour de nos bobines que les patrons de Paris nous crachent une paye si supérieure à celle que palpent les prolos des campagnes.
Foutre non ! S'il ne tenait qu'à eux, ils nous auraient vite réduits au même minimum.
Donc, c'est se foutre le doigt dans l'Ïil, de dire que les patrons nous aboulent le minimum de salaire indispensable à notre boulottage. Le thermomètre de notre pays, c'est notre poigne, nom de dieu !
Conclusion : le populo n'est pas assez exigeant !
LE FISTON. Ñ Oh oui, nous sommes trop poules mouillées. On est d'un pacifique..., ça m'en fait roter des tuyaux de cheminée ! A propos, et les huit heures, qu'en penses-tu de ce truc ?
BIBI. Ñ Tous ces fourbis de socialos à la flan, les trois-huit, le minimum de salaire, etc., c'est des dérivatifs.
La question n'est pas de travailler tant d'heures, de toucher tant..., mais plutôt de ne pas être exploités ! C'est ce qu'ont tout à fait perdu de vue les pisse-froids : ils ne parlent plus de faire rendre gorge aux capitalos, c'est passé de mode !
Autre chose, s'adresser à la gouvernance pour les huit heures, c'est se tromper de porte : c'est aux patrons qu'il faut casser le morceau.
Y a de bons bougres qui se figurent que ces réformes beurreraient leurs épinards. A ceux-là, que je dise : tant qu'ils mendigotteront des bricoles, le singe ne leur aboulera que des foutaises.
Si on doit décrocher les huit heures, elles ne nous tomberont sur le museau que le jour où, au lieu de s'en tenir aux bagatelles, on s'alignera pour prendre possession des usines. Du coup, les capitalos mettront les pouces : pour conserver leur saint-frusquin, ils nous autoriseront à ne travailler que six heures..., pourvu que ce soit à leur compte.
LE FISTON. Ñ Pour lors, à ton avis, ce qu'on doit viser c'est le chambardement général : en exigeant beaucoup on a chance d'obtenir quéque chose, tandis qu'en mendigottant peu, on ne récolte que des rogatons et des avaros.
BIBI. Ñ Tu dis vrai, nom de dieu ! Mais, le jour où on se foutra en chantier pour prendre le plus, on serait rien daims de se contenter d'un acompte.
LE FISTON. Ñ Je vois bien où tu veux en venir, mais un coup la vieille baraque foutue à bas, comment s'alignera-t-on ? J'ai peur que les feignants ne vivent aux crochets du populo ?
BIBI. Ñ Où vois-tu les feignasses dans la société actuelle ? C'est-y du côté des prolos ? Non ! Celui qui tire à cul, que dans les ateliers on traite de feignasse, il ne fait cela que parce qu'il se rend plus ou moins compte que son travail ne profite qu'à l'exploiteur : moins il en fait, mieux ça vaut !... Mais le jour où il turbinera pour lui, tu le verras se dégourdir !
Les vraies feignasses, ce sont les capitalos et la racaille de la haute ; ces maudits enjoleurs, pour qu'on n'aperçoive pas leur flemme, gueulent «aux feignants», comme le cambrioleur qui se débine dans la rue crie «au voleur» pour qu'on ne l'arquepince pas.
Le travail est une gymnastique nécessaire : celui qui n'en fout pas un coup d'un bout de l'an à l'autre, tombe malade. Évidemment je parle d'un turbin modéré, ne tuant pas son homme à la peine, Ñ tel qu'il sera à l'ordre du jour dans la société anarchote.
LE FISTON. Ñ Je saisis le coup. Mais, une supposition : que des types refussent de travailler et veuillent vivre aux crochets des turbineurs, que fera-t-on pour empêcher ça ?
BIBI. Ñ Y a deux systèmes. Je vas, par un exemple, te donner à choisir : figure-toi que la société est seulement composée de vingt personnes, ayant toutes un métier utile. Malheureusement, sur les vingt, y a un feignant qui refuse de travailler et qui veut vivre aux crochets des copains. Les 19 autres groument, nom d'une pipe ! Après bien des discussions, ils décident de couper les vivres au mec et, pour l'empêcher de rien barbotter, ils choisissent le plus grand, le plus fort et le plus bête d'entre eux, qu'ils bombardent gendarme.
Un beau soir, le pandore paume le feignant sur le tas, en train de tordre le cou à une poule ; il le passe un brin à tabac et l'amène aux camaros.
Qu'en foutre ? Si on le relâche, il s'en retournera chopper les poules. Après bien des hésitations, on décide de le foutre à l'ombre.
Mais où ? Faut une prison ! Pour ça, on délègue le maçon et le serrurier qui, pendant quelques semaines, lâchent leur turbin utile pour édifier cette saloperie appelée «prison».
On y enfourne le feignasse.
A ce moment, un remords germe dans le siphon des 19 : «Avons-nous le droit de priver ce coco de sa liberté ?»
Après s'être bien chamaillés, s'être foutus des gnons sur le gnasse, ils accouchent d'une constitution. Comme ils sont très démoc-soc, ils organisent la législation directe du peuple par le peuple, avec referendum et tout le bazar ! Une salade qui, pour ne pas être russe, n'en est pas moins infecte.
Maintenant, y a pas erreur ! On a le droit de mettre le feignasse au clou, à condition qu'un jugeur le condamne.
Faut donc décrocher un jugeur ! On donne cette corvée au plus salaud des 19.
Enfin, ça y est, le feignant est au ballon ! Mais, comme il la trouve mauvaise, il a fallu lui coller un gardien. On a choisi pour ça, - toujours sur les 19 ! Ñ le plus sournois de la bande.
Récapitulons : pour se garer d'un flemmard, mes 19 andouilles sont donc arrivés à nourrir à rien foutre :
Primo, un gendarme,
Deuxièmo, un jugeur,
Troisièmo, un gaffe,
Quatrièmo, pendant un sacré temps, le serrurier et le maçon ont eu un tintouin du diable pour bâtir la prison, Ñ tandis qu'ils laissaient les turnes des bons bougres se délabrer.
Cinquièmo, le plus gondolant, c'est que mes 19 loufoques nourrissent tout de même leur feignant : faut qu'il bouffe, au clou !...
Voilà, fiston, ce qui se passe en grand dans la vache de société actuelle. Pour ne pas nourrir une flemme, on en nourrit quatre !
Dans une société anarchote, on manÏuvrera autrement : s'étant rendu compte qu'il est plus onéreux de foutre un salopiaud au clou, que de le laisser vagabonder, on se résignerait à le nourrir... en le méprisant.
Or, pour supporter le mépris de tous, faut une sacrée dose de caractère, incompatible le plus souvent avec la flemmenza. Le feignant serait vite dégoûté de son innoccupation et bricolerait.
En tout cas, il se produirait quéque chose d'approchant à ce que nous voyons dans la société actuelle : le métier de mouchard et celui de maquereau font vivre leur homme sans rien foutre. Pourtant y a pas épais de types qui en pincent, Ñ et ceux-là mêmes, n'avouent pas leur sale profession... ils s'en cachent, craignant le mépris.
Ceci dit, petiot, entre les deux systèmes, celui de la répression des feignants ou le fourbi anarcho, lequel te botte ?
LE FISTON. Ñ Oh foutre, j'en conviens, le système anarcho est supérieur. Reste à savoir si les hommes seraient assez bons ?
BIBI. Ñ Ah, voilà une autre histoire : le coup de la bonté ! On t'a dit que les hommes étaient des bêtes féroces... Bondieu, que je voudrais que ce fût vrai ! Nous ne supporterions pas cinq minutes les crapulards de la haute. Reluque donc, nom de dieu ! Quel est le bon bougre qui ne reçoit pas une avanie par jour ? Y en a pas ! Si nous étions si terribles on casserait et briserait tout.
Ce qui fait dire ça, c'est les crimes qui se commettent journellement. Mille dieux, y a qu'à regarder : tous sont la conséquence de la société actuelle. La plupart ont pour cause l'argent.
Tiens, guigne les deux bobêchons qui vont cloturer mon almanach : ces deux chialeurs agenouillés, c'est deux frangins ; pour bien pleurnicher au lit de leur papa, ils se sont payés une botte d'oignons !
Le paternel crampse !... A peine est-il fourré dans la boîte à dominos que les yeux des deux oiseaux se sèchent et ils se chamaillent pire que chien et chat. Tout ça pour l'héritage !
Sans l'héritage, y a pas à tortiller : ils seraient amis, pire que cochons !
 
 
Mais, petit fieu, assez causé : y aurait encore bougrement à en dire, seulement, comme je vas coller notre jabotage dans l'almanach, faut arrêter les frais car le papier tire à sa fin.
Sur ce, on va aller boire une bonne chopine en trinquer à la santé des bons bougres et du prochain chambard... Que ça traîne le moins possible, mille marmites !

Émile Pouget


Adolphe RETTÉ
Réflexions sur l'ANARCHIE *
Promenades subversives *
La Brochure mensuelle
N° 117 - Septembre 1932.
Réédition - La note préliminaire est de mai 1896.
NOTE
 
Un certain succès obtenu par les Réflexions sur l'anarchie et les traductions qui en furent faites en anglais et et en tchèque me décident à publier une nouvelle édition remaniée de cet opuscule. J'y ai joint une série de propositions touchant la doctrine libertaire et quelques documents pris sur le vif de l'état social actuel.Ces réflexions s'adressent surtout à ceux qui détermineront l'âme de demain, car les littérateurs d'aujourd'hui sont, pour la plupart, beaucoup trop Ñ prudents ou même trop serviles pour témoigner qu'ils les goûtent. Ñ Être un de ces malfaiteurs qui conçoivent un idéal de beauté, par delà les hideurs du temps présent, dire crûment ce qui existe, sans souci de ménagements à l'égard des opinions domestiquées, cela vaut aux esprits libres la rancune et l'animosité des Officiels, des Satisfaits et des Empiriques.
Qu'importe ? Le devoir est de se manifester tout entier, selon soi-même. Nous vivons à une époque de désagrégation universelle : partout l'homme commence à secouer la vermine de dogmes et de lois qui le dévore. Sous le vernis dont le badigeonnent infatigablement nos maîtres, l'édifice malpropre dans lequel nous sommes incarcérés s'effrite et se lézarde. Concourir à sa démolition, ouvrir des jours vers le grand soleil futur, dût-on en souffrir, dût-on en mourir, telle est la préoccupation qu'il sied d'avoir.
Voici donc encore un coup de pioche.
Mai 1896.
A.R.
RÉFLEXIONS SUR L'ANARCHIE
 
Liberté, égalité, fraternité ne sont plus les mêmes choses qu'elles étaient aux jours de la guillotine ; mais il est juste que cela, les politiciens ne le comprennent pas et c'est pourquoi je les hais. Ces gens ne désirent que des révolutions partielles, révolutions dans les formes extérieures, dans la politique. Mais ce sont de pures bagatelles. Il n'y a qu'une chose qui serve : révolutionner les âmes. Minez l'idée de l'État, mettez à sa place l'action spontanée et l'idée que la parenté spirituelle est la seule condition de l'unité et vous lancerez les éléments d'une liberté qui mérite d'être possédée.
IBSEN : Lettre à G. Brandes.L'histoire des persécutions, c'est l'histoire des tentatives faites pour endiguer la nature.
EMERSON : Compensation.

PROPOSITION
L'individu normal agit selon la logique naturelle, selon les lois physiologiques qui régissent son humanité. Chez lui, l'idée d'un acte détermine immédiatement l'acte lui-même. Cet acte peut Ñ selon l'illogisme des conditions sociales actuellesÑ léser nombre d'individualités environnantes, le fait n'en reste pas moins évident : l'acte ayant apporté une satisfaction intégrale à l'individu, l'acte sert l'espèce.
Le mot Anarchie signifie négation de l'autorité. Ñ L'Anarchie implique donc l'abolition de toute contrainte et partant de toute loi imposée au nom d'un principe, d'une tradition ou d'un intérêt. En effet, que des hommes, au nom de l'intérêt d'une caste, impose un code, qu'ils ne réclament d'une tradition pour imposer une éducation, il adviendra toujours qu'ils tendront à entraver l'épanouissement intégral des individualités différentes d'eux-mêmes. Leurs codes, leurs dogmes et leurs formules issus de leur intérêt leur sembleront la perfection et ils s'efforceront d'étouffer toute originalité qui sortirait de leurs cadres. Que leur pouvoir s'exerce au détriment du grand nombre ou seulement de quelques uns, il y aura contrainte et par suite malaise, ce dont tous et eux-mêmes souffriront car les divers éléments qui constituent l'organisme social sont équivalents et solidaires.
Benjamin constant a dit avec raison : «J'entends par liberté le triomphe de l'individu tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité.»
Donc, ni lois, ni obligation, ni sanction : l'Anarchie n'admet pas plus que le gouvernement d'un seul que la prépondérance d'une classe, celle-ci se constitua-t-elle de prêtres, de nobles, de propriétaires ou de prolétaires.
Mais si l'Anarchie ne comportait que ces négations, elle serait stérile et vouée au néant comme maintes doctrines nihilistes. Or il n'en va pas ainsi : l'Anarchie affirme l'individu. Elle prétend que la liberté laissée à l'individu de se développer en raison de ses propres fonctions et de satisfaire ses besoins matériels, moraux et intellectuels, selon son caractère et son tempérament, doit avoir pour résultat un développement plus intégral de l'humanité tout entière. Ce faisant, elle ne procède ni d'un dogme ni d'un principe a priori.Elle est guidée par la seule observation des lois naturelles qui forment le processus d'évolution. Car l'évolution, c'est la vie elle-même Ñ la vie sans commencement ni fin, la vie qui agit pour agir, la vie qui ne connaît ni entraves ni limites, ni supérieurs ni inférieurs.
Justement parce que la vie agit pour agir, son action varie à l'infini et produit des individualités toutes différentes les unes des autres. Il est donc absurde de traiter ces individualités d'après un critérium général. En effet, de quel droit, toi, homme dont certains besoins ne sont pas les miens et dont, par suite, certaines fonctions diffèrent des miennes Ñ car la loi naturelle veut que les fonctions soient proportionnelles aux besoins (1) Ñ de quel droit, m'imposeras-tu des lois qui ne peuvent que formuler la satisfaction de ces besoins et sanctionner le développement de ces fonctions ? De quel doit encore si par force, ruse ou dol, tu parviens à m'asservir à teslois, détermineras-tu ma valeur sociale puisque tu ignores l'être que j'aurais pu réaliser si j'avais été libre de me développer selon mes propres besoins et mes propres fonctions ?
La méthode aristocratique et la méthode théocratique suppriment la question au lieu de la résoudre : «Nous sommes les plus forts, les conquérants, les Nobles ; c'est pourquoi vous nous obéirez.» D'où l'oppression brutale du grand nombre par le petit nombre. La seconde exige la foi, la croyance à une légende ou à un dogme ; elle n'accepte pour élus que ceux qui ne veulent pas comprendreet la tyrannie qu'elle instaure au nom d'un Dieu est d'autant plus abominable qu'elle se pare d'une feinte douceur Ñ qu'elle asservit l'humanité par la ruse et qu'elle l'abêtit par le mystère.
La méthode démocratique tourne la question. Elle aboutit à la théorie des moyennes et partant à la médiocrité, cette tortue aveugle ! Elle vante le juste milieu ; mais son juste milieu est une paillasse balourd sur une corde roide ; son balancier l'entraîne à droite, à gauche et il finit toujours par se casser le nez. Lorsque la méthode démocratique renie le juste milieu, c'est pour préconiser la suprématie du grand nombre Ñ d'où oppression de la minorité par la majorité. Cette méthode verse, en dernier ressort, dans la fiction qu'un individu peut représenter les intérêts de plusieurs individus. Si un grand nombre d'individus abusés délèguent à l'un d'eux le pouvoir de les représenter, ceux qui préféreraient ne pas être représentés du tout ou être représentés par un autre sont lésés Ñ on vole la personnalité des premiers, on écrase les seconds.
Ainsi, dans tous les cas, la force brutale, ruse ou dol : tels sont les cercles vicieux où tourne l'humanité tant qu'elle est gouvernée.
L'anarchiste voit plus haut. Il dit : «La seule autorité que je réclame est de moi-même sur moi-même ; le seul droit, celui de satisfaire librement mes besoins et de développer librement mes fonctions ; le seul devoir que je reconnaisse : ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'on me fît à moi-même.»
Le première proposition intéresse l'individu ; la deuxième intéresse l'individu et l'espèce ; la troisième surtout l'espèce.
Cette autorité de soi-même sur soi-même ne peut s'acquérir que par le développement intégral des fonctions intellectuelles (2). «Que l'homme fasse, qu'il dise ce qui vient strictement de lui, et quelque ignorant qu'il puisse être, ce ne sera pas sa nature qui lui apportera des doutes et des obstructions» (3).
Quelles causes entravent donc la libre manifestation de la nature humaine ? Celles qui proviennent du milieu et celles qui proviennent de l'hérédité. Mais combien l'homme est magnifiquement armé, s'il le veut, contre ces deux fatalités ! Le milieu social tente de lui imposer, outre les mille barrières que comportent les lois et les préjugés, une éducation et une foi ? Il a pour les combattre sa raison. La raison libérée lui apprendra ce qu'il doit prendre et ce qu'il doit laisser de l'éducation reçue ; elle lui dira : «tu accepteras les idées, rien que les idéesqui sont conformes à ta nature. Mais si, par exemple, toi poète, on voulut te transmuer en mathématicien, tu rejetteras la chape de plomb o l'on prétendait t'enclore et tu feras des vers. nulle considération ne doit t'empêcher d'accomplir ce que te dicte la nature Ñ sinon tu seras un faible, un médiocre qui ne sait se servir de sa raison. Pire que l'éducation, la foi cherche à te dérober une part de ta personnalité sou couleur d'obéissance à un principe supérieur et invisible que rien ne te démontre existant, que le témoignage de tes sens repousse ? Ñ Tu ne croiras qu'en toi-même car l'homme fort est celui qui a l'orgueil de soi-même, qui respecte assez ses fonctions pour ne pas les soumettre aux rêveries des vieux âges.
Ils diront que tu es un démon, mais ton enfer vaut mieux que leur ciel. Et si l'on s'efforce, au nom de l'éducation ou de la foi, de t'incorporer à une caste, tu sauras que l'homme libre ne doit regarder, pour se conduire, ni au-dessus ni au-dessous de lui, mais droit devant lui».
Quant aux lois de l'hérédité dont certains à prétentions scientifiques voudraient s'autoriser pour des répressions, elles sont obscures et tellement enchevêtrées aux autres lois naturelles qu'il est difficile de déterminer leur rôle exact dans la formation d'un caractère. Tels penchants que l'hérédité lègue peuvent se modifier selon les circonstances : un vice n'est jamais que l'envers d'une vertu ou plutôt il n'y a ni vice ni vertu., il y a des fonctions qui demandent leur appropriation et qui la trouvent ou ne la trouvent pas dans un milieu favorable ou défavorable à leur développement.
La raison cultivée, libérée des éducations et des croyances, apprendra encore à l'homme comment il peut approprier ses fonctions à sa nature. Pour cela, il sied qu'il se connaisse soi-même. Lorsque l'homme aura fait la conquête de soi-même, lorsqu'il aura délivré son esprit des chaînes que lui imposèrent des siècles de servitude et de foi, lorsqu'il aura la pleine conscience de sa nature, il deviendra un anarchiste parce qu'il sera un volontaire...
La volonté ! c'est là que réside le secret de cette liberté intérieure qu'il doit acquérir : la volonté, la plus haute des fonctions humaines car elle est la résultante de tous les besoins et de toutes les fonctions, l'intégrale volonté, domaine de l'évolution future telle que nous, libertaires d'aujourd'hui, nous pouvons la pressentir, la volonté grâce à qui l'homme sera enfin un dieu...
Ce doit au libre épanchement de la personnalité réclamée par l'Anarchie peut-il trouver sa satisfaction dans les conditions sociales que nous sommes obligés de supporter ? Assurément non. Aujourd'hui, la société tout entière est basée su la hiérarchie. Directement ou indirectement, tout producteur subit l'autorité d'un ou de plusieurs exploiteurs au profit de qui se dépensent son intelligence et son énergie. Profiter du travail d'autrui, en travaillant soi-même le moins possible ou en ne travaillant pas du tout, telle est la règle de l'exploiteur Ñ accaparer tous les biens de la terre afin d'entretenir son luxe et son oisiveté, tel est son but. Et cette doctrine exécrable n'a que trop prospéré puisque quelques-uns ont réussi, grâce au dogme d'autorité inculqué aux exploités, à détourner, en vue de leur seule jouissance, le patrimoine commun.
Les résultats ne se sont pas fait attendre. D'une part, les possédant se sont engourdis dans la fainéantise et dans la mollesse ; leurs facultés n'étant plus exercées sont sont atrophiées ; on a vu éclore chez eux les perversions les plus anti-naturelle, les maladies morales les plus monstrueuses Ñ ce sont des dégénérés. D'autre part, les non-possédants obligés de produire sans bénéficier intégralement de leur labeur, obligés de dépenser leur activité dans un sens différent de celui que leur assignait leurs propres besoins, lésés dans leur nature, volés, trahis, dupés, affamés, vendus, endormis au nom de la foi et de la loi, n'ont pu se hausser à la pleine conscience de leur être Ñ ce sont des incomplets.
L'Anarchie apporte le remède. Elle dit : «Tout est à tous. Que chacun produise selon ses forces et jouisse selon ses besoins ; que nul ne s'arroge le droit d'accumuler plus qu'il ne peut consommer : l'équilibre s'établira, et il s'établira naturellement car la terre suffit largement non seulement à nourrir toute l'humanité, mais encore à satisfaire toutes ses aspirations morales et intellectuelles.»
Et les moyens, dira-t-on ? ils sont de deux sortes. D'abord que l'homme comprenne la lutte pour la vie dans son vrai sens qui est celui-ci : chez beaucoup d'espèces faites pour vivre en société, comme l'espèce humaine, un instinct essentiel porte l'unanimité des individus à réagir contre les loins naturelles défavorables, à s'adapter aux lois naturelles favorables. L'intérêt de chaque individu est partie constituante de l'intérêt commun ; chaque individu luttant normalementpour la vie lutte pour toute l'espèce et toute l'espèce lutte pour chaque individu. Ñ Darwin n'a jamais dit autre chose. Et c'est grâce à une scélérate interprétation de l'observation qu'il formula que nous assistons à ce conflit de cannibales dénommé civilisation par les bénéficiaires de notre état social.
En pratique, il est évident qu'il est nécessaire de rendre à tous ce qui appartient à tous, soit : abolir la propriété et son corollaire l'autorité. Le jour où nous aurons la libre jouissance des biens communs, chacun pourra développer intégralement sa personnalité, chacun agira pour agir, et l'homme sera pareil à un arbre vigoureux, prenant à la terre tous les sucs qui lui sont nécessaires, imprégné de la bonne sève de vie, donnant sans compter des feuilles innombrables, des fleurs parfumées et des fruits savoureux Ñ tel que la nature veut qu'il soit.
Mais pour cela, il faut la révolution sociale Ñ par l'Anarchie.
Ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on fit à vous-mêmes : ceci est encore un prétexte de sauvegarde individuelle. En effet : toute action détermine une réaction. Que tous agissent dans le même sens contre l'ambiance hostile Ñ ainsi que le demande l'intérêt de chacun Ñ la réaction de l'ambiance sera fortement atténuée ou même annihilée par la résistance de tous à ses effets néfastes. Si, au lieu de porter mon effort dans ce sens, je le porte à mon voisin, je détermine une réaction de mon voisin contre moi ; il souffre par moi et je souffre par lui, car ayant agi à l'encontre de sa liberté individuelle, il est mathématique qu'il réagira à l'encontre de la mienne. Or quel est le bien suprême que je respecte par-dessus tout en moi ? La liberté, c'est-à-dire l'intégrale expansion de mon individu. Je ne puis donc, en bonne logique, attenter à l'expansion de mon voisin sans me blesser moi-même. Par suite, ce que je respecte en moi, je le respecterai en autrui. Il n'y a pas d'autre solidarité possible (4).

CONCLUSION
En résumé : l'Anarchie demande aux hommes, à tous les hommes qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes Ñ à cette fin elle sollicite ceci : qu'au lieu de se laisser mener par des appétits ou des sentiments à l'exclusion des idées, ils apprennent, par leur propre raison, à se servir de la volonté, synthèse de toutes les fonctions.
L'Anarchie combat toutes institutions, toutes lois, toutes religions qui entraveraient l'intégral épanouissement de l'individu Ñ à cette fin elle détruit les concepts assortis de propriété et d'autorité.
L'Anarchie établit la solidarité Ñ à cette fin elle démontre qu'il sied que chacun se développe sans nuire au développement d'autrui.
Par ainsi, tout ordre légal étant aboli, l'Anarchie établit l'harmonie.
Nous pouvons donc la définir maintenant : la libre action de chaque individu, spontanément déterminée par la conscience de ses besoins, régie par sa volonté raisonnée, limitée par son propre intérêt, partie intégrante de l'intérêt commun Ñ pour le plus grand bien de l'espèce.
Contre cette doctrine de raison et de beauté, la société actuelle, cette gueuse des tombeaux qui se cramponne au cadavre de ses institutions plutôt que de regarder l'avenir en face, n'a pas assez de haine, d'imprécations et d'iniquités. Contre l vie, elle hurle à la mort comme une chienne galeuse... Ils ont des lois, des robins et des polices ; ils ont des bagnes, des guillotines et des potences ; ils ont des gouvernants, des patries et des armées ; ils ont les propriétaires ; ils ont l'Église...
Nous avons avec nous la Justice et la Vérité Ñ nous vaincrons.


PROMENADES SUBVERSIVES






La magistrature est le trait d'union entre la féodalité bourgeoise et son ultima ratio: la guillotine.
Idées en faveur chez les Bourgeois : quintessences frelatées de consensus omnium.
Ce que les Bourgeois appellent la Morale, c'est le droit à l'hypocrisie.
quand les Maîtres commencent à s'apitoyer sur leurs esclaves, ils sont perdus. Ñ Quand les Bourgeois parlementaires votent des lois de «protection des ouvriers», c'est qu'ils ont peur.
Voir les choses sous leur vrai jour ; dire par exemple que les soldats sont des assassins à gages inconscients, c'est, suivant les Bourgeois, «saper les bases de la société.» On vous met en prison pour cela.
Lu ce règlement affiché au mur des cellules de Mazas : «Défense de siffler et de chanter même à voix basse.»La prison est une cage où l'on défend aux oiseaux de chanter.
«Vous avez le droit de vous mettre en grève» disent les Bourgeois aux ouvriers. «Très bien, répondent les ouvriers des manufactures de l'État, comme nous crevons un peu de faim, nous allons nous mettre en grève.» Ñ «Pardon, reprennent les Bourgeois, vous autres n'êtes plus des ouvriers, vous êtes des fonctionnaires. Nous allons faire une loi qui vous interdise la grève au nom de la liberté des gens qui veulent circuler sur le chemin de fer, acheter des allumettes ou des armes à feu ou du tabac.» Ñ «Mais alors, nous, nous ne sommes plus libres ?» disent les ouvriers. «Vous êtes libres de vous en aller si nos règlements ne vous conviennent pas.» Ñ «Et manger ?» objectent les ouvriers. «Cela ne nous regarde pas» répondent les Bourgeois.
Des ouvriers se mettent en grève. Le fils de leur patron leur tire un coup de fusil chargé de gros plomb et en blesse cinq. Coût : 100 fr. d'amende avec application de la loi Béranger Ñ (Affaire récente à Avesnes). Deux employés des omnibus engagent leurs camarades à résister à la Compagnie. Coût : six et huit mois de prison, sans loi Béranger. Les bourgeois trouvent cela fort judicieux.
Un Simple tue l'homme qui symbolise la Bourgeoisie et cette bizarre mécanique qu'elle intitule en son patois : le jeu régulier des institutions parlementaires. Il a frappé au nom d'une Idée qu'il comprenait plus ou moins bien Ñ on le guillotine.
Un Homicide professionnel massacre beaucoup de nègres au nom de la civilisation. On lui plante sur la tête un bouquet de plumes blanches et on lui attache sur la poitrine une amulette en émail. Et les patriotes de la tribu dansent autour du totem.
Dialogue entendu au moment de la mort d'Alexandre III.Ñ L'un disait : «A cause de la décomposition récente d'une charogne illustre, les gens ont arboré à leurs fenêtres des morceaux d'étoffe peints crûment en trois couleurs ; puis ils les ont roulé autour d'un bâton surmonté d'une losange de cuivre et d'une petite loque de crêpe noir... C'est curieux...»
L'autre répondit : « Ce sont les totemsde deuil. La tribu pleure le Grand-Sauvage des Kalmoucks.»
Les socialistes parlementaires disent : «Le totem en trois couleurs ne vaut rien. Voici un totemrouge qui est bien plus beau. aidez-nous à «faire la conquête des pouvoirs publics», nous vous le donnerons.»
Les Anarchistes disent : «Tas de sauvages, combien de temps encore vous laisserez-vous leurrer avec des morceaux d'étoffe bariolés ?»
Le fils d'un gros industriel millionnaire met en vente une propriété. «Sans doute, lui dit quelqu'un, vous avez beaucoup travaillé pour acquérir cette propriété ?» L'autre répond : «C'est mon père qui me l'a léguée. Moi je ne travaille pas.» Et les assistants l'envient. entendant cela, le fils d'un voleur met en vente de l'argenterie prise par son père au gros industriel. Le fils du millionnaire la voit et s'écrie : «Ceci est à moi, d'où le tenez-vous ?» Et le fils du voleur répond : «C'est mon père qui me l'a léguée.» Les assistants le mènent chez le commissaire.
Quand les Sauvages d'Afrique ont remporté une victoire, ils se réjouissent. S'ils sont vaincus, ils se tapissent dans leurs cases et pleurent. Quand les Sauvages d'Europe ont subi une défaite, ils élèvent des monuments à leurs morts, et ils viennent périodiquement y suspendre des couronnes. Ils s'écrient : «Gloire au vaincu !» et ils boivent de l'alcool. On appelle cela : une pieuse cérémonie publique.
Du moment que les Bourgeois admettent qu'il est des cas où l'on a le droit et même le devoir de tuer son prochain, ils reconnaissent implicitement qu'on a le droit de les tuer eux-mêmes.
TRADUCTIONS D'APHORISMES BOURGEOIS : Obéir à la loi= se soumettre au bon plaisir d'autrui. Faire des affaires= voler autrui. Aimer sa Patrie= détester quiconque s'habille autrement que vous et parle une autre langue. Un gouvernement fort= une bande d'aigrefins à poigne. Attendre tout de réformes progressives et modérées= ayant soif, verser de l'eau dans un tamis et attendre qu'elle y séjourne pour se désaltérer. Question sociale= mauvaise conscience des Bourgeois. C'est un original= c'est un homme qui pense par lui-même. C'est un fou= c'est un homme qui raisonne juste. Les ouvriers sont des fainéants qui deviennent importuns= les esclaves sont las d'avoir faim. M. Untel a eu, dit-on, quelques démêlées jadis avec la justice, mais il est très riche et reçoit fort bien= C'est un filou qui a réussi ; tâchons de l'imiter. Certains individus= les Anarchistes. La Justice= l'Iniquité.
Les journaux Ñ parangons d'honnêteté et de bonne foi comme on sait Ñ se sont tous fort indignés contre les gens du Panama Ñ et auparavant ils ont tous publié, moyennant finances, les réclames de cette association de malfaiteurs bien rentés.
Quand un quotidien vante quelque chose ou quelqu'un avec insistance, prenez le contre-pied de ses assertions, vous serez à peu près sûr d'être dans le vrai.
Où en est une race quand elle se glorifie de posséder des engins de destructions de plus en plus perfectionnés ?
Lors de l'affaire Turpin, cet état d'esprit se vérifia ! «Turpin veut donner sa mitrailleuse aux Allemands ! Ñ Le misérable !... Turpin nous donne sa mitrailleuse ! Ñ le grand homme !»
Les anarchistes disent : «Tas d'insensés, quand cesserez-vous de vous massacrer les uns les autres.»
C'est parce que les hommes ont peur d'eux-mêmes que la Propriété individuelle peut se maintenir avec son symbole l'Autorité. Celui qui a conscience de soi-même, qui n'a pas peur de raisonner voit l'ordure de l'une et de l'autre.
Quiconque vote se reconnaît incapable de se conduire soi-même. Quiconque obéit, sans répugnance, aux gouvernants qu'il se donna, ressemble à un mouton qui viendrait s'offrir bénévolement au couteau du boucher.
Se résigner, par abnégation, c'est pire encore. Cela ravale l'homme au rang de fakir ou de bétail ahuri. Le comble de l'art gouvernemental consiste à inculquer cette résignation au nom d'un Bon Dieu. De là, l'utilité des prêtres.
Les habitudes métaphysiques ont amené à faire du terme Société une entité antagonique à l'individu. Quiconque veut diriger, gouverner, régir, invoque le salut de la Société pour empêcher la libre expansion des individus Ñ comme si chacun ne pouvait trouver en soi ce qui convient le mieux à son développement. Grâce au dogme Société, les individus ont tellement pris le pli d'obéir qu'ils se laisseraient toujours dépouiller par les Habiles qui leur vantent «l'intérêt général» si des Révoltés ne se levaient pour leur apprendre ceci : «Rien ne doit prévaloir contre la liberté individuelle.»
Que nul ne soit contraint, fut-ce au nom de la majorité, que nul ne contraigne, fut-ce au nom de sa science Ñ voilà la liberté selon la raison.
On dit : «Mais la plupart des hommes ne savent pas raisonner.» Laissez-les libres, ne leur imposez rien,ils apprendront à raisonner par leur propre expérience. Aujourd'hui, il n'en va pas ainsi. Ñ Au collège, qui est mal noté ? le Raisonneur.Au régiment, de même. Dans les administrations, aussi Ñ et partout, dans la vie telle qu'elle nous est faite. C'est parce que le Raisonneur est celui qui veut se rendre compte.Cette qualité lui vaut les tracasseries d'autrui Ñ et sa propre satisfaction.
Le sentiment de justice c'est l'instinct de sauvegarde individuelle élargi : si je moleste mon voisin, je lui donne un prétexte de me molester à son tour. Il y entre aussi une part d'esthétique : la souffrance est laide. Si mon voisin souffre, cela me déplaît, cela me donne l'impression d'un manque d'harmonie. Ne pas tolérer qu'il ait faim alors que je suis rassasié, ne pas admettre qu'il soit esclave alors que je suis libre, c'est me faire plaisir à moi-même.
On parle toujours des paresseux. Il n'y a de paresseux que dans une société où le bien commun est mal réparti, les uns possédant tout sans avoir travaillé, les autres, rien bien qu'ils travaillent sans cesse, il en résulte que le travail est considéré comme une souffrance par ceux-ci, comme une dégradation par ceux-là. Mais laissez le bien commun à la disposition de tous, vous verrez les individus travailler avec plaisir à augmenter leur bien-être et laisser le surplus de ce qu'ils auront produit à autrui dès que leurs besoins seront satisfaits.
Le travail c'est l'action. Or, l'homme ne se porte bien que lorsqu'il agit. Ñ Et quand il agit, il est heureux.
Rien de plus curieux que les revirements de cette caste bourgeoise : la gent-de-lettres. Naguère, comme il était bien porté de se donner des allures subversives, beaucoup de la jeune littérature prônaient volontiers l'anarchisme, réclamaient la Révolution. Bientôt, à cause de certains incidents bruyants Ñ et justifiés, cette ferveur tomba. Il devenait impolitique d'afficher de telles explosives opinions. Alors la plus grande prudence remplaça cette mode de se dire révolté. Les plus adroits insinuèrent «qu'on allait trop loin», que «l'aristocratie de la pensée ne pouvait admettre aucune alliance avec les grossières revendications d'un imbécile prolétariat», que «l'anarchie, bonne en tant que prétexte à dilettantisme, ne valait rien en application», que «les intellectuels se devaient de vivre dans le monde supérieur de l'art»...
Pauvres «intellectuels», que ferez-vous donc le jour où la Révolution éclatera pour de bon ?...
Les poltrons, eux, déclarèrent que leur humanité souffrait trop de ces abominables désordres. Ils tirèrent leur épingle du jeu et se tinrent cois jurant qu'on ne les reprendrait plus à plaindre les Pauvres. Il y eut aussi ceux qui se targuèrent de leurs efforts antérieurs pour ne plus bouger.
Cependant les sincères, minorité infime, ne variaient pas et combattaient de plus belle pour l'Idée qui les avait conquis. Ñ Aussi furent-ils traités de fous, de naïfs ou, mieux encore, de malins qui cherchaient à se distinguer, à «ne pas dire comme tout le monde» afin de conférer à leurs écrits un cachet de singularité.
Belle folie qui consiste à rester honnête vis-à-vis de soi-même. Louable naïveté qui, ayant adopté un idéal, ne le tient pas pour un sujet de dialectique mais bien pour une règle d'existence. Et puis ces étranges Malins ne racontent que des injures, des calomnies, les tracasseries policières, la haine et le dédain des vieilles prostituées qui font du sentiment et se pavanent en vedette sous la lanterne à gros numéro des feuilles publiques, le mauvais-vouloir des chers confrères Ñ et aussi l'estime des esprits courageux. Tels quels, ils sont tranquilles et confiants dans la justice de l'avenir.
Il y a quelque chose de plus étonnant que l'hypocrisie des bourgeois, c'est la résignation des pauvres. On dirait que ceux-ci goûtent de profondes jouissances à se laisser piler et piller.
Pourtant, ne pas trop s'y fier. Sous le nuage qui les couvre, on commence à entendre de sourds grondements. L'orage approche.
Rien désormais ne peut empêcher la révolution sociale d'éclater. Aveugle qui ne la voit pas venir.
Une des causes les plus déterminantes de la révolution, ce sera le machinisme. Nous assistons en effet à ce singulier phénomène : la machine produisant davantage et en moins de temps que le travail manuel devrait être un moyen de développer le bien-être général. Or, grâce au régime de propriété individuelle, il en va tout autrement. A mesure qu'une nouvelle machine est inventée qui per met de produire plus vite, beaucoup et avec moins d'efforts, les salariés qu'elle supplée voient leur salaire, déjà insuffisant, se réduire encore Ñ à moins qu'on ne les congédie. Mal rétribués ou mis sur le pavé, ils consomment moins. Et, comme ils sont le plus grand nombre, on aboutit à ce bizarre résultat que : plus la production augmente, plus la consommation diminue. En outre, la concurrence entre salariés, se portant sur un nombre d'emplois beaucoup moindre, devient de plus en plus désespérée. Déjà dévorés par les riches qui jetteraient leurs marchandises à l'eau plutôt que de leur abandonner le surplus de la production, ils se dévorent encore entre eux. Et naturellement, chaque jour, le nombre des sans-travail augmente.
Ce fait de salariés réduits à la mendicité par un instrument de richesse eut lieu récemment pour les cordonniers d'Angers, les tisserands de Verviers et les allumettiers de Pantin. Ñ Le cas de ces derniers présente une particularité comiquement sinistre : rongés par la nécrose, ils demandaient qu'on substituât aux ingrédients nocifs qui les décimaient d'autres ingrédients inoffensifs employés d'ailleurs à peu près partout sauf en France. On leur promit de faire droit à leur juste demande, on les flatta, on les caressa, on fit appel à leur patriotisme, on les détermina à reprendre le travail. Quand ils furent rentrés dans leurs ergastules, on y installa des machines dont le maniement exigeait un personnel infiniment moins nombreux Ñ et on les congédia en masse...
Ils ne sont pas encore revenus de leur stupéfaction Ñd'autant que Mossieur le Ministre d'alors, un vieux Panama du nom de Ribot avait daigné distribuer... des poignées de mains à leurs délégués.
Sans doute l'ignorance, la domestication, la timidité des Pauvres sont bien invétérées. Cependant ils commencent à comprendre qu'on les berne. Ils commencent à voir que les machines pourraient produirelargement pour tous. Bientôt au lieu de faire la grève des «bras croisés», c'est-à-dire d'entamer la lutte du sou contre le milliard, ils feront la Grève Générale. Ils s'empareront des moyens de production ; ils rendront à tous ce qui appartient à tous, d'après la formule de l'avenir : à chacun selon ses besoins.
La Bourgeoisie ne cédera qu'à la force. Plutôt que d'abandonner un seul de ses privilèges, elle aura recours à tous les moyens : recrudescence de la syphilis patriotique, guerres lointaines ou guerres entre voisins.
Ce dernier expédient pourrait bien se retourner contre elle si elle y a recours en désespoir de cause. Il est, en effet, fort probable que la défaite amènera chez le vaincu un bouleversement social un peu plus sérieux que la Commune de 1871 Ñ et peut-être aussi chez le vainqueur.
La colonisation peut se définir : la dépossession brutale pratiquée à l'encontre d'une race plus faible par une race mercantile et conquérante, celle-ci apportant en retour aux vaincus les bienfaits d'une civilisation marquée par l'alcoolisme, le militarisme et la syphilis.
Pour célébrer nos récentes «victoires» à Madagascar, on éleva des arcs de triomphe, on se saoûla, on exalta nos héroïques troupiers. Il y avait lieu, en effet, de manifester beaucoup d'enthousiasme : 300 millions dépensés tout d'abord, 57 soldats tués à coups de fusil par les Malgaches, 7.000 tués par la fièvre et la dysanterie. 3.000 revenus bons pour la réforme et désormais incapables de gagner Les dividendes de deux ou trois grosses maisons commerciales augmentés dans une notable proportion...
Du coup, maints journalistes se sont précipités, en sanglotant d'allégresse, dans les bras de l'Invalide à la tête de bois.
Quand le peuple comprendra-t-il qu'il n'est nullement glorieux d'aller crever de la peste et de la diarrhée sous un climat atroce pour que prospèrent quelques Ventres considérables ?
J'ai fait partie cinq ans de cette «école de l'honneur, des bonnes mÏurs et de l'abnégation» qu'on appelle l'armée. Voici une partie de ce que j'ai vu : deux maréchaux des logis chefs, un adjudant vaguemestre et un capitaine-trésorier condamnés pour vol. Un grand nombre de gradés vivant aux crochets de femmes en cartes ou vendant leur protection aux soldats fortunés. La pédérastie et la masturbation fort répandues.Ñ Un homme de mon peloton était entretenu par un fonctionnaire de la ville. Il s'en vantait et beaucoup l'enviaient. Un autre homme, atteint de la typhoïde, agonisa trois jours dans son lit sans que le médecin-major daignât se déranger bien qu'on l'eut réclamé trois fois. Il vint à la fin et fit transporter le malade à l'hôpital. L'homme mourut en arrivant. Trois malades, non reconnus comme tels par le médecin, traités de carottiers, mis à la salle de police en plein hiver, morts à la suite. Ñ Une nourriture infecte et insuffisante. Les soldats affamés se volaient leur pain les uns les autres.
L'état d'esprit qui prédominait était celui-ci : chez les officiers, en dehors des manÏuvres, la fainéantise avachie sur des banquettes de café et le jeu. chez les soldats : l'ennui profond, la conscience de faire une besogne inutile Ñ l'un et l'autre journellement exprimés par des phrases lugubres d'exaspération Ñ l'impatience fébrile de se voir libérés. Pour distractions : des saoûleries furieuses et des coups distribués auxcivils tenus pour des inférieurs bons à exploiter et à tarabuster. Cela fort encouragé par maints officiers comme susceptible de développer l'esprit militaire. Toute occupation intellectuelle tenue en mépris. De celui qui lisait, l'on disait : «Tiens, Untel est en train de s'abrutir !» Ñ Ce régiment n'était ni pire ni meilleur que tous les autres. Quiconque a passé par l'armée dira que je n'exagère rien.
Il y a d'honnêtes citoyens, bons père et bons époux qui trouvent tout naturel qu'on apprenne à leurs enfants l'art d'assassiner autrui. Quand ils voient piétiner autour de la loque tricolore quelques bestiaux à massacre, leur poitrine se gonfle d'une «noble émotion patriotique» Ñ et les Coppée sentent «se hérisser le bonnet à poils qu'ils ont dans le cÏur.»
En somme, le militarisme sert à former des individus brutaux, féroces, lubriques, ivrognes, ignorants et paresseux.
Les bourgeois vantent volontiers la prospérité de notre état social. Cette prospérité est tellement évidente qu'en France seulement il y a 500.000 vagabonds (statistiques officielles) sans compter ceux qu'on ne connaît pas. Chaque année, 90.000 personnes meurent de faim Ñ à la lettre (statistiques officielles) sans compter ce qu'on ne connaît pas. Les salaires baissent tous les jours dans presque toutes les branches de l'industrie, mais quelques industriels font de grosses fortunes. La natalité diminue dans une proportion constante. L'alcoolisme gagne sans cesse. Les crimes de toutes sortes augmentent et les impôts aussi. La population ouvrière s'atrophie.
Cependant on tente des remèdes. Les parlementaires ont nommé une commission du travail qui a nommé quatre sous-commissions, lesquelles ont rédigé trois mille rapports. Ñ sur quoi, l'on a déclaré que les grrrandes réformes commenceraient un de ces jours, quand on aurait le temps et qu'on ne serait pas trop absorbé par la dispute des portefeuilles. Les socialistes, eux, ont ouvert des magasins où l'on vend le savon des Trois-Huit, le chocolat des Trois-Huit, etc.
Il y a aussi le conseil général d'Indre et Loire qui propose de déporter sans jugement quiconque est assez impertinent pour ne pas avoir de domicile.
Et puis la justice Ñ ou du moins la chose qu'on affuble de ce sobriquet Ñ opère. On a condamné Cyvoct à mort pour un article de journal QU'IL N'AVAIT PAS ÉCRIT. Après une réflexion, on se contenta de l'envoyer au bagne perpétuel. Et comme il avait l'audace de demander sa grâce, on la lui refusa vertement. On a condamné Girier-Lorion, malfaiteur de dix-huit ans, à vingt ans de travaux forcés sur une dénonciation reconnue calomnieuse après coup. A Cayenne, à la suite du guet-apens d'octobre 1894 où l'on massacra plusieurs anarchistes déportés, quoique n'ayant nullement pris part à la révolte provoquée par les moutons et les gardiens. Lorion fut condamné à mort. Son avocat demanda sa grâce. On lui fit attendre la réponse huit mois. Pendant ces huit mois Lorion fut enfermé, les fers aux pieds et aux mains dans une étroite cellule sans air et sans lumière et où il gisait à même la terre boueuse. Sa condamnation a été commuée en cinq ans de détention à faire dans ladite cellule. Ses lettres à son avocat ont été publiées : elles donnent le frisson. Ñ Lorion et Cyvoct avaient le tort grave d'être anarchistes.
La justice militaire vaut mieux encore. Le soldat Chédal est garrotté, bâillonné, privé de nourriture et d'eau, battu, torturé pendant huit jours par un sergent et un officier. Il meurt. Les bourreaux passent en conseil de guerre. Acquittés.
Le soldat Cheymol, souffrant, ne pouvant plus suivre la colonne dont il faisait partie, est attaché à la queue du cheval d'un spahi, roué de coups de matraque. Il meurt. Le médecin-major, chargé de faire une enquête, déclare gravement que Cheymol a succombé à une congestion pulmonaire.
Cependant on dépense un million pour galonner les larbins officiels chargés d'aller lécher les pieds du khan des kalmouks, empereur de toutes les Russies, à son couronnement. Et les feuilles publiques ruissellent de larmes enthousiastes (5)
Ce qui écarte de l'Anarchie beaucoup d'esprits mous, même de ceux qui vous disent tout bas d'un air effaré : «Croyez que je sympathise avec vous» Ñ c'est l'effroi de marcher sans lisières. L'hérédité servile, d'une part, les règles auxquelles ils se plient, d'autre part, leur ont faussé l'entendement. Ce sont des arbres noués : ils ne peuvent que végéter Ñ non se développer Ñ que grâce à un tuteur. C'est avec eux que les Sauvages de gouvernement bâtissent leurs palissades. Ce sont eux qui suivent les totems. Ce sont eux qui entravent. Ils approuvent, votent, saluent, subissent.

Ceci est une partie du raisonnement. Ñ Émile Henry, en sa déclaration, a conclu.
Avant que les soldats exécutent la sentence prononcée par les juges, des prêtres vinrent obséder Paulino Pallas. Ils lui vantèrent certaines amulettes et pratiques superstitieuses qu'ils nommaient : les sacrements. Ils le menacèrent du courroux d'une idole qu'ils appelaient le Bon Dieu. Ils lui représentèrent que s'il persistait dans son endurcissement, son corps ne serait pas mis en terre mais bien jeté à la voirie parmi les cadavres des infâmes et des animaux immondes. Sa femme et ses enfants vinrent aussi le supplier, en pleurant, de croire aux prêtres. Mais Paulino Pallas répondit à tous : «Pour moi, la terre sainte, c'est l'univers entier.»

Les prêtres, l'ayant maudit, se retirèrent alors. Et les soldats survinrent qui le tuèrent aussitôt.
L'Anarchie est le signe évident d'un développement de fonctions intellectuelles jusqu'à présent rudimentaires dans l'espèce : esprit de justice, logique, volonté. C'est elle qui sortira l'homme définitivement de l'animalité.
On dit aux Anarchistes : «Vous n'êtes pas nombreux.»
Ils répondent : «Prouvez-nous que nous avons tort.»
Ñ Vous serez écrasés...
Ñ Prouvez-nous que nous avons tort.
Ñ Déportés ! Fusillés !!
Ñ Prouvez-nous que nous avons tort.
Ñ Mais quels sont vos moyens d'action ?
Ñ Crois en toi-même. Prends selon tes besoins, donne selon tes forces. Tous pour un, un pour tous.
Ñ Vous avez raison : c'est bien beau... On vous suivrait volontiers si cela ne devait mal finir pour vous.
Ñ Qu'importe la fin, puisque nous avons raison.

(1) Ñ Pas de besoins, pas de fonctions, démontre-t-elle.
(2) Ñ Il est bien entendu que les considérations qui suivent s'adressent à l'homme dans l'état actuel des choses. En Anarchie, l'éducation, conforme aux lois naturelles, serait excellente et la foi serait abolie.
(3) Ñ Emerson : Essai sur les lois de l'esprit.
(4) Ñ  Si l'on m'objectait certains accidents récents qui sembleraient venir à l'encontre de cette dernière proposition, je renverrais à la formule posée au début de mon étude.
(5) Ñ Résultat immédiat et symbolique de ce couronnement : 3.000 morts, 4.000 blessés.


Adolphe Retté


Paraissant tous les Dimanches
    À DIJON

5 novembre 1893
Producteurs et parasites
Des personnes bien pensantes, mais imbues de préjugés, osent affirmer que l'égalité entre les hommes, ne pourra jamais s'établir et encore moins exister par la raison de l'inégalité des intelligences ; est-ce que l'inégalité d'intelligence a quelque chose de commun avec l'inégalité de condition, les hommes sont des êtres de même nature et soumis aux mêmes besoins, tous ont le même droit de vivre et une égale part dans les avantages de la vie sociale.
Si l'on juge les droits d'autrui sur les siens, ne devant rien l'on ne doit rien exiger ; l'égalité entre les hommes suppose leur indépendance, ils ne se doivent qu'un appui mutuel ; tout privilège est une négation de l'égalité, une usurpation, une violence contre nature.
L'homme, enfant de la terre, ne doit être tributaire que de la sueur qui arrose le sol pour le féconder ; mais pour le malheur des travailleurs, le sol est tributaire de la conquête, le sol et tout ce qui en fait partie : artisans, ouvriers serfs, esclaves attachés au manche de l'outil ou de la charrue, comme faisant partie de l'outillage ; instrument de travail, mais non homme libre, être sans volonté à exprimer, ni droit à faire valoir, la terre que tu fouilles, tu en est déshérité, tu n'as pour égaux que les souffrants et des humiliés et devant toi des tenanciers, arbitres de ton sort ! N'ayant que tes bras pour produire, tu n'es pas maître de ta personne ; tu n'as que des devoirs, et ton travail est payé de mépris, d'ingratitude et de misère.
L'homme ne peut désirer ce qu'il ne comprend pas et encore moins vouloir ce qui lui est inconnu ; de même, il ne saurait exercer une profession, ni faire un métier qu'il n'aurait jamais appris ; et comme en toutes choses l'idée précède l'exécution, nous devons socialement en conclure que le communisme libertaire ne pourra socialement s'appliquer qu'après avoir été compris par les masses.
L'homme, comme la plante, retire sa nourriture de la terre, sans elle il ne pourrait pas exister, donc, la terre doit être à tous et à personne ; à tous pour l'embellir et la faire fructifier, à personne pour le droit de faire payer à autrui pour l'occuper ou s'en servir. Un droit qui se paye n'est pas un droit, celui qui n'a pas la liberté de produire, n'a pas le droit ou plutôt la liberté de vivre.
Le Communisme libertaire, l'Anarchie, c'est l'égalité non pas devant la loi, mais devant l'instrument de travail, devant la terre, devant tout ; chacun ayant droit aux produits ainsi qu'à toutes les découvertes scientifiques et industrielles. Tous pour chacun, chacun pour tous. Ce ne sera qu'à cette condition que l'homme aura son autonomie ; que l'organisation industrielle et agricole pourra se développer en toute liberté et dans toute sa puissance, pour satisfaire tous les besoins et empêcher qu'il y ait des meurts-la-faim au milieu de l'abondance, lorsque toutes les richesses de la terre seront en commun, chacun pourra produire dans la limite de ses forces et à sa volonté, quand il n'y aura plus de rentes, d'impôts, de fermages, de location à fournir, ni de salaires à mériter, chacun pourra consommer selon ses besoins, qui consentirait à gouverner sans impôt à recevoir, qui pourrait se dire propriétaire ou capitaliste, sans rente ni fermage, ce n'est pas le titre qui fait le maître, mais le bénéfice.
Ayons conscience de nos droits et de notre force ; déclarons hautement que la conquête a été le principe constitutif des gouvernements et des droits de propriété individuelle ; que l'esclavage et les redevances aux souverains et seigneurs, en ont été la conséquence ; que les impôts et les rentes en sont la continuation ; et qu'aussi longtemps que nous voudrons les fournir, il y aura des souffrants et des parasites, des repus et des meurt-la-faim.
De la volonté et de l'énergie ! Revendiquons ce qui nous a été soustrait, et qui, de par la loi des besoins est indispensable à tous les êtres ; la terre. Levons-nous pour la justice et disons à ceux qui nous gouvernent et détiennent les richesses sociales : nous ne voulons plus de maîtres qui nous forcent à vivre en vagabonds, en mendiants et en forçats, nous n'en voulons plus car ils nous laissent en partage la misère et l'ironique perspective de mourir à l a peine ou de faim, de se faire tuer pour défendre leurs privilèges, pour que leur race s'éteigne à jamais : guerre à eux et à leur privilèges, jusqu'à l'avènement de la radieuse anarchie

EXCITATION AU CHAUVINISME
Dimanche dernier, les bourgeois dijonnais ont joué pour la vingtième fois au moins la parade chauviniste du 30 octobre.
Comme toute parade elle était accompagnée de grosse caisse et de coups de tam-tam ; les chiffons patriotiques flottaient au vent et les fanfares des sociétés de gymnastique jetaient leurs notes bruyantes.
Nous avons autant que n'importe qui le culte des morts, nous n'oublions pas les victimes des luttes sociales et tous les dévouements pour nous sont respectables.
Loin de nous l'idée d'insulter à la mémoire des braves qui sont tombés sous les balles allemandes s'ils se sont trompés d'idéal, si leur mort ne sert qu'à glorifier l'infâme patrie, cette marâtre abominable qui a déjà tant répandu de sang, ils n'en sont pas moins des victimes, dignes d'une meilleure cause.
Nous ne pouvons donc que protester contre des manifestations qui ont pour but la réclame patriotique à laquelle pour d'excellentes raisons nous sommes opposés.
Cette réclame, d'ailleurs, n'est pas seulement patriotique, elle est aussi indirectement commerciale.
Les bourgeois qui poussent à ces sortes d'exhibitions, comprennent bien leurs intérêts ; pour plus amples renseignements demandez plutôt à l'un d'eux, tristement célèbre à Dijon, qui fit fortune en 1870, en vendant à l'armée des souliers dont la semelle était en carton.
Un autre vend des bidons, un troisième des képis, des musettes, etc. ; il y a encore les fournisseurs de livrées,ceux de vivres, des armes et des munitions de toutes sortes (et les histoires de faux poinçons ne sont pas rares.)
Enfin, ils sont une armée ces négociants qui s'engraissent en fournissant la nourriture à des soldats qui ne mangent jamais à leur faim.
Toute diminution des effectifs, tout commencement de désarmement porterait atteinte à leur fortune ; aussi c'est avec un soin jaloux qu'ils entretiennent l'esprit chauvin ; ils soufflent sur le feu de la discorde de tous leurs poumons et poussent à la lutte fratricide entre les peuples, pour la plus grande gloire de quelques despotes et le profit de tous les souteneurs du régime capitaliste.
A l'appui de nos théories, que l'on repousse de parti pris, nous donnerons dans le prochain numéro les appréciations de quelques philosophes sur l'idée de la patrie.

BOURGEOIS PHILANTHROPES
Au commencement de 1891, le Progrès de la Côte-d'Orouvrit une souscription en faveur d'une pauvre famille, laquelle a produit une certaine somme. Réclamée en trois fois différentes par les intéressés, ces Messieurs duProgrèssont restés sourds.
Fiez-vous donc aux bourgeois philanthropes.


 
 




FAITS CORRECTIONNELS






Dijon Ñ Le 27 octobre dernier, un pauvre diable, passant en correctionnelle pour vagabondage, se voit infliger quinze jours de prison, proteste contre sa condamnation, déclarant à ses juges qu'il préférerait en avoir pour quatre mois, vu l'approche de l'hiver.
Faut-il que la Société soit ingrate pour qu'il se trouve des êtres humains qui consentent à donner leur liberté en échange de la boule de son et de la puante paillasse de la prison.
A cette même audience, deux individus en goguette ont été condamnés chacun à un mois de prison, pour avoir soit-disant volé du charbon, quand en réalité, d'après leurs déclarations sans preuve du contraire, ils l'ont ramassé dans la rue.
Mais les gendarmes furieux de n'avoir pu mettre la main sur des contrebandiers d'allumettes qu'ils pistaient, se vengèrent en faisant condamner les deux pauvres bougres.
 
SILHOUETTES TROYENNES
 

Lorsqu'on veut sonder le trou noir des consciences et des responsabilités humaines, on porte son attention sur les impressions originelles de l'homme soumis à l'examen. Ñ E. H.

LE CITOYEN PEDRON
A tout seigneur, tout honneur !
Un long squelette ; le poil capillaire de l'occiput se raréfiant ; le teint billeux, le front large, sillonné de rides légères ; les yeux jaunes, tachetés de fébriles fauves, réfléchissent une tristesse sauvage, très expansive par instant ; une longue barbe noire tombant en stalactites le long des joues amaigries ; les oreilles détachées, piquées de poils follets.
L'accoutrement du corps complète cette physionomie originale et lui donne l'air d'une fantaisie bachique d'Hoffmann.
Un politicailleur tonitruant et gesticulant. Caractère entaché surtout d'une hypertrophie du MOI ; c'est un débrouillard sans scrupule, possédant une mesquine cervelle pleine de finesse et de ressources ; il pilote les timides, les faibles et les naïfs au milieu des écueils dont est semé le chemin de sa fortune politique.
Horloger pour la frime, sa principale profession est socialiste.Pas une réunion où l'on aperçoive sa stupide margoulette de demi-parasite. Sa ponte littéraire qui émaille les colonnes du Socialiste Troyenne diffère pas beaucoup des bons devoirs d'un bon «primairien» habile ; ses rimes mirlitonnesques sont tournées comme un écolier qui travaille sans avoir le cÏur à ce qu'il fait et qui ne songe qu'à épater par son habileté ; ses discours sont un hors-d'oeuvre fastidieux, un non-sens qui désarme les auditeurs naïfs par sa sincérité superficielle.
En somme, intelligence des plus souple et qui n'est pas précisément compatible avec l'honnêteté.
C'est un pléthorique d'ambition, un vaniteux sans raison, un bavard inconséquent : un politicien de caboulot !
Nous n'aurions voulu exiger de lui ni intelligence, ni silence, mais seulement qu'il ne ressemble point à cette bonne femme qui mettait des cierges sur Saint Michel et sur le Diable afin de se faire des amis partout.
Le citoyen Pédron prend rang dans la hiérarchie marxiste après l'éminent Bazile, dit Jules Guesde, l'autoritaire hirsute. Ces majestueux bélîtres ressemblent aux forçats des anciens bagnes accouplés à la même chaîne et traînant le même boulet. Ce boulet s'appelle : Élections !
Aux prochaines, à nous les pommes cuites ! ! !
Bobino
MANIFESTES ANARCHISTES
Le lundi 30 octobre dernier, les agents de police de Dijon, munis de leur sabre et d'une éponge, se mirent à arracher les quelques centaines de placards anarchistes qui ont été apposés sur les murs pendant la nuit du 29 au 30.
Pourquoi faire enlever ces manifestes qui font appel à la réconciliation des peuples, plutôt que de s'efforcer d'entretenir le chauvinisme par des fêtes patriotiques qui se renouvellent chaque année au 30 octobre, dans le but d'entretenir la haine des peuples entre eux.

LETTRE DE CACHET
Le camarade Legrand, ex-candidat abstentionniste, à Châtillon, arrêté sur la dénonciation d'une femme Gelin, que les promesses du maire de Dijon a encouragée, se voit depuis trois semaines séparé de sa famille sans qu'aucun fait sérieux ne motive son emprisonnement.
Et l'on dit que les lettres de cachet sont supprimées.

LE TEMPS DE L'INQUISITION
Les camarades Massoubre, Catineau, Nicolas et Maudui, en prévention à la prison de Bar-sur-Seine, ont été pendant quatre mois renfermés dans des cellules grillées, sans jamais en sortir. Les gardes-chiourmes ne pénétraient vers eux que le revolver au poing, leur lançant à la face toutes sortes de mortifications.
Ils sont renvoyés aux assises de février, cela fera neuf mois de prévention.
Pendant ce temps, les panamistes roulent carrosse.


Besançon.Ñ Décidément, les argousins ne se gênent plus, le camarade Bardot a été saisi au collet par les gens de l'ordre, traîné au poste, où il a été gardé arbitrairement 24 heures, pour le crime d'avoir criéLe Père Peinardsur la voie publique, seule ressource qui lui reste de vendre les journaux, ayant perdu son travail pour avoir fait de l'agitation abstentionniste aux élections législatives dernières.Voici une preuve que, sans l'égalité économique, la liberté politique n'est qu'un mensonge.


Vers LA MISTOUFE n°2



Paraissant tous les Dimanches
    À DIJON

- Extraits du n°2 -
12 novembre 1893
PATRIE !
S'il nous fallait attaquer les uns après les autres, les innombrables préjugés dont on a farci nos cerveaux et saturé notre intelligence dès l'âge le plus tendre, non-seulement le cadre de ce journal serait insuffisant, mais encore des volumes contiendraient à peine la matière que comporte un pareil sujet. force nous est donc de nous rabattre sur les préjugés qui nous semblent les plus enracinés dans l'esprit des masses, sur ceux qui maintiennent le plus les travailleurs dans une situation misérable, inférieure, et qui sont pour ainsi dire, le nÏud gordien de l'émancipation sociale des prolétaires des Deux-Mondes.
Pour cela faire, nous commencerons notre Ïuvre en attaquant le préjugé capital, celui qui, depuis des siècles, a fait répandre le plus de larmes, ériger le brigandage, le vol, le meurtre en principe, en institution.
Ce préjugé sur lequel, seul, nous voulons nous arrêter aujourd'hui ; qui a divisé les hommes, parqueté les peuples, c'est le préjugé militaire, le chauvinisme.
Ce préjugé qui nous a fait jusqu'à ce jour, reconnaître comme chefs couverts de gloire et d'honneur, ceux qui avaient assassinés ou fait assassiner le plus d'hommes, jeter le plus de deuils, dévaster le plus de peuples.
Par quel renversement de la raison humaine cet état de choses a-t-il pu exister sur toute la terre depuis tant de siècles ?
Quels moyens, quels talismans des bandits ont-ils pu employer ? De quels mots se sont-ils servis ?
D'un seul mot : PATRIE !
Par ce mot, les peuples inconscients ont été domptés, enchaînés.
C'est à ce mot sinistre et fatal que des flots de sang ont été versés, sans compter ceux qui se verseront encore tant que subsistera ce chauvinisme idiot et féroce.
Patrie : mot stupide.
Patriotisme : mot criminel.
Patrie : Droit de propriété des bandits rentés, galonnés, et entretenus par la bêtise des masses laborieuses.
Patriotisme : Haine officielle imposée entre peuples frères, mais enchaînés.
société bourgeoise infâme ; ah ! comme il est vrai que l'immensité de ton monstrueux édifice a bien pour base l'ignominie, et pour principe, la solidarité des crimes.
Patriotisme : Haïssons-nous les uns les autres.
Patrie : Divisons pour régner.
Inconscients que nous sommes, le prétendu patriotisme de nos maîtres ne devrait-il pas nous servir d'exemples et nous dessiller les yeux !
Les capitaux qu'ils ont volés aux producteurs Ñ seuls auteurs de la richesse publique Ñ ont-ils une patrie ?
Leurs bagnes industriels, tous grands ouverts aux ouvriers de n'importe quelle nation, pourvu qu'ils s'offrent à meilleur marché que les ouvriers français, ont-ils une patrie ?
Ce préjugé que le peuple a conservé religieusement jusqu'à ce jour et qui nous faisait frissonner d'une certaine fièvre lorsque nous voyons les mascarades franco-russes ; cette fièvre belliqueuse et qui tient de l'animalité féroce qui s'empare de nous lorsqu'on nous parle de l'Allemagne, ce préjugé monstrueux a été créé et entretenu par ceux qui, par notre faiblesse, se sont érigés nos maîtres, afin d'opérer, de temps à autre quelques saignées nécessaires à leur prérogatives, parmi les travailleurs en grève, toujours plus nombreux et plus affamés.
A l'influence religieuse qui disparaît, ne faut-il pas à la bourgeoisie, une influence qui la remplace et lui assure les moyens de «gouverner» !
De la religion nouvelle du patriotisme. L'office est différent, mais le but est le même : abêtir l'homme pour l'exploiter plus facilement.
A quoi servent, en effet, les armées, ces écoles de l'abrutissement et de la servilité ? A qui servent-elles, si ce n'est qu'à cimenter l'édifice bourgeois en permettant aux dirigeants de retaper leur prestige par les guerres étrangères,et perpétuer l'exploitation des masses par la répression des mouvements populaires ayant pour objet de réclamer le droit de de vivre en travaillant.
Voilà où nous ont conduit nos préjugés et notre routine du laisser-faire parce que ça s'est toujours fait.
Le peuple comprendra-t-il bientôt que pour s'appartenir, il faut qu'il fasse une vie nouvelle, qu'il rompe avec le vieux monde qui n'attend qu'une poussée pour s'écrouler, qu'il fonde enfin, une société nouvelle où le passé ne sera plus qu'un cauchemar.
Allons, peuple travailleur, jette un coup d'Ïil sur le passé, envisage le présent qui ne vaut pas mieux, et redresse-toi enfin justicier implacable, garde-toi contre les crapules galonnées, les loups-cerviers de la finance, les serpents de la superstition, les hyènes du pouvoir, les corrompus de la magistrature, les crapauds de la presse bourgeoise patriotarde, les chenilles de la police et les enragés de l'autorité sous toutes ses formes.
Si l'on cherche à nous diviser et susciter parmi nous la guerre, tendons au contraire une main fraternelle à tous les opprimés du globe terrestre qui est notre commune-patrie.
Si l'on commande de nous égorger les uns les autres pour quelque motif que ce soit. Eh bien ! retournons-nous unis contre nos dirigeants, enfermons-les dans le cercle de nos colères, et pour répondre à leurs excitations perfides et criminelles, exploités des deux hémisphères, oublions les premiers coups et les dernières blessures, et dans une ripaille de titans, mangeons ensemble nos tyrans, nos exploiteurs et nos maîtres !


APPEL AUX EMPLOYÉS
S'Il est une chose écÏurante entre toutes à constater, c'est bien l'avachissement dans lequel sont tombés les employés de toutes sortes, qu'ils appartiennent aux administrations, au commerce, à la finance ou à l'industrie.
Ce sont les individus les plus domestiqués de la classe pauvre, d'ailleurs, comme les domestiques, leur plaisir est de singer leurs maîtres ; il en sont arrivés à ce degré d'affaissement, qu'ils ne sentent plus le collier de servitude et des réprimandes qui feraient bondir d'indignation un ouvrier, les laissent calmes et soumis.
L'habitude, l'autorité et l'instruction bourgeoise, les ont bien transformés ; ils ont subi une sélection à rebours, qui en a fait des châtrés du libre arbitre et les mènera à l'idiotie, si la Révolutionn'y met ordre.
Mais, me diront les compagnons, ce n'est pas avec du vinaigre qu'on attrape les mouches, et cette diatribe ne peut qu'éloigner de nous les indécis.
A cela je répondrai que la Révolution n'a pas besoin de soldats effémines, lesquels sont même un embarras dans la luette ; ce n'est pas non plus en flattant les esclaves qu'on en fait des hommes et d'ailleurs ceux qui ont du sang dans les veines, un peu de cÏur et les idées droites, savent bien qu'il y a toujours des exceptions à la règle ; ils chercheront et viendront à la Grande Idée quand même, écÏurés de se trouver en pareille compagnie.
Quand je songe au discours et à la mine piteuse du candidat Gaffarel, à côté du succès obtenu par l'orateur Brunet, lors de la dernière conférence à la salle Foveau, je vois encore mieux l'ignorance crasse de la plupart de ces employés, qui croient, comme le disent les canardsbourgeois, que l'Anarchie n'est qu'un prétexte pour piller et assassiner.
Faut-il leur répéter pour la millionième fois peut-être, que l'Anarchie est discutée depuis plus de cent ans ; que le communisme a été noyé dans le sang pendant la grande révolution ; que les principes anarchistes sont soutenus victorieusement dans des centaines d'ouvrages, par des savants indiscutés de toutes les nations.
Pour n'en citer que quelques-uns : l'illustre géographe Elisée Reclus, le savant naturaliste Kropotkine, les écrivains de talent Octave Mirbeau, J. Grave, Xavier Merline, A. Hamon, Zo-D'axa, charles Mulato, William Morris, H. Fèvre, G. Darien, Bernard Lazare, André Veidaux, Ludovic Malquin, Paul Reclus, etc..., l'orateur Sébastien Faure, que nous avons entendu à Dijon, et que nous écouterons encore prochainement peut-être, avec grand plaisir...
J'en passe et des meilleurs, car ils ne sont pas tous connus.
Faut-il donc leur apprendre qu'une quantité de journaux répandent les idées : la Révolte, le Père Peinard, la Revue anarchiste, la Société Nouvelle, l'Art Social, l'Insurgé,etc...
Qu'une multitude de brochures, qui sont chacune une étude sérieuse, ont été éditées à des prix abordables à tous.
Depuis quelques années, les idées communistes-anarchistes ont fait des progrès immenses ; elles ont pénétré partout, dans les campagnes aussi bien que dans les villes et dans tous les milieux. (On me citait hier un cultivateur qui vend ses terres pour faire de la propagande autour de lui.)
Eh bien, malgré cela, le milieu bureaucrate, que l'on croit à tort plus développé comme intelligence, est réfractaire par ignorance et par routine aux idées nouvelles.
Cependant, quoi qu'en pensent les ouvriers, leur sort n'est pas enviable ; pour les douze ou quinze cents francs qu'on leur jette à la figure, comme un os à ronger, quel service humiliant on leur demande, à quelle bassesse et quelle domesticité on les contraint.
Aussi, plusieurs d'entre eux sont déjà parmi nous ; certains, ont même payé de leur liberté leur dévouement à la cause et sont encore sous les verrous bourgeois.
Camarades ! Alors qu'une vie nouvelle se prépare, sublime de liberté, dégalité et de vraie fraternité, vous ne resterez pas indifférents à la lutte formidable engagée par quelques héros contre le colosse bourgeois ; vous vous souviendrez que la blouse maculée de charbon, de farine, de plâtre ou d'huile est la sÏur de vos vestons trop courts et percés aux coudes.
Un effort, un peu de désintéressement et de hardiesse et vous serez vite convaincus que l'Anarchie est l'avenir de l'Humanité (ainsi que l'a dit Blanqui).

BOURGEOIS PHILANTHROPES
Sous ce titre, dans son premier numéro, la Mistoufeapprenait à ses lecteurs qu'une souscription, faite en 1891, par le Progrès de la Côte-d'Or,en faveur d'une famille pauvre, n'avait jamais été versée entre les mains des intéressés.
Dans son numéro du lundi 6 novembre, le Progrès de la Côte-d'Ortraite les Anarchistes de calomniateurs, disant qu'ils ont entre les mains le reçu de l'argent versé.
A la lecture de cette note, deux administrateurs de la Mistoufese sont rendus aux bureaux duProgrès,accompagnés du père de famille pour qui la souscription avait été faite, pour voir quelle signature portait le reçu.
Suivant notre désir, ces Messieurs ont mis devant nos yeux, à notre grande stupéfaction, la signature de M.Alfred Vacher, qui, agissant au nom du propriétaire de la maison où habitait cette pauvre famille, emportant les sept francs qui devaient légèrement soulager ceux qui mouraient de faim.
Que pensez-vous, amis lecteurs, de cette distribution absurde ; n'est-ce pas plutôt le Progrèsqui, ayant appris la misère noire du sieur Vachez, a saisi au bond l'occasion de donner un morceau de pain à ce malheureux recors qui tombait d'inanition, n'en doutez pas, car ce n'est pas le propriétaire qui a touché, mais l'huissier qui s'est payé ses honoraires.
Que le Progrès maintenant ne vienne pas nous dire qu'il a crut bien faire, en remettant la somme à l'huissier pour éviter l'expulsion du locataire ; celui-ci a fort bien été mis dehors quelques jours après.
Fiez-vous donc aux bourgeois philanthropes !

UN FIEFFÉ EXPLOITEUR
Dans la rue Louis-Blanc, à Dijon, il existe une fabrique de chaussons, dont le patron possède à la place du cÏur une pièce de cent sous.
Cet individu, sans vergogne, ne craint pas de faire faire le travail d'un homme auquel il donnait trois francs par jour, à un enfant qu'il paie seulement un franc.
Par des vols continuels de ce genre, pratiqués sur tout le personnel de sa maison, composée de filles, femmes, garçons et hommes, il arrivera, en peu de temps, à ramasser une fortune ; tandis que ceux qui l'auront enrichi ne pouvant vivre de leur travail seront obligés, les unes de se livrer à la prostitution, les autres de prendre où il y a pour nourrir leur famille.
Des farceurs nous disent que la fortune est le fruit du travail, ils devraient ajouter : des Travailleurs


 
SILHOUETTES TROYENNES
 

Lorsqu'on veut sonder le trou noir des consciences et des responsabilités humaines, on porte son attention sur les impressions originelles de l'homme soumis à l'examen. Ñ E. H.

LE CITOYEN LELOUP
Face pâle ; visage triangulaire aux pommettes osseuses, pareilles à des coquilles de noix sculptées en têtes d'hommes ; les yeux renfoncés à l'iris couleur bile ; les sourcils sont froncés ; la barbe noire est taillée en bouc ; dents longues et narines frétillantes dénotant l'appétit, la convoitise et la méchanceté sournoise, c'est lui Leloup.
En semaine, pas de flaflas, un simple gilet en toile noire ; le dimanche et principalement les jours de réunions publiques, un complet ne permettant pas de le confondre avec le vulgaire ; un ambitieux de deuxième ordre inconsciemment conscient de son inconséquence, vivant dans un pis-aller incertain.
Pour satisfaire aux désirs de son arrogante autocratie : tous les moyens lui sont bons. Mais les moyens jésuitiques, ceux détournés, ceux qui ne comportent pas de châtiments, sont l'objet de sa sélection.
A fait partie du Comité central du Parti ouvrier où il jouait le pontife, l'archange, le dispensateur et le tartufe... suivant le cas, ce qui ne faisait pas toujours l'affaire du grand lama Pédron, qui proposa et obtint son expulsion du Parti ouvrier.
Leloup s'est vengé en posant dernièrement sa candidature au conseil des prud'hommes où il fut élu contre le candidat estampillé par le Parti ouvrier.
Dans les réunions publiques, il s'est donné pour rôle l'emploi des embêteurs. Fouinassant, ergotant, tracassant, calomniant selon ses petites Ñ oh ! très petites Ñ facultés.
Leloup est un despote en herbe, un despote-avorton. Dans le milieu ouvrier où sa souplesse d'échine a su germer et prendre vie, il est la pluie et le beau temps.
Insuffisant, tranchant, sans franchise, cet apprenti bonze, à l'esprit obtus, s'imagine être un lion.
Puisqu'il semble tenir à ne pas faire mentir son nom, et à être classé parmi les carnassiers, qu'il prenne un échelon : un lion ! un loup ! allons donc !!! unepunaise,passe encore.
O anarchos, laissez à l'aise
Mordre cet animal rampant,
En croyant frapper un serpent,
N'écrasez pas une punaise.
Charité bourgeoise
Le 1er novembre, à midi 25, tris bourgeois, au ventre rebondissant, sortaient de prendre leur apéritif au café de la concorde et se dirigeaient vers l'hôtel de la Cloche.
Devant cet hôtel, trois enfants de huit à dix ans, les vêtements en lambeaux, imploraient les passants. L'un d'eux, plus hardi, courut au-devant de nos bourgeois tendant la main en disant : un petit sou, s'il vous plaît.
«Veux-tu me foutre le camp», répondit celui auquel s'adressait ces paroles ; mais le gamin, habitué aux refus, persista dans sa demande jusqu'à l'escalier de l'hôtel.
Là, il fut rejoint par ses camarades qui à leur tour tendirent la main. Celui qui avait repoussé le premier enfant, se voyant entouré par les trois, leva sa canne pour les en frapper ; mais, devant les regards de deux colleurs d'affiches de la Mistoufequi passaient, il la baissa, ouvrir son porte-monnaie et jeta au loin un sou. Ce changement d'attitude était seulement motivé par notre présence ; de plus, ces trois repus, en lâchant ce sou, le faisaient pour se débarrasser et s'amuser de la lutte entre les trois malheureux gamins.
Songez, bourgeois ventrus, que si vous n'aviez pas volé aux parents de ces enfants l'argent qui vous permet de dîner au plus grand hôtel de Dijon, eux n'auraient pas besoin de tendre la main un jour de fête.


Vers LA MISTOUFE n°3



Paraissant tous les Dimanches
    À DIJON

- Extraits du n°3 -
19 novembre 1893
PATRONAT & SALARIAT
S'il reste encore, parmi nos amis, quelques-uns qui croient à la possibilité d'une entente amiable entre le Patronat et le Salariat, et qui escomptent sur le groupement syndical pour concilier le litige dont nous souffrons tous, nous croyons de notre devoir de leur dessiller les yeux.
L'homme est avant tout un être profondément égoïste, ayant pour but son bonheur propre, particulier, et qui ne peut admettre qu'en seconde ligne le bonheur des autres, le milieu social dans lequel l'homme évolue de nos jours le poussant à être d'autant féroce.
L'altruisme qui le fait agir en certains cas n'est qu'une transformation de cet égoïsme, amené par le coudoiement social, et qui permet que tel sentiment exprimé, à première vue désintéressé, n'est que l'expression d'un sentiment égoïste, plus tangible que visible.
Ceci admis, comment vouloir concilier l'intérêt patronal avec l'intérêt ouvrier ? Ces intérêts antinomiques.
chaque fois qu'un exploiteur semblera concéder aux exigences d'un exploité, il ne pourra y avoir, au fond, qu'une exigence forcée au sacrifice de son intérêt propre, particulier, où un intérêt caché le poussait à ce semblant de sacrifice. Et la nature humaine le poussera obligatoirement à reposséder, sous une forme, la dépossession volontaire ou obligée à laquelle il semble acquiescer, ce qui revient à dire plus simplement que «ce qu'on donne d'une main on le reprend des deux».
si tout le monde voulait accepter ce raisonnement, aussi simple qu'expérimentalement établi, on aurait vite fait de reconnaître qu'une société basée sur l'antagonisme des classes, et par conséquent des intérêts, ne peut être que préjudiciable à la classe dirigée, la classe dirigeante possédant pour elle tout ce qui constitue la force actuelle : lois, pouvoirs, et leurs représentations : magistrature, armée, police, etc.
Et partant de ce raisonnement, personne ne songerait plus à émousser les forces prolétariennes dans une lutte inégale contre le fait acquis et légalement établi. Bien plutôt on penserait à développer intellectuellement les individus, à leur démontrer les tares sociales, à combattre les préjugés qui leur servent d'assise, et, en les démolissant, à donner pleine et entière liberté à l'individualité, dans ce qu'elle a de complet et de virile.
Malheureusement, il n'en est pas ainsi :
Le prolétaire, abruti par une vie de labeur incessante, énervante, absorbante, ne peut faire agir ses lobes cérébraux qu'un temps déterminé. Il donne toute sa capacité cérébrale au temps exigé par les nécessités du travail pour vivre et sort de là vanné physiquement, ce qui atrophie la capacité intellectuelle, et incapable d'autre chose que ramasser les lieux communs ordinaires ou de parler «métier».
Les quelques-uns, qu'un tempérament plus révolutionnaire ou une situation moins absorbante ont fait songer à leur position, triste d'avenir comme de présent, pétris qu'ils sont de vieilles antiennes et de la routine, ronronnent et tempêtent en énergumènes contre le petit côté de la question, accusant tel ou tel homme, tel ou tel système d'être la cause de tout le mal. Au lieu d'attaquer la question au fond, de la traiter philosophiquement et impartialement, ils se laissent entraîner à chatouiller leurs petites préférences, à tonner contre leurs antipathies.
S'ils voulaient délaisser et rejeter loin d'eux la méthode subjective qui les fait agir ainsi, ils verraient vite que tous ceux de leur classe, qu'ils accusent de leurs maux, sont bien plus à plaindre qu'à blâmer et que, comme eux, ils sont les victimes de l'antagonisme existant entre Patronat et Salariat.
Puisqu'on est obligé d'admettre l'intérêt particulier primant chacun des actes humains, on doit admettre que la situation économique poussant de plus en plus les intéressés à sacrifier les autres à leur profit, le fossé qui sépare le travailleur de l'exploiteur, bien loin de se combler ne peut que s'élargir.
Poussé par la concurrence, l'homme exploiteur ne veut subir aucune des malversations du marché. Il doit donc en faire retomber les exigences sur ceux qu'il emploie, rognant de plus en plus leur part pour sauvegarder autant que possible la sienne propre.
Quand on parle donc d'entente et de bons rapports entre exploiteurs et exploités, on se demande qui l'on veut tromper ici.
Il n'y a pas d'accord possible entre le producteur et l'exploiteur, leurs intérêts contraires les lancent fatalement dans une guerre obligée.
Ceci est tellement évident, tellement exact et les patrons bonnetiers de Troyes Ñ pour ne parer que de ceux-là Ñ l'ont si bien compris que pour mieux tenir sous leur férule leurs «bons» ouvriers, ils ont établi parmi ceux-ci des catégories chargées d'exploiter en seconde main leurs collègues : c'est ainsi que dans une fabrique de bonneterie ayant quelque importance, un ouvrier en odeur de sainteté a sous sa direction un, deux et jusqu'à trois «commis» ou «cafards» qu'il fait suer au travail et dont il palpe la moitié du salaire gagné. L'on peut dire que c'est là le dernier mot de l'exploitation.
«L'ennemi, c'est le maître!» de quelque nom, de quelque forme on l'affuble. Et pour le moment, travailleurs, l'ennemi c'est le Patronat, dont les intérêts humains, fondamentalement opposés aux vôtres, ne pourront jamais s'allier aux vôtres. Laissez de côté les pauvres hères de votre classe, qui, moins bien partagés que d'autres, en subissent encore plus durement le joug émasculant ; déclarez nettement et carrément, dans vos actions, dans vos paroles, dans vos idées, la guerre aux tyrans.
Dépouillez-vous des préjugés qui vous entravent, ne croyez plus aux hommes, même aux nouveaux, ne profitez pas de votre force pour accabler la faiblesse, mais bien plutôt, prenant conscience de votre valeur propre, cherchez à déterminer chez les autres la conscience de leurs qualités ; devenez un individu, faites des individus, ce sont eux qui forment les sociétés, et les sociétés seront d'autant mieux constituées que les individualités qui les composent seront plus conscientes et plus développées.

LA DYNAMITE À BARCELONE
A Barcelone, des faits graves viennent de se produire, une quantité de personnes appartenant à la classe bourgeoise, viennent d'être atteintes par des explosions de bombes, conséquence fatale des excès de la bourgeoisie espagnole.
Et quoi ! les dignes représentants de cette classe égoïste et féroce, se figurent que les tortures infligées aux Anarchistes exécutés à Xérès, que les camarades qui meurent dans les prisons espagnoles, attendant le bon plaisir des magistrats, que la misère qui va toujours grandissante, occasionnée par la rapacité d'une quantité d'individus, resteront sans effet.
Tous ces actes inouïs amènent forcément des représailles.
Depuis longtemps, nous avons averti les bourgeois de ce qui arrive.
Le juge d'instruction Tondut peut dire qu'en février 1887, un camarade d'ici lui a dit : Si la bourgeoisie continue ses excès de férocité sur les Anarchistes, un jour viendra où les pavés des rues danseront et les maisons sauteront.
Un journal qui s'intitule républicain, dont le nom est Le Petit Parisien,a la stupidité de proposer la relégation de tous les Anarchistes connus. Il faut croire que la peur talonne rudement les pauvres idiots qui y écrivent.
Croyez-vous, Messieurs les bourgeois, et prenez-en votre parti ! rien n'arrêtera l'idée anarchiste de s'accentuer de jour en jour. Ce n'est ni l'état de siège, ni les arrestations en masses, ni la suppression de la liberté d'écrire, qui empêchera de continuer  notre propagande, car les hommes qui arrivent au point de sacrifier leur vie pour celle de l'humanité, savent que la disparition de la classe bourgeoise amènera forcément le règne de la justice et de la liberté, le bonheur de tous les êtres humains.

LE PARIA
.... Le voyez-vous, ce misérable, ce loqueteux, ce vagabond, ce mendiant, ce traîne-misère, ce traîne-fange, ce squelette humain, ce crève-la-faim, ce va-nu-pieds, ce paria, ce hors-la-loi, le monde et la société ?
Où va-t-il ? Qui est-il ? D'où vient-il ? Et que veut-il ?
Où il va ? Le sait-il seulement..... Il va là où il sait trouver un remède à ses maux, à calmer sa faim et sa soif, jamais assouvies..... Il va là où il pourra se reposer !..... Qui est-il ? sinon, un paria !..... Un être à qui l'homme généreux Ñ le bourgeois ! Ñ donne l'aumône !..... Il a été, peut-être, riche, aisé, où il avait de l'à-peu-près, sinon le nécessaire !.....
..... Maintenant, honteux de lui-même, et que la marâtre société Ñ dans laquelle nous vivons Ñ l'a rejeté hors de son sein, incapable Ñ par les mille circonstances de la vie et la force des choses Ñ de sortir de l'ornière où il s'est enlisé!.....
Il végète, si ce n'est vivre... D'où vient-il ? Malin, serait celui qui pourrait le dire ! Il sort, peut-être bien, de la classe dite «supérieure» Ñ à cause de son infériorité ! Ñ où plus probablement encore, de la classe des éternels parias, les ouvriers !.....
Que veut-il ? Du bien-être, sans doute, le Droit à la vie ; manger à sa faim, boire à sa soif, et le reste...............................................................
......................................................................
Le paria, avachi et indifférent d'hier, a fait place au révolté d'aujourd'hui !..... Las de souffrir et de geindre, assoiffé de justice, il veut, cet homme Ñ cette humanité vivante!..... Ñ sa place au soleil !!!!...... L'Avenir, désormais, est aux Parias !


PENSÉE
La Religion Ñ pour les Inconscients Ñ c'est le bonheur dans le ciel ! L'Anarchisme Ñ pour les conscients Ñ c'est le bonheur Ñ celui-là plus réel et naturel Ñ sur la terre !


MÉLANGES ET DOCUMENTS
Le maître d'école : dis-moi donc d'où la fortune de ton père est venue.
L'enfant : du grand-père.
Le maître d'école : Et à celui-ci ?
L'enfant : Du bisaïeul.
Le maître d'école : Et à ce dernier.
L'enfant : Il l'a prise !
GÏthe
DIJON

 Les Calomnies du Corse
Il y a au Bien Publicune demi-douzaine de jouisseurs qui ont beaucoup plus d'aptitude pour la triste profession de calomniateur que pour celle de journaliste.
Il ne se passe pas de jours, en effet, où X X. et ses élèves ne bavent sur les anarchistes et ne leur mettent sur le dos des actes qui sont la négation même de l'Anarchie.
De plus comme tout bon journaliste bourgeois, le Corse et ses disciples ne dédaignent pas de se faire les complices des mouchards, dont le repaire est situé dans l'aile gauche du Palais-des-Ducs.
Comme on le voit, la bande de la Place Darcy est complète. Elle n'a rien à envier à celle commandée par le capitaine Pleindoux.
Nous n'avons pas jugé à propos de relever les infamies quotidiennes du richissime folliculaire X X., mais l'aplomb de ce personnage et de ses sous-ordres, devenant chaque jour plus impudent, et leurs calomnies plus audacieuses, nous croyons devoir sortir du silence méprisant dans lequel nous nous sommes complu, jusqu'ici et flétrir, les procédés de polémique du millionnaire X X., procédés qui rappellent ceux employés par le chat-fourré Tondut à l'égard des révolutionnaires dijonnais.
Dans un article paru dans le numéro du 12 novembre, le directeur du Bien Publicprétend qu'il y a deux ans, les anarchistes dijonnais avaient projeté de faire «sauter» l'église Notre-Dame, Ñ pourquoi cette église plutôt qu'une autre, ô jobard, Ñ le jour de cette ridicule parade qu'on appelle «la première communion».
C'est là une abominable calomnie.
Elle n'a été lancée que pour salir les hommes de cÏur qui se sont donnés pour mission de faire connaître et aimer l'Anarchie à Dijon. Le Corse ne l'ignore pas, car il sait à quoi s'en tenir sur les anarchistes dijonnais connus. Sa conduite n'en est que plus odieuse.
Nous le demandons à tous les hommes de bon sens, à tous ceux qui n'ont pas de parti-pris contre les compagnons qui répandent les idées libertaires, quel intérêt les anarchistes pouvaient-ils avoir à faire «sauter» l'établissement dirigé par le curé Thomas ? Cet acte, loin de faire avancer la cause anarchiste, ne pouvait que la compromettre irrémédiablement.
Les compagnons dijonnais, qui sont avant tout des hommes de paix et de concorde, de travail et de liberté, qui supportent patiemment les infamies sans nombre dont ils sont victimes, n'ont Ñ qu'on le sache au Bien PublicÑ jamais eu l'intention que quelques mouchards et quelques prostituées de la magistrature leur ont prêtée.
Nous ignorons quelle attitude les compagnons auront à l'avenir. Mais si les iniquités, si les injustices qu'ils subissent depuis trop longtemps déjà, ne cessent pas ; s'ils se décident à faire oeuvre de révoltés, ils sauront où diriger leurs coups.
il y a à Dijon beaucoup d'établissements encore plus mal famés que celui où quelques farceurs débitent aux naïfs et aux idiots des indulgences plus ou moins plénières et exhibent les charmes de la Vierge-Noire.
SILHOUETTES TROYENNES
 

Lorsqu'on veut sonder le trou noir des consciences et des responsabilités humaines, on porte son attention sur les impressions originelles de l'homme soumis à l'examen. Ñ E. H.

LE CITOYEN ROZIER
Au physique: un air de pétrousquin rusé ; les yeux fuyants ; les sourcils épais et broussailleux ; moustache noire ; les cheveux élagués.
Le cou dans les épaules, légèrement bombé ; une tenue de drap ne portant pas l'estampille des grands faiseurs ; une brute mal dégrossie.
Au moral: l'abjection faite homme.
Rozier est la plus parfaite expression du policier-amateur. L'ambition et l'égoïsme tiennent la place du cÏur dans la cavité thoracique du simien. Il caractérise tous les mauvais instincts de la bourgeoisie radicanaille, dont il est un des meilleurs soutiens.
Poivrot au-delà de toute mesure ; devient indécrottable, teigne et d'autant rossard que la soulographie s'accentue.
Manilleur ; soiriste ; boit, jour et se divertit au compte des courtisans pour lesquels il a le plus profond dédain. Il affiche un grand mépris pour tout ce qui touche de près et de loin à l'équité.
Putassier hors ligne, jette de préférence son dévolu sur des malheureuses que la faim ou l'inconscience a jeté entre ses serres et mis à sa merci.
A essayé d'implanter le possibilisme à Troyes, mais n'y a pas réussi.
Bien entendu, ce grossier et fort-en-gueule possibicier, a reçu de temps à autre des raclées méritées. Devient alors aussi plat devant l'énergique, qu'il est rogue et sans pitié devant l'intimidé. Ñ Conseil à mettre en pratique et d'un effet radical.
Rozier fut tour à tour ouvrier bonnetier ; puis employé de bonneterie ; conseiller municipal ouvrier ; mouchard pour le compte du cuisinier politique du Petit Troyen; secrétaire d'une quantité de groupements politiques ouvriers, malades ou crevés de sa contagion.
Il donne aujourd'hui Ñ grâce aux services malpropres qu'il a rendus à l'ancien maire Boullier et au maire actuel Delaunay Ñ libre carrière à son unique affection : un rond-de-cuirisme autoritaire, dont il est atteint chroniquement.
Ce budgétivore est sans pudeur, sans principes, sans cÏur et sans entrailles. C'est un monstre pathologique, la personnification idéale de la dépravation et de l'égoïsme bourgeois.
Une belle crapule, dont la police politique troyenne portera le deuil et couvrira la tombe de couronnes et de fleurs !
Margaritas ante porcos.

 


Vers LA MISTOUFE n°4



Paraissant tous les Dimanches
    À DIJON

- Extraits du n°4 -
26 novembre 1893
LE DROIT CAPITALISTE
A l'époque moderne, où la propriété capitaliste est basée sur l'appropriation exclusive du terrain, et partant, n'a pas besoin de supprimer la personnalité juridique du travailleur, le droit reflète en lui-même le caractère usurpatoire qui en forme le substratum et trahit son émanation du capital. Cela ressort, en effet, de la constante protection accordée aux fortunes des propriétaires, du non moins constant abandon de celles des travailleurs, de la liberté absolue concédée à la propriété, dans ses rapports avec le travail, et qui forme un contraste frappant avec les freins multiples apportés aux rapports entre les propriétaires. A ce sujet, le rapprochement entre le droit du moyen-âge et le droit moderne offre le plus grand intérêt. En effet, au moyen-âge, où le capital est faible et où le travail tire, de la terre libre, une force puissante, le droit aide le capital en réglant le contrat de travail dans un sens hostile à l'ouvrier. A notre époque, au contraire, le capital est fort et l'ouvrier privé d'option, le droit remplit sa mission de gardien de la propriété en s'abstenant de régler le contrat de louage pour l'abandonner à l'arbitre du capital. D'où il suit que, avec le passage de l'économie systématique à l'économie automatique, le contrat de travail descend, d'une réglementation en sens capitaliste, à une condition hors la loi, qui le livre à la merci du capital. Et chacun ne sait-il pas que le code civil est essentiellement inspiré à l'avantage de la classe riche ? En effet, on y voit réglée, avec le soin le plus minutieux, les rapports de la redistribution, c'est-à-dire les rapports entre propriétaires ; mais le rapport de distribution, c'est-à-dire le contrat de louage, est abandonné, à dessein, au bon plaisir de la classe capitaliste, qui peut ainsi exploiter, à son gré, la classe plus faible des travailleurs.
Le silence de la loi sur la quantité du salaire, sur le mode, la forme, le temps du paiement fournit légalement au capitaliste la possibilité de pratiquer ses usures, et lui permet de payer des salaires avec des produits avariés, de la viande pourrie, etc. Le même silence permet au patron de s'ériger en juge vis-à-vis de l'ouvrier, de lui infliger des amendes suivant son caprice, sans contrôle, dans une mesure exorbitante. Les juristes ont classés ces amendes parmi les clauses pénales contractuelles, mais, de fait, ce sont de véritables pénalités et, le plus souvent, des expédients immoraux dans le but de réduire un salaire déjà trop maigre ; d'où il ressort que, dans ces conditions, le capitaliste est tout à la fois juge et partie ! Tous les efforts tentés pour assurer aux ouvriers une indemnité dans le cas d'infortunes dans le travail, viennent se briser contre l'opposition systématique des juristes, qui font, de leurs formules classiques, une arme insidieuse au détriment du travailleur.
Et ce n'est pas tout encore.
Toutes les discussions relatives à la violation du contrat de travail trahissent, de la manière la plus évidente, le caractère capitaliste du droit et sa malveillance envers l'ouvrier. En effet, durant les intéressantes controverses qui eurent lieu sur cette question en Allemagne, Lasker avait affirmé que, le contrat étant un fait de droit civil, la violation du contrat de travail ne doit pas être sujette à une sanction pénale. Mais les sycophantes de la propriété n'eurent pas honte de soutenir la thèse opposée. ils dirent que la violation du contrat, de la part de l'ouvrier doit être l'objet d'une sanction pénale, parce qu'elle compromet la sûreté intérieure de l'État, tandis que la violation du contrat de la part du capitaliste, doit être uniquement passible d'une sanction civile, parce qu'elle ne compromet pas la sûreté sociale et que le capitaliste a toujours de quoi réparer les dommages qu'il a faits !
Cette ultima Thuledu sophisme ne parvient pas, hâtons-nous de dire, à triompher dans la législation allemande, et jusqu'à présent, celle-ci s'est refusée à prendre des mesures explicites contre l'ouvrier qui brise le contrat ; mais, ce que la législation n'a pas voulu faire, la jurisprudence l'a fait. Instrument toujours docile des volontés du capital, elle a su trouver ces mesures, grâce à une sophistique interprétation de la loi. En outre, on a accordé aux capitalistes le droit de retenir jusqu'à un quart du salaire, pour se garantir des éventualités de la violation du contrat de travail ; de sorte que le produit net de ces discussions savantes et de ces chicanes de palais, a été allègrement empoché par les capitalistes, sous forme d'accroissement de profit. toute la législation concernant la séduction et les enfants illégitimes, c'est-à-dire la violation de l'honneur des classes pauvres par les riches, s'est exclusivement inspirée de l'avantage de ceux-ci et tend, par tous les moyens possibles à les exempter des conséquences de leurs actes ; et elle y parvient en défendant les recherches de la paternité et en refusant aux enfants illégitimes tout droit sur l'avoir du père, etc. Et, à ce propos un fait particulièrement digne de remarque et de regret, c'est que ces droits des classes pauvres furent protégés tant qu'on eut un gouvernement absolu, lequel réussissait, au moins en partie, à refréner les exigences de la bourgeoisie, tandis que celles-ci obtiennent une satisfaction complète avec l'institution des régimes libéraux des temps nouveaux.
Ainsi, les dispositions du droit territorial prussien, mis à l'ombre du pouvoir absolu et inspirées par la pitié envers la femme séduite et ses enfants illégitimes, suscitent la réaction des classes riches et de leurs défenseurs gagés, les puristes, et dès que ces classes acquièrent une influence politique, grâce à l'institution des formes représentatives, elles en profitent pour abroger ces prescriptions bienveillantes et les remplacer par la loi de fer et de sang du 20 avril 1854. Ñ Tandis qu'on cherche à défendre les débiteurs les plus aisés, contre les contrats usuraires, on en fait rien pour soustraire les classes pauvres à l'usure la plus inhumaine ; pendant qu'on soumet à une rigoureuse tutelle les biens des mineurs, on ne fait rien pour protéger leurs personnes ; c'est pourquoi les enfants pauvres, qui disposent seulement de leur personne, sont abandonnés sans secours, aux plus déplorables abus et à l'exploitation la plus féroce. Enfin, en établissant le principe que l'ignorance de la loi n'excuse pas, sans pourvoir ensuite en aucune manière, à ce que la loi soit enseignée aux classes pauvres, le code civil, place les classes les plus nombreuses de la société dans une condition plus désavantageuse, qui les rend la proie facile des classes supérieures. Ñ Du reste, relativement aux principes généraux du droit, notre langage pourrait être encore plus accentué car on peut dire que tous les aphorismes juridiques ont été exclusivement rédigés à l'avantage des riches et des plus forts, et au mépris de la justice et de l'équité. On peut même ajouter que le droit tout entier n'est qu'une justification de l'assertion de Saint-Simon de Championnière (un juriste lui-même) et de tous les écrivains impartiaux qui voient, dans les juristes, les ennemis les plus acharnés des classes travailleuses et les plus zélés défenseurs des usurpations féodales et capitalistes.


 
 
 
 
 
FUREURS WILSONNIENNES

Décidément, l'accès d'hydrophobie qui s'est emparé du Petit Bourguignonà la suite des explosions de Barcelone et de Marseille, prend des proportions inquiétantes. Ses amis sont consternés. L'envoi des rédacteurs de cette feuille à l'Institut Pasteur, devient absolument nécessaire.
Il ne se passe pas de jours, en effet, où les écrivassiers qui «travaillent» dans ce journal, ne soient pris de violents accès de rage contre les anarchistes. Ils jettent contre nous feu et flammes, et somment le gouvernement, ainsi que ses valets du pouvoir judiciaire, de prendre les mesures les plus «énergiques», c'est-à-dire les plus odieuses. Wilson, par la voix du Petit Bourguignon,adjure l'Auverpin de sauver la Société, en expédiant le plus promptement à la Guyane, tous les anarchistes connus.
Wilson parle au nom de la morale et de la liberté, ainsi que son valet V.B., l'ancien séminariste, que le bey de Tunis vient de distinguer en le décorant du Nicham.
C'est un comble !
L'ex-marchand de décorations a un aplomb colossal, nous le savons. Cet être sans pudeur et sans honneur, qui a été flétri par tout un peuple, cherche à se refaire une virginité en partant en guerre contre les Anarchistes. Il est aidé dans sa triste besogne par une compagnie de mousquetaires qui a pour chef un individu, qui doit être de moralité douteuse, car un honnête homme ne voudrait à aucun prix servir d'aide-de-camp au tenancier de la maison de tolérance de l'avenue d'Iéna. Ce personnage, qui est rédacteur duPetit Bourguignon,a tellement honte du sale métier qu'il fait, qu'il n'ose même pas signer ses élucubrations ; il se contente d'apposer un J...., à la fin des ordures qu'il dépose dans l'organe du tripoteur de Loches.
Ce J...., qui nous parait posséder toutes les qualités requises pour entrer dans la magistrature, a éjaculé un article, paru le 18 novembre, dans lequel il appelle les foudres du gouvernement contre les anarchistes en général et contre notre ami Sébastien Faure en particulier, qui, à peine sorti de prison, a repris sa place à l'avant-garde de l'armée révolutionnaire.
Il faut lire cet article pour se rendre compte de la frousse qui s'est emparée des fesse-mathieu de la petite rue du château, à la suite des actes de haute justice sociale de Barcelone et de Paris.
J.... bave contre Faure. Quel crime a donc commis notre excellent camarade ?
Il a flétri avec sa grande éloquence les attentats monstrueux commis par la bourgeoisie contre la liberté des peuples et il a approuvé Ñ comme nous l'approuvons nous-même, Ñ l'acte de révolte accompli par le compagnon Léauthier.
Le larbin J...., représente Faure et les anarchistes comme des énergumènes, des fous, dont les théories font courir un grand danger à l'humanité.
Silence, J...., Ñ faites donc connaître votre nom, goujat, qu'on le cloue au pilori, Ñ Faure est un des apôtres de l'Idée nouvelle, de la Cause sublime qui doit transformer le monde et assurer le bonheur à tous les humains.
Il n'a rien de commun avec votre patron, l'ignoble Wilson, le voleur, le bandit, qui va chercher dans les lupanars et les séminaires, Ñ à toi, V.B., Ñ les trabucaires qui lui sont nécessaires pour exécuter ses basses-oeuvres.
Les anarchistes, sachez-le, plumitif masqué, n'agissent que pour assurer le triomphe de la Justice et du Droit.
La lutte qu'ils ont engagée contre la société bourgeoise est terrible, mais elle est juste et légitime.
Les bandits du pouvoir, les chenapans de l'autorité, les filles publiques de la magistrature, peuvent emprisonner les anarchistes ; ils peuvent même les supprimer. Mais à quoi ces nouveaux crimes serviront-ils ?
La société bourgeoise est condamnée ; rien ne pourra la sauver.
Il faut en prendre votre parti, Wilsonniens ; vous périrez avec elle.
Bavez, hurlez, sifflez, Wilsonniens ; vous ne pouvez rien contre l'Idée. Si nous disparaissons, d'autres prendront notre place et continueront notre Ïuvre.
L'Anarchie, ce flambeau de Justice et de Liberté, triomphera bientôt, malgré vos calomnies et vos cris de colère et de haine !
Wilsonniens, vous parlez d'aiguiser le couperet de la guillotine. Eh bien ! faites-le. C'est pour vous qu'il servira.

LES MÎURS ?


 La police des mÏurs? que Victor Hugo dans ses Misérables et tant d'autres esprits généreux ont flétrie de toutes leurs forces ; cette institution ignoble qui révolte tous les bons sentiments, existe toujours.
Trois individus à Dijon sont chargés du dégoûtant et triste métier d'agents des mÏurs.
chaque soir ils sont postés place Darcy, coin du Miroir, guettant leur proie pendant des heures aux croisements des rues, comme d'immondes araignées au milieu de leur toile ; pourchassant de pauvres filles que la mauvaise organisation sociale et la canaillerie des jeunes bourgeois poussent à chercher leur vie dans la prostitution.
Parmi ces trois suppôts de l'immoralité, l'un d'eux, nommé Demange, que la Mistoufea déjà cinglé vertement, continue plus que jamais ses actes de brutalité. Il n'est pas rare de le voir poser des heures entières devant la porte d'une maison, attendant la sortie de celle qui a pu momentanément se soustraire à ses recherches. Et quand il fait une capture, avec qu'elle sauvagerie il la traîne au violon où presque tous les soirs une demi-douzaine couchent sur la planche, malgré le froid.
Puis le mardi suivant, en simple police, il n'est pas rare d'en voir défiler 40 ou 50, qui attrapent 5 francs d'amende(l'argent n'a pas d'odeur pour les bourgeois)et trois jours de prison.
Ne pouvant payer, un beau matin on les arrête et d'un coup, pendant trente et quarante jours, on leur fait expier dans une cellule glaciale, le crime de vouloir vivre.
O tristes individus qui accomplissez une si monstrueuse besogne ; quelle bestialité est donc la vôtre ? est-ce aussi la faim qui vous presse ? pour vous faire les complices de qui enlèvent sous formes de patente et de visite les quelques sous qui permettraient à ces malheureuses de rester un jour tranquille.
Là aussi comme partout la faveur joue un grand rôle. Tandis que des pauvresses sont traquées dans les rues de Dijon et mises en carte, les cocottes de ces messieurs, les vaches des gros bonnets, exercent librement leur métier dans les cafés-concerts ou chez S...., boulevard de la Trémouille, ainsi que dans d'autres établissements, où d'ailleurs les bourgeoises en rut se rencontrent avec des traîneurs de sabre.
Tout Dijon se rappelle cette fameuse partie de huit où ces respectables dames, vêtues seulement de bottes et de casques, dansaient un quadrille échevelé avec quatre-z-officiers, dans le même costume.
Après cela, allez crier à l'impudeur, bourgeois blasés, qui, dans vos orgies, vous faites servir par des femmes nues (Nous pourrions citer de ces banquets intimes auxquels ont assisté des notabilités très haut placées : députés, généraux, ministres, pairs de France, etc...)
Rappelez-vous ce fameux banquet de commerçants et de filles, donné à Paris, que Mme Séverine a si vertement critiqué dans le Journalet dans lequel une femme fut déshabillée de force par ces ivrognes, puis à moitié assommée et enfin traînée devant un tribunal qui la condamna pour outrage à la pudeur.
Nous reviendrons sur ce sujet et nous mettrons à nu l'hypocrisie bourgeoise.
DIJON
 LA BOÎTE DE PANDORE
La nouvelle boîte des pandores qui est aussi celle de Pandore, par son influence, construite dans la rue de Metz, sera bientôt prête à recevoir la collection de brutes disciplinées et inconscientes qui doit y loger.
De l'aspect architectural du bâtiment nous ne dirons rien ; peu nous importe qu'il plaise ou non à ses futurs habitants ; mais, nous nous permettrons d'insérer ici la critique que nous avons recueillie de la bouche même de l'un d'eux, un dimanche matin que nous passions par là.
Nous avons lié conversation, sans le connaître, avec un ouvrier qui travaillait à l'entrée, quand survint le pandore en question, sortant d'une visite à l'intérieur.
il n'avait pas l'air content, le champion de l'autorité, et, l'ouvrier l'ayant interpellé, il ne se gêna pas pour nous donner son appréciation sur la distribution absurde, selon lui, des logements du bâtiment central.
Vraiment, nous dit-il, il faut être fou pour croire qu'une famille de quatre, cinq ou six personnes peut se loger commodément dans deux pièces si exiguës que quand il y a un lit, il faut supprimer la table ; et un trou de cuisine grand comme un tablier (dirait une cuisinière).
Point de ces chambres à deux fins, assez vastes pour que les enfants y soient à l'aise sans crainte de cogner tous les meubles, et auxquelles les campagnards (nombreux là-dedans) sont habitués.
Enfin, c'est de la construction pour domestiques.
Nous préférerions, dit-il encore, rester dans l'ancienne caserne où nous avions nos aises ; où il y a des placards et des petits recoins ; où les logements sont isolés par des murs et non les uns sur les autres, séparés par des cloisons en papier, ce qui est très gênant sous le rapport du bruit et de la discrétion, etc...
Cette réflexion nous étonne de gendarmes fourbus par une discipline ignoble ; eux que le commandant a le droitd'inspecter jusque dans leur lit et à n'importe quelle heure ?
En résumé, c'est bien vrai : on a essayé de faire un bâtiment imposant, (il faut toujours en imposer, disent les bourgeois), sans s'occuper si les futurs habitants y seraient bien ou mal.
D'ailleurs on ne s'occupe pas de l'avis de si petites gens ; leur bonheur est le moindre souci des dirigeants ; c'est de la chair à canon pas plus estimable que de la chair à saucisse, et il faut être aussi fou qu'un anarchiste pour prétendre que ces êtres-là doivent être heureux.
D'ailleurs, hommes dévoués (à une mauvaise cause), consolez-vous en songeant que votre principal dompteur, habite seul(Il ne faut pas qu'il soit mélangé avec la racaille, fi donc !) un joli pavillon aménagé avec luxe.
Cette maison n'a qu'une vingtaine de chambres, de toutes grandeurs, et celle qui lui fait face sera partagée entre ses deux acolytes, lesquels auront donc environ dix chambres. Sans compter les jardins d'agrément, potagers, etc., etc.
Vous voyez qu'on les soigne bien ; ce qui vous manque, ce sont eux qui l'ont. Pourquoi ? ?
Enfin consolez-vous, tout de même, en attendant la Révolution que d'autres moins naïfs, préparent, à leurs dépens, pour vous, comme pour tous les miséreux.


 
Une légère restitution


Si dans l'armée il existe des chefs assassins, il y en a d'autres (ceux là sont rares) qui ont au cÏur l'amour de l'humanité, le fait que nous reproduisons en donnera la preuve.
Samedi 18 novembre, à deux heures du soir, devant la caisse d'épargne à Dijon, un homme de 25 ans environ s'approcha d'un lieutenant d'infanterie qui, après quelques paroles échangées et une poignée de main, se retirèrent, chacun de son côté.
un rédacteur de la Mistoufe qui avait vu le lieutenant ouvrir son porte-monnaie et tendre au civil un papier bleu, voulut en avoir le cÏur net. S'approchant de ce dernier il lui demanda s'il connaissait le lieutenant. Oui ! répondit-il, c'est un lieutenant du 27me de ligne, dans lequel j'ai fait mon service militaire, comme je lui disais dans quelle situation, je me trouvais, il a ouvert son porte-monnaie et m'a tendu un billet de cent francs, mais moi qui n'ai jamais eu en ma possession une pareille somme, croyant à une mystification de sa part, j'ai refusé. Lui comprenant ce qui se passait en moi, reprit le billet, et avec insistance me donna les pièces d'or qu'il avait, soit cinquante francs que voici, et en effet il avait dans sa main deux pièces de vingt francs et une de dix.
Le cÏur rempli de joie, notre homme avisant un petit garçon qui criait la Mistoufe !s'approcha de lui et lui donna pour un numéro 25 centimes qui, à son tour ouvrit les yeux comme des portes cochères de voir que l'on lui payait 5 sous ce qu'il vendait 5 centimes.
continuant son chemin il rejoignit un de ses camarades de misère avec lequel il avait fait le voyage de Lyon à Dijon, et se dirigeant vers un marchand de vieilles chaussures de la rue Berbisey, il lui acheta une paire de souliers pour remplacer les volterre et bois l'eauqu'il avait aux pieds puis s'achetant pour lui un bon pardessus chez un fripier, qu'il enfila de suite dessus sa blouse bleue sous laquelle il grelottait, et comme nos deux compagnons n'avaient pas trouvé de travail à Dijon, il partirent aussitôt pour Paris, après avoir pris un repas au coin de la rue Vannerie et de la place Saint-Michel.
Si la Mistoufereproduit cet acte, ce n'est pas qu'elle veuille glorifier celui qui l'a fait, non ! car si le lieutenant, d'après nos renseignements,est coutumier du fait, cela ne tient qu'à sa bonne nature et à la fortune qu'il possède, résultat du travail de pauvres martyrs que ses parents ont exploités.
Où sont les vrais coquins

Lépine préfet, de police, vient d'interdire la reproduction en gravure des portraits de ceux qui flétrissent notre société, il a oublié de démontrer où étaient les vrais coquins. A notre avis les Panamistes passés et futurs, dont l'égoïsme personnel, réduisant à la misère une quantité de familles, qui les font mourir lentement de froid et de faim, sont plus criminels que ceux qui, au péril de leur vie, vengent les cruautés exercées sur ceux qui n'ont au cour que l'amour de l'humanité
Z à Paris. Ñ Reçu timbre. Merci

Le premier acte d'un Député socialiste

L'autre jour, je passais boulevard Carnot, lorsque j'entendis s'écrier une personne, arrêtée avec d'autres, devant une vitrine : «Tiens, on dirait du veau.»
Je m'approche et je vois en effet une photographie album de votrenouveau maître,électeurs simples (on pourrait vous qualifier autrement).
Et je lisais, imprimé en grasses lettres, en bas du cadre qui contenait les traits du nouvel élu de Dijon :
Pierre VAUX
Député
Il a dû craindre qu'on ne le reconnaisse pas : de là l'inscription.
En jargon bourgeois, le voilà maintenant sur le chemin des honneurs, de la gloire et surtout des chèques. En admettant qu'il était animé des meilleures dispositions (vieux cliché), combien de temps résistera-t-il à la corruption ? Est-il encore indemne aujourd'hui ?
A quand les images d'Épinal ?



UNE APPROCHE DU MOUVEMENT LIBERTAIRE JUIF
D'après un texte de Jean-Marc Izrine
Source 

Il convient de rappeler une page singulière de l'histoire de l'humanité, menacée de tomber peu à peu dans l'oubli : le mouvement anarchiste juif. Voici un rapide aperçu d'un mouvement qui exerça une influence méconnue sur les luttes politiques menées à son époque.
Aussi bien dans le monde occidental que dans les pays du marxisme triomphant, l'historiographie officielle voulut faire sombrer les mouvements libertaires dans l'oubli. A fortiori lorsque ceux-ci étaient juifs, phénomène qui peut même paraître aujourd'hui invraisemblable. Le sionisme a aggravé encore cet oubli, en dotant les Juifs d'une histoire officielle, qui généralement attenue dans la mémoire collective le passé des révolutionnaires juifs, et particulièrement celui des anarchistes. Or, les Juifs furent nombreux parmi les anarchistes. Ils étaient pour l'essentiel ashkénazes, originaires d'Europe Orientale. A dire vrai, l'engagement des Juifs se fit dans le sein du mouvement révolutionnaire général, plutôt que sous une bannière nationale.
A la fin du XIXème siècle et au début du XXème, les anarchistes étaient la principale composante révolutionnaire en Europe occidentale et aux États-Unis, et les anarchistes juifs étaient particulièrement actifs. C'est que les conditions de vie économiques, sociales et culturelles des masses juives poussaient celles-ci vers la révolution. En effet, dans l'Europe Orientale ils étaient pratiquement en voie de clochardisation, alors que dans les pays d'émigration ils se trouvaient dans une situation d'extrême pauvreté.
Pour finir, l'antijudaïsme et l'antisémitisme les cantonnèrent dans les marges de la société, les incitant à un repli identitaire Ñ ou à la révolte.

Les conditions de l'engagement libertaire

Il est à noter que le mouvement anarchiste naquit d'abord en Occident et non dans la «zone de résidence» russe, où pourtant la présence des Juifs était massive Ñ et leur pauvreté extrême. A cela, quelques raisons possibles :
  • La Révolution Française, qui déclara les Juifs de France libres et égaux en droit aux autres citoyens, et les incita à participer activemant à la vie publique ;
  • La Commune de Paris : à cette époque Montmartre et le Marais rassemblaient déjà un prolétariat juif significatif. Des révolutionnaires issus de ce milieu, à l'issue de l'expérience parisienne, lancèrent les premiers clubs ouvriers en Angleterre et en France ; par rebondissement d'autres les imitèrent aux États-Unis et jusqu'en Argentine. Ces clubs ouvriers servirent de support au développement de l'anarchosyndicalisme.
  • La fin du XIXème siècle vit le mouvement libertaire prendre de l'ampleur. Des passerelles se créèrent entre des figures du mouvement libertaire juif et ceux des pays d'accueil, en particulier avec les Allemands réfugiés politiques, dont la langue se rapprochait du yiddish. L'attachement sentimental à la Russie les rapprocha aussi des radicaux russes, tels que Kropotkine, dont le charisme fut certain dans leur milieu.
  • L'engagement des libertaires dans l'affaire Dreyfus eut certainement en France un rôle important. Ainsi, la création de sections CGT dans l'habillement ne fut pas le fait du hasard.
Paris et Londres furent les plaques tournantes de la propagande et de la formation militante des révolutionnaires, souvent en transit, car le but ultime pour beaucoup de Juifs était l'Amérique. Cependant, l'attachement à la Russie restait profond, et des échanges se poursuivirent. Des brochures de propagande partaient vers les militants restés ou repartis en Europe Orientale. Et les émigrés furent toujours partagés entre la nostalgie de la «Mère Russie» et leur nouvelle vie.

Quelques caractéristiques des anarchistes juifs

En Europe Orientale, le yiddish fut leur principal vecteur de communication. Les conditions misérables dans lesquels ils vivaient leur donna un sentiment d'appartenance à la classe des exploités ; il s'y ajoutait la marginalisation due à l'antisémitisme. Leur mouvement fut animé par des travailleurs semi-intellectuels. La plupart sont passées en effet dans les écoles religieuses et avaient donc un niveau scolaire relativement avancé. Leurs idées les éloignant ensuite de la religion, ils se retrouvèrent déclassés et rejoignirent le prolétariat juif.
En Occident, le gros du prolétariat juif fut employé dans l'habillement, dans les métiers de soustraitance. Ce fut le sweating system(1) : de petits patrons juifs exploitaient les derniers arrivants dans des conditions extrêmes. Ils travaillaient dans des taudis pour des salaires de misère, de l'aube au soir. Louise Michel parla de l'East Endde Londres comme du «cloaque de l'humanité».
Dans les deux régions, l'anarchosyndicalisme eut une implantation importante dans le prolétariat juif, même s'il revêtit des réalités différentes suivant les pays. Le discours idéologique fut très présent. L'anti-électoralisme, l'antimilitarisme en furent le fer de lance.

Le rapport à la religion

Un libertaire du XXIème siècle pourrait s'étonner du rôle que put jouer pour ces hommes la religion de leurs pères. Il faut se souvenir du fait qu'elle était un facteur important dans la société dont ils étaient issus. Elle joua d'ailleurs de manière contradictoire :
  • L'aspect messianique de libération fut souvent valorisé (la sortie d'Égypte, la révolte des frères Machabbée). C'est que la formation de ces révolutionnaires ayant été faite dans les yéshivas,leur langage faisait souvent appel aux références religieuses. Leur fort anticléricalisme fut rythmé par le calendrier religieux : bals anti-Yom Kippour,manifestations devant les synagogues.
  • La haine de la religion fut forte ; il faut rappeler que dans la zone de résidence russe, les Juifs subissaient une terreur mystique de la part des religieux intégristes. En revanche, la démocratie occidentale leur permit de s'en affranchir.
  • On peut rappeler la collaboration qui fut reprochée aux rabbins avec les pouvoirs locaux et la bourgeoisie juive, source de fréquents conflits. Cependant, cette haine fut aussi la cause d'une perte d'influence dans les pays d'accueil, car une partie du petit prolétariat restait attaché aux traditions religieuses et se lassa de la propagande outrancière des révolutionnaires. Ces phénomènes ne furent d'ailleurs pas limités aux milieux juifs, ils étaient dans l'air du temps. Faut-il rappeler, par exemple, que Sébastien Faure sortit de chez les jésuites, ou que les frères Reclus avaient un père pasteur ?
  • La religion eut des effets différents suivant les pays. Si l'exposé ci-dessus peut s'appliquer pour l'ensemble des Juifs issus de la zone de résidence, il y a un particularisme chez ceux d'Europe Centrale, notamment en Allemagne. Ici, les Juifs furent souvent d'origine bourgeoise, leurs familles étaient en voie d'assimilation. La rupture se faisait alors en liaison avec une revendication identitaire fondée sur la religion, avec l'ajout d'un désir de soutien au camp des exploités. Ce furent souvent des intellectuels appelés anarchistes-messianistes. Le Français Bernard Lazare pourrait être classé dans cette catégorie.

Mourir les armes à la mainÉ

Autre fait qui bouscule les a priori : de nombreux Juifs prirent les armes pour défendre l'idéal de la liberté universelle. Tous ne se laissèrent pas tuer comme des moutons, victimes des pogroms ou, plus tard, dans les camps de la mort.
Pourtant, s'armer dans ce milieu n'était pas facile. Emma Goldman raconte dans ses souvenirs qu'elle tenta de se prostituer pour pouvoir acheter le pistolet dont Alexandre Berkman devait se servir pour tuer un patron de la métallurgie, coupable d'avoir réprimé brutalement une grève. Le terroriste écopa d'ailleurs de 15 ans de prison.
L'histoire de Simon Radowitski, qui attenta aux jours d'un préfet à Buenos Aires, fut aussi terrible, et se termina par 15 ans de bagne à Ushouaïa.
Rappelons que parmi les anarcho terroristes russes de 1905 la moitié furent des Juifs, que quelques années plus tard, c'est l'anarchiste Samuel Schwatzbard qui assassina à Paris le pogromiste ukrainien Pétlioura (2), qu'il y eu une section de canonniers juifs dans «l'armée noire» de Nestor Makno, «armée» anarchiste en Ukraine durant la guerre civile.
Quelques années plus tard, lors de la Guerre d'Espagne, tous les engagés volontaires juifs des Brigades Internationales ne furent pas des communistesÉ C'est Karl Einstein, neveu du grand physicien, qui prononça l'éloge funèbre de Durutti à Barcelone en 1936, en tant que membre de la colonne du nom du célèbre militant anarcho-syndicaliste..

La presse et les écrits

Il y eut une profusion de titres de journaux et de revues d'expression anarchiste. On en compta des dizaines dans le monde entier. Cependant, en Europe Orientale cette presse fut éphémère à cause de la répression tsariste. Aussi c'est d'Occident que venait principalement la propagande.
Le Freie Arbeiter Stimmedura 100 ans, le tirage atteignant jusqu'à 12000 exemplaires. Germinalet l'Arbeiter Freind,journaux à la fois politiques et culturels, se vendaient à plusieurs milliers d'exemplaires et rayonnaient à travers le monde.
En Argentine, la FORA (organisation des anarchosyndicalistes argentins) ouvrit une page en yiddish dans son journal national. En France dans les années 1960 La Libre Pensée tirait encore à 1000 exemplaires.
Le mouvement libertaire des décennies passées laissa aussi un testament littéraire important et diversifié. Par exemple David Edelstat et Moris Rosenfeld, qui écrivirent de nombreux poèmes exprimant la misère populaire. Ernst Tollers était connu comme un dramaturge important. Gustave Landauer théorisa l'anarchisme, Bernard Lazare, Martin Buber expliquèrent le messianisme juif. Chaoul Yanovsky et Josef Cohen furent de brillants journalistes et polémistes.
Certains survivants de la révolution Russe laissèrent une analyse historique perspicace de la prise de pouvoir par les bolcheviques, la description du vécu du peuple russe durant la période révolutionnaire et les débuts de la contre révolution bolchevique a de quoi faire pâlir les historiens de la droite libérale actuelle: les écrits humanistes de Gorelik, Berkman, Goldman, ou de Voline expriment une critique révolutionnaire du centralisme autoritaire et s'inscrivent dans une aspiration de libération collective et communiste des individus.
Alexandre Berkman laissa un souvenir émouvant de sa vie dans les prisons américaines, et son amie Emma Goldman retraça sa vie de militante féministe, de libertaire dans «l'Epopée d'une anarchiste», avec la passion qui caractérisa toute sa vie.
L'un des plus beaux écrits sur la guerre d'Espagne est un livre écrit par Kaminsky, Ceux de Barcelone.Ce livre est l'équivalent libertaire de «l'Espoir» de Malraux ou du film «Land and Freedom» de Ken Loach. Ce même auteur écrivit aussi une biographie de Bakounine, ainsi que le premier pamphlet contre Céline ("Céline en chemise brune", ed. Mille et une nuit).

L'implantation par pays

Dans l'Occident, l'Angleterre fut le bastion du mouvement anarchiste ; il y fut hégémonique jusqu'en 1914. Son mouvement syndical restera autonome par rapport au TUC. Or, il faut rappeler qu'il y eut plus de juifs parmi les anarchistes dans ce pays qu'il n'y eut de Britanniques.
En France, ils entrent dans la CGT. Ils furent à l'initiative du seul meeting tenu dans le milieu juif immigré lors de l'affaire Dreyfus. Ils furent présents dans le théâtre, constituèrent des cercles de débats, ouvrirent des bibliothèques. La préfecture de police recensa 450 anarcho-communistes en 1907 à Paris, pour une communauté estimée à 20 000 personnes. La proportion est importante.
Aux Etats-Unis, ils intégrèrent les syndicats réformistes ou rejoignent les IWW, organisation syndicaliste révolutionnaire créé en 1905. Des groupes s'implantèrent dans plusieurs villes et une fédération anarchiste de langue yiddish vit le jour. L'Argentine, comme l'Uruguay, eurent une présence anarchiste juive attestée. Les sections de l'AIT (FORA et FORU) publièrent des manifestes et des textes en yiddish.
En Europe Orientale, ils devaient affronter la répression féroce organisée par l'absolutisme tsariste, ce qui les obligeait à la clandestinité. Les militants furent souvent de très jeunes gens peu aguerris ; la presse et le matériel de propagande venaient de l'étranger. Cependant, une imprimerie clandestine tint quelques semaines à Bialystok. Les réunions politiques se faisaient souvent, comme pour d'autres mouvements révolutionnaires, à l'extérieur des bourgs, dans les bois et les forêts. La violence était très importante. Lors des manifestations dans les villes, les anarchistes défilaient habillés de noir, sous des drapeaux noirs. Ils jouèrent un rôle important lors des insurrections, autant en 1905 qu'en 1917. Beaucoup donnèrent leur vie en combattant aussi bien les blancs que les bolcheviques.
A la périphérie de la zone de résidence, les libertaires juifs furent présents en Bulgarie, en Roumanie et jusqu'à Thessalonique, où on nota même quelques foyers libertaires d'origine séfarade. La personnalité la plus connue parmi eux fut Alcalay, qui participa à la révolution espagnole en tant qu'instituteur, aidé par sa connaissance du judéo-espagnol. En Boukovine, David Stetner raconte que dans les années 30 un groupe d'une centaine de personnes se réunissait dans une clairière pour y lire des textes libertaires.
Le cas particulier de l'Europe centrale : Ici, la plupart des anarchistes juifs furent issus de la bourgeoisie locale. Ils furent en rupture avec l'assimilation prônée par leurs parents. Ils se forgèrent une personnalité particulière en théorisant le côté messianique du judaïsme, tout en se référant à la lutte de classes. Si l'Allemagne fut la principale référence, il exista aussi une variante en Yiddish à Vienne, et un groupe à Prague dans lequel le jeune Kafka fit quelques apparitions. Le français Bernard Lazare se trouva dans le même genre de configuration.
Certains eurent un destin tragique. Landauer fut assassiné lors de la répression des conseils ouvriers de Bavière. Les nazis continuèrent le travail, soit directement, par exemple avec Musham, qui périt assassiné dans une latrine du camp d'Orienbourg en 1933, ou bien indirectement : Tollers se suicida à New York, Karl Einstein et Walter Benjamin en firent de même au pied des Pyrénées. Pierre Rasmus mourut dans des conditions étranges sur un bateau qui l'emmenait en Amérique.

Là où on ne les attendait pasÉ

Ils se solidarisèrent avec une révolution qui ne les concernait pas directement : l'Espagne libertaire de 36. Certains s'engagèrent directement sur le terrain dans les rangs anarcho-syndicalistes de la CNT et la FAI, d'autres organisèrent dans leurs pays respectifs la solidarité financière ou médicale, et l'envoi de matériel.
Les libertaires juifs furent aussi passionnés par l'éducation. Les revues qu'ils éditaient incluaient de la poésie, des romans littéraires, de l'initiation aux mathématiques ou à la physique. Des écoles libres furent créées dans les communautés autogérées. La plus fameuse fut l'école Francisco Ferrer, qui appliquait les méthodes de ce pédagogue libertaire espagnol. Il y eu des colonies autogérées aux Etats Unis, telle la colonie de Stanton dans l'Est du pays, qui comprenait notamment un petit atelier et un service de bus. Un atelier autogéré de tailleurs fonctionna à Paris après la Deuxième Guerre mondiale. Par la suite, certains investirent des kibboutz en Israèl.

Le rapport aux «goïm» libertaires

Quelques figures de non-Juifs marquèrent profondément le mouvement libertaire juif. En voici quelques exemples :
  •  L'américaine Voltairine de Cleyre, qui fit de l'alphabétisation dans ce milieu d'immigration.
  • L'allemand Johan Most fut la référence idéologique des Américains.
  • Rudolf Rocker, lui aussi d'origine allemande, fut l'animateur du mouvement en Angleterre. Il structura l'agitation politique, les mouvements de grève, apprit le yiddish et s'occupa Ñ entre autre Ñ des revues « Germinal» et «Arbeiter Freind». Sa compagne, Millie Wilcop, était d'origine juive. Les Juifs anglais non libertaires le respectaient et le considéraient comme une sorte de Messie ; ce qui est quelque peu paradoxal pour un GoyÉ Il écrivit un livre qui n'existe qu'en version anglaise ou espagnole : «Nationalisme et culture», qui devrait être une référence alternative aux guerres ethniques dans le monde. Son expérience au sein de l'East End londonien lui donna cette faculté d'analyse des problèmes ethniques d'un point de vue libertaire.
  • Louise Michel, le Français Sébastien Faure, l'italien Malatesta eurent l'occasion de fréquenter les anarchistes juifs.
En retour, certains Juifs ont eu une influence sur le mouvement libertaire général ; les Juifs américains aidèrent à structurer le mouvement aux Etats Unis ; en Angleterre ils furent à l'origine de l'acquisition d'un immeuble pour créer un local de propagande et de culture à Londres. Parmi les individus à remarquer, une femme, Maria Korn, alias Marie Isidine ou Goldsmith fut l'une des principales animatrices de l'organisation étudiante française ESRI.
Toutefois, le plus extraordinaire cas se trouve en Chine, : le grand poète libertaire chinois Pa Kin posa son regard sur le judaïsme. Il se dit étonné, au travers des lectures qu'il put se procurer sur la Russie, d'apprendre qu'il pouvait y avoir des juifs capitalistes ou rabbins, car la seule référence du judaïsme qu'il connaissait était le groupe anarchiste juif de Paris. Dans son livre «Rêve en mer» il raconta l'histoire de Samuel Schwarzbard qu'il traduisit en chinois par «Barbe Blanche».

Identité nationale

La question identitaire se posa aux anarchistes juifs de trois manières :
  • Ceux qui se considérèrent comme des internationalistes et dont la référence principale fut l'attachement à la classe des exploités ;
  • Ceux qui privilégièrent l'identité au travers de la langue et de la culture, et des conditions particulières de l'exploitation au sein des communautés. Ici, l'appartenance identitaire fut reconnue comme une partie intégrante parmi d'autres au sein de l'internationale des peuples exploités.
  • Enfin, la tentation du sionisme révolutionnaire initié par Mose Hess et Bernard Lazare prit toute son importance du fait que les sociétés occidentales ne purent (et l'affaire Dreyfus en fournit une preuve classique) éradiquer l'antisémitisme. Le pogrom de Kichinev laissa aussi dans les mémoires un traumatisme important. La Shoah finit de faire basculer une grande partie du mouvement vers l'espoir d'un foyer national en terre d'Israël. La mystification du kibboutz communiste finit de parfaire la justification idéologique.

Qu'en reste-t-il aujourd'hui ?

Si le «Freie Abeiter Stime» continua de paraître à New York jusque en 1981, le mouvement spécifique s'essouffla dès avant la Deuxième Guerre mondiale. Après la guerre, des groupes continuèrent d'exister, mais ils étaient bien amoindris. Cette courbe descendante est à inscrire dans le cadre du déclin anarchiste en général, ainsi que de l'extermination des juifs d'Europe centrale et orientale par les nazis. Et il ne fait pas de doute que dans les pays de l'Est, parce que juifs et parce qu'anarchistes, les rares survivants ont dû faire face à la répression communiste stalinienne.
Quelques figures sont cependant dans la lignée directe de ce mouvement, surtout aux EtatUnis. Tel l'universitaire Paul Avrich ou l'écologiste Murray Bookchin, ou encore le linguiste Noam Chomsky.
En France, la fédération anarchiste édita en 1980 deux numéros de «Schwartz Fohne». En Israel quelques militants sont regroupés dans le mouvement des Kiboutzim et dans les universités, mais tout ceci reste très marginal.
Cependant, avec la chute du communisme autoritaire, des Juifs s'impliquent de nouveau dans les courants libertaires. Ceux là sont souvent issus du mouvement social dans lequel ils s'engagèrent, mais l'identité yiddish y est inexistante, d'autant plus que plusieurs d'entre eux ont des origines séfarades.

[1] de l'anglais "to sweat" : suer, désigne un système d'exploitation à outrance des travailleurs
[2] La LICRA fut alors créée pour soutenir Schwatzbard lors de son procès...


Féminisme et anarchie
Source
Commission des femmes, Fédération Anarchiste. 1970
Le 20 avril 1870, Serge Netchaîev écrit en collaboration avec Ogarev une proclamation intitulée : «L'association révolutionnaire russe aux femmes» dans laquelle il est dit : «L'histoire du développement juridique des sociétés humaines vous a mises partout dans un état de suggestion absolue vis-à-vis de l'homme. Elaborant lui-même les lois sociales, n'ayant en vue que ses propres intérêts, l'homme vous a fait auprès de lui une place de concubine on de servante. Toutes les lois sont rédigées dans un tel esprit que la femme la plus douée est considérée comme inférieure à l'homme le plus niais.»Deux ans plus tôt, Bakounine avait résumé le problème de la femme en envoyant au troisième congrès de l'A.I.T. une lettre dans laquelle il disait : «Au nom de l'affranchissement intellectuel des masses populaires, au nom de l'affranchissement économique et social des peuples, nous voulons, premièrement, l'abolition du droit de la propriété héréditaire, deuxièmement, l'égalisation complète des droits politiques et sociaux de la femme avec ceux de l'homme, troisièmement, l'abolition du mariage en tant qu'institution religieuse, politique et civile, etc.»
Un siècle plus tard, les mouvements féministes reposent avec acuité le problème de l'égalité de la femme avec l'homme. Déjà en 1905, E. Reclus écrit dans «l'Homme et la Terre» : «Evidemment toutes les revendications de la femme sur l'homme sont justes». Le masculin l'emporte sur le féminin : c'est une des règles de notre grammaire mais c'est aussi l'une des bases fondamentales de notre société. Dans les relations humaines, ce critère est inscrit profondément dans la structure de pensée des individus ; d'un côté les hommes qui veulent préserver leurs prérogatives et conserver ce qu'ils conçoivent comme un avantage que la nature leur a donné, de l'autre, la passivité des femmes qui acceptent docilement la place qui leur est laissée et qui collaborent inconsciemment au rôle que leur a déterminé la société.
La femme qui accepte la position qui lui est destinée accepte ainsi le rôle de courroie de transmission des sociétés capitalistes et impérialistes. Elle fait d'elle-même son propre bourreau et devient le bourreau de ses enfants en commençant à leur inculquer l'esprit d'obéissance aux parents qui les mènera à la soumission aux chefs et à l'ordre établi au détriment de leur individualité et au profit de cet ordre. La hiérarchie de sexes existe de fait et oblige les individus à vivre des rapports inégalitaires.
Tous les apôtres du phallocratisme et les assoiffés de pouvoir ont essayé de justifier la dépendance, l'obéissance et l'infériorité de la femme par rapport à l'homme. Ces thèses, profondément racistes, ont bien sûr été reprises par tous ceux qui trouvaient ou qui pensaient trouver des avantages à cette situation. C'est en partie sur la différence de force physique qui existe entre les hommes et les femmes que certains ont bâti une théorie où jamais n'entre l'égalité dans la différence. Nous pourrions répliquer à ceux qui se réclament encore de ce principe qu'entre les hommes eux-mêmes il y a aussi une différence de force physique et que celui qui soulève 100 kilos n'est en rien supérieur à celui qui ne peut en lever que 50, et que prendre la différence que la nature fait entre les hommes et les femmes, et même, comme nous l'avons vu, entre les hommes eux-mêmes, afin d'en appliquer une théorie de l'infériorité, est une aberration et une pratique réactionnaire qui peut aller jusqu'à cautionner le racisme.
On a voulu faire croire, et on a réussi à démontrer qu'en fonction de sa nature la femme ne peut avoir d'autres fonctions que celle de reproductrice des enfants que l'homme lui fait. On a essayé et on a réussi à lui faire avaler que le rôle d'éducatrice est une confiance, presque une faveur, que l'homme lui accorde et qu'il est dans sa nature de tenir le foyer familial, ce qui permet à l'homme de sauvegarder sa «liberté». L'homme du peuple a toujours repris les conceptions aberrantes que lui fournissent abondamment ses penseurs les plus sérieux et les plus autorisés, fier et heureux de n'être pas complètement en bas de l'échelle de la hiérarchie.
A l'heure actuelle, les capitalistes et les impérialistes d'Est et d'Ouest veulent assurer leur continuité par l'entretien d'une classe régnante sur une classe à exploiter pour son profit, et par la domination de l'homme sur la femme, continuité de la société patriarcale dont les structures font de la femme la propriété de l'homme en perdant son identité par le mariage qui la fait passer de l'autorité paternelle à celle du chef de famille (et il en sera de même pour sa fille et ainsi de suite...). Ainsi commence avec la famille patriarcale le type de structure sociale du système capitaliste et étatique. Il faut un chef de famille responsable, qui exerce par sa domination de chef sa domination sur sa femme et ses enfants selon l'idéal voulu et entretenu, de même qu'il faut un patron-chef, un chef d'Etat, un Etat-chef, ordre hiérarchique qui sévit depuis des millénaires.
Nous savons que dans la société tous les prétextes que prennent les individus pour justifier l'exploitation, la domination qu'ils exercent sur une classe, un sexe, un groupement, un autre individu, ne tiennent que dans la mesure où cette classe, ce sexe, ce groupement ou cet individu subissant cette exploitation ou cette domination n'ont pas pris conscience de cette réalité. La négation de cette réalité sociale prend sa source dans la révolte de l'individu face à sa condition. Toute notre histoire nous apprend que l'être humain s'est toujours révolté face à une situation d'injustice. Ces révoltes collectives ou individuelles qui naissent d'un désir plus ou moins conscient de vivre d'autres rapports ne donnent pas toujours lieu à des acquis pour ceux qui se révoltent.
Le grand rassemblement que désirait le mouvement féminin prit le départ après Mai 1968 et s'inscrivit dans une analyse d'où résultait la volonté de rassembler toutes les femmes de la société sans distinction aucune, partant du principe que toute femme, quelle que soit sa position sociale, subit à un degré ou à un autre la domination de l'homme et que cette subordination de la femme est une des bases du système capitaliste.
Rapidement se fit jour à l'intérieur de ce mouvement des divergences idéologiques. Certaines souhaitent articuler dans une perspective marxiste l'analyse de l'oppression des femmes avec l'analyse de classe de la société capitaliste, s'opposant à celles qui considèrent le patriarcat en soi comme une structure que l'on retrouverait à tous les stades de l'histoire et qui déclarent que la lutte révolutionnaire doit s'attaquer au patriarcat plutôt qu'au capitalisme, celui-ci n'en étant que la représentation historique.
D'autres encore, se déclarant contre tous les «ismes» (humanisme, idéalisme, socialisme), puisque contre toute idéologie, pensent que «la politique consiste à chasser le phallus de sa tête». Ces trois principaux courants comportent une réalité plus complexe faite de fluctuations et entrent facilement dans le spontané avec ses contradictions et souvent dans l'inorganisé. Tous ces mouvements idéologiques ou non se rejoignent sur un point : le refus d'accepter les hommes dans leurs luttes estimant que malgré toute la bonne volonté que peuvent manifester certains hommes, ils restent les oppresseurs de la femme.
Les revendications des différents mouvements féminins ont apporté une prise de conscience de plus en plus importante parmi les femmes et sont arrivées jusqu'à une répercussion générale inévitable, même si certaines se sont exprimées par une violence anti-mâles ou que d'autres ont limité leurs luttes à des revendications spécifiques telles que : contraception, avortement, crèches, égalité des salaires. Si ces mouvements féminins ont fait ressortir les problèmes inhérents à la société, ils ne sont cependant pas allés jusqu'à remettre la société tout entière en cause ; tout au plus ont-ils posé leurs problèmes en tant que lutte des classes en considérant que l'homme représente la classe bourgeoise et la femme le prolétariat.
La révolte des femmes représentée par les mouvements féministes a eu le mérite de poser le problème autrement qu'en terme de lutte de classe, unique moteur de l'histoire vu par les marxistes, en faisant ressortir le problème d'un type d'exploitation économique autre le travail non rétribué des femmes à la maison), car il permet la reproduction de la force de travail de l'homme. Le capitalisme a besoin idéologiquement de cette forme d'organisation de la société ; afin de détruire les barrières de classe, en mettant tous les hommes dans le même sac au nom de la virilité régnante ; afin de masquer l'exploitation de l'ouvrier en lui assignant un rôle dominant dans la famille, sur la femme et les enfants ; afin d'institutionnaliser les rapports de domination subordination, de hiérarchisation au sein de la structure familiale.
C'est par la révolte des femmes et non par leur attente passive que se fera leur libération, car la révolte est le premier acte de liberté qu'accomplit l'individu et, par conséquent, sa première manifestation vraiment humaine et libre. En se révoltant, la femme pose le problème de l'égalité et «nous le savons, l'égalité n'est possible que par la liberté ; pas cette liberté exclusive des bourgeois qui est fondée sur l'esclavage des masses et qui n'est pas la liberté mais le privilège ; mais cette liberté universelle des êtres humains qui élève chacun à la dignité humaine. Nous savons aussi que cette liberté n'est possible que dans l'égalité. Révolte non seulement théorique mais pratique contre toutes les institutions et contre tous les rapports sociaux créés par l'inégalité, puis l'établissement de l'égalité économique et sociale par la liberté de tout le monde».
La révolte des femmes pose donc le problème de la contradiction de l'homme qui désire son émancipation en tant qu'exploité dans la société et qui refuse l'émancipation de la femme de la tutelle masculine comme condition primordiale de son exploitation. Aucun être humain ne peut prétendre à la liberté si lui-même se pose comme barrière à la liberté d'autrui. Nul ne peut se prétendre libre si sa liberté est une atteinte à la liberté humaine dans sa globalité, car la liberté individuelle n'existe que si elle a pour corollaire systématique la liberté collective.
Le problème de la libération de la femme se situe à deux niveaux :
— Le refus de continuer d'accepter le rôle traditionnel que la société désire lui voir jouer, mais aussi de poser le problème relationnel avec l'homme, c'est-à-dire de refuser les relations de subordination, de domination et surtout de hiérarchisation qui existent actuellement, en contraignant l'homme à rejeter les prérogatives que cette société lui impose comme nécessaires à la survie de celle-ci qui l'exploite à un autre niveau. L'homme qui entreprend l'effort de rejeter le rôle traditionnel que la société lui impose comme faisant partie de sa nature forte et virile, pour vivre des rapports égalitaires avec la femme, tout comme la femme qui se révolte contre la situation qui fait d'elle le dernier barreau de l'échelle de la hiérarchie posent le problème de l'égalité dans la différence et accomplissent un acte révolutionnaire.
— Le fait est que l'on retrouve des femmes dans toutes les classes sociales, mais si l'ouvrière se libère puisqu'elle n'a rien à perdre et tout à gagner, il en va autrement des intérêts des femmes de la classe bourgeoise, car, si elles accomplissent leur révolte de femmes face à l'homme, elles affaiblissent les structures de la société sur lesquelles s'appuie la lutte des classes. Il est clair que si la bourgeoise refuse l'autorité de son mari et le rapport que la société lui impose comme femme, elle doit aussi refuser le rôle d'exploitation et de domination qu'elle joue au sein de la classe privilégiée si elle veut être conséquente, logique et honnête avec elle-même et les autres. La révolte de la femme bourgeoise en tant que femme doit aller de pair avec son refus de collaborer sous toute forme à une exploitation dont elle cherche à se débarrasser à un autre niveau. Il va sans dire que cette double démarche qu'elle doit accomplir n'est pas près de se réaliser car, finalement, la bourgeoise préfère, lorsqu'elle en a conscience, préserver ses privilèges de classe et accepter la place qu'on lui laisse en tant que femme.
Dès cet instant, les intérêts des femmes bourgeoises et ouvrières ne se recoupent pas puisqu'elles ne peuvent pas être solidaires entre elles. La libération de la femme doit dépasser largement le cadre de sa propre émancipation pour arriver à celle, plus vaste, de l'humanité tout entière sous peine de mourir de sa spécificité. La lutte des femmes n'étant qu'une lutte parmi d'autres dans la société, tous les éléments étant indissolublement liés et s'interférant, elle s'inscrit de plain-pied, comme toutes les luttes spécifiques qui tendent à poser les bases d'une société différente, dans les fondements d'une société à caractère anarchiste. Le refus des mouvements féministes de voir en l'homme un être humain capable de se libérer et de refuser le pouvoir que la société lui procure, en considérant ce pouvoir comme une aliénation pour lui-même, est un refus de concevoir l'homme comme capable de se révolter contre une injustice qui l'oblige à vivre en contradiction avec ses sentiments, ses désirs et sa nature profonde.
Qu'on le veuille ou non, la libération de la femme engendre la libération de l'homme. Qu'on le refuse ou qu'on l'accepte, on ne fera pas taire la révolte et la soif d'égalité qui existent chez tout individu pour qui la liberté, sa liberté, n'existe qu'en fonction de la liberté des autres. Il serait trop facile de croire que cette évolution peut se faire sans heurts et sans craquements dans la baraque vermoulue qu'est la société capitaliste. La difficulté qu'a l'être humain à se prendre en charge et à remettre en question la base de ses relations humaines ne peut permettre de faire cette évolution sans douleur. L'accouchement progressif d'un comportement différent s'accompagne quelquefois d'une césarienne. La libération de la femme ne doit pas non plus tendre vers une uniformisation de la personnalité. La révolte de la femme, comme celle de l'homme, doit être liée à la découverte de sa propre individualité. C'est la diversité des capacités et des forces, les différences d'ethnies, de sexes, de mœurs qui, loin d'être un mal social, constituent la richesse de l'humanité.
C'est la possibilité donnée à l'être humain d'être lui-même qui constitue la base d'une société anarchiste. «Le vieux monde des Etats fondés sur la civilisation bourgeoise avec son complément indispensable : le droit de la propriété héréditaire et celui de la famille juridique, s'écroule pour faire place au monde international et librement organisé des travailleurs», écrit Bakounine. Les femmes doivent en effet se débarrasser du carcan juridique et moral du vieux monde et apprendre qu'elles ne sont pas la propriété de l'homme mais d'elles-mêmes. Il dit encore : «Après l'anthropophagie est venu l'esclavage, après l'esclavage le servage, après le servage le salariat auquel doit succéder d'abord le jour terrible de la justice et beaucoup plus tard l'ère de la fraternité.» Les femmes vivent encore leur temps de servage, à elles de s'en libérer.
Le présent doit tirer ses leçons d'un passé vers un avenir qui dépassera ce passé non pas dans sa continuité, mais vers un avenir qui fera l'éclatement d'une nouvelle société. Par leur libération, les femmes feront œuvre par la terrible justice qui reste encore à faire et qui mènera hommes et femmes à l'ère de la fraternité.


Commission des femmes, Fédération Anarchiste. 1970


ANARCHISME, HOMOSEXUALITÉS, HOMOPHOBIE, SEXISME...
(articles du Monde libertaire)

Sommaire
Patrick SchindlerENCORE UNE LOI MINIMALISTEn° 1343 (22 janvier 2004)
Une «fiotte» noireL'HOMOPHOBIE TUEn° 1348, (26 février 2004)
La Fiotte NoireANARCHISME ET HOMOSEXUALITÉS — UNE LUTTE TOUJOURS EN DEVENIR ?n° 1353, du 1er avril 2004
SamLUTTER CONTRE LE SEXISME ET L'HOMOPHOBIE À L'ÉCOLEn° 1349 du 3 mars 2004

Patrick Schindler
Homophobie
ENCORE UNE LOI MINIMALISTE
in Le Monde libertaire, n° 1343 (22 janvier 2004)

Le 27 novembre 2002, l'Assemblée nationale rejetait la proposition de loi sur la presse, déposée par Patrick Bloche (PS) et déjà défendue par des élu.e.s vert.e.s et du PC, sous le gouvernernent Jospin. Elle prévoyait de réformer la loi sur la presse, «afin d'étendre à la lutte contre l'homophobie, le sexisme et l"'handiphobie" les dispositions prévues pour les injures racistes». De plus, elle aurait permis aux associations de se porter partie civile. Mais, pour le gouvernement, une telle loi ne semble pas relever de la priorité. Le secrétaire d'État a demandé à la majorité, avant d'aller plus loin, d'attendre un autre projet de loi et de préférence, plutôt préparé par.... la majorité.
Durant les débats sur la proposition, la droite s'est montrée sous son jour le plus habituel : peu convaincue de l'urgence de la chose. Les arguments relevaient «de la haute volée», comme nous pouvons en juger. Xavier de Roux, député UMP: «S'il est normal de ne pas critiquer un état naturel comme le handicap, il n'en est pas de même à l'égard des mœurs et des comportements. Ce texte me semble extrêmement dangereux pour la liberté de la presse : on aura tous les jours des gens traînés devant les tribunaux.»I1 y aurait donc autant de propos sexistes, homophobes, lesbophobes, transphobes et handiphobes énoncés quotidiennement en France? C. Vanneste, un second
UMP renchérit: «La presse, c'est la plume et l'opinion : un domaine qui nous fait pénétrer dans la subjectivité.»
Ah bon? Pourtant, quand on lit par exemple le Parisien, on n'a pas vraiment l'impression de s'élever au-dessus du débat, on serait même tenté de donner à tous ces politicards un petit cours d'alphabétisation parlementaire. Si les lois entraînent, en général, des contraintes, celles-ci se retournent rarement, il me semble, contre ceux ou celles qui les pondent. Sinon, ça se saurait et à quoi servirait alors l'immunité parlementaire ? Ces député.e.s auraient-ils et elles peur de tomber trop souvent sous le coup d'une telle loi ?
Une majorité pas unanime, vers le bas
Le gouvernement actuel préfére «privilégier des mesures spécifiques, avec des sanctions moins lourdes, car l'homophobie n'est pas [...] aussi grave que le racisme». Pourtant, juste avant son élection à 82 % (selon les sondages excluant les abstentions), Chirac en personne avait déclaré au journal gay mercantile Têtu, appartenant à l'apparatchik caviar Pierre Berger: «L'homophobie est autant condamnable que le sexisme ou que le racisme.» Combien de lesbiennes et de gays ont cru à cet effet d'annonce, parmi tant d'autres (comme, par exemple, le recul du chômage ou la baisse des impôts pour les pôvres) ? Chirac élu, Raffarin reprenait le flambeau et se prononçait, fin 2003 «en faveur d'une loi contre les discriminations à caractère homophobe, devant une législation insuffisante». Tout était dit, alors. Pourtant depuis, plus rien n'est fait, nulle part.
Que sont les belles intentions devenues ?
Ah, si ! soyons juste: un groupe de travail a été constitué à l'Assemblée; il est supervisé par Perben, qui a affirmé à la presse «trouver le projet un peu prématuré et les députés UMP, pas assez mûrs». De plus, il n'était «pas question de faire un cadeau à Patrick Bloche, déjà coauteur du Pacs». Ah, mais, qui est aux commandes du «petit bolide gouvernement» ! Aujourd'hui, seule l'association SOS Homophobie continue la lutte, en lançant une pétition en faveur de la pénalisation des propos homophobes. Bon, une pétition ca n'a jamais fait de mal à personne. J'allais oublier le ministère de l'Agriculture qui s'engage «courageusement» contre l'homophobie ! En effet, les lycéen.ne.s agricoles auront la possibilité de voir huit courts métrages d'éducation, destinés à la lutte contre les disriminations, parmi lesquels Une robe d'été d'Ozon, Ô troubles de Sylvia Calle, etc. Avec ça, on est bien barré !
Pour nous anarchistes, il est évident qu'une loi ne régléra pas le problème de l'évolution des mentalités, de l'autocensure, voire de la disparition pure et simple des propos racistes, xénophobes, sexistes, transphobes, handiphobes, ou encore homophobes, etc. Une loi ne résout rien, certes, mais c'est au moins un minima. Nous le voyons bien, avec la toute dernière sortie contre le port du voile dans les écoles publiques. Elle ne résout pas, pour autant, le port du voile, en général, et ne remet surtout pas en question le sexisme, le fondamentalisme et surtout, le machisme intégral des religions perpétrés sur les femmes et les homosexuel.le.s. Elle ne résout pas, non plus, le problème de l'exclusion des jeunes issu.e.s de l'immigration. Il en sera donc de méme, avec une loi promulguée contre les propos homophobes. Pourra-t-elle empêcher, par exemple, la recrudescence des crimes homophobes?
Combien de victimes ?
Faut-il rappeler le nombre de meurtres, dernièrement perpétrés sur les lieux de drague, contre des homos? Le dernier fut fatal à un jeune homme de Reims, agressé et jeté dans un canal par une bande de jeunes néo-fascistes. Certes, les assassins ont été condamnés à la prison ferme, par la loi du 15 mars 2003. Comme quoi, les lois servent parfois la cause, mais hélas, une fois le copain mort ! Les propos homophobes ou lesbophobes, etc., ont-ils cessé pour autant, sur nos lieux de-travail et de vie? Faut-il également rappeller l'ampleur que prennent les crimes ciblés sur les transgenres ? Quatre commis en France et dix-sept aux États-Unis, pour la seule année 2003. Ce n'est pas une loi de plus qu'il faut promulguer, mais c'est également nos mentalités et notre regard quotidien sur les autres qu'il faut changer. En luttant par exemple, tous les jours, contre le patriarcat et de manière globale !


Patrick Schindler
groupe Claaaaaashpour la commission antipatriarcale de la FA

Une «fiotte» noire
L'HOMOPHOBIE TUE
in Le Monde libertaire, n° 1348, du 26 février avril 2004

Sébastien Nuchet a été brûlé vif, aspergé d'un liquide inflammable, dans son jardin de Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais), après de longs mois d'agressions homophobes. Il est aujourd'hui entre la vie et la mort, plongé dans un coma artificiel. Comme d'habitude, dans ce genre d'évenement, à peine le Monde diffusait, un peu tard, l'info (les persécutions que subissaient le couple étaient déjà relayées depuis plusieurs semaines, dans la presse homo et notamment sur le site Internet d'Act-Up Paris), que tous les élus de droite comme de gauche se sont empressés de condamner l'homophobie, mais également toutes les dérives, et racistes, et religieuses, et la tête, alouette... Bref. en période électorale, ça ne pouvait pas mieux tomber, Chirac s'est bien sûr fendu d'ur petit mot d'excuses adressé aux parents de la victime.Cela fait des mois que le gouvernement traîne des pieds devant le dossier de l'homophobie, pour des raisons de «paternité». En juillet 2003, les associations homosexuelles, lesbiennes et trans alarmaient déjà le gros Raffarin. Pourtant, le contexte de cette affaire semble moins complexe et casse-gueule que celle du voile. En effet, tout le monde la réclame, cette loi-là, exception faite, naturellement, de quelques masochistes isolés et «d'emmerdeurs anarchistes, contre toutes les lois» !
«Les pédés au bûcher»
Des anti-Pacs le criaient. Aujourd'hui il le font. Si une loi peut empêcher, dans un cas comme celui qui nous occupe, un journal, le Républicain lorrain d'écrire à l'avenir: «La lutte contre l'homophobie est un lynchage médiatique, un retour à l'Inquisition. Certes, cette pratique est une vilaine manière, mais elle ne relève que de l'intolérance ordinaire. Les bouffeurs de curé d'antan n'ont jamais été traduits en justice, pas plus que les amateurs d'histoires belges. »
Ce n'est pas elle, en revanche, qui luttera contre l'ensemble des dérives racistes et sexistes , que les lesbiennes homos et transgenres doivent subir tous les jours, dans leur quotidien ; dans le métro, au boulot, voire «dans nos milieux», comme dirait Sylvie Jolly.
De plus, une loi existe déjà, qui signifie qu'un mobile homophobe peut être retenu comme circonstance aggravante en cas de meurtre, tortures, violences, viol et agression sexuelle. Elle n'a pas souvent servi, les femmes, homos ou trans agressés, ayant plutôt une vision négative de la police ou de la justice, ce qui est recevable.
AG antihomophobie d'Act-Up
Act-Up Paris rassemblait aux Beaux-Arts environ 300 personnes convaincues que l'heure de la riposte avait sonné. SOS homophobie rappelait quelques chiffres : en 2003, l'association a reçu environ 700 appels, dont 12 % relevaient d'agressions physiques (contre 10 % en 2002), concernant à 80 °/0 des hommes entre 25 et 50 ans. Des transgenres sont intervenues pour signaler que le nombre d'agressions était en constante augmentation. Des lesbiennes ont souligné que les agressions dont elles sont victimes sont tout aussi nombreuses, même si elles sont moins voyantes. Cela reflète le climat homophobe sous-jacent dans la société française, banalisé par les manifs anti-Pacs et transformé en une véritable chasse au faciès, surtout depuis l'instauration du «tout sécuritaire».
De plus, une camarade transgenre, «tendance anar», rappelait que «Sébastien fait partie du monde ouvrier défavorisé, et que les personnes plus fragilisées socialement sont en général les premières cibles de ce type d'agressions. Les milieux plus privilégiés ayant les moyens de vivre leur sexualité dans l'anonymat des grandes villes». Un autre intervenant rappelait «qu'un racisme plus pointu existe au sein de la «"communauté gay"»: aussi bien la ségrégation anti-beurs, qu'anti-vieux, ou encore lesbophobe ou transphobe.
Quelle riposte ?
Dans l'urgence, Act Up Paris a maintenu le rassemblement du 21 février dans le Marais, tout simplement parce que le lieu est symbolique, d'autant que la manif était déjà annoncée. Elle se poursuivra peut-être ailleurs. Une seconde manif antisexiste et anti-homophobe sera organisée la semaine suivante, rassemblant également les féministes et tous les individus qui n'entendent pas laisser passer de tels agissements. Il n'est pas question que les politicards récupèrent le dossier pour le noyer sous un flot de bonnes intentions et l'enterrent, une fois les élections passées. C'est dans la rue que nous serons encore le mieux pour gueuler notre colère, ainsi que sur nos lieux de travail, nos lieux de luttes, afn de mettre un terme définitif à cette foutue construction des genres, qui est la véritable responsable de toutes les agressions.

Une «fiotte» noire
La Fiotte Noire
ANARCHISME ET HOMOSEXUALITÉS
UNE LUTTE TOUJOURS EN DEVENIR ?
in Le Monde libertaire, n° 1353, du 1er avril 2004
A Paris et dans les grands centres urbains plus ou moins protégés par l'anonymat, l'affirmation lesbienne, gay, transgenre ou bisexuelle (LGTB) est devenue aujourd'hui une réalité courante et «relativement» simple à vivre. Pourtant, elle relève parfois, dans certaines situations individuelles ou géographiquement plus isolées, du véritable défi social, et implique la remise en cause et la lutte contre ses fondements : le patriarcat et l'ordre moral. (1)En revanche, se vivre «femme, homme, LTGB et anarchiste», à la ville comme à la campagne, est une problématique beaucoup plus complexe. Nous nous trouvons alors confronté.e.s à la mise en perspective de différents niveaux de lutte, partagé.e.s entre nos pratiques affinitaires et nos convictions face à l'urgence sociale. Cette position nous oblige alors à réfléchir sur le sens profond de notre engagement politique global, en y intégrant la sphère personnelle.
Peu d'anarchistes ont posé le problème en ces termes, sinon quelques rares exceptions. Pour parler des plus récentes, Daniel Guérin a toujours essayé de mettre en adéquation ces deux combats. Michel Foucault aurait également pu le faire, s'il avait été un peu plus anar... Pour parler des plus ancien.ne.s, Emma Goldman au début du XXe siècle défend en Amérique, lors de ses prises de positions «les opprimés victimes d'injustice sociale, tout comme ceux victimes des préjugés puritains» (les homosexuel.le.s), tout en prônant l'amour libre et le droit à la contraception.
Zo d'Axa, enfin, soutient également la lutte des homosexuel.le.s dans leur «contestation concrète des valeurs morales» de l'époque. Qu'importe le nombre : nous sommes deux, nous sommes trois...
Ce sont surtout les militant.e.s anonymes qui intègrent dans leur lutte globale au sein de l'organisation leur vécu quotidien. Ce postulat militant n'est pourtant pas l'apanage exclusif des LGTB. Par exemple, les anarcha-féministes se trouvent également confrontées à une réalité similaire. Comment, en effet, mettre en adéquation pertinente, pratiques individuelles et convictions politiques militantes ?
Comment faire coexister notre fibre anarchiste, antiautoritaire, antireligieuse, antisécuritaire et antiélectoraliste, avec d'autres schémas plus personnels? Pour ne citer que le combat des femmes et des LTGB : revendiquer depuis des siècles, la reconnaissance des droits fondamentaux et communautaires, tout en validant la libre disposition de nos corps ? L'IVG et la contraception pour les femmes, le droit aux papiers pour les transgenres et les exclu.e.s, le Pacs, l'adoption et l'homoparentalité, pour les homos et lesbiennes. Malheureusement, toutes ces revendications ne peuvent, pour l'instant, que passer par les incontournables filets légalistes, et c'est bien là que se noue le nœud gordien.
Pour essayer d'envisager là question selon un autre angle, si j'étais économiste (Michel Bakounine et Louise Michel m'en préservent!), j'hésiterais entre une approche micro politique et une autre plus macro, «qui engloberait le tout» ! Mais il existe une autre solution politique d'urgence, et c'est celle que j'ai choisie, n'ayant pas d'autres choix : militer dans une orga anarchiste et, conjointement, dans une des assoces LGTB. Pourtant, si l'on y regarde de plus près, ce n'est pas toujours en adéquation et aussi satisfaisant qu'on pourrait le penser.
«Communautaire» ou affinitaire
Je suis très satisfait de militer auprès des mes compagnes et compagnons LTGB, au sein d'Act-Up Paris. J'ai l'impression que nous y faisons un vrai travail militant quotidien, utile, concret et constructif. Nous faisons avancer les choses et nous positionnons sur les problématiques sociales les plus dures. Comme par exemple, lutter contre la persécution sécuritaire exercée sur les plus fragiles socialement: les séropos en général, les séropos sans papiers, les séropos en prison plus particulièrement et, voire, les prostitué.e.s (de gré ou de force) qui doivent faire un choix entre un statut logal ou la très radicale solution abolitionniste. Si vous étiez un.e prostitué.e politisé.e, que feriez vous? Ce n'est pas toujours simple, et l'on pourrait encore compliquer la question à loisir, sans parler du voile !
Pourtant, œtte présence et cette lutte quotidienne auprès des plus fragiles, menées au jour le jour sont plus qu'importantes, mais elles me semblent amputées d'une vision politique plus large, plus globale et surtout à plus long terme. C'est-à-dire, la remise en question politique globale de l'ordre patriarcal et de l'ordre moral en général. Retour au nœud gordien.

1. Voir les articles du Monde libertaire consacrés à Sébastien, brûlé vif par des homophobes dans le Nord-Pas-de-Calais en février 2004, ou encore à Sohane, brûlée vive en banlieue parisienne parce que seulement femme voulant se libérer du patriarcat.
2. Front homosexuel d'action révolutionnaire (à tendance hautement maoïste et trotskiste, mais qui rassemblait également quelques anars)
Du côté de l'anarchie
Je suis satisfait de militer auprès de mes camarades anarchistes à la FA. Nos luttes sont réparties sur des causes et des combats fondés, et nous avons les mêmes ennemi:e.s : le patronat, l'exploitation de «l'homme par l'homme», entraînant souvent celle de «la femme par l'homme», etc. Mais, grâce à la présence, et au relais des anarchaféministes, depuis de nombreuses années, nous avons pu avancer, tout en posant ponctuellement de nouveaux défis, comme au sein de la nouvelle commission antipatriarcale de la FA. Nous voilà doté.e.s de nouveaux outils de lutte, avec lesquels nous suivrons les traces des Louise Michel, d'Emma Goldman, des Mujeres Libres ou autres Daniel Guérin. Et tellement d'autres anonymes, dans le combat global contre l'antipatriarcat, jamais acquis, tout comme celui de l'abolition du capitalisme en général.
En tant qu'homo et anarchiste, personnellement, je n'ai jamais eu à me plaindre de l'accueil de mes camarades de la FA : militer en 1972 au groupe Germinal ne m'empêchait pas de militer également au FHAR.(2) Après quelques années d'absence, «les années sida», l'organisation a vu d'un bon œil la création du Claaaaaash en 1998. Les six «a» sous-entendaient, la mise en perspective sur le même front: de la lutte contre le capitalisme, la religion, le racisme et incluant celles contre le sexisme et l'homophobie, au sein d'une vision globale et anarchiste. Elle englobait un positionnement fédéral, contre des manifestations mercantiles (par exemple, la lesbian, gay, bi, trans pride, en 2000) et ouvrait quelques éléments de réflexion sur la sexualité, voire la nécessité d'une «déconstruction des genres». Retour au nœud gordien.
Contre les oppressions
Pourtant, nous ne vivons pas aujourd'hui, dans un monde idéal anarchiste avec des genres déconstruits. Nous avons encore beaucoup de mal à faire reconnaître l'oppression que nous subissons quotidiennement, nous, les femmes, les LGTB et les hommes pro-féministes. Et les militant.e.s anarchistes ont encore du mal à se mobiliser, lors des actions de positionnement que nous organisons. Et je ne comprends toujours pas pourquoi, dans la mesure où nous n'hésitons pas à apparaître, pratiquement au sein de toutes les autres luttes. C'est dommage car à chaque fois que nous, les anars, sommes présent.e.s dans les luttes féministes, c'est dingue le nombre de Monde libertaire que je vends, par exemple, lors d'actions contre les anti-IVG ou les «phobistes» : un signe qui ne trompe pas ?
A bas les lois et les genres
Les lois ne régleront jamais la montée en puissance des antichoix. Ne laissons pas l'initiative aux «sociaux démocrates» qui ne nous proposent qu'une voie légaliste. La rue nous appartient, et nous devons y exprimer notre solidarité avec les victimes de crimes homophobes (Sébastien) ou sexistes (Sohane) aux côtés d'autres victimes de l'ordre moral. Avec la montée du «tout religieux», nous assistons à une recrudescence de ces crimes, qui existaient déjà au Moyen Âge et étaient perpétrés contre «les sorcières et les sodomites».
Les anarchistes n'ont-ils pas leur mot à dire faœ à ces agissements, et peut-on hésiter à soutenir la lutte des féministes et des LGTB, face au retour de bâton du patriarcat et de l'ordre moral ?Allons-nous, encore une fois de plus, laisser les lois nous soumettre, aux bons soins d'une Christine Boutin, présidente de la commission anti-homophobie à l'Assemblée nationale, ou d'un Garaud anti-IVG, et pour un statut de l'embryon ?
Il me semble que les anardhistes, anarcha-féministes et LGTB ont gagné une place légitime et historique dans le combat libertaire contre l'ordre patriarcal. J'espère que nous serons en première ligne dans cette lutte pour le droit de décider de nos corps, comme nous serons également présent.e.s sur toutes les autres.
L'anarchie comme prolongement de l'individu et comme libération des hommes, des femmes et des LGTB (dans l'ordre ou dans le désordre) ! Incluse, la déconstruction du genre, pour un combat commun contre le capitalisme, le racisme, le machisme, le sexisme, les phobies, toutes et tous ensemble, sous les plis du drapeau noir !

L.F.N.
Sam
LUTTER CONTRE LE SEXISME ET L'HOMOPHOBIE À L'ÉCOLE
in Le Monde libertaire, n° 1349 du 3 mars 2004
La récente agression de Sébastien Nouchet, mort après avoir été aspergé d'essence et brûlé vif, parce qu'il était homosexuel, pose avec acuité la nécessité d'une lutte sans concessions contre les préjugés et la violence homophobes. Les associations gaies et lesbiennes, de même qu'Act-up, soulignent à juste titre l'importance de l'éducation dans la lutte contre les préjugés homophobes.Quant à la récente controverse autour du voile, elle aura au moins servi à dévoiler toute l'hypocrisie de l'institution scolaire, qui, si elle se focalise sur le symbole visible d'oppression sexiste, garde un silence plus que complaisant face aux très nombreuses manifestations quotidiennes et concrètes du sexisme, qu'il s'agisse de violences verbales, psychologiques ou physiques. L'État développe ainsi une vision qui relève bien plus de «l'ordre public» que de la volonté de favoriser l'émancipation des femmes et la lutte contre le sexisme. Ce n'est guère une surprise pour nous qui n'avons jamais vu en l'État un libérateur. Loin de cette mascarade, quelques pistes d'action, basées sur une expérience personnelle et concrète, avec une collègue féministe...
En tant qu'actrices et acteurs éducatifs, nous tentons, dans le cadre de notre pratique professionnelle, à travers les outils syndicaux et pédagogiques, de faire avancer des idées et des pratiques de coopération, et les idées d'égalité politique, économique et sociale.
Sur Lyon, un réseau de lutte contre le sexisme et l'homophobie à l'école tente de se constituer. La diffusion de films (Chaos de Coline Serreau, Fucking  Amal de Lukas Moodysson sont des supports intéressants) et l'organisation de débats peuvent être l'occasion de discuter de problématiques aussi variées que la question de la violence domestique, les mariages forcés, la prostitution, la virilité imposée chez les garçons, l'exploitation des femmes dans le travail domestique, la différence de traitement filles/garçons (autour de l'opposition «salopes» et «tombeurs» qui entraîne une répression de la sexualité des filles et leur négation comme sujet) et le caractère transclassiste du sexisme, présent dans tous les milieux sociaux.
La présence d'un homme et d'une femme est un outil intéressant pour montrer :
— que les femmes peuvent tenir un discours autonome sur la question, et peuvent vivre, penser, vouloir et désirer les choses hors de la norme patriarcale,
— que des hommes peuvent essayer de remettre en cause la norme viriliste et machiste, et être solidaire de la lutte des femmes sans s'y substituer (ce qui serait pour le moins paternaliste).
Cette mixité, si elle a des intérêts, peut avoir des limites notamment dans l'expression sincère et franche des opinions et du ressenti des un.e.s et des autres. Dès lors, la non mixité se révèle également un outil pertinent.
Parallèlement à ce travail ponctuel, une intervention basée sur la discussion s'impose quand des propos sexistes et/ou homophobes sont tenus. Il est dommage que cette exigence ne soit pas davantage partagée par les collègues. En effet, les propos sexistes et homophobes sont souvent tolérés quand des propos racistes déclenchent immédiatement une réaction virulente (c'est une bonne chose, il serait juste important d'étendre cette attention pédagogique à la lutte contre le sexisme et l'homophobie). Le plus souvent, l'intervention sur les «enculés» et autres «pétasses» se fait plus sous l'angle du rejet de la vulgarité que du rejet du sexisme et de l'homophobie. Or, anarchistes, nous nous contrefoutons de la notion de vulgarité qui renvoie à une norme bourgeoise du langage et qui est basée sur une différenciation de classe. Par contre, le langage est un support de choix pour les idéologies de la domination, et l'omniprésence des termes sexistes et homophobes dans le vocabulaire contribue à légitimer les comportements et les conceptions réactionnaires. Intervenir donc, par la discussion, en questionnant les préjugés religieux, réactionnaires, naturalistes, notamment ceux qui lient le fait d'être pénétré au fait d'être dominé-e et qui fondent le préjugé homophobe et sexiste. Intervenir en valorisant la possibilité d'une pratique affective, relationnelle et sexuelle différente, basée sur la réciprocité, le contrat, le refus des normes, le refus de la criminalisation des désirs quand ils n'entraînent pas violence ou domination.
L'homophobie en milieu scolaire est tenace, le sexisme également. Mais c'est souvent par absence d'autres modèles ou plutôt de questionnement du modèle, que persistent les préjugés réactionnaires.
Les cours d'éducation sexuelle se réduisent le plus souvent à une information sur la contraception et l'avortement, avec du matériel pédagogique inadapté centré sur la description des appareils génitaux.
Fidèle aux préjugés réactionnaires, l'institution réduit le plus souvent la sexualité à la question de la reproduction, enfermant celle-ci dans le schéma du couple hétérosexuel comme seul modèle social. La sexualité dans son angle pratique, ludique, constructif, n'est jamais abordée, ou alors c'est à l'initiative courageuse d'enseignant.e.s, d'infirmières ou d'intervenant.e.s extérieur.e.s, du planning familial principalement. Ne pas parler des pratiques, des mille et une possibilités dans l'acte sexuel, du nécessaire respect de la partenaire et de ses désirs, de la nécessité d'une réciprocité dans l'initiative qui rompe avec le schéma passif/actif source de violence et de misère sexuelle, c'est, par le tabou ainsi créé, ne proposer aux adolescent.e.s qu'un unique modèle ; celui des films pornographiques, avec leurs schémas hétéro-centrés autour d'une sexualité génitale qui nie toutes les autres parties du corps ou qui les sort de la pratique sexuelle (un bon outil pour la reproduchon de la misère sexuelle), une sexualité basée sur des schémas de domination/soumission, qui nie le désir des femmes, les réduit à l'état d'objets (l'image, sans le toucher, l'odeur, le vis-à-vis, dépersonnalisant et déshumanisant les femmes) dont l'usage est centré autour du plaisir masculin.
Ce modéle déshumanisant proposé par les films pornos est un facteur de choix dans la construction de la sexualité patriarcale et des violences sexuelles. Une conversation franche avec des ados dans un internat a suffi pour s'en rendre compte. Les mecs pensent que c'est la grosseur de leur sexe qui donne du plaisir, (quand il se soucient d'en donner et qu'il ne se contentent pas d'en prendre), certaines filles ignoraient qu'elles pouvaient se masturber, qu'elles avaient un clitoris, à quoi celui-ci servait...
Les adolescents ont souvent une représentation de la sexualité basée sur des schémas guerriers «je la prends, je la retourne, je la déchire», avec qui plus est un schéma «femme ou putain» classique du patriarcat. La sodomie, la pénétration, n'est vue que comme un acte  violent, de conquête. D'où l'image du pénétré comme dominé, base du rejet homophobe...
Alors, évidemment, souvent, il y a un décalage entre le discours de coq et la pratique, quant on discute et qu'on va au fond des choses. Quand la façade masculine « je maîtrise tout» cède la place, on se rend souvent compte que certains sont loin d'être aussi à l'aise et dominateurs que cela. On retrouve par exemple un discours de renversement de la responsabilité lorsqu'il s'agit de parler de viols collectifs. Quand le sujet est abordé, le discours qui est tenu régulièrement c'est «les meufs elles sont consentantes, elles le cherchent souvent». Mais quand on approfondit, ce discours s'effondre et les élèves en question admettent que de tels actes constituent des viols et les rejettent.
C'est pour cela qu'une réelle éducation à la sexualité, qui ne soit pas centrée sur la génitalité mais qui englobe l'ensemble des pratiques sexuelles (caresses, baisers, masturbation et toutes les différentes «positions» et accessoires possibles), hétéro ou homo, et qui aborde la question sous l'angle relationnel également, est indispensable car ce serait un outil efficace de lutte contre les violences sexistes et homophobes à l'école. Les textes réglementaires (il s'agit en général d'une expression de la démagogie ministérielle chaque 8 mars, vite rangée au placards) en offrent la possibilité — relative — (pas demain qu'on parlera de godes et de polyfidélité à l'école, il est déjà souvent très difficile d'aborder la question de l'homosexualité et du lesbianisme autrement que sous l'angle judéo-chrétien de la «tolérance» ce qui voudrait dire parler de liberté sexuelle), mais celle-ci est rarement saisie par les personnels. Pourtant, la circulaire N° 2002-262 du 22-11-2002, et la circulaire du 03-10-1988 offrent un cadre assez large, même si la dernière circulaire Ferry, circulaire N° 2003-027 du 17-2-2003, introduit un retour en arrière avec la précision suivante: «Cette éducation, qui se fonde sur les valeurs humanistes de tolérance et de liberté, du respect de soi et d'autrui, doit trouver sa place à l'école sans heurter les familles ou froisser les convictions de chacun».
Cette précision est une concession de taille aux lobbys religieux et réactionnaires, puisqu'elle inféode l'éducation sexuelle aux préjugés religieux en l'enfermant dans la sphère du politiquement correct. Outre cette circulaire, la réticence des chefs d'établissement, par peur notamment de conflit avec les parents d'élèves, est souvent un frein aux initiatives. Mais ce cadre et le cadre des CESC (comité d'éducation à la santé et la citoyenneté (sic)) sont des lieux qu'il est possible d'investir en tant qu'actrices et acteurs pédagogiques.
À nous anarchistes de nous en saisir, en subvertissant le cadre étriqué de l'éducation réactionnaire de l'État, à nous de briser le tabou sur la sexualité, sur le sexisme et l'homophobie, sur les violences. Attaquons nous au sexisme dans l'orientation scolaire qui est à la base de la division sexuée du travail et aux manuels qui invisibilisent les femmes et les homosexuels dans l'histoire, à un contenu pédagogique qui nie les femmes en tant que sujets historiques, actrices de l'histoire.
Bref, du pain sur la planche, mais c'est une lutte que nous devons mener, anarchistes sur notre lieu de travail, en sensibilisant nos collègues sur la question notamment à travers les réseaux syndicaux dans lesquels nous sommes investi.e.s. Une société libertaire et égalitaire ne se fera pas sans extirper les préjugés qui asservissent une bonne moitié de l'humanité, les femmes et qui répriment les individu.e.s et leurs désirs.

Sam
Militant du groupe Durruti de la FA, à Lyon

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