vendredi 27 juin 2014

Pierre Kropotkine Autour d'une vie (Mémoires d'un révolutionnaire) tome 1



Pierre Kropotkine
Autour d'une vie
(Mémoires d'un révolutionnaire)
Traduit de l'anglais par Francis Leray et Alfred Martin 
et revu par l'auteur

SOMMAIRE

Préface, par G. Brandès

PREMIÈRE PARTIE
MON ENFANCE
CHAPITRE PREMIER
Moscou. Ñ Le Vieux Quartier des Écuyers. Ñ Premier souvenir. Ñ La famille Kropotkine. Ñ Mon père. Ñ Ma mère.
CHAPITRE II
Ma belle-mère.Ñ La méthode d'enseignement de M. Poulain. Ñ Plaisirs du dimanche. Ñ Mon goût pour le théâtre. Ñ Ma participation au jubilé de Nicolas Ier. Ñ Entrée de mon frère à l'école des Cadets.
CHAPITRE III
Les serfs. Ñ Vie de famille et relations mondaines. Ñ Le carême et la fête de Pâques en Russie. Ñ Scènes de la vie des serfs. Ñ Départ pour la campagne. Ñ Séjour à Nikoslkoïé
CHAPITRE IV
Mon éducation (suite). Ñ Tableaux du servage. Ñ Une triste destinée. Ñ Instruction donnée à des serfs bien doués. Ñ Une histoire de revenant.
CHAPITRE V
Souvenirs de la guerre de Crimée. Ñ Mort de Nicolas Ier. Ñ Mon développement intellectuel. Ñ Mes goûts littéraires. Ñ Mes essais de journalisme.

DEUXIÈME PARTIE
LE CORPS DES PAGES
CHAPITRE PREMIER
Mon entrée au corps des Pages. Ñ «le Colonel». Ñ L'esprit dominant au Corps des Pages.
CHAPITRE II
L'enseignement au Corps des Pages. Ñ Étude de l'allemand. Ñ Grammaire et littérature russes. Ñ Nos rapports avec les maîtres d'écriture et de dessin. Ñ «Une soirée au bénéfice» du maître de dessin.
CHAPITRE III
Correspondance avec mon frère sur des questions de science, de religion, de philosophie et d'économie politique. Ñ Entrevues secrètes avec mon frère. Ñ Étude pratique d'économie sociale. Ñ contacts avec le peuple.
CHAPITRE IV
Temps orageux au corps des Pages. Ñ Obsèques solennelles de l'impératrice Alexandra. Ñ Études dans les classes supérieures du corps des Pages ; l'enseignement de la physique, de la chimie et des mathématiques. Ñ Occupations aux heures de loisir. Ñ L'opéra italien à Pétersbourg
CHAPITRE V
La vie de camp à Péterhof. Ñ Exercices militaires en présence de l'empereur. Ñ enseignement pratique. Ñ diffusion des idées révolutionnaires. Ñ Abolition du servage. Ñ Importance et conséquence de cette abolition.
CHAPITRE VI
La vie de cour à Pétersbourg. Ñ Le système d'espionnage à la cour. Ñ Caractère d'Alexandre II. - L'Impératrice. Ñ Le prince héritier. Ñ Alexandre III.
CHAPITRE VII
Je choisis un régiment de Cosaques sibériens. Ñ Épouvantable incendie à Pétersbourg. Ñ Commencement de la réaction. Ñ J'obtiens le brevet d'officier. 

TROISIÈME PARTIE
SIBÉRIE
CHAPITRE PREMIER
La Sibérie. Ñ Travaux de réforme en Transbaïkalie. Ñ L'insurrection polonaise. Ñ Ses conséquences funestes pour la Pologne et la Russie.
CHAPITRE II
Annexion et colonisation de la province de l'Amour. Ñ Un typhon. Ñ En mission à Pétersbourg.
CHAPITRE III
Je traverse la Mandchourie déguisé en marchand. Ñ Je remonte le Soungari jusqu'à Kirin. Ñ Des mines d'or à Tchita.
CHAPITRE IV
Ce que j'ai appris en Sibérie. Ñ Exilés polonais dans la Sibérie orientale. Ñ Leur révolte. Ñ Je quitte le service militaire.

QUATRIÈME PARTIE
SAINT-PÉTERSBOURG.
PREMIER VOYAGE DANS L'EUROPE OCCIDENTALE
CHAPITRE PREMIER
À  l'Université de Pétersbourg. Ñ Corrections apportées à l'orographie et à la cartographie de l'Asie septentrionale. Ñ Explorateurs russes de cette époque. Ñ Plans d'expéditions arctiques. Ñ Études glaciaires en Finlande.
CHAPITRE II
La situation à Pétersbourg. Ñ Double nature d'Alexandre II. Ñ Corruption de l'Administration. Ñ Empêchements à l'enseignement. Ñ Décadence de la société pétersbourgeoise. Ñ L'affaire Karakosov.
CHAPITRE III
Mouvement réformiste dans la jeunesse russe. Ñ Activité des jeunes filles, leur ardeur pour l'étude. Ñ Créations de nombreux cours de femmes. Ñ La vie nouvelle dans le Vieux Quartier des Écuyers.
CHAPITRE IV
Premier voyage à l'étranger. Ñ Séjour à Zurich. Ñ L'Association Internationale des Travailleurs. Ñ Son origine. Ñ Son activité. Ñ Sa diffusion. Ñ Études du mouvement socialiste par la lecture des journaux socialistes. Ñ Les sections genevoises de l'Internationale.
CHAPITRE V
Chez les horlogers du jura. Ñ Les débuts de l'Anarchisme. Ñ Mes amis de Neuchâtel. Ñ Les réfugiés de la Commune. Ñ Influence de Bakounine. Ñ Mon programme socialiste.
CHAPITRE VI
Livres interdits introduits par contrebande. Ñ Le Nihilisme. Ñ Mépris de la forme extérieure. Ñ Le Mouvement «vers le peuple». Ñ Le Cercle de Tchaïkovsky. Ñ Courants politiques et sociaux. Ñ Pas d'espoir de réformes. Ñ La personne du Tsar protégée par la jeunesse.
CHAPITRE VII
Les membres influents du cercle de Tchaïkovsky. Ñ Mon amitié avec Stepniak. Ñ Propagande dans les campagnes et parmi les tisserands de Pétersbourg.
CHAPITRE VIII
Nombreuses arrestations de propagandistes à Pétersbourg. Ñ Ma conférence à la Société de Géographie. Ñ Mon arrestation. Ñ Interrogatoire inutile. Ñ Mon incarcération à la forteresse de Pierre et Paul. 

CINQUIÈME PARTIE
LA FORTERESSE. Ñ L'ÉVASION.
CHAPITRE PREMIER
La forteresse de Pierre et Paul. Ñ Ma cellule. Ñ Exercices de gymnastique. Ñ Mon frère Alexandre accourt à mon aide. Ñ J'obtiens la permission d'écrire. Ñ Mes lectures. Ñ Monotonie de la vie de prison. Ñ Arrestation de mon frère. Ñ Relations secrètes avec mes co-détenus. Ñ Une visite du grand-duc Nicolas.
CHAPITRE II
Mon transfert à la maison de détention. Ñ Ma maladie. Ñ À l'hôpital militaire. Ñ Plans de fuite. Ñ Mon évasion. Ñ Voyage à l'étranger.

SIXIÈME PARTIE
L'EUROPE OCCIDENTALE
CHAPITRE PREMIER 
Buts de mon activité dans l'Europe occidentale. Ñ Séjour à Edimbourg et à londres. Ñ Je collabore à la Natureet au Times.Ñ Départ pour la Suisse. Ñ L'Association Internationale des Travailleurs et la Social-Démocratie allemande. Ñ Progrès de l'internationale en France, en Espagne et en Italie.
CHAPITRE II
La Fédération Jurassienne et ses membres influents. Ñ Séjour à La Chaux-de-Fonds. Ñ Interdiction du drapeau rouge en Suisse. Ñ Un nouvel ordre social.
CHAPITRE III
Lutte entre l'Anarchisme et la Social-Démocratie. Ñ Expulsion de Belgique. Ñ Séjour à Paris. Ñ Renaissance du socialisme en France. Ñ Tourguénev, son importance pour la jeune Russie. Ñ Tourguénev et le Nihilisme. Ñ Bazarov dans Pères et Fils.
CHAPITRE IV
Mécontentement croissant en Russie après la guerre russo-turque. Ñ Le procès des 193. Ñ Attentats contre Trépov. Ñ Quatre attentats contre des têtes couronnées. Ñ Persécution de la Fédération Jurassienne. Ñ Nous fondons Le Révolté.Ñ Ce que doit être un journal socialiste. Ñ Difficultés financières et techniques.
CHAPITRE V
Le mouvement révolutionnaire prend un caractère plus grave en Russie. Ñ Attentats contre l'empereur dirigés par le comité exécutif. Ñ Mort d'Alexandre II. Ñ Fondations de ligues destinées à combattre les révolutionnaires et à protéger l'empereur. Ñ Ma condamnation à mort. Ñ Mon expulsion de Suisse.
CHAPITRE VI
Une année à Londres. Ñ Premiers symptômes du réveil de l'esprit socialiste en angleterre. Ñ Départ pour Thonon. Ñ Les mouchards. Ñ Compromis d'Ignatiev avec les Terroristes. Ñ La France en 1881-82. Ñ Misère des tisseurs de Lyon. Ñ Explosion dans un café de Lyon. Ñ Mon arrestation et ma condamnation.
CHAPITRE VII
Effets néfastes du régime des prisons au point de vue social. Ñ A la prison de Clairvaux. Ñ Occupations des détenus. Ñ Triste condition des vieux prisonniers. Ñ Relations actives des détenus entre eux. Ñ Influence démobilisatrice des prisons.
CHAPITRE VIII
Mes aventures avec la police secrète. Ñ Amusant rapport d'un agent secret. Ñ Mouchards démasqués. Ñ Un faux baron. Ñ Conséquences de l'espionnage.
CHAPITRE IX
Le «vol» de Louise Michel. Ñ Élie Reclus. Ñ Je me fixe à Harrow. Ñ Travaux scientifiques de mon frère Alexandre. Ñ Sa mort.
CHAPITRE X
Le mouvement socialiste en Angleterre en 1886. Ñ Ma participation à ce mouvement. Ñ La formule de «lutte pour la vie» complétée par la loi naturelle de l'appui mutuel. Ñ Immense diffusion des idées socialistes.
FIN DE L'OUVRAGE



PRÉFACE




Les autobiographies que nous devons aux grands hommes appartenaient autrefois à l'un des trois types suivants : «Voilà comment je m'éloignai du bon chemin, et voilà comment j'y revins.» (Saint Augustin) ; ou «Voyez combien je fus mauvais, mais qui oserait se croire meilleur ?» (Rousseau) ; ou «Voilà comment se développe lentement un génie favorisé par les circonstances.» (GÏthe). Dans tous ces genres de portraits l'auteur s'occupe donc surtout de lui-même.
Au dix-neuvième siècle les autobiographies des hommes éminents se ramenèrent plus souvent aux types suivants : «Voyez comme j'eus du talent, combien je fus attrayante et comme je recueillis l'estime et l'admiration de tous !» (Johanne Louise Heiberg, Une Vie revécue dans le souvenir); ou bien : «J'avais beaucoup de talent, je méritais d'être aimé, et cependant je fus méconnu. Voyez quels durs combats j'ai dû livrer pour parvenir à la renommée.» (Hans Christian Andersen, Le Conte d'une Vie.)Dans ces deux genres de mémoires, l'auteur s'occupe donc avant tout de ce qu'ont pensé et dit de lui ses contemporains.
L'auteur de l'autobiographie que nous avons sous les yeux ne nous entretient point de ses talents, et par conséquent il ne nous dit pas les luttes qu'il eut à soutenir pour faire apprécier son mérite. Il se préoccupe encore moins des opinions que ses contemporains ont eues sur lui. Il ne dit pas un mot de ce que les autres ont pensé de lui.
Dans ce livre l'auteur ne se complaît pas à contempler sa propre image. Il n'est pas de ceux qui parlent volontiers d'eux-mêmes ; quand il le fait, c'est à contrecÏur et avec une certaine timidité. Ici l'on ne trouvera pas de confession qui révèle l'homme intime, pas de sentimentalité, pas de cynisme. L'auteur ne parle ni de ses fautes, ni de ses vertus ; il ne se laisse aller avec le lecteur à aucune intimité vulgaire. Il ne dit point quand il est amoureux, et il parle si peu de ses relations avec le beau sexe qu'il omet même son mariage, et ce n'est qu'incidemment que nous apprenons qu'il est marié. Il est père, et un père très aimant, mais il trouve tout juste le temps de le dire une fois quand il résume rapidement ses seize dernières années.
Il est plus soucieux de nous donner la psychologie de ses contemporains que la sienne ; et l'on trouve dans son livre la psychologie de la Russie : de la Russie officielle et des masses populaires, de la Russie qui lutte pour le progrès et de la Russie réactionnaire. Il cherche plus à conter l'histoire de ses contemporains que la sienne ; et par conséquent le récit de sa vie renferme l'histoire de la Russie à son époque aussi bien que l'histoire de mouvement ouvrier en Europe pendant la dernière moitié du siècle. Quand il s'analyse lui-même nous voyons tout le monde extérieur se refléter en lui.
Cependant ce livre peut-être comparé à Dichtung und Wahrheitde GÏthe : l'auteur cherche à montrer comment s'est développé un esprit remarquable. Il peut l'être aussi aux Confessionsde saint Augustin, car il est l'histoire d'une crise intérieure qui correspond à ce qu'autrefois on appelait une «conversion». En effet, cette crise est le point où tout le livre converge.
En ce moment il n'y a que deux grands Russes qui pensent pour le peuple russe et dont la pensée appartient à l'humanité, Léon Tolstoï et Pierre Kropotkine. Tolstoï nous a souvent conté, sous une forme poétique, certaines périodes de sa vie. Kropotkine nous donne ici, pour la première fois, sans employer, lui, la forme poétique, un rapide aperçu de toute sa carrière.
Quelque radicalement différents que soient ces deux hommes, on peut tracer un parallèle de leurs vies et de leurs conceptions de la vie. Tolstoï est un artiste, Kropotkine est un homme de science ; mais il vint un moment dans la carrière de chacun d'eux où ils ne purent trouver ni l'un ni l'autre la paix dans la continuation de l'Ïuvre à laquelle ils avaient apporté de grandes qualités innées. Tolstoï fut amené par des considérations religieuses, Kropotkine par des considérations sociales, à abandonner les sentiers suivis par eux jusqu'alors.
Tous deux aiment l'humanité, et ils sont unanimes à condamner sévèrement l'indifférence, le manque de réflexion, la rudesse et la brutalité des classes supérieures, et ils se sentent également attirés vers la vie des opprimés et des maltraités. Tous les deux voient dans le monde plus de lâcheté que de stupidité. Tous deux sont idéalistes et tous deux ont un tempérament de réformateur. Tous deux sont des natures pacifiques, et Kropotkine est le plus pacifique des deux Ñ bien que Tolstoï prêche toujours la paix et condamne ceux qui recourent à la force pour défendre leurs droits, tandis que Kropotkine justifie cet acte et entretient des relations amicales avec les terroristes. Le point sur lequel ils diffèrent le plus c'est leur attitude envers l'homme intelligent et instruit et envers la science en général. Tolstoï, dans sa passion religieuse, dédaigne et déprécie l'homme aussi bien que la chose, tandis que Kropotkine les tient en haute estime, bien qu'en même temps il condamne les hommes de science qui oublient le peuple et la misère des masses.
Bien des hommes et bien des femmes ont accompli une grande Ïuvre, sans avoir vécu une grande vie. Bien des gens sont intéressants, bien que leur vie puisse avoir été tout à fait insignifiante et banale. La vie de Kropotkine est à la fois grande et intéressante.
Dans ce volume, on trouvera combinés tous les éléments qui composent une vie des plus animées et des plus pleines, l'idylle et la tragédie, le drame et le roman.
Son enfance à Moscou et à la campagne, les portraits de sa mère, de ses sÏurs et de ses maîtres, des vieux et fidèles serviteurs, les nombreux tableaux de la vie patriarcale, tout est si bien décrit que tous les cÏurs seront touchés. Puis viennent des paysages, et l'histoire de l'amour extraordinairement intense qui unit les deux frères. Tout cela est de pure idylle.
Mais à côté, il y a malheureusement bien des larmes et bien des souffrances : la rudesse de la vie de famille, les traitements cruels infligés aux serfs, et l'étroitesse d'esprit et la dureté du cÏur chez ceux qui exercent une si grande influence sur les destinées humaines.
Le récit est des plus variés ; il y a des catastrophes dramatiques : la vie à la cour et la vie en prison ; la vie dans la plus haute société russe, près des empereurs et des grands-ducs, et la vie dans la pauvreté, avec le prolétariat, à Londres et en Suisse. Il y a des changements de costume comme dans un drame, l'acteur principal ayant à se présenter pendant le jour en beaux habits au Palais d'hiver, et le soir vêtu en paysan pour prêcher la révolution dans les faubourgs. Et on trouve aussi l'élément sensationnel qui appartient au roman. Bien que nul ne puisse être plus simple dans le ton et dans le style que Kropotkine, il est des parties de son récit qui, par suite même de la nature même des événements qu'il a à relater, sont beaucoup plus saisissantes que tout ce qu'on trouve dans les romans dont le seul but est d'être sensationnels. Y a-t-il quelque chose d'un intérêt plus palpitant que le récit des préparatifs de l'évasion de la forteresse de Saint-Pierre et Saint-Paul et de l'audacieuse exécution du plan ?
Peu d'hommes ont connu comme Kropotkine toutes les couches de la société pour y avoir vécu. Quels tableaux ! Voici Kropotkine enfant, les cheveux frisés, vêtu d'un travestissement, debout près de l'empereur Nicolas ; le voici page, courant après l'empereur Alexandre pour le protéger contre les dangers ; le voici dans une prison terrible, qui éconduit le grand-duc Nicolas, ou qui entend les paroles de jour en jour plus insensées d'un paysan qui, enfermé dans une cellule au-dessous de lui, perd peu à peu la raison.
Il a vécu la vie de l'aristocrate et celle de l'ouvrier ; il a été page de l'empereur et il a été un écrivain bien pauvre ; il a vécu la vie de l'étudiant, de l'officier, de l'homme de science, de l'explorateur de pays inconnus, de l'administrateur et du révolutionnaire banni. En exil il a dû parfois vivre de pain et de thé comme un paysan russe ; et il a été exposé à l'espionnage et aux tentatives d'assassinat comme un empereur de Russie.
Peu d'hommes ont un un champ d'expérience aussi vaste. De même que Kropotkine est capable, comme géologue, d'embrasser l'évolution préhistorique de milliers de siècles, de même aussi il a pu se rendre compte de l'évolution historique de son époque. A l'éducation littéraire et scientifique qu'on acquiert dans son cabinet de travail et à l'université Ñ c'est-à-dire la connaissance des langues, les belles-lettres, la philosophie et les mathématiques supérieures Ñ il ajoute de bonne heure cette éducation qu'on acquiert à l'atelier, au laboratoire et aux champs Ñ les sciences naturelles, les sciences militaires, l'art de la fortification, le secret des procédés mécaniques et industriels. Ses connaissances sont universelles.
Combien cet esprit actif doit avoir souffert quand il fut réduit à l'inactivité de la prison. Quelle école de patience et de stoïcisme ! Kropotkine dit quelque part qu'à la base de toute organisation il doit y avoir une personnalité d'un haut développement moral. Cela s'applique à lui. La vie a fait de lui l'une des pierres angulaires du mouvement de l'avenir.
Il approche de la trentaine Ñ âge décisif dans la vie d'un homme. De cÏur et d'âme il est un homme de science ; il a fait une importante découverte scientifique. Il a trouvé que les cartes de l'Asie du Nord sont inexactes ; que non seulement les anciennes conceptions de la géographie de l'Asie sont fausses, mais aussi que les théories de Humbold sont en contradiction avec les faits. Pendant plus de deux ans il se plonge dans des recherches laborieuses. Puis, soudain, un beau jour, les vrais rapports des faits lui apparaissent comme un trait de lumière ; il comprend que les principales lignes de structure de l'Asie ne se dirigent pas du nord au sud, ni de l'ouest à l'est, mais du sud-ouest au nord-est. Il met sa découverte à l'épreuve, il l'applique à de nombreux faits isolés, Ñ et tout la corrobore. C'est ainsi qu'il connut sous sa forme la plus noble et la plus pure la joie de la révélation scientifique et qu'il sentit combien cette joie élève l'âme.
Alors vient la crise. La pensée que ces joies ne peuvent être goûtées que par un tout petit nombre d'êtres le remplit de douleur. Il se demande s'il a le droit de jouir de son savoir tout seul, sans partage. Il sent qu'il y a un plus grand devoir à remplir Ñ contribuer à porter à la masse du peuple la science déjà acquise, plutôt que de travailler à faire de nouvelles découvertes.
Quant à moi, je ne crois pas qu'il eût raison. Avec de telles idées, Pasteur n'aurait pas été le bienfaiteur de l'humanité qu'il a été. Après tout, dans la longue suite des âges, tout tourne au profit de la masse du peuple. Je crois qu'un homme fait tout ce qu'il peut pour le bien-être de tous, lorsqu'il produit pour tout le monde avec le plus d'activité possible ce qu'il est capable de produire. Mais cette idée fondamentale est la caractéristique de Kropotkine ; elle l'exprime tout entier.
Et cette conception l'entraîne plus loin. En Finlande, où il va faire une nouvelle découverte scientifique, car l'idée se présente à lui Ñ c'était alors une hérésie Ñ que dans les âges préhistoriques toute l'Europe septentrionale était ensevelie sous les glaces, il est si vivement touché de compassion pour les pauvres, pour les souffrants, qui souvent connaissant la faim et dont la vie est une véritable lutte pour l'existence, qu'il croit que son devoir le plus grand, son devoir absolu est de devenir pour la grande masse laborieuse et déshéritée un maître et un appui.
Bientôt après un nouveau monde s'ouvre devant lui Ñ la vie des classes laborieuses Ñ et il apprendra de ceux-là même qu'il voulait enseigner.
Cinq ou six ans plus tard se produit la seconde phase de la crise. Kropotkine est en Suisse, il avait abandonné le groupe des socialistes de l'État, par crainte d'un despotisme économique, par haine de la centralisation, par amour de la liberté de l'individu et de la commune.
Cependant ce n'est qu'après sa longue détention en Russie et lors de son second séjour parmi les ouvriers intelligents de la Suisse française que la conception, vague encore en lui, d'un nouvel état social, prend la forme plus distincte d'une fédération de sociétés coopérant à la façon des compagnies des chemins de fer ou des administrations des postes de différents pays. Il sait qu'il ne peut pas dicter à l'avenir la route qu'il aura à suivre ; il est convaincu que tout doit provenir de l'activité édificatrice de la masse, mais il compare, pour mieux se faire comprendre, le futur état social aux corporations et aux rapports mutuels qui existaient au moyen âge, et qui furent l'Ïuvre des classes inférieures. Il ne croit pas à la distinction entre dirigeants et dirigés ; mais je dois avouer que je suis assez vieux jeu pour me réjouir lorsque Kropotkine, par une légère inconséquence, dit quelque part, en faisant l'éloge d'un ami, qu'il était «né meneur d'hommes.»
L'auteur se déclare révolutionnaire, et cela à juste titre. Mais rarement il y a eu révolutionnaire si humain et si doux. Et on est tout étonné, lorsque, parlant de la possibilité d'un conflit armé avec la police suisse, se manifeste en lui l'instinct belliqueux qui existe en chacun de nous. Il ne peut dire alors avec certitude si lui et ses amis furent heureux ou déçus en voyant que le conflit n'avait pas eu lieu. Mais ce passage est unique dans son livre : il ne fut jamais un vengeur, mais toujours un martyr.
Il n'impose pas de sacrifices aux autres ; il les réserve pour lui. Toute sa vie il a agi ainsi, mais jamais les sacrifices ne semblent lui avoir coûté, tant il en fait peu de cas. Et avec toute cette énergie, il est si loin d'être vindicatif qu'à propos d'un répugnant docteur de sa prison il se contente de dire : «Moins on parlera de lui, mieux cela vaudra.»
C'est un révolutionnaire sans emphase et sans emblème. Il rit des serments et des cérémonies par lesquels se lient les conspirateurs dans les drames et les opéras. Cet homme est la simplicité en personne. Sous le rapport du caractère il peut soutenir la comparaison avec tous ceux qui ont lutté pour la liberté. Aucun n'a été plus que lui désintéressé, aucun n'a aimé l'humanité plus que lui.
Mais il ne permettrait point d'inscrire au frontispice de son livre tout le bien que je pense de lui, et si je lui faisais, je dépasserais les limites d'une préface raisonnable.
Georges Brandès.

PREMIÈRE PARTIE
MON ENFANCE

Chapitre premier
MOSCOU. Ñ LE VIEUX QUARTIER DES ÉCUYERS. Ñ PREMIER SOUVENIR. Ñ LA FAMILLE KROPOTKINE. Ñ MON PÈRE. Ñ MA MÈRE.Moscou est une ville à lente croissance historique, et ses différents quartiers ont merveilleusement conservé jusqu'à nos jours la physionomie dont les a revêtus la succession des siècles. Le district situé de l'autre côté de la Moskova, avec ses rues larges et somnolentes et ses maisons au toit bas, peintes en gris et monotones, dont les portes cochères restent nuit et jour soigneusement verrouillées, a toujours été l'asile des commerçants ; et c'est aussi l'asile des dissidents de la «Vieille Foi», à l'aspect austère, formaliste et despotique. La citadelle, le Kremlin, est toujours la forteresse de l'Église et de l'État ; et l'immense espace, qui s'étend en face, couvert de milliers de magasins et d'entrepôts, a été pendant des siècles la ruche active du commerce, et aujourd'hui encore c'est le centre d'un grand mouvement commercial qui s'étend sur toute la surface du vaste empire.
Pendant des siècles, c'est dans la rue de Tver et au Pont des Maréchaux que se sont groupés les magasins à la mode ; tandis que les quartiers des artisans, la Ploustchikha et la Dorogomilovka, ont conservé la physionomie même qui caractérisait leurs bruyantes populations du temps des tsars de Moscou. Chaque quartier est un petit monde à part ; chacun a sa physionomie propre et vit d'une vie distincte. Même les chemins de fer, lorsqu'ils firent irruption dans la vieille capitale, groupèrent à l'écart, en certains points des faubourgs, leurs dépôts, leurs ateliers, leurs lourds wagons et leurs machines.
Cependant, de toutes les parties de Moscou, aucune peut-être n'est plus typique que ce labyrinthe de rues et de ruelles tortueuses, propres et tranquilles, qui se trouve derrière le Kremlin, entre les deux grandes artères, l'Arbat et la Pretchistenka, et qu'on appelle encore le Vieux Quartiers des Écuyers, Ñ la Staraïa Koniouchennaïa.
Il y a quelque cinquante ans, dans ce quartier vivait et s'éteignait lentement la vieille noblesse moscovite, dont les noms, avant l'époque de Pierre le Grand, sont si fréquemment cités dans les pages de l'histoire de la Russie, mais qui, par la suite, disparut pour faire place aux nouveaux venus, «aux hommes de toutes conditions», que le fondateur de l'État russe appelait aux fonctions publiques. Se voyant supplantés à la cour de Saint-Pétersbourg, ces nobles de vieille roche se retirèrent dans le Vieux Quartier des Écuyers, ou bien dans leurs pittoresques domaines des environs de la capitale, et ils regardaient avec une sorte de dédain mêlé de secrète jalousie cette foule bigarrée de familles qui venaient «on ne savait d'où», pour prendre possession des plus hautes charges du gouvernement dans la nouvelle capitale des bords de la Néva.
Dans leur jeunesse, la plupart avaient tenté la fortune au service de l'État, le plus souvent dans l'armée. Mais ils l'avaient bientôt quitté, pour une raison ou une autre, sans être parvenus à un rang élevé. Les plus heureux Ñ et mon père fut de ceux-là Ñ obtinrent dans leur ville natale une situation tranquille, presque honorifique, tandis que la plupart quittèrent simplement le service actif. Mais quel que fût le point du vaste empire où ils durent séjourner au cours de leur carrière, ils trouvaient toujours moyen de passer leur vieillesse dans une de leurs maisons du Vieux Quartier des Écuyers, à l'ombre de l'église où ils avaient été baptisés, et où l'on avait récité les dernières prières aux obsèques de leurs parents.
De nouveaux rameaux se détachaient des anciens troncs. Les uns se distinguaient plus ou moins en différents points de la Russie ; d'autres possédaient des maisons plus somptueuses, dans le style du jour, en d'autres quartiers de Moscou ou à Saint-Pétersbourg ; mais la branche qui continuait à résider dans le Vieux Quartier des Écuyers, près de l'église, verte, jaune, rose ou brune, liée aux anciennes traditions, était considérée comme la branche représentant réellement la famille, quelle que fût du reste sa place, dans l'arbre généalogique. Son chef, fidèle aux vieilles coutumes, était traité avec un grand respect, Ñ il est vrai, légèrement nuancé d'ironie, Ñ même par les jeunes représentants du même tronc, qui avaient quitté leur ville natale pour une plus brillante carrière à la Cour ou dans les Gardes à Saint-Pétersbourg. Pour eux, il personnifiait l'antiquité de la famille et ses traditions.
Dans ces rues tranquilles, loin du bruit et du mouvement du Moscou commercial, toutes les maisons se ressemblaient. Le plus souvent elles étaient en bois, recouvertes de toits de tôle d'un vert vif, revêtues de stuc à l'extérieur et ornées de colonnes et de portiques. Toutes étaient peintes de couleurs gaies. Presque toutes n'avaient qu'un étage, de sept à neuf larges fenêtres donnant sur la rue. Un second étage n'était admis que sur le derrière de la maison qui donnait sur une cour spacieuse, entourée de nombreux petits bâtiments servant de cuisines, d'écuries, de celliers, de remises et d'habitations pour les domestiques. Une large porte cochère s'ouvrait sur cette cour, et à l'entrée une plaque de cuivre portait ordinairement l'inscription : «Maison de M***, Lieutenant, ou Colonel et Commandeur» Ñ Très rarement «Général-Major», ou quelque dignité civile équivalente. Se trouvait-il dans une de ces rues une maison plus luxueuse, ornée d'une grille de fer doré et d'un portail de fer, alors la plaque de cuivre de l'entrée portait certainement la mention : «Un tel, conseiller de commerce, ou Citoyen honoraire.» C'étaient les «intrus», ceux qui étaient venus «on ne sait d'où» s'établir dans ce quartier, et qui étaient rigoureusement ignorés de leurs voisins.
Aucun magasin ne pouvait s'installer dans ces rues nobiliaires. Tout au plus aurait-on pu trouver dans quelque petite maison de bois, propriété de l'église paroissiale, une minuscule boutique d'épicier ou de fruitier. Mais alors la guérite de l'agent de police se trouvait au coin, en face, et toute la journée on voyait le soldat, armé d'une hallebarde, restant sur son seuil et saluant de son arme inoffensive les officiers qui passaient. Puis, à la tombée de la nuit il disparaissait pour exercer dans sa guérite le métier de savetier ou bien préparer quelque tabac à priser spécial, patronné par les vieux domestiques du voisinage.
La vie s'écoulait calme et paisible Ñ du moins en apparence - dans ce faubourg Saint-Germain moscovite. Le matin, on ne voyait personne dans les rues. Vers midi, les enfants apparaissaient sous la conduite de précepteurs français et de bonnes allemandes, qui allaient les promener sur les boulevards couverts de neige. Plus tard, on pouvait voir les dames dans leurs traîneaux à deux chevaux, avec, derrière, un valet debout sur une planche étroite fixée à l'extrémité des patins, ou encore, bien emmitouflées, assises dans une voiture démodée, immense et haute, suspendue sur des ressorts à forte courbure et traînée par quatre chevaux, avec un postillon devant et deux valets debout derrière. Le soir, la plupart des maisons étaient brillamment éclairées, et, les rideaux n'étant pas abaissés, le passant pouvait admirer les joueurs de cartes ou les valseurs dans les salons. Les «opinions» n'étaient pas en vogue alors, et nous étions encore loin de l'époque où dans chacune de ces maisons une lutte allait commencer entre «père et fils» Ñ lutte qui d'ordinaire se terminait par une tragédie de famille ou une descente de police au milieu de la nuit. Il y a cinquante ans on ne pensait pas encore à ces choses-là ; tout était calme et paisible Ñ du moins à la surface.
C'est dans ce Vieux Quartier des Écuyers que je naquis en 1842, et c'est là que j'ai passé les quinze premières années de ma vie. Notre père vendit, il est vrai la maison où notre mère était morte, il en acheta une autre qu'il revendit, puis nous passâmes plusieurs hivers dans des maisons prises en location, jusqu'à ce qu'il en trouvât une à son goût, à quelques pas de l'église où il avait été baptisé. Mais malgré tous ces changements, nous restâmes toujours dans le Vieux Quartier des Écuyers, ne le quittant que pendant l'été pour aller à notre maison de campagne.


Une haute et spacieuse chambre à coucher, la chambre faisant le coin de notre maison, avec un large lit dans lequel notre mère est couchée, nos chaises et nos tables d'enfants tout près, Ñ des tables proprement mises avec des sucreries et des gelées dans de jolis bocaux, Ñ une chambre où l'on nous introduisait, mon frère et moi, à une heure étrange Ñ voilà le premier souvenir à peu près distinct de ma vie.
Notre mère mourait de la phtisie ; elle n'avait que trente-cinq ans. Avant de se séparer de nous à jamais, elle avait désiré nous avoir près d'elle, pour nous caresser, trouver dans nos joies un moment de bonheur, et elle avait arrangé ce petit régal près de son lit qu'elle ne pouvait plus quitter. Je me souviens de sa pâle figure maigre, de ses grands yeux brun foncé. Elle nous regardait avec amour et nous invitait à manger, à grimper sur son lit... Puis tout à coup elle fondit en pleurs et commença à tousser, Ñ on nous dit de partir.
Quelques jours après, mon frère et moi fûmes emmenés de la grande maison et conduits dans une petite maison voisine, donnant sur la cour. Le soleil d'avril emplissait les petites chambres de ses rayons, mais notre bonne allemande, madame Burman, et Ouliana, notre bonne russe, nous dirent de nous coucher. La face humide de pleurs, elles cousaient pour nous des chemises noires, ornées d'une large frange blanche. Nous ne pouvions dormir : l'inconnu nous effrayait et nous écoutions ce qu'elles disaient à voix basse. Elles parlaient de notre mère, mais nous ne pouvions comprendre. Nous sautâmes de nos lits, demandant : «Où est maman ? Où est maman ?»
Toutes deux se mirent à sangloter et à caresser nos têtes bouclées, nous appelant «pauvres orphelins». Enfin Ouliana n'y tint plus et dit : «Votre mère est allée là-haut, au ciel, avec les anges.»
«Comment au ciel ? Pourquoi ?» demandait en vain notre imagination d'enfant.
Cela se passait en avril 1846. Je n'avais que trois ans et demi, et mon frère Sacha n'en avait pas encore cinq. Je ne sais où étaient notre sÏur et notre frère aînés, Hélène et Nicolas. Peut-être étaient-ils déjà à l'école. Nicolas avait douze ans, Hélène en avait onze. Ils avaient grandi ensemble, et nous les connaissions peu. Nous restâmes donc, Alexandre et moi, dans cette petite maison sous la garde de madame Burman et d'Ouliana. La bonne vieille allemande, sans famille, absolument seule en ce vaste monde, prit près de nous la place de notre mère. Elle nous éleva aussi bien qu'elle put, nous achetant de temps en temps quelques simples jouets, et nous bourrant de pain d'épice chaque fois qu'un autre vieil Allemand qui vendait de ces gâteaux Ñ probablement comme elle sans famille et solitaire Ñ venait à passer chez nous. Nous ne voyions notre père que rarement, et les deux années qui suivirent s'écoulèrent sans laisser aucune impression dans ma mémoire.


Mon père était très fier de l'origine de sa famille, et il nous montrait d'un air solennel un parchemin encadré et fixé au mur de son cabinet. Le parchemin représentait nos armes Ñ les armes de la principauté de Smolensk, surmontées du manteau d'hermine et de la couronne des Monomaques Ñ et il y était écrit et certifié par le Bureau des Armoiries que notre famille descendait d'un petit-fils de Rostislav Mstislavitch le Hardi Ñ grand-prince de Kiev dont le nom est connu dans l'histoire de la Russie Ñ et que nos ancêtres avaient été grands princes de Smolensk.
«Ce parchemin m'a coûté trois cents roubles,» nous disait notre père. Comme la plupart des gens de sa génération, il était peu versé dans l'histoire de Russie et il estimait ce parchemin plus pour ce que celui-ci lui avait coûté que pour les souvenirs historiques qui s'y rattachaient.
Il est de fait que notre famille est de très ancienne origine. Mais, comme beaucoup de descendants de Rurik qu'on peut considérer comme les représentants de la période féodale de l'histoire de Russie, nos ancêtres passèrent à l'arrière-plan lorsque cette période prit fin, et que les Romanov, parvenus au trône de Moscou, commencèrent leur Ïuvre de consolidation de l'État russe. Dans ces derniers temps aucun des Kropotkine ne semble avoir eu de goût bien marqué pour les fonctions de l'État. Notre bisaïeul et notre grand-père quittèrent, encore tout jeunes, le service militaire et s'empressèrent de retourner dans les terres de leur famille. Il faut dire aussi que le principal de ces domaines, Ourousovo, situé dans le gouvernement de Riazan, sur une haute colline entourée de fertiles prairies, pouvait bien exercer une forte attraction par la beauté de ses forêts ombreuses, les méandres de ses rivières et l'infinie perspective de ses prairies. Notre grand-père n'était que lieutenant quand il quitta le service et se retira à Ourousovo, pour se consacrer à ses domaines et à l'achat d'autres terres dans les provinces voisines.
Il est probable que notre génération l'eût imité ; mais notre grand-père épousa une princesse Gagarine, qui appartenait à une famille bien différente. Le frère de cette princesse était très connu pour sa passion pour la scène. Il entretenait un théâtre à lui, et se laissa entraîner par sa passion jusqu'à épouser, au scandale de toute sa famille, une serve Ñ l'actrice de génie Semionova, l'un des créatrices de l'art dramatique en Russie, et certainement l'une des figures les plus sympathiques du théâtre. Au scandale du «Tout-Moscou», elle continua à paraître sur scène.
J'ignore si notre grand-mère partageait les goûts artistiques et littéraires de son frère, Ñ dans ma mémoire je ne la revois qu'au temps où elle était déjà paralysée et où sa voix n'était plus qu'un murmure ; mais il est certain que dans la génération qui suivit, notre famille montra un goût marqué pour la littérature. L'un des fils de la princesse Gagarine fut un des poètes secondaires de Russie, et il publia un recueil de poèmes, Ñ notre père en rougissait de honte et évitait toujours de citer ce fait ; et dans notre génération mon frère et moi ainsi que quelques-uns de mes cousins, avons apporté notre tribut à la littérature de notre époque.
Notre père était le type de l'officier du temps de Nicolas Ier. Ce n'est pas qu'il eût l'humeur guerrière ou beaucoup de goût pour la vie des camps ; je doute qu'il passât jamais une seule nuit près d'un feu de bivouac ou qu'il prît part à une seule bataille. Mais sous Nicolas Ier, tout cela était de peu d'importance. Dans ce temps, le vrai militaire était l'officier amoureux de l'uniforme, qui n'avait que dédain pour toute autre façon de se vêtir, dont les soldats étaient exercés à accomplir avec leurs jambes et leurs armes des tours de force surhumains, comme de briser le bois de leurs fusils en «présentant les armes» ; c'était l'officier qui pouvait monter à la parade une rangée de soldats aussi parfaitement alignés et aussi immobiles que des soldats de bois. «Très bon», dit un jour le grand-duc Michel en parlant d'un régiment, auquel durant une heure il avait fait présenter les armes. «Seulement, ils respirent !»L'idéal de notre père était certainement de répondre à l'idée qu'on se faisait alors du militaire.
Il est vrai qu'il prit part à la campagne de Turquie, en 1828. Mais il s'arrangea de façon à rester tout le temps à l'état-major du chef de l'armée. Et lorsque nous autres enfants, profitant d'un moment où il était de bonne humeur, nous lui demandions de nous parler de la guerre, il n'avait rien à nous raconter, si ce n'est qu'une nuit, comme ils portaient les dépêches, lui et son fidèle serviteur, Frol, eurent à subir en traversant un village abandonné l'attaque furieuse de plusieurs centaines de chiens turcs. Ils durent faire usage de leurs sabres pour échapper à la dent des bêtes affamées. Des bandes de Turcs auraient certainement plus satisfait notre imagination, cependant nous nous contentions des chiens, faute de mieux. Mais lorsque, pressé de questions, notre père nous raconta comment il avait «pour acte de bravoure» gagné la croix de Sainte-Anne et le sabre doré qu'il portait, je dois confesser que nous fûmes réellement désappointés. Son histoire était décidément trop prosaïque ! Les officiers d'état-major étaient logés dans un village turc, quand un incendie s'y déclara. En un instant les maisons furent enveloppées par les flammes. Dans l'une d'elle on avait oublié un enfant. Sa mère poussait des cris de désespoir. alors, Frol, qui accompagnait toujours son maître, se précipita dans les flammes et sauva l'enfant. Le général en chef, qui était présent, donna immédiatement la croix à mon père pour acte de bravoure.
«Mais, père, nous écriions-nous, c'est Frol qui a sauvé l'enfant !»
«Eh bien? répondait-il le plus naïvement du monde. Frol n'était-il pas mon homme ? Cela revient au même.»
Il prit part aussi à la campagne de 1831, pendant la révolution de Pologne, et à Varsovie il fit la connaissance de la plus jeune des filles du général Soulima, commandant de corps d'armée, et il en devint amoureux. Le mariage fut célébré en grande pompe au palais Lazienki. Le lieutenant-gouverneur, le comte Paskievitch, fut témoin du marié. «Mais votre mère, ajoutait notre père, après nous avoir conté l'histoire de ce mariage, ne m'apportait aucune dot.»
C'était vrai. Notre grand-père maternel, Nicolaï Semionovitch Soulima ne connaissait point l'art d'arriver ou de faire fortune. Il devait avoir dans les veines trop du sang de ces cosaques du Dnieper : ils savaient lutter contre les Turcs ou les Polonais bien équipés, aguerris et trois fois plus nombreux qu'eux, mais ne savaient pas déjouer les embûches de la diplomatie moscovite. Après s'être libérés du joug des Polonais lors de cette terrible insurrection de 1648 qui fut pour la république de Pologne le commencement de la fin, ils perdirent toutes leurs libertés en tombant sous la domination des tsars de Russie. Un Soulima fut pris par les Polonais qui le firent mourir dans les tortures à Varsovie, mais les autres «colonels» de cette même race n'en combattirent qu'avec plus d'ardeur, et la Pologne perdit la Petite Russie. Quant à notre grand-père, durant l'invasion de Napoléon Ier, il sut avec son régiment de cuirassiers pénétrer au milieu d'un carré d'infanterie française hérissé de baïonnettes, et revenir à la santé après avoir été laissé pour mort sur le champ de bataille, avec une profonde entaille à la tête. Mais il ne sut pas devenir le valet du favori d'Alexandre Ier, le tout-puissant Araktchéïev, et fut en conséquence envoyé pour ainsi dire en un exil honorifique, d'abord comme gouverneur général de la Sibérie occidentale et plus tard de la Sibérie orientale. En ce temps-là une telle situation étai considérée comme plus lucrative qu'une mine d'or, mais notre grand-père revint de Sibérie aussi pauvre qu'il y était allé, et ne laissa qu'une modeste fortune à ses trois fils et à ses trois filles. Lorsqu'en 1862 je suis allé en Sibérie j'ai souvent entendu citer son nom avec respect. Il était poussé au désespoir par le système de concussion organisé sur une grande échelle dans ces provinces, et qu'il n'avait pas les moyens de réprimer.
Notre mère était incontestablement une femme remarquable pour le temps où elle vivait. Bien longtemps après sa mort, je découvris, dans un coin d'un cabinet de décharge de notre maison de campagne, une grande quantité de papiers couverts de son écriture ferme mais jolie. C'était un journal où elle décrivait avec ravissement des paysages d'Allemagne, et parlait de ses chagrins et de sa soif de bonheur ; c'étaient des cahiers qu'elle avait remplis de poésies russes prohibées par la censure, parmi lesquelles se trouvaient les ballades historiques de Ryléïev, le poète que Nicolas Ier fit pendre en 1826 ; puis d'autres cahiers contenant de la musique, des drames français, des vers de Lamartine et des poèmes de Byron qu'elle avait copiés ; enfin, un grand nombre d'aquarelles.
Grande, svelte, casquée d'une lourde chevelure châtain, les yeux brun foncé et la bouche toute petite, elle semblait vivante sur le portrait à l'huile qu'un bon artiste avait exécuté con amore.Toujours vive et souvent insouciante, elle aimait beaucoup la danse, et les paysannes de notre village nous racontaient qu'elle contemplait souvent d'un balcon leurs rondes d'une lenteur pleine de grâce et qu'à la fin elle descendait y prendre part. Elle avait une nature d'artiste. Ce fut à un bal qu'elle prit cette fluxion de poitrine qui devait la conduire au tombeau.
Tous ceux qui la connaissaient l'aimaient. Les serviteurs adoraient sa mémoire. Ce fut en souvenir d'elle que madame Burman prit soin de nous, et que la bonne russe nous prodigua son amour. En nous peignant, ou en faisant au-dessus de nous le signe de la croix quand nous étions couchés, Ouliana disait souvent : «Votre maman doit maintenant vous regarder du haut des cieux et vous pleurer, pauvres orphelins.» Toute notre enfance est illuminée par sa mémoire. Combien de fois, dans quelque sombre couloir, la main d'un serviteur ne nous a-t-elle pas, mon frère et moi, effleurés d'une caresse. Ou quelque paysanne nous rencontrant aux champs nous demandait : «Serez-vous aussi bons que l'était votre mère ? Elle avait pitié de nous. Vous lui ressemblerez, sûrement.» Noussignifiait évidemment les serfs. Je ne sais ce que nous serions devenus si nous n'avions trouvé dans notre maison, parmi les domestiques serfs, cette atmosphère d'amour dont les enfants ont besoin d'être entourés. Pour eux, nous étions ses enfants à elle, nous lui ressemblions, et ils nous prodiguaient leurs soins, parfois d'une façon touchante, comme on le verra plus loin.
Les hommes désirent passionnément vivre après leur mort, mais comment ne remarquent-ils pas que la mémoire d'une personne réellement bonne ne meurt jamais ? Elle revit dans la génération suivante, elle est transmise aux enfants. Cette immortalité ne leur sourit-elle pas ?

Chapitre II
MA BELLE-MÈRE. Ñ LA MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT DE M. POULAIN. Ñ PLAISIRS DU DIMANCHE. Ñ MON GOÛT POUR LE THÉÂTRE. Ñ MA PARTICIPATION AU JUBILÉ DE NICOLAS Ier. Ñ ENTRÉE DE MON FRÈRE À L'ÉCOLE DES CADETS.
Deux ans après la mort de notre mère, notre père se remaria. Il avait déjà jeté les yeux sur une jolie jeune fille, appartenant, cette fois, à une famille riche. Mais le sort en décida autrement.
Un matin, qu'il n'avait pas encore quitté sa robe de chambre, des serviteurs, l'air égaré, se précipitèrent dans sa chambre, annonçant l'arrivée du général Timoféiev, le chef du sixième corps d'armée auquel appartenait notre père. Ce favori de Nicolas Ier était un homme terrible. Il ordonnait de fouetter à mort un soldat coupable de la moindre faute pendant la parade ; il dégradait et envoyait comme simple soldat en Sibérie l'officier qu'il avait rencontré dans la rue, les crochets de son haut col rigide dégrafés. Près de Nicolas un mot du général Timoféiev pouvait tout.
Le général, qui auparavant n'était jamais venu chez nous, venait proposer à notre père la main d'une nièce de sa femme, mademoiselle Elisabeth Karandino, l'une des filles d'un amiral de la flotte de la Mer Noire Ñ une jeune fille au profil grec classique, qu'on disait très belle. Notre père accepta, et son second mariage, comme le premier, fut célébré en grande pompe.
«Vous autres jeunes gens, vous n'entendez rien à ces sortes de choses», concluait-il après m'avoir conté l'histoire une nouvelle fois d'un air sarcastique très fin que je n'essayerai pas de reproduire. «Mais sais-tu ce que signifiait en ce temps-là un commandant de corps d'armée Ñ et en particulier ce diable borgne, comme nous l'appelions, venant lui-même proposer sa nièce ? Naturellement elle n'avait pas de dot. Elle n'avait pour tout bien qu'une grande malle pleine de colifichets de femme et cette Martha, sa seule serve, noire comme une tsigane, assise sur la malle.»
Je n'ai gardé aucun souvenir de ce mariage. Je me rappelle seulement un grand salon dans une maison richement meublée, et dans cette pièce une jeune dame, attrayante, mais avec une physionomie méridionale trop accentuée, folâtrant avec nous et disant : «Vous voyez quelle joyeuse maman vous aurez en moi ;» à quoi Sacha et moi répondions d'un air maussade : «Notre maman s'est envolée au ciel.» Cet enjouement nous semblait décidément suspect.


L'hiver vint et une nouvelle vie commença pour nous. Notre maison fut vendue et on en acheta une nouvelle qu'on meubla entièrement à neuf. Tout ce qui pouvait rappeler notre mère disparut : ses portraits, ses tableaux, ses broderies. C'est en vain que madame Burman implora la faveur de rester attachée à la maison et promit de se dévouer comme à son propre enfant au bébé qu'attendait notre belle-mère : elle fut renvoyée. On lui dit : «Je ne veux plus rien garder dans ma maison de ce qui rappelle les Soulima.» Toutes nos relations avec nos oncles et tantes et avec notre grand'mère furent rompues. Ouliana épousa Frol, qui devint majordome, tandis qu'elle fut nommée femme de charge ; et pour notre éducation on engagea un précepteur français richement payé, M. Poulain et un étudiant russe misérablement rétribué, Nicolaï Pavlovitch Smirnov.
Des Français, débris de la Grande Armée de Napoléon, servaient alors de précepteurs à un grand nombre de fils de la noblesse moscovite. Tel était le cas de M. Poulain. Il venait de terminer l'éducation du plus jeune fils du romancier Zagoskine, et son élève, Serge, jouissait dans le Vieux Quartiers des Écuyers de la réputation d'être si bien élevé que notre père n'hésita pas à engager M. Poulain pour la somme considérable de six cents roubles par an.
M. Poulain s'installa avec son chien de chasse, Trésor, sa cafetière Napoléon et ses manuels français, et à partir de ce moment, il exerça son autorité sur nous et sur le serf Matvéï qui était attaché à notre service.
Son plan d'éducation était très simple. Après nous avoir réveillé, il préparait son café, qu'il prenait dans sa chambre. Pendant que nous préparions les leçons du matin, il faisait sa toilette avec un soin minutieux, ramenait ses cheveux gris de façon à dissimuler les progrès de sa calvitie, revêtait son frac, se parfumait et se lavait à l'eau de Cologne, puis descendait avec nous pour saluer nos parents. Nous trouvions notre père et notre belle-mère en train de déjeuner. Alors, nous approchant, nous récitions de la manière la plus cérémonieuse du monde : «Bonjour, mon cher papa,» et «Bonjour, ma chère maman,» et nous leur baisions la main. M. Poulain faisait une révérence très compliquée et très élégante en disant : «Bonjour, monsieur le Prince,» et «Bonjour, madame la Princesse,» après quoi la procession se retirait immédiatement et remontait l'escalier. Cette cérémonie se répétait tous les matins.
Alors commençait notre travail. M. Poulain ôtait son frac et prenait une robe de chambre, mettait sur sa tête une calotte de cuir et, se laissant tomber dans une bergère, il disait : «Récitez la leçon.»
Nous la récitions «par cÏur,» d'une marque faite avec l'ongle dans le livre jusqu'à la marque suivante. M. Poulain avait apporté avec lui la grammaire de Noël et Chapsal, dont plus d'une génération de petits garçons et de petites filles russes ont gardé le souvenir ; un livre de dialogues français ; une histoire du monde, en un volume ; et une géographie universelle, également en un volume. Nous devions confier à notre mémoire la grammaire, les dialogues, l'histoire et la géographie.
La grammaire avec ses phrases bien connues : «Qu'est-ce que la grammaire ? Ñ L'art de parler et d'écrire correctement,» s'apprenait facilement. Mais le manuel d'histoire avait, par malheur, une préface, où étaient énumérés tous les avantages qu'on peut tirer de la connaissance de l'histoire. Les choses allaient assez bien pour les premières phrases. Nous récitions : «Le prince y trouve des exemples magnanimes pour gouverner ses sujets ; le chef militaire y apprend l'art noble de la guerre.» Mais lorsque nous arrivions à la loi, cela n'allait plus. «Le jurisconsulte y trouve...» Ñ mais ce que le docte jurisconsulte trouvait dans l'histoire, nous ne sommes jamais parvenus à le savoir. Ce terrible mot de «jurisconsulte» gâtait tout. Dès que nous arrivions là, nous nous arrêtions.
Ñ «À genoux, gros pouff !» criait Poulain. Cela s'adressait à mon frère. Et nous nous agenouillions en larmes et nous nous efforçions en vain d'apprendre ce qui concernait le jurisconsulte.
Elle nous donna bien du mal, cette préface ! Nous en étions à étudier les Romains, et nous mettions nos cannes dans la balance d'Ouliana quand elle pesait du riz, «tout comme Brennus» ; à l'instar de Curtius nous sautions du haut de notre table ou de quelque autre «précipice» pour le salut de notre patrie. Mais M. Poulain revenait de temps en temps à la préface et nous remettait à genoux, toujours à cause du jurisconsulte. S'étonnera-t-on que plus tard mon frère et moi ayons toujours montré une franche aversion pour la jurisprudence ?
Je ne sais ce qui serait arrivé pour la géographie, si le livre de M. Poulain avait eu une préface? Mais par bonheur les vingt premières pages avaient été arrachées Ñ c'est Serge Zagoskine, je pense, qui nous avait rendu ce service inappréciable Ñ de sorte que nos leçons partaient de la page vingt et un, qui commençait ainsi : «... des fleuves qui arrosent la France.»
Je dois avouer que Poulain ne se contentait pas toujours de nous mettre à genoux. Il y avait dans la classe une baguette de bouleau, et Poulain y avait recours quand il désespérait de nous voir apprendre la préface ou quelque dialogue sur la bienséance et la vertu. Mais un jour, notre sÏur Hélène qui venait de quitter l'Institut Catherine, pensionnat de demoiselles, et occupait alors une chambre au-dessous de la nôtre, entendit nos cris. Elle se précipita tout en larmes dans le cabinet de notre père, et lui reprocha amèrement de nous avoir confiés à notre belle-mère qui nous avait abandonnés à «un ancien tambour français». «Naturellement, s'écria-t-elle, il n'y a personne pour prendre leur défense, mais je ne puis voir mes frères traités de cette façon par un tambour !»
Ainsi pris à l'improviste, notre père ne put résister. Il commença par gronder Hélène, mais finit par approuver son attachement à ses frères. Par la suite la baguette de bouleau ne fut plus employée qu'à inculquer les lois de la bienséance au chien de chasse, Trésor.
M. Poulain ne s'était pas plus tôt acquitté de sa lourde tâche d'éducateur, qu'il devenait un tout autre homme : le terrible précepteur faisait place à un gai camarade. Après le déjeuner, il nous menait à la promenade ; alors ses récits ne tarissaient pas : nous babillions comme des oiseaux.. Bien qu'avec lui nous n'ayons jamais dépassé les premières pages de la syntaxe, nous apprîmes bientôt «à parler correctement» ; nous pensionsen français, et lorsqu'il eut dicté la moitié d'un traité de mythologie en corrigeant nos fautes d'après le livre, sans essayer de nous expliquer pourquoi tel mot devait s'écrire de telle façon, nous savions «écrire correctement».
Après dîner, nous avions notre leçon avec le professeur de russe, étudiant de la faculté de droit de l'Université de Moscou. Il nous enseignait toutes les «matières russes» : la grammaire, l'arithmétique, l'histoire, etc. Mais alors les études sérieuses n'étaient pas encore commencée pour nous. En attendant, il nous dictait chaque jour une page d'histoire, et par ce moyen pratique nous apprîmes rapidement à écrire le russe très correctement.
Nos meilleurs jours étaient les dimanches où toute la famille, sauf les enfants, allait dîner chez madame la générale Timoféiev. Il arrivait aussi parfois que M. Poulain et N.P. Smirnov étaient autorisés à sortir, et dans ce cas nous étions confiés à la garde d'Ouliana. Après un dîner pris à la hâte, nous nous dirigions rapidement vers la grande salle où les jeunes servantes nous rejoignaient bientôt. On organisait toutes sortes de jeux : colin-maillard, le vautour et les poussins, etc.; et alors, tout à coup Tikhon, le maître Jacques, apparaissait avec un violon. La danse commençait ; non cette danse mesurée et ennuyeuse, sous la direction d'un maître de danse français «aux jarrets élastiques», qui faisait partie de notre programme d'éducation, mais cette danse sans contrainte qui n'était pas une leçon, où une vingtaine de couples tournaient, chacun à sa guise. Et ce n'était que le prélude de la danse cosaque encore plus animée et plus gaie. Tikhon passait alors son violon à l'un des vieillards et commençait à faire de telles merveilles de chorégraphie que les portes qui donnaient sur la salle étaient bientôt occupées par les gens de l'office et même par les cochers, qui venaient voir la danse si chère aux cÏurs russes.
Vers neuf heures on envoyait la grande voiture qui devait ramener notre famille. Tikhon, la brosse à la main, à genoux sur le parquet, lui restituait son éclat virginal, et un ordre parfait régnait de nouveau dans la maison. Si le lendemain on nous avait soumis tous deux au plus sévère des interrogatoires, nous n'aurions pas laissé échapper un mot sur les divertissements de la veille. Jamais non plus les serviteurs ne nous auraient trahis. Un dimanche, mon frère et moi, jouant seuls dans la vaste salle, renversâmes en courant une console qui supportait une lampe de prix. La lampe fut brisée en mille morceaux. Immédiatement les serviteurs tinrent conseil. Personne ne nous gronda ; mais il fut décidé que le lendemain de bonne heure, Tikhon, à ses risques et périls, s'échapperait et courrait au Pont des Maréchaux, acheter une autre lampe du même modèle. Elle coûtait quinze roubles, une somme énorme pour les domestiques ; mais la chose fut faite, et jamais nous n'entendîmes un mot de reproche à ce sujet.
Lorsque j'y pense maintenant, et que toutes ces scènes me reviennent à la mémoire, je remarque que jamais dans aucun des jeux nous n'entendîmes un langage grossier et que nous ne vîmes jamais de ces danses que les enfants vont aujourd'hui voir au théâtre. Les domestiques usaient assurément chez eux, entre eux, d'expressions grossières ; mais nous étions des enfants, Ñ ses enfants à elleÑ et cela seul nous protégeait.


En ces temps-là, les enfants n'étaient pas, comme aujourd'hui, gâtés par la profusion des jouets. Nous n'en avions presque pas, et nous étions forcés de compter sur notre esprit d'invention. D'ailleurs nous eûmes de bonne heure tous les deux le goût du théâtre. Les farces de Carnaval, d'ordre inférieur, avec leurs scènes de brigandage et de combats, ne produisirent pas sur nous une impression durable : nous jouions nous-mêmes assez souvent aux brigands et aux soldats. Mais l'étoile du corps de ballet, Fanny Elssler, vint à Moscou, et nous la vîmes. Quand papa prenait une loge au théâtre, il la choisissait parmi les meilleures et la payait bien ; mais il voulait que tous les membres de la famille en jouissent en conséquence. Si jeune que je fusse alors, Fanny Elssler me produisit l'impression d'être un être si plein de grâce, si léger, et si artistique dans tous ses mouvements, que jamais depuis je n'ai pu prendre le moindre intérêt à une danse qui appartient plus au domaine de la gymnastique qu'à celui de l'art.
Naturellement, le ballet que nous vîmes Ñ «Gitana», la tsigane espagnole Ñ dut être reproduit à la maison, la pièce du moins, non les danses. Nous avions une scène toute faite, car la porte qui conduisait de notre chambre à coucher à la classe avait au lieu de battants un rideau. Quelques chaises placées en demi-cercle en face du rideau, avec un fauteuil pour M. Poulain, et nous eûmes la salle et la loge impériale. Quant à l'auditoire, il nous fut aisément fourni par le précepteur russe, Ouliana et quelques filles de service.
Deux scènes du ballet devaient à tout prix être représentées : celle où les tsiganes amènent en brouette la petite Gitana à leur camp, et celle où Gitana apparaît pour la première fois sur la scène, descendant une colline, puis passant un pont jeté sur un ruisseau qui réfléchit son image. En cet endroit l'auditoire avait éclaté en applaudissements frénétiques, et cet enthousiasme était évidemment causé  Ñ du moins nous le pensions Ñ par l'image dans le ruisseau.
Notre Gitana, nous la trouvâmes en l'une des plus jeunes filles de service. Sa robe de coton bleu qui montrait la corde ne l'empêcha point de figurer Fanny Elssler. Une chaise renversée, tenue par les pieds et qu'on poussait devant soi, était bien suffisante pour faire office de brouette. Mais le ruisseau ! Deux chaises et la longue planche à repasser d'Andréï, le tailleur, tinrent lieu de pont, et le ruisseau fut un morceau de coton bleu. Cependant l'image que le ruisseau reflétait ne voulait pas paraître de grandeur naturelle, quelle que fût la disposition donnée au petit miroir dont se servait M. Poulain quand il se faisait la barbe. Après un grand nombre de tentatives infructueuses, nous dûmes renoncer ; mais nous subornâmes Ouliana et elle dut se comporter comme si elle voyait l'image et applaudir bruyamment à cet endroit, de sorte que, finalement, nous commençions à croire qu'on voyait quelque chose.
«Phèdre» de Racine, Ñ du moins, le dernier acte, marcha aussi gentiment. C'est-à-dire que Sacha récita supérieurement les vers mélodieux :
À peine nous sortions des portes de Trézène ;
Quant à moi, durant tout ce tragique monologue destiné à m'apprendre la mort de mon fils, je restais absolument immobile et indifférent jusqu'à l'endroit où, d'après le livre, je devais m'écrier : «O dieux !»
Mais quelles que fussent nos représentations, elles se terminaient toujours par l'enfer. Toutes les lumières sauf une étaient éteintes, et celle qui restait était placée derrière un papier transparent peint en rouge pour imiter les flammes, pendant que mon frère et moi, cachés à la vue des spectateurs, nous figurions les damnés et poussions les hurlements les plus épouvantables. Ouliana, qui n'aimait pas qu'on fît devant elle des allusions au diable au moment où elle allait se coucher, avait le regard plein d'épouvante. Mais je me demande maintenant si cette figuration extrêmement concrête de l'enfer à l'aide d'une chandelle et d'une feuille de papier ne contribua pas à nous affranchir tous deux de bonne heure de la crainte du feu éternel. La conception que nous en avions était trop réaliste pour résister au scepticisme.
Je devais être un enfant bien jeune lorsque je vis les grands acteurs de Moscou : Schepkine, Sadovskiy et Choumski, dans le Revizorde Gogol et dans une autre comédie. Cependant je me souviens non seulement des scènes saillantes de ces deux pièces, mais encore des attitudes et des détails du jeu de ces grands artistes, qui appartenaient à l'école réaliste aujourd'hui si admirablement représentée par la Duse. Je me souvenais si bien d'eux que lorsque je vis les mêmes pièces jouées à Saint-Péterbourg par des acteurs appartenant à l'école déclamatoire française, je n'eus aucun plaisir à leur jeu : je les comparais toujours à Schepkine et à Sadovskiy, par qui mon goût pour les choses de l'art dramatique fut fixé.
Ceci me fait croire que les parents qui désirent développer le goût artistique chez leurs enfants, devraient leur faire voir de temps en temps quelque bonne pièce réellement bien jouée, au lieu de les nourrir d'une profusion de «saynettes pour enfants».


J'étais dans ma huitième année lorsque la seconde partie de mon existence fut déterminée d'une façon tout à fait imprévue. On organisait de grandes fêtes à Moscou : je ne sais pas exactement à quelle occcasion, mais c'était probablement à l'occasion de vingt-cinquième anniversaire de l'avènement de Nicolas Ier au trône. La famille impériale allait venir dans la vieille capitale et la noblesse de Moscou voulut célébrer cet événements par un bal travesti où un rôle important était réservé aux enfants. Il fut convenu que toute la foule bigarrée des nationalités qui constituent la population de l'Empire russe serait représentée à ce bal pour saluer le monarque. De grands préparatifs furent faits chez nous ainsi que dans toutes les maisons du voisinage. Pour notre belle-mère on fit un costume russe très remarquable. Notre père, étant militaire, devait paraître naturellement en uniforme ; mais ceux de nos parents qui n'étaient pas au service étaient aussi occupés de leurs travestissements russes, grecs, caucasiens ou mongols, que les dames elles-mêmes. Lorsque la noblesse moscovite donne un bal à la famille impériale, il faut que ce soit quelque chose d'extraordinaire. Quant à mon frère Alexandre et à moi, nous étions considérés comme trop jeunes pour prendre part à une cérémonie si importante.
Et cependant je devais quand même y figurer. Notre mère avait été l'amie intime de madame Nazimov, femme du général qui était gouverneur de Vilno à l'époque où l'on commença à parler de l'émancipation des serfs. Madame Nazimov, qui était très belle, devait aller au bal avec son enfant âgé de dix ans, et elle devait porter un magnifique costume de princesse persanne. Pour son fils on avait fait aussi un costume de jeune prince persan, excessivement riche, avec une ceinture couverte de pierreries. Mais l'enfant tomba malade quelques jours avant le bal, et madame Nazimov pensa qu'un des fils de sa meilleure amie pourrait très bien prendre la place du sien. On nous mena chez elle, Alexandre et moi, pour essayer le costume. Il se trouva trop court pour Alexandre, qui était beaucoup plus grand que moi, mais il m'allait très bien. Il fut donc décidé que le prince persan, ce serait moi.
L'immense salle de la maison de la noblesse moscovite était remplie d'invités. Chaque enfant reçut un étendard portant au sommet les armes de l'une des soixante provinces de l'Empire russe. Moi, j'avais un aigle planant au-dessus d'une mer bleue, ce qui représentait, comme je l'appris plus tard, les armes du gouvernement d'Astrakan, sur la mer Caspienne. Nous fûmes ensuite rangés au fond du grand hall et nous nous avançâmes lentement sur deux rangs vers l'estrade élevée où se tenaient l'empereur et sa famille. Lorsque nous y arrivâmes, les uns tournèrent à droite et les autres à gauche et nous formâmes alors une seule ligne devant l'estrade. A un signal donné tous les étendards s'abaissèrent devant l'Empereur. Cette apothéose de l'autocratie était des plus impressionnantes : Nicolas était enchanté. Toutes les provinces de l'Empire adoraient le dominateur suprême. Ensuite les enfants se retirèrent lentement au fond de la salle.
Mais alors se produisit un certain désordre. Des chambellans dans leurs uniformes brodés d'or accouraient. Je fus pris dans les rangs. Mon oncle, le prince Gagarine, travesti en Toungouse (mon admiration n'avait pas de borne pour son bel habit de peau, son arc et son carquois plein de flèches), me prit dans ses bras et me planta sur l'estrade impériale.
Je ne sais si c'était parce que j'étais le plus petit de toute la rangée des enfants, ou que ma figure ronde encadrée de boucles parut drôle sous le haut bonnet de fourrure d'astrakan que je portais, mais Nicolas voulait m'avoir sur l'estrade. Et voilà comment je me trouvais au milieu des généraux et des dames me regardant avec curiosité. On me raconta plus tard que Nicolas Ier, qui aima toujours les plaisanteries de caserne, me prit par le bras et, me conduisant à Marie Alexandrovna (épouse de l'hériter présomptif) qui attendait alors son troisième enfant, il lui dit sur un ton militaire : «C'est un brave garçon comme ça qu'il me faut.» Cette plaisanterie la fit rougir jusqu'aux cheveux.
Je me rappelle du moins encore très bien que Nicolas me demanda si je voulais avoir des bonbons. Mais je répondis que j'aimerais avoir quelques-uns de ces tout petits biscuits qu'on servait avec le thé. (A la maison nous n'étions pas gâtés sous le rapport de la nourriture.) Il appela un garçon et vida dans mon grand bonnet un plateau plein de biscuits. «Je vais les porter à Sacha,» lui dis-je.
Cependant le grand-duc Michel, le frère de Nicolas, qui avait des allures soldatesques, mais jouissait d'une réputation de bel esprit, réussit à me faire pleurer : «Quand tu es bien sage, dit-il, voici comment on te traite, » et il me fit glisser sa grosse main sur la face, de haut en bas. «Mais quand tu es méchant, voilà comment on fait,» reprit-il en faisant remonter sa main, qui frotta fortement le nez dont la tendance à se développer dans cette direction était déjà très marquée. Des larmes, que j'essayai en vain de retenir, me vinrent aux yeux. Immédiatement les dames prirent ma défense et la bonne Marie Alexandrovna me mit sous sa protection. Elle me plaça à côté d'elle, sur une haute chaise de velours à dossier doré, et on me raconta plus tard que bientôt je mis ma tête sur ses genoux et m'endormis. Elle ne quitta pas la chaise tant que dura le bal.
Je me souviens aussi que lorsque nous attendions notre voiture à la sortie, nos parents me caressaient et m'embrassaient, disant : «Pétya, on t'a fait page.» Mais je répondais : «Je ne suis pas page ; je veux rentrer,» et j'étais très inquiet au sujet de mon bonnet contenant les jolis petits biscuits que je rapportais à Sacha.
Je ne sais si un grand nombre de ces biscuits parvinrent à Sacha, mais je me rappelle comment il m'embrassa lorsqu'on lui dit quel soin j'avais pris du bonnet.
C'était alors une grande faveur que d'être inscrit comme candicat au corps des pages. Nicolas ne l'accordait que rarement à la noblesse de Moscou. Mon père était enchanté et rêvait déjà pour son fils une brillante carrière à la cour. Notre belle-mère ne manquait pas d'ajouter chaque fois qu'elle contait l'histoire : «Et tout cela parce que je lui ai donné ma bénédiction avant le bal.»
Madame Nazimov était enchantée elle aussi, et elle voulut absolument se faire peindre dans le costume où elle était si belle, avec moi debout près d'elle.
Le sort de mon frère Alexandre fut également décidé l'année suivante. A cette époque on célébra à Saint-Pétersbourg le jubilé du régiment d'Izmaïlovsk, auquel mon père avait appartenu dans sa jeunesse. Une nuit, que toute la maison était plongée dans un profond sommeil, un attelage à trois chevaux s'arrêta à notre porte, au milieu du tintement des clochettes fixées aux harnais. Un homme sauta de la voiture et cria : «Ouvrez ! Ordre de Sa Majesté l'Empereur !»
On peut aisément s'imaginer l'effroi que causa chez nous cette visite nocturne. Mon père, tremblant, descendit dans son cabinet.
«Conseil de guerre, dégradation au rang de soldat,» ces mots résonnaient alors constamment aux oreilles de tout officier. C'était une terrible époque. Mais Nicolas désirait simplement avoir les noms des fils de tous les officiers qui avaient appartenu au régiment, afin d'envoyer ces jeunes gens dans des écoles militaires, si ce n'était déjà fait. A cet effet un messager spécial avait été envoyé de Saint-Pétersbourg à Moscou où il se présentait la nuit comme le jour chez les anciens officiers du régiment d'Izmaïlovsk.
D'une main tremblante, mon père écrivit que son aîné, Nicolas, était déjà dans le premier corps des cadets à Moscou ; que son plus jeune fils, Pierre, était candidat au corps des pages ; et que son second fils, Alexandre, n'avait pas encore embrassé la carrière militaire.
Quelques semaines après on remit à mon père un papier lui annonçant la «faveur du monarque.» Alexandre recevait l'ordre d'entrer dans un corps de cadets à Orel, petite ville de province. Ce n'est qu'au prix de beaucoup de peine et de beaucoup d'argent que mon père obtint qu'Alexandre fût envoyé dans un corps de cadets de Moscou. Cette nouvelle «faveur» ne lui fut accordée qu'en considération de ce que notre frère aîné était déjà dans ce corps.
Et voilà comment, de par la volonté de Nicolas Ier, nous dûmes tous deux recevoir une éducation militaire, bien que, encore tout jeunes, nous haïssions la carrière des armes à cause de son absurdité. Mais Nicolas Ier veillait à ce qu'aucun fils de la noblesse n'embrassât d'autre profession, à moins d'infirmité. Nous allions donc tous trois devenir officiers à la grande satisfaction de mon père.

Chapitre III
LES SERFS. Ñ VIE DE FAMILLE ET RELATIONS MONDAINES. Ñ LE CARÊME ET LA FÊTE DE PAQUES EN RUSSIE. Ñ SCÈNES DE LA VIE DES SERFS. Ñ DÉPART POUR LA CAMPAGNE. Ñ SÉJOUR À NIKOLSKOIÉ.En ces temps-là, la fortune des seigneurs fonciers se mesurait au nombre d'âmesqu'ils possédaient. Âmesignifiait serf du sexe fort : les femmes ne comptaient pas. Mon père, qui possédait environ douze cents âmes, dans trois provinces différentes, et qui avait, outre les tenures de ses paysans, de larges étendues de terre cultivées par eux, passait pour un homme riche et vivait en conséquence, c'est-à-dire que sa maison était ouverte à tous et qu'il avait de nombreux domestiques.
Notre famille se composait de huit, parfois de dix ou douze personnes. Mais cinquante domestiques à Moscou et vingt-cinq autres à la campagne, cela ne paraissait pas excessif. Quatre cochers pour douze chevaux, trois cuisiniers pour les maîtres et deux cuisinières pour les serviteurs ; douze valets pour nous servir à table (un valet, l'assiette en main, debout derrière chaque convive), et d'innombrables filles de service dans la chambre des servantes Ñ pouvait-on se contenter de moins ?
D'autre part l'ambition de chaque seigneur foncier était de faire faire chez lui, par ses gens, tout ce qui était nécessaire pour la maison.
«Comme votre piano est toujours bien accordé ! Je pense que c'est Herr Schimmel qui est votre accordeur ?» venait à remarquer un hôte.
L'idéal était alors de pouvoir répondre : «J'ai mon accordeur de pianos à moi.»
«Quelle superbe pièce de pâtisserie !» s'écriaient les convives à la vue d'un Ïuvre d'art, composée de glaces et de pâtisseries, faisant son apparition vers la fin du dîner. «Avouez, prince, que cela vient de chez Tremblé» (le confiseur en vogue).
«C'est mon propre confiseur, un élève de Tremblé, que j'ai autorisé à montrer son savoir-faire,» telle était la réponse qui provoquait l'admiration générale.
Faire faire par ses propres gens les broderies, les harnais, les meubles, tout en un mot, voilà quel était l'idéal du propriétaire foncier riche et considéré. Dès que les enfants des serviteurs avaient atteint leur dixième année, on les mettait en apprentissage dans les magasins à la mode, où ils étaient obligés de passer cinq à sept ans, occupés surtout à balayer, à recevoir un nombre incroyable de volées et à faire en ville des commissions de toutes sortes. Je dois avouer qu'un bien petit nombre d'entre eux passaient maîtres dans leur art. Les tailleurs, les cordonniers étaient jugés tout au plus capables de confectionner des vêtements et des chaussures à l'usage des serviteurs, et lorsque pour un dîner on désirait une pâtisserie réellement bonne, on la commandait chez Tremblé, tandis que notre confiseur battait du tambour dans notre orchestre.
Cet orchestre était encore une des marottes de mon père, et presque tous ses serviteurs mâles possédaient, entre autres talents, celui de jouer dans l'orchestre de la basse ou de la clarinette. Makar, l'accordeur de pianos, sommelier en second, était aussi flûtiste. Andréï, le tailleur, jouait du cor d'harmonie. Le confiseur eut d'abord la partie du tambour, mais il abusa tellement de son instrument pour assourdir les gens qu'on lui acheta un trombone énorme, dans l'espoir que ses poumons ne pourraient jamais faire autant de bruit que ses mains. Mais lorsque ce dernier espoir dut être abandonné, on l'envoya au régiment. Quant à «Tikhon le maculé», outre ses multiples fonctions de lampiste, de frotteur, de valet de pied, il rendait service à l'orchestre, aujourd'hui comme trombone, demain comme basson et à l'occasion comme second violon.
Les deux premiers violons étaient les deux seules exceptions à la règle : ils étaient violons et rien de plus. C'est à ses sÏurs que mon père les avait achetés avec leurs nombreuses familles, pour une jolie somme d'argent. Jamais il n'achetait ni ne vendait de serfs à des étrangers. Aussi, le soir, lorsqu'il n'allait pas au club ou qu'on donnait à la maison un dîner ou une soirée, on réunissait les douze ou quinze musiciens. Ils jouaient très gentiment, et dans le voisinage on les recherchait beaucoup pour les bals, surtout quand nous étions à la campagne. Naturellement c'était une source toujours nouvelle de satisfaction pour mon père, à qui on devait demander la faveur d'obtenir le concours de son orchestre.
Rien en effet ne lui faisait plus de plaisir que lorsqu'on lui demandait un service, soit au sujet du fameux orchestre, soit en toute autre circonstance : par exemple, pour obtenir une bourse pour un jeune homme ou pour soustraire quelqu'un à l'effet d'une peine infligée par un tribunal. Bien qu'il fût sujet à de violents accès de colère, il était plutôt d'un naturel obligeant, et lorsqu'on lui demandait sa protection, il envoyait en faveur de son protégé des lettres par douzaines dans toutes les directions possibles et à toutes sortes de personnes haut placées. Alors son courrier, qui était toujours chargé, s'augmentait d'une demi-douzaine de lettres spéciales, écrites dans un style des plus originaux, semi-officiel, semi-badin. Et chacune de ces lettres était naturellement scellée à ses armes, et placée dans une grande enveloppe carrée qui faisait un bruit de hochet à cause du sable qu'elle contenait; Ñ car l'usage du papier buvard était alors inconnu. Plus l'affaire était difficile, plus il déployait d'énergie, jusqu'à ce qu'il eût obtenu la faveur demandée pour son protégé, que bien souvent il n'avait jamais vu.
Mon père aimait à avoir beaucoup d'invités chez lui. Nous dînions à quatre heures, et à sept heures la famille se réunissait autour du samovar : c'était l'heure du thé.
Tous ceux qui appartenaient à notre cercle de relations pouvaient entrer à ce moment, et à partir du jour où ma sÏur Hélène revint à la maison, il ne manqua pas de visiteurs, jeunes et vieux, qui profitèrent de ce privilège. Lorsque les fenêtres donnant sur la rue étaient brillamment éclairées, c'était assez pour faire savoir que la famille était à la maison et que des amis seraient les bienvenus.
Presque chaque soir nous avions des visites. Dans la salle, les tables vertes étaient mises à la disposition des joueurs, tandis que les dames et les jeunes gens restaient dans le salon, ou se groupaient autour du piano d'Hélène. Lorsque les dames s'étaient retirées, on continuait de jouer aux cartes, parfois jusqu'au petit jour, et des sommes considérables passaient d'une main à l'autre. Mon père perdait invariablement. Cependant le vrai danger pour lui n'était pas à la maison : c'était au Club anglais, où les enjeux étaient beaucoup plus élevés que dans les maisons particulières ; et surtout quand il était entraîné à faire une partie avec des messieurs «très bien» dans l'une des maisons aristocratiques du Vieux Quartier où l'on jouait toute la nuit. En pareil cas, il était sûr de perdre des sommes très fortes.
Les soirées dansantes n'étaient pas rares, sans compter les deux ou trois grands bals obligatoires de chaque hiver. En pareille occasion, mon père avait pour principe de faire bien les choses, quels que fussent les frais.
Mais en même temps la maison était tenue avec une telle parcimonie dans la vie de tous les jours que, si je voulais en donner une idée, je serais accusé d'exagération. On raconte que dans une famille de prétendants au trône de France, renommée pour ses chasses vraiment royales, on comptait minutieusement les bouts de chandelle. Une semblable lésinerie régnait dans notre maison pour toutes choses, si bien que nous autres enfants, quand nous fûmes devenus grands, nous détestions cette manie d'épargner et de compter. Cependant, dans le Vieux Quartier des Écuyers, cela ne faisait que grandir mon père dans l'estime publique. «Le vieux prince, disait-on, est un peu rat pour les siens ; mais il sait comment doit vivre un gentilhomme.»
Dans nos ruelles tranquilles et propres, c'était là le genre de vie qu'on comprenait le mieux. Un de nos voisins, le général D***, avait un grand train de maison, et cependant les scènes les plus comiques se produisaient chaque jour entre lui et son cuisinier. Après le déjeuner, le vieux général, en fumant sa pipe, donnait ses ordres pour le dîner.
Ñ «Voyons, mon garçon,» disait-il au cuisinier, aux habits blancs comme neige, «aujourd'hui nous ne serons pas beaucoup, quelques invités seulement, tu nous feras du potage, tu sais, avec quelques primeurs, Ñ des petits pois, des haricots verts, etc. Tu ne nous en a pas encore donné jusqu'ici, et madame, tu sais, aime un bon potage printanier à la française.»
Ñ «Bien, monsieur.»
Ñ «Puis, comme entrée, ce que tu voudras.»
Ñ «Bien, monsieur.»
Ñ «Naturellement, pour les asperges, ce n'est pas encore la saison, mais j'en ai vu hier quelques jolies bottes chez les marchands.»
Ñ «Oui monsieur, dix francs la botte.»
Ñ «Très bien ! Puis nous sommes las de tes poulets et de tes dindes rôtis. Il faut que tu nous trouves autre chose pour changer.»
Ñ «Du gibier ?»
Ñ «Oui, oui, ce que tu voudras, pour changer.»
Et lorsque les six services du dîner avaient été arrêtés, le vieux général demandait : «Maintenant, combien te donnerais-je pour tes dépenses d'aujourd'hui ? Sept francs feront l'affaire, je suppose ?»
Ñ «Vingt-cinq francs, monsieur.»
Ñ «Tu es fou, mon garçon ! Voici sept francs ; je t'assure que cela suffira.»
Ñ «Dix francs pour les asperges, six pour les légumes.»
Ñ «Voyons, écoute, mon cher, sois raisonnable. J'irai jusqu'à neuf, et tu ne gaspilleras pas.»
Et l'on continuait ainsi de marchander pendant une demi-heure, jusqu'à ce qu'on fût tombé d'accord sur la somme de dix-huit francs cinquante, sous la réserve que le dîner du lendemain ne coûterait pas plus de quatre francs.
Là-dessus, le général, tout heureux d'avoir fait une bonne affaire, montait en traîneau, allait visiter les magasins à la mode, et revenait rayonnant : il apportait à sa femme un flacon d'un parfum exquis qu'il avait payé un prix fantastique dans un magasin français, et il annonçait à sa fille unique qu'un nouveau manteau de velours, Ñ «quelque chose de très simple» et de très coûteux, lui serait envoyé dans le courant de l'après-midi pour qu'elle l'essayât.
Tous nos parents, qui étaient très nombreux du côté paternel, vivaient exactement de la même façon ; et si, par hasard, une tendance nouvelle venait à se manifester, c'était ordinairement sous la forme d'une passion religieuse. C'est ainsi qu'un prince Gagarine entra dans l'ordre des Jésuites Ñ encore un scandale pour le «Tout-Moscou», et qu'un autre jeune prince entra au monastère, tandis que de vieilles dames devinrent des dévotes fanatiques.
Il y eut une exception. Un de nos proches parents, Ñ appelons-le le prince Mirski Ñ avait passé sa jeunesee à Pétersbourg comme officier dans la garde. Il ne tenait pas du tout à avoir chez lui son propre tailleur et son propre ébéniste, car sa maison était meublée dans le plus pur style moderne et il s'habillait chez les meilleurs faiseurs de Pétersbourg. Il ne se sentait pas de goût pour le jeu Ñ il ne jouait aux cartes que pour tenir compagnie aux dames ; mais son point faible était la table pour laquelle il dépensait des somems fabuleuses.
Le Carême et Pâques étaient les époques où il faisait le plus d'extravagances. Quand le Grand Carême était arrivé, et il qu'il n'eût pas été convenable de manger de la viande, de la crème ou du beurre, il saisissait cette occasion pour inventer toutes sortes de plats raffinés en fait de poisson. On mettait à sac les meilleurs magasins des deux capitales. Des envoyés spéciaux allaient de ses domaines vers les bouches de la Volga et ils revenaient en poste (alors il n'y avait pas de chemin de fer), rapportant un esturgeon monstre ou quelque poisson préparé exprès. Et lorsque venait Pâques, il n'était jamais à court d'inventions.
Pâques, en Russie, est la plus vénérée et aussi la plus gaie des fêtes de l'année. C'est la fête du printemps. Les énormes tas de neige, qui depuis le commencement de l'hiver s'amoncellent le long des rues, fondent rapidement, et se transforment en véritables torrents.
Le printemps fait son entrée, non pas comme un voleur qui s'introduit en rampant, d'un mouvement insensible, mais franchement, ouvertement, Ñ chaque jour amenant un nouveau progrès du dégel et faisant éclore de nouveaux bourgeons aux arbres. Seul le froid de la nuit empêche le dégel d'être trop rapide.
La dernière semaine du Grand Carême, la semaine de la Passion, était célébrée à Moscou dans mon enfance avec la plus grande solennité. C'était une semaine de deuil universel, et les foules se rendaient aux églises pour entendre la lecture émouvante des passages de l'Évangile qui relatent la passion du Christ. Non seulement on ne pouvait manger ni viande, ni Ïufs, ni beurre, mais le poisson même était défendu. Les plus rigoristes ne prenaient pas du tout de nourriture le Vendredi Saint. Le contraste n'en était que plus frappant quand venait Pâques.
Le samedi, chacun assistait au service de nuit qui commençait d'une façon lugubre. Puis, tout à coup, à minuit, on annonçait la nouvelle de la résurrection. Soudain toutes les églises s'illuminaient, et de joyeux carillons s'envolaient de plusieurs centaines de clochers. La joie générale éclatait. Tous se baisaient trois fois sur les joues en répétant la formule d'usage : «Christ est ressucité,» et les églises, maintenant inondées de lumière, étaient égayées par les toilettes féminines. La femme la plus pauvre avait une robe neuve ; ne dût-elle en avoir qu'une dans l'année, c'était cette nuit-là qu'elle l'étrennait.
En même temps, Pâques était et est encore aujourd'hui le signal d'une vraie débauche de nourriture. On prépare tout exprès pour Pâques des fromages à la crème (paskha)et un pain (koulitch),et chacun, pauvre ou riche, doit avoir une petite paskha et un petit koulitch, avec au moins un Ïuf peint en rouge, pour les faire bénir à l'église et s'en servir ensuite pour rompre le Carême. Chez la plupart des vieux Russes, on commençait par manger la nuit, après une courte messe pascale, dès que la nourrirure consacrée était apportée de l'église. Mais chez les nobles, la cérémonie était remise jusqu'au dimanche matin. Alors une table se couvrait de toutes sortes de viandes, de fromages, de pâtisseries, et tous les serviteurs venaient échanger avec leurs maîtres trois baisers et un Ïuf peint en rouge. Pendant toute la semaine de Pâques, une table couverte de ces mets consacrés était dressée dans la grande salle, et tous les visiteurs étaient invités à goûter.
En cette occasion, le prince Mirski se surpassait. Qu'il fût à Pétersbourg ou à Moscou, des messagers lui apportaient de ses domaines un fromage à la crème spécialement préparé pour la paskha, et son cuisinier en faisait une pièce de patisserie vraiment artistique. D'autres messagers étaient envoyés dans la province de Novgorod pour en rapporter un jambon d'ours préparé spécialement pour le repas pascal du prince. Et pendant que la princesse et ses deux filles visitaient les couvents les plus austères, où le service religieux durait chaque soir trois ou quatre heures de suite, tandis qu'elles passaient la semaine de la Passion dans la plus grande tristesse, ne mangeant qu'un morceau de pain sec entre les stations qu'elles faisaient aux sermons orthodoxes, catholiques et protestants, le prince, tous les matins, faisait à Pétersbourg une tournée dans les magasins bien connus de Miloutine où l'on apporte de tous les coins du monde toutes sortes de fins morceaux. Là, il choisissait les friandises les plus extravagantes pour la table pascale. Des centaines de visiteurs venaient le voir, et on les invitait à «goûter un peu» à telle ou telle chose extraordinaire.
Le prince fit si bien que bientôt il eut mangé littéralement une fortune considérable. On vendit sa maison richement meublée et son magnifique domaine, et lorsque lui et sa femme devinrent vieux, il ne leur restait plus rien, pas même un foyer, et ils furent forcés de vivre chez leurs enfants.
Comment dès lors s'étonner qu'après l'émancipation des serfs, presque toutes ces familles du Vieux quartier des Écuyers fussent ruinés. Mais je ne dois pas anticiper sur les événements.


L'entretien du grand nombre de serviteurs que nous avions à la maison aurait été ruineux si toutes les provisions avaient dû être achetées à Moscou. Mais en ces temps de servage, les choses se faisaient très simplement. Quand venait l'hiver, mon père s'asseyait à sa table et écrivait ce qui suit :
«Au régisseur de mon domaine de Nikolskoïé, gouvernement de Kalouga, district de Mestchovsk, sur la rivière Siréna, de la part du prince Aléxéï Pétrovitch Kropotkine, Colonel et Commandeur de divers ordres.
«Au reçu de cette lettre, et dès que les communications d'hiver seront établies, tu enverras chez moi, à Moscou, vingt-cinq traîneaux de paysan, attelés chacun de deux chevaux, Ñ un cheval sera fourni par chaque maison, et toutes les deux maisons fourniront un traîneau et un homme, Ñ et tu chargeras les traîneaux de froment et de tant de boisseaux de seigle, ainsi que de toutes les volailles, poules, oies et canards, qui devront être tuées cet hiver, bien congelées, bien empaquetées, Ñ le tout accompagné d'une liste complète et placé sous la surveillance d'un homme bien choisi...»
Et cela continuait pendant plusieurs pages, sans un seul point. Enfin venait l'énumération de toutes les pénalités qui seraient infligées si les provisions ne parvenaient pas en temps voulu et en bon état à la maison située dans telle rue, tel numéro.
Quelques jours avant Noël, les vingt-cinq traîneaux de paysan franchissaient en effet nos portes cochères et couvraient toute la surface de la vaste cour.
«Frol !» criait mon père, dès que la nouvelle de ce grand événement lui parvenait. «Kiriouchka ! Yegorka ! Où sont-ils ? Mais on va tout nous voler ! Frol, va recevoir l'avoine ! Ouliana, va recevoir la volaille ! Kiriouchka, appelle la princesse !»
Toute la maison était sens dessus dessous. Les serviteurs effarés couraient dans toutes les directions, de l'antichambre à la cour et de la cour à l'antichambre, mais surtout vers la chambre des servantes, pour avoir des nouvelles de Nikolskoïé. «Pacha va se marier apès Noël. Tante Anna a rendu son âme à Dieu», et ainsi de suite. Des lettres aussi étaient arrivées de la campagne, et bientôt un des servantes montait furtivement dans l'escalier et entrait dans ma chambre.
«Es-tu seul, Pétinka ? Le précepteur n'est pas là ?»
«Non, il est à l'Université.»
«Bon. Alors sois assez aimable pour me lire cette lettre de ma mère.»
Et je lui lisais la lettre naïve qui toujours commençait pas ces mots : «Ton père et ta mère t'envoient leurs bénédictions pour toutes les années à venir.» Ensuite venaient les nouvelles : «Tante Eupraxie est malade, tous ses os lui font mal ; et ta cousine n'est pas encore mariée, mais elle espère l'être après Pâques, et la vache de tante Stepanida est crevée le jour de la Toussaint.» Après les nouvelles venaient deux pages de compliments : «Ton frère Paul te souhaite le bonjour, et tes sÏurs Marie et Daria te souhaitent bien le bonjour,» et ainsi de suite. En dépit de la monotonie de l'énumération, chaque nom éveillait quelques remarques. «Alors elle est encore en vie, la pauvre âme, puisqu'elle me souhaite le bonjour ; voilà neuf ans qu'elle ne bouge plus de son lit.» Ou bien : «Oh ! il ne m'a pas oublié. Alors il est de retour à la maison, pour Noël. Un si gentil garçon ! Tu m'écriras une lettre, n'est-ce pas ? et alors je ne l'oublierai pas.» Je promettais, naturellement, et le moment venu j'écrivais une lettre exactement dans le même style.
Les traîneaux déchargés, le vestibule s'emplissait de paysans. Ils avaient revêtu leurs plus beaux habits par-dessus leurs peaux de mouton et ils attendaient que mon père les appelât dans sa chambre pour causer avec eux de la neige et de leurs espérances pour la prochaine récolte. Ils osaient à peine marcher avec leurs lourdes bottes sur le parquet ciré. Quelques-uns poussaient l'audace jusqu'à s'asseoir sur le bord d'un banc de chêne ; mais ils refusaient absolument de faire usage de chaises. Et ainsi ils attendaient des heures entières et regardaient avec inquiétude tous ceux qui entraient dans la chambre de mon père ou en sortaient.
Un peu plus tard, ordinairement le lendemain matin, un des serviteurs montait l'escalier à la dérobée et venait dans la classe.
Ñ «Pierre, est-tu seul ?»
Ñ «Oui.»
Ñ «Alors descends vite. Les paysans désirent te voir. Des nouvelles de ta nourrice.»
Lorsque j'étais descendu au hall, un paysan me remettait un petit paquet contenant peut-être quelques gâteaux de seigle, une demi-douzaine d'Ïufs durs, et quelques pommes, le tout noué dans un mouchoir de coton multicolore. «Prends cela. C'est ta nourrice Vassilissa qui te l'envoie. Regarde si les pommes ne sont pas gelées. J'espère que non : je les ai gardées contre ma poitrine pendant tout le voyage. Nous avons eu un froid si terrible !» Et la large face hirsute, mordue par la bise, s'éclairait de magnifiques dents blanches au-dessous de toute une forêt de poils.
Ñ «Et voici pour ton frère, de la part de sa nourrice Anna,» venait dire un autre paysan, me tendant un paquet semblable au premier. «Pauvre garçon, dit-elle, à l'école il manque de bien des choses.»
Rougissant et ne sachant que dire, je murmurais enfin : «Dis à Vassalissa que je l'embrasse, et à Anna aussi, pour mon frère.» Alors toutes les faces devenaient encore plus radieuses.
«Oui, je le ferai, tu peux y compter.»
Mais, Kirila, qui montait la garde à la porte de mon père, murmurait tout à coup : «Monte vite ; ton père va venir à l'instant. N'oublie pas le mouchoir : ils veulent le remporter.»
Et repliant soigneusement le mouchoir usé, je désirais passionnément envoyer quelque chose à ma nourrice. Mais je n'avais rien à envoyer, pas même un jouet et nous n'avions jamais d'argent de poche.


Notre meilleur temps était celui que nous passions à la campagne. Dès que Pâques et la Pentecôte étaient passés, toutes nos pensées allaient vers Nikolskoïé. Cependant le temps s'écoulait, les lilas devaient être passés à Nikolskoïé, Ñ et père était encore retenu à la ville par des milliers d'affaires. Enfin, cinq ou six charrettes de paysans entraient dans notre cour : elles venaient prendre toutes sortes de choses qui devaient être envoyées à la maison de campagne. Le vieux carrosse et les autres voitures dans lesquelles nous devions faire le voyage étaient sortis des remises et soumis à une nouvelle inspection. On commençait à faire les malles. Nos leçons n'avançaient que lentement ; à tout moment nous interrompions nos précepteurs, leur demandant si on emporterait tel ou tel livre, et longtemps avant tous les autres nous commençions à empaqueter nos livres, nos ardoises et les jouets que nous fabriquions nous-mêmes.
Tout était prêt : les charrettes étaient lourdement chargées de meubles pour la maison de campagne, de caisses pleines d'ustensiles de cuisine, et d'un nombre presque infini de bocaux vides qui à l'automne devaient revenir remplis de toutes sortes de confitures. Les paysans attendaient tous les matins pendant des heures dans le vestibule, mais l'ordre de partir ne venait pas. Mon père continuait à écrire toute la matinée dans sa chambre, et le soir il disparaissait. Enfin notre belle-mère intervenait, sa servante s'étant risquée à lui raconter que les paysans étaient impatients de s'en retourner à cause de la fenaison qui était proche.
Dans l'après-midi du lendemain, Frol, le majordome, et Mikhael Aléïev, le premier violon, étaient appelés dans la chambre de notre père. On remettait à Frol, avec une liste, un sac contenant «l'argent pour la nourriture» Ñ c'est-à-dire quelques sous pour chaque jour Ñ pour les quarante ou cinquante domestiques qui accompagnaient la famille à Nikolskoïé. Sur la liste tous étaient énumérés : la fanfare au grand complet ; puis les cuisiniers et aides-cuisiniers, les blanchisseuses, l'aide-blanchisseuse qui avait le bonheur de posséder une famille de six tout petits : Polka la Louchon, Domna la Grande, Domna la Petite, etc.
Le premier violon recevait un «ordre de marche.» Je le connaissais bien, parce que mon père, voyant qu'il ne serait jamais prêt, m'avait appelé pour le copier dans le livre où il avait coutume de transcrire toutes les «notes pour le dehors» :
«A mon domestique Mikhael Aléïev, de la part du prince Aléxéi Pétrovitch Kropotkine, prince et commandeur,
«Tu dois, le 29 mai, à six heures du matin, partir avec mes bagages, de Moscou pour mon domaine situé dans le gouvernement de Kalouga, dictrict de Mestchosk, sur la rivière Siréna, à une distance de soixante-cinq lieues de cette maison ; tu dois veiller à la bonne conduite des hommes qui te sont confiés, et si l'un d'eux se rend coupable de faits d'inconduite, d'ivresse ou s'insubordination, tu le remettras au commandant de la section du corps détaché des garnisons intérieures avec la lettre ci-incluse, et tu demanderas qu'on luidonne les verges (le premier violon savait de quoi il s'agissait), ce qui servira d'exemple aux autres.
«Tu dois en outre veiller à ce que les choses confiées à tes soins restent en bon état, et marcher conformément à l'ordre suivant : Premier jour, arrête-toi au village de N... où tu donenras à manger aux chevaux ; second jour, passe la nuit dans la ville de Podolsk ;» et ainsi de suite pour les sept ou huit jours que durerait le voyage.
Le lendemain, à dix heures au lieu de six, Ñ la ponctualité n'est pas une vertu russe et les vrais Russes disent : «Grâce à dieu, nous ne sommes pas des Allemands», Ñ les chariots quittaient la maison. Les serviteurs devaient faire le voyage à pied, seuls les enfants trouvaient à s'asseoir dans une baignoire ou un panier sur le haut d'une voiture chargée, et parfos l'une des femmes pouvait trouver une place sur le bord d'une charrette. Les autres avaient à marcher pendant soixante-cinq lieues. Tant qu'on n'avait pas quitté Moscou, la discipline se maintenait : il était expressément interdit de porter des bottes à revers ou de passer une ceinture sur l'habit. Mais lorsque, quelques jours plus tard, ils étaient sur la grande route, et si surtout ils savaient que notre père resterait encore quelques jours à Moscou, ces hommes et ces femmes, Ñ accoutrés de toutes sortes de vêtements impossibles, ceints de mouchoirs de coton, brûlés par le soleil ou dégouttants de pluie, s'aidant pour marcher de bâtons coupés dans les bois, Ñ tous ces gens ressemblaient plutôt à une bande de bohémiens en marche qu'au personnel d'un riche propriétaire foncier. Mais en ces temps-là, de chaque maison partait une semblable caravane, et quand nous voyions une file de serviteurs s'avançant dans une de nos rues, nous savions aussitôt que les Apoukhtines ou les Prianichnikovs partaient pour leurs terres.
Les chariots étaient partis, mais la famille ne bougeait pas encore. Nous étions tous malades d'attente ; mais père continuait d'écrire d'interminables ordres aux régisseurs de ses domaines, et je les copiais alors avec application dans le gros «livre pour l'extérieur.» Enfin l'ordre de partir était donné. On nous appelait en bas. Mon père lisait à haute voix l'ordre de marche, adressé à la princesse Kropotkine, épouse du prince Aléxéi Pérovitch Kropotkine, colonel et commandeur, ordre où les arrêts à faire pendant ces cinq jours de voyage étaient dûment énumérés. Il est vrai que l'ordre était écrit pour le 30 mai et le départ fixé à neuf heures du matin, bien que mai fût passé et que le départ eût lieu l'après-midi. Cela renversait tous les calculs. Mais, comme c'est l'usage dans les ordres de marche des armées, ce fait avait été prévu, et il y était remédié dans le paragraphe suivant :
«Si cependant, contrairement à notre attente, le départ de votre altesse n'avait pas lieu au jour et à la date précités, vous êtes autorisée à agir au mieux de votre jugement et de sorte que le voyage s'accomplisse dans les meilleures conditions.»
Alors tous ceux qui étaient présents, la famille et les serviteurs, s'asseyaient un instant, faisaient le signe de la croix et disaient adieu à mon père. «Je t'en prie, Aléxis, ne va pas au club,» lui disait notre belle-mère à voix basse. La grande voiture, attelée de quatre chevaux, conduits par un postillon, se tenait à la porte, avec le marche-pied pliant qui en facilitait l'accès. Les autres voitures étaient là aussi. Nos places étaient fixées dans les ordres de marche, mais notre belle-mère devait «agir au mieux de son jugement» dès cette première phase des événements, et nous partions à la grande satisfaction de tous.
Pour nous autres enfants, ce voyage était une inépuisable source de plaisir. Les étapes étaient courtes et nous nous arrêtions deux fois par jour pour donner à manger aux chevaux. Comme les dames poussaient des cris à la moindre déclivité de la route, on trouvait plus commode de mettre pied à terre chaque fois que la route montait ou descendait, ce qu'elle faisait continuellement, et nous en profitions pour pousser une pointe dans les bois du bord de la route ou courir le long d'un ruisseau aux eaux cristallines. D'autre part, la chaussée si bien entretenue de Moscou à Varsovie, que nous suivions pendant quelque temps, présentait des tableaux intéressants et variés : files de chariots chargés, groupes de pélerins et toutes sortes de gens. Deux fois par jour nous nous arrêtions dans des villages grands et animés, et après avoir longuement débattu le prix du foin, de l'avoine, du samovar, nous descendions aux portes d'une auberge. Le cuisinier Andréi achetait un poulet et faisait de la soupe, et pendant ce temps nous courions vers le bois voisin, ou bien nous inspections la basse-cour, les jardins, et nous observions le va-et-vient de l'auberge.
A Maloyaroslavetz, où une bataille eut lieu en 1812, lorsque l'armée russe essaya en vain d'arrêter Napoléon dans sa retraite de Moscou, nous avions coutume de passer la nuit. M. Poulain qui avait été blessé dans la guerre d'Espagne connaissait ou prétendait connaître en détail la bataille de Maloyaroslavetz. Il nous menait sur le champ de bataille et nous expliquait comment les Russes essayèrent d'arrêter les progrès de Napoléon, et comment la Grande Armée les écrasa et traversa les lignes russes. Il nous expliquait la bataille aussi bien que s'il y avait pris part lui-même. Ici, les Cosaques tentèrent un mouvement tournant, mais Davoust, ou quelque autre maréchal, les mit en déroute et les poursuivit jusqu'à ces collines à droite. Là, l'aile gauche de Napoléon écrasa l'infanterie russe, et ici Napoléon en personne, à la tête de la Vieille Garde, chargea le centre de Koutouzov et se couvrit lui et sa garde d'une gloire immortelle.
Une fois, nous prîmes la route de Kalouga et fîmes halte à Taroutina : mais ici M. Poulain fut beaucoup moins éloquent, car c'est en cet endroit que Napoléon, dont l'intention était de battre en retraite par une route située plus au sud, fut forcé, après une bataille sanglante, de renoner à son plan, et de prendre la route de Smolensk que son armée avait dévastée dans sa marche sur Moscou. Cependant, dans le récit de M. Poulain, Napoléon ne perdait pas la bataille : il était simplement trompé par ses maréchaux ; autrement il aurait marché directement sur Kiev et Odessa et ses aigles auraient flotté sur la Mer Noire.
Après Kalouga nous avions à traverser sur une longueur de deux lieues une magnifique forêt de pins, qui dans ma mémoire reste liée à quelques-uns des souvenirs les plus heureux de mon enfance. Dans cette forêt le sable était aussi profond que dans un désert d'Afrique ; et durant toute cette traversée nous allions à pied, pendant que les chevaux, s'arrêtant à tout instant, traînaient lentement les voitures à travers le sable. Plus tard, lorsque j'eus accompli mes dix ans, mon plus grand plaisir était de laisser ma famille en arrière et de traverser la forêt tout seul. D'immenses pins rouges, plusieurs fois séculaires se dressaient de chaque côté, et nul autre son ne frappait l'oreille que les voix des grands arbres. Dans un petit ravin murmurait une fraîche source cristalline, et un passant y avait laissé, pour ceux qui viendraient après lui, une petite cuillère en forme d'entonnoir, faite en écorce de bouleau, avec une baguette fendue en guise de manche. Sans bruit, un écureuil grimpait à un arbre, et le sous-bois était aussi plein de mystère que les arbres. C'est dans cette forêt que prit naissance mon premier amour de la Nature et que j'eus le premier sentiment obscur de sa vie incessante.
De l'autre côté de la forêt et de l'Ougra que nous passions dans un bac, nous laissions la grande route et nous entrions dans des chemins étroits, où les verts épis du seigle se penchaient vers la voiture. Là les chevaux tondaient parfois d'un coup de langue l'herbe du bord du chemin, tout en courant, pressés les uns contre les autres dans cette espèce de tranchée étroite. Enfin nous apercevions les saules qui annonçaient la proximité de notre village, et tout à coup se dressait à nos yeux l'élégant clocher jaune pâle de l'église de Nikolskoïé.


Pour la vie tranquille des seigneurs de ce temps, Nikolskoïé était admirablement situé. On n'y trouvait point ce luxe qu'on voit dans de plus riches domaines ; mais on découvrait une main d'artiste dans la disposition des bâtiments et des jardins et dans l'arrangement général de toutes choses. Outre le principal corps de logis, que mon père avait bâti récemment, il y avait, autour d'une cour spacieuse et bien tenue, plusieurs maisons plus petites, et qui donnait une plus grande indépendance à leurs habitants, sans détruire l'intimité des rapports de la vie de famille. L'immense «jardin d'en haut» était réservé aux arbres fruitiers et on le traversait pour se rendre à l'église. Les terres au sud qui descendaient vers la rivière étaient entièrement consacrées à un jardin d'agrément, garni de parterres fleuris et sillonné d'allées de tilleuls-menthes, de lilas et d'acacias. Du balcon du principal corps de logis on avait une très belle vue sur la Siréna, avec les ruines d'une vieille forteresse de terre où les Russes avaient fait une résistance opiniâtre pendant l'invasion mongole, et plus loin l'infinie perspective de champs de blé doré avec des taillis à l'horizon.
Dans les premières années de mon enfance, nous occupions avec M. Poulain une des petites maisons à nous tous seuls ; et après que sa méthode d'éducation eut été adoucie grâce à l'intervention de notre sÏur Hélène, nous vivions avec lui dans les meilleurs termes. Notre père était invariablement absent de la maison pendant l'été, qu'il passait en inspections militaires, et notre belle-mère ne faisait pas beaucoup attention à nous, surtout après la naissance de son enfant Pauline. Nous étions donc toujours avec M. Poulain, qui jouissait parfaitement du séjour à la campagne et nous en faisait jouir. Les bois ; les promenades le long de la rivière ; l'escalade des collines où se trouvait la vieille forteresse que M. Poulain faisait revivre pour nous en nous racontant comment elle fut défendue par les Russes et prise par les Tartares ; les petites aventures, comme celle où M. Poulain devint pour nous un héros en sauvant Alexandre qui allait se noyer ; une rencontre avec les loups Ñ c'étaient sans cesse de nouvelles et délicieuses impressions.
On organisait aussi de grandes parties de plaisir auxquelles toute la famille prenait part. Nous allions cueillir des champignons dans les bois et ensuite on prenait le thé au milieu de la forêt, où un homme âgé de cent ans vivait seul avec son petit-fils en élevant des abeilles. D'autres fois nous allions à l'un des villages de mon père, où l'on avait creusé un grand étang dans lequel les carpes dorées se prenaient par milliers Ñ une partie était réservée au seigneur et le reste distribué aux paysans. Ma nourrice, Vassilissa, demeurait dans ce village. Sa famille était l'une des plus pauvres ; outre son mari, elle n'avait qu'un seul petit garçon pour l'aider, et une fille, ma sÏur de lait, qui devint plus tard prédicatrice et «Vierge» dans la secte dissidente à laquelle ils appartenaient. Sa joie ne connaissait pas de bornes lorsque je venais la voir. De la crème, des Ïufs, des pommes et du miel, c'était tout ce qu'elle pouvait offrir ; mais la façon dont elle l'offrait, dans des assiettes de bois bien propres, sur une table couverte d'une nappe de toile blanche comme la neige, de sa propre fabrication Ñ chez les Russes dissidents, la propreté absolue est une matière de foi Ñ et le paroles affectueuses qu'elle m'adressait, me traitant comme son propre fils, me réchauffaient le cÏur. Je dois en dire autant des nourrices de mes deux frères aînées, Nicolas et Alexandre, qui appartenaient à de notables familles de deux autres sectes dissidentes de Nikolskoïé. Peu de gens savent quels trésors de bonté on peut trouver dans le cÏur des paysans russes, même après des siècles de la plus cruelle oppression, qui aurait pu les aigrir.
Les jours d'orage, M. Poulain avait en réserve pour nous des récits innombrables, surtout sur la guerre d'Espagne. Nous ne nous lassions pas de nous faire raconter comment il avait été blessé dans une bataille, et chaque fois qu'il en venait au point où il avait senti le sang chaud couler dans sa botte, nous lui sautions au cou pour l'embrasser et nous lui donnions toutes sortes de noms caressants.
Tout semblait nous préparer à la carrière militaire : la prédilection de notre père (les seuls jouets que je me rappelle lui avoir vu nous acheter furent un fusil et une véritable guérite) ; les récits guerriers de M. Poulain, et même la bibliothèque que nous avions à notre disposition. Cette bibliothèque qui, autrefois, avait appartenu au général Repninski, le grand-père de notre mère, savant militaire du dix-huitième siècle, consistait exclusivement en livres sur l'art de la guerre, ornés de riches gravures et magnifiquement reliés en cuir. Les jours de pluie, notre principale occupation était de regarder les gravures de ces livres, représentant les armes en usage depuis le temps des Hébreux, et les plans de toutes les batailles livrées depuis Alexandre de Macédoine. Ces gros livres étaient aussi d'excellents matériaux pour la construction de solides forteresses qui étaient en état de résister quelque temps aux coups d'un bélier ou aux projectiles d'une catapulte d'Archimède. (Cette catapulte persistant à envoyer des pierres dans les fenêtres fut malheureusement bientôt prohibée.)
Cependant ni Alexandre ni moi ne devînmes soldats. La littérature des années qui suivirent 1860 effaça chez nous l'effet de ces enseignements reçus dans notre enfance.
Les opinions de M. Poulain sur les révolutions étaient celles de l'orléaniste Illustration françaisedont il recevait de vieux numéros et dont nous connaissions toutes les gravures. Pendant longtemps je ne pus m'imaginer une révolution autrement que sous la forme de la Mort à cheval, le drapeau rouge dans une main et une faux dans l'autre, fauchant les hommes de droite et de gauche. C'est ainsi que l'Illustrationla représentait. Mais je crois maintenant que l'aversion de M. Poulain était limitée au soulèvement de 1848, car un de ses récits sur la Révolution de 1789 produisit une profonde impression sur mon esprit.
On se servait à la maison du titre de prince à tout propos et même hors de propos. Cela dut choquer M. Poulain, car un jour il se mit à nous conter ce qu'il savait de la grande Révolution. Je ne puis me rappeler maintenant ce qu'il dit, mais je me souviens d'un détail, c'est que «le comte de Mirabeau», et d'autres nobles renoncèrent un jour à leurs titres, et que le Comte de Mirabeau, pour montrer son dédain des prétentions aristocratiques, ouvrit une boutique ornée d'une enseigne portant cette inscription : «Mirabeau tailleur». (Je raconte l'histoire comme je la tiens de M. Poulain.) Pendant longtemps je me creusais la tête pour savoir quelle profession j'embrasserais, et quel nom de métier j'ajouterais à mon nom de Kropotkine. Plus tard, mon précepteur russe, Nicolaï Pavlovitch Smirnov et le ton général républicain de la littérature russe exercèrent sur moi la même influence ; et lorsque je commençai à écrire des nouvelles Ñ c'est-à-dire dans ma douzième année Ñ j'adoptai la signature P. Kropitkine, que j'ai toujours conservée, malgré les remontrances de mes chefs quand j'étais au service militaire.

Chapitre IV
MON ÉDUCATION (Suite).Ñ TABLEAUX DU SERVAGE. Ñ UNE TRISTE DESTINÉE. Ñ INSTRUCTION DONNÉE À DES SERFS BIEN DOUÉS. Ñ UNE HISTOIRE DE REVENANT.

Dans l'automne de 1852, mon frère Alexandre fut envoyé au corps des cadets, et à partir de ce moment nous ne nous vîmes plus que pendant les vacances et parfois le dimanche. Le corps des cadets était à huit kilomètres de chez nous, et bien que nous eussions une douzaine de chevaux, il arrivait toujours qu'il n'y en avait pas un de libre lorsqu'un traîneau devait être envoyé au corps. Mon frère aîné, Nicolas, venait très rarement à la maison. La liberté relative dont Alexandre jouissait à l'école et surtout l'influence de deux de ses professeurs de littérature développèrent repidement son intelligence, et j'aurai plus loin amplement l'occasion de parler de la bienfaisante influence qu'il exerça sur mon développement. C'est un grand avantage d'avoir eu un frère aîné aussi affectueux et intelligent.
Entre-temps je restais à la maison. Je devais attendre que mon tour fût venu d'entrer dans le corps des pages et j'avais près de quinze ans quand il arriva. M.Poulain fut remercié et on engagea un précepteur allemand à sa place. C'était un de ces esprits idéalistes, tels qu'on en trouve fréquemment en Allemagne. Je me souviens surtout de la façon enthousiaste dont il récitait les vers de Schiller, les accompagnant de gestes des plus naïfs qui faisaient mes délices. Il ne resta chez nous qu'un hiver.
L'hiver suivant, on m'envoya suivre les cours d'un gymnase de Moscou, et finalement je restai avec notre précepteur russe Smirnov. Bientôt nous devînmes amis, surtout après que mon père nous eût emmenés tous deux faire un voyage dans son domaine de Riazan. Durant ce voyage nous nous livrions à toutes sortes de plaisanteries et nous inventions des histoires humoristiques sur les hommes et les choses que nous voyions. D'autre part, l'impression produite sur moi par les régions accidentées que nous traversions ajoutait quelques traits délicats à mon amour croissant de la nature. Sous l'impulsion que me donna Smirnov, mes goûts littéraires commencèrent aussi à s'affirmer, et durant les années 1854 à 1857, j'eus amplement l'occasion de les développer. Mon précepteur, qui venait de terminer ses études à l'université, obtint une petite place de greffier près d'un tribunal où il passait ses matinées. J'étais donc laissé à moi-même jusqu'au dîner, et après avoir préparé mes leçons et fait une promenade, il me restait beaucoup de loisir pour lire et écrire. En automne, lorsque mon précepteur retournait à son bureau de Moscou, tandis que nous séjournions à la campagne, j'étais encore laissé à moi-même, et quoique toujours avec ma famille et passant une partie de la journée à jouer avec ma petite sÏur Pauline, je pouvais en réalité dosposer de mon temps comme je voulais.


Le servage ne devait plus durer alors que quelques années. C'est de l'histoire récente Ñ cela ne semble dater que d'hier et cependant, même en Russie, peu de gens se représentent exactement ce qu'était le servage. On se figure vaguement, il est vrai, que les conditions de vie qu'il créait étaient très mauvaises, mais on ne se fait pas une idée bien nette de l'influence exercée par cet état de choses sur les hommes au point de vue physique et moral. Il est vraiment surprenant de voir combien une institution et ses conséquences sociales sont oubliées lorsque cette institution a cessé d'exister, et avec quelle rapidité changent alors les hommes et les choses. Je veux essayer de montrer dans quel état vivaient les serfs, en racontant, non ce que j'ai entendu, mais ce que j'ai vu.
Ouliana, la femme de charge, s'est arrêtée dans le couloir qui mène à la chambre de mon père ; elle se signe : elle n'ose ni avancer ni reculer. Enfin, après avoir récité une prière, elle entre dans la chambre et annonce, d'une voix qu'on entend à peine, que la provision de thé touche à sa fin, qu'il n'y a plus que vingt livres de sucre et que les autres provisions sont bientôt épuisées.
«Voleurs, brigands !» s'écrie mon père. «Et toi, tu t'es liguée avec eux !» Sa voix résonne comme le tonnerre dans toute la maison. Notre belle-mère laisse Ouliana faire face à la tempête. Mais mon père crie : «Frol, appelle la princesse ! Où est-elle ?» Et lorsqu'elle rentre, il la reçoit avec les mêmes reproches.
« Ñ Vous aussi, vous vous êtes liguée avec cette engeance de Cham ; vous les soutenez,» et ainsi pendant une demi-heure ou plus.
Alors il commence à vérifier les comptes. En même temps il pense au foin. Il envoie Frol peser ce qu'il en reste et notre belle-mère doit assister à l'opération, pendant que mon père calcule ce qu'il doit en rester dans la grange. Il découvre qu'il manque une quantité considérable de foin, et Ouliana ne peut rendre compte de l'emploi de quelques livres de telle ou telle provision. La voix de mon père devient de plus en plus menaçante ; Ouliana est toute tremblante. Mais voici le cocher qui entre dans la chambre et c'est sur lui que se déchaîne la tempête. Mon père saute sur lui, le frappe, mais l'autre ne cesse de répéter : «Votre altesse a dû faire une erreur.»
Mon père reprend ses calculs, et cette fois il découvre qu'il y a plus de foin dans la grange qu'il ne devrait y en avoir. Les cris recommencent. Maintenant il reproche au cocher de ne pas avoir donné aux chevaux leurs rations quotidiennes complètes. Mais le cocher prend tous les saints du paradis à témoin qu'il a donné leur dû aux animaux, et Frol invoque la Vierge pour confirmer les dires du cocher.
Mais mon père ne veut pas se calmer. Il fait venir Makar, accordeur de piano et sommelier en second, et lui rappelle tous ses récents péchés. La semaine dernière il était ivre et doit encore l'avoir été hier, car il a brisé une demi-douzaine d'assiettes. En réalité, c'est cet accident qui a été la cause de toute cette scène : notre belle-mère a rapporté le fait à notre père ce matin, et voilà pourquoi Ouliana a été gourmandée plus brutalement que d'ordinaire, pourquoi on a vérifié la quantité de foin, et pourquoi mon père continue maintenant de crier que cette engeance de Cham mérite tous les châtiments de la terre.
Tout à coup la tempête se calme. Mon père s'assied à sa table et écrit une note qu'il confie à Frol : «Mène Makar avec cette note au bureau de police et fais-lui appliquer cent coups de verges.»
Dans la maison règnent la terreur et un silence absolu.
L'horloge sonne quatre heures et nous descendons tous dîner. Mais personne n'a d'appétit et le potage reste intact dans les assiettes. Nous sommes dix à table et derrière chacun de nous se tient un violoniste ou un trombone avec une assiette propre dans la main gauche ; mais Makar n'est pas parmi eux.
Ñ «Où est Makar ?» demande notre belle-mère. «appelez-le.»
Makar ne paraît pas. On répète l'ordre. Il entre enfin, pâle, les traits bouleversés, honteux, les yeux baissés. Notre père regarde son assiette pendant que notre belle-mère, voyant que personne n'a encore touché au potage, essaye de nous encourager.
Ñ «Ne trouvez-vous pas, enfants, dit-elle, que la soupe est délicieuse ?»
Les larmes me suffoquent, et dès que le repas a pris fin, je sors en courant ; je trouve Makar dans un couloir sombre et j'essaye de lui baiser la main ; mais lui l'arrache à mon étreinte, et dit Ñest-ce un reproche ou une simple question ? Ñ : «Laisse-moi ; quand tu seras grand, ne seras-tu pas, toi aussi, tout comme lui?»
Ñ «Non, non, jamais !»
Cependant, mon père n'était pas l'un des plus mauvais seigneurs. Au contraire, serviteurs et paysans le considéraient comme l'un des meilleurs. Ce que nous voyions chez nous se passait partout, souvent même avec des détails plus cruels. Donner les verges aux serfs faisait partie régulièrement des attributions de la police et du corps des pompiers.








Une fois, un seigneur fit à un autre cette remarque : «Comment se fait-il, général, que le nombre des âmes de votre domaine augmente si lentement ? Vous ne vous occupez sans doute pas des mariages.»
Quelques jours après le général se fit apporter la liste de tous les habitants de son village. Il releva les noms des jeunes garçons qui avaient atteint l'âge de dix-huit ans et ceux des filles qui avaient plus de seize ans Ñ c'est, en Russie, l'âge requis par la loi pour le mariage. Alors il écrivit : «Jean épousera Anna, Paul épousera Parachka,» et ainsi de suite pour cinq couples. «Les cinq mariages, ajouta-t-il, devront avoir lieu dans dix jours, ce dimanche en huit.»
Un cri général de désespoir s'éleva dans le village. Dans chaque maison les femmes, jeunes et vieilles, pleuraient. Anna avait espéré épouser Grégoire ; les parents de Paul avaient déjà parlé aux Fédotovs à propos de leur fille qui aurait bientôt l'âge. D'ailleurs, c'était la saison des labours, non des mariages ; et quel mariage peut-on préparer en dix jours ? Les paysans, par douzaines, venaient voir le seigneur ; des paysannes se tenaient en groupe à l'entrée de derrière de la maison, apportant des pièces de fine toile pour la dame du seigneur afin d'obtenir sa médiation. Tout fut inutile. La maître avait dit que les mariages devaient avoir lieu à telle date et il en serait ainsi.
Au jour fixé, les cortèges nuptiaux, plutôt semblables à des convois d'enterrement, se rendirent à l'église. Les femmes sanglotaient, comme elles pleurent pendant les funérailles. Un domestique fut envoyé à l'église, pour prévenir son maître dès que la cérémonie serait terminée ; mais bientôt il revint en courant, la casquette à la main, pâle et défait.
«Parachka, dit-il, résiste ; elle refuse d'épouser Paul. Le Père (c'est-à-dire le prêtre) lui a demandé : «Acceptes-tu ?» mais elle a répondu à haute voix : «Je refuse.»
Le seigneur entra en fureur. «Va dire à cet ivrogne à longue crinière (il désignait ainsi le prêtre : le clergé russe porte les cheveux longs) Ñ que si Parachka n'est pas mariée immédiatement, je le dénonce à l'archevêché comme ivrogne. Comment ce coquin ose-t-il me désobéir ? Dis-lui qu'on l'enverra pourrir dans un monastère et que j'exilerai la famille de Parachka dans les steppes.»
Le valet transmit le message. Les parents de Parachka et le prêtre entourèrent la jeune fille ; sa mère en larmes tomba à genoux devant elle; la suppliant de ne pas causer la perte de toute la famille. La jeune fille ne cessait de dire : «Je ne veux pas», mais d'une voix de plus en plus faible qui ne fut bientôt plus qu'un murmure, et enfin elle se tut. La couronne nuptiale fut posée sur sa tête ; elle n'opposa aucune résistance, et le valet alla en toute hâte annoncer la nouvelle à la maison : «Ils sont mariés.»
Une demi-heure plus tard, les petites clochettes des cortèges nuptiaux résonnaient à la porte de la maison du seigneur. Les cinq couples descendaient de voiture, traversaient la cour et entraient dans le vestibule. Le seigneur les recevait, leur offrant un verre de vin, tandis que les parents, derrière leurs filles en pleurs, leur ordonnaient de s'incliner jusqu'à terre devant leur maître.
Les mariages par ordre étaient si communs que parmi nos serviteurs, chaque fois qu'un jeune couple prévoyait qu'on pourrait leur ordonner de s'épouser, bien qu'ils n'eussent aucune inclination l'un pour l'autre, ils prenaient la précaution d'être parrain et marraine ensemble au baptême d'un enfant d'une famille de paysans. Le mariage devenait alors impossible d'après les canons de l'Église russe. Ordinairement, le stratagème réussissait, mais un jour il eut un résultat tragique. Andréï, le tailleur, devint amoureux d'une jeune fille appartenant à l'un de nos voisins. Il espérait que mon père lui permettrait de s'établir librement comme tailleur, en échange d'une certaine annuité, et qu'en travaillant ferme à son métier il arriverait à mettre de côté quelque argent et à racheter la jeune fille. Autrement, en épousant un des serfs de mon père, elle serait devenue serve du maître de son mari. Or, comme Andréï et l'un des servantes de notre maison prévoyaient qu'on pourrait leur ordonner de s'épouser, ils convinrent de tenir ensemble un enfant sur les fonds baptismaux. Ce qu'ils avaient craint se produisit : un jour, on les appela chez le maître et l'ordre qu'ils appréhendaient leur fut donné.
«Nous obéissons toujours à vos ordres, dirent-ils, mais il y a quelques semaines nous avons été ensemble parrain et marraine à un baptême.» Andréï expliqua aussi ses désirs et ses intentions. Le résultat fut qu'on l'envoya au bureau de recrutement et qu'il devint soldat pour le reste de ses jours.
Sous Nicolas Ier, le service militaire obligatoire pour tous n'existait pas comme aujourd'hui. Les nobles et les marchands étaient exempts, et quand on ordonnait une nouvelle levée de recrues, les propriétaires fonciers devaient prélever sur leurs serfs un certain nombre d'hommes. En général les paysans, dans chaque commune rurale, dressaient eux-mêmes une liste, mais les gens de maison étaient entièrement à la merci de leur seigneur, et s'il était mécontent de l'un d'eux, il l'envoyait au bureau de recrutement et demandait un reçu. Ce reçu avait une valeur considérable, car on pouvait le vendre à tout homme dont le tour était venu d'être soldat.
En ce temps-là, le service militaire était terrible. Un homme devait rester vingt-cinq ans sous les drapeaux et la vie du soldat était extrêmement pénible. Devenir soldat signifiait être arraché à tout jamais à son village natal et aux siens, et être livré à des officiers comme ce Timoféïev dont j'ai déjà parlé. Les coups donnés par les officiers, la bastonnade avec des cannes ou des baguettes de bouleau, pour la faute la plus légère, c'étaient là des faits quotidiens. La cruauté avec laquelle on agissait dépasse toute imagination. Même dans le corps des cadets, où l'on ne recevait que des fils de nobles, on administrait parfois, Ñ pour une cigarette, Ñ mille coups de verges en présence de tout le corps. Le docteur se tenait près du jeune garçon qu'on torturait et n'ordonnait de suspendre la punition que lorsqu'il constatait que le pouls allait cesser de battre. La victime ensanglantée était emmenée sans connaissance à l'hôpital. Le grand-duc Michel, commandant des écoles militaires, aurait bientôt destitué le directeur d'un corps de cadets où de tels cas ne se seraient pas présentés un ou deux fois par an. «Pas de discipline,» aurait-il dit.
Pour les simples soldats, c'était bien pis. Lorsque l'un d'eux comparaissait devant un conseil de guerre, le jugement portait que mille homme seraient placés sur deux rangs se faisant face, chaque soldat armé d'une verge de la grosseur du petit doigt (on donnait à ces verges leur nom allemand spitzruten),et le condamné serait traîné trois, quatre, cinq et même sept fois entre ces deux rangs, chaque soldat administrant un coup. Des sergents suivaient, veillant à ce que l'on frappât de toutes ses forces. Lorsque mille, ou deux mille coups avaient été appliqués, la victime crachant le sang était emmené à l'hôpital où on la soignait, afin que le châtiment pût être repris, dès qu'elle serait plus ou moins remise des suites de la première partie du supplice. Si le soldat mourait dans ces tortures, l'exécution de la sentence s'achevait sur son cadavre. Nicolas Ier et son frère Michel étaient impitoyables : jamais une remise de peine n'était prononcée. «Je te ferai passer par les verges ; tu laisseras ta peau sous le bâton,» étaient des menaces qui faisaient partie du lagage courant.
Un effroi sinistre se répandait dans la maison quand on apprenait que l'un des serviteurs devait être envoyé au bureau de recrutement. Pour l'empêcher de se suicider on l'enchaînait dans l'office et on le gardait à vue. Une charrette de paysan s'avançait jusqu'à la porte de l'office et le condamné sortait entre deux gardes. Tous les serviteurs l'entouraient. Il s'inclinait profondément, demandant pardon à chacun de ses offenses voulues ou non. Si son père et sa mère demeuraient dans notre village, ils venaient lui dire adieu. Il s'inclinait jusqu'à terre devant eux, et sa mère et ses autres parents commençaient à psalmodier leurs lamentations Ñ quelque chose qui tenait du chant et du récitatif : «Entre les mains de qui nous laisses-tu ? Qui prendra soin de toi en pays étranger ? Qui me protégera contre les hommes cruels ?» Ñ exactement comme elles chantaient leurs lamentations à un enterrement, et avec les mêmes paroles.
Andréï dut donc pendant vingt-cinq ans subir le terrible sort du soldat : tous ses rêves de bonheur avaient eu une fin tragique.


Le sort de l'une des servantes, Pauline ou Polia comme on l'appelait d'ordinaire, fut encore plus terrible. On lui avait appris à faire de la broderie fine et elle exécutait des travaux très artistiques. A Nikolskoïé son métier à broder était dans la chambre d'Hélène et souvent elle prenait part aux conversations que tenaient notre sÏur et une sÏur de notre belle-mère qui demeurait avec Hélène. Bref, par ses manières et son langage, Polia ressemblait plutôt à une jeune personne de bonne éducation qu'à une servante.
Un malheur lui arriva : elle s'aperçut qu'elle serait bientôt mère. Elle raconta tout à notre belle-mère qui éclata en reproches : «Je ne veux pas que cette créature reste plus longtemps chez moi ! Je ne supporterai pas une telle honte dans ma maison ! L'impudique créature !...» Les pleurs d'Hélène n'y firent rien. Polia eut les cheveux coupés court et fut exilée à la laiterie ; et comme elle était en train de broder un très beau jupon, elle dut le terminer à la laiterie, dans une masure sale, près d'une fenêtre microscopique. Elle le termina et fit beaucoup d'autres belles broderies, toujours dans l'espoir d'obtenir son pardon. Mais le pardon ne vint pas.
Le père de son enfant, serviteur de l'un de nos voisins, implora la permission de l'épouser ; mais comme il n'avait pas d'argent à offrir, sa requête fut repoussée. On trouvait que Polia avaient des «manières trop distinguées», on s'en indignait et on lui réserva un sort des plus tristes. Il y avait dans notre maison un homme employé comme postillon à cause de sa petite taille ; on le surnommait «Filka le bancal». Dans son enfance un cheval lui avait donné un terrible coup de pied, et il ne put grandir. Ses jambes étaient torses, ses pieds tournés en dedans, son nez brisé et déjeté, sa mâchoire déformée. C'est ce monstre que Polia dut épouser Ñ et elle fut mariée de force. On les envoya ensuite comme paysans dans le domaine que possédait mon père dans le gouvernement de Riazan.
On ne reconnaissait pas, on ne soupçonnait même pas chez les serfs l'existence de sentiments humains, et lorsque Tourguénev publia son petit récit : Moumou,et que Grigorovitch commença à faire paraître ses romans saisissants, où il faisait pleurer ses lecteurs sur les infortunes des serfs, ce fut pour beaucoup de personnes une étonnante révélation. «Ils aiment comme nous aimons ; est-ce possible ?» s'écriaient les dames sentimentales qui ne pouvaient lire un roman français sans verser des larmes sur les infortunes des nobles héros et des nobles héroïnes.


L'éducation que les propriétaires faisaient parfois donner à leurs serfs n'était pour que ceux-ci qu'une nouvelle source de malheur. Un jour, mon père remarqua chez un paysan un jeune garçon intelligent et l'envoya faire ses études de médecin auxiliaire. Le jeune homme était laborieux, et après quelques années d'études il réussit brillament. Lorsqu'il revint à la maison, mon père acheta tout ce qui était nécessaire pour un dispensaire bien monté, et ce dispensaire fut très gentiment installé dans l'une de nos petites maisons de Nikolskoïé. En été, Sacha le docteur Ñ c'était le nom familier qu'on donnait au jeuen homme dans la maison Ñ s'occupait activement de cueillir et de préparer toutes sortes d'herbes, et en peu de temps il devint très populaire dans les environs de Nikolskoïé. Les paysans venaient des villages voisins et mon père était fier du succès de son dispensaire. Mais cet état de choses ne dura pas. Un hiver, mon père vint à Nikolskoïé, y séjourna quelques jours et repartit. Cette nuit-là, Sacha le docteur se tua d'un coup de fusil Ñ par accident, raconta-t-on ; mais il y avait au fond une affaire d'amour. Il aimait une jeune fille qu'il ne pouvait épouser, parce qu'elle appartenait à un autre propriétaire.
Le cas d'un autre jeune homme, Guérasime Krouglov, que mon père envoya à l'Institut agronomique de Moscou, fut presque aussi triste. Il passa ses examens très brillamment et obtint une médaille d'or. Le directeur de l'Institut fit tous ses efforts pour amener mon père à donner la liberté à Guérasime et à le laisser suivre les cours de l'Université Ñ les serfs n'ayant pas ce droit. «Sûrement il deviendra un homme remarquable, disait le directeur, peut-être une des gloires de la Russie, et ce serait un honneur pour vous d'avoir donné un tel homme à la science russe.»
Ñ «J'ai besoin de lui pour mes terres,» répondit mon père à toutes les démarches qu'on faisait près de lui en faveur du jeune homme. En réalité, étant donné les méthodes primitives de culture qui étaient alors en usage, Guérasime Krouglov était absolument inutile. Il arpenta le domaine, mais lorsque ce fut fait on lui donna l'ordre de rester dans l'antichambre et pendant nos repas de se tenir derrière nous, une assiette à la main. Naturellement Guérasime en souffrait beaucoup ; ses rêves le portaient vers l'université, les études scientifiques. Son regard trahissait son mécontentement, et notre belle-mère semblait prendre un plaisir tout particulier à le froisser en toute occasion. Un jour d'automne, un coup de vent ayant ouvert la porte cochère, elle lui cria : «Garaska, va fermer la porte.»
Ce fut la dernière goutte qui fit déborder le vase. Il répondit : «Vous avez un portier pour cela,» et il s'en alla.
Ma belle-mère courut à la chambre de mon père et lui cria : «Vos valets m'insultent dans votre maison !»
Immédiatmeent Guérasime fut arrêté et enchaîné, pour être envoyé au régiment. Ses adieux à ses vieux parents furent une des scènes les plus déchirantes que j'aie jamais vues.
Mais cette fois le destin prit sa revanche. Nicolas Ier mourut, et le service militaire devint plus supportable. On remarqua bientôt les grandes aptitudes de Guérasime et au bout de quelques années il était l'un des principaux employés, la véritable cheville ouvrière, d'un des bureaux du Ministère de la Guerre. Or il arriva que mon père, qui était absolument honnête, et qui, en un temps où presque tous étaient accessibles à la corruption et faisaient fortune, ne s'était jamais laissé corrompre, se départit un jour des règles strictes du service afin d'obliger le commandant de son corps d'armée et consentit à commettre quelque irrégularité en sa faveur. Cela faillit lui coûter sa promotion au grade de général. Le but de toute sa carrière de trente-cinq ans allait être manqué. Ma belle-mère se rendit à Pétersbourg pour écarter les difficultés, et un jour, après bien des démarches, on lui dit que le seul moyen d'obtenir ce qu'elle désirait était de s'adresser à un certain employé du ministère. C'était, il est vrai, un simple employé, mais il pouvait tout près de ses supérieurs. Le nom de cet homme était Guérasime Ivanovitch Krouglov.
Ñ «Pense donc, notre Garaska ! me disait-elle plus tard. Je le savais bien, qu'il avait de grandes aptitudes. J'allai le voir, et je lui parlai de l'affaire , et il dit : Je n'en veux pas au vieux prince, et je ferai tout ce que je pourrai pour lui.»
Il tint parole. Il fit un rapport favorable et mon père obtint sa promotion. Il put enfin revêtir le pantalon rouge et la tunique à doublure rouge si longtemps désirés et sur son casque il put porter le plumet.
Ce sont là des choses que j'ai vues moi-même dans mon enfance. Mais si je rapportais ce que j'ai entendu raconter dans ces années-là, ce serait bien plus horrible encore : histoires d'hommes et de femmes arrachés à leur famille et à leur village, et vendus, ou perdus au jeu, ou échangés contre un couple de chiens de chasse, puis transportés vers quelque endroit éloigné pour y créer un nouveau domaine ; histoires d'enfants enlevés à leurs parents et vendus à des maîtres cruels ou dissolus ; de fustigations «dans les écuries», ce qui se passait chaque jour avec une cruauté inouïe ; d'une jeune fille, qui n'échappa au déshonneur qu'en se noyant ; d'un vieillard blanchi au service de son maître et qui se pendit sous la fenêtre du seigneur ; et de révoltes de serfs, que Nicolas Ier étouffait en faisant mourir sous les verges un homme sur dix ou sur cinq et en dévastant le village dont les habitants, après une exécution militaire, allaient mendier leur pain dans les provinces voisines, comme s'ils avaient été victimes d'un incendie.
Quant à la pauvreté que j'ai vue pendant nos voyages dans certains villages, particulièrement dans ceux qui appartenaient à la famille impériale, les mots seraient impuissants à décrire cette misère à des lecteurs qui ne l'ont pas vue de près.


Devenir libre, c'était pour les serfs le rêve de tous les instants Ñ rêve difficile à réaliser, car une grosse somme d'argent était nécessaire pour décider un propriétaire à se dessaisir d'un serf.
Ñ «Sais-tu, me dit un jour mon père, que ta mère m'est apparue après sa mort ? Vous autres jeunes gens, vous ne croyez pas à ces choses-là, mais c'est ainsi. J'étais assis un soir très tard sur cette chaise, à ma table de travail, et je sommeillais, lorsque tout à coup je la vis entrer par derrière, tout en blanc, très pâle et les yeux luisants. A son lit de mort, elle m'avait prié de lui promettre de donner la liberté à sa servante, Macha, et j'avais promis ; mais par la suite je dus m'occuper de choses et d'autres, et une année presque entière s'était écoulée sans que j'eusse tenu ma promesse. Elle m'apparut donc et me dit à voix basse : «Alexis, tu m'as promis de donner la liberté à Macha : l'as-tu oublié ?» J'étais fort effrayé : je sautai de ma chaise, mais la vision s'était évanouie. J'appelai les serviteurs, mais aucun n'avait rien vu. Le lendemain matin, j'allai sur sa tombre et fis chanter une litanie, puis immédiatement je mis Macha en liberté.»
Lorsque mon père mourut, Macha vint à son enterrement et je lui parlai. Elle était mariée et vivait heureuse au milieu de sa famille. De son ton plaisant, mon frère Alexandre lui raconta ce que mon père avait dit, et nous lui demandâmes si elle le savait.
Ñ «Ces choses, répondit-elle, sont passées depuis bien longtemps, aussi je puis bien vous dire la vérité. Je voyais que votre père avait complètement oublié sa promesse, alors je m'habillai en blanc et pris la voix de votre mère. Je lui rappelai la promesse qu'il lui avait faite Ñ Vous ne m'en voudrez pas, n'est-ce pas ?»
Ñ «Naturellement non !»
Dix ou douze ans après les scènes décrites dans la première partie de ce chapitre, je me trouvais un soir dans la chambre de mon père, et nous causions du passé. Le servage avait été aboli, et mon père se plaignait Ñ sans trop d'acrimonie d'ailleurs Ñ du nouvel état de choses : il l'avait accepté sans trop murmurer.
Ñ «Vous devez convenir, père, dis-je, que souvent vous avez puni vos serviteurs cruellement et sans aucune raison.»
Ñ «Avec ces gens-là, répliqua-t-il, il était impossible de faire autrement ;» et se rejetant en arrière dans son fauteuil, il resta plongé dans ses pensées. «Mais ce que j'ai fait ne vaut pas la peine qu'on en parle,» dit-il après un long silence. «Vois par exemple ce Sablev : il a l'air si tendre, il parle d'une voix si douce ; mais avec ses serfs, il était réellement terrible. Combien de fois n'ont-ils pas comploté de le tuer ! Moi, du moins, je n'ai pas abusé de mes servantes, tandis que ce vieux démon de Tonkov y allait de telle sorte que les paysannes voulaient lui infliger un terrible châtiment... Au revoir, bonne nuit

Chapitre V
SOUVENIRS DE LA GUERRE DE CRIMÉE. Ñ MORT DE NICOLAS IER. Ñ MON DÉVELOPPEMENT INTELLECTUEL. Ñ MES GOÛTS LITTÉRAIRES. Ñ MES ESSAIS DE JOURNALISME
Je me souviens très bien de la guerre de Crimée. A Moscou on ne s'en occupait pas beaucoup. Naturellement, dans chaque maison, à la veillée, on faisait de la charpie et des bandages pour les blessés. Mais il n'en parvenait guère aux armées russes : d'énormes quantités étaient volées et vendues aux armées ennemies. Ma sÏur Hélène et les autres jeunes dames chantaient des chants patriotiques, mais dans la société le ton général n'était guère influencé par la grande lutte qui se déroulait. A la campagne, au contraire, la guerre causait beaucoup de tristesse. Les levées de soldats se suivaient avec rapidité, et continuellement nous entendions les paysannes chanter leurs chants funèbres. Le peuple russe considère la guerre comme une calamité que la Providence lui envoie, et il acceptait cette guerre avec une solennité qui contrastait étrangement avec la légèreté dont j'ai été témoin ailleurs en pareilles circonstances. Malgré ma jeunesse, ce sentiment de résignation solennelle qui régnait dans nos villages ne m'échappa pas.
Mon frère Nicolas, comme beaucoup d'autres, fut atteint par la fièvre de la guerre, et sans achever ses études au corps des cadets, il alla rejoindre l'armée dans le Caucase. Je ne le revis plus jamais.
Pendant l'automne de 1854, notre famille s'accrut par suite de l'arrivée de deux sÏurs de notre belle-mère. Elles avaient eu une maison et des vignobles à Sébastopol, mais maintenant elles étaient sans foyer et venaient demeurer avec nous. Lorsque les alliés avaient débarqué en Crimée on avait dit aux habitants de Sébastopol qu'ils n'avaient rien à craindre et pouvaient rester où ils étaient ; mais après la défaite de l'Alma, on leur ordonna de partir en toute hâte, car la ville allait être investie sous peu de jours. Les moyens de transport faisaient défaut, et les routes étaient impraticables à cause des troupes qui avançaient vers le sud. Louer une voiture était presque impossible, et les dames, ayant abandonné sur la route tout ce qu'elles possédaient, eurent beaucoup à souffrir avant d'atteindre Moscou.
La plus jeune des deux sÏurs et moi nous devînmes bientôt amis. C'était une dame d'environ trente ans qui fumait cigarette sur cigarette et me racontait toutes les horreurs de leur voyage. Elle parlait avec des larmes dans les yeux des beaux vaisseaux de guerre qu'on avait coulés à l'entrée du port de Sébastopol, et elle ne pouvait comprendre comment les Russes pourraient défendre la ville du côté de la terre, car il n'y avait pas là de fortifications dignes d'être metionnées.
J'étais dans ma treizième année quand Nicolas Ier mourut. L'après-midi du 18 février (2 mars) était assez avancée lorsque la police distribua dans toutes les maisons de Moscou un bulletin annonçant la maladie du tsar et invitant les habitants à prier dans les églises pour sa guérison. A ce moment il était déjà mort, et les autorités le savaient, car les communications télégraphiques étaient établies entre Moscou et Pétersbourg. Mais comme on n'avait pas encore dit un mot de sa maladie, on pensait que le peuple devait être graduellement préparé à l'annonce de sa mort.
Nous allâmes tous à l'église et priâmes très pieusement.
Le lendemain, un samedi, la même chose eut lieu et on distribua même le dimanche matin des bulletins sur la santé du tsar. La nouvelle de la mort de Nicolas ne nous parvint que vers midi par quelques serviteurs qui avaient été au marché. Une véritable terreur se répandit dans notre maison et dans les maisons de nos voisins lorsque la nouvelle fut connue. On disait que les paysans au marché se comportaient d'une étrange façon, ne montrant aucun regret, et tenant au contraire des propos dangereux. Les grandes personnes parlaient à voix basse, et notre belle-mère ne cessait de répéter en français : «Ne parlez pas devant les domestiques,» tandis que ceux-ci chuchotaient entre eux, s'entretenant probablement de la «liberté» prochaine. La noblesse s'attendait à tout moment à une révolte des serfs, Ñ un nouveau soulèvement de Pougatchov.
Pendant ce temps, à Pétersbourg, des hommes des classes cultivées s'embrassaient dans les rues en se communiquant la nouvelle. Chacun sentait que la fin de la guerre et de la terrible situation qui existait sous le «despote de fer» étaient proches désormais. On parlait d'empoisonnement, parce que le corps du tsar se décomposait très rapidement ; mais la vraie cause de ce fait se fit jour peu à peu : Nicolas avait absorbé une trop forte dose d'un médicament énergique.
A la campagne, pendant l'été de 1855, on suivait avec un intérêt solennel les combats héroïques qui se livraient à Sébastopol autour de chaque pouce de terre et de chaque pierre de ses bastions démantelés. Deux fois par semaine régulièrement on envoyait de chez nous un messager au chef-lieu du district pour chercher les journaux ; et à son retour, avant même qu'il fût descendu de cheval, on lui arrachait les journaux des mains. Hélène ou moi en faisions la lecture à la famille, et les nouvelles étaient transmises immédiatement à la chambre des domestiques, puis à la cuisine, à l'office, à la maison du pope et aux paysans. Les récits sur les derniers jours de Sébastopol, sur l'épouvantable bombardement et finalement sur l'évacuation de la ville par nos troupes, firent couler les larmes. Dans chaque maison des alentours la perte de Sébastopol fut pleurée avec autant de chagrin que l'aurait été la mort d'un proche parent, bien que chacun comprît que désormais la terrible guerre prendrait fin bientôt.


Ce fut au mois d'août 1857 Ñ j'avais alors près de quinze ans Ñ que mon tour vint d'entrer au corps des pages, et je fus emmené à Pétersbourg. Lorsque je quittai la maison paternelle, j'étais encore un enfant ; mais le caractère de l'homme est formé ordinairement d'une façon définitive plus tôt qu'on ne le suppose en général, et il est évident pour moi qu'en dépit de mon extérieur d'enfant j'étais dès lors bien semblable à ce que j'ai été par la suite. Mes goûts, mes inclinations étaient déjà fixés.


C'est mon précepteur russe, comme je l'ai dit, qui donna la première impulsion au développement de mon esprit. C'est une excellente habitude dans les familles russes Ñ habitudes qui se perd malheureusement aujourd'hui Ñ d'avoir dans la maison un étudiant qui aide les garçons et les filles dans leurs leçons et leurs devoirs, même lorsqu'ils sont au lycée. L'assistance de cet étudiant est inestimable pour rendre plus complète l'assimilation de ce qu'ils apprennent à l'école et pour élargir leurs idées sur les sujets de leurs études. En outre, il introduit dans la famille un élément intellectuel et devient pour les jeunes un frère aîné, responsable de ses élèves ; et comme les méthodes d'enseignement changent rapidement d'une génération à l'autre, il peut aider les enfants beaucoup mieux que ne pourraient le faire les parents les plus instruits.
Nikolaï Pavlovitch Smirnov avait des goûts littéraires. En ce temps-là, sous la censure barbare de Nicolas Ier, beaucoup d'ouvrages absolument inoffensifs de nos meilleurs écrivains ne pouvaient être publiés ; d'autres étaient tellement mutilés que beaucoup de passages avaient perdu toute signification. Dans la joyeuse comédie de Griboïédov, «Le malheur d'avoir trop d'esprit»,qu'on peut mettre sur le même rang que les meilleures comédies de Molière, le colonel Skalozoub devait être nommé M. Skalozoub, au détriment du sens et même du rythme des vers ; car représenter un colonel sous un jour comique aurait été considéré comme une insulte à l'armée. Pour un livre aussi inoffensif que les «Âmes mortes»de Gogol, on ne permit pas la publication de la seconde partie ni la réimpression de la première qui était pourtant épuisée depuis longtemps. De nombreux vers de Pouchkine, de Lermontov, de A. K. Tolstoï, de Ryléïev et d'autres poètes n'étaient pas autorisés à voir la lumière. Et je ne dis rien des vers qui avaient quelque signification politique ou qui contenaient une critique de la situation. Tous ces écrits circulaient en manuscrit, et mon précepteur copiait des livres entiers de Gogol et de Pouchkine pour lui-même et ses amis, tâche dans laquelle je l'assistais parfois. En vrai enfant de Moscou, il était imbu de la plus profonde vénération pour ceux de nos écrivains qui vivaient à Moscou. Quelques-uns demeuraient dans le Vieux Quartier des Écuyers. Il me montrait avec respect la maison de la comtesse Salias (Eugénie Tour), qui était notre plus proche voisine, tandis que nous regardions toujours la maison du célèbre exilé Alexandre Herzen avec un mystérieux sentiment, mélange de respect et de terreur. La maison qu'habitait Gogol était pour nous un objet de profond respect, et bien que je n'eusse pas neuf ans lorsqu'il mourut Ñ c'était en 1851 Ñ et que je n'eusse lu aucun de ses ouvrages, je me souviens très bien de la tristesse que sa mort causa à Moscou. Tourguénev rendit très bien ce sentiment en quelques lignes pour lesquelles Nicolas Ier le fit arrêter et exiler dans son domaine.
Le grand poème de Pouchkine, «Evguéniy Oniéguine»,ne fit sur moi que peu d'impression, et encore aujourd'hui j'admire moins le fonds de ce poème que la simplicité et la beauté merveilleuse du style. Mais les ouvrages de Gogol que je lus à l'âge de onze ou douze ans produisirent sur mon esprit un puissant effet, et dans mes premiers essais littéraires, je cherchais à imiter sa manière enjouée. Une nouvelle historique de Zagoskine «Youriy Miloslavskiy»sur l'époque de la grande insurrection de 1612, «la Fille du Capitaine»de Pouchkine, qui traite du soulèvement de Pougatchov et la «Reine Margot»de Dumas éveillèrent en moi un intérêt durable pour l'histoire. Quant aux autres romans français, je ne commençai à en lire que depuis que Daudet et Zola se furent mis en relief. Depuis mes jeunes années Nekrassov était mon poète favori : je savais beaucoup de ses vers par cÏur.
Nikolaï Pavlovitch Smirnov se mit en devoir de me faire écrire, et avec son aide, je rédigeai une longue «Histoire d'une pièce de dix sous» pour laquelle nous inventâmes toutes sortes de personnages qui entraient tour à tour en possession de la pièce de monnaie.
A cette époque mon frère Alexandre avait un tour d'esprit beaucoup plus poétique. Il écrivait les histoires les plus romanesques et commença de bonne heure à faire des vers. Il les composait avec une étonnante facilité et dans un style très musical et très aisé. S'il n'avait été absorbé plus tard par les sciences naturelles et les études philosophiques, il serait incontestablement devenu un poète de marque. A cette époque l'endroit où il allait de préférence chercher l'inspiration poétique était le toit en pente douce situé au-dessous de notre fenêtre. Cela excitait toujours en moi l'envie de le taquiner. «Voyez le poète cherchant des rimes au pied de la cheminée !» disais-je ; et les taquineries se terminaient par une terrible bataille, qui mettait au désespoir notre sÏur Hélène.
Mais Alexandre était si peu vindicatif que la paix était bientôt conclue, et nous nous aimions énormément. Entre garçons les coups et l'amitié semblaient toujours marcher de pair.
Je m'étais déjà mis à faire du journalisme. Dans ma douzième année je commençai à éditer un journal quotidien. On n'avat pas de papier à discrétion chez nous et mon journal était d'un format lilliputien. Comme la guerre de Crimée n'avait pas encore éclaté, et que le seul journal que mon père reçût était la Gazette de la Police de Moscou,je n'avais pas un grand choix de modèles. Aussi ma Gazetteà moi consistait simplement en courts entrefilets annonçant les nouvelles du jour : «Promenade dans les bois. N.P. Smirnov tua deux grives», ou autres choses semblables.
Cela cessa bientôt de me satisfaire, et en 1855 je lançai une revue mensuelle qui contenait les vers d'Alexandre, mes nouvelles, un certain nombre de variétés. L'existence matérielle de cette revue était complètement assurée, car elle avait suffisamment d'abonnés, à savoir l'éditeur lui-même et Smirnov, qui paya régulièrement son abonnement d'un certain nombre de feuilles de papier, même après qu'il eut quitté la maison. En retour je copiais soigneusement un second exemplaire pour mon fidèle ami.
Lorsque Smirnov nous quitta et qu'un étudiant en médecine N. M. Pavlov prit sa place, celui-ci m'assista dans mes fonctions d'éditeur. Il obtint pour la revue un poème d'un de ses amis, et Ñ chose plus importante encore Ñ la leçon d'ouverture du cours de géographie physique de l'un des professeurs de Moscou. Naturellement c'était de l'inédit : une reproduction n'aurait jamais été admise dans une publication si sérieuse.
Alexandre, cela va sans dire, prenait un vif intérêt à la revue, et l'écho de sa renommée vint jusqu'au corps des cadets. Quelques jeunes écrivains en quête de gloire entreprirent de lancer une publication rivale. L'affaire était grave : pour les poèmes et les nouvelles nous pouvions tenir la partie ; mais ils avaient un «critique» et un critique qui écrit, à propos des personnages d'une nouvelle, toutes sortes de choses sur les conditions de la vie, et touche à mille questions qu'on ne pourrait traiter autre part, voilà ce qui fait l'âme d'une revue russe. Ils avaient un critique et nous n'en avions pas ! Par bonheur, l'article qu'il écrivit pour le premier numéro fut montré à mon frère. C'était plutôt prétentieux et faible, et Alexandre écrivit immédiatement une contre-critique, ridiculisant et démolissant la critique d'une manière violente. Il y eut une grande consternation dans le camp rival quand on apprit que cette contre-critique paraîtrait dans notre prochain numéro. Ils renoncèrent à publier leur revue et les meilleurs écrivains entrèrent dans notre comité de rédaction. Triomphalement nous annonçâmes qu'à l'avenir nous aurions la «collaboration exclusive» de tant d'écrivains distingués.
Au mois d'août 1857, la revue dut cesser de paraître, après environ deux ans d'existence. Un nouveau milieu et une vie nouvelle m'attendaient. Je quittai la maison avec d'autant plus de regret que toute la distance de Moscou à Pétersbourg me séparerait d'Alexandre et que je considérais déjà mon entrée dans une école militaire comme un malheur pour moi.



FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

DEUXIÈME PARTIELE CORPS DES PAGES

Chapitre premier
MON ENTRÉE AU CORPS DES PAGES. Ñ «LE COLONEL». Ñ L'ESPRIT DOMINANT AU CORPS DES PAGES.
 Le rêve que mon père avait si longtemps caressé était enfin réalisé. Il y avait dans le corps des pages une place vacante que je pouvais occuper avant d'avoir dépassé la limite d'âge fixée. On m'emmena à Pétersbourg et j'entrai à l'école. Cent cinquante garçons seulement Ñ la plupart enfants de la noblesse de Cour Ñ recevaient l'instruction dans ce corps privilégié qui avait le double caractère d'une école militaire ayant des prérogatives spéciales et d'une institution de cour attachée à la maison impériale. Après un séjour de quatre ou cinq ans dans le corps des pages, ceux qui avaient passé les examens de fin d'études étaient reçus officiers d'un régiment de la Garde ou d'un régiment quelconque de l'armée, à leur choix, qu'il y eût ou non des vacances dans ce régiment. En outre chaque année les seize meilleurs élèves de la première classe étaient nommés pages de chambre,c'est-à-dire qu'ils étaient personnellement attachés à différents membres de la famille impériale Ñ l'empereur, l'impératrice, les grandes duchesses et les grands ducs. C'était considéré naturellement comme un grand honneur. Les jeunes gens à qui cet honneur était accordé se faisaient ainsi connaître à la Cour ; ils avaient alors bien des chances d'être nommés aide de camp de l'empereur ou de l'un des grands ducs, et par conséquent ils avaient toute facilité de faire une brillante carrière au service de l'État. Aussi les pères et les mères s'efforçaient-ils de faire entrer leurs garçons au corps des pages, même aux dépens d'autres candidats qui ne devaient plus jamais voir une vacance se présenter à eux. Maintenant que j'étais dans ce corps choisi mon père pouvait donner libre cours à ses rêves ambitieux.
Le corps était divisé en cinq classes, dont la plus élevée était la première. On avait l'intention de me faire entrer dans la quatrième. Mais comme on découvrit à l'examen d'entrée que je n'étais pas assez familier avec les fractions décimales, et comme la quatrième contenait cette année-là plus de quarante élèves, tandis que la cinquième n'en comptait que vingt, je dus entrer dans cette dernière classe.
Je fus très vexé de cette décision. Je n'entrais qu'à contre-cÏur dans une école militaire, et voilà qu'il me fallait y séjourner cinq ans au lieu de quatre. Qu'allais-je faire en cinquième, si je savais déjà tout ce qu'on y enseignerait ? Les larmes aux yeux, j'en parlai à l'inspecteur, Colonel Winckler, placé à la tête de l'enseignement, mais il me répondit en plaisantant : «vous savez bien ce que disait César : il vaut mieux être le premier dans un village que le second à Rome.» Ce à quoi je répondis avec vivacité que je consentirais vraiment à être le dernier, pourvu que je puisse quitter l'école militaire le plus tôt possible. «Peut-être que vous aimerez l'école dans quelque temps,» fit-il observer, et depuis ce jour il se montra très aimable à mon égard.
Le professeur de mathématique essaya aussi de me consoler. Mais je lui donnai ma parole d'honneur que je ne jetterais jamais les yeux dans son livre, et que néanmoins il serait forcé de me donner les meilleures notes. Je tins parole ; mais en réfléchissant aujourd'hui à cette scène il m'apparaît que l'élève n'était pas d'une nature très docile.
Et cependant, lorsque je remonte à ce lointain passé, je ne puis que me féliciter d'avoir été mis dans la dernière classe. N'ayant, durant la première année, qu'à réviser ce que je savais déjà, je pris l'habitude d'apprendre mes leçons en écoutant simplement ce que les professeurs disaient en classe ; et après les classes j'avais assez de loisir pour lire et écrire autant que je voulais. Je ne préparais jamais mes examens, et je passais le temps qui nous était accordé à cet effet à faire à quelques amis la lecture des drames de Shakespeare ou d'Ostrovsky. Lorsque j'arrivai aux classes «spéciales», j'étais ainsi mieux préparé à recevoir l'enseignement très varié qui nous y était donné.
D'autre part je passai à l'hôpital plus de la moitié du premier hiver. Comme tous les enfants qui ne sont pas nés à Pétersbourg, j'eus à payer mon tribut à «la capitale des marais finlandais» sous la forme de quelques attaques de choléra local et d'une attaque de fièvre typhoïde.


Au moment où j'entrais au corps des pages, il se produisit un profond changement dans sa vie intime. Toute la Russie se réveillait alors du lourd sommeil et du terrible cauchemar qu'avait été le règne de Nicolas 1er. Notre école sentit elle aussi les effets de cette renaissance. Je ne sais en vérité ce qui serait advenu de moi si j'étais entré au corps des pages une ou deux années plus tôt. Ou bien ma volonté aurait été complètement brisée, ou bien j'aurais été expulsé de l'école, et je ne sais quelles en auraient été les conséquences. Heureusement en 1857 la période de transition était déjà fort avancée.
Le directeur du corps, le général Jeltoukhine était un excellent vieillard. Mais le véritable chef de l'école était «le Colonel», le colonel Girardot, un français au service de la Russie. On disait que c'était un Jésuite, et je le crois en effet. Ses manières, en tout cas, étaient absolument conformes aux enseignements de Loyola, et sa méthode d'éducation était celle des collèges de Jésuites français.
Figurez-vous un petit homme, extrêmement maigre, aux yeux perçants, au regard furtif, portant des moustaches coupées court qui lui donnaient une physionomie de chat ; très calme et ferme ; pas remarquablement intelligent, mais excessivement rusé ; despote au fond du cÏur, capable de haïr, de haïr de toutes ses forces, l'enfant qui échappait à sa fascination, Ñ capable d'exprimer cette haine, non par de sottes persécutions, mais par son attitude de tous les instants Ñ une parole qu'il laissait tomber à l'occasion, un geste, un sourire, une exclamation. Il ne marchait pas, il glissait plutôt, et les regards investigateurs qu'il jetait à la ronde sans tourner la tête, complétait l'illusion. Ses lèvres avaient quelque chose de froid et de sec, même quand il essayait de prendre un air bienveillant, et cette expression devenait encore plus dure lorsque sa bouche était tordue par un sourire de contentement ou de mépris. Malgré cela il n'y avait rien en lui d'impérieux ; vous l'auriez pris, à première vue, pour un père bénévole qui parle à ses enfants comme s'ils étaient de grandes personnes. Et cependant vous sentiez bientôt que tous et tout devaient plier devant sa volonté. Malheur à l'enfant qui ne se serait pas senti heureux ou malheureux selon que le Colonel était bien ou mal disposé à son égard.
Les mots «le Colonel» était continuellement sur toutes les lèvres. Nous désignions les autres officiers par leurs surnoms, mais personne n'osait donner un surnom à Girardot. Une sorte de mystère s'attachait à sa personne, comme s'il avait été omniscient et omniprésent. Il est vrai qu'il passait tout le jour et une partie de la nuit à l'école. Même lorsque nous étions en classe, il rôdait partout, visitant nos tiroirs, qu'il ouvrait avec ses propres clefs. Il passait une partie de la nuit à inscrire dans des calepins, dont il avait toute une bibliothèque, les divers défauts et les qualités des enfants, dans des colonnes séparées, à l'aide de singes spéciaux et d'encres de différentes couleurs.
Les jeux, les plaisanteries, les conversations s'interrompaient dès que nous le voyions s'avancer lentement à travers nos salles spacieuses, la main dans la main d'un de ses favoris, balançant son corps d'arrière en avant. Il souriait à un des garçons, en regardait un autre fixement dans les yeux, jetait un coup d'Ïil indifférent à un troisième et sa lèvre avait une légère contorsion quand il passait près d'un quatrième ; et c'est ainsi que chacun savait qu'il aimait le premier enfant, que le second lui était indifférent, qu'à dessein il ne remarquait pas le troisième et qu'il avait de l'antipathie pour le quatrième. Cette antipathie suffisait à terrifier la plupart de ses victimes, d'autant plus qu'on n'en pouvait donner la raison. Cette aversion muette, sans cesse affichée, et ces regards soupçonneux ont réduit plus dun enfant au désespoir. Pour d'autres le résultat fut l'annihilation complète de la volonté, ainsi que l'a montré l'un des Tolstoï Ñ Théodore, un élève de Girardot, lui aussi Ñ dans une nouvelle autobiographique, les Maladies de la Volonté.
La vie intime du corps des pages était misérable sous la direction du Colonel. Dans les internats les élèves nouvellement entrés sont soumis à des brimades. Les «conscrits» sont ainsi mis à l'épreuve. que valent-ils ? Seront-ils «rapporteurs» ? Puis les «vétérans» aiment à montrer aux nouveaux la supériorité d'une fraternité bien établie. C'est ce qui se passe dans toutes les écoles et les prisons. Mais avec Girardot ces persécutions prenaient un caractère plus âpre, et elles venaient non des camarades de la même classe, mais de ceux de la première - des pages de chambre, qui étaient sous-officiers et à qui Girardot avait donné une situation supérieure, tout exceptionnelle. son système était de leur donner carte blanche, d'avoir l'air d'ignorer même les horreurs qu'ils commettaient, et de maintenir par eux une discipline sévère. Rendre un coup qu'on avait reçu d'un page de chambre aurait eu pour résultat, sous le règne de Nicolas Ier, de vous faire envoyer dans un bataillon d'enfants de troupe, si le fait était connu. Et si un élève se révoltait de quelque façon contre le simple caprice d'un page de chambre, les vingt jeunes gens de la première classe, armés de leurs lourdes règles de chêne, se réunissaient dans une salle, et, avec le consentement tacite de Girardot, administraient une sévère correction à l'enfant qui avait montré un tel esprit d'insubordination.
En conséquence, la première classe faisait ce qu'elle vouait. L'hiver précédent un de leurs jeux favoris avait été de réunir les «conscrits» le soir dans une salle, en chemise, et de les faire courir en rond, comme des chevaux dans un cirque, tandis que les pages de chambre, armés de fouets d'élastique et se tenant les uns au centre et les autres à l'extérieur du cercle, fouettaient impitoyablement les enfants. En général, le «cirque» se terminait à l'orientale, d'une manière abominable. Les conceptions morales qui prévalaient à cette époque, et les conversations qui se tenaient à l'école sur ce qui se passait le soir après le cirque, étaient d'une telle nature que moins nous en parlerons, mieux cela vaudra.
Le colonel n'ignorait rien de tout cela. Il avait un service d'espionnage parfaitement organisé, et rien ne lui échappait. Mais tant qu'on ne savait pas qu'il était au courant, tout allait bien. Fermer les yeux sur ce que faisait la première classe, telle était la base du système sur lequel s'appuyait sa discipline.


Cependant un nouvel esprit d'indépendance s'éveillait dans l'école, et quelques moins avant mon entrée une révolution avait eu lieu. Cette année-là, la troisième était différente de ce qu'elle avait été jusqu'alors. Elle comptait un certain nombre de jeunes gens qui étudiaient réellement et lisaient beaucoup ; quelques-uns devinrent par la suite des hommes de valeur. Je fis la connaissance de l'un d'eux Ñ nus l'appellerons von Schauff Ñ au moment où il lisait la Critique de la Raison purede Kant. D'autre part il y avait parmi eux quelques-uns des élèves les plus forts de l'école. L'élève le plus grand de l'établissement se trouvait dans cette classe, de même que le plus robuste, Kochtov, un grand ami de von Schauff.
Ces élèves de troisième ne supportèrent pas le joug des pages de chambre, avec la même docilité que leurs prédécesseurs ; ils étaient dégoûtés de ce qui se passait, et à la suite d'un incident que je préfère passer sous silence, une bataille eut lieu entre la troisième et la première, et les pages de chambre reçurent une volée sérieuse de leurs subordonnés. Girardot étouffa l'affaire, mais c'en était fait de l'autorité de la première classe. Les fouets en élastique restèrent, mais on s'en ne servit plus jamais. Le cirque et ce qui s'en suivait étaient devenus des choses du passé.
C'était déjà un grand progrès, mais la dernière classe, la cinquième, composée presque entièrement de jeunes enfants nouvellement entrés à l'école devait toujours obéir aux caprices des pages de chambre. Nous avions un très beau jardin, plein de vieux arbres, mais les élèves de la cinquième ne pouvaient guère en jouir ; on les forçait à faire tourner un carrousel, pendant que les élèves de la première étaient assis au milieu, ou bien on leur faisait renvoyer les boules quand ces messieurs jouaient aux quilles. Quelques jours après mon entrée, voyant ce qui se passait dans le jardin, je ne m'y rendis pas, je restai en haut. J'étais en train de lire lorsqu'un page de chambre aux cheveux rouges carotte et à la figure couverte de taches de rousseur, vint à moi et m'intima l'ordre d'aller au jardin prendre part au carrousel.
«Ñ Je n'en ferai rien. Ne voyez-vous pas que je lis ?» lui répondis-je.
La colère le défigurait : il n'avait d'ailleurs jamais une face bien agréable. Il était sur le point de sauter sur moi. Je pris la défensive. Il essaya de me frapper à la figure avec sa casquette. Je parai du mieux que je pus. Alors il lança sa casquette sur le plancher.
«Ñ Ramassez-la.»
«Ñ Ramassez-la vous-même.»
Un tel acte de désobéissance ne s'était jamais vu à l'école. Je ne sais pourquoi il ne me roua pas de coups sur-le-champ. Il était beaucoup plus âgé et plus fort que moi.
Le lendemain et les jours suivants je reçus des ordres semblables, mais obstinément je restai en haut. Alors ce furent à tout propos les brutalités les plus exaspérantes. C'était assez pour réduire un enfant au désespoir. Par bonheur je fus toujours d'un caractère jovial : j'accueillis tout par des plaisanteries et n'en fis guère de cas.
D'ailleurs cela ne dura pas. Le temps se mit à la pluie, et nous passions presque toutes nos récréations à l'intérieur de la maison. Dans le jardin les élèves de la première ne se gênaient pas pour fumer, mais quand nous étions à l'intérieur du bâtiment, le fumoir était «la tour». Cette tour était entretenue dans un état de parfaite propreté et un feu y flambait toujours. Les pages de chambre auraient sévèrement puni tout autre élève qu'ils auraient vu fumer, mais eux étaient toujours assis au coin du feu causant et grillant des cigarettes. Le moment qu'ils préféraient pour fumer, c'était le soir après dix heures, quand on nous supposait tous couchés. Ils ne se séparaient qu'à onze heure et demie, et pour éviter qu'ils ne fussent surpris à l'improviste par Girardot, nous devions monter la garde. Les petits élèves de cinquième étaient arrachés de leur lit à tour de rôle, deux à la fois, et ils devaient flâner dans l'escalier jusqu'à onze heures et demie et avertir que le colonel approchait.
Nous résoûmes de mettre fin à ces veillées nocturnes. Longues furent les discussions et nous consultâmes les autres classes pour savoir ce que nous devions faire. Voici quelle fut leur décision : «Refusez tous de monter la garde, et lorsqu'ils commenceront à vous battre, ce qu'ils feront certainement, allez en aussi grand nombre que possible trouver en corps Girardot. Il n'ignore rien de tout cela, mais alors il sera forcé d'y mettre un terme.» La question de savoir si cela ne serait pas du «rapportage» fut résolue négativement par des experts en matière d'honneur : les pages de chambre ne se conduisaient pas en camarades envers les autres.
Le tour de garde tombait ce soir-là sur le prince Chahovskoï, un «vieux» et sur Sélanov, un nouveau, garçon extrêmement timide qui avait même une voix de fille. Le vieux fut appelé le premier, mais il refusa et on le laissa tranquille. Alors deux pages de chambre allèrent au timide nouveau, qui était au lit ; et comme il refusait d'obéir, ils commencèrent à le frapper brutalement avec de grosses bretelles de cuir. Chahovskoï éveilla quelques-uns de ses voisins de dortoir, et tous coururent trouver Girardot.
J'étais également au lit lorsque les deux grands vinrent à moi et m'ordonnèrent de prendre la garde. Je refusai. Alors, saisissant deux paires de bretelles Ñ nous mettions toujours nos vêtements bien en ordre sur un banc auprès du lit, les bretelles par-dessus, et sur le tout la cravate de travers Ñ ils se mirent à me frapper. Assis dans mon lit, je me défendais avec les mains, et j'avais déjà reçu plusieurs coups violents, quand l'ordre retentit : «La première, chez le colonel !» Les fiers combattants se radoucirent aussitôt, et à la hâte, ils remirent mes affaires en ordre.
«Ñ Ne dites pas un mot,» murmurèrent-ils.
«Ñ La cravate en travers, bien en ordre,» leur dis-je, alors que mes épaules me cuisaient de douleur. Nous ne sûmes pas ce que Girardot dit à la première ; mais le lendemain, comme nous étions en rangs pour descendre au réfectoire, il nous parla d'un ton doucereux, nous disant combien il était triste que des pages de chambre eussent frappé un enfant qui était dans son droit et qui, de plus, était un nouveau ; un garçon aussi timide que Sélanov ! Toute l'école fut dégoûtée de ce discours jésuitique.
Ce fut aussi un coup porté à l'autorité de Girardot, et il y fut très sensible. Il n'éprouvait que de l'aversion pour notre classe et spécialement pour moi Ñ on lui avait rapporté l'affaire du carrousel Ñ et il nous le montrait à toute occasion.


Durant le premier hiver, je fus un hôte fréquent de l'hôpital. Après avoir souffert d'une fièvre typhoïde, pendant laquelle le directeur et le docteur me prodiguèrent des soins vraiment paternels, j'eus des inflammations gastriques très douloureuses et très fréquentes. Girardot faisait sa ronde quotidienne à l'hôpital. M'y voyant souvent, il se mit à me dire chaque matin, d'un ton demi-plaisant, et en français : «Voici un jeune homme qui se porte comme le Pont-Neuf et qui flâne à l'hôpital.» Une ou deux fois je répondis en riant, mais à la fin, voyant de la méchanceté dans cette constante répétition, je perdis patience et me mis fortement en colère.
«ÑComment osez-vous dire cela ?» m'écriai-je. «Je demanderai au docteur de vous interdire l'entrée de cette salle.» Et je continuai sur ce ton.
Girardot fit deux pas en arrière. Ses yeux noirs lancèrent un éclair. Sa lèvre mince s'amincit encore. Enfin il dit : «Je vous ai offensé, n'est-ce pas ? Eh bien, nous avons dans le vestibule deux pièces d'artillerie : nous battons-nous en duel ?»
«Ñ Je ne plaisante pas, continuai-je, et je vous déclare que je ne tolérerai plus vos insinuations.»
Il ne répéta plus sa plaisanterie, mais il me regarda avec plus d'aversion que jamais.
Par bonheur on ne pouvait guère me punir. Je ne fumais pas. Mes vêtements étaient toujours boutonnés et agrafés et proprement pliés le soir.
Tous les jeux me plaisaient, mais plongé dans la lecture et en correspondance continuelle avec mon frère, je pouvais à peine trouver le temps de prendre part à une partie de lapta(espèce de cricket) au jardin, et je retournais toujours à mes livres. Mais lorsque j'étais pris en faute, ce n'était pas moi que Girardot punissait, mais le page de chambre qui était mon supérieur. Un jour, par exemple, je fis au réfectoire une découverte de physique : je remarquai que le son rendu par un verre dépend de la hauteur de l'eau qui y est contenue, et j'essayai immédiatement d'obtenir un accord parfait avec quatre verres. Mais Girardot était derrière moi, et sans me dire un mot, il mit mon page de chambre aux arrêts. Or, ce jeune homme était un excellent garçon, un cousin à moi au troisième degré ; il ne voulait même pas entendre mes excuses et me dit : «C'est bon. Je sais qu'il te déteste.» Mais ses camarades me donnèrent un avertissement : «Attention, méchant gamin, me dirent-ils. Nous ne voulons pas être punis pour vous.» Et si la lecture ne m'avait absorbé presque tout entier, ils m'auraient probablement fait payer cher mon expérience de physique.
Tous parlaient de la haine qu'avait Girardot pour moi ; mais je n'y faisais pas attention, et il est probable que mon indifférence ne faisait que l'accroître. Pendant dix-huit mois il refusa de me donner les épaulettes qu'on donnait d'ordinaire aux nouveaux après un ou deux mois de séjour à l'école, lorsqu'ils avaient appris les rudiments de l'exercice militaire. Mais je me passais très bien de cet ornement. Enfin, un officier, Ñ le meilleur instructeur militaire de l'école, un homme qui aimait l'exercice à la folie, voulut se charger de moi. Et quand je lui eus donné toute satisfaction, il me présenta à Girardot. Le colonel refusa de nouveau, deux fois de suite, si bien que l'officier considéra ce refus comme une injure personnelle ; et le jour où le directeur du corps lui demanda pourquoi je n'avais pas encore les épaulettes, il répondit sans détour : «Le jeune homme est tout prêt, mais le colonel n'en veut pas.» Alors, probablement sur un mot du directeur, Girardot demanda à m'examiner de nouveau, et il me donna les épaulettes le jour même.
Mais l'influence du colonel diminuait rapidement. L'école changeait complètement de caractère. Durant vingt ans, Girardot avait réalisé son idéal : ses élèves étaient bien peignés, leurs cheveux bien bouclés, ils avaient des physionomies de petites filles ; et il envoyait à la Cour des pages aux manières aussi raffinées que les courtisans de Louis XIV. Il se souciait peu de savoir s'ils apprenaient ou non. Ses favoris étaient ceux dont la trousse de toilette comprenait toute sorte de brosses à ongles et de flacons d'essences, ceux dont les «habits bourgeois» (que nous pouvions revêtir quand nous allions le dimanche à la maison) étaient du bon faiseur, ceux qui savaient faire le «salut oblique»le plus élégant. Autrefois, lorsque Girardot faisait répéter aux élèves les cérémonies de la cour, il enveloppait un page dans une des couvertures de coton rayé rouge emprunté à l'un de nos lits, afin de figurer l'impératrice à un baise-main,et les enfants presque religieusement s'approchaient de l'impératrice imaginaire, lui baisaient sérieusement la main et se retiraient avec un salut oblique fort élégant. Mais maintenant, bien qu'à la Cour ils montrassent une grande distinction de manières, ils faisaient lors de ces répétitions des révérences si grotesques que tous éclataient de rire, ce qui mettait Girardot en fureur. Autrefois, les enfants qu'on avait menés à une réception à la Cour et qui avaient été frisés à cette occasion cherchaient à conserver leurs boucles aussi longtemps que possible. Mais maintenant, à leur retour du Palais, ils couraient mettre la tête sous le robinet pour se débarrasser des boucles. Les manières efféminées étaient l'objet de toutes les moqueries. Être envoyé à une réception, y servir de décor, était maintenant considéré plus comme une corvée que comme une faveur.
Quelquefois on menait des petits pages au Palais jouer avec les jeunes grands-ducs. Un jour un de ceux-ci se servant en jouant de son mouchoir en guise de fouet, un des nôtres en fit autant et frappa le grand-duc qui se mit à pleurer. Girardot était épouvanté, tandis que le vieil amiral de Sébastopol, qui était le tuteur du grand-duc ne fit que féliciter notre camarade.
Un nouvel esprit se développait dans le corps ainsi que dans toutes les écoles : on devenait studieux et sérieux. Jusqu'alors les pages, sûrs d'une façon ou de l'autre d'obtenir les points nécessaires pour être promus officiers de la Garde, passaient les premières années de leur séjour à l'école sans presque étudier, et ce n'est que dans les deux dernières années qu'ils travaillaient plus ou moins. Maintenant les classes inférieures travaillaient très bien. La moralité n'était plus du tout ce qu'elle avait été quelques années auparavant. Les distractions orientales n'étaient plus considérées qu'avec dégoût, et une ou deux tentatives pour revenir aux anciens errements causèrent des scandales dont l'écho parvint jusqu'aux salons de Pétersbourg. Girardot fut destitué. On lui permit seulement de conserver son appartement de célibataire dans l'établissement du corps des pages, et nous le vîmes souvent par la suite se promener enveloppé dans sa longue capote, plongé dans ses réflexions Ñ tristes, je suppose, car il ne pouvait que condamner le nouvel esprit qui se développait rapidement dans le corps des pages

Chapitre II
L'ENSEIGNEMENT AU CORPS DES PAGES. Ñ ÉTUDE DE L'ALLEMAND. Ñ GRAMMAIRE ET LITTÉRATURE RUSSE. Ñ NOS RAPPORTS AVEC LES MAÎTRES D'ÉCRITURE ET DE DESSIN. Ñ «UNE SOIRÉE AU BÉNÉFICE» DU MAÎTRE DE DESSIN.

Toute la Russie s'occupait de questions d'éducation. Dès que la paix de Paris fut conclue, et que la sévérité de la censure se fut légèrement relâchée, on commença à discuter avec ardeur de tout ce qui se rattachait à l'enseignement. L'ignorance des masses du peuple, les obstacles qu'on avait jusqu'alors opposés à ceux qui désiraient s'instruire, le défaut d'écoles à la campagne, les méthodes pédagogiques surannées, et les remèdes à tous ces maux étaient devenus les thèmes de discussion favoris dans les milieux instruits, dans la presse et même dans les salons aristocratiques. Les premiers lycées de jeunes filles avaient été ouverts en 1857, avec un programme excellent et un brillant état-major de professeurs. Comme par magie un grand nombre d'hommes et de femmes surgirent, qui non seulement avaient voué leur vie à l'enseignement, mais avaient en outre fait preuve de remarquables talents pédagogiques pratiques : leurs écrits occuperaient une place d'honneur dans la littérature de tout peuple civilisé si on les connaissait à l'étranger.
Le corps des pages ressentit aussi l'effet de cette renaissance. A part quelques exceptions on avait dans les trois classes inférieures le goût de l'étude. L'inspecteur Winkler dirigeait l'enseignement. C'était un colonel d'artillerie de bonne éducation, bon mathématicien et homme de progrès. Il s'avisa d'un excellent moyen de stimuler notre zèle. Au lieu des professeurs quelconques chargés autrefois de donner l'enseignement dans les classes inférieures, il s'efforça d'y placer les meilleurs. Son opinion était qu'un professeur n'est jamais trop bon pour enseigner les éléments d'une matière du programme aux tout jeunes élèves. C'est ainsi que pour commencer l'algèbre en quatrième il fit venir un mathématicien de premier ordre, pédagogue consommé, le capitaine Soukhonine, et la classe s'adonna immédiatement aux mathématiques. Or, ce capitaine était précepteur de l'héritier du trône, Ñ Nikolaï Alexandrovitch, qui mourut à l'âge de vingt-deux ans, Ñ et l'héritier présomptif venait une fois par semaine au corps des pages assister à la leçon d'algèbre du capitaine Soukhonine. L'impératrice Marie Alexandrovna, qui était une femme cultivée, pensait que le contact de jeunes gens studieux serait peut-être pour son fils un stimulant. Il était au milieu de nous et devait comme les autres répondre aux questions. Mais le plus souvent, lorsque le professeur parlait, il dessinait, d'ailleurs très convenablement, ou chuchotait toutes sortes de drôleries à ses voisins. C'était un brave garçon, très gentil dans ses manières, mais superficiel dans ses études et encore plus dans ses affections.
Pour la cinquième l'inspecteur choisit deux hommes remarquables. Il entra dans notre classe un jour, tout radieux, et nous dit que nous avions bien de la chance, car le professeur Klassovsky, un grand savant, très expert dans la littérature russe consentait à nous enseigner la grammaire russe et il nous suivrait de classe en classe pendant nos cinq années. Un autre professeur, Herr Becker, bibliothécaire de la bibliothèque impériale (nationale), ferait de même pour l'allemand. Le professeur Klassovsky, ajouta-t-il, n'était pas en bonne santé cet hiver, mais l'inspecteur était convaincu que nous serions très tranquilles pendant ses leçons. On est trop heureux d'avoir un tel professeur, pour ne pas en profiter.
Il ne s'était pas trompé. Nous fûmes très fiers d'avoir pour maîtres des professeurs d'Université, et bien que dans le Kamtchatka (en Russie, les derniers bancs de la classe portent de nom de cette province éloignée et sauvage) on déclarât que le «fabricant de saucisses», c'est-à-dire l'Allemand, devait être par tous les moyens possibles tenu en lisière, l'opinion publique dans notre division était décidément en faveur des professeurs.
Le «fabricant de saucisses» nous imposa le respect immédiatement. Un homme de grande taille, au front immense, aux yeux très bons et intelligents, légèrement voilés par ses lunettes, entra dans la classe et nous dit dans un russe excellent qu'il avait l'intention de diviser notre classe en trois sections. La première section serait composée d'Allemands, qui connaissaient déjà la langue, et de qui il exigerait un travail plus sérieux. A la seconde section il enseignerait la grammaire et plus tard la littérature allemande, conformément aux programmes ; et la troisième section, conclut-il avec un charmant sourire, serait le Kamtchatka. «Je ne vous demanderai qu'une chose, dit-il : à chaque leçon vous copierez quatre lignes que je choisirai pour vous dans un livre. Les quatre lignes copiées, vous pourrez faire ce que vous voudrez ; mais vous ne gênerez pas les autres. Et je vous promets qu'en cinq ans vous apprendrez un peu d'allemand et de littérature allemande. Allons, quels seront nos Allemands ? Vous, Stackelberg ? Vous, Lamsdorff ? Peut-être aussi quelques Russes ? Et qui formera le Kamtchatka ?» Cinq ou six élèves, qui ne savaient pas un mot d'allemand s'installèrent dans la «presqu'île». Ils copièrent consciencieusement leurs quatre lignes Ñ leurs douze ou vingt lignes dans les hautes classes Ñ et Becker choisit si bien les lignes et accorda aux élèves tant d'attention qu'à la fin des cinq ans ils savaient réellement un peu d'allemand et de littérature.
Je m'inscrivis parmi les Allemands. Mon frère Alexandre insistait dans ses lettres pour me décider à apprendre l'allemand, parce que la littérature est très riche et que tout livre de valeur est traduit dans cette langue. Je me mis avec ardeur à cette étude. Je traduisais et étudiais à fond une description poétique assez difficile d'un orage ; j'appris par cÏur, comme le professeur me l'avait conseillé, les conjugaisons, les adverbes et les prépositions Ñ et je commençai à lire. C'est là une excellente méthode pour l'étude des langues. Becker me conseilla aussi de m'abonner à une revue illustrée bon marché : les illustrations et les courts récits étaient un stimulant continuel à lire quelques lignes ou une colonne par ci par là. Je sus bientôt la langue.
Vers la fin de l'hiver je demandai à Herr Becker de me prêter un exemplaire du Faustde GÏthe. Je l'avais lu dans une traduction russe. J'avais lu aussi la belle nouvelle de Tourgénev, «Faust»; et maintenant je désirais vivement lire le chef-d'Ïuvre dans l'original. «Vous n'y comprendrez rien ; c'est trop philosophique,» dit Becker avec son doux sourire ; mais il m'apporta néanmoins un petit livre carré aux pages jaunies par le temps, qui contenait le drame immortel. Il ne sut pas quelle joie infinie ce petit livre me procura. Je bus le sens et la musique de chaque ligne, depuis les tous premiers vers de cette dédicace d'une idéale beauté, et bientôt je sus par cÏur des pages entières. Le monologue de Faust dans la forêt et particulièrement les vers où il parle de son intelligence de la nature :
Ñ « Tu m'offris la Nature et la mis sous ma main
En me faisant sentir combien elle était belle.
Tu m'as dit : «Ne sois pas seulement devant elle
Froidement exalté, mais regarde en son sein
Comme au sein d'un ami.»
me transportaient d'enthousiasme, et encore aujourd'hui ce morceau a conservé tout son pouvoir sur moi. Chaque vers devenait pour moi un ami. Est-il une jouissance esthétique plus haute que de lire de la poésie dans une langue qu'on ne possède pas encore complètement ? Le tout est voilé d'une brume légère qui convient admirablement à la poésie. Les mots, dont le sens trivial trouble parfois, quand on connaît le langage de la conversation, l'image poétique qu'ils doivent évoquer, les mots ne retiennent que leur sens subtil et élevé ; et la musique du vers en impressionne l'oreille plus puissamment.


La première leçon du professeur Klassovsky fut une révélation pour nous. C'était un petit homme, d'environ cinquante ans, aux mouvements très rapides, aux yeux brillants et intelligents, à la physionomie légèrement sarcastique. son front élevé était celui d'un poète. Lorsqu'il entra pour faire sa première leçon, il dit d'une voix basse que, souffrant d'une maladie qui traînait en longueur, il ne pourrait pas parler bien haut, et nous pria en conséquence de nous placer plus près de lui. Il mit sa chaise près de la première rangée de tables et nous nous pelotonnâmes autour de lui comme un essaim d'abeilles.
Il avait à nous enseigner la grammaire russe ; mais au lieu d'une ennuyeuse leçon de grammaire, nous entendîmes quelque chose tout différent de ce que nous attendions. C'était de la grammaire : mais tantôt c'était une comparaison d'une ancienne expression des chants épiques russes avec un vers d'Homère ou du poème sanscrit, la Mahabharata, dont la beauté était rendue en russe ; tantôt c'était un vers de Schiller que suivait une remarque sarcastique sur quelque préjugé et la société moderne ; puis c'était de nouveau de belle et de bonne grammaire, ensuite quelque grande théorie politique ou philosophique.
Naturellement, il y avait là bien des choses que nous ne pouvions comprendre ou dont nous ne saisissions pas le sens profond. Mais la puissance entraînante de toute étude ne provient-elle pas de ce qu'elle nous ouvre continuellement des horizons nouveaux, imprévus, incompris d'abord, qui nous excitent à étudier de plus près ce qui se présentait à nous sous de vagues contours ? Les mains sur les épaules de nos camarades ou courbés sur les tables de la première rangée, ou debout derrière Klossovsky, nous étions tous suspendus à ses lèvres. Lorsque, à la fin de la leçon, sa voix tombait, nous arrêtions notre respiration pour l'entendre. L'inspecteur entrouvrit la porte de la classe pour voir comment nous nous comportions à l'égard de notre nouveau professeur ; mais voyant cet essaim immobile, il se retira sur la pointe des pieds. Même Daourov, garçon fort remuant, avait les yeux fixés sur Klossovsky comme s'il disait : «En voilà un homme !» Même von Kleinau, un Circassien à l'esprit désespérément fermé, qui portait un nom allemand, se tenait immobile. Chez la plupart des autres élèves quelque chose de bon et de grand palpitait au fond de leur cÏur, comme si la vision d'un monde insoupçonné s'était révélé à eux. Klossovsky exerça sur moi une influence énorme qui ne fit que croître avec les années. La prophétie de Winkler que, après tout, j'en viendrais peut-être à aimer l'école, s'était accomplie.
Dans l'Europe occidentale et probablement en Amérique, ce type de professeur semble assez rare ; mais en Russie il n'est pas un homme ou une femme ayant une valeur littéraire ou politique, qui ne doive à son professeur de littérature la première impulsion qui décida de son développement. Toutes les écoles du monde devraient avoir un tel maître. Dans un établissement scolaire chaque professeur a son enseignement particulier et il n'y a pas de lien entre ces différents enseignements. Seul le professeur de littérature guidé par les grandes lignes du programme, mais libre de les traiter comme il lui plaît, peut relier les sciences historiques et humanitaires, en montrer l'unité dans une large conception philosophique et humaine, et éveiller des idées et des inspirations plus hautes dans les cerveaux et les cÏurs des jeunes gens. En Russie cette tâche nécessaire incombe naturellement au professeur de littérature russe. En parlant du développement de la langue, de l'épopée primitive, des chants et de la musique populaire, et plus tard du roman moderne, de la littérature scientifique, politique et philosophique de son propre pays, et des courants esthétiques, politiques et philosophiques qui s'y reflètent, il lui faut bien présenter aux élèves cette conception générale de l'évolution de l'esprit humain, qui ne peut rentrer dans le programme des autres enseignements.
On devrait faire de même pour les sciences naturelles. Ce n'est pas suffisant d'enseigner la physique et la chimie, l'astronomie et la météorologie, la zoologie et la botanique. La philosophie de toutes les sciences naturelles Ñ une vue générale de la nature conçue comme un tout, quelque chose dans le genre du premier volume du Cosmosde Humboldt, Ñ devrait être enseignée aux élèves et aux étudiants, quelle que fût l'extension donnée dans l'école à l'enseignement des sciences naturelles. La philosophie et la poésie de la nature, les méthodes des sciences exactes, et une conception élevée de la vie de la nature devrait faire partie de l'éducation. Peut-être le professeur de géographie pourrait-il provisoirement se charger de cette mission, mais alors il nous faudrait avoir pour cette science de tout autres maîtres dans nos écoles, et par conséquent dans nos universités. Ce qu'on enseigne actuellement sous ce nom est tout ce qu'on veut, mais ce n'est pas de la géographie.


Un autre maître sut conquérir d'une tout autre manière notre classe bruyante. C'était le professeur d'écriture, le dernier du personnel enseignant. Si les «païens» Ñ c'est-à-dire les professeurs d'allemand et de français Ñ étaient peu respectés, le professeur d'écriture Ebert, qui était un Juif allemand, était un véritable martyr. Parmi les pages c'était de bon ton d'être insolent envers lui. Sa pauvreté seule peut expliquer pourquoi il continuait à nous donner ses leçons. Les vieux, qui avaient passé deux ou trois ans en cinquième sans avoir pu changer de classe, le traitaient absolument sans égards. Mais il avait, d'une façon ou de l'autre, fait un arrangement avec eux : «Une farce à chaque leçon, mais jamais plus d'une» Ñ arrangement qui, je le crains bien, ne fut pas toujours honnêtement observé de notre côté.
Un jour, l'un des habitants de la lointaine péninsule imbiba d'encre et de craie l'éponge du tableau noir et la lança au calligraphe martyr. «Attrape, Ebert,» cria-t-il avec un sourire stupide. L'éponge atteignit Ebert à l'épaule, l'encre lui jaillit à la face et éclaboussa sa chemise blanche.
Nous étions convaincus que cette fois Ebert allait quitter la salle et relater le fait à l'inspecteur. Mais il se contenta de dire, en tirant le mouchoir de coton et s'essuyant la face : «Messieurs, une seule farce Ñ pour aujourd'hui c'est assez !» Il ajouta en baissant la voix : «La chemise est perdue.» Et il continua à corriger le cahier d'un élève.
Nous étions stupéfaits et honteux. Comment, au lieu de nous dénoncer, il avait immédiatement pensé à l'arrangement ? L'opinion de la classe lui était gagnée. Nous fîmes des reproches à notre camarade : «Ce que tu as fait est stupide.» Quelques-uns s'écrièrent : «C'est un pauvre homme, et tu as perdu sa chemise ! C'est honteux !»
Le coupable alla immédiatement faire des excuses. «Il faut apprendre, monsieur, » fut tout ce que répondit Ebert, avec un accent de tristesse dans la voix.
Tous gardèrent ensuite le silence, et à la leçon suivante comme si nous nous étions entendus, nous nous appliquâmes presque tous à écrire de notre mieux, et nous portâmes nos cahiers à Ebert, le priant de les corriger. Il rayonnait. Ce jour-là, il se sentit heureux.
Cet événement me causa une profonde impression et le souvenir ne s'en est jamais effacé de ma mémoire. Aujourd'hui encore je suis reconnaissant envers cet homme de la leçon qu'il nous donna.


Quant à notre professeur de dessin, qui avait nom Ganz, nous ne parvînmes jamais à vivre en bons termes avec lui. Il dénonçait toujours ceux qui s'amusaient pendant ses leçons. A notre avis, il n'avait pas le droit de le faire, parce que ce n'était qu'un professeur de dessin et surtout parce que ce n'était pas un honnête homme.
En classe, il ne faisait guère attention à la plupart d'entre nous, et passait son temps à corriger les dessins de ceux qui prenaient des leçons particulières avec lui ou le payaient afin de montrer aux examens un bon dessin et d'obtenir ainsi une bonne note. Nous n'en voulions pas à nos camarades qui agissaient ainsi. Au contraire, nous trouvions très juste que ceux qui n'avaient pas d'aptitude pour les mathématiques ou pas de mémoire pour la géographie, pussent, pour augmenter leur total de points, commander à un dessinateur un dessin ou une carte topographique qui leur voudrait un douze. C'est seulement pour les deux premiers élèves de la classe qu'il n'aurait pas été loyal de recourir à de tels moyens, tandis que les autres pouvaient le faire en toute tranquillité de conscience. Mais le professeur n'avait pas le droit de faire des dessins sur commande ; et s'il agissait ainsi, il devait aussi supporter avec résignation le tapage et les niches de ses élèves. Telle était notre conception de la justice. Mais pas une leçon ne s'écoulait sans qu'il dénonçât quelqu'un de nous, et chaque fois il devenait plus arrogant.
Dès que nous fûmes en quatrième et que nous nous sentîmes naturalisés citoyens du corps, nous décidâmes de lui serrer la bride. «C'est votre faute, nous disaient nos aînés, s'il prend de tels airs avec vous ;nous autres,nous en venions à bout.» Nous prîmes donc la résolution de le mettre au pas.
Un jour, deux de nos excellents camarades de la quatrième s'approchèrent de Ganz la cigarette à la bouche, et lui demandèrent de bien vouloir leur donner du feu. Naturellement, ce n'était là qu'une plaisanterie Ñ personne n'aurait jamais songé à fumer dans les classes Ñ et d'après nos idées, Ganz n'avait qu'à dire aux élèves de regagner leur place ; mais il les inscrivit sur son journal et ils furent sévèrement punis. C'était la dernière goutte qui fait déborder le vase. Il fut décidé que nous lui donnerions une «soirée à son bénéfice», c'est-à-dire qu'un jour toute la classe munie de règles empruntées aux classes supérieures, ferait un tapage infernal en frappant avec les règles sur les tables et cela jusqu'à ce que professeur sortît. Mais le complot présentait bien des difficultés. Dans notre classe nous avions un certain nombre d'enfants «bien sages» qui promettaient de se joindre à la démonstration, mais qui au dernier moment auraient peur et reculeraient ; alors le maître signalerait les autres. Dans de telles entreprises, l'unanimité est la première condition requise, parce que la punition, si sévère qu'elle soit, l'est beaucoup moins quand elle tombe sur toute une classe que si elle frappe un petit nombre.
Les difficultés furent vaincues grâce à un plan vraiment machiavélique. A un signal donné tous devaient tourner le dos à Ganz, et alors, avec les règles placées toutes prêtes sur les pupitres de la rangée de tables suivantes, on commencerait le tapage convenu. De cette façon, les «enfants sages» ne pourraient être terrifiés par les regards de Ganz. Mais le signal ? Siffler, comme dans les contes de brigands, pousser un cri, ou même éternuer, n'eût pas été prudent, car Ganz aurait été capable de dénoncer comme meneur celui d'entre nous qui aurait sifflé ou éternué. Le signal devait donc être un signal silencieux. Il fut décidé que l'un de nous qui dessinait bien irait montrer son dessin à Ganz et au moment où il reviendrait s'asseoir, le «roulement» devait commencer.
Tout marcha admirablement. Nesadov prit son dessin et Ganz le corrigea en quelques minutes qui nous parurent une éternité. Enfin il revint à sa place ; il s'arrêta un moment, nous jeta un regard et s'assit... Toute la classe se retourna d'un seul coup sur les bancs et les règles tambourinèrent gaiement sur les pupitres, tandis que quelques-uns d'entre nous criaient au milieu du bruit : «A la porte, Ganz ! A bas Ganz !» Le tapage était assourdissant, toutes les classes savaient que Ganz avait sa «représentation à bénéfice». Il resta là, debout, murmurant quelque chose. Enfin il sortit. Un officier accourut : le bruit continua. Alors le sous-inspecteur entra et ensuite l'inspecteur. Le bruit cessa. Ce fut le tour des remontrances.
«Le premier aux arrêts, à l'instant !» ordonna l'inspecteur, et comme j'étais le premier de la classe je fus conduit au cachot. Cela m'empêcha de voir ce qui suivit. Le directeur vint ; Ganz fut prié de nommer les meneurs, mais il ne put nommer personne. Il répondit : «Tous m'ont tourné le dos et ont commencé le bruit.» Ensuite on fit descendre la classe, et bien que l'usage des châtiments corporels eût été complètement abandonné à l'école, on frappa à coups de verges les deux élèves qui avaient été dénoncés comme ayant demandé du feu, sous prétexte que le «roulement» était la revanche de leur punition.
J'appris ce qui s'était passé dix jours plus tard, lorsqu'il me fut permis de retourner en classe. Mon nom qui était inscrit au tableau d'honneur de la classe fut effacé, ce qui me laissait indifférent, mais je dois avouer que les dix jours de cellule sans livres, me parurent un peu longs, si bien que je composai Ñ en vers horribles Ñ un poème qui glorifiait les hauts faits de la quatrième.
Naturellement nous étions devenus les héros de l'école. Pendant environ un mois nous dûmes conter toute l'affaire aux autres classes, et on nous félicita d'avoir agi avec une si parfaite unanimité que personne n'ait pu se faire punir isolément. Alors vinrent les dimanches, tous les dimanches jusqu'à Noël, où nous dûmes tous rester à l'école, sans avoir la permission d'aller à la maison. Étant tous retenus ensemble, nous nous arrangeâmes cependant de façon à passer gaiement ces dimanches. Les mamans des «enfants sages» leur apportaient des quantités de douceurs ; ceux qui avaient quelque argent l'employaient à acheter des montagnes de pâtisserie Ñ substantielle pour avant le repas, légère pour le dessert. Et le soir les amis des autres classes introduisaient des quantités de fruits en contrebande pour la vaillante quatrième.
Ganz renonça à ses dénonciations ; mais les leçons de dessin furent complètement perdues pour nous. Personne ne voulait apprendre à dessiner sous ce professeur vénal.

Chapitre III
CORRESPONDANCE AVEC MON FRÈRE SUR LES QUESTIONS DE SCIENCE, DE RELIGION, DE PHILOSOPHIE ET D'ÉCONOMIE POLITIQUE. Ñ ENTREVUES SECRÈTES AVEC MON FRÈRE. Ñ ÉTUDE PRATIQUE D'ÉCONOMIE SOCIALE. Ñ CONTACT AVEC LE PEUPLE.

Mon frère Alexandre était à cette époque à Moscou, dans un corps de cadets, et nous entretenions une correspondance très suivie. Tant que je restai chez mes parents ce fut impossible, parce que notre père regardait comme une prérogative le droit de lire toutes les lettres adressées à la maison, et il aurait bientôt mis un terme à toute correspondance sortant de l'ordinaire.
Maintenant nous étions libres de discuter ce que nous voulions dans nos lettres. La seule difficulté était d'avoir de l'argent pour les timbres ; mais nous apprîmes à écrire si fin que dans une lettre nous pouvions mettre des quantités incroyables de choses. Alexandre, dont l'écriture était très belle, réussissait à faire tenir quatre pages imprimées sur une seule page de papier à lettres, et ses lignes microscopiques étaient aussi lisibles que la typographie la meilleure. C'est dommage que ces lettres, que nous conservions comme de précieuses reliques, aient disparu. Lors d'une perquisition chez mon frère, la police lui ravit nos trésors.
Nos premières lettres ne contenaient guère que de menus détails sur mon nouveau milieu ; mais notre correspondance prit bientôt un caractère plus sérieux. Mon frère ne pouvait pas s'entretenir de bagatelles. Même en société, il ne s'animait que lorsque s'engageait une discussion sérieuse, et il se plaignait d'éprouver «une douleur vague au cerveau» Ñ une douleur physique, disait-il Ñ quand il se trouvait avec des gens qui n'aimaient que les conversations banales. Son développement intellectuel était beaucoup plus avancé que le mien et il me stimulait en soulevant toujours de nouvelles questions scientifiques et philosophiques et en m'indiquant des lectures à faire ou des sujets à étudier. Quel bonheur c'était pour moi d'avoir un tel frère, un frère qui, en outre, m'aimait passionnément ! C'est à lui que je dois la meilleure part de mon développement.
Parfois il me conseillait de lire de la poésie, et m'envoyait dans des lettres des quantités de vers et des poèmes entiers qu'il écrivait de mémoire. «Lis de la poésie, écrivait-il : la poésie rend les hommes meilleurs.» Combien de fois, depuis, n'ai-je pas senti la vérité de cette remarque ! Oui, lisez de la poésie : elle rend l'homme meilleur. Lui-même était poète, et il composait avec une facilité merveilleuse des vers très harmonieux ; en vérité, je crois que ce fut grand dommage qu'il abandonnât la poésie. Mais la réaction contre l'art, qui se répandit vers 1860 dans la jeunesse russe, et que Tourguenev a dépeinte dans Bazarov (Pères et Enfants),fit qu'il regarda ses vers avec dédain et qu'il se jeta à corps perdu dans l'étude des sciences naturelles. Je dois dire cependant que mon poète favori n'était pas de ceux qui plaisaient le plus à mon frère, à cause de ses dons poétiques, de son oreille musicale et de sa tournure d'esprit philosophique. Son poète russe préféré était Venevitinov, tandis que le mien était Nekrassov. Ses vers, souvent peu harmonieux, parlaient à mon cÏur à cause de leur sympathie pour «les opprimés et les maltraités.»
«Il faut avoir un but net dans la vie,» m'écrivit Alexandre un jour. «Sans un but, sans un dessein bien arrêté, la vie n'est pas une vie.» Et il me conseillait de choisir un but qui rendît ma vie digne d'être vécue. J'étais trop jeune alors pour en trouver un ; mais quelque chose d'indéterminé, de vague, de bon,s'éveilla déjà en moi à cet appel, bien que je ne pusse dire encore ce que devait être ce but supérieur.
Notre père nous donnait très peu d'argent de poche, et je n'eus jamais de quoi m'acheter un seul livre. Mais si Alexandre recevait quelques roubles d'une de nos tantes, il n'en dépensait pas un sou pour son plaisir, il achetait un livre et me l'envoyait. Il n'admettait pas qu'on choisît ses lectures au hasard. «Il faut, écrivait-il, avoir une question à poser au livre qu'on va lire.» Mais à cette époque, je ne comprenais pas la valeur de cette remarque, et je ne peux aujourd'hui penser sans étonnement au nombre de livres, souvent d'un caractère tout spécial, que je lisais alors : ils appartenaient à toutes les branches des connaissances humaines, mais surtout à l'histoire. Je ne perdais pas mon temps à lire des romans français depuis qu'Alexandre, des années auparavant, les avait caractérisés d'un mot : «Ils sont stupides et on y parle un mauvais langage.»
Les grandes questions concernant la conception que nous devions nous faire de l'univers Ñ notre weltanschauung,comme disent les Allemands Ñ étaient actuellement les principaux sujets de notre correspondance. Dans notre enfance nous n'avions jamais été religieux. On nous menait à l'église ; mais dans une église russe, dans une petite paroisse ou un village, l'attitude solennelle du peuple est beaucoup plus impressionnante que la messe elle-même. De tout ce que j'avais entendu à l'église, deux choses seulement avaient fait impression sur moi : les douze passages de l'Évangile relatifs à la Passion du Christ qu'on lit en Russie au service du soir, la veille du Vendredi saint, et la courte prière qu'on récite pendant le Grand Carême et qui est réellement belle à cause de la simplicité des mots, du sentiment qui l'anime et de l'aversion qu'elle exprime pour l'esprit de domination. Pouchkine l'a traduite en vers russes.
Plus tard, à Pétersbourg, j'allai plusieurs fois dans une église catholique romaine, mais le caractère théâtral du service et le défaut de sentiment réel qu'on y remarque me choquèrent d'autant plus que je voyais avec quelle foi simple un ancien soldat polonais ou une paysanne priaient dans un coin écarté. J'allai aussi dans une église protestante, mais en sortant je murmurai involontairement les paroles de GÏthe : «Vous serez admirés des enfants et des singes ; mais jamais vous n'unirez les cÏurs si vos discours ne viennent pas du cÏur.»
Cependant Alexandre avait embrassé la religion luthérienne avec sa passion ordinaire. Il avait lu le livre de Michelet sur Servet, et marchant sur les traces de ce grand lutteur il s'était fait à lui-même une religion. Il étudia avec enthousiasme la déclaration d'Augsbourg, qu'il copia et m'envoya, et nos lettres furent dès lors pleines de discussions sur la grâce et de textes empruntés aux apôtres Paul et Jacques. Je suivais mon frère sur ce terrain, mais les discussions théologiques ne m'intéressaient pas profondément. Depuis que j'étais guéri de ma fièvre typhoïde, c'était une toute autre lecture qui m'attirait.
Notre sÏur Hélène, qui maintenant était mariée, habitait Pétersbourg, et chaque samedi soir j'allais la voir. Son mari avait une bonne bibliothèque, où les philosophes français du dix-huitième siècle et les historiens français modernes étaient largement représentés, et je me plongeai dans ces lectures. Ces livres étaient prohibés en Russie, et je ne pouvais évidemment pas les emporter à l'école. Aussi passais-je chaque samedi la plus grande partie de la nuit à lire les ouvrages des encyclopédistes, le Dictionnaire philosophiquede Voltaire, les Ïuvres des Stoïciens, surtout de Marc-Aurèle, etc. L'immensité de l'univers, la magnificence de la nature, sa poésie, sa vie toujours palpitante m'impressionnaient de plus en plus, et cette vie incessante, et ses harmonies me procuraient l'admiration extatique que rêvent les jeunes âmes, tandis que mes poètes favoris me permettaient d'exprimer avec des mots cet amour naissant de l'humanité et cette foi grandissante dans ses progrès qui inspirent la jeunesse et donnent à une vie sa marque caractéristique.
Alexandre en arriva graduellement à un agnosticisme kantien, et dans ses lettres il y avait maintenant des pages remplies de dissertations sur la «relativité des perceptions», et sur les «perceptions dans le temps et l'espace, et dans le temps seulement.» L'écriture devenait de plus en plus microscopique à mesure que croissait l'importance des sujets discutés. Mais ni alors ni plus tard, lorsque nous passâmes des heures à discuter la philosophie de Kant, mon frère ne parvint à faire de moi un disciple du philosophe de KÏnigsberg.
Les mathématiques, la physique et l'astronomie étaient mes principales études. En 1858, avant que Darwin eût publié son immortel ouvrage, un professeur de zoologie à l'Université de Moscou, Roulier, publia trois conférences sur le transformisme, et mon frère adopta immédiatement ses idées sur la variabilité des espèces. Cependant il ne se contentait pas de preuves approximatives, il se mit à étudier un grand nombre d'ouvrages spéciaux sur l'hérédité et me communiqua dans ses lettres les principaux faits ainsi que ses idées et ses doutes. La publication de l'Origine des Espècesne dissipa pas ses doutes sur certains points, elle ne fit que soulever de nouvelles questions et l'exciter à de nouvelles études.
Nous discutâmes ensuite Ñ et cette discussion dura de longues années Ñ divers points relatifs à l'origine des variations dans les espèces, les chances qu'elles avaient de se transmettre et de s'accentuer, bref, ces questions qui ont été soulevées tout dernièrement dans la controverse Weissmann-Spencer, dans les recherches de Galton et dans les ouvrages des néo-Lamarckiens. Avec son esprit philosophique et critique, Alexandre avait vu immédiatement l'importance de ces questions pour la théorie de la variabilité des espèces, quoiqu'elle échappât alors à bien des naturalistes.
Je dois mentionner aussi une excursion dans le domaine de l'économie politique. Dans les années 1858 et 1859 tout le monde, en Russie, s'entretenait d'économie politique. Les conférences sur le libre-échange et les droits protecteurs attiraient les foules, et mon frère, qui n'était pas encore absorbé par l'étude de la variabilité des espèces, prit pendant quelque temps un vif intérêt aux questions économiques.
Il m'envoya l'Économie politiquede J.-B. Say en me priant de la lire. Je ne lus que quelques chapitres : les tarifs et les opérations de banque ne m'intéressaient pas le moins du monde ; mais Alexandre s'en occupait avec tant de passion qu'il écrivit sur ce sujet des lettres jusqu'à notre belle-mère et essaya de l'initier au mystère des questions douanières. Plus tard, en Sibérie, en relisant quelques-uns de nos lettres de cette époque, nous riions comme des enfants lorsque nous tombions sur un de ses épîtres où il se plaignait de l'incapacité de notre belle-mère à s'intéresser à des sujets pourtant si brûlants, et rageait contre un marchand de légumes qui, «le croirais-tu», écrivait-il avec des points d'exclamations, «quoique marchand, affectait une indifférence stupide et obstinée pour les questions de tarif !»
Tous les étés, la moitié environ des pages était emmenée au camp de Péterhof. Les classes inférieures étaient cependant dispensée de s'y rendre, et je passai les deux premiers étés à Nikolskoïé. Je me faisais une telle joie de quitter l'école, de prendre le train de Moscou et de retrouver Alexandre dans cette ville que je comptais les jours qui me séparaient encore de ce grand événement. Mais une année, un grand désappointement m'attendait à Moscou. Alexandre avait échoué à ses examens et devait redoubler une classe. Il était en réalité trop jeune pour entrer dans les classes spéciales ; mais notre père était cependant très courroucé contre lui et il ne voulut pas nous permettre de nous voir l'un l'autre ! J'étais très triste. Nous n'étions plus des enfants et nous avons tant de choses à nous dire ! J'essayai d'obtenir la permission d'aller chez notre tante Soulima où je pourrais rencontrer Alexandre ; mais on m'opposa un refus absolu. Après que notre père se fut remarié on ne nous autorisa jamais à revoir la famille de notre mère.
Ce printemps-là, notre maison de Moscou était pleine de convives. Chaque soir, les salons étaient inondés de lumière, la musique jouait, le confiseur était fort occupé à faire des glaces et de la pâtisserie ; dans la grande salle on jouait aux cartes jusqu'à une heure fort avancée. J'errais comme une âme en peine à travers les salles brillamment éclairées et je me sentais malheureux.
Un soir, après dix heures, un serviteur me fit signe et me dit de venir au vestibule. J'y allai. «Viens chez les cochers,» me chuchota le veux Frol. «Alexandre Alexeiévitch est ici.»
Je traversai la cour à la hâte, escaladai le perron qui menait chez les cochers et entrai dans une vaste pièce à demi obscure où je vis Alexandre installé à l'immense table des domestiques.
Ñ «Sacha, mon chéri, comment es-tu venu ?» et nous tombâmes immédiatement dans les bras l'un de l'autre, nous caressant et incapables de parler tant nous étions émus.
Ñ «Chut ! chut ! ils peuvent vous entendre, » dit la cuisinière des serviteurs, Praskovia, en essuyant ses larmes avec son tablier. «Pauvres orphelins ! ah, si seulement votre mère vivait !»
Le vieux Frol inclinait la tête très bas et ses yeux clignotaient.
« Ñ Écoute un peu, Pétia, pas un mot à personne, à personne,» dit-il, tandis que Praskovia posait sur la table pour Alexandre un plat de terre plein de bouillie de gruau.
Lui, brillant de santé dans son uniforme de cadet, avait déjà commencé à parler de toutes sortes de choses tout en vidant le plat de gruau. C'est à peine si je pus lui faire dire comment il était venu à une heure si tardive. Nous demeurions alors près du boulevard de Smolensk, à quelques pas de la maison où mourut notre mère, et le corps des cadets était dans les faubourgs à l'extrémité opposée de la ville, à plus de huit kilomètres.
Il avait fait une espèce de poupée avec des draps de lit, et l'avait mise dans son lit, sous les couvertures. Puis, étant descendu par une fenêtre de la tour, il était sorti sans qu'on s'en aperçût et avait parcouru à pied les huit kilomètres.
Ñ «N'avais-tu pas peur, la nuit, dans ces champs déserts qui entourent le Corps ?» lui demandai-je.
Ñ «Qu'avais-je à craindre ? Seulement quelques chiens qui m'ont poursuivi ; je les avais d'ailleurs excités moi-même. Demain, j'emporterai mon sabre.»
Les cochers et les autres serviteurs entraient et sortaient ; ils soupiraient en nous regardant et s'asseyaient loin de nous, contre les murs, échangeant leurs idées à voix basse pour ne pas nous gêner. Et nous, enlacés l'un à l'autre, restâmes ainsi jusqu'à minuit, parlant des nébuleuses, de l'hypothèse de Laplace, de la structure de la matière, des luttes de la papauté et de la royauté au temps de Boniface VIII...
De temps en temps un des serviteurs entrait précipitamment et disait : «Pétinka, va te montrer dans la salle; on peut te demander.»
Je suppliai Sacha de ne pas venir le lendemain soir ; mais il vint néanmoins Ñ non sans avoir bataillé contre les chiens, armé cette fois de son sabre. J'accourus avec une hâte fébrile lorsque, plus tôt que la veille, on me dit de venir à la maison des cochers. Alexandre avait fait une partie de la route en fiacre. La veille, l'un des serviteurs lui avait apporté le pourboire que lui avaient donné les joueurs de cartes et il l'avait prié de le prendre. Alexandre prit ce qu'il lui fallait pour louer un fiacre, et c'est ainsi qu'il put arriver plus tôt que lors de sa première visite.
Il avait l'intention de revenir le lendemain, mais c'eût été pour une certaine raison trop dangereux pour les domestiques, et nous décidâmes de nous quitter jusqu'à l'automne. Une courte note «officielle» m'apprit le lendemain qu'on ne s'était pas aperçu de ses escapades nocturnes. Mais comme le châtiment aurait été terrible si on l'avait découvert ! Il est affreux d'y penser : on l'aurait fouetté devant le corps des Cadets, puis on l'aurait emporté, évanoui, sur un drap, et on l'aurait envoyé dans un bataillon de «fils de soldats». Tout était possible en ces temps-là.
Ce que nos serviteurs auraient eu à souffrir pour nous avoir cachés, si notre père avait eu vent de l'affaire, aurait été également terrible ; mais ils savaient garder un secret et ne pas se trahir les uns les autres. Tous avaient connaissance des visites d'Alexandre, mais aucun d'eux n'en dit mot à quelqu'un de la famille. Eux et moi, nous fûmes les seuls dans la maison à connaître l'affaire.


Cette même année je pus étudier de plus près la vie du peuple, et cette première tentative me rapprocha davantage de nos paysans en me les faisant voir sous un nouveau jour. Elle me fut aussi très utile plus tard, en Sibérie.
Chaque année au mois de juillet, le jour de «Notre-Dame de Kazan» qui était la fête de notre église, il y avait une foire assez importante à Nikolskoïé. Des marchands venaient des villes voisines, et des milliers de paysans affluaient de cinquante kilomètres à la ronde, ce qui donnait pour quelques jours à notre village un aspect des plus animés. Une remarquable description des foires de la Russie méridionale venait précisément cette année-là d'être publiée par le slavophile Aksakov, et mon frère qui, à ce moment, était à l'apogée de son enthousiasme pour l'économie politique, me conseilla de faire une description statistique de notre foire et de déterminer la quantité et la valeur des marchandises apportées et vendues. Je suivis son conseil, et à mon grand étonnement je réussis parfaitement : mon estimation des échanges, autant que je puis en juger aujourd'hui, n'était pas moins sûre que la plupart des estimations similaires dans les recueils statistiques.
Notre foire ne durait guère plus de vingt-quatre heures. La veille de la fête, la grande place était pleine de vie et d'animation. On édifiait à la hâte de longues rangées de boutiques destinées à la vente des cotonnades, des rubans et de toutes sortes d'objets de parure pour les paysannes. Le restaurant, un solide bâtiment de pierre, était garni de tables, de chaises et de bancs, et sur le plancher on répandait de beau sable jaune. Trois débits de vin étaient érigés en trois points différents, et des balais de bouleau fraîchement coupés, plantés à l'extrémité de hautes perches, s'élevaient très haut dans l'air pour attirer les paysans de loin. Des allées de petites boutiques surgissaient comme par magie pour la vente de la poterie, de la faïence, des chaussures, du pain d'épices et de toutes sortes de menus objets. Dans un coin spécial on creusait dans le sol des trous qui devaient recevoir d'immenses chaudrons où l'on ferait bouillir des boisseaux de millet et de sarrasin et des moutons tout entiers, et où l'on préparerait pour des milliers de visiteurs le chtchiet la kacha(soupe aux choux et bouillie de gruau). L'après-midi, les quatre routes conduisant au village étaient encombrées par des centaines de charrettes. Des bestiaux, du grain, des tonneaux de goudron, des monceaux de poterie étaient étalés le long des routes.
L'office du soir, la veille de la fête, était célébré dans notre église avec une grande solennité. Une demi-douzaine de prêtres et de diacres des villages voisins y prenaient part et leurs chantres, renforcés par de jeunes marchands, chantaient en chÏur avec de belles ritournelles comme on n'en entend d'ordinaire qu'à Kalouga, dans l'église épiscopale. L'église était pleine. Tout le monde priait avec ferveur. Entre les marchands c'était à qui allumerait les cierges les plus nombreux et les plus gros devant les icônes, en offrande aux saints locaux, pour le succès de leur commerce. Et la foule était si dense que les derniers arrivants ne pouvaient atteindre l'autel ; alors les cierges de toute taille Ñ gros ou minces, blancs ou jaunes, selon l'aisance de celui qui les offrait Ñ passaient de main en main à travers toute l'église, et l'on se disait à voix basse : «Pour la Sainte-Vierge de Kazan, notre protectrice,» «Pour Nicolas le Favori,» «Pour Frol et Laur» (les saints des chevaux Ñ c'était pour ceux qui avaient des chevaux à vendre), ou simplement «Pour les saints» sans autre spécification.
Immédiatement après l'office du soir commençait l'avant-foireet j'avais dès lors à me consacrer entièrement à ce travail qui consistait à demander à des centaines de personnes la valeur des marchandises qu'elles avaient apportées. A mon grand étonnement, ma tâche s'accomplit très aisément. Naturellement, j'étais moi-même interrogé : «Pourquoi faites-vous cela ?» «N'est-ce pas pour le vieux prince qui aurait l'intention d'augmenter les droits sur les marchés ?» Mais sur l'assurance que le vieux prince n'en savait et n'en saurait rien Ñ il aurait trouvé cette occupation déshonorante pour son fils Ñ toute méfiance disparut immédiatement. Je sus bientôt comment poser les questions, et lorsque j'eux bu une demi-douzaine de verres de thé au restaurant avec quelques marchands (horreur, si mon père l'avait su !), tout marcha à ravir. Vasili Ivanov, l'«ancien» de Nikolskoïé, jeune et beau paysan à la physionomie fine et intelligente, porteur d'une soyeuse barbe blonde, prenait un vif intérêt à mon travail : «Bon, si tu as besoin de cela pour ton instruction, vas-y ; tu nous diras après ce que tu auras trouvé.» Telle fut sa conclusion, et il dit à différentes personnes que «tout allait bien.» Tout le monde le connaissait à plusieurs lieues à la ronde, et toute la foire sut bientôt qu'il ne résulterait pour les paysans aucun dommage des renseignements qu'ils me donneraient.
Bref, les «importations» furent évaluées très aisément. Mais le lendemain, les ventes offrirent certaines difficultés, surtout pour les étoffes, car alors les marchands se savaient pas eux-mêmes la quantité qu'il en avaient vendu. Le jour de la fête les jeunes paysannes assiégeaient littéralement les boutiques : toutes avaient vendu de la toile tissée par elles-mêmes et achetaient maintenant de l'indienne pour se faire une robe, un beau fichu, un mouchoir pour leur mari, peut-être un ou deux rubans, et de petits cadeaux pour la grand'mère, le grand-père et les enfants restés à la maison. Quant aux paysans qui vendaient de la poterie ou du pain d'épice, ou du bétail ou du chanvre, ils indiquaient du premier coup le chiffre de leurs ventes, surtout les vieilles femmes. «Bonne vente, grand'mère ?» demandais-je. Ñ «Pas de motif de nous plaindre, mon fils. Ce serait de l'ingratitude envers la Providence. Presque tout est vendu.» Et sur mon calepin, de leurs chiffres additionnés se dégageaient les dizaines de milliers de roubles. Un seul point restait imprécis. Un grand espace avait été réservé à des centaines de paysannes qui, sous le soleil brûlant, offraient chacune sa pièce de toile tissée à la main et parfois d'une finesse exquise, et on voyait, par douzaines, des acheteurs à faces de tzigane et à mines de fripon se mouvoir dans cette foule et faire leurs achats. Ces ventes ne pouvaient évidemment être évaluées que très approximativement. Je fis cette évaluation avec l'aide de Vasili Ivanov.
A ce moment je ne faisais aucune réflexion sur l'expérience que je venais de faire ; j'étais simplement heureux de n'avoir pas échoué. Mais le sérieux bon sens et le solide jugement des paysans russes que je pus voir dans ces quelques jours, produisirent sur moi une impression durable. Plus tard, quand nous fîmes de la propagande socialiste parmi les paysans, j'étais surpris de voir que quelques-uns de mes amis, qui avaient reçu une éducation en apparence beaucoup plus démocratique que la mienne, ne savaient pas parler aux paysans ou aux ouvriers de fabrique venus de la campagne. Ils essayaient d'imiter le patois du paysan en employant un grand nombre de prétendues «phrases populaires», ce qui ne faisait que rendre leur langage plus incompréhensible.
Cela n'est nullement nécessaire, soit qu'on parle aux paysans, soit qu'on écrive pour eux. Le paysan grand-russien comprend parfaitement bien le langage de l'homme cultivé, pourvu qu'il ne soit pas bourré de mots empruntés aux langues étrangères. Ce que le paysan ne comprend pas, ce sont les notions abstraites quand on ne les explique pas par des exemples concrets. Mais si vous parlez au paysan russe avec simplicité en partant de faits concrets Ñ et cela est vrai des campagnards de tous pays Ñ je sais par expérience qu'il n'est pas de théorie, empruntée au monde scientifique, social ou naturel, que vous ne puissiez exposer à l'homme d'intelligence concrète. La principale différence entre l'homme cultivé et celui qui ne l'est pas, c'est, il me semble, que ce dernier n'est pas capable de suivre un enchaînement de déductions. Il saisit la première, et peut-être la seconde, mais à la troisième il est déjà fatigué s'il ne voit pas où vous voulez en venir. Mais ne rencontrons-nous pas bien souvent la même difficulté chez les gens cultivés ?
Une autre impression que j'éprouvai au cours de ce travail, mais que je ne formulai que beaucoup plus tard, étonnera sans doute plus d'un lecteur. C'est l'esprit d'égalité si puissamment développé chez le paysan russe, et, je crois, chez tous les paysans en général. Le paysan est capable d'une obéissance des plus serviles envers le seigneur ou l'officier de police ; il se courbera bassement devant leur volonté ; mais il ne les considère pas comme des hommes supérieurs, et si un instant après ce même seigneur ou ce fonctionnaire cause avec lui de foin ou de chasse, il conversera avec eux comme un égal avec un égal. En tout cas, je n'ai jamais remarqué chez le paysan russe cette servilité, devenue une seconde nature, avec laquelle un petit fonctionnaire parle à un supérieur, ou un valet à son maître. Le paysan ne se soumet à la force que trop aisément, mais il ne l'adore pas.


Cet été-là je fis le voyage de Nikolskoïé à Moscou d'une manière toute nouvelle pour moi. Comme il n'y avait pas de chemin de fer entre Kalouga et Moscou, un homme nommé Bouc avait installé un service de voitures entre les deux villes. Mes parents ne songeaient jamais à faire le voyage de cette manière : ils avaient leurs chevaux et leurs moyens de transport. Mais quand mon père, pour épargner à ma belle-mère un double voyage, me proposa, presque par plaisanterie, de faire seul la route par une voiture de Bouc, j'acceptai son offre avec le plus grand plaisir.
La diligence n'était occupée que par une vieille marchande très grosse et moi, assis sur les bancs de derrière, et par un ouvrier et un humble marchand placés en avant. Je trouvai le voyage très agréable Ñ d'abord parce que je voyageais seul (je n'avais pas encore seize ans), et ensuite parce que la vieille dame qui avait apporté avec elle pour un voyage de trois jours un immense panier plein de provisions, me régalait de toutes sortes de friandises. Pendant tout le parcours tout me parut délicieux. Mais le souvenir d'une soirée est resté particulièrement précis dans mon esprit. Nous arrivâmes à la nuit dans un grand village et nous fîmes halte à une auberge. La vieille dame se commanda un samovar, tandis que je sortis dans la rue, errant au hasard. Une petite «auberge blanche», où l'on donne de la nourriture, mais non des boissons alcooliques, attira mon attention. J'y entrai. Quelques paysans étaient assis autour de petites tables, couvertes de nappes blanches, et savouraient leur thé. Je fis comme eux.
Tout ici était nouveau pour moi. C'était un village de «paysans de l'État», c'est-à-dire de paysans qui n'avaient pas été serfs et jouissaient d'un bien-être relatif, dû probablement au profit qu'ils retiraient de la toile tissée à la maison. Autour de ces tables les conversations étaient lentes, graves, parfois seulement ponctuées d'un rire, et après les questions préliminaires d'usage, j'eus bientôt engagé une conversation avec une douzaine de paysans sur les moissons de notre contrée et j'eus à répondre à toutes sortes de questions. Ils voulaient être au courant de ce qui se passait à Pétersbourg, et surtout des rumeurs qui circulaient sur la prochaine abolition du servage.
Et ce soir-là, dans cette auberge, je fus pénétré d'un sentiment de simplicité, d'égalité naturelle et de cordiale bonne volonté, que je devais plus tard toujours éprouver quand je me retrouvai parmi les paysans ou dans leurs demeures. Rien d'extraordinaire ne se passa cette nuit-là, si bien que je me demande même si l'incident vaut la peine d'être mentionné ; et cependant cette chaude soirée, cette petite auberge de village, cette causerie avec les paysans et le vif intérêt qu'ils prenaient à cent choses si en dehors de leur cercle d'idées ordinaire, tout cela fit que, depuis, une pauvre «auberge blanche» exerce sur moi une attraction plus forte que le meilleur restaurant du monde.

Chapitre IV
TEMPS ORAGEUX AU CORPS DES PAGES. Ñ OBSÈQUES SOLENNELLES DE L'IMPÉRATRICE ALEXANDRA. Ñ ÉTUDES DANS LES CLASSES SUPÉRIEURES DU CORPS DES PAGES ; L'ENSEIGNEMENT DE LA PHYSIQUE, DE LA CHIMIE, ET DES MATHÉMATIQUES. Ñ OCCUPATIONS AUX HEURES DE LOISIR. Ñ L'OPÉRA ITALIEN À PÉTERSBOURG.

Des temps orageux vinrent alors pour le corps des Pages. Lorsque Girardot s'était retiré, sa place avait été prise par un de nos officiers, le capitaine B... C'était plutôt un brave homme, mais il s'était mis en tête que nous n'avions pas pour lui la considération qui lui était due, vu la haute situation qu'il occupait, et il essayait de nous inspirer plus de respect et plus de crainte. Il commença par chercher querelle aux classes supérieures à propos de toutes sortes de bagatelles, et Ñ ce qui était encore pis Ñ il essaya de détruire nos «libertés», dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, et qui, insignifiantes en soi, ne nous en étaient peut-être que plus chères.
Il en résulta que l'école fut en révolte ouverte pendant plusieurs jours. Une punition générale fut infligée et deux pages de chambre, des plus sympathiques, furent expulsés.
Ensuite, le capitaine B... se mit à faire des apparitions dans les salles de classe, où nous avions coutume de passer une heure le matin avant la classe à préparer nos leçons. Nous nous considérions comme étant là sous la garde de nos professeurs et nous étions heureux d'échapper ainsi à nos chefs militaires. Nous étions froissés par cette intrusion du capitaine, et un jour j'exprimai hautement notre mécontentement en disant que c'était là la place de l'inspecteur des classes et non la sienne. Cet excès de franchise me coûta plusieurs semaines d'arrêt, et peut-être aurais-je été expulsé de l'école si l'inspecteur des classes, son adjoint et même notre vieux directeur, n'avaient jugé qu'après tout j'avais simplement exprimé tout haut ce qu'ils pensaient tous eux-mêmes.
Ces incidents étaient à peine passés que la mort de l'impératrice douairière, Ñ la veuve de Nicolas Ier, Ñ vint interrompre de nouveau notre travail.
Lors des obsèques des têtes couronnées on essaye toujours de produire une profonde impression sur les foules, et il faut avouer que ce but est atteint. Le corps de l'Impératrice fut amené à Tsarkoïé Selo, où elle était morte, à Pétersbourg. Puis, suivi de la famille impériale, de tous les hauts dignitaires de l'État, et de milliers de fonctionnaires et de corporations, et précédé de centaines d'ecclésiastiques et de chantres, il fut conduit de la gare, à travers les principales rues, à la forteresse où il devait reposer plusieurs semaines sur un lit de parade. Cent mille hommes de la Garde faisaient la haie dans les rues, et des milliers de personnes, vêtues des plus superbes uniformes, précédaient, accompagnaient et suivaient le char mortuaire en une procession solennelle.
Aux principaux carrefours on chantait des litanies ; et les sonneries des cloches des églises, les voix des chÏurs innombrables, les musiques militaires, tout cet appareil imposant faisait croire au peuple que des foules immenses pleuraient réellement la perte de l'Impératrice.
Tant que le corps resta sur le lit de parade à la cathédrale de la forteresse, les pages, ainsi que nombre d'officiers et de fonctionnaires, devaient monter la garde autour nuit et jour. Trois pages de chambre et trois demoiselles d'honneur se tenaient toujours près du cercueil placé sur un haut piédestal, tandis qu'une vingtaine de pages étaient postés sur l'estrade où l'on chantait des litanies deux fois par jour en présence de l'empereur et de toute sa famille. Par conséquent, chaque semaine à peu près la moitié du corps des Pages se rendait à la forteresse pour y loger. Nous étions relevés toutes les deux heures, et de jour le service n'était pas difficile ; mais quand nous devions nous lever la nuit, revêtir nos uniformes de Cour, puis traverser les cours intérieures sombres et tristes pour arriver à la cathédrale, au son funèbre du carillon de la forteresse, un frisson me prenait à l'idée des prisonniers emmurés quelque part dans cette Bastille russe. «Qui sait, pensais-je, si à mon tour je n'irai pas les rejoindre un jour ou l'autre ?»
Pendant les obsèques se produisait un accident qui aurait pu avoir de sérieuses conséquences. On avait élevé un immense dais au-dessus du cercueil, sous le dôme de la cathédrale. C'était imposant, mais nous autres gamins eûmes bientôt découvert que la couronne était faite de carton doré et de bois ; que le manteau n'était de velours que dans sa partie inférieure tandis que plus haut il était de coton rouge ; que la doublure d'hermine n'était que de la flanelle de coton et du cygne sur lequel on avait semé des queues noires  d'écureuil ; et que les écussons représentant les armes de la Russie voilés de crêpe noir, étaient en simple carton. Mais la foule qu'on autorisait à certaines heures, le soir, à passer près du cercueil et à baiser hâtivement le brocart d'or qui le couvrait, n'avait sûrement pas le temps d'examiner de près l'hermine en flanelle et les écussons de carton, et l'effet théâtral désire était obtenu à très bon marché.
Quand on chante une litanie en Russie, toutes les personnes présentes tiennent des cierges allumés qu'on doit éteindre après la récitation de certaines prières. Les membres de la famille impériale tenaient aussi des cierges, et un jour le jeune fils du grand-duc Constantin, voyant que les autres éteignaient leurs cierges en les renversant, fit de même. Il mit ainsi le feu derrière lui à la gaze noire qui pendait d'un des écussons, et en une seconde, l'écusson et l'étoffe de coton étaient en flamme. Une immense langue de feu s'éleva le long des lourds plis du manteau de fausse hermine.
Le service fut suspendu. Tous les regards se dirigeaient avec terreur vers cette langue de flammes qui s'élevait de plus en plus vers la couronne de carton et la charpente qui supportait tout le dais. Des lambeaux d'étoffe enflammés commençaient à tomber, menaçant de mettre le feu aux voiles de gaze noire des dames présentes.
Alexandre II ne perdit sa présence d'esprit que pendant quelques secondes ; il se remit immédiatement et dit d'une voix calme : «Il faut enlever le cercueil !» Les pages de chambre le couvrirent immédiatement de l'épais brocart d'or et nous nous avançâmes tous pour soulever le lourd cercueil ; mais pendant ce temps la longue langue de feu s'était divisée en un grand nombre de petites flammes, qui maintenant dévoraient lentement le léger duvet superficiel du coton. Mais à mesure qu'elles s'élevaient elles rencontraient plus de poussière et de suie, et c'est ainsi qu'elles s'éteignirent peu à peu dans les plis.
Je ne puis dire ce qui attirait le plus mes regards : les progrès des flammes ou les belles figures immobiles des trois demoiselles d'honneur qui se tenaient près du cercueil, avec les longues traînes de leurs robes noires retombant sur les marches, et les voiles de dentelle noire flottant sur leurs épaules. Aucune n'avait fait le moindre mouvement : elles étaient comme trois belles statues taillées dans la pierre. Mais dans les yeux noirs de l'une d'elles, mademoiselle Gamaléïa, des larmes brillaient comme des perles. C'était une fille de la Russie du sud, et elle était la seule personne réellement belle parmi les dames d'honneur de la Cour.
Au corps des pages tout, pendant ce temps, était sens dessus dessous. Les classes étaient interrompues ; ceux d'entre nous qui revenaient de la forteresse étaient logés provisoirement dans tel ou tel quartier, et, n'ayant rien à faire, nous passions tout notre temps à faire toutes sortes de farces. Un jour, nous réussîmes à ouvrir une armoire placée dans une des salles et qui contenait une splendide collection de spécimens de toute espèce d'animaux pour l'enseignement des sciences naturelles. C'était du moins leur destination officielle ; mais on ne nous les montrait même pas, et maintenant que nous les avions sous la main nous les utilisâmes à notre façon. Avec le crâne humain qui faisait partie de la collection nous fîmes un spectre pour effrayer la nuit nos autres camarades et les officiers. Quant aux animaux, nous les groupâmes dans les positions les plus ridicules : on voyait des singes chevaucher des lions, des brebis jouer avec des léopards, la girafe danser avec l'éléphant, et ainsi de suite. Le pis fut que quelques jours plus tard l'un des princes de Prusse qui était venu assister à la cérémonie funèbre Ñ c'était, je crois, celui qui devait être plus tard l'empereur Frédéric Ñ visita notre école, et on lui montra tout ce qui se rapportait à l'éducation. Notre directeur ne manqua pas de faire parade de l'excellence du matériel d'enseignement dont nous disposions, et il conduisit le prince vers l'armoire infortunée... Lorsque le prince allemand eut jeté un coup d'Ïil sur notre classification zoologique, il fit une grimace et se retourna rapidement. Notre vieux directeur était épouvanté ; il avait perdu la parole et ne pouvait faire une geste, montrant tout le temps de sa main quelques étoiles de mer placées dans des boîtes de verre contre le mur, près de l'armoire. La suite du prince cherchait à se donner l'air de n'avoir rien vu tout en jetant quelques coups d'Ïil furtifs sur la cause de tout cet embarras, tandis que nous autres, mauvais diables, faisions toutes sortes de grimaces pour ne pas éclater de rire.
Les années d'école des jeunes gens en Russie sont si différentes de ce qu'elles sont dans l'Europe occidentale que je dois encore m'attarder sur ma vie scolaire. En général nos jeunes gens s'intéressent, même pendant leur séjour au lycée ou à l'école militaire, à un grand nombre de questions sociales, politiques et philosophiques. Il est vrai que de toutes les écoles le corps des Pages était le milieu le moins propre à un tel développement ; mais en ces années de renaissance générale, des idées plus larges pénétraient jusque dans notre milieu et entraînaient quelques-uns d'entre nous, sans cependant nous empêcher de prendre une part très importante aux «représentations à bénéfice» et à toutes sortes d'autres farces.
Lorsque j'étais en quatrième, je m'adonnais tout spécialement à l'histoire, et à l'aide de notes prises durant les leçons Ñ je savais que les étudiants des universités procédaient ainsi Ñ et en les complétant par des lectures, je rédigeai tout un cours d'histoire du moyen âge à mon usage. Mon frère Alexandre m'envoya d'ailleurs le cours d'histoire de Lorenz. L'année suivante la lutte entre le pape Boniface VIII et le pouvoir royal attira mon attention plus particulièrement, et alors l'ambition me vint d'obtenir la faveur d'être admis comme lecteur à la bibliothèque impériale, afin d'étudier à fond cette grande époque. C'était contraire aux règlements de la bibliothèque : on n'admettait pas les élèves des écoles secondaires. Mais notre bon Herr Becker aplanit les voies, et un jour je fus autorisé à pénétrer dans le sanctuaire et à m'asseoir à l'une des petites tables de lecture, sur l'un des sofas de velours rouge qui meublaient alors la salle.
Après avoir étudié quelques manuels et quelques livres de notre bibliothèque, j'en vins bientôt aux sources. Je ne savais pas le latin, mais je découvris une grande abondance de sources originales en vieil allemand et en vieux français. Les archaïsmes du langage et la force d'expression des vieux chroniqueurs français me procurèrent une profonde joie esthétique. Tout un organisme social nouveau et tout un monde de relations complexes se révélaient à moi ; et à partir de ce moment, j'appris à apprécier beaucoup plus les sources originales de l'histoire que les ouvrages où l'on adapte aux vues modernes Ñ les préjugés de la politique moderne ou même de simples formules reçues étant substitués à la vie réelle de la période étudiée. Il n'est rien qui donne une impulsion plus forte au développement intellectuel d'un individu que les recherches indépendantes, et ces études que je fis alors me furent par la suite extrêmement utiles.
Malheureusement, je dus les abandonner en entrant dans la seconde classe, l'avant-dernière du corps. Pendant ces deux dernières années, les pages devaient étudier à peu près tout ce qui était enseigné en trois «classes spéciales» dans les autres écoles militaires, et nous avions dès lors une quantité de travail considérable pour l'école. Les mathématiques, les sciences physiques et les sciences militaires reléguèrent nécessairement l'histoire à l'arrière-plan.
En seconde, nous commençâmes à étudier sérieusement la physique. Nous avions un excellent professeur, Ñ un homme très intelligent qui avait un tour d'esprit très sarcastique. Il ne pouvait souffrir qu'on apprît par cÏur et réussissait à nous faire penserau lieu de se contenter de nous faire apprendre les faits. C'était un bon mathématicien, et il donnait une base mathématique à son enseignement de la physique, tout en expliquant admirablement les idées directrices des recherches physiques et le principe des appareils employés. Quelques-unes de ses questions étaient si originales, et ses explications si excellentes qu'elles se sont gravées pour toujours dans ma mémoire.
Notre manuel de physique était assez bon (la plupart des livres des écoles militaires avaient été écrits par les hommes les plus compétents de ce temps), mais il était un peu vieux, et notre professeur, qui avait une méthode à lui, commença à préparer un court sommaire de ses leçons, une sorte d'aide-mémoire à l'usage de notre classe. Au bout de quelques semaines le soin d'écrire ce sommaire me fut dévolu ; et le professeur, en vrai pédagogue, s'en rapporta entièrement à moi et se contenta de lire les épreuves. Lorsque nous arrivâmes au chapitre de la chaleur, de l'électricité et du magnétisme, il fallut les rédiger complètement de nouveau, et c'est ce que je fis, préparant ainsi un manuel de physique presque complet, qui fut lithographié pour l'usage de l'école.
En seconde nous commençâmes aussi à étudier la chimie. Nous avions là aussi un professeur de premier ordre : il aimait passionnément la chimie et s'était distingué par d'importantes recherches originales. Les années 1859 à 1861 se signalèrent, on le sait, par un développement particulier du goût des sciences exactes : Grove, Clausius, Joule et Séguin venaient de démontrer que la chaleur et toutes les forces physiques ne sont que des modes différents du mouvement ; Helmholtz commençait vers cette époque ses célèbres recherches sur le son ; et Tyndall, dans ses conférences populaires, faisait toucher du doigt, pour ainsi dire, les atomes et les molécules. Gerhardt et Avogado présentaient la théorie des substitutions, et Mendeléïev, Lothar Meyer et Newlands découvraient la loi périodique des éléments ; Darwin avec son Origine des Espècesrévolutionnait toutes les sciences biologiques, tandis que Karl Vogt et Moleschott, marchant sur les traces de Claude Bernard, posaient les fondements de la psycho-physique. Ce fut une grande époque de renaissance scientifique, et le courant qui dirigeait les esprits vers les sciences naturelles fut irrésistible. Un grand nombre d'excellents livres furent à cette époque traduits en russe, et j'eus bientôt compris que, quelles que soient les études ultérieures d'un homme, il faut d'abord qu'il connaisse à fond les sciences naturelles et qu'il soit familiarisé avec leur méthode.
Cinq ou six d'entre nous s'unirent pour avoir un laboratoire à nous. Avec les appareils élémentaires recommandés aux débutants dans l'excellent manuel de Stöckhardt, nous installâmes notre laboratoire dans la petite chambre à coucher de deux camarades, les frères Zasetski. Leur père, un vieil amiral en retraite, était enchanté de voir ses fils s'occuper à une chose aussi utile, et ne s'opposa pas à ce que nous nous réunissions le dimanche et pendant les vacances dans cette chambre voisine de son propre cabinet de travail. Avec le livre de Stöckhardt comme guide, nous fîmes méthodiquement toutes les expériences. Je dois dire qu'un jour, nous faillîmes mettre le feu à la maison et que plus d'une fois nous l'empestâmes avec du chlore et autres matières fétides. Mais le vieil amiral, quand nous racontâmes l'aventure à dîner, prit très bien la chose, et nous conta à son tour comment lui et ses camarades faillirent aussi mettre le feu à une maison en faisant un punch, occupation bien moins sérieuse que la nôtre. Et la mère se contentait d'ajouter, au milieu d'une quinte de toux : «Naturellement, si c'est nécessaire à votre instruction de manier des substances qui sentent aussi mauvais, il n'y a rien à dire !»
Après dîner elle s'asseyait ordinairement au piano, et jusqu'à une heure assez avancée nous chantions des duos, des trios et des chÏurs d'opéra. Parfois aussi nous prenions la partition d'un opéra italien ou russe et nous la chantions du commencement à la fin, les récitatifs compris Ñ la mère et la fille se chargeant des rôles de prime donne,tandis que nous nous répartissions les autres rôles avec plus ou moins de succès. C'est ainsi que la chimie et la musique marchaient la main dans la main.


Les mathématiques supérieures absorbaient aussi une grande partie de mon temps. Quatre ou cinq d'entre nous avions déjà décidé que nous n'entrerions pas dans un régiment de la Garde, où tout notre temps aurait été consacré aux exercices militaires et aux revues, et nous avions l'intention d'entrer, à notre sortie du corps, dans l'une des académies militaires d'artillerie ou de génie. Pour réussir nous devions préparer la géométrie supérieure, le calcul différentiel et les éléments du calcul intégral, et nous prenions dans ce but des leçons particulières. En même temps, l'astronomie élémentaire nous étant enseignée sous le nom de géographie mathématique, je me plongeai dans des lectures sur l'astronomie, surtout pendant la dernière année de mon séjour à l'école. La vie incessante de l'univers, que je concevais comme vieet comme évolution, devint pour moi une source inépuisable de haute poésie, et peu à peu le sentiment de l'unité de l'homme et de la nature animée et inanimée Ñ la poésie de la nature Ñ devint la philosophie de ma vie.
Si dans notre école l'enseignement avait été limité aux seules matières citées, notre temps aurait été déjà assez bien employé. Mais nos études s'étendaient aussi aux sciences humanitaires : l'histoire, le droit (c'est-à-dire les traits essentiels du code russe), les principes directeurs de l'économie politique et un cours de statistique comparée. En outre nous avions à apprendre des cours formidables de sciences militaires : tactique, histoire militaire (les campagnes de 1812 et de 1815 dans tous leurs détails), artillerie, art de la fortification. Quand je jette un regard rétrospectif sur cet enseignement, je suis convaincu que, abstraction faite des sujets relatifs à l'art de la guerre, qui auraient pu être avantageusement remplacés par une étude plus détaillée des sciences exactes, la variété des sujets qu'on nous enseignait ne dépassait pas les capacités d'un jeune homme d'intelligence moyenne. Grâce à une connaissance assez sérieuse des mathématiques élémentaires et de la physique, que nous avions acquises dans les classes inférieures, nous pouvions presque tous assimiler ces sujets.
Certaines matières du programme étaient négligées par la plupart d'entre nous, surtout le droit, et aussi l'histoire moderne qui nous était malheureusement enseignée par une vieille épave de professeur qu'on maintenait à son poste afin de pouvoir lui donner sa retraite entière. D'ailleurs une certaine latitude nous était laissée dans le choix des matières que nous préférions et tandis que nous subissions des examens sévères pour ces matières, on nous traitait pour les autres avec plus d'indulgence. Mais la principale cause du succès relatif obtenu à l'école c'est que l'enseignement était rendu aussi concret que possible. Dès que nous avions appris la géométrie élémentaire sur le papier, nous la réapprenions sur le terrain avec des jalons et la chaîne d'arpenteur, puis avec le graphomètre, la boussole et la planchette. Après des exercices aussi concrets, l'astronomie élémentaire n'offrait pas de difficultés, et l'arpentage lui-même était une source intarissable de plaisir.
Le même système d'enseignement concret était appliqué à la fortification. En hiver nous résolvions, par exemple, des problèmes comme le suivant : «Vous avez mille hommes et vous disposez de quinze jours. Bâtissez la fortification la plus solide possible pour défendre ce pont qui doit servir à une armée en retraite.» Et nous discutions avec chaleur nos plans avec le professeur quand il en faisait la critique. En été nous appliquions les théories sur le terrain. C'est à ces exercices pratiques et concrets que j'attribue entièrement la facilité avec laquelle la plupart d'entre nous assimilions à l'âge de dix-sept et dix-huit ans des connaissances aussi variées.
Malgré tout ce travail nous avions beaucoup de temps pour nous amuser. Nos jours les plus joyeux, c'était après la fin des examens, quand nous avions trois ou quatre semaines de liberté complète avant d'aller au camp et que nous avions encore trois semaines de liberté complète avant de reprendre nos leçons. Un petit nombre d'entre nous restaient alors à l'école, et il leur était permis pendant les vacances de sortir comme ils voulaient, l'école leur offrant toujours le lit et la nourriture. Je travaillais alors dans la bibliothèque, ou je visitais les galeries de tableaux de l'Hermitage, étudiant un à un les chefs-d'Ïuvre de chaque école ; ou bien encore j'allais voir dans les manufactures et les usines impériales ouvertes au public, la fabrication des cartes à jouer, du coton, la préparation du fer, de la porcelaine et du verre. Parfois nous faisons une partie de bateau sur la Néva ; nous passions toute la nuit sur la rivière ou dans un golfe de Finlande avec les pêcheurs Ñ une nuit mélancolique du nord où les dernières lueurs du soleil couchant sont presque immédiatement suivies de l'aube matinale, et où l'on peut lire dehors un livre en plein minuit. Nous trouvions du temps pour toutes ces distractions.
 A partie de ces visites aux usines je me mis à aimer les machines puissantes et parfaites. En voyant comment un bras gigantesque surgissant d'un hangar saisit un tronc d'arbre flottant sur la Néva, le rentre et le pousse sous des scies qui le transforment en planches, ou comment une énorme barre de fer rouge est transformée en un rail après avoir passé entre deux cylindres, je sentais la poésie de la machine. Dans nos usines d'aujourd'hui, la machine écrase l'ouvrier parce qu'il devient pour la vie le serviteur d'une machine donnée et n'est jamais autre chose. Mais c'est là une conséquence d'une mauvaise organisation, et cela n'a rien à faire avec le machinisme même. Le surmenage et la monotonie perpétuelle sont également mauvais, que le travail soit fait à la main, avec des outils, ou avec une machine. Mais, abstraction faite du surmenage monotone, je comprends très bien le plaisir que peut procurer à l'homme la conscience de la puissance de la machine, le caractère intelligent de son travail, la grâce de ses mouvements et la perfection de ce qu'elle fait. La haine que William Morris avait pour les machines prouvait seulement que la conception de la puissance et de la grâce de la machine avait échappé à son grand génie poétique.
La musique joua aussi un très grand rôle dans mon développement. elle me procura même plus de joie et plus d'enthousiasme que la poésie. L'opéra russe existait à peine à cette époque ; mais l'opéra italien, qui comptait un certain nombre de grands acteurs, était l'institution la plus populaire de Pétersbourg. Lorsque la prima donnaBosio tomba malade, des milliers de personnes, surtout des jeunes gens, stationnaient jusqu'à une heure avancée de la nuit à la porte de son hôtel pour avoir de ses nouvelles.
Elle n'était pas belle, mais elle chantait si admirablement que les jeunes gens follement amoureux d'elle pouvaient se compter par centaines ; et lorsqu'elle mourut elle eut des obsèques comme personne auparavant n'en avait eu à Pétersbourg. Le «Tout-Pétersbourg» était alors divisé en deux camps : les admirateurs de l'Opéra italien et ceux de la scène française qui contenait déjà en germe le genre Offenbach, qui quelques années plus tard devait infecter toute l'Europe. Notre classe aussi se partageait entre ces deux courants, et j'appartenais au premier camp. On ne nous permettait pas d'aller au parterre ni aux galeries, et les loges de l'Opéra italien étaient toujours louées des mois à l'avance ; on se les transmettait même dans certaines familles comme une propriété héréditaire. Mais le samedi soir nous allions aux dernières galeries et il nous fallait y rester debout dans une atmosphère de bains turcs. En outre, pour cacher les trop voyants uniformes que nous portions, nous boutonnions complètement nos capotes noires doublées de ouate et garnies d'un col de fourrure. Il est étonnant qu'aucun de nous ne gagna ainsi une bonne pneumonie, car nous sortions échauffés par les ovations que nous faisons à nos artistes favoris, et ensuite nous restions encore à la porte du théâtre pour les apercevoir une fois de plus et les acclamer. En ce temps-là l'opéra italien était en relation étroite avec le mouvement radical, et les récitatifs révolutionnaires de Guillaume Tell et des Puritains étaient toujours accueillis par des applaudissements frénétiques et des cris qui allaient droit au cÏur d'Alexandre II, tandis qu'aux sixièmes galeries, au fumoir de l'Opéra et à la porte du théâtre, l'élite de la jeunesse pétersbourgeoise s'unissait dans l'adoration idéaliste d'un art noble. Tout cela peut paraître puéril ; mais des pensées élevées et de pures inspirations s'éveillaient en nous par cette vénération de la musique et de nos artistes favoris.

Chapitre V
LA VIE DE CAMP À PÉTERHOF. Ñ EXERCICES MILITAIRES EN PRÉSENCE DE L'EMPEREUR. Ñ ENSEIGNEMENT PRATIQUE. Ñ DIFFUSION DES IDÉES RÉVOLUTIONNAIRES. Ñ ABOLITION DU SERVAGE. Ñ IMPORTANCE ET CONSÉQUENCES DE CETTE ABOLITION.

Tous les étés nous allions au camp de Péterhof avec les autres écoles militaires du district de Pétersbourg. Tout bien considéré, notre vie y était agréable, et certainement ce séjour était excellent pour notre santé : nous dormions sous de vastes tentes, nous nous baignions dans la mer et pendant six semaines nous prenions de l'exercice au grand air.
Dans les écoles militaires le principal but qu'on se proposait en venant au camp était évidemment l'exercice militaire, que nous détestions tous, mais dont on atténuait parfois l'ennui en nous faisant prendre part aux manÏuvres. Un soir, comme nous allions nous coucher, Alexandre II fit sonner l'alarme, et tout le camp fut sur pied immédiatement Ñ plusieurs milliers de jeunes gens se groupant autour de leurs drapeaux, et les canons de l'école d'artillerie tonnant dans le silence de la nuit. Tout le Péterhof militaire arrivait au galop, mais par suite d'un malentendu l'empereur restait à pied. Des ordonnances furent envoyées dans toutes les directions pour lui chercher un cheval, mais il n'y en avait pas, et lui qui n'était pas bon cavalier, ne voulait pas monter d'autre cheval que l'un des siens. Alexandre II était très irrité et il donnait libre cours à sa colère : «Imbécile (dourak),n'ai-je qu'un cheval ?» l'entendis-je crier à une ordonnance qui l'informait que son cheval était dans un autre camp.
Nous étions très excités par l'obscurité croissante, le grondement des canons, le piétinement de la cavalerie, et lorsque Alexandre donna l'ordre de charger, notre colonne se précipita droit sur lui. Très serrés les uns contre les autres, la baïonnette en avant, nous devions avoir un air menaçant, car je vis Alexandre II, qui était toujours à pied, faire trois bonds formidables pour faire place à la colonne. Je compris alors ce que c'est qu'une colonne qui marche en rangs serrés, excitée par la musique et la marche elle-même. Devant nous était l'empereur Ñ notre chef que tous nous vénérions beaucoup ; mais je sentais que dans cette masse en mouvement pas un page, pas un cadet ne se serait déplacé d'un pouce, ne se serait arrêté une seconde pour lui faire place. Nous étions la colonne en marche Ñ il n'était qu'un obstacle Ñ et la colonne aurait passé sur lui. «Pourquoi était-il sur notre chemin ?» disaient les pages. Des jeunes gens, la carabine au poing, sont encore plus terribles en pareil cas que de vieux soldats.
L'année suivante, quand nous prîmes part aux grandes manÏuvres de la garnison de Pétersbourg, je pus jeter un coup d'Ïil dans les coulisses de l'art militaire. Deux jours de suite nous ne fîmes que parcourir dans tous les sens un espace d'environ 30 kilomètres, sans avoir la moindre idée de ce qui se passait autour de nous et de la raison pour laquelle nous nous déplacions. Le canon tonnait tantôt près de nous, tantôt au loin : on entendait quelque part dans les collines et dans les bois une vive fusillade, des ordonnances passaient au galop, apportant l'ordre d'avancer, puis l'ordre de battre en retraite, Ñ et nous marchions, nous marchions toujours, ne comprenant rien à toutes ces marches et contre-marches. Des masses de cavalerie avaient passé sur la même route qu'elles avaient transformée en une couche épaisse de sable mouvant; et nous dûmes avancer ou battre en retraite plusieurs fois sur cette route, jusqu'à ce qu'enfin notre colonne ne se pliât plus à aucune discipline et ne fût plus qu'une troupe incohérente de pèlerins plutôt qu'une unité militaire. Seuls les porte-drapeaux restaient sur la route ; les autres avançaient lentement sur les côtés de la route, dans le bois. Les ordres et les supplications des officiers restaient sans effet.
Tout à coup un cri retentit derrière : «Voici l'empereur ! l'empereur !» Les officiers allaient d'un groupe à l'autre, nous suppliant de reformer les rangs : personne n'écoutait.
L'empereur arriva et il nous donna l'ordre de battre en retraite une fois de plus. Ñ Le commandement retentit : «Demi-tour à droite, marche !» Les officiers murmuraient : «L'empereur est derrière vous, faites demi-tour, s'il vous plaît.» Mais on ne prêtait guère d'attention au commandement ou à la présence de l'empereur. Heureusement, Alexandre II n'était pas fanatique du militarisme, et après avoir dit quelques mots pour nous encourager par une promesse de repos, il s'éloigna au galop.
Je compris alors combien importe en temps de guerre l'état d'esprit des troupes, et comme on obtient peu de chose avec la seule discipline, quand on exige des soldats un effort extraordinaire. Que peut la discipline quand des troupes fatiguées ont à faire un suprême effort pour atteindre le champ de bataille à une heure donnée ? Elle est absolument impuissante. Seuls l'enthousiasme et la confiance peuvent en de tels moments rendre des soldats capables de «faire l'impossible» Ñ et c'est l'impossible qu'on doit sans cesse accomplir pour atteindre le succès. Combien de fois, plus tard, en Sibérie, ne me suis-je pas rappelé cette leçon de choses lorsque nous avions, nous aussi, à faire l'impossible pendant nos expéditions scientifiques !
Cependant nous consacrions relativement peu de temps aux exercices militaires et aux manÏuvres durant notre séjour au camp. Nous étions le plus souvent occupés à des travaux pratiques d'arpentage et de fortification. Après quelques exercices préliminaires, on nous donnait une boussole à réflexion et on nous disait : «Faites le plan, par exemple, de ce lac, ou de ces routes, ou de ce parc, en mesurant les angles avec la boussole et les distances au pas.» Et de très grand matin, après un déjeuner pris à la hâte, le jeune homme remplissait ses vastes poches de tranches de pain de seigle, et il restait quatre ou cinq heures dans les parcs, parcourant des kilomètres, dressant la carte des belles routes ombreuses, des ruisseaux et des lacs. Son travail était ensuite comparé avec de bonnes cartes et on récompensait les élèves en leur donnant, à leur choix, des instruments d'optique ou de dessin. Pour moi, ces exercices d'arpentage étaient une source profonde de plaisir. Ce travail indépendant, cet isolement sous les arbres séculaires, cette vie de la forêt que je pouvais goûter à loisir, et en même temps l'intérêt du travail, Ñ tout cela laissa dans mon esprit des traces profondes, et si plus tard je devins explorateur en Sibérie, et si plusieurs de mes camarades firent des explorations dans l'Asie centrale, ces exercices d'arpentage en furent des causes déterminantes.
Enfin, lorsque nous fûmes dans la dernière classe, tous les deux jours on emmenait des groupes de quatre élèves dans des villages situés à une distance considérable du camp, et là, ils avaient à faire des levés de plan de plusieurs kilomètres carrés à l'aide de la planchette et de la lunette. De temps en temps des officiers d'état-major venaient contrôler leur travail et leur donner des conseils. Cette vie au milieu des villageois exerça la meilleure influence sur le développement intellectuel et moral d'un grand nombre d'élèves.
En même temps, nous nous exercions à construire des coupes de fortifications. Un officier nous emmenait en pleine campagne, et là nous devions faire la coupe d'un bastion, ou une tête de pont, en clouant des pieux et des lattes ensemble, exactement de la même façon que procèdent les ingénieurs quand ils tracent une voie ferrée. Quand on en arrivait aux embrasures et aux barbettes, il fallait bien faire beaucoup de calculs pour obtenir l'inclinaison des différents plans, et après ces travaux la géométrie dans l'espace avait cessé de présenter des difficultés pour nous.
Ce travail nous enchantait. Un jour, en ville, ayant trouvé dans notre jardin un tas d'argile et de gravier, nous commençâmes immédiatement à construire une véritable fortification en miniature, avec des barbettes et des embrasures verticales et obliques bien calculées. Tout fut fait très soigneusement, et notre ambition fut alors d'obtenir quelques planches pour servir de plates-formes aux canons, et d'y placer les canons modèles que nous avions dans nos classes.
Mais, hélas, nos pantalons étaient dans un état effrayant. «Que faites-vous là ?» s'écria notre capitaine. «Regardez-vous donc ! Vous ressemblez à des terrassiers (c'était précisément ce dont nous étions fiers). Si le grand-duc vient et vous trouve dans cet état !».
Ñ «Nous lui montrerons nos fortifications et nous lui demanderons de nous procurer des outils et des planches pour les plates-formes.»
Toutes les protestations furent vaines. Le lendemain on envoya une douzaine d'ouvriers charger dans leur voiture et emporter notre chef-d'Ïuvre, comme si cela avait été un tas de boue !
Je mentionne cet incident pour montrer comment les enfants et les jeunes gens ont besoin de trouver une application pratique de ce qu'ils apprennent à l'école théoriquement, et combien sont stupides les éducateurs qui ne peuvent comprendre quelle aide puissante ils pourraient trouver dans des applications concrètes pour aider leurs élèves à saisir le sens réel des choses qu'ils étudient.
Dans notre école tout avait pour but notre éducation militaire. Mais nous aurions travaillé avec le même enthousiasme à tracer une voie ferrée, à construire une cabane ou à cultiver un champ ou un jardin. Cette aspiration des enfants et des jeunes gens vers le travail réel reste inutilisée parce que notre conception de l'école est toujours celle de la scolastique, du monastère du moyen âge !


Les années 1857 à 1861 furent des plus importantes dans l'histoire de l'évolution intellectuelle de la Russie. Tout ce qu'avait dit tout bas, dans l'intimité des réunions d'amis, la génération représentée dans la littérature russe par Tourguénev, Tolstoï, Herzen, Bakounine, Ogarev, Kavéline, Dostoïevski, Grigorovitch, Ostrovsky et Nekrasov, commençait alors à percer dans la presse. La censure était encore très rigoureuse ; mais ce qu'on ne pouvait dire ouvertement dans les articles politiques, passait en contrebande sous forme de nouvelles, d'esquisses humoristiques, ou de commentaires voilés sur les événements de l'Europe occidentale, et chacun savait lire entre les lignes et comprendre.
N'ayant pas de relations à Pétersbourg, à part les amis de l'école et un petit nombre de parents, je restais en dehors du mouvement radical de cette époque Ñ ou plutôt j'en étais on ne peut plus éloigné. Et cependant ce fut peut-être la caractéristique la plus nette de ce mouvement de pouvoir pénétrer dans une école «bien pensante» comme notre corps, et de trouver un écho dans un cercle comme celui de mes parents de Moscou.
A cette époque je passais mes dimanches et mes jours de congé chez ma tante dont j'ai parlé dans un chapitre précédent sous le nom de princesse Mirski. Le prince Mirski ne songeait qu'aux dîners extraordinaires, tandis que sa femme et leur jeune fille menaient une vie fort gaie. Ma cousine était une très belle fille de dix-neuf ans, d'un caractère très aimable, et presque tous ses cousins en étaient follement amoureux. Elle aimait l'un d'eux et désirait l'épouser. Mais le mariage entre cousins est considéré comme un grand péché par l'Église russe, et c'est en vain que la vieille princesse essaya d'obtenir une dispense spéciale des hauts dignitaires ecclésiastiques. Alors elle emmena sa fille à Pétersbourg dans l'espoir qu'elle choisirait un mari parmi ses nombreux admirateurs. Ce fut peine perdue, d'ailleurs. Mais leur élégant salon était plein de brillants jeunes gens appartenant à la Garde ou à la diplomatie.
Ce n'est pas dans un tel milieu qu'on peut s'attendre à trouver des idées révolutionnaires ; et cependant ce fut dans cette maison que j'entendis pour la première fois parler de la littérature révolutionnaire de l'époque. Le grand exilé Herzen venait de lancer sa revue à Londres, l'Étoile polaire,qui fit sensation en Russie, même dans les cercles de la Cour et dont de nombreux exemplaires circulaient sous le manteau  à Pétersbourg. Ma cousine se procura la revue et nous la lisions ensemble. Son cÏur se révoltait contre les obstacles qu'on opposait à son bonheur, et son esprit n'en comprenait que plus facilement les critiques puissantes que le grand écrivain lançait contre l'autocratie russe et le système corrompu de gouvernement. C'est avec un sentiment voisin de l'adoration que je contemplais le médaillon que portait la couverture de l'Étoile polaireet qui représentait les nobles têtes de cinq «Décembristes» que Nicolas Ier avait fait pendre après le soulèvement du 14 décembre 1825 Ñ Bestoujev, Kahovsky, Pestel, Ryléïev et Mouraviov-Apostol.
La beauté du style de Herzen Ñ dont Tourguenev a dit avec raison qu'il écrivait avec des larmes et du sang et qu'aucun Russe n'avait jamais écrit ainsi Ñ l'ampleur de ses idées et son profond amour pour la Russie me gagnèrent entièrement et je lisais et relisais ces pages qui parlaient plus encore au cÏur qu'à la raison.
En 1859, ou plutôt en 1860, je commençai à éditer ma première publication révolutionnaire. A cet âge, que pouvais-je être, si ce n'est constitutionnel ? Ñ et mon journal montrait la nécessité d'une constitution pour la Russie. J'écrivais sur les folles dépenses de la Cour, les sommes énormes gaspillées pour mettre à Nice toute une escadre à la disposition de l'impératrice douairière qui mourut en 1860 ; je signalais les méfaits des fonctionnaires dont j'entendais continuellement parler ; et j'insistais sur la nécessité des lois constitutionnelles. Je copiais trois exemplaires de mon journal et les glissais dans les pupitres de trois de mes camarades des classes supérieures qui, pensais-je, devaient s'intéresser aux affaires publiques. Je priais mes lecteurs de mettre leurs observations derrière la vieille horloge écossaise de notre bibliothèque.
Tout palpitant j'allais voir le lendemain s'il y avait quelque chose pour moi derrière l'horloge. Il s'y trouvait deux réponses, en effet. Deux camarades écrivaient que mon journal avait toutes leurs sympathies et ils me conseillaient de ne pas trop m'exposer. J'écrivais mon second numéro, insistant avec plus d'énergie encore sur la nécessité d'unir toutes les forces qui travaillent pour la liberté. Cette fois il n'y eut pas de réponse derrière l'horloge ; mais les deux camarades vinrent me trouver.
« Ñ Nous sommes sûrs, dirent-ils, que c'est vous qui rédigez le journal, et nous désirons en causer avec vous. Nous sommes tout à fait de votre avis et nous sommes venus vous dire : Soyons amis. Ñ Votre journal a fait son Ïuvre : il nous a réunis ; mais cela ne sert à rien de le continuer. Dans toute l'école il n'y a que deux autres camarades qui s'intéresseraient à ces choses, et si on savait qu'il paraît un journal de cette nature les conséquences seraient terribles pour nous tous. Constituons un cercle où nous parlerons de tout cela ; peut-être que nous ferons entrer quelques idées dans la tête d'un petit nombre de camarades.»
C'était si sensé que je ne pouvais qu'accepter et nous scellâmes notre union par une cordiale poignée de mains. Depuis lors nous devînmes de grands amis tous les trois, nous lisions beaucoup ensemble et nous discutions toutes sortes de choses.
L'abolition du servage était la question qui occupait alors l'attention de tous les hommes pensants.
La Révolution de 1848 avait eu son écho dans le cÏur des paysans russes, et depuis l'année 1850 les insurrections de serfs révoltés prenaient de graves proportions. Quand la guerre de Crimée éclata et que des milices furent levées dans toute la Russie, ces révoltes se généralisèrent et prirent un caractère de violence jusqu'alors inconnue. Plusieurs propriétaires de serfs furent tués par leurs hommes et les insurrections paysannes devinrent si graves qu'on envoya des régiments entiers avec de l'artillerie pour les réprimer, tandis qu'auparavant de petits détachements auraient suffi pour terroriser les paysans et les faire rentrer dans l'obéissance.
D'une part ces insurrections et d'autre part la profonde aversion pour le servage qu'éprouvait la nouvelle génération lors de l'avènement d'Alexandre II rendaient l'émancipation des paysans de plus en plus urgente. Ce fut l'empereur lui-même, personnellement adversaire du servage et soutenu ou plutôt influencé dans sa propre famille par sa femme, son frère Constantin et la grande-duchesse Hélène, qui fit les premiers pas dans cette direction. Il aurait voulu que l'initiative de la réforme vînt de la noblesse, des propriétaires de serfs eux-mêmes. Mais on ne put décider, dans aucune province de Russie, la noblesse à adresser dans ce but une pétition au tsar. En mars 1856, il entretint lui-même la noblesse de Moscou de la nécessité de la réforme ; mais un silence obstiné fut toute la réponse qu'obtint son discours, si bien qu'Alexandre II se mettant en colère, conclut par les mémorables paroles de Herzen : «Il vaut mieux, messieurs, que cela vienne d'en haut, que d'attendre que cela vienne d'en bas.» Même ces paroles furent sans effet, et ce fut aux provinces de la Vieille-Pologne Ñ Grodno, Vilno et Kovno Ñ où Napoléon Ier avait aboli le servage (sur le papier), qu'on eut recours. Le gouverneur-général de ces provinces, Nazimov, parvint à obtenir de la noblesse lituanienne l'adresse désirée. En novembre 1857 le fameux «rescrit» au gouverneur-général des provinces lituaniennes annonçant l'intention du tsar d'abolir le servage, fut lancé, et nous lûmes, les larmes aux yeux, l'admirable article de Herzen : «Tu as vaincu, Galiléen,» dans lequel les réfugiés de Londres déclaraient qu'il ne considéraient plus Alexandre II comme un ennemi, mais qu'ils l'assisteraient dans la grande Ïuvre d'émancipation.
L'attitude des paysans fut très remarquable. Dès que la nouvelle se répandit que la libération si longtemps désirée allait venir, les insurrections cessèrent à peu près complètement. Maintenant les paysans attendaient, et pendant un voyage qu'Alexandre fit dans la Russie centrale, ils l'entourèrent en grand nombre à son passage en l'implorant de leur accorder la liberté Ñ supplique qu'Alexandre reçut cependant avec une grande répugnance. Il est très curieux, tant est grande la force de la tradition Ñ que le bruit courait parmi les paysans que c'était Napoléon III, qui dans le traité de paix, avait exigé du tsar l'affranchissement des paysans. J'entendis souvent cette assertion ; et à la veille même de l'émancipation les paysans semblaient douter que cela se fît sans une pression de l'étranger. «Rien ne se fera si Garibaldi ne vient pas,» répondit un paysan à l'un de mes amis qui lui parlait de la «liberté prochaine.»
Mais après ces moments de joie générale vinrent des années d'incertitude et d'inquiétude. Des comités institués tout exprès dans les provinces et à Pétersbourg discutaient la proposition de libération des serfs, mais les intentions d'Alexandre restaient indécises. Continuellement la censure interdisait à la presse de discuter les détails. Des rumeurs sinistres circulaient à Pétersbourg et vinrent jusqu'à notre corps.
Il ne manquait pas de jeunes gens parmi la noblesse qui travaillaient sérieusement et franchement à l'abolition de l'ancien esclavage ; mais le parti du servage serrait de plus en plus les rangs autour de l'empereur et gagnait peu à peu du terrain. On murmurait à ses oreilles que le jour où le servage serait aboli, les paysans commenceraient à tuer en masse les propriétaires fonciers, et que la Russie verrait alors un nouveau soulèvement de Pougatchov, beaucoup plus terrible que celui de 1773. Alexandre, qui était un caractère faible, ne prêtait que trop volontiers l'oreille à ces prédictions.
Mais la machine qui devait élaborer la loi d'émancipation avait été mise en mouvement. Les comités tenaient leurs séances ; par douzaines des projets d'émancipation adressés à l'empereur circulaient en manuscrits ou étaient imprimés à Londres. Herzen, aidé de Tourguénev, qui le tenait au courant de tout ce qui se passait dans les sphères gouvernementales discutait dans sa Clocheet dans son Étoile polaireles détails des différents projets, et Tchernychévsky en faisait autant dans le Contemporain(Sovreménnik). Les slavophiles, surtout Askakov et Bélyaïev, avaient profité des premiers moments de la liberté relative accordée à la presse pour donner à la question une vaste publicité en Russie, et pour discuter en connaissance de cause le côté technique de la question de l'émancipation. Tout le Pétersbourg intellectuel était avec Herzen, et surtout avec Tchernychévsky, et je me souviens que les officiers des Chevaliers-Gardes, que je voyais le dimanche, après la revue qui suivait la messe, chez mon cousin Dimitri Nikolaïevitch Kropotkine, aide-de-camp de ce régiment et aide-de-camp de l'empereur, prenaient fait et cause pour Tchernychévsky, le représentant du parti avancé dans la lutte pour l'émancipation.
Tout Pétersbourg, les salons comme la rue, avait si bien pris position qu'il était impossible de reculer. Les serfs devaient être affranchis ; et un autre point important était gagné : les serfs libérés recevraient, outre leurs maisons, la terre qu'ils avaient jusque-là cultivée pour eux-mêmes.
Cependant le parti de la vieille noblesse n'était pas découragé. Il mettait ses efforts à obtenir un ajournement de la réforme, à réduire l'étendue des lots de terre accordés aux serfs émancipés, et à imposer à ceux-ci une taxe de rachat si élevée pour la terre que cela rendrait leur liberté économique illusoire ; et sur ce point ils réussirent complètement. Alexandre II remercia celui qui avait été l'âme même de toute la réforme, Nikolaï Miloutine, frère du ministre de la guerre, en lui disant : «Je suis vraiment affligé de devoir me séparer de vous, mais il le faut, la noblesse vous désigne comme un Rouge.» Les premiers comités qui avaient élaboré le projet d'émancipation révisèrent toute cette Ïuvre dans l'intérêt des propriétaires de serfs. La presse, une fois de plus, fut muselée.
Les choses prirent un bien triste aspect. On se demandait maintenant si l'affranchissement des serfs aurait lieu. Je suivais les péripéties de la lutte avec une attention fébrile, et tous les dimanches, lorsque mes camarades revenaient de leurs familles, je leur demandais ce que leurs parents disaient. Vers la fin de 1860 les nouvelles devinrent de plus en plus mauvaises. «C'est le parti Valuïev qui a le dessus.» «On a l'intention de refaire tout le projet.» «Les parents de la princesse (une amie du tsar) le travaillent beaucoup.» «L'émancipation sera ajournée : on craint une révolution.»
En janvier 1861 des bruits un peu plus rassurants commencèrent à circuler, et on espérait que le jour de l'avènement de l'empereur, le 19 février, il serait question de l'affranchissement.
Le 19 vint sans apporter du nouveau avec lui. Ce jour-là j'étais au palais. Il n'y eut pas de grand lever, mais seulement un petit lever ; on envoyait les pages de la seconde classe à ces cérémonies pour les accoutumer à l'étiquette de la Cour. C'était mon tour ce jour-là ; et comme je reconduisais l'une des grandes-duchesses, venue au palais pour assister à la messe, son mari ne se trouvant pas là, j'allai le chercher. Il était dans le cabinet de travail de l'empereur, et je lui fit part, sur un ton à demi badin, de l'inquiétude de sa femme, sans avoir le moindre soupçon de l'importance des questions qu'on venait peut-être de traiter dans ce cabinet de travail. A part quelques initiés, personne au palais ne se doutait que le manifeste avait été signé le 19 février et qu'on n'en ajournait la publication de quinze jours que parce que le dimanche suivant, le 26, commençait la semaine du carnaval, et on craignait que les orgies des villageois, si fréquentes pendant cette semaine, ne dégénérassent en insurrections. La foire du carnaval, qui d'ordinaire se tenait à Pétersbourg sur la place du Palais d'Hiver, fut transférée cette année-là sur une autre place, par crainte d'une émeute populaire dans la capitale. On donna à l'armée les instructions les plus féroces sur la façon de réprimer tout soulèvement des paysans.
Quinze jours plus tard, le dernier dimanche du carnaval, le 5 mars (ou plutôt le 17, nouveau style), j'étais au corps, ayant à prendre part à une revue à l'école d'équitation. J'étais encore couché quand mon ordonnance, Ivanov, entra comme une flèche en apportant le thé et s'écria : «Prince, la liberté ! Le manifeste est apposé au Gostinoï Dvor (magasins situés en face du Corps).
Ñ «L'as-tu vu toi-même ?»
Ñ «Oui. Des gens forment le cercle ; l'un d'eux lit et les autres écoutent. C'est la liberté !»
Quelques minutes après j'étais habillé et je sortais, lorsqu'un camarade entra.
Ñ «Kropotkine, la liberté !» s'écria-t-il. «Voici le manifeste. Mon oncle apprit hier soir qu'il serait lu à la première messe à la Cathédrale Isaac. Alors nous y allâmes. Il n'y avait pas beaucoup de gens, rien que des paysans. Le manifeste fut lu et distribué après la messe. Ils comprenaient très bien ce dont il s'agissait : quand je sortis de l'église, deux paysans qui se trouvaient au portail d'entrée, me dirent d'un air si drôle : «Eh bien, monsieur ? Alors Ñ tout est perdu ?» Et il imita le geste des paysans qui lui avaient fait signe de s'en aller. Et dans ce geste qui chassait le maître, il y avait toutes les longues années de l'attente.
Je lus et relus le manifeste. Il était écrit dans un style élevé par le vieux métropolitain de Moscou, Philarète, mais un mélange bien inutile de russe et de vieux-slavon en obscurcissait le sens. C'était la liberté, mais ce n'était pas la liberté immédiate, car les paysans devaient rester serfs pendant deux ans encore, jusqu'au 19 février 1863. Néanmoins, une chose était évidente : le servage était aboli, et les serfs libérés auraient la terre et leurs maisons. Ils devaient racheter cette terre, mais l'antique souillure de l'esclavage était effacée. Ils ne seraient plus esclaves ; la réaction ne l'avait pas emporté.
Nous allâmes à la revue ; et quand elle fut terminée, Alexandre II, restant à cheval, cria : «Messieurs les officiers, approchez !» Ils se groupèrent autour de lui et il commença à haute voix un discours sur le grand événement du jour.
Des bribes de phrases nous parvenaient :
Ñ «Les officiers... les représentants de la noblesse dans l'armée... Des siècles d'injustice ont pris fin... Je compte sur l'esprit de sacrifice de la noblesse... la loyale noblesse se groupera autour du trône...» Des hourras enthousiastes retentirent dans les rangs des officiers quand il eut terminé.
En revenant au Corps nous courions plutôt que nous marchions Ñ car nous voulions arriver à temps à l'Opéra italien, qui donnait cette après-midi sa dernière représentation de la saison. Certainement il y aurait une manifestation. Nous dépouillâmes notre uniforme en grande hâte et d'un pas léger nous montâmes en assez bon nombre aux sixièmes galeries. La salle était comble.
Durant le premier entracte le fumoir se remplit de jeunes gens excités, qui tous se parlaient les uns aux autres, qu'ils se connussent ou non. Nous décidâmes immédiatement de retourner dans la salle et de chanter en chÏur, avec tout le public, l'hymne : Dieu protège le Tsar !
Cependant des accords musicaux frappèrent nos oreilles et nous retournâmes en toute hâte dans la salle. L'orchestre de l'Opéra jouait déjà l'hymne qui fut immédiatement couvert par les applaudissements des galeries, des loges et du parterre. Je voyais bien Bavéri, le chef d'orchestre, agiter son bâton, mais, quoique les musiciens fussent nombreux, aucun son ne pouvait parvenir à nos oreilles. L'hymne se termina, mais les hourras continuaient. Je vis de nouveau le bâton s'agiter dans l'air ; je vis les archets se mouvoir et les musiciens souffler dans leurs instruments de cuivre. Mais le bruit des voix couvrait toujours les sons de l'orchestre. Bavéri recommença et ce ne fut qu'à la fin de cette troisième exécution de l'hymne que quelques sons isolés des cuivres percèrent la clameur des voix humaines.
Dans les rues c'était le même enthousiasme. Une foule de paysans et de gens cultivés s'était massée en face du palais et poussait des hourras, et le tsar ne pouvait pas paraître sans être suivi par des foules de manifestants qui couraient après sa voiture. Deux ans plus tard, lorsque Alexandre étouffait dans le sang la révolution polonaise et que «Mouraviev le Pendeur» l'étranglait sur l'échafaud, Herzen avait raison d'écrire : «Alexandre Nikolaïevitch, pourquoi n'êtes-vous pas mort ce jour-là ? Votre nom aurait été transmis à la postérité comme celui d'un héros.»


Et les soulèvements prédits par les champions de l'esclavage ? On n'aurait pu inventer une situation moins nette que celle que créait le Polojniié (la loi d'émancipation). Si quelque chose pouvait provoquer des révoltes, c'était précisément l'inquiétante imprécision des conditions faites au paysan par cette loi. Et cependant Ñ excepté en deux endroits où il y eut des insurrections et sur quelques autres points où éclatèrent quelques troubles sans importance, entièrement dus aux malentendus et immédiatement apaisés Ñ la Russie resta calme, plus calme que jamais. Avec leur bon sens habituel, les paysans avaient compris que le servage était aboli, que «la liberté était venue», et ils acceptaient les conditions qui leur étaient imposées, bien que ces conditions fussent très dures.
J'étais à Nikolskoïé en août 1861, et aussi pendant l'été de 1862, et je fus frappé de la façon intelligente et calme dont les paysans avaient accepté la nouvelle situation. Ils savaient parfaitement combien il leur serait difficile de payer l'impôt de rachat pour la terre, qui était en réalité une indemnité accordée aux nobles pour les dédommager des droits qu'ils perdaient sur leurs serfs. Mais les paysans appréciaient tant l'abolition de leur esclavage qu'ils acceptaient les charges ruineuses Ñ non sans murmurer, mais comme une dure nécessité Ñ du moment qu'on leur accordait la liberté individuelle. Durant les premiers mois ils prenaient deux jours de repos par semaine, disant que c'était un péché de travailler le vendredi ; mais quand vint l'été, ils reprirent leur travail avec plus d'énergie que jamais.
Lorsque je vis nos paysans de Nikolskoïé quinze mois après leur affranchissement, je ne pus m'empêcher de les admirer. Ils avaient conservé leur bonté et leur douceur innées, mais toutes traces de servilité avaient disparu. Ils parlaient à leurs maîtres ainsi qu'à des égaux, comme s'ils n'avaient jamais eu d'autres relations. D'autre part, il se trouvait dans leurs rangs des hommes qui savaient défendre leurs droits. Le Polojéniié était un gros livre d'une lecture difficile et dont l'étude me demanda beaucoup de temps ; mais lorsque Vasili Ivanov, l'ancien de Nikolskoïé, vint un jour me demander de lui expliquer un passage obscur, je m'aperçus que lui, qui ne lisait même pas couramment, avait su admirablement se retrouver dans le dédale des chapitres et des paragraphes de la loi.
C'étaient les «gens de maison», c'est-à-dire les serviteurs, qui étaient le moins bien partagés. On ne leur donnait pas de terre, et ils n'en auraient d'ailleurs su que faire. On leur accordait la liberté, mais rien de plus. Dans notre région, presque tous quittaient leurs maîtres ; par exemple, il n'en resta pas un chez mon père. Ils allèrent ailleurs chercher une position, et un bon nombre trouvèrent immédiatement un emploi chez les marchands qui étaient fiers d'avoir le cocher du Prince Untel ou le cuisinier du Général Trois-Étoiles. Ceux qui connaissaient un métier trouvèrent du travail dans les villes : par exemple, la fanfare de mon père resta une fanfare et se tira très bien d'affaire à Kalouga. Elle conserva de bonnes relations avec nous. Mais ceux qui n'avaient pas de métier virent des temps difficiles, et cependant la majorité préférait vivre n'importe comment plutôt que de rester chez leurs anciens maîtres.
Quant aux propriétaires fonciers, les plus importants firent tous leurs efforts à Pétersbourg pour restaurer l'ancien régime sous un autre nom, ce qui leur réussit jusqu'à un certain point sous Alexandre III ; mais les autres, et c'étaient de beaucoup les plus nombreux, se résignèrent à l'abolition du servage comme à une espèce de calamité nécessaire. La jeune génération donna à la Russie ce remarquable état-major de «médiateurs de la paix» et de «juges de paix» qui contribuèrent tant à l'issue pacifique de l'Ïuvre d'émancipation. Quant à l'ancienne génération, elle avait le plus souvent escompté déjà la somme d'argent considérable qu'elle allait recevoir des paysans pour la terre accordée aux serfs libérés, terre qu'on avait évaluée bien au-dessus du prix marchand. Elle réfléchissait à la façon dont elle gaspillerait cet argent dans les restaurants des capitales ou au tapis vert. Et en effet, cet argent fut en général gaspillé aussitôt que reçu.
Pour beaucoup de seigneurs la libération des serfs était une excellente affaire financière. C'est ainsi que la terre que mon père, en prévision de l'émancipation, avait vendue par parcelles au taux de onze roubles l'hectare, était maintenant estimée quarante roubles dans les lots des paysans Ñ c'est-à-dire trois fois et demie sa valeur marchande Ñ et il en était généralement ainsi dans tout notre voisinage ; tandis que dans le domaine que mon père avait à Tambov, dans les steppes, le mirÑ c'est-à-dire la communauté de paysans Ñ affermait toute sa terre pour douze ans à un prix deux fois plus élevé que le profit que mon père en retirait en la faisant cultiver par ses serfs.


Onze ans après cette année mémorable j'allai voir le domaine de Tambov, que j'avais hérité de mon père. J'y restai quelques semaines et le soir de mon départ le prêtre de notre village, un homme intelligent et d'opinions indépendantes Ñ comme on en rencontre parfois dans nos provinces du sud Ñ faisait une ronde dans le village. Le coucher du soleil était splendide ; un souffle embaumé venait des steppes. Il trouva un paysans entre deux âges Ñ Anton Savéliev Ñ assis sur une petite éminence près du village et lisant un livre de psaumes. Le paysan savait à peine épeler le vieux-slavon, et souvent il lisait un livre en commençant par la fin et en tournant les pages à rebours. C'était même la manière de lire qu'il préférait : alors un mot le frappait et sa répétition lui plaisait. Il était en train de lire un psaume dont chaque vers commençait par les mots : «Réjouis-toi.»
«Que lisez-vous, Anton Savéliev ?» demanda le prêtre.
«Ah ! père, je vais vous dire, répondit-il. Il y a quatorze ans le vieux prince vint ici. C'était en hiver. Je venais de rentrer à la maison, entièrement gelé. Une tempête de neige faisait rage. J'avais à peine commencé à me changer que nous entendîmes un coup frappé à la fenêtre ; c'était l'ancien qui criait : «Va trouver le prince ! Il a besoin de toi !» Nous tous Ñ moi, ma femme et nos enfants Ñ nous étions consternés. «Que peut-il te vouloir ?» demandait ma femme tout apeurée. Je me signai et j'allai. La neige m'aveuglait presque lorsque je passai la digue. Enfin, tout se termina bien. Le vieux prince faisait sa sieste, et quand il s'éveilla, il me demanda si je savais plâtrer un mur et il me dit : «Viens demain refaire les plâtres de cette chambre.» Alors je rentrai tout heureux, et en arrivant à la digue j'y trouvai ma femme. Elle avait attendu tout le temps dans la tourmente de neige, l'enfant sur les bras. « Ñ Qu'est-il arrivé, Savélitch ?» cria-t-elle. « Ñ Oh ! pas de mal, dis-je ; il m'a simplement demandé de faire quelques réparations.» Ceci, Père, se passait sous le vieux prince. Et maintenant le jeune prince est arrivé l'autre jour. Je suis allé le voir et je l'ai trouvé au jardin, prenant le thé, à l'ombre de la maison. Vous, père, étiez assis près de lui avec l'ancien du canton, sa chaîne de maire sur la poitrine. «Veux-tu du thé, Savélitch ?» me demanda-t-il. Ñ «Prends un siège, Petr Grigoriev, Ñ dit-il au vieux Ñ Donne-nous une autre chaise.» Et Petr Grigoriev Ñ vous savez comment il nous terrifiait quand il était l'intendant du prince Ñ apporta la chaise, et nous étions tous assis autour de la table à thé et nous causions et il nous servit du thé à tous. Eh bien, vous voyez, père, la soirée est si belle, les steppes nous envoient leur parfum, et me voilà assis à lire : «Réjouis-toi ! Réjouis-toi !»
Voilà ce que signifiait pour les paysans l'abolition du servage.

Chapitre VI
LA VIE DE COUR À PÉTERSBOURG. Ñ LE SYSTÈME D'ESPIONNAGE À LA COUR. Ñ CARACTÈRE D'ALEXANDRE II. Ñ L'IMPÉRATRICE. Ñ LE PRINCE HÉRITIER. Ñ ALEXANDRE III.
En juin 1861 je fus nommé sergent du corps des pages. Je dois dire que quelques officiers n'y voulaient pas consentir et disaient qu'il n'y aurait pas de discipline si j'étais sergent. Mais on ne pouvait faire autrement : il était de tradition que le premier élève de la classe supérieure fût nommé sergent, et j'étais à la tête de ma classe depuis plusieurs années. Cette promotion était considérée comme enviable, non seulement parce que le sergent occupait une position privilégiée à l'école et était traité comme un officier, mais surtout parce qu'il était en même temps le page de chambre de l'empereur, et être personnellement connu de l'empereur devait naturellement rendre plus facile l'obtention de nouvelles faveurs. Mais pour moi le point important c'était que cette fonction m'exemptait de toutes les corvées du service intérieur de l'école, qui étaient dévolues aux pages de chambre, et c'était encore que j'aurais, pour étudier, une chambre à part où je pourrais trouver le recueillement. D'autre part, la chose avait aussi son inconvénient : j'avais toujours trouvé ennuyeux de traverser d'un pas lent nos chambres vingt fois par jour, aussi avais-je pris l'habitude de parcourir cette distance en courant, ce qui était sévèrement défendu. Et maintenant il me faudrait marcher d'un pas solennel, le livre de service sous le bras, au lieu de courir ! Quelques-uns de mes amis tinrent conseil sur cette grave question, et il fut décidé que de temps en temps je pourrais encore me permettre de traverser les salles en courant. Quant à mes relations avec tous les camarades, il ne dépendait que de moi de les établir sur un pied fraternel, et c'est ce que je fis.
Les pages de chambre devaient aller souvent au palais, aux grands et aux petits levers, aux bals, aux réceptions, aux dîners de gala, etc. Pendant les semaines de Noël, du nouvel an et de Pâques, nous étions convoqués au palais presque tous les jours, et parfois deux fois par jour. En qualité de sergent, je devais aussi signaler à l'empereur, tous les dimanches, pendant la revue à l'école d'équitation, que «tout allait bien à la compagnie du corps des pages», même lorsqu'un tiers de l'école était atteint de quelque maladie contagieuse. En pareille occasion je demandai un jour au colonel : «Ne dois-je pas dire aujourd'hui que tout ne va pas bien ?» «Dieu vous en garde, s'écria-t-il avec terreur, vous ne devriez dire cela que s'il y avait une insurrection !»
La vie de cour offre certainement un aspect pittoresque. Avec ses manières élégantes Ñ encore que ce raffinement ne soit que superficiel Ñ avec son étiquette stricte, et son brillant entourage, elle est certainement destinée à faire impression. Un grand lever est un beau spectacle, et même la simple réception de quelques dames par l'impératrice prend un caractère tout différent d'une visite ordinaire quand elle a lieu dans un salon du palais richement décoré Ñ les invités introduits par des chambellans aux uniformes brodés d'or, l'impératrice suivie de pages richement vêtus et de dames d'honneur. Tout s'accomplit avec une solennité impressionnante. Jouer un rôle dans les cérémonies de la cour, être au service des plus hauts personnages, offrait à un jeune homme de mon âge un intérêt différent de celui de la simple curiosité. D'autre part je regardais Alexandre II comme une espèce de héros : c'était un homme qui n'attachait pas d'importance aux cérémonies de la cour, mais qui, à cette époque, commençait sa journée de travail à six heures du matin et avait engagé une lutte énergique contre un puissant parti réactionnaire afin de faire une série de réformes dont l'abolition du servage n'était que la première.
Mais peu à peu, lorsque je pus mieux voir le côté théâtral de la vie de cour, lorsque j'eus pu apercevoir ce qui se passait dans les coulisses, je compris non seulement la futilité de ce spectacle et des choses qu'il avait pour but de voiler, mais je compris aussi que ces vétilles n'absorbaient si complètement la cour que pour l'empêcher de penser à des choses plus sérieuses. Pour la comédie on perdait souvent de vue les réalités. Et plus tard à mes yeux s'évanouit lentement l'auréole dont mon imagination avait entouré Alexandre II. Aussi, si j'avais même caressé au début quelques illusions sur la possibilité de jouer un rôle actif dans les milieux de la Cour, à la fin de l'année j'aurais renoncé à ce rêve.
Il y avait un grand lever au palais tous les jours de grande fête, ainsi qu'à l'anniversaire de la naissance, à la fête patronymique de l'empereur et de l'impératrice, à l'anniversaire du couronnement, et en d'autres occasions analogues. Des milliers de généraux, et les hauts fonctionnaires des administrations civiles étaient rangés en lignes dans les immenses salles du palais, et s'inclinaient au passage de l'empereur et de sa famille lorsqu'ils se rendaient solennellement à l'église. Tous les membres de la famille impériale venaient ces jours-là au palais. Ils se réunissaient dans un salon et bavardaient gaiement jusqu'au moment où ils devaient mettre le masque de la solennité. Alors le cortège se formait. L'empereur, donnant la main à l'impératrice, ouvrait la marche. Il était suivi de son page de chambre, du général aide de camp, de l'aide de camp de service et du ministre de la maison impériale. Au service de l'impératrice ou plutôt de son immense traîne étaient attachés ses deux pages de chambre, qui devaient porter la traîne aux tournants, puis la déployer dans toute sa beauté. L'héritier présomptif, qui était un jeune homme de dix-huit ans, et les autres grands-ducs et grandes-duchesses venaient ensuite, dans l'ordre de leur droit de succession au trône Ñ chacune dex grandes-duchesses suivie de son page de chambre. Puis venaient en un long cortège les dames de la suite, jeunes et vieilles, toutes portant le prétendu costume russe Ñ c'est-à-dire une robe de bal qu'on suppose devoir ressembler au costume porté par les femmes de la vieille Russie.
Comme le cortège défilait, je pouvais observer comment chacun des plus hauts fonctionnaires civils et militaires essayait, avant de s'incliner, d'attirer sur soi un regard de l'empereur, et si, à sa révérence, le tsar répondait par un sourire, ou par un imperceptible signe de tête, ou même parfois par un mot ou deux ; alors il regardait ses voisins, plein d'orgueil et attendait leurs félicitations.
Après l'église, le cortège revenait dans le même ordre, et ensuite chacun retournait en hâte à ses propres occupations. A part un petit nombre de dévots et quelques jeunes dames, pas une sur dix des personnes présentes à ces levers n'y voyait autre chose qu'une ennuyante corvée.
Deux ou trois fois durant l'hiver on donnait au palais de grands bals, auxquels des milliers de gens étaient invités. Après que l'empereur avait ouvert la danse par une polonaise, chacun avait pleine liberté pour s'amuser comme il voulait. Dans ces immenses salles brillamment éclairaient il était facile aux jeunes filles de se soustraire aux yeux vigilants de leurs parents ou de leurs tantes, et elles jouissaient complètement de la joie de la danse et du souper pendant lequel les jeunes gens s'arrangeaient toujours pour être seuls.
Pendant ces bals ma tâche était assez difficile. Alexandre II ne dansait pas, mais il ne restait pas assis non plus ; il se promenait tout le temps parmi ses hôtes, et son page de chambre devait le suivre à une distance convenable pour percevoir facilement un appel de l'empereur, sans toutefois être trop proche pour devenir une cause de gêne. Cette combinaison de présence et d'absence n'était pas facile à obtenir, et Alexandre n'y tenait pas : il aurait préféré être laissé entièrement seul ; mais telle était la tradition et il devait s'y soumettre. Ma tâche devenait surtout difficile quand il pénétrait au milieu des rangs serrés des dames qui entouraient le cercle où dansaient les grands-ducs, et qu'il circulait au milieu d'elles. Il n'était pas aisé de se faire un chemin à travers ce jardin vivant qui s'ouvrait pour livrer passage à l'empereur, mais se refermait immédiatement derrière. Au lieu de prendre part à la danse, des centaines de dames et de jeunes filles restaient là serrées les unes contre les autres, espérant toutes que l'un des grands-ducs ferait attention à elles et les inviterait à danser une valse ou une polka. Telle était l'influence de la Cour sur la société de Pétersbourg qui si l'un des grands-ducs jetait les yeux sur une jeune fille, les parents de celle-ci faisaient tout leur possible pour que leur enfant devînt follement amoureuse du grand personnage, bien qu'ils n'ignorassent pas que le mariage était impossible Ñ les grands-ducs de Russie ne pouvant épouser les «sujets» du tsar. Les conversations que j'entendis une fois dans une famille «respectable», après que l'héritier présomptif eut dansé deux ou trois fois avec une jeune fille de dix-sept ans, et les souhaits que formaient ses parents, surpassaient tout ce que j'aurais pu imaginer.


Chaque fois que nous étions au palais nous y prenions notre déjeuner ou notre dîner, et les valets nous chuchotaient les dernières nouvelles de la chronique scandaleuse de la maison de l'empereur, même si nous ne nous en souciions pas. Ils savaient tout ce qui se passait dans les différents palais Ñ c'était là leur domaine. Par amour de la vérité, je dois reconnaître que durant l'année dont je parle, cette chronique scandaleuse n'était pas aussi riche en événements qu'elle le devint après 1870. Les frères du tsar n'étaient mariés que depuis peu, et ses fils étaient tous jeunes. Mais les domestiques parlaient encore plus librement que la société pétersbourgeoise des relations de l'empereur avec cette princesse X. que Tourguénev a si bien dépeinte dans «Fumée» sous le nom d'Irène. Un jour, cependant, en entrant dans la chambre où nous nous changions, on nous dit : «La X. a reçu son congé aujourd'hui Ñ et définitivement cette fois.» Une demi-heure après nous vîmes la dame en question venir à la messe, les yeux gonflés de pleurs, et cherchant à retenir ses larmes pendant la cérémonie, tandis que les autres dames avaient soin de se tenir à distance pour la mettre en évidence. Les valets étaient déjà informés de l'incident et le commentaient à leur façon. Il y avait quelque chose de vraiment répugnant dans la conversation de ces hommes qui la veille auraient rampé devant cette même dame.
Le système d'espionnage en usage au palais, surtout dans l'entourage de l'empereur, semblerait incroyable aux profanes. L'incident suivant en donnera une idée. Quelques années plus tard l'un des grands-ducs reçut une leçon sévère d'un monsieur de Pétersbourg. Il avait interdit sa maison au grand-duc, mais en rentrant chez lui inopinément, il le trouva dans son salon et se jeta sur lui, la canne levée. Le jeune homme se précipita dehors, et il allait sauter dans sa voiture lorsque l'autre le rattrapa et lui donna un coup de canne. Le policeman qui était à la porte avait tout vu et il se hâta de faire son rapport au chef de la police, le général Trépov, qui à son tour sauta dans une voiture et alla droit chez l'empereur pour être le premier à lui annoncer le «triste» incident. Alexandre II fit venir le grand-duc et eut un entretien avec lui. Quelques jours plus tard un vieux fonctionnaire de la Troisième Section de la chancellerie impériale Ñ c'est-à-dire de la police d'État Ñ qui fréquentait la famille d'un de mes camarades raconta toute la conversation. «L'empereur, dit-il, était très irrité, il il finit par dire au grand-duc : Tu devrais savoir mieux arranger tes petites affaires intimes.» On demanda naturellement à ce fonctionnaire comme il se faisait qu'il connût tous les détails d'une conversation particulière ; mais sa réponse fut très caractéristique : «Il faut bien que notre section connaisse les paroles et les opinions de Sa Majesté. Sans cela comment pourrait fonctionner une institution aussi délicate que la police de l'État ? Soyez sûrs que l'empereur est la personne la plus surveillée de Pétersbourg.»
Et dans ces paroles il n'y avait pas de vantardise. Tous les ministres, tous les gouverneurs généraux, avant d'entrer avec leurs rapports dans le cabinet de l'empereur, avaient un entretien avec son valet de pied, pour savoir de quelle humeur était le maître ce jour-là ; et suivant cette bonne ou mauvaise humeur, ils lui exposaient quelque affaire épineuse ou la laissaient au fond de leur portefeuille en attendant une meilleure occasion. Le gouverneur général de la Sibérie orientale envoyait toujours, quand il venait à Pétersbourg, son aide de camp porter un joli présent au valet de pied de l'empereur. «il y a des jours, disait-il, où l'empereur se mettrait en fureur et ordonnerait une enquête sévère sur n'importe qui, sur moi-même, si je lui soumettais certains rapports en de tels jours. Par contre, il y a des jours où tout marche à souhait. C'est un homme précieux que ce valet.» Savoir chaque jour l'état d'esprit de l'empereur, c'était une part importante de l'art de conserver une haute situation Ñ art que plus tard le comte Chouvalov et le général Trépov comprirent à la perfection, ainsi que le comte Ignatiev qui, d'ailleurs, à en juger d'après ce que j'ai vu, aurait su exercer cet art, même sans l'assistance du valet.
Au début, j'avais une grande admiration pour Alexandre II, le libérateur des serfs. L'imagination emporte souvent un jeune homme au-delà des réalités du moment, et tel était alors mon état d'esprit que si à cette époque on avait commis en ma présence un attentat contre le tsar, je l'aurais couvert de mon corps. Un jour, au commencement de janvier 1862, je le vis quitter le cortège et s'avancer rapidement, seul, vers les salles où des détachements de tous les régiments de la garnison de Pétersbourg étaient alignés pour la parade. Ordinairement cette revue avait lieu dehors, mais cette année, à cause du froid, elle eut lieu à l'intérieur, et Alexandre II, qui généralement passait au galop sur le front des troupes, devait cette fois marcher au pas. Je savais que mon service de Cour finissait dès que l'empereur exerçait ses fonctions de commandant suprême de l'armée, et que je devais l'accompagner jusqu'à ce moment, mais pas après. Cependant, en regardant autour de moi, je vis qu'il était tout seul. Les deux aides de camp avaient disparu, et il n'y avait pas avec lui un seul homme de sa suite. «Je ne veux pas le laisser seul !» me dis-je à moi-même ; et je le suivis.
Je ne sais si Alexandre II était très pressé ce jour-là ou s'il avait quelque autre raison d'en finir le plus tôt possible avec la revue, mais il passa comme une flèche sur le front des troupes, et traversa leurs rangs à toute vitesse, en faisant de se grands pas Ñ il avait une très haute taille Ñ que j'avais la plus grande difficulté à le suivre, et plusieurs fois je dus presque courir pour pouvoir rester près de lui. Il se hâtait comme s'il avait fui un danger. Son excitation s'empara de moi, et à chaque instant j'étais prêt à bondir devant lui pour le protéger, regrettant seulement d'avoir mon épée d'ordonnance et non ma propre épée, une lame de Tolède qui perçait des sous et était une arme bien meilleure. Ce ne fut qu'après avoir passé devant le dernier bataillon qu'il ralentit le pas. En entrant dans une nouvelle salle, il regarda autour de lui et son regard rencontra mes yeux brillants de l'excitation causée par cette marche rapide. Le plus jeune des aides de camp courait à toute vitesse, encore séparé de nous par deux salles. Je m'attendais à une sévère réprimande ; mais Alexandre II me dit, trahissant peut-être ses pensées intimes : «Toi, ici ? Brave garçon !» Et en s'éloignant lentement il laissa errer au loin son regard énigmatique et vague, comme je le lui avais vu faire si souvent.
Telles étaient alors mes dispositions à son égard. Cependant quelques petits incidents, ainsi que le caractère réactionnaire que prenait décidément la politique d'Alexandre II, m'inspiraient des doutes de plus en plus grands. Tous les ans, le 6 janvier, on célèbre en Russie la cérémonie semi-chrétienne, semi-païenne, de la bénédiction des eaux. On la célèbre aussi au palais. On construit un pavillon sur la Néva, en face du palais, et la famille impériale, précédée du clergé, sort du palais, traverse le superbe quai, et se rend au pavillon où l'on chante un Te Deum; puis l'on plonge la croix dans l'eau du fleuve. Des milliers de gens se tiennent sur le quai et sur la glace de la Néva pour assister de loin à la cérémonie. Tous doivent rester tête nue pendant le service. Cette année, comme le froid était assez rigoureux, un vieux général avait mis une perruque, et en s'habillant à la hâte il avait déplacé sa perruque qui maintenant était posée de travers, sans qu'il s'en doutât. Le grand-duc Constantin s'en étant aperçu rit pendant toute la durée du Te Deumavec les autres grands-ducs en regardant dans la direction du malheureux général, qui souriait stupidement sans savoir pourquoi il causait une telle hilarité. Constantin murmura enfin quelques mots à l'oreille de l'empereur qui regarda aussi le général et se mit à rire.
Quelques instants après, comme la procession retraversait le quai en revenant au palais, un vieux paysan, tête nue, franchit la double haie de soldats qui bordait le chemin suivi par la procession, et tomba à genoux aux pieds de l'empereur. Il tenait une supplique à la main et il criait les larmes aux yeux : «Père, défends-nous !» Dans ce cri on devinait les siècles d'oppression subis par les paysans russes ; mais Alexandre II, qui un instant auparavant riait, pendant l'office religieux, d'une perruque mise de travers, passait maintenant près du paysan sans lui prêter la moindre attention. Je le suivais de très près, et je n'aperçus chez lui qu'un frisson de surprise à l'apparition brusque du paysan ; ensuite il continua son chemin sans daigner même jeter un regard sur cette créature humaine couchée à ses pieds. Je regardai autour de moi. Les aides de camp n'étaient pas là ; le grand-duc Constantin qui suivait ne fit pas plus attention au paysan que son frère. Il n'y avait personne pour prendre la supplique, de sorte que je la pris, tout en sachant que j'aurais un blâme pour cela. Ce n'était pas à moi à recevoir les suppliques, mais je me représentais ce que cela avait dû coûter au paysan avant qu'il pût arriver à la capitale, pour traverser ensuite les lignes de policiers et de soldats qui entouraient le cortège. Comme tous les paysans qui présentent des suppliques au tsar, il allait être enfermé en prison, et nul ne savait combien de temps il y resterait.


Le jour de l'émancipation des serfs, Alexandre II était adoré à Pétersbourg ; mais il est très remarquable que, abstraction faite de ce moment d'enthousiasme général, il n'était pas aimé dans la capitale. Son frère Nicolas Ñ nul ne pourrait dire pourquoi Ñ était très populaire du moins parmi les petits marchands et les cochers de fiacre. Mais ni Alexandre II, ni son frère Constantin, le leader du parti réformiste, ni son troisième frère, Michel, n'avaient su gagner les cÏurs d'aucune classe de la population pétersbourgeoise. Alexandre II avait trop conservé du caractère despotique de son père, et cela perçait de temps à autre à travers ses manières généralement affables. Il perdait souvent patience, et souvent il traitait ses courtisans de la façon la plus dédaigneuse. Ce n'était pas un homme sur qui l'on pût compter, ni dans sa politique, ni dans ses sympathies personnelles, et il était vindicatif. Je doute qu'il fût sincèrement attaché à personne. Quelques-uns des hommes qui le touchaient de plus près étaient des moins sympathiques Ñ le comte Adlerberg, par exemple, qui lui faisait toujours de nouveau payer ses dettes énormes, et quelques autres, célèbres par leurs vols monstrueux. Dès 1862 on put voir que sous Alexandre II les pires errements du règne de son père pourraient se reproduire. On savait qu'il désirait encore accomplir une série d'importantes réformes dans l'organisation juridique et dans l'armée, qu'il était sur le point d'abolir les terribles châtiments corporels, et qu'il accorderait une espèce de self-government local et peut-être même une constitution. Mais le plus petit trouble était par ses ordres réprimé avec la plus impitoyable sévérité ; il considérait tout mouvement populaire comme une injure personnelle, de sorte qu'à tout moment on pouvait attendre de lui les mesures les plus réactionnaires.
Les désordres qui se produisirent dans les universités de Pétersbourg, de Moscou et de Kazan, en octobre 1861, furent réprimés avec une dureté plus grande que jamais. L'université de Pétersbourg fut fermée, et quoique la plupart des professeurs eussent ouvert des cours libres à la Maison de Ville, ces cours furent bientôt fermés également, et les meilleurs professeurs quittèrent l'université. Immédiatement après l'abolition du servage, commença un grand mouvement en faveur de la création d'écoles du dimanche ; partout des particuliers et des associations en ouvraient ; tous les maîtres enseignaient sans être rétribués et les paysans et les ouvriers, les vieux comme les jeunes, arrivaient en foule. Des officiers, des étudiants, même quelques pages se faisaient professeurs dans ces écoles ; et on employait de si excellentes méthodes que nous réussissions Ñ le russe ayant une orthographe phonétique Ñ à apprendre à lire à un paysan en neuf ou dix leçons. Mais tout à coup on ferma toutes les écoles du dimanche, où la masse des paysans aurait, sans qu'il en résultât la moindre dépense pour l'État, appris à lire en quelques années. En Pologne, où une série de manifestations patriotiques avaient eu lieu, on envoya les Cosaques pour disperser les rassemblements à coups de fouet et pour arrêter avec leur brutalité ordinaire des centaines de personnes dans les églises. On tua des hommes à coups de fusil dans les rues de Varsovie vers la fin de 1861, et pour réprimer les quelques insurrections paysannes qui éclatèrent alors on eut recours à l'horrible châtiment favori de Nicolas Ier : on faisait passer les condamnés sous les bâtons à travers une double rangée de soldats. Dès 1862 on pouvait deviner dans Alexandre II le bourreau qu'il fut plus tard, de 1870 à 1881.
De tous les membres de la famille impériale, Marie Alexandrovna était sans conteste la plus sympathique. Elle était sincère et quand elle disait quelque chose d'agréable, elle le pensait. La façon dont elle me remercia une fois d'une petite attention que j'avais eue pour elle (elle venait de recevoir l'ambassadeur des États-Unis qui arrivait à Pétersbourg) me causa une vive impression. Son attitude montrait qu'elle n'était point gâtée par de fréquentes marques de politesse comme on aurait pu pourtant le supposer d'une impératrice. L'empereur ne la rendait certainement pas heureuse. Elle n'était pas aimée non plus par les dames de la Cour qui la trouvaient trop sévère et ne pouvaient comprendre pourquoi elle prenait tant à cÏur les étourderiesde son mari. On sait aujourd'hui qu'elle joua un rôle assez important dans la question de l'abolition du servage. Mais à cette époque son influence dans ce sens semble avoir été peu connue, car le grand-duc Constantin et la grande-duchesse Hélène Pavlovna, qui était le principal soutien de Nicolas Miloutine à la cour, étaient considérés comme les chefs du parti réformiste dans les sphères du gouvernement. Ce qu'on connaissait mieux c'était la part décisive prise par l'impératrice dans la création de lycées de jeunes filles, qui dès le début furent dotés d'une excellente organisation et reçurent un caractère vraiment démocratique. Ses relations amicales avec Ouchinski empêchèrent ce grand pédagogue de partager le sort de tous les hommes de marque de l'époque Ñ c'est-à-dire l'exil.
Ayant reçu elle-même une excellente éducation, Maria Alexandrovna tâchait de donner à son fils aîné la meilleure éducation possible. On choisit comme professeurs les hommes les plus distingués de toutes les branches du savoir, et elle s'adressa même à Kaéline, quoiqu'elle connût très bien ses rapports avec Herzen. Lorsqu'il lui signala cette amitié, elle répondit qu'elle n'en voulait pas à Herzen, si ce n'est son langage violent à l'égard de l'impératrice douairière.
L'héritier présomptif était très beau Ñ peut-être même d'une beauté trop féminine. Il n'était pas du tout fier, et pendant les levers il causait en bon camarade avec les pages de chambre. (Je me souviens même qu'à la réception du corps diplomatique le jour de l'an, j'essayai de lui faire apprécier la simplicité de l'uniforme de l'ambassadeur des États-Unis, en comparaison des uniformes aux couleurs de cacatoès arborés par les autres ambassadeurs.) Cependant ceux qui le connaissaient le dépeignaient comme un profond égoïste, absolument incapable de se lier à quelqu'un. Ce trait de caractère était encore plus marqué chez lui que chez son père. Quant à son éducation, toutes les peines prises par sa mère furent vaines. Au mois d'août 1861, ses examens, qu'il passa en présence de son père, furent très piteux, et je me souviens que quelques jours après ses examens, Alexandre II, à une revue où le prince héritier commandait les troupes et pendant laquelle il commit une faute, lui cria tout haut, si bien que tout le monde put entendre : «Tu n'as pas même pu apprendre cela !» Il mourut comme on sait à l'âge de vingt-deux ans d'une maladie de la moelle épinière.
Son frère Alexandre, qui devint l'héritier présomptif en 1865 et qui fut plus tard Alexandre III, formait un contraste absolu avec Nicolaï Alexandrovitch. Il me rappelait tellement Paul Ier par sa physionomie, par toute sa personne et le sentiment de sa grandeur que j'ai souvent dit : «S'il règne jamais, il sera un nouveau Paul Ier dans le palais de Gatchina et il finira comme son arrière-grand-père, sous les coups de ses courtisans.» Il refusait obstinément d'étudier. Le bruit courait qu'Alexandre II, ayant eu beaucoup de difficultés avec son frère Constantin qui était plus instruit que lui, résolut de concentrer toute son attention sur l'héritier présomptif et de négliger l'éducation de ses autres fils. Cependant je doute qu'il en fût ainsi : Alexandre Alexandrovitch doit avoir eu de la répugnance pour l'étude depuis l'enfance. Il est certain que son orthographe dont je pus me rendre compte dans les télégrammes qu'il adressait à sa fiancée à Copenhague, était d'une incorrection inimaginable. Je ne puis figurer ici son orthographe russe, mais en français il écrivait : «Écrià oncle à propos parade... les nouvelles sont mauvaisent...»
On dit que son caractère s'améliora vers la fin de sa vie, mais en 1870 et beaucoup plus tard encore, il était toujours resté un vrai descendant de Paul Ier. Je connaissais à Pétersbourg un officier d'origine suédoise Ñ c'était un Finlandais, qu'on avait envoyé aux États-Unis commander des fusils pour l'armée russe. A son retour il eut à présenter un rapport sur sa mission à Alexandre Alexandrovitch, désigné à cette époque pour diriger de réarmement. Pendant cet entretien le tsarévitch, se laissant complètement aller à son violent caractère, se mit à réprimander l'officier ; celui-ci probablement répliqua avec dignité, ce qui fit entrer l'héritier dans un véritable accès de rage, et il insulta l'officier d'une façon grossière. L'officier appartenait à ce type d'hommes dévoués aux institutions mais soucieux de leur dignité qu'on rencontre fréquemment parmi la noblesse suédoise de Russie ; il sortit immédiatement et écrivit à l'héritier une lettre où il lui demandait de faire des excuses dans les vingt-quatre heures, ajoutant que s'il n'obtenait pas satisfaction il se tuerait. C'était une espèce de duel japonais. Alexandre Alexandrovitch n'envoya pas d'excuses et l'officier tint parole. Je le vis chez un de mes amis intimes, avec lequel il était lui aussi très lié. Il s'attendait à tout instant à recevoir les excuses. Le lendemain il était mort. Le tsar fut fort irrité contre son fils et il lui ordonna de suivre le cercueil de l'officier au cimetière. Mais cette terrible leçon ne suffit même pas à corriger le jeune homme de cette hauteur et de cette impétuosité qu'il tenait des Romanovs.

Chapitre VII
JE CHOISIS UN RÉGIMENT DE COSAQUES SIBÉRIENS. Ñ ÉPOUVANTABLE INCENDIE À PÉTERSBOURG. Ñ COMMENCEMENT DE LA RÉACTION. Ñ J'OBTIENS LE BREVET D'OFFICIER.

Au milieu de mai 1862, quelques semaines avant notre sortie de l'école, le capitaine me dit un jour de dresser la liste définitive des régiments dans lesquels chacun de nous voulait entrer. Nous avions le choix entre tous les régiments de la Garde où nous pouvions entrer avec le premier grade d'officier, et les régiments de l'Armée où nous avions immédiatement le troisième grade de lieutenant. Je dressai la liste des élèves de la classe et j'allai trouver mes camarades tour à tour. Chacun avait depuis longtemps choisi son régiment et même beaucoup portaient dans le jardin la casquette d'officier de ce régiment.
«Cuirassiers de Sa Majesté,» «Garde du Corps, Préobrajenski,» «Chevalier-Garde»..., répondaient mes camarades.
«Ñ Mais toi, Kropotkine ? L'artillerie ? Les cosaques ?» me demandait-on de tous côtés. Je ne pouvais répondre à ces questions, et finalement je priai un camarade de compléter la liste et je montai dans ma chambre pour réfléchir encore une fois à la décision que j'allais prendre.
Depuis longtemps, j'avais résolu de ne pas entrer dans un régiment de la Garde, de ne pas consacrer ma vie aux parades et aux bals de la Cour. Mon rêve était d'entrer à l'université, d'étudier, de vivre la vie d'étudiant.
Il en serait naturellement résulté une rupture complète avec mon père, qui faisait des rêves d'avenir tout à fait différents, et j'aurais été réduit à vivre de cachets. Des milliers d'étudiants russes vivent ainsi, et cette perspective ne m'effrayait aucunement. Mais comment surmonterais-je les premières difficultés de cette vie ? Dans quelques semaines il me faudrait quitter l'école, acheter des vêtements, avoir ma chambre, et je ne voyais pas la possibilité de me procurer le peu d'argent indispensable pour la plus modeste installation. Alors, l'université écartée, j'avais souvent pensé dans ces derniers mois à entrer à l'Académie d'artillerie. Cela m'exempterait pour deux ans des corvées du service militaire, et outre les sciences militaires je pourrais étudier les mathématiques et la physique. Mais il soufflait un vent de réaction, et les officiers des académies avaient été traités comme des écoliers le précédent hiver ; dans deux académies ils s'étaient révoltés et dans l'une d'elles ils étaient partis en masse.
Mes pensées se tournaient de plus en plus vers la Sibérie. La région de l'Amour venait d'être annexée par la Russie. J'avais lu tout ce qu'on avait publié sur ce Mississipi d'Orient, sur les montagnes qu'il perce, la végétation sub-tropicale de son affluent, l'Ousouri, et ma pensée allait plus loin Ñ vers les régions tropicales qu'a décrites Humboldt et vers les belles généralisations géographiques de Ritter que je prenais tant de plaisir à lire. En outre, me disais-je, il y a dans la Sibérie un immense domaine pour l'application des grandes réformes déjà faites ou encore à faire : là-bas les ouvriers doivent être peu nombreux et j'y trouverai un champ d'action tout à fait selon mes désirs. Malheureusement je devrais me séparer de mon frère Alexandre ; mais il avait été forcé de quitter l'université de Moscou, après les derniers désordres, et d'ici un ou deux ans, pensais-je, Ñ et c'est en effet ce qui devait arriver Ñ nous serions de nouveau réunis d'une façon ou de l'autre. Il ne s'agissait plus que de choisir un régiment dans la région de l'Amour. C'était surtout l'Ousouri qui m'attirait. Mais hélas, il n'y avait sur l'Ousouri qu'un bataillon d'infanterie de cosaques. Un cosaque sans cheval Ñ c'était vraiment trop peu séduisant pour le jeune homme que j'étais, et je me décidai pour les «Cosaques montés de l'Amour.»
C'est ce que j'écrivis sur la liste à la grande consternation de tous mes camarades. «C'est si loin,» disaient-ils, tandis que mon ami Daourov, ouvrant le Manuel de l'officier y lut à la grande indignation de chacun : «Uniforme noir, avec un simple col rouge sans galons ; bonnet fourré en peau de chien ou en toute autre fourrure ; pantalon gris.»
«Ñ Mais vois donc cet uniforme !» s'écria-t-il. «non, mais ce bonnet ! Ñ Enfin tu peux en porter un en fourrure de loup ou d'ours. Mais regarde-moi ces pantalons ! Gris, comme le soldat du train !» Après cette lecture la consternation atteignit son maximum.
Je tournai aussi bien que je pus l'affaire en plaisanterie et je portai la liste au capitaine.
Il s'écria : «Ce Kropotkine, il faut toujours qu'il fasse des farces ! Mais ne vous ai-je pas dit que la liste doit être envoyée aujourd'hui au grand-duc !»
J'eus quelques difficultés à lui faire croire que c'était bien mon intention que j'avais exprimée sur la liste.
Cependant, le lendemain je fus sur le point de revenir sur ma décision lorsque je vis l'effet qu'elle produisait sur Klassovski. Il avait espéré me voir à l'université, et m'avait donné dans ce but des leçons de latin et de grec, et je n'osais pas lui dire ce qui réellement m'empêchait d'entrer à l'université. Je savais que si je lui disais la vérité il m'offrirait de partager avec lui le peu qu'il avait.
Ensuite mon père télégraphia au directeur qu'il s'opposait à ce que j'allasse en Sibérie, et la question fut portée devant le grand-duc qui était le chef des écoles militaires. Je fus appelé devant son adjoint et je parlai de la végétation de l'Amour et d'autres choses semblables, car j'avais de fortes raisons de croire que si j'avais avoué que mon désir était d'aller à l'université, mais que je ne le pouvais pas, quelque membre de la famille impériale m'aurait offert une bourse, ce que je voulais éviter à tout prix.
Il est impossible de dire comment tout cela aurait fini, mais un événement très important Ñ le grand incendie de Pétersbourg Ñ vint apporter d'une manière indirecte une solution à mes difficultés.


Le lundi après la Trinité Ñ le jour du Saint-Esprit, qui cette année-là se trouvait le 26 mai (ancien style) Ñ un terrible incendie éclata dans l'Apraxine Dvor. L'Apraxine Dvor était une immense place de plus d'un quart de kilomètre carré et qui était entièrement couverte de petites boutiques, simples baraques de planches, où l'on vendait toutes sortes d'objets d'occasion. Vieux meubles, vieille literie, vieux habits et vieux livres y affluaient de tous les quartiers de la ville, et s'entassaient dans ces petites boutiques, dans les passages qui les séparaient, et même sur les toits. Cette énorme accumulation de matières inflammables était contiguë au ministère de l'Intérieur dont les archives renfermaient tous les documents relatifs à l'émancipation des serfs. Et en face du marché, qui était bordé de ce côté par une rangée de magasins construits en pierre, se trouvait la Banque de l'État. Une étroite ruelle, bordée elle aussi de constructions en pierre, séparait l'Apraxine Dvor d'une aile du Corps des Pages dont l'étage inférieur était occupé par des magasins d'épicerie et d'huiles et l'étage supérieur par les appartements des officiers. Presque en face du ministère de l'Intérieur, de l'autre côté d'un canal, il y avait de vastes chantiers de bois de construction. Ce labyrinthe de petites échoppes et les chantiers situés à l'opposite prirent feu presque au même moment, à quatre heures de l'après-midi.
S'il avait fait du vent ce jour-là, la moitié de la ville serait devenue la proie des flammes : la Banque, plusieurs ministères, le Gostinoï Dvor Ñ autre grande agglomération de boutiques sur la «Perspective Nevsky» Ñ le Corps des Pages et la Bibliothèque nationale auraient été détruits.
Cette après-midi-là, j'étais au corps, je dînais chez un de nos officiers. Nous nous précipitâmes vers le lieu du sinistre, dès que nous vîmes par les fenêtres les premiers nuages de fumée s'élever dans notre voisinage immédiat. Le spectacle était terrifiant. Comme un immense serpent, au milieu de sifflements et de pétillements, l'incendie progressait dans toutes les directions, à droite, à gauche, enveloppait les boutiques, et tout à coup, la flamme s'élevait en une énorme colonne, puis dardait en sifflant ses langues ardentes qui venaient dévorer de nouvelles boutiques avec leur contenu. Des tourbillons de fumée et de flammes se formaient, et lorsque les plumes enflammées des boutiques de literie commencèrent à tournoyer au-dessus de la grande place, il fut impossible de rester plus longtemps sur ce marché en feu. Il fallait tout abandonner.
Les autorités avaient entièrement perdu la tête. Il n'y avait pas, à cette époque, une seule pompe à vapeur à Pétersbourg, et ce furent des ouvriers qui eurent l'idée d'en faire venir une des fonderies de Kolpino situées à trente kilomètres de la capitale, sur la ligne de chemin de fer. Quand la pompe arriva en gare, ce fut la foule qui la traîna sur le lieu de l'incendie. De ses quatre tuyaux, l'un avait été endommagé par une main inconnue et les trois autres furent dirigées sur le ministère de l'Intérieur.
Les grands-duc vinrent, puis repartirent. A une heure assez avancée, l'empereur fit aussi une apparition et dit, ce que chacun savait déjà, que le Corps des Pages était maintenant la clef de la bataille et qu'il fallait le sauver à tout prix. Il était évident que si le Corps des Pages prenait feu, la bibliothèque nationale et la moitié de la «Perspective Nevsky» allaient être détruites.
Ce fut la foule, le peuple, qui empêcha l'incendie de gagner du terrain. Pendant un moment, la Banque fut sérieusement menacée. Les marchandises évacuées des magasins situés en face avait été jetées dans la rue Sadovaïa et elles étaient entassées au pied des murs de l'aile gauche de la Banque. Continuellement les objets qui couraient la rue prenaient feu, mais la foule, rôtie par une chaleur presque insupportable, empêchait les flammes de se communiquer aux piles de marchandises de l'autre côté de la rue. Les gens criaient après les autorités en voyant qu'il n'y avait pas une pompe sur les lieux. Ils disaient : «Que vont-ils s'occuper du ministère de l'Intérieur, lorsque la Banque et l'Hospice des Enfants-Trouvés sont sur le point de prendre feu ? Ils ont tous perdu la tête ! Que fait donc le chef de la police qu'il ne peut envoyer à la Banque une brigade de pompiers ?» Je connaissais personnellement le chef de la police, le général Annenkov, l'ayant rencontré une ou deux fois chez notre sous-inspecteur, où il venait avec son frère, le critique littéraire bien connu. Je m'offris donc pour aller le chercher. Je le trouvai, se promenant sans but dans les rues ; et lorsque je l'eus informé de la situation, il m'ordonna, si incroyable que cela puisse paraître, il m'ordonna, à moi qui n'étais qu'un tout jeune homme de conduire une brigade de pompiers du Ministère à la Banque. Je m'écriais naturellement que les hommes ne m'obéiraient pas, et je demandai un ordre écrit. Mais le général Annenkov n'avait pas ou prétendait ne pas avoir sur lui un bout de papier, de sorte que je priai un de nos officiers, L. L. Gosse, de venir avec moi pour transmettre l'ordre. Nous réussîmes enfin à décider le capitaine d'une brigade de pompiers Ñ qui jurait contre tout le monde et contre ses chefs Ñ à conduire à la Banque ses hommes et ses machines.
Le ministère lui-même n'était pas en feu; c'étaient les archives qui brûlaient et un grand nombre de jeunes garçons, surtout des cadets et des pages, se mirent avec les employés du ministère à transporter les liasses de papiers hors du bâtiment en feu et à en charger des voitures. Souvent une liasse tombait, et le vent, s'emparant de ses feuilles, les dispersait sur la place. A travers la fumée, on pouvait voir les lueurs sinistres d'un grand incendie qui faisait rage dans les chantiers de bois de l'autre côté du canal.
L'étroite ruelle qui séparait le Corps des Pages de l'Apraxine Dvor était dans un état déplorable. Les boutiques qui s'y trouvaient étaient pleines de soufre, d"huile, de térébenthine et autres substances très inflammables, et d'immenses langues de flamme de toutes couleurs en jaillissaient avec des explosions, léchaient les toits de l'aile du corps qui bordait la ruelle de l'autre côté. Les fenêtres et les pilastres au-dessous du toit commençaient déjà à fumer. Les pages et quelques cadets, après avoir déménagé les chambres, lançaient de l'eau dans de vieux barils qu'on remplissait avec des seaux. Quelques pompiers montés sur le toit brûlant criaient continuellement : «De l'eau ! de l'eau !» sur un ton déchirant. Je ne pouvais supporter ces cris. Je me précipitai dans la rue Sadovaïa où je contraignis par la force un des hommes de la brigade des pompiers de la police qui conduisait un baril, à entrer dans notre cour et à fournir de l'eau à notre pompe. Mais lorsque j'essayai de recommencer, je me heurtai au refus le plus net de la part du pompier. «Je passerai au conseil de guerre, dit-il, si je vous obéis.» De tous côtés, mes camarades me pressaient : «Va trouver quelqu'un Ñ le chef de la police, le grand-duc, n'importe qui Ñ et dis-lui que si nous n'avons pas d'eau, il nous faudra abandonner aux flammes le Corps des Pages.» Quelqu'un observa : «Nous devrions peut-être en référer à notre directeur ?» Ñ «Que le diable emporte toute la bande ! On ne les trouverait pas avec une lanterne. Va et agis par toi-même.»
J'allai donc une fois de plus à la recherche du général Annenkov, et on finit par me dire qu'il devait être dans la cour de la Banque. Quelques officiers, en effet, formaient le cercle autour d'un général que je reconnus être le gouverneur général de Pétersbourg, le prince Souvorov. Mais le portail était fermé, et un employé qui se trouvait à l'entrée refusa de me laisser passer. J'insistai, je menaçai, et, enfin, je fus admis. Alors, j'allai tout droit au prince Souvorov qui écrivait une note sur l'épaule de son aide de camp. Quand je l'eus informé de la situation, sa première question fut : «Qui vous envoie ?» Je répondis : «Personne... Les camarades.» Ñ «Alors, vous dites que le Corps va prendre feu ?» Ñ «Oui.» Il partit à l'instant, et prenant dans la rue une boîte à chapeau vide, il en couvrit sa tête afin de se protéger contre la chaleur brûlante qui émanait des boutiques en feu, et il courut à toute vitesse vers la ruelle. Des barils vides, de la paille, des boîtes de bois couvraient la ruelle entre les flammes des magasins d'huile et les bâtiments du corps des Pages, dont les châssis des fenêtres et les pilastres fumaient déjà. Le prince Souvorov agit avec résolution. «Il y a une compagnie de soldats dans votre jardin, me dit-il. Prenez un détachement et déblayez la rue tout de suite. On amènera immédiatement un tuyau de la pompe à vapeur. Vous le ferez jouer sans interruption. Je vous le confie personnellement.»
Il ne fut pas facile de faire sortir les soldats du jardin. Ils avaient vidé les barils et les boîtes de leur contenu, et, les poches pleines de café, des débris de pains de sucre cachés dans leurs képis, ils goûtaient pleinement la douceur de cette nuit d'été, en croquant des noix. Personne ne voulu bouger jusqu'à ce qu'un officier intervînt. La rue fut déblayée et la pompe mise en mouvement. Mes camarades étaient enchantés. Toutes les vingt minutes, nous relevions les hommes qui dirigeaient le jet d'eau sous une chaleur presque insupportable.
Vers trois ou quatre heures du matin, il fut évident que la part du feu était faite. Il n'y avait plus à craindre qu'il se communiquât au Corps, et, après avoir étanché ma soif à l'aide d'une demi-douzaine de tasses de thé dans une petite «auberge blanche» qui se trouvait ouverte, je tombai à demi-mort de fatigue sur le premier lit que je trouvai inoccupé dans l'infirmerie du Corps.
Je m'éveillai de bonne heure et j'allai voir le théâtre de l'incendie. A mon retour au Corps, je rencontrai le grand-duc Michel, que j'accompagnai, comme c'était mon devoir, dans sa ronde. La figure toute noire de fumée, les yeux gonflés, les paupières enflammées, les cheveux grillés, les pages soulevaient la tête de leurs oreillers. C'était difficile de les reconnaître. Ils étaient fiers, cependant, de sentir qu'ils n'avaient pas été simplement des «mains blanches» et qu'ils avaient travaillé aussi dur que n'importe qui.
Cette visite du grand-duc eut pour résultat de m'aplanir la route. Il me demanda pourquoi j'avais eu l'idée d'aller dans les provinces de l'Amour Ñ si j'y avais des amis ? si j'étais connu du gouverneur-général ? Et apprenant que je n'avais pas de parents en Sibérie et que je n'y connaissais personne, il s'écria : «Mais pourquoi donc y vas-tu ? On peut t'envoyer dans un lointain village de Cosaques. Qu'y feras-tu ? Le mieux est que j'écrive un mot au gouverneur-général pour te recommander.»
Après une telle offre j'étais sûr que mon père ne ferait plus d'opposition à mon désir. C'est en effet ce qui se passa. J'étais libre d'aller en Sibérie.


Ce grand incendie marqua un tournant non seulement dans la politique d'Alexandre II, mais aussi dans cette période de l'histoire de la Russie. Il était évident que la catastrophe n'avait pas une cause purement accidentelle.
La Trinité et le jour du Saint-Esprit sont de grandes fêtes en Russie et, à part quelques gardiens, il n'y avait personne sur le marché. D'autre part le marché d'Apraxine et les chantiers de bois avaient pris feu au même instant, et l'incendie de Pétersbourg fut suivi de désastres analogues dans plusieurs villes de province. Le feu avait été mis par quelqu'un, mais par qui ? Cette question reste encore aujourd'hui sans réponse.
Katkov, un ex-libéral, qui était animé de la haine de Herzen et surtout de Bakounine, avec qui il avait dû une fois se battre en duel, accusa le lendemain même du sinistre les Polonais et les révolutionnaires russes d'avoir mis le feu ; et cette opinion prévalut à Pétersbourg.
La Pologne se préparait alors à la révolution qui éclata au moins de janvier suivant ; le comité révolutionnaire secret avait conclu une alliance avec les réfugiés de Londres et il avait des intelligences dans le cÏur même de l'administration pétersbourgeoise. Très peu de temps après la catastrophe, un officier russe tira sur le gouverneur de la Pologne, le Comte Lüders ; et lorsque le grand-duc Constantin fut nommé à sa place (avec l'intention, disait-on, de faire la Pologne un royaume à part dont il eût été le souverain) on tira immédiatement aussi sur lui (26 juin 1862). Un attentat semblable eut lieu en août contre le marquis Wielepolsky, le chef polonais du parti russophile de l'Union. Napoléon III et l'Angleterre entretenaient chez les Polonais l'espoir d'une intervention armée en faveur de leur indépendance. Dans de telles conditions, en se plaçant au point de vue militaire étroit, on aurait pu considérer comme de bonne guerre de détruire la Banque de Russie et quelques ministères, et de jeter la panique dans la capitale. Mais on ne put jamais trouver la moindre apparence de preuve pour soutenir cette hypothèse.
D'un autre côté, les partis avancés de Russie voyaient qu'on ne pouvait plus fonder aucun espoir sur l'initiative réformatrice d'Alexandre : il était clair qu'il nagerait de plus en plus dans les eaux réactionnaires. Pour les hommes qui réfléchissaient, il était évident que l'émancipation des serfs, avec la condition de rachat qui leur était imposée, aurait pour résultat leur ruine certaine, et des proclamations révolutionnaires furent lancées en mai à Pétersbourg, invitant le peuple et l'armée à une révolte générale et demandant aux classes cultivées d'insister sur la nécessité d'une Convention nationale. Dans de telles circonstances la désorganisation de la machine gouvernementale aurait pu entrer dans les plans de quelques révolutionnaires.
Enfin le caractère imprécis de l'émancipation avait produit une grande fermentation parmi les paysans, qui constituent une part considérable de la population des villes russes. Et à travers toute l'histoire de la Russie, chaque fois qu'une agitation a commencé il y a eu des lettres anonymes menaçant d'incendie, et les menaces ont été souvent mises à exécution.
Il est possible que l'idée de mettre le feu au marché Apraxine se soit présentée à certains hommes du parti révolutionnaire, mais ni les enquêtes les plus sévères, ni les arrestations en masse auxquelles on procéda dans toute la Russie et la Pologne immédiatement après l'incendie, ne mirent sur la trace de la moindre indication montrant que tel était réellement le cas. Si on avait pu trouver quelque chose de ce genre, le parti réactionnaire aurait su s'en servir. En outre, beaucoup de mémoires et de correspondances de cette époque ont été publiés depuis, mais on n'y peut relever aucun fait à l'appui de cette thèse.
Au contraire, lorsque des incendies analogues éclatèrent dans quelques villes de la Volga et en particulier à Saratov, et lorsque Jdanov, membre du Sénat, fut chargé par le tsar de faire une enquête, il revint avec la ferme conviction que l'incendie de Saratov était l'Ïuvre du parti réactionnaire. Dans ce parti on croyait généralement qu'il serait possible de décider Alexandre II à ajourner l'abolition définitive du servage qui devait être proclamée le dix-neuf février 1863. On connaissait sa faiblesse de caractère, et immédiatement après le grand incendie de Pétersbourg, on commença une violente campagne en faveur de cet ajournement et en faveur de la révision de la loi d'émancipation dans ses applications pratiques. Le bruit courait dans les sphères juridiques bien informées que le sénateur Jdanov revenait en effet avec des preuves positives de la culpabilité des réactionnaires de Saratov ; mais il mourut pendant le voyage, son portefeuille disparut et on ne l'a jamais retrouvé.
Quoi qu'il en soit, l'incendie du marché Apraxine eut les conséquences les plus déplorables. Alexandre se rendit immédiatement aux réactionnaires et Ñ ce qui était encore pis Ñ cette partie de la société de Pétersbourg et surtout de Moscou qui exerçait le plus d'influence sur le gouvernement, renonça à son libéralisme et se tourna non seulement contre la fraction la plus avancée du parti réformiste, mais même contre sa fraction modérée. Quelques jours après l'incendie, un dimanche, j'allai voir mon cousin, l'aide de camp de l'empereur, chez qui j'avais si souvent entendu les officiers des Chevaliers-Gardes exprimer leurs sympathies pour Tchernychevsky. Mon cousin lui-même avait été jusqu'alors un lecteur assidu du Contemporain,l'organe du parti réformiste avancé. Ce jour-là il apporta quelques numéros duContemporainet les mettant sur la table près de laquelle j'étais assis, il me dit : «Eh bien, après ce qui s'est passé, je ne veux plus entendre parler de cette revue incendiaire. Cela suffit...» Et ces mots exprimaient l'opinion du «Tout-Pétersbourg». Il devint inconvenant de parler de réformes. Partout on respirait un air de réaction. Le Contemporainet les autres revues de ce genre furent supprimées. Les écoles du dimanche furent interdites sous toutes leurs formes. On procéda à des arrestations en masse. La capitale fut mise en état de siège.


Quinze jours plus tard, le 13/15 juin, les pages et les cadets virent enfin le moment après lequel ils soupiraient depuis si longtemps. L'empereur nous fit subir une sorte d'examen militaire sur les diverses évolutions ; nous eûmes à commander les compagnies ; je paradai à cheval devant le bataillon Ñ et nous fûmes promus officiers.
Après la revue, Alexandre II appela les officiers nouvellement promus et nous l'entourâmes. Il resta à cheval.
Je le vis alors sous un jour tout nouveau. L'homme qui l'année suivante se montra si sanguinaire et si vindicatif dans la répression de l'insurrection polonaise, se dressa alors devant moi, de toute sa hauteur, dans le discours qu'il nous adressa.
Il commença d'un ton calme. «Je vous félicite : vous voilà officiers.» Il parla du devoir militaire, de la fidélité au souverain, comme on parle en pareil cas. «Mais si jamais l'un de vous,» continua-t-il en articulant chaque syllabe, et en grimaçant tout à coup de colère, «si jamais l'un de vous Ñ que Dieu vous en préserve ! Ñ venait à manquer de loyauté envers le tsar, le trône et la patrie Ñ notez bien ce que vous dis Ñ il sera traité avec toute la rigueur des lois, sans la moindre com-mi-sé-ra-tion !»
Sa voix tomba. Sa physionomie prit soudain l'expression de cette rage aveugle que dans mon enfance j'avais vu se peindre sur la face des seigneurs lorsqu'ils menaçaient leurs serfs «de les écorcher à coups de bâtons.» Il éperonna violemment son cheval et s'éloigna de nous. Le lendemain, 14 juin, on fusilla par son ordre trois officiers à Modlin en Pologne, et un soldat nommé Szour fut tué sous les verges.
«Réaction, machine arrière à toute vapeur !» me disais-je à moi-même en revenant au corps.
Je revis Alexandre II une fois encore avant de quitter Pétersbourg. Quelques jours après notre sortie tous les nouveaux officiers se rendirent au palais pour lui être présentés. Mon uniforme, plus que modeste, avec son pantalon gris qui tirait l'Ïil, était l'objet de l'attention générale, et à tout moment j'avais à satisfaire la curiosité des officiers de tout rang qui venaient me demander quel uniforme je portais là. Les Cosaques de l'Amour étant alors le dernier créé des régiments de l'armée russe, j'étais présent au dernier rang des centaines d'officiers présents. Alexandre II vint à moi et me dit : «Alors, tu vas en Sibérie ? Ton père y a-t-il consenti à la fin ?» Je répondis affirmativement. «N'as-tu pas peur d'aller aussi loin ?» Je répondis avec chaleur : «Non, je veux travailler. Il doit y avoir tant à faire en Sibérie pour appliquer les grandes réformes qui se préparent.» Il me regarda dans les yeux et devint pensif. Enfin il me dit : «Bon, va. On peut être utile partout,» et sa figure prit une telle expression de fatigue, un air de découragement si complet, que je me dis : «C'est un homme usé, prêt à tout lâcher.»
Pétersbourg avait un aspect morne. Des détachements de soldats parcouraient les rues. Des patrouilles de cosaques circulaient autour du palais. La forteresse était pleine de prisonniers. Partout où j'allais je voyais la même chose : le triomphe de la réaction. Je quittai Pétersbourg sans regret.
Tous les jours j'allais à la direction des régiments de cosaques pour prier les bureaux de faire diligence et de me délivrer mes papiers, et dès que tout fut prêt, je partis immédiatement pour rejoindre mon frère Alexandre à Moscou.


FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIESIBÉRIE

Chapitre premier
LA SIBÉRIE. Ñ TRAVAUX DE RÉFORME EN TRANSBAÏKALIE. Ñ L'INSURECTION POLONAISE. Ñ SES CONSÉQUENCES FUNESTES POUR LA POLOGNE ET LA RUSSIE
 Les cinq années que je passai en Sibérie me furent d'une extrême utilité pour la connaissance de la vie et des hommes. J'entrai en contact avec des gens de toute espèce : les meilleurs et les pires ; ceux qui étaient placés en haut de l'échelle sociale et ceux qui végétaient dans les bas-fonds, les vagabonds et les criminels prétendument incorrigibles. J'eus de nombreuses occasions d'observer les us et coutumes des paysans dans leur vie de tous les jours, et je fus encore mieux en situation de juger combien peu l'administration de l'État pouvait les aider, même si elle était animée des meilleures intentions. En outre, mes grands voyages, durant lesquels je parcourus plus de vingt mille lieues en voiture, à bord de steamers, en bateau, mais surtout à cheval, fortifièrent ma santé de façon étonnante. Ils m'apprirent aussi combien l'homme a besoin de peu de choses dès qu'il sort du cercle enchanté de la civilisation conventionnelle. Muni de quelques livres de pain et de quelques onces de thé dans un sac de cuir, d'une marmite et d'une hachette suspendue au pommeau de sa selle et d'une couverture placée au dessous, qu'il étendra au bivouac sur un lit de branches de sapin fraîchement coupées, un homme se sent étonnamment indépendant, même au milieu de montagnes inconnues couronnées de bois épais et couvertes de neige. On pourrait écrire un livre sur cette partie de ma vie, car il y a beaucoup à dire sur les années qui suivirent.
La Sibérie n'est pas la terre glacée ensevelie sous la neige et peuplée uniquement de déportés, comme on se la figure ordinairement en Europe et comme on se la figurait alors, même en Russie. Dans sa partie méridionale elle est aussi riche en productions naturelles que le sont les régions du sud du Canada, auquel elle ressemble beaucoup au point de vue physique. Outre ses naturels au nombre d'un demi-million, elle a une population de plus de quatre millions de Russes. Le sud de la Sibérie occidentale est tout aussi russe que les provinces au nord de Moscou.
En 1862, l'administration supérieure de la Sibérie était beaucoup plus éclairée et bien meilleure que celle des provinces de la Russie d'Europe. Pendant plusieurs années, le poste de gouverneur général de la Sibérie orientale avait été occupé par un remarquable personnage, le comte N. N. Mouraviev, qui annexa à la Russie la région de l'Amour. Il était très intelligent, très actif, extrêmement aimable et désireux de travailler au bien du pays. Comme tous les hommes d'action de l'école gouvernementale, il était despote jusqu'au fond de l'âme ; mais il avait des opinions avancées et une république démocratique ne l'aurait pas entièrement satisfait. Il avait réussi à se débarrasser de la plupart des anciens employés civils, qui considéraient la Sibérie comme un champ à piller, et il s'était entouré d'un certain nombre de jeunes fonctionnaires, très honnêtes et dont beaucoup étaient animés des mêmes intentions que lui. Dans son propre cabinet, les jeunes officiers et l'exilé Bakounine (il s'évada de Sibérie pendant l'automne de 1861), discutaient les chances qu'on avait de pouvoir créer les États-Unis de Sibérie, fédérés par-dessus le Pacifique avec les États-Unis d'Amérique.
Lorsque j'arrivai à Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, le mouvement réactionnaire que j'avais vu commencer à Pétersbourg n'avait pas encore atteint ces lointaines régions. Je fus très bien reçu par le jeune gouverneur-général, Krosakov, qui venait de succéder à Mouraviev, et il me dit qu'il était enchanté d'avoir autour de lui des hommes aux opinions libérales. Quant au chef de l'État-major B.-K. Koukel, jeune général qui n'avait pas trente-cinq ans, et dont je devins l'aide de camp particulier, il me conduisit dans une de ses chambres où je trouvai, avec les meilleures revues russes, les collections complètes des publications révolutionnaires de Herzen éditées à Londres. Nous fûmes bientôt de grands amis.
Le général Koukel occupait alors temporairement le poste de gouverneur de la Transbaïkalie, et quelques semaines plus tard nous traversions le beau lac Baïkal et nous nous dirigeâmes toujours dans la direction de l'est, vers la petite ville de Tchita, capitale de la province. Là, je devais me consacrer, corps et âme, sans perdre de temps, aux grandes réformes qu'on discutait alors. Les ministères de Pétersbourg avaient chargé les autorités locales d'élaborer des plans de réformes complets pour l'administration des provinces, l'organisation de la police, les tribunaux, les prisons, le système de déportation, le self-government des municipalités Ñ le tout sur les bases largement libérales posées par l'empereur dans ses manifestes.
Koukel, assisté d'un homme intelligent et pratique, le colonel Pedachenko, et de quelques fonctionnaires civils bien intentionnés, travaillait toute la journée et parfois une bonne partie de la nuit. Je devins secrétaire de deux comités Ñ l'un s'occupant de la réforme, l'autre, préparant un projet de self-government municipal Ñ et je me mis à l'Ïuvre avec tout l'enthousiasme d'un jeune homme de dix-neuf ans. Je lus beaucoup de choses sur l'évolution historique de ces institutions en Russie et leur développement actuel à l'étranger, d'excellents ouvrages ayant été publiés sur ces sujets par les Ministères de l'Intérieur et de la Justice. Mais ce que nous faisons en Transbaïkalie était loin d'être purement théorique. Je discutais d'abord les grandes lignes, puis chaque point de détail, avec des hommes pratiques connaissant bien les besoins réels et sachant ce qui pouvait ou ne pouvait pas se faire. Et, dans ce but, je me mis en relation avec un nombre considérable d'hommes de la ville et de la province. Alors les conclusions auxquelles nous arrivions étaient de nouveau discutées avec Koukel et Pedachenko ; et lorsque j'avais indiqué les résultats sous une forme provisoire, chaque point était repris soigneusement dans les comités.
L'un de ces comités, qui préparait le projet de gouvernement municipal, était composé de citoyens de Tchita, élus par toute la population, aussi librement qu'ils auraient pu l'être aux États-Unis. Bref, notre Ïuvre était très sérieuse ; et aujourd'hui que je considère cette Ïuvre à travers toutes les années écoulées, je puis dire en toute confiance que si le self-gouvernement municipal avait été alors accordé aux villes de Sibérie, sous la forme modeste à laquelle nous nous étions arrêtés, elles seraient aujourd'hui toutes différentes de ce qu'elles sont. Mais tous ces efforts furent perdus, comme on va le voir.
Par ailleurs l'occupation ne manquait pas. Il fallait trouver de l'argent pour les institutions charitables. Il fallait dresser un tableau économique de la province pour une exposition agricole locale. Ou bien encore c'était quelque sérieuse enquête à faire. Koukel me disait parfois :
«Ñ C'est une grande époque que celle où nous vivons ; travaillez, mon cher ami ; souvenez-vous que vous êtes le secrétaire de tous les comités présents et à venir,» et je redoublais d'énergie.
Un ou deux exemples montreront quels résultats nous obtenions. Il y avait un chef de district Ñ c'est-à-dire un officier de police investi de pouvoirs très étendus et très indéterminés Ñ qui était une véritable honte pour notre province. Il volait les paysans et les faisait fouetter à tort et à travers Ñ même les femmes, ce qui était contraire à la loi ; et lorsqu'une affaire criminelle tombait entre ses mains, elle restait en suspens pendant des mois, et en attendant il faisait garder les hommes en prison jusqu'à ce qu'ils lui fissent un présent. Koukel l'aurait destitué depuis longtemps, mais cette idée ne souriait pas au gouverneur-général, parce que ce policier avait à Pétersbourg de puissants protecteurs. Après bien des hésitations il fut enfin décidé que je ferais une enquête sur place, et que je recueillerais des dépositions contre cet homme. Ce n'était pas des plus faciles, parce que les paysans, terrorisés par lui, et connaissant bien le dicton russe : «Dieu est bien haut, et le tsar bien loin,» n'osaient porter témoignage. Même la femme qu'il avait fait fouetter craignait tout d'abord de faire une déposition écrite. Ce ne fut qu'après avoir passé une quinzaine de jours avec les paysans et avoir gagné leur confiance, que je pus mettre en lumière les méfaits de leur chef. Je recueillis des preuves écrasantes, et le chef de district fut destitué. Nous nous félicitions d'être débarrassé d'une telle peste. Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction lorsque, quelques mois plus tard, nous apprîmes qu'il était nommé au poste plus élevé d'ispravnikdans le Kamtchatka ! Là il pouvait piller les habitants en dehors de tout contrôle, et c'est aussi ce qu'il fit. Quelques années plus tard il revint à Pétersbourg : il était riche. Les articles que de temps en temps il publie dans la presse réactionnaire sont, comme on doit s'y attendre, conçus dans un esprit on ne peut plus «patriotique».
Comme je l'ai déjà dit, le mouvement de réaction n'avait pas alors atteint la Sibérie, et les déportés politiques continuaient à être traités avec toute la douceur possible, comme au temps de Mouraviev. En 1861, lorsque le poète Mikhaïlov fut condamné aux travaux forcés pour avoir publié un manifeste révolutionnaire et fut envoyé en Sibérie, le gouverneur de la première ville sibérienne qu'il traversa, Tobolsk, donna en son honneur un dîner auquel prirent part tous les fonctionnaires. Dans la Transbaïkalie on ne le fit pas travailler, mais on lui permit officiellement de séjourner dans la prison-hôpital d'un petit village minier. Sa santé étant très mauvaise Ñ car il était atteint de phtisie et mourut quelques années plus tard Ñ le général Koukel lui permit d'habiter la maison de son frère, un ingénieur des mines qui avait loué à la Couronne une mine pour l'exploiter à son propre compte. Cela n'était pas officiel, mais toute la Sibérie orientale le savait. Mais un jour nous apprîmes d'Irkoutsk que, à la suite d'une dénonciation secrète, le général de gendarmes (de la police d'État) était en route pour Tchita où il venait faire une enquête sérieuse sur cette affaire. Un aide de camp du gouverneur-général nous en apporta la nouvelle. Je fus dépêché en grande hâte pour avertir Mikhaïlov, et pour lui dire de retourner immédiatement à la prison-hôpital, pendant qu'on retenait le général de gendarmes à Tchita. Comme ce monsieur gagnait toutes les nuits des sommes considérables au tapis vert chez Koukel, il résolut bientôt de ne pas échanger cet agréable passe-temps contre un long voyage aux mines par une température de quelques degrés au-dessous du point de congélation du mercure, et enfin il retourna à Irkoutsk tout à fait satisfait de sa mission lucrative.
L'orage, cependant, approchait de plus en plus, et il balaya tout quelque temps après que l'insurrection eut éclaté en Pologne.


En janvier 1863, la Pologne se souleva contre la domination russe. Des bandes d'insurgés se formèrent et une guerre commença qui dura dix-huit mois pleins. Les réfugiés de Londres avaient supplié les comités révolutionnaires de Pologne d'ajourner le mouvement. Ils prévoyaient que les insurgés seraient écrasés et que ce soulèvement mettrait fin à la période des réformes en Russie. Mais ce n'était plus possible. La répression brutale des manifestations nationalistes de Varsovie en 1861 et les cruelles exécutions absolument immotivées qui suivirent, exaspérèrent les Polonais. Le sort en était jeté.
Jamais encore la cause polonaise n'avait eu autant de sympathies en Russie. Je ne parle pas des révolutionnaires ; mais même parmi les éléments les plus modérés de la société russe, on pensait et on disait ouvertement que ce serait tout bénéfice pour la Russie si elle avait la Pologne comme voisine pacifique au lieu de l'avoir comme sujet hostile. La Pologne ne perdra jamais son caractère national, elle est trop avancée dans son évolution ; elle possède et possédera toujours sa littérature, son art et son industrie. La Russie ne peut la maintenir en servitude qu'au moyen de la force et de l'oppression Ñ état de choses qui a favorisé jusqu'ici et favorisera nécessairement l'oppression en Russie même. Les pacifiques slavophiles eux-mêmes étaient de cet avis ; et lorsque j'étais à l'école à Pétersbourg, la société pétersbourgeoise accueillit avec des marques d'entière approbation le «rêve» que le slavophile Ivan Aksakov eut le courage de publier dans son journal, Le Jour.Son rêve était que les troupes russes avaient évacué la Pologne et il discutait les excellents résultats de cet événements.
Lorsque la révolution de 1863 éclata, quelques officiers russes refusèrent de marcher contre les Polonais, tandis que d'autres embrassèrent ouvertement leur cause et moururent ou sur l'échafaud ou sur le champ de bataille. Dans la Russie on ouvrait des souscriptions pour les insurgés Ñ en Sibérie même on le faisait au grand jour Ñ et dans les universités russes, les étudiants équipaient ceux de leurs camarades qui allaient rejoindre les révolutionnaires.
Alors, au milieu de cette effervescence, la nouvelle se répandit en Russie que, pendant la nuit du 10 janvier, des bandes d'insurgés étaient tombés sur les soldats cantonnés dans les villages et les avaient assassinés dans leurs lits, bien que la veille même de ce jour les rapports entre les troupes et les Polonais eussent été tout à fait amicaux. Il y avait quelque exagération dans le récit, mais malheureusement le fond en était vrai, et l'impression qu'il produisit en Russie fut des plus désastreuses. Les vieilles antipathies entre les deux nations, si semblables dans leurs origines, mais d'un caractère national si différent, s'éveillèrent encore une fois.
Peu à peu cette mauvaise impression s'évanouit en partie. La lutte courageuse des braves fils de la Pologne et l'indomptable énergie avec laquelle ils résistaient à une armée formidable gagnèrent bien des cÏurs à leur cause. Mais on apprit que le comité révolutionnaire polonais, en réclamant le rétablissement de la Pologne dans ses anciennes frontières, y comprenait la Petite Russie, c'est-à-dire l'Oukraine, dont la population grecque orthodoxe avait toujours détesté ses dominateurs polonais et les avait même plus d'une fois massacrés au cours des trois derniers siècles. D'autre part, Napoléon III et l'Angleterre menaçaient la Russie d'une nouvelle guerre Ñ menace vaine qui fit plus de mal aux Polonais que tout le reste. Et, enfin, les radicaux de Russie voyaient avec regret qu'en Pologne c'était le mouvement purement nationaliste qui l'emportait : le gouvernement révolutionnaire ne se souciait guère d'accorder la terre aux serfs Ñ faute grave dont le gouvernement russe ne manqua pas de profiter, afin d'apparaître dans le rôle de protecteur des paysans contre les seigneurs polonais.
Lorsque la révolution éclata en Pologne, on croyait généralement en Russie qu'elle prendrait un caractère démocratique, républicain. On croyait aussi que l'émancipation des serfs sur une base largement démocratique serait la première chose qu'accomplirait un gouvernement révolutionnaire luttant pour l'indépendance du pays.
La loi d'émancipation, telle qu'elle avait été promulguée en 1861 à Pétersbourg, fournissait amplement l'occasion de prendre de telles mesures. Les obligations personnelles des serfs envers leurs seigneurs ne prenaient fin que le 19 février 1863. Après cela il fallait passer par une longue procédure pour arriver à un arrangement entre les seigneurs et les paysans au sujet de la surface et de l'emplacement des lots de terre à donner aux serfs libérés. Les annuités à verser pour ces lots Ñ beaucoup trop élevés d'ailleurs Ñ étaient fixés par la loi à tant par acre. Mais les paysans devaient payer aussi une somme additionnelle pour leurs habitations, et la loi n'avait fixé que le maximum de cette somme : on avait pensé que les seigneurs se décideraient à renoncer en tout ou en partie à ce payement additionnel. Quant au «rachat de la terre», le gouvernement payait au seigneur la valeur entière de la terre en bons sur le Trésor, et les paysans qui recevaient la terre devaient en retour payer pendant quarante-neuf ans 6 pour cent de cette somme pour intérêts et annuités, et ces payements étaient non seulement très exagérés et ruineux pour les paysans, mais on ne fixait même pas un terme pour le rachat : c'était laissé à la volonté du seigneur, et dans un très grand nombre de cas, vingt ans après l'émancipation, on n'avait même fait aucune convention sur le rachat.
Dans de telles conditions, un gouvernement révolutionnaire avait la partie belle pour améliorer la loi russe. Il était tenu d'accomplir un acte de justice envers les serfs, dont la situation en Pologne était aussi mauvaise et même souvent pire qu'en Russie, en leur accordant l'émancipation dans des conditions meilleures et mieux définies. Mais on n'en fit rien. Le parti purement nationaliste et le parti aristocratique s'étant emparés du mouvement, cette question qui primait sur les autres fut entièrement perdue de vue. Il était donc facile au gouvernement russe de gagner les paysans à sa cause.
Alexandre II profita pleinement de cette faute en envoyant Nicolas Miloutine en Pologne avec la mission d'affranchir les serfs comme il avait désiré le faire en Russie. Le tsar lui dit : «Allez en Pologne. Appliquez là-bas votre programme rouge contre la noblesse polonaise ;» et Miloutine, de concert avec le prince Tcherkasky et beaucoup d'autres, fit réellement son possible pour prendre la terre aux seigneurs et la donner aux paysans.
Un jour, je rencontrai l'un des fonctionnaires russes qui allèrent en Pologne sous les ordres de Miloutine et du prince Tcherkasky. «Nous avions pleine liberté, me dit-il, de donner la terre aux paysans. Voici comme je procédais d'ordinaire. Je me rendais dans un village et convoquais l'assemblée des paysans. «Dites-moi d'abord, disais-je, quelle terre vous occupez en ce moment ?» Ñ Ils me l'indiquaient. «Est-ce là toute la terre que vous ayez jamais eue ?» demandais-je alors. Ñ Certainement non, répondaient-ils d'une seule voix. Il y a des années, ces prairies étaient à nous ; ce bois nous a appartenu autrefois ; et ces champs ont été en notre possession.» Ñ Je les laissais parler, puis je leur demandais : «Maintenant, qui de vous peut jurer que telle ou telle terre a autrefois appartenu à la commune ?» Ñ Naturellement personne ne se présentait : il fallait remonter trop loin dans le passé. Enfin, un vieillard qu'on poussait par derrière sortait de la foule pendant que les autres disaient : «Il connaît tout cela, il peut jurer, lui.» Ñ Le vieillard commençait une longue histoire sur ce qu'il connaissait dans sa jeunesse, ou ce qu'il avait entendu dire par son père, mais je l'interrompais. «Indique-moi, sous serment, ce qui, d'après ce que tu sais, a appartenu à la gmina(communauté des paysans) et la terre sera à vous tous.» Ñ Et dès qu'il avait prêté serment (on pouvait avoir une absolue confiance en ce serment), je rédigeais les documents et je déclarais à l'assemblée : «Maintenant, cette terre est à vous. Vous n'avez plus aucune obligation envers vos anciens maîtres ; vous êtes tout simplement leurs voisins. Il ne vous restera plus qu'à payer au gouvernement la taxe de rachat, tant par an. Vos habitations vous sont données avec la terre, gratis, par-dessus le marché.»
On peut s'imaginer les effets d'une telle politique sur les paysans. Un de mes cousins, Petr Nikolaïevitch, frère de l'aide de camp dont j'ai parlé, était en Pologne ou en Lithuanie avec son régiment de uhlans de la Garde. La révolution était si sérieuse qu'on avait même envoyé les régiments de la Garde de Pétersbourg pour la combattre, et on sait aujourd'hui que lorsque Mikhael Mouraviev partit pour la Lithuanie et vint prendre congé de l'impératrice Marie, celle-ci lui dit : «Conservez au moins la Lithuanie à la Russie.» La Pologne était regardée comme perdue.
«Les bandes armées des révolutionnaires tenaient la campagne, me disait mon cousin, et nous étions incapables de les battre ou même de les atteindre. Constamment de petites bandes d'insurgés attaquaient nos détachements isolés, et comme ils combattaient admirablement, qu'ils connaissaient le pays et qu'ils étaient soutenus par la population, ils étaient souvent vainqueurs dans ces escarmouches. Aussi étions-nous forcés de ne marcher qu'en colonnes nombreuses. Il nous arrivait de traverser une région, de parcourir les bois sans trouver aucune trace des bandes ; mais quand nous revenions sur nos pas, nous apprenions que des bandes étaient apparues sur nos derrières, qu'elles avaient levé la contribution patriotique à la campagne, et si quelque paysan avait rendu quelque service à nos troupes, nous le trouvions pendu à un arbre : les révolutionnaires l'avaient exécuté. Telle fut la situation pendant des mois, sans espoir d'amélioration, jusqu'à ce que Miloutine vînt affranchir les paysans et leur donner la terre. Alors tout fut fini. Les paysans se mirent de notre côté ; ils nous aidèrent à arrêter les bandes et l'insurrection prit fin.»
En Sibérie j'ai souvent parlé de cette question avec les exilés polonais, et quelques-uns comprenaient la faute qui avait été commise. Une révolution doit être dès ses premiers débuts, un acte de justice envers les «maltraités et les opprimés» et non une promesse de faire plus tard cet acte de réparation. Sinon elle est sûre d'échouer. Par malheur, il arrive souvent que les chefs sont tellement absorbés par de simples questions de tactique militaire qu'ils oublient le principal. Et lorsque les révolutionnaires ne réussissent pas à prouver aux masses qu'une nouvelle ère a réellement commencé pour eux, ils peuvent être sûrs que leur tentative échouera.
On connaît les désastreuses conséquences que cette révolution eut pour la Pologne : c'est du domaine de l'histoire. On ne sait pas encore aujourd'hui exactement combien d'hommes périrent dans les batailles, combien de centaines furent pendus et combien de dizaines de mille furent déportés dans différentes province de la Russie ou de la Sibérie. Mais les chiffres officiels publiés en Russie il y a quelques années montrent que dans les provinces lituaniennes seules Ñ pour ne rien dire de la Pologne proprement dite Ñ «Mouraviev le Pendeur», cet homme terrible à qui le gouvernement russe vient d'ériger un monument à Vilno, fit pendre, de sa propre autorité, 128 Polonais et fit déporter en Sibérie et en Russie 9 423 hommes et femmes. Des listes officielles, publiées aussi en Russie, indiquent 18 672 personnes exilées de Pologne en Sibérie, sur lesquelles 10 407 furent envoyées dans la Sibérie orientale. Je me souviens que le gouverneur-général de la Sibérie orientale me donna le même nombre, environ 11 000 personnes, condamnées à subir les travaux forcés ou l'exil sur ses domaines. Je vis là-bas les déportés et je fus témoin de leurs souffrances. Tout compté, environ 60 000 à 70 000 personnes, si ce n'est plus, furent arrachées à leur pays et transportées dans différentes provinces de la Russie, de l'Oural, le Caucase et la Sibérie.
Pour la Russie les conséquences furent tout aussi désastreuses. L'insurrection polonaise mit définitivement fin à la période des réformes. Il est vrai que la loi sur le self-government provincial (Zémstvos) et la réforme des tribunaux furent promulguées en 1864 et 1866 ; mais elles étaient prêtes en 1862 et, en outre, au dernier moment Ñ Alexandre II donna la préférence au projet de gouvernement provincial préparé par le parti réactionnaire de Valouïev, rejetant ainsi le projet de Nicolas Miloutine ; et immédiatement après la promulgation de ces deux réformes leur importance fut diminuée, et dans quelques cas même annulée, par toute une série de règlements nouveaux.
Mais le pis fut que l'opinion publique elle-même fit un immense pas en arrière. Le héros du jour devenait Katkov, le meneur du parti du servage, qui se posait maintenant comme un «patriote» russe et entraînait derrière lui la plus grande partie de la société pétersbourgeoise et moscovite. A partir de ce moment tous ceux qui osaient parler de réformes étaient immédiatement dénoncés par Katkov comme des «traîtres à la Russie».


Le mouvement réactionnaire atteignit bientôt notre province lointaine. Un jour du mois de mars une note fut apportée par un messager spécial d'Irkoutsk. Cette note intimait au général Koukel d'avoir à quitter immédiatement le poste de gouverneur de Transbaïkalie et de se rendre à Irkoutsk, où il attendrait de nouveaux ordres, mais sans y revêtir de nouveau les fonctions de chef de l'état-major.
Pourquoi ? Qu'est-ce que cela signifiait ? Il n'y avait pas dans la note un mot d'explication. Le gouverneur-général lui-même, ami personnel de Koukel, n'avait pas osé ajouter un seul mot à l'ordre mystérieux. Cela signifiait-il que Koukel devait être emmené à Pétersbourg entre deux gendarmes et y être emmuré dans cet immense sépulcre de pierre, la forteresse Pierre et Paul ? Tout était possible. Plus tard nous apprîmes qu'on avait eu cette intention ; et elle aurait été mise à exécution sans l'intervention énergique du comte Nicolas Mouraviev, le «conquérant de l'Amour», qui supplia personnellement le tsar d'épargner ce triste sort à Koukel.
Notre séparation d'avec Koukel et sa charmante famille ressembla à des funérailles. Mon cÏur était bien gros. Non seulement je perdais en lui un ami cher, mais je sentais aussi que ce départ était la fin de toute une époque pleine d'espérances longuement caressées Ñ «pleines d'illusions», comme ce fut bientôt la mode de s'exprimer.
Je ne me trompais pas. Vint un autre gouverneur, un brave homme «qui ne voulait pas d'histoires». Avec un redoublement d'énergie, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre, je complétai nos projets de réforme du système de déportation et du self-government municipal. Le gouverneur présenta des objections sur quelques points, pour la forme, mais il finit par signer les projets et il les envoya aux bureaux de la capitale. Mais à Pétersbourg on ne demandait plus de réformes. Notre projet est encore enterré dans les cartons avec des centaines d'autres venus de tous les coins de la Russie. Quelques prisons «améliorées», encore plus terribles que celles qui ne l'étaient pas encore, furent construites dans les capitales, pour qu'on pût les montrer lors des congrès pénitentiaires aux étrangers distingués ; mais tout le reste, y compris tout le système de déportation, fut trouvé par George Kennan en 1886 exactement dans le même état que lorsque je quittai la Sibérie en 1867. Ce n'est qu'aujourd'hui, après trente-six ans écoulés, que l'on introduit en Sibérie les tribunaux réformés et une parodie de self-government ; et l'on vient encore (en 1897) de nommer des comités pour étudier le système de déportation.
Lorsque Kennan revint à Londres au retour de son voyage en Sibérie, il trouva moyen de découvrir le lendemain même de son arrivée Stepniak, Tchaïkovsky, moi-même et un autre réfugié russe. Dans la soirée nous nous réunîmes dans la chambre de Kennan, dans un petit hôtel près de Charing Cross. Nous le voyions pour la première fois, et n'ayant point un excès de confiance dans les Anglais entreprenants qui avaient déjà essayé de se renseigner complètement sur les prisons sibériennes, sans même avoir appris un mot de russe, nous nous mîmes à faire subir à Kennan un interrogatoire en règle. A notre grand étonnement, non seulement il parlait un russe excellent, mais il savait sur la Sibérie tout ce qui mérite d'être su. La plupart des exilés politiques de Sibérie étaient connus de l'un ou de l'autre d'entre nous, aussi assiégeons-nous Kennan de questions : «où est Un Tel ? Est-il marié ? Est-il heureux en ménage ? Ne perd-il pas courage ?» A notre grande satisfaction Kennan  savait tout concernant ceux à qui nous nous intéressions.
Lorsque nous eûmes fini de poser ces questions et que nous nous préparions à sortir, je demandai : «Savez-vous, monsieur Kennan, si on a bâti une tour d'observation pour les pompiers de Tchita ?» Stepniak me regarda comme pour me reprocher d'abuser de la bonne volonté de Kennan. Mais Kennan se mit à rire et je l'imitai bientôt. Et au milieu de nos rires, nous nous lancions rapidement des questions et des réponses : «Eh quoi, vous connaissez l'affaire ? Ñ Et vous aussi ? Ñ Est-elle bâtie ? Ñ Oui, ils ont doublé le devis.» Enfin Stepniak intervint et de son air à la fois sérieux et bon enfant il dit : «Dites-nous au moins de quoi vous riez.» Alors Kennan conta l'histoire de cette tour d'observation dont ses lecteurs doivent se souvenir. En 1859 les gens de Tchita voulaient construire une tour et ils ouvrirent une souscription. Mais leur devis dut être envoyé au Ministère de l'Intérieur. Il alla donc à Pétersbourg, mais quand il revint deux ans plus tard, dûment approuvé, tous les prix du bois de construction et de la main-d'Ïuvre avaient augmenté, car Tchita se développait rapidement. Un nouveau devis fut fait et envoyé à Pétersbourg, et cette histoire se répéta durant vingt-cinq ans. Enfin, perdant patience, les gens de Tchita indiquèrent sur leur devis des prix presque doubles des prix réels. Ce devis fantaisiste fut solennellement examiné à Pétersbourg et approuvé. Et voilà comment Tchita put avoir sa tour d'observation.
On dit souvent qu'Alexandre II commit une grande faute et causa sa propre ruine en faisant naître tant d'espérances qu'il ne devait pas ensuite réaliser.
On peut voir d'après ce que je viens de dire Ñ et l'histoire de la petite ville de Tchita était l'histoire de toute la Russie Ñ on peut voir qu'il fit pis encore. Il ne se contenta pas de faire naître des espérances. Cédant pour un moment au courant de l'opinion publique, il invita dans toute la Russie des hommes à se mettre à l'ouvrage, à sortir du domaine des espoirs et des rêves et à toucher du doigt les réformes nécessaires. Il leur faisait voir ce qui pouvait être fait immédiatement, et combien c'était facile à réaliser ; il les engageait à sacrifier ce qui dans leurs projets idéaux ne pouvait être obtenu immédiatement et à ne demander que ce qui était pratiquement possible à ce moment. Et lorsqu'ils eurent donné un corps à leurs idées, lorsqu'ils leur eurent donné la forme de lois, auxquelles il ne manquait que sa signature pour devenir des réalités, cette signature, il la leur refusa. Pas un réactionnaire ne pourrait prétendre, et aucun non plus ne l'a fait, que les tribunaux non réformés, le défaut d'administration municipale, ou le système de déportation fussent une bonne chose digne d'être conservée. Personne n'a osé le soutenir. Cependant, par crainte de rien faire, tout fut laissé en l'état. Pendant trente-cinq ans ceux qui avaient l'audace de proclamer la nécessité d'un changement étaient traités de «suspects» ; et on laissait subsister des institutions unanimement reconnues mauvaises, afin seulement qu'on n'entendît plus le mot abhorré de «réformes».

Chapitre II
ANNEXION ET COLONISATION DE LA PROVINCE DE L'AMOUR. Ñ UN TYPHON. Ñ EN MISSION À PÉTERSBOURG.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à faire en fait de réformes à Tchita, j'acceptai avec plaisir l'offre de visiter l'Amour pendant l'été de 1863.
L'immense domaine qui s'étend sur la rive gauche, c'est-à-dire septentrionale de l'Amour et le long de la côte du Pacifique, en descendant vers le sud jusqu'à la baie de Pierre le Grand (Vladivostok) avait été annexé à la russie par Nicolas Mouraviev, presque malgré la volonté des autorités de Pétersbourg, Ñ en tout cas, sans leur appui. Lorsqu'il conçut le plan hardi de prendre possession du grand fleuve, dont la situation méridionale et les rives fertiles attiraient toujours les sibériens depuis deux siècles ; et lorsque, à la veille de jour où le Japon devait s'ouvrir aux Européens, il résolut de prendre pour la Russie une forte position sur la côte du Pacifique et de donner la main aux États-Unis, il eut presque tout le monde contre lui à Pétersbourg : le ministère de la guerre n'avait pas d'hommes à sa disposition, le ministre des finances n'avait pas de crédits pour les annexions, et surtout le ministre des affaires étrangères presque toujours guidé par la préoccupation d'éviter les «complications diplomatiques». Mouraviev devait donc agir sous sa propre responsabilité et compter sur les maigres ressources que pouvait fournir pour cette grande entreprise la population si clairsemée de la Sibérie orientale. D'ailleurs, on dut agir à la hâte, afin d'opposer le «fait accompli» aux protestations que cette annexion soulèverait certainement de la part des diplomates de l'Europe occidentale.
Une occupation purement nominale n'aurait pas eu de valeur, et on conçut l'idée d'avoir sur toute la longueur du grand fleuve et de son tributaire méridional l'Ousouri Ñ soit plus de 4000 kilomètres Ñ une chaîne de villages russes, afin d'établir une communication régulière entre la Sibérie et la côte du Pacifique. On avait besoin d'hommes pour ces villages, et comme la population insuffisante de la Sibérie orientale ne pouvait les fournir, Mouraviev ne recula devant aucun moyen pour se procurer des hommes. Des forçats libérés qui, après avoir accompli leur peine, étaient devenus serfs dans les mines impériales, furent affranchis et on les organisa en Cosaques transbaïkaliens. Une partie furent établis le long de l'Amour et de l'Ousouri, formant ainsi deux nouvelles communautés cosaques. Puis Mouraviev obtint la libération de mille hommes condamnés aux travaux forcés (la plupart étaient des voleurs et des meurtriers) et ils furent établis comme hommes libres sur l'Amour inférieur. Il vint en personne assister à leur départ et au moment où ils allaient s'éloigner, il les exhorta sur la rive : «Allez, mes enfants ; cultivez le sol et faites-en une terre russe ; commencez une nouvelle vie,» et ainsi de suite. Les paysannes russes suivent presque toujours leur mari, de leur propre mouvement, quand il est condamné aux travaux forcés en Sibérie, et la plupart des futurs colons avaient leur famille avec eux. Mais ceux qui n'en avaient pas firent observer à Mouraviev : «Est-ce que l'agriculture est possible sans femme ? Il faut que nous soyons mariés.» Alors Mouraviev ordonna de mettre en liberté toutes les femmes condamnées aux travaux forcés et détenues en prison Ñ une centaine environ Ñ et leur fit choisir l'homme dont elles voudraient être l'épouse et la compagne. Cependant, il y avait peu de temps à perdre ; les hautes eaux commençaient à baisser ; les radeaux devaient partir, et Mouraviev dit aux hommes et aux femmes de se placer, couple par couple, sur la rive. Il les bénit en leur disant : «Je vous marie, mes enfants. Soyez bons les uns pour les autres. Mais, ne maltraitez pas vos femmes. Soyez heureux !»
Je vis ces colons environ six ans après cette scène. Leurs villages étaient pauvres, car la terre sur laquelle ils s'étaient établis avait dû être conquise sur la forêt vierge ; mais tout bien considéré, leur colonie n'était pas un insuccès, et les «mariages à la Mouraviev» n'étaient pas moins heureux que ne le sont les mariages en général. Innocentus, l'évêque de l'Amour, un excellent homme et un homme intelligent, reconnut plus tard ces mariages ainsi que les enfants qui en étaient nés et il les fit inscrire sur les registres de l'Église.
Mouraviev fut moins heureux cependant avec une autre espèce de colons qu'il ajouta à la population de la Sibérie orientale. Comme il manquait d'hommes, il avait accepté quelques milliers de soldats des bataillons de discipline. Ils furent placés, comme «fils adoptifs», dans les familles des Cosaques, ou bien on les installa dans les villages. Mais dix ou vingt ans de vie de caserne sous l'horrible discipline du temps de Nicolas Ier, ce n'était sûrement pas une préparation à la vie agricole. Les «fils» désertèrent de chez leurs pères adoptifs et constituèrent la population flottante des villes. Ils vivaient au jour le jour et dépensaient au cabaret tout ce qu'ils venaient de gagner ; puis de nouveau ils vivaient insouciants comme l'oiseau, dans l'attente d'une nouvelle occasion de gagner quelque argent.
Cette foule bigarrée de cosaques transbaïkaliens, d'anciens forçats et de «fils» installés à la hâte et souvent au hasard sur les rives de l'Amour n'atteignirent certes pas la prospérité, surtout sur le cours inférieur du fleuve et sur l'Ousouri, où l'on devait souvent conquérir pied par pied la terre sur une forêt vierge sub-tropicale, et où les pluies diluviennes amenées par les moussons de juillet, les inondations couvrant une grande étendue, les millions d'oiseaux migrateurs, venaient continuellement détruire les récoltes et réduisaient des populations entières au désespoir et à l'apathie.
Des quantités considérables de sel, de farine, de viande conservée, devaient en conséquence être chaque année apportées par voie d'eau pour subvenir aux besoins des troupes régulières et des établissements du bas Amour. Dans ce dessein, on construisait environ cent cinquante chalands à Tchita, on les chargeait et avec la crue du printemps, on les faisait descendre l'Ingoda, la Chilka et l'Amour. Toute la flottille était divisée en détachements de vingt à trente chalands qu'on plaçait sous les ordres d'un certain nombre d'officiers de Cosaques et d'employés civils. La plupart ne connaissaient à peu près rien à la navigation, mais on pouvait du moins compter qu'ils ne voleraient pas les provisions et qu'ensuite ils ne les déclareraient pas perdues. Je fus adjoint au chef de toute cette flottille, que je nommerai le major Marovski.
Mes premiers pas dans mon nouvel emploi de navigateur ne furent point heureux. Je devais me rendre aussi rapidement que possible, avec quelques barques, en un certain point de l'Amour, et là je devais remettre mes embarcations. Pour ce voyage, il me fallut louer des hommes, précisément parmi ces «fils» dont je viens de parler. Aucun d'eux ne savait ce que c'était que la navigation fluviale, ni moi non plus, d'ailleurs. Le matin de mon départ, il fallut aller chercher mon équipage dans les cabarets de l'endroit, et la plupart étaient à cette heure matinale tellement ivres qu'il fut nécessaire de les plonger dans la rivière pour leur faire reprendre leurs sens. Lorsque nous fûmes embarqués, je dus leur montrer tout ce qu'il y avait à faire. Cependant, tout allait assez bien pendant le jour : les barques, entraînées par un courant rapide, descendaient le fleuve, et mon équipage, dépourvu d'expérience, n'avait, du moins, aucun intérêt à jeter les embarcations à la rive : cela aurait demandé un effort tout spécial. Mais quand vint l'obscurité et que nos grandes barques de cinquante tonneaux, lourdement chargées, durent être amenées à la rive et amarrées pour la nuit, l'une d'elles, qui était loin devant celle où je me trouvais, ne fut arrêtée qu'au moment où elle était plantée sur un roc, au pied d'une falaise inaccessible extrêmement élevée. L'embarcation était immobilisée et le fleuve enflé par les pluies baissait rapidement. Mes dix hommes ne pouvaient évidemment la déplacer. Alors, je descendis jusqu'au prochain village pour demander du secours aux Cosaques, et en même temps j'envoyai un message à un de mes amis, officier de Cosaques, qui résidait à environ huit lieues de là et qui avait quelque expérience de ces sortes de choses.
Le matin vint. Une centaine de Cosaques, hommes et femmes, étaient venus à mon aide ; mais il n'y avait pas moyen d'établir une communication entre le bord du fleuve et la barque afin de la décharger, tant l'eau était profonde au-dessous de la falaise. Et dès que nous essayâmes de la pousser vers l'eau, le fond se brisa et l'eau y entra, entraînant la farine et le sel de la cargaison. A mon grand désespoir, je voyais une grande quantité de petits poissons qui entraient par le trou et nageaient dans la barque, et j'étais fort embarrassé ; je ne savais que faire.
En pareille occurrence, il y a un remède simple et efficace. On jette un sac de farine dans le trou, il en prend bientôt la forme, et la croûte extérieure de pâte qui se forme dans le sac empêche l'eau de pénétrer dans la farine ; mais personne parmi nous ne connaissait cet expédient. Par bonheur, quelques instants après, on signala une barque descendant la rivière et s'approchant de nous. L'apparition du cygne qui amenait Lohengrin ne fut pas saluée avec plus d'enthousiasme par Elsa désespérée que ne le fut par moi cette lourde embarcation. La brume qui voilait la belle rivière à cette heure matinale ajoutait encore à la poésie du spectacle. C'était mon ami, l'officier de Cosaques, qui avait compris d'après le tableau que je lui faisais de la situation, qu'aucune force humaine ne pourrait éloigner la barque du rocher et que l'embarcation était perdue. Il avait pris une barque vide que par hasard il avait sous la main et il l'amenait pour y placer la cargaison de mon embarcation condamnée. Le trou fut bouché, on pompa l'eau et la cargaison fut transférée sur la nouvelle barque qu'on avait attachée côte à côte avec la mienne. Le lendemain, je pus continuer mon voyage. Ce petit incident fut pour moi d'un grand profit, et je fus bientôt arrivé à destination, sans autres aventures dignes d'être relatées. Chaque soir nous cherchions un emplacement où la rive escarpée fût cependant relativement basse, afin de nous y arrêter avec les barques pour y passer la nuit, et nous allumions bien vite nos feux sur les bords de la rivière claire et rapide, dans un cadre d'admirables montagnes. Le jour, on ne pouvait guère imaginer un voyage plus agréable qu'à bord d'une barque qui descendait paresseusement au fils de l'eau, sans aucun des bruits de vapeur. De temps en temps on n'avait qu'à donner un coup de barre pour se maintenir au milieu du courant. Celui qui aime la nature admirera comme l'un des plus beaux paysages du monde le cours inférieur de la Chilka et la portion du cours de l'Amour qui vient ensuite. Qu'on se figure un fleuve limpide, large et rapide qui coule au milieu de montagnes à pic, couvertes de forêts et se dressant à plusieurs milliers de pieds au-dessus de l'eau. Mais il en résulte que les communications le long de la rive, à cheval, par un sentier étroit, sont extrêmement difficiles. C'est ce que j'appris à mes dépens pendant l'automne de 1863. Dans la Sibérie orientale les sept dernières stations le long de la Chilka, espacées sur une longueur d'environ cinquante lieues, sont connues sous le nom des Sept-Péchés capitaux. Cette section du Transsibérien Ñ si elle est jamais construite Ñ coûtera des sommes inimaginables, beaucoup plus que n'a coûté la section du Canadian Pacific qui traverse le cañon du Fraser dans les Montagnes Rocheuses.


Après avoir amené mes barques à destination, je fis sur l'Amour un voyage d'environ quatre cent lieues sur l'un des bateaux-poste qu'on emploie sur ce fleuve. Le bateau est couvert à l'arrière d'un abri. En avant, est une caisse pleine de terre sur laquelle on entretient du feu pour préparer le repas. Mon équipage se composait de trois hommes. Nous devions nous hâter. Aussi ramions-nous tour à tour toute la journée, tandis que la nuit nous laissions le bateau aller au fil de l'eau. J'étais de garde pendant trois ou quatre heures pour maintenir le bateau au milieu du courant et pour éviter qu'il ne dérivât dans un bras du fleuve. Ces heures de garde, pendant lesquelles brillait la pleine lune au-dessus des montagnes qui se reflétaient dans les eaux, étaient plus belles qu'on ne saurait le dire. Mes rameurs étaient toujours des «fils». C'étaient trois vagabonds qui avaient la réputation d'être des voleurs et des brigands incorrigibles, et je portai avec moi un sac plein de billets de banque, d'argent et de monnaie de billon. Dans l'Europe occidentale, un homme semblable sur un fleuve désert serait considéré comme bien audacieux, mais en Sibérie il n'en est pas ainsi. Je n'avais même pas sur moi un vieux pistolet et je trouvai dans mes trois vagabonds une excellente compagnie. Ce n'est qu'en approchant de Blagovéchtchensk qu'ils devinrent agités. «La khancina (eau-de-vie chinoise) est bon marché là-bas,» disaient-ils avec de profonds soupirs. «Il nous arrivera certainement des désagréments ! Elles est bon marché et vous assomme en un clin d'Ïil, pour peu que vous n'y soyez pas habitué !» Je leur offris de remettre l'argent qui leur était dû à un ami qui les ferait partir par le premier vapeur. «Cela ne nous sauverait pas,» répondirent-ils tristement. «Quelqu'un offrira un verre Ñ elle est bon marché Ñ et un verre suffit pour vous assommer !» répétaient-ils avec insistance. Ils étaient réellement inquiets. Lorsque, quelques mois lus tard, je repassai dans cette ville, j'appris que l'un de mes «fils» avait eu en effet des désagréments. Quand il eut vendu sa dernière paire de bottes pour acheter la funeste boisson, il commit un vol et fut enfermé. Mon ami finit par obtenir son élargissement et il l'embarqua sur un bateau qui remontait l'Amour.
Ceux-là seuls qui ont vu l'Amour ou connaissent le Mississippi ou le Yang-tsé-kiang peuvent se figurer quel fleuve gigantesque devient l'Amour après avoir reçu le Soungari et peuvent s'imaginer les vagues énormes qui remontent son cours les jours de tempêtes. En juillet, lorsque tombent les pluies, dues aux moussons, le Soungari, l'Ousouri et l'Amour sont enflés par des quantités d'eau inimaginables. Des milliers d'îles basses, d'ordinaire couvertes de fourrés de saules, sont inondées ou arrachées et entraînées par le courant. La largeur du fleuve atteint par endroits jusqu'à huit kilomètres. Les eaux forment des centaines de bras et des lacs qui s'échelonnent dans les dépressions le long du lit principal, et lorsqu'un vent frais souffle de l'est, à l'encontre du courant, des vagues monstrueuses, plus hautes que celles qu'on voit dans l'estuaire du Saint-Laurent, remontent le courant principal aussi bien que ses bras secondaires. Et c'est encore pis quand un typhon venant de la mer de Chine s'abat sur la région de l'Amour.
Nous fûmes témoins d'un semblable typhon. J'étais alors à bord d'un grand bateau ponté, avec le major Marovski que j'avais rejoint à Blagobéchtchensk. Il avait largement chargé son bateau de voiles, ce qui nous permettait de serrer le vent de près, et lorsque la tempête commença, nous réussîmes à amener notre bateau du côté abrité du fleuve et à trouver un refuge dans un tributaire. Nous y restâmes deux jours, pendant lesquels la tempête sévit avec une telle furie que, m'étant aventuré à quelques centaines de mètres dans la forêt voisine, je dus battre en retraite à cause des arbres gigantesques que le vent battait autour de moi. Nous commençâmes à être très inquiets pour nos barques. Il était évident que si elles étaient en route dans la matinée, elles n'avaient jamais pu atteindre le côté abrité du fleuve, mais avaient été poussées par le vent du côté opposé ; là, exposées à toute la fureur du vent, elles avaient dû être détruites. Un désastre était presque certain.
Nous remîmes à la voile dès que la tempête se fut un peu calmée. Nous savions que nous devions bientôt rencontrer deux flottilles de barques ; mais nous navigâmes un jour, deux jours, sans en trouver aucune trace. Mon ami Marovski perdit à la fois le sommeil et l'appétit ; il avait la mine d'un homme qui relève d'une maladie grave. Il restait toute la journée assis sur le pont, immobile, et murmurant : «Tout est perdu ! tout est perdu !» Dans cette partie de l'Amour, les villages sont rares et très espacés, et personne ne pouvait nous enseigner. Une nouvelle tempête survint, et lorsque nous eûmes enfin atteint un village, nous apprîmes qu'aucune barque n'avait passé par là, mais qu'on avait vu des quantités d'épaves descendre le fleuve le jour précédent. Il était évident qu'au moins quarante barques, portant une cargaison d'environ 2000 tonnes, avaient dû périr. Il en résulterait certainement une famine au printemps, dans le bas Amour, si de nouvelles provisions n'arrivaient à temps. La saison était avancée, la navigation devait bientôt prendre fin, et il n'y avait pas encore de télégraphe le long du fleuve.
Nous tînmes conseil et il fut décidé que Marovski se rendrait aussitôt que possible à l'embouchure de l'Amour. On pourrait peut-être faire quelques achats de grains au Japon avant la fin de la saison de navigation. Pendant ce temps, je devais remonter le fleuve aussi vite que possible pour déterminer le chiffre des pertes, et faire mon possible pour parcourir ces huit cent lieues en bateau, à cheval ou à bord d'un vapeur si j'en rencontrais un sur l'Amour ou la Chilka. Il me fallait au plus tôt avertir les autorités de Tchita et expédier ce que je pourrais trouver des provisions. Peut-être qu'une partie de cet envoi atteindrait cet automne même l'Amour supérieur, d'où il serait plus facile de les expédier au commencement du printemps dans les basses terres. Quand on ne gagnerait que quelques semaines ou seulement quelques jours, cela pourrait être d'une extrême importance en cas de famine.
Je commençai mon voyage de huit cents lieues dans un bateau à rames et je changeais de rameurs environ toutes les huit lieues, à chaque village. Je n'avançais que bien lentement, mais il se pouvait qu'aucun vapeur ne vînt à remonter le fleuve avant une quinzaine, et en attendant je pouvais atteindre l'endroit où les barques avaient sombré et voir si une partie des provisions était sauve. Alors, au confluent de l'Ousouri, à Khabarovsk, je pouvais trouver un vapeur. Les bateaux que je prenais dans les villages étaient pitoyables, et le temps était très orageux. Naturellement, nous n'avancions que le long de la rive, mais il nous fallait franchir certains bras très larges, et les vagues, soulevées par un vent très fort, menaçaient toujours d'engloutir notre petite embarcation. Un jour, nous dûmes traverser un bras de l'Amour, large de près de 800 mètres. Des vagues se dressaient hautes et furieuses et remontaient le courant. Mes rameurs, deux paysans, furent saisis de terreur ; leurs faces devinrent blanches comme du papier. Leurs lèvres bleues tremblaient ; ils murmuraient des prières. Seul, un garçon de quinze ans, qui tenait le gouvernail, regardait avec calme les vagues. Il glissait entre elles, quand elles semblaient tomber autour de nous pour un moment ; mais lorsqu'il les voyait se soulever à une hauteur menaçante au devant de nous, il donnait un léger coup de barre et le bateau résistait à la lame. Le bateau, à chaque vague, embarquait de l'eau, que je rejetais à l'aide d'une vieille écope, tout en remarquant à chaque instant qu'il en entrait plus que je n'en pouvais rejeter. Il y eut un moment, quand le bateau embarqua deux grosses lames, où, sur un signe de l'un des rameurs tremblants, je déliai le lourd sac de cuivre et d'argent que je portais sur l'épaule... Plusieurs jours de suite, il nous fallut faire des traversées de ce genre. Jamais je ne forçais les hommes de traverser, mais eux-mêmes, sachant pourquoi j'étais si pressé, décidaient à un moment donné de faire une tentative. «On ne meurt pas sept fois, et quand on meurt, on ne peut l'éviter,» disaient-ils. Puis faisant le signe de la croix, ils saisissaient les avirons et traversaient.
J'eus bientôt atteint l'endroit où la plupart de nos barques s'étaient perdues. La tempête en avait détruit quarante-cinq. Il avait été impossible de les décharger et on n'avait sauvé qu'une bien faible partie de la cargaison. Deux mille tonnes de farine avaient été englouties. Connaissant le chiffre de nos pertes, je continuai mon voyage.
Quelques jours après, un vapeur qui remontait lentement le fleuve me rejoignit, et quand je fus embarqué, les passagers me dirent que le capitaine avait tellement bu qu'il avait été atteint de delirium tremens et s'était jeté par-dessus bord. Il avait été sauvé cependant, et maintenant il était couché dans sa cabine. Ils me demandèrent de prendre le commandement du vapeur et je dus accepter. Mais bientôt je remarquai, à mon grand étonnement, que tout marchait tout seul grâce à une routine excellente, et bien que je fusse toujours sur le pont, je n'avais presque rien à faire. A part quelques instants de véritable responsabilité, lorsque le vapeur devait aborder pour prendre du bois pour la machine, à part les quelques paroles d'encouragement aux chauffeurs et l'ordre de partir aussitôt que l'aube nous permettait de distinguer faiblement les rives, je n'avais jamais à intervenir, car tout marchait tout seul. Un pilote qui aurait su interpréter la carte s'en serait aussi bien tiré.
J'arrivai enfin en Transbaïkalie, après avoir voyagé en vapeur et surtout à cheval. L'idée d'une famine qui pouvait éclater le printemps suivant dans le bas Amour m'obsédait. Je trouvais que le petit vapeur à bord duquel j'étais ne remontait pas assez vite le cours rapide de la Chilka et, pour gagner une vingtaine d'heures ou même moins, je le quittai et parcourus à cheval avec un cosaque quelques centaines de kilomètres dans la vallée de l'Argougne, le long d'un des sentiers de montagnes les plus sauvages de Sibérie, ne nous arrêtant qu'après minuit pour allumer notre feu de campement dans les bois. Mais ces dix ou vingt heures que je gagnais ainsi n'étaient pas à dédaigner, car chaque jour nous rapprochait de la fin de la saison de navigation : la nuit, de la glace se formait déjà sur le fleuve. Enfin je rencontrai le gouverneur de la Transbaïkalie et mon ami, le colonel Pedachenko, sur la Chilka, à la colonie pénitentiaire de Kara, et le colonel se chargea de faire embarquer immédiatement toutes les provisions qu'on pourrait trouver. Quant à moi je partis immédiatement pour aller à Irkoutsk rendre compte de la situation.
A Irkoutsk on s'étonna que j'eusse pu faire ce long voyage si rapidement, mais j'étais complètement épuisé. Il est vrai que la jeunesse recouvre aisément ses forces, et je recouvrai les miennes en dormant chaque jour un tel nombre d'heures que je serais honteux de dire combien.
Ñ «Avez-vous pris du repos ?» me demandait le gouverneur-général une semaine environ après mon arrivée. «Pourriez-vous partir en courrier rapide demain pour Pétersbourg afin d'y faire vous-même un rapport sur la perte des barques ?»
Il s'agissait de couvrir en vingt jours Ñ pas un de plus Ñ la distance de 1300 lieues qui sépare Irkoutsk de Nijni-Novgorod où je prendrais le train pour Pétersbourg. Il fallait galoper nuit et jour dans des chariots qu'on changeait à chaque relais, car pas un véhicule ne supporterait un voyage fait à toute vitesse sur les ornières des routes gelées de la fin de l'automne. Mais voir mon frère était une trop grande attraction pour moi, pour que je n'acceptasse pas la proposition, et je partis le lendemain soir. Lorsque j'arrivai aux basses terres de la Sibérie occidentale et aux monts Ourals, le voyage devint réellement une torture pour moi. Il y avait des jours où les roues des chariots se brisaient à chaque relais dans les ornières glacées. Les rivières se congelaient et il me fallut traverser l'Obi en bateau au milieu des glaces flottantes qui menaçaient à tout moment d'écraser notre petite embarcation. Lorsque j'atteignai les rives du Tom, rivière qui n'était prise que depuis le nuit précédente, les paysans refusèrent d'abord de me faire passer de l'autre côté et me demandèrent un «reçu».
«Ñ Mais quel reçu me demandez-vous ?
«Ñ Voici. Vous écrirez sur un papier : «Je, soussigné, certifie par la présente que j'ai été noyé par la volonté de Dieu et non par la faute des paysans», et vous nous donnerez le papier.»
«Ñ Avec plaisir, sur l'autre rive.»
Enfin ils me passèrent. Un jeune garçon courageux et à la mine éveillée, que j'avais choisi dans la foule, ouvrait la marche, éprouvant avec un pieu la force de la glace ; je venais ensuite, portant sur l'épaule mon sac de dépêches, et nous étions attachés tous les deux à de longues rênes tenues par cinq paysans, qui nous suivaient à distance ; l'un d'eux portait une botte de paille qui devait être jetée sur la glace là où elle semblerait pas assez forte.
Enfin j'atteignis Moscou. Mon frère vint me trouver à la gare et nous partîmes immédiatement pour Pétersbourg.
La jeunesse est une belle chose. Lorsque, après de voyage qui avait duré vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits, j'arrivai de bon matin à Pétersbourg, j'allai le jour même porter mes dépêches à destination et je ne manquai pas d'aller rendre visite à une tante Ñ ou plutôt à une cousine Ñ qui résidait à Pétersbourg. Elle rayonnait de joie. «Nous avons une soirée dansante aujourd'hui. Tu viendras ?» demanda-t-elle. Ñ «Bien entendu, j'en serai !» Et non seulement je m'y rendis, mais je dansai jusqu'à une heure avancée du matin.


Lorsque j'arrivai à Pétersbourg et que je vis les autorités, je compris pourquoi on m'avait envoyé faire le rapport. Personne ne voulait admettre la possibilité de la destruction des barques. «Avez-vous vu l'endroit ? Avez-vous vu les barques détruites de vos propres yeux ? Êtes-vous absolument sûr qu'ilsn'ont pas tout simplement volé les provisions et qu'ensuite ils ne vous ont pas montré les épaves de quelques barques ?» Telles étaient les questions auxquelles j'avais à répondre.
Les hauts fonctionnaires qui à Pétersbourg étaient à la tête des affaires de Sibérie étaient vraiment d'une ignorance charmante sur le pays. «Mais, mon cher,», me disait l'un d'eux qui toujours s'exprimait en français, «comment est-ce possible que quarante barques puissent être détruites sur la Néva sans que personne vienne au secours ?»
«Ñ La Néva, m'écriais-je ; mettez trois, quatre Névas l'une à côté de l'autre et vous aurez la largeur du bas Amour !»
«Ñ Est-ce vraiment si large que cela ?» Et deux minutes après, il causait, en excellent français, de toutes sortes de choses. «Quand avez-vous vu Schwartz, le peintre, pour la dernière fois ? Son tableau «Ivan le Terrible» n'est-il pas admirable ? Savez-vous pour quelle raison Koukel a failli être arrêté ? Savez-vous que Tchernychevski est arrêté ? Il est maintenant dans la forteresse.»
«Ñ Pourquoi ? Qu'a-t-il fait ?» demandai-je.
«Ñ Rien de particulier ; rien ! Mais, mon cher, vous savez, l'intérêt de l'État ! Un homme si intelligent, si terriblement intelligent ! Et il a une si grande influence sur la jeunesse. Vous comprenez qu'un gouvernement ne peut tolérer cela : c'est impossible ! Intolérable, mon cher, dans un État bien ordonné !»
Le comte Ignatiev ne posa pas de semblables questions. Il connaissait très bien l'Amour et il connaissait aussi Pétersbourg. Au milieu de toute sorte de plaisanteries et de remarques spirituelles sur la Sibérie qu'il faisait avec une étonnante vivacité, il me dit : «Il est très heureux que vous ayez été sur les lieux et que vous ayez vu les épaves. Et ilsont été bien avisés de vous envoyer faire le rapport. C'est fort habile ! D'abord, personne ne voulait croire à l'histoire des barques. On se disait : Bah ! encore une escroquerie. Mais maintenant on sait que vous étiez très connu comme page, et que vous n'avez été que quelques mois en Sibérie ; vous ne couvririez pas les gens de là-bas si c'était une escroquerie. On a confiance en vous.»
Le ministre de la guerre, Dmitri Miloutine, fut le seul haut fonctionnaire qui prit la chose sérieusement. Il me posa un grand nombre de questions, allant toujours au fait. Du premier coup il vit de quoi il s'agissait. Toute notre conversation fut en phrases courtes, prononcées sans hâte, mais sans gaspillage de mots : «Approvisionner les établissements de la côte par voie de mer, dites-vous ? Les autres seulement de Tchita ? Très bien. Mais si l'année prochaine survient une tempête, le même accident se produira-t-il encore ?» «Non, s'il y a deux petits remorqueurs pour traîner les barques.» «Cela suffirait-il ?» «Oui, avec un seul remorqueur, la perte n'aurait pas même été moitié moins élevée.» «Très probablement. Écrivez-moi, je vous prie ; rédigez tout ce que vous avez dit, très simplement ; pas de formalités !»


Je ne restai pas longtemps à Pétersbourg. Le même hiver j'étais de retour à Irkoutsk. Mon frère devait m'y rejoindre quelques mois après. Il était admis comme officier des Cosaques d'Irkoutsk.
Un voyage en hiver à travers la Sibérie passe pour une terrible épreuve ; mais tout bien considéré, c'est, somme toute, plus agréable qu'à toute autre époque de l'année.
Les routes couvertes de neige sont excellentes, et, bien que le froid soit terrible, on peut très bien le supporter. Couché de toute sa longueur dans le traîneau Ñ comme chacun fait en Sibérie Ñ enveloppé dans des couvertures fourrées en dedans et en dehors, on ne souffre pas trop du froid, même quand la température est de 40 ou 50 degrés centigrades au-dessous de zéro. Voyageant à la façon des courriers Ñ c'est-à-dire en changeant de cheval à chaque station et ne m'arrêtant qu'une heure par jour pour prendre un repas Ñ j'arrivai à Irkoutsk dix-neuf jours après avoir quitté Pétersbourg. En pareil cas la vitesse moyenne est de 330 kilomètres par jour, et je me souviens d'avoir couvert les 1100 derniers kilomètres avant Irkoutsk en 70 heures. Le froid n'était pas rigoureux, les routes étaient dans un excellent état, les postillons étaient toujours de bonne humeur grâce aux pourboires que je leur donnais, et l'attelage de trois petits chevaux fort légers semblait prendre plaisir à courir rapidement par monts et par vaux, à franchir des rivières durcies par le gel et à traverser des forêts dont la parure argentée brillait aux rayons du soleil.
J'étais maintenant nommé attaché au gouverneur-général de la Sibérie orientale pour les affaires des Cosaques, et je devais résider à Irkoutsk. Mais il n'y avait pas grand'chose à faire. Laisser tout marcher selon la routine, et ne plus parler de réformes, tel était le mot d'ordre venu de Pétersbourg. J'acceptai donc avec plaisir la proposition d'entreprendre une exploration géographique en Mandchourie.

Chapitre III
JE TRAVERSE LA MANDCHOURIE DÉGUISÉ EN MARCHAND. Ñ JE REMONTE LE SOUNGARI JUSQU'À KIRIN. Ñ DES MINES D'OR À TCHITA.

Si l'on jette un coup d'Ïil sur une carte d'Asie on voit que la frontière russe qui court à peu près selon le cinquantième parallèle, passé la Transbaïkalie, s'infléchit brusquement vers le nord. Elle suit pendant cent vingt lieues l'Argougne ; puis, atteignant l'Amour, elle prend la direction du sud-est ; la ville de Blagovéchtchensk, capitale de la province de l'Amour, étant également située à peu près sur le cinquantième degré de latitude. entre la pointe sud-est de la Transbaïkalie (Nouveau-Tsouroukhaïtou) et Blagovéchtchensk sur l'Amour, la distance à vol d'oiseau n'est que de 200 lieues ; mais le long de l'Argougne et de l'Amour elle est de plus de 400 lieues et en outre, le voyage le long de l'Argougne, qui n'est pas navigable, est extrêmement difficile. On ne trouve qu'un sentier de montagne des plus difficiles.
La Transbaïkalie est très riche en bétail, et les Cosaques de la région sud-est qui sont de grands éleveurs désiraient établir des communications directes avec l'Amour moyen, qui serait un excellent marché pour leur bétail. Ils faisaient du commerce avec les Mongols, et ils leur avaient entendu dire qu'il ne serait pas difficile d'atteindre l'Amour en se dirigeant vers l'est à travers le Grand Khingan. En allant tout droit vers l'est, leur avait-on dit, on tomberait sur une vieille route chinoise qui traverse le Khingan et conduit à la ville mandchoue de Merghen, sur le Nonni, tributaire du Soungari, d'où une excellente route conduit à l'Amour moyen.
On m'offrit la direction d'une caravane marchande que les Cosaques avaient l'intention d'organiser pour découvrir cette route, et j'acceptai avec enthousiasme. Nul Européen n'avait jamais visité cette région, et un topographe russe qui avait suivi cette route quelques années auparavant avait été tué. Seuls deux jésuites, venus du sud du temps de l'empereur Kan-si, s'étaient avancés jusqu'à Merghen et en avaient déterminé la latitude. Toute l'immense région au nord de cette ville, sur une longueur de deux cents lieues et sur une largeur égale, était totalement, absolument inconnue. Je consultai sur cette contrée toutes les sources dont je pouvais disposer. Tout le monde, même les géographes chinois, l'ignorait. D'autre part, il  était très important de relier l'Amour moyen avec la Transbaïkalie ; aujourd'hui Tsouroukhaïtou va devenir la tête de ligne du chemin de fer de Mandchourie. Nous fûmes donc les pionniers de cette grande entreprise.
Cependant il y avait une difficulté. Le traité sino-russe accordait à la Russie la liberté du commerce avec l'«Empire de Chine et la Mongolie». La Mandchourie n'y était pas mentionnée, et pouvait tout aussi bien être ou n'être pas comprise dans le traité. Les autorités chinoises de la frontière l'interprétaient d'une façon et les Russes de l'autre. D'ailleurs, comme il n'était question que de commerce, un officier ne serait pas autorisé à entrer en Mandchourie. Je devais donc y aller en marchand. En conséquence j'achetai à Irkoutsk différents articles et je me déguisai en marchand. Le gouverneur-général me délivra un passeport, «à Petr Alexéiev, marchand de la seconde corporation d'Irkoutsk et à ses compagnons», et il m'avertit que si les autorités chinoises m'arrêtaient et m'emmenaient à Pékin, puis à la frontière russe à travers le Gobi, dans une cage sur un chameau, comme c'était leur coutume, je ne devrais pas le trahir en me nommant. J'acceptai naturellement toutes les conditions, la tentation de visiter une contrée qu'un Européen n'avait jamais vue étant trop grande pour un explorateur.
Ce n'aurait pas été facile de cacher mon identité tant que je fus en Tranbaïkalie. Les Cosaques sont des gens à l'esprit tout à fait inquisiteur Ñ de vrais Mongols Ñ et dès qu'un étranger vient dans un de leurs villages, tout en le traitant avec la plus grande hospitalité, le maître de la maison où il descend fait subir au nouveau venu un interrogatoire en règle.
Ñ Un voyage ennuyeux, hein ? commencera-t-il ; la route est longue depuis Tchita, n'est-ce pas ? Et peut-être est-elle encore plus longue pour celui qui vient d'au-delà de Tchita ? Par exemple d'Irkoutsk ? Vous y faites du commerce, je pense ? Beaucoup de marchands viennent de là. Vous allez aussi à Nertchinsk, probablement ? Ñ Puis on est souvent marié à votre âge ; et vous aussi, vous devez avoir laissé une famille derrière vous, je suppose ? Beaucoup d'enfants ? Pas rien que des garçons, je pense ?» Et il continuera ainsi pendant des heures.
Le chef des Cosaques de l'endroit, le capitaine Buxhövden connaissait ses gens, aussi avions-nous pris nos précautions. A Tchita et à Irkoutsk nous nous étions souvent amusés, entre amateurs, à jouer des pièces, de préférence des drames d'Ostrovsky, où les scènes se passent presque toujours entre gens de la classe marchande. Je jouai plusieurs fois dans différents drames et je trouvais tant de plaisir à tenir un rôle, qu'un jour j'écrivis à mon frère une lettre enthousiaste, pour lui confesser mon désir passionné d'abandonner la carrière militaire et de me consacrer à la scène. En général je jouais les jeunes marchands, et j'avais si bien attrapé leur manière de parler et de gesticuler et de boire le thé dans la soucoupe Ñ je savais cela depuis mon séjour à Nikolskoïé Ñ que maintenant j'avais une excellente occasion de jouer mon rôle au sérieux.
Ñ «Approchez-vous, Pietr Alexéiévitch,» me disait le capitaine Buxhövden tandis qu'on plaçait sur la table le samovar brûlant d'où s'échappaient des nuages de vapeur.
Ñ «Merci ; nous pouvons bien rester ici,» répliquais-je, assis à distance sur le bord de la chaise, et en me mettant à boire mon thé comme un vrai marchand moscovite. Buxhövden éclatait de rire lorsqu'il me voyait souffler sur ma soucoupe tout en roulant de gros yeux et détacher avec mes dents quelques parcelles microscopiques d'un petit morceau de sucre qui devait servir pour une douzaine de tasses.
Nous savions que les Cosaques auraient tôt fait de découvrir la vérité sur mon compte, mais l'important était de gagner quelques jours seulement et de traverser la frontière avant que mon identité fût découverte. Il faut que j'aie bien joué mon rôle, car les Cosaques me considéraient comme un petit marchand. Dans un village, une vieille me fit signe au passage et me dit : «Y a-t-il encore des gens qui vous suivent sur la route, mon cher ?» «Pas un, grand'mère, que nous sachions.» «On dit qu'un prince, Rapotski, allait venir ? Est-il en route ?»
Ñ «Oh, je sais. Vous avez raison, grand'mère. Son altesse voulait venir en effet d'Irkoutsk. Mais comment le ferait-elle ? Un si long voyage ! Cela ne lui conviendrait pas. Alors elle est restée où elle était.»
Ñ «En effet, comment pourrait-elle venir ?»
Bref, nous passâmes la frontière sans ennui. Notre troupe se composait de onze Cosaques, d'un Toungouse et de moi-même ; nous étions à cheval. Nous avions environ quarante chevaux à vendre et deux voitures dont l'une, à deux roues, m'appartenait et contenait le drap, le velours de coton, le galon doré et autres articles que j'emportais, conformément à mon rôle de marchand. Je m'occupai moi-même de la voiture et des chevaux. Nous choisîmes l'un des Cosaques comme «ancien» de la caravane. C'était à lui qu'incombaient tous les entretiens diplomatiques avec les autorités chinoises. Tous les Cosaques de la caravane savaient naturellement qui j'étais Ñ l'un d'eux m'avait connu à Irkoutsk Ñ mais jamais ils ne me trahirent, comprenant que le succès de l'entreprise en dépendait. Je portais, comme les autres, un long vêtement de coton bleu, et les Chinois ne faisaient pas attention à moi, de sorte que, sans être observé, je pouvais faire le levé de la route à la boussole. Le premier jour seulement, lorsque toute sorte de soldats chinois nous suivaient dans l'espoir d'avoir un verre d'eau-de-vie, j'étais souvent obligé de ne jeter sur ma boussole qu'un coup d'Ïil à la dérobée et d'inscrire les altitudes et les distances dans ma poche, sans en sortir mon papier. Nous n'avions aucune espèce d'armes. Seul, notre Toungouse, qui allait se marier, avait pris son fusil à mèche, et il s'en servait pour chasser le daim, nous approvisionnant ainsi de viande pour le souper et faisant une provision de fourrures avec lesquelles il pourrait acheter sa future femme.
Quand ils ne purent plus avoir d'eau-de-vie, les soldats chinois nous laissèrent tranquilles. Nous allions tout droit vers l'est, cherchant notre chemin comme nous pouvions par monts et par vaux, et après une marche de quatre ou cinq jours, nous tombâmes en effet, comme on nous l'avait dit, sur la route chinoise qui nous menait à Merghen à travers le Khingan.
A notre grand étonnement, nous vîmes que cette traversée de la chaîne de montagnes qui avait l'air si noir et si terrible sur les cartes, était des plus faciles. Nous rejoignîmes sur la route un vieux fonctionnaire chinois, à la mine pitoyable, qui voyageait dans la même direction dans une voiture à deux roues. Pendant les deux derniers jours la route monta et le pays témoignait lui-même de sa grande altitude. Le sol devint marécageux et la route boueuse ; l'herbe était très misérable et les arbres étaient minces, chétifs, souvent rabougris et couverts de lichens. Des montagnes dénudées s'élevaient à droite et à gauche, et nous pensions déjà à la difficulté que nous aurions à traverser la chaîne, lorsque nous vîmes le vieux fonctionnaire chinois descendre de voiture devant un oboÑ c'est-à-dire un tas de pierres et de branches d'arbres auxquels on avait attaché des mèches de crins de cheval et de petits morceaux d'étoffe. Il arracha quelques poils à la crinière de son cheval et il les attacha aux branches.
Ñ «Qu'est-ce que c'est que cela ?» demandâmes-nous.
Ñ «L'obo.Les eaux à partir d'ici coulent vers l'Amour.»
Ñ «Sommes-nous au bout du Khingan ?»
Ñ «Oui. D'ici l'Amour il n'y a plus de montagnes à traverser, des collines seulement !»
Toute la caravane était émue. «Les eaux coulent vers l'Amour, vers l'Amour !» s'écriaient les Cosaques les uns aux autres. Toute leur vie ils avaient entendu les vieux Cosaques parler du grand fleuve où pousse la vigne à l'état sauvage, où les prairies, qui s'étendent sur des centaines de lieues, pourraient donner le bien-être à des millions d'hommes. Puis, après que l'Amour eut été annexé à la Russie, ils entendirent parler de la longueur du voyage, des difficultés qu'avaient rencontrées les premiers colons, de la prospérité de leurs parents établis sur le haut Amour ; et voilà que nous avions trouvé le plus court chemin pour y aller. Nous avions devant nous une rampe très raide que la route descendait en zigzags. Elle conduisait à une petite rivière qui se frayait un chemin à travers un dédale de montagnes aux contours tourmentés et appartenait au bassin de l'Amour. Nous n'étions plus séparés du grand fleuve par aucun obstacle. Un voyageur seul saura quelle fut ma joie lorsque je fis cette découverte géographique inattendue. Quant aux Cosaques, ils se hâtèrent de descendre et d'attacher à leur tour des mèches de crins de cheval aux branches jetés sur l'obo.Les dieux des païens inspirent en général une certaine crainte aux Russes. Il ne les estiment guère, mais ces dieux, disent-ils, sont de méchantes créatures, portées au mal, et il n'est jamais bon d'être en mauvais termes avec eux. Il est bien préférable de les corrompre par quelques témoignages de respect.
Ñ «Regardez donc ; voici un drôle d'arbre : cela doit être un chêne,» s'écriaient-ils comme nous descendions la rampe. C'est qu'en effet le chêne ne croît pas en Sibérie ; on n'en trouve pas avant d'arriver aux pentes orientales du grand plateau.
«Tiens, des noyers !» s'écriaient-ils ensuite. «Et qu'est ce que cet arbre-là ?» demandaient-ils en regardant un tilleul ou quelque arbre également inconnu en Sibérie, mais que je savais faire partie de la flore mandchoue. Ces hyperboréens, qui, depuis des siècles, rêvaient des pays chauds et les voyaient enfin, étaient enchantés. Couchés sur le sol couvert d'un épais tapis d'herbe, ils le caressaient des yeux, Ñ ils l'auraient baisé. Maintenant ils brûlaient du désir d'atteindre l'Amour le plus tôt possible. Lorsque, quinze jours plus tard, nous allumâmes notre dernier feu de bivouac à moins de huit lieues du fleuve, ils étaient impatients comme des enfants. Ils se mirent à seller leurs chevaux quelques instants après minuit et me pressèrent de partir longtemps avant l'aube, et lorsqu'enfin nous pûmes d'une hauteur embrasser d'un coup d'Ïil le puissant fleuve, les yeux de ces sibériens si peu impressionnables, ordinairement fermés à la poésie, brillaient d'une flamme poétique à la vue des flots bleus du majestueux Amour. Il était évident que, tôt ou tard, avec ou sans l'appui du gouvernement russe, ou même contre son désir, les deux rives de ce fleuve Ñ aujourd'hui désert, mais riche d'espérances Ñ ainsi que les immenses étendues inhabitées du nord de la Mandchourie, seraient envahis par des colons russes, tout comme les bords du Mississippi furent colonisés par les voyageurscanadiens.
Entre-temps, le vieux Chinois avec qui nous avions traversé le Khingan, ayant revêtu son manteau blanc et mis son chapeau de fonctionnaire surmonté d'un bouton de verre, nous déclara le lendemain qu'il ne nous laisserait pas aller plus loin. Notre «ancien» l'avait reçu, lui et son scribe, dans notre tente, et le vieillard, répétant ce que le scribe lui soufflait tout bas, soulevait toute sorte d'objections contre la continuation de notre voyage. Il voulait nous faire rester sur place pendant qu'il enverrait notre passeport à Pékin en demandant des ordres, mais nous nous y opposâmes absolument. Alors il souleva des difficultés à propos du passeport.
«Qu'est-ce que c'est que ce passeport ?» dit-il en jetant un regard dédaigneux sur cette pièce qui était rédigée en quelques lignes sur une simple feuille de papier écolier en russe en en mongol et qui n'était munie que d'un simple sceau à la cire. «Vous pouvez bien l'avoir écrit vous-même et l'avoir scellé avec une pièce de monnaie, observa-t-il. Regardez-moi mon passeport, voilà qui en vaut la peine,» et il déroula à nos yeux une feuille de papier, longue de deux pieds, couverte de caractères chinois.
Durant cette discussion, j'étais assis tranquillement à l'écart et je mettais quelque chose dans mon coffre, lorsqu'un numéro de la Gazette de Mouscoume tomba sous la main. La Gazetteétant la propriété de l'Université de Moscou, portait un aigle imprimé sur la première page. «Montrez-lui ceci,» dis-je à notre ancien. Il déplia la grande feuille de papier et montra l'aigle. «L'autre passeport, c'est ce que nous devons vous montrer, mais voici celui que nous avons pour nous.»
«Quoi, tout cela est écrit sur votre compte ?» demanda le vieillard avec terreur.
«Tout,» répondit notre ancien, sans même un battement de paupières.
Le vieux Ñ un vrai fonctionnaire Ñ avait l'air tout abasourdi de voir une telle profusion d'écriture. Il nous examina tous, en hochant la tête. Mais le scribe murmurait toujours quelques paroles à l'oreille de son chef, qui finit par déclarer qu'il ne nous laisserait pas continuer notre voyage.
«Assez parlé», dis-je à l'ancien ; «donne l'ordre de seller les chevaux.» Les Cosaques étaient du même avis et quelques instants après notre caravane partait. Nous dîmes adieu au vieux fonctionnaire et nous lui promîmes de déclarer que, sans recourir toutefois à la violence Ñ ce qu'il était incapable de faire Ñ il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour nous empêcher d'entrer en Mandchourie et que c'était par conséquent de notre faute si nous y étions quand même.
Quelques jours après nous étions à Merghen, où nous fîmes un peu de commerce, et bientôt nous atteignîmes la ville chinoise d'Aïgoun sur la rive droite de l'Amour et la ville russe de Blagovéchtchensk sur la rive gauche. Nous avions découvert la route directe et beaucoup d'autres faits intéressants : le caractère de chaîne bordière du Grand-Khingan, la facilité avec laquelle on peut la franchir, ces volcans tertiaires de la région de l'Ouioun Kholdontsi, qui, pendant si longtemps ont été une énigme dans la littérature géographique, et diverses autres choses. Je ne puis dire que je fus un bon marchand, car, à Merghen, je persistai à demander en un mauvais chinois trente-cinq roubles pour une montre quand l'acheteur chinois m'en avait déjà offert quarante-cinq ; mais les cosaques firent de très bonnes affaires. Ils vendirent très bien leurs chevaux, et lorsque mes chevaux, mes marchandises, et tout le reste eurent été vendus par les Cosaques, on trouva que l'expédition avait coûté au gouvernement la modeste somme de vingt-deux roubles Ñ soit un peu plus de cinquante francs.


Tout cet été-là, je voyageai dans le bassin de l'Amour. J'allai jusqu'à son embouchure, ou plutôt son estuaire, à Nikolaïevsk, rejoindre le gouverneur-général, avec qui je remontai ensuite l'Ousouri sur un vapeur. Et, plus tard, durant l'automne, je fis un voyage encore plus intéressant : je remontai le Soungari, jusqu'au cÏur même de la Mandchourie, à Ghirine (ou Kirin, d'après la prononciation méridionale).
En Asie, beaucoup de rivières sont formées par la jonction de deux cours d'eau également importants, si bien qu'il est difficile au géographe de dire quel est le principal et quel est le tributaire. L'Ingoda et l'Onone s'unissent pour former la Chilka ; la Chilka et l'Argougne s'unissent pour former l'Amour ; et l'Amour s'unit au Soungari pour former ce puissant fleuve qui coule vers le nord-est et se jette dans le Pacifique sous les latitudes inhospitalières du détroit de Tartarie.
Jusqu'en 1864, la grande rivière de la Mandchourie est restée très peu connue. Tout ce qu'on en savait datait du temps des jésuites, et c'était peu de chose. Maintenant que les explorations de la Mongolie et de la Mandchourie allaient revenir en faveur, et que la crainte de la Chine qu'on avait eue jusque-là en Russie semblait être exagérée, tous les jeunes gens insistaient auprès du gouverneur-général sur la nécessité d'explorer le Soungari. Cela nous apparaissait comme une provocation d'avoir à nos portes cette immense région presque aussi peu connue que l'étaient autrefois les déserts d'Afrique. Tout à fait inopinément, le général Korsakov résolut cet automne même d'envoyer un vapeur sur le Soungari, sous prétexte de porter un message au gouverneur-général de la province de Ghirine. Le consul russe d'Ourga devait transmettre ce message. Un docteur, un astronome, deux topographes et moi, tous placés sous le commandement du colonel Tchernyaïev, fûmes désignés pour prendre part à l'expédition, à bord d'un petit vapeur, l'Ousouri,qui remorquait une barque chargée de charbon. Vingt-cinq soldats, dont les fusils furent soigneusement dissimulés sous le charbon, nous accompagnaient dans la barque.
Tout fut organisé très vite, et le petit vapeur n'était pas préparé pour recevoir une si nombreuse compagnie. Mais nous étions tous pleins d'enthousiasme et nous nous entassâmes comme nous pûmes dans les petites cabines. L'un de nous devait dormir sur une table, et quand nous partîmes, nous vîmes qu'il n'y avait même pas assez de couteaux et de fourchettes pour nous tous. Et je ne parle pas des autres choses indispensables. L'un de nous avait recours à son canif quand nous prenions nos repas, et mon couteau chinois avec ses deux bâtonnets fut un complément bienvenu à notre équipement.
Ce n'était pas une tâche aisée de remonter le Soungari. La grande rivière, dans son cours inférieur, où elle coule à travers les mêmes basses terres que l'Amour, est très peu profonde, et bien que notre vapeur n'eût que trois pieds de tirant d'eau, souvent nous ne pouvions trouver un chenal pour passer. Certains jours nous n'avancions que de quinze ou seize lieues et nous raclions souvent avec notre quille le fond sablonneux de la rivière. A chaque instant, nous envoyions un canot pour découvrir des endroits ayant la profondeur suffisante. Mais notre jeune capitaine s'était mis en tête d'atteindre Ghirine cet automne-là, et chaque jour nous faisions quelque progrès. A mesure que nous avancions nous trouvions la rivière de plus en plus belle et de plus en plus navigable ; et lorsque nous eûmes passé les déserts sablonneux qui s'étendent à son confluent avec sa sÏur, la rivière Nonni, la navigation devint facile et agréable. En quelques semaines, nous eûmes atteint la capitale de cette province de la Mandchourie. Une excellente carte de la rivière fut faite par les topographes.
Malheureusement il n'y avait pas de temps à perdre, aussi nous ne pouvions que très rarement descendre dans un village ou une ville. Les villages sont peu nombreux et distants les uns des autres sur les bords de cette rivière, et, dans son cours inférieur, nous ne trouvâmes que des terrains bas qui sont inondés tous les ans. Plus en amont, nous navigâmes pendant quarante lieues au milieu des dunes de sable. Ce ne fut que lorsque nous atteignîmes le haut Soungari et que nous approchâmes de Ghirine que nous trouvâmes une population assez dense.
Si notre but avait été d'établir des relations amicales avec la Mandchourie Ñ et non tout simplement d'apprendre ce qu'est le Soungari Ñ notre expédition aurait été un échec complet. Les autorités mandchoues se souvenaient encore trop bien comment huit ans auparavant, la «visite» de Mouraviev avait eu pour conséquence l'annexion de l'Amour et de l'Ousouri, et elles ne pouvaient que considérer avec méfiance ces nouveaux et importuns visiteurs. Les vingt-cinq fusils cachés dans le charbon et qui avaient été naturellement signalés aux autorités chinoises avant notre départ, provoquaient plus encore leurs soupçons. Et lorsque notre vapeur jeta l'ancre en face de la populeuse ville de Ghirine, nous en trouvâmes tous les marchands armés de sabres rouillés, déterrés de quelque ancien arsenal. On ne nous empêcha pas cependant de nous promener dans les rues, mais toutes les boutiques se fermaient dès que nous débarquions et on ne permit pas aux marchands de rien nous vendre. Des provisions furent envoyées à bord du vapeur Ñ en guise de présent, mais on n'accepta pas d'argent en retour.
L'automne approchait rapidement de sa fin, les froids commençaient déjà, et nous devions nous hâter de revenir, car nous ne pouvions hiverner sur le Soungari. Bref, nous vîmes Ghirine, mais nous ne parlâmes à personne, sauf aux quelques interprètes qui venaient chaque matin à bord du vapeur. Notre but, cependant, était atteint. Nous nous étions assurés que la rivière est navigable, et une carte détaillée en avait été dressée depuis son confluent jusqu'à Ghirine, carte à l'aide de laquelle nous pouvions revenir à toute vapeur sans crainte d'accident. Notre vapeur ne toucha le fond qu'une seule fois. Mais les autorités de Ghirine, désireuses avant tout que nous ne fussions pas forcés d'hiverner sur la rivière, nous envoyèrent deux cents Chinois qui nous aidèrent à sortir des sables. Lorsque je sautai dans l'eau, et que, prenant aussi un bâton, je me mis à chanter notre chanson de rivière, Doubinouchka,qui aide tout le monde à donner au même moment une poussée soudaine, cela amusa beaucoup les Chinois, et après quelques poussées, le vapeur fut remis à flot. Les plus cordiales relations s'établirent après cette petite aventure entre nous et les Chinois Ñ j'entends le peuple naturellement, qui semblait détester beaucoup ses fonctionnaires mandchous.
Nous visitâmes quelques villages chinois peuplés de déportés du Céleste Empire et nous fûmes reçus de la plus cordiale façon. Le souvenir d'une soirée m'est tout particulièrement resté en mémoire. Nous arrivâmes à un petit village pittoresque comme la nuit tombait déjà. Quelques-uns d'entre nous descendirent à terre, et je me promenais tout seul à travers le village. Bientôt une foule d'une centaine de Chinois m'entoura, et bien que je ne connusse pas un mot de leur langue, nous causâmes de la manière la plus agréable du monde au moyen de gestes et nous nous comprenions les uns les autres. Tapoter quelqu'un sur les épaules en signe d'amitié, c'est décidément le langage international. S'offrir du tabac et du feu est aussi un moyen international d'exprimer l'amitié. Quelque chose les intéressait : pourquoi avais-je de la barbe, moi si jeune ? Ils n'en portaient pas avant soixante ans. Et quand je leur fis comprendre par signes qu'au cas où je n'aurais rien à manger, je pourrais m'en nourrir, la plaisanterie se transmit de l'un à l'autre à travers toute la foule. Ils éclatèrent de rire et se mirent à me tapoter sur les épaules avec encore plus de sympathie. Ils me promenèrent, me montrant leurs demeures. Chacun m'offrit sa pipe et toute la foule m'accompagna comme un ami au vapeur. Je dois dire qu'il n'y avait pas un seul bochko(policier) dans ce village. Dans d'autres villages nos soldats et les jeunes officiers étaient dans les meilleurs termes avec les Chinois, mais dès que le bochkoparaissait, tout était fini. En revanche, il fallait voir quelles grimaces ils faisaient au bochkoquand il avait le dos tourné ! Ils haïssaient évidemment ces représentants de l'autorité.
Depuis lors notre expédition a été oubliée. L'astronome Th. Ouzoltzev et moi en avons publié un compte rendu dans les «Mémoires» de la Société de Géographie de Sibérie. Mais quelques années plus tard un grand incendie à Irkoutsk détruisit tous les exemplaires qui restaient des Mémoires ainsi que la carte originale du Soungari, et ce ne fut que l'an dernier (1896), lorsqu'on commença à construire le chemin de fer de Mandchourie que les géographes russes déterrèrent nos comptes rendus et découvrirent que la grande rivière avait été explorée trente-cinq ans auparavant.


Comme il n'y avait plus moyen de s'occuper de réformes, j'essayai de faire ce qu'il semblait possible étant données les circonstances. Mais ce ne fut que pour me convaincre de l'inutilité absolue de pareils efforts. Comme attaché au gouverneur général pour les affaires cosaques, je fis par exemple un examen des plus approfondis des conditions économiques des Cosaques de l'Ousouri, dont les moissons étaient perdues tous les ans, de sorte que le gouvernement, chaque hiver, était obligé de les nourrir pour les sauver de la famine. Lorsque je revins de l'Ousouri avec mes rapports, je reçus des félicitations de tous côtés, j'eus une promotion, j'eus des récompenses spéciales. Toutes les mesures que je recommandais furent acceptées et des fonds spéciaux furent accordés pour aider les uns à émigrer, pour fournir du bétail aux autres, ainsi que je l'avais suggéré. Mais pour la réalisation pratique de ces mesures on s'en remit à un vieil ivrogne qui gaspillait l'argent et faisait impitoyablement donner le fouet aux Cosaques pour les convertir en bons agriculteurs. Et c'est ainsi qu'il en était partout, depuis le Palais d'Hiver à Pétersbourg jusqu'à l'Ousouri et au Kamchatka. Les efforts de quelques-uns dans la bonne direction se brisaient contre l'apathie ou la vénalité de la bureaucratie.
L'administration supérieure en Sibérie avait d'excellentes intentions, et je ne puis que répéter que, tout bien considéré, elle était bien meilleure, bien plus éclairée, beaucoup plus soucieuse du bien-être du peuple, que l'administration de toute autre province russe. Mais c'était une administration Ñ une branche de l'arbre qui a ses racines à Pétersbourg Ñ et c'était assez pour paralyser les meilleures intentions et pour étouffer dans le germe, par sa seule intervention toute vie locale et tout progrès. On regardait avec défiance tout ce que des personnalités locales faisaient pour le bien du pays, et on leur suscitait des montagnes de difficultés, non pas tant à cause des mauvaises intentions des administrateurs, mais uniquement parce que ces fonctionnaires appartenaient à une administration pyramidale, centralisée. Le seul fait d'appartenir à un gouvernement qui rayonnait tout autour d'une lointaine capitale, les portait à voir tout en fonctionnaires, qui se demandent d'abord ce que diront leurs supérieurs et quelle place tiendra telle ou telle chose dans la machine administrative. Les intérêts du pays sont alors secondaires.
Peu à peu je tournai toute mon énergie vers les explorations scientifiques. En 1865 j'explorai le Sayan occidental, ce qui me permit de mieux comprendre la structure des hautes terres sibériennes et de découvrir une importante région volcanique sur la frontière chinoise. Enfin, l'année suivante, j'entrepris un long voyage pour trouver une communication directe entre les mines d'or de la province de Yakoutsk (sur le Vitim et l'Olokma) et la Transbaïkalie. Pendant plusieurs années les membres de l'expédition sibérienne (1860-1864) avaient essayé de trouver ce passage et avaient tenté de traverser la série des chaînes parallèles, sauvages et rocailleuses, qui séparent ces mines des plaines de la Transbaïkalie. Mais lorsqu'ils eurent atteint, en venant du sud, cette région montagneuse désolée, et qu'ils eurent vu devant eux ces montagnes arides s'étendre vers le nord sur des centaines de kilomètres, tous ces explorateurs, sauf un qui fut tué par les naturels, revinrent vers le sud. Il était évident que pour réussir l'expédition devait se diriger du nord vers le sud, de la triste solitude inconnue du nord, vers les régions plus chaudes et habitées du sud. Il arriva aussi que, pendant que je me préparais pour l'expédition on me montra une carte qu'un Toungouse avait tracée avec son couteau sur un morceau d'écorce. Cette petite carte Ñ preuve merveilleuse de l'utilité du sens de la géométrie pour les gens les moins civilisés Ñ me parut devoir être si exacte que je m'y fiai complètement. Je commençai mon voyage par le nord, en suivant les indications de la carte.
En compagnie d'un jeune naturaliste d'avenir, Polakov, et d'un topographe, nous descendîmes tout d'abord la Léna, nous dirigeant vers les mines d'or du nord. Là, nous organisâmes l'expédition. Nous prîmes des provisions pour trois mois et nous partîmes dans la direction du sud. Un vieux chasseur akoute, qui, vingt ans auparavant, avait suivi le passage indiqué sur la carte du Toungouse, se chargea de nous servir de guide et de traverser la région montagneuse, large de 100 lieues, en suivant les vallées et les gorges que le Toungouse avait indiquées à l'aide de son couteau sur sa carte d'écorce de bouleau. Il accomplit en effet cet étonnant tour de force, bien qu'il n'y eût aucun sentier et que toutes les vallées qu'on apercevait du haut d'un col parussent absolument semblables à l'Ïil inexpérimenté. Cette fois le passage fut découvert. Pendant trois mois nous parcourûmes les montagnes désertes les plus totalement inhabitées qu'on puisse voir ; nous traversâmes le plateau marécageux ; enfin nous atteignîmes notre but, Tchita. On m'a dit qu'aujourd'hui ce passage est très utile pour mener le bétail du sud aux mines d'or. Quant à moi, ce voyage me fut d'un grand secours pour découvrir la clef de la structure des montagnes et des plateaux de Sibérie Ñ mais je n'écris pas une relation de voyages, et je dois m'arrêter ici.

Chapitre IV
CE QUE J'AI APPRIS EN SIBÉRIE. Ñ EXILÉS POLONAIS DANS LA SIBÉRIE ORIENTALE. Ñ LEUR RÉVOLTE. Ñ JE QUITTE LE SERVICE MILITAIRE.
Les années que je passai en Sibérie m'apprirent bien des choses que j'aurais difficilement apprises ailleurs. Je compris bientôt l'impossibilité absolue de rien faire de réellement utile aux masses par l'intermédiaire de la machine administrative. Je me défis de cette illusion à tout jamais. Puis je commençai à comprendre non seulement les hommes et les caractères, mais aussi les ressorts intimes de la vie sociale. Le travail édificateur des masses inconnues, dont on parle si rarement dans les livres, et l'importance de ce travail édificateur dans l'évolution des formes sociales, m'apparurent en pleine lumière. Voir, par exemple, comment les communautés de Doukhobortsy (frères de ceux qui à cette heure colonisent le Canada et qui trouvent une aide si généreuse en Angleterre et aux États-Unis) émigrèrent vers la région de l'Amour ; constater les avantages immenses qu'ils trouvaient dans leur organisation fraternelle semi-communautaire ; être témoin du succès de leur colonisation au milieu des échecs de la colonisation par l'État, c'étaient là des enseignements que les livres ne peuvent point donner. Puis les années que je vécus avec les naturels, le spectacle du fonctionnement des formes complexes d'organisation sociale qu'ils avaient élaborées loin de toute civilisation, devaient répandre des flots de lumière sur toutes mes études ultérieures. L'observation directe rendit évidente pour moi l'importance du rôle joué par les masses inconnues dans tous les événements historiques, même pendant la guerre, et j'en vins à partager les idées que Tolstoï exprime au sujet des chefs et des masses dans son ouvrage monumental «Guerre et Paix».Ayant été élevé dans une famille de propriétaires de serfs, j'entrai dans la vie, comme tous les jeunes gens de mon temps, avec une confiance très arrêtée dans la nécessité de commander, d'ordonner, de tracer et de punir. Mais lorsque, de très bonne heure d'ailleurs, j'eus à diriger de sérieuses entreprises et que j'eus affaire aux hommes, lorsque toute faute aurait entraîné après elle de graves conséquences, je commençai à apprécier la différence entre ce qu'on obtient par le commandement et la discipline et ce qu'on obtient par l'entente entre tous les intéressés. Le premier procédé réussit très bien dans une parade militaire, mais il ne vaut rien dans la vie réelle, lorsque le but ne peut être atteint que par l'effort sérieux d'un grand nombre de volontés convergentes. Bien qu'alors je n'aie pas formulé mes observations en termes empruntés aux luttes des partis, je puis dire aujourd'hui que je perdis en Sibérie ma foi en cette discipline d'État. J'étais ainsi tout préparé à devenir anarchiste.
Entre dix-neuf et vingt-cinq j'eus à élaborer d'importants projets de réforme, j'eus affaire à des centaines d'hommes dans la région de l'Amour, je dus préparer et exécuter d'audacieuses expéditions avec des moyens ridicules ; et si toutes ces choses se terminèrent avec succès, je l'attribue au seul fait que j'eus bientôt compris le peu d'importance du commandement et de la discipline dans une Ïuvre séreuse. Il faut partout des hommes d'initiative ; mais une fois l'impulsion donnée, on doit mener l'entreprise, surtout en Russie, non pas militairement, mais d'une manière communiste, par l'entente entre tous. Je voudrais que tous ceux qui charpentent des plans d'organisation sociale pussent passer par l'école de la vie réelle avant de commencer à construire leurs utopies : nous entendrions alors beaucoup moins souvent parler de ces projets pyramidaux d'organisation militaire de la société.


Cependant, la vie en Sibérie devenait de moins en moins attrayante pour moi, bien que mon frère Alexandre m'eût rejoint en 1864 à Irkoutsk, où il commandait un escadron de Cosaques. Nous étions heureux d'être ensemble ; nous lisions beaucoup et nous discutions toutes les questions philosophiques, scientifiques et sociologiques à l'ordre du jour ; mais nous avions tous deux soif de vie intellectuelle, et la Sibérie ne pouvait nous satisfaire sous ce rapport. Le passage à Irkoutsk de Raphaël Pumpelly et d'Adolphe Bastian Ñ les deux seuls hommes de science qui aient visité notre capitale pendant mon séjour là-bas Ñ fut tout un événement pour nous deux. La vie scientifique et surtout la vie politique de l'Europe occidentale, dont nous entendions parler par les journaux, nous attiraient, et le retour en Russie était le sujet auquel nous revenions toujours dans nos conversations. Finalement, l'insurrection des déportés polonais en 1866 nous ouvrit les yeux sur la fausse position que nous occupions tous deux comme officiers de l'armée russe.
J'étais très loin, dans les montagnes du Vitim, quand les déportés polonais, employés à percer une nouvelle route dans les rochers qui entouraient le lac Baïkal, firent une tentative désespérée pour rompre leurs chaînes et passer en Chine en traversant la Mongolie. On envoya des troupes contre eux et un officier russe fut tué par les insurgés. J'appris ces événements à mon retour à Irkoutsk où une cinquantaine de Polonais devaient être jugés par un conseil de guerre. Les séances des conseils de guerre étant publiques en Russie, j'assistai à ce procès, prenant sur les débats des notes détaillées que j'envoyai à un journal de Pétersbourg et qui furent publiées in-extenso au grand mécontentement du gouverneur-général.
Onze mille Polonais, hommes et femmes, avaient été transportés dans la Sibérie orientale à la suite de l'insurrection de 1863. La plupart étaient des étudiants, des artistes, d'anciens officiers, mais surtout d'habiles artisans, de cette population d'ouvriers si distinguée de Varsovie et d'autres villes. Un grand nombre d'entre eux étaient aux travaux forcés, tandis que les autres avaient été établis dans des villages de toute la région où ils ne pouvaient trouver de travail et où ils mouraient presque de faim. Ceux qui étaient condamnés aux travaux forcés étaient employés ou bien à Tchita à construire des barques pour l'Amour, Ñ c'étaient les plus heureux Ñ ou bien dans les salines impériales. Je vis quelques-uns de ceux-ci, demi-nus dans une cabane, autour d'un immense chaudron plein d'une saumure épaisse et bouillante qu'ils remuaient à l'aide de longues pelles, par une température infernale, et les portes de la cabane étaient grandes ouvertes, ce qui produisait un courant d'air glacial. Après deux ans de ce travail, ces martyrs étaient sûrs de mourir phtisiques.
Plus tard on employa un grand nombre de déportés polonais comme terrassiers, à la construction d'une route longeant la côte méridionale du lac Baïkal. Ce lac étroit, mais long de 160 lieues, entouré de magnifiques montagnes se dressant à 3000 et même à 5000 pieds au-dessus de son niveau, sépare Irkoutsk de la Transbaïkalie et de l'Amour. En hiver on peut le traverser sur la glace et en été il y a un service de vapeurs, mais pendant six semaines, au printemps, et pendant six semaines, à l'automne, le seul moyen d'aller d'Irkoutsk à Tchita et à Kiakhta (sur la route de Pékin) c'était de suivre à cheval une longue route sinueuse qui franchissait les montagnes à sept mille pieds d'altitude. Je suivis une fois cette route ; j'admirai, il est vrai, le pittoresque  des montagnes encore couvertes de neiges en mai, mais à part cela, le voyage était réellement épouvantable. Pour parvenir au sommet du principal col, Khamardaban, c'est-à-dire pour avancer de treize kilomètres seulement, je mis tout un jour, de trois heures du matin à huit heures du soir. Nos chevaux tombaient continuellement à travers la neige qui fondait. A chaque instant, ils plongeaient avec leur cavalier dans l'eau glacée qui coulait sous la croûte de neige. On décida donc de construire une route permanente longeant la côte sud du lac. On perçait à l'aide de mines un passage dans les falaises escarpées presque verticales, qui se dressent le long de la côte, et on lançait des ponts sur des centaines de torrents sauvages qui se précipitent avec furie des montagnes dans le lac. Ce fut aux déportés polonais qu'on fit faire ce dur travail.
Dans le cours du dernier siècle, on a envoyé en Sibérie plus d'une fournée de déportés politiques. Mais avec la soumission au destin qui caractérise les Russes, ils ne se révoltèrent jamais ; ils se laissaient anéantir lentement, mais jamais ils ne tentaient de résister. Les Polonais, au contraire Ñ ceci soit dit en leur honneur Ñ ne furent jamais si soumis, et cette fois encore une révolte éclata. Ils n'avaient évidemment aucune chance de réussir ; ils se révoltèrent néanmoins. Ils avaient devant eux le grand lac, et derrière eux une ceinture de montagnes absolument impraticables, au-delà desquelles commençaient les solitudes sauvages de la Mongolie septentrionale ; mais ils n'en conçurent pas moins le projet de désarmer les soldats qui les gardaient, de se forger ces terribles armes de l'insurrection polonaise Ñ des faux plantées comme des piques au bout de longs pieux, Ñ de s'échapper à travers les montagnes, de traverser la Mongolie et d'aller en Chine où ils trouveraient des navires anglais qui les accueilleraient. Un jour la nouvelle arriva à Irkoutsk qu'une partie des Polonais qui travaillaient à la route du Baïkal avaient désarmé une douzaine de soldats et s'étaient révoltés. On ne put envoyer contre eux d'Irkoutsk que quatre-vingt soldats, qui traversèrent le lac sur un vapeur et marchèrent à la rencontre des insurgés sur l'autre rive du lac.
L'hiver de 1866 avait été tout particulièrement ennuyeux à Irkoutsk. Dans la capitale sibérienne il n'existe pas les mêmes barrières entre les différentes classes que dans les villes de province en Russie ; et à Irkoutsk la «société», composée d'officiers et de fonctionnaires nombreux, ainsi que des femmes et des filles des commerçants de la ville et même des prêtres, se réunissait durant l'hiver, tous les jeudis, au club. Mais cet hiver-là les soirées manquaient d'entrain. Même les théâtres d'amateurs n'avaient pas de succès, et le jeu, auquel, d'ordinaire, on se livrait sur une grande échelle, était languissant : les fonctionnaires manquaient d'argent et l'arrivée même de quelques officiers des mines n'apporta pas les monceaux de billets de banque qui d'ordinaire permettaient à ces heureux privilégiés de mettre en train les chevaliers du tapis vert. La saison était décidément ennuyeuse. Ñ elle était donc tout à fait propice pour faire des expériences de spiritisme et pour faire parler les tables et les esprits. Un monsieur qui, l'hiver précédent, avait été choyé par cette société d'Irkoutsk à cause de ses récits qu'il contait avec un grand talent, voyant que l'intérêt de ses récits faiblissait, eut l'idée de tirer du spiritisme une nouvelle distraction. Il était habile, et au bout d'une semaine les dames d'Irkoutsk ne parlaient plus, ne rêvaient plus que d'esprits parleurs. Une nouvelle vie anima ceux qui ne savaient plus comment tuer le temps. Dans tous les salons apparurent des tables tournantes, et le flirt fut favorisé par ces séances de spiritisme. Un officier, que j'appellerai Potalov, prit au sérieux les tables et l'amour. Peut-être fut-il moins heureux avec l'amour qu'avec les tables. En tout cas, quand vint la nouvelle de l'insurrection polonaise, il demanda à être envoyé sur les lieux avec les quatre-vingts soldats. Il espérait revenir avec une auréole de gloire militaire. «Je pars contre les Polonais,» écrivait-il dans son journal ; «ce serait si intéressant d'être légèrement blessé !»
Il fut tué. Il était à cheval, à côté du colonel qui commandait les soldats, lorsque «la bataille contre les insurgés» Ñ on peut en voir la brillante description dans les annales de l'État-major Ñ commença. Les soldats avançaient lentement sur la route, lorsqu'ils rencontrèrent une cinquantaine de Polonais, dont cinq ou six étaient armés de fusils et les autres de bâtons et de faux. Ils occupaient la forêt, et de temps en temps déchargeaient leurs fusils. Les soldats en firent autant. Deux fois le lieutenant Potalov demanda la permission de descendre de cheval et de courir à la forêt. Le colonel finit par se fâcher et lui ordonna de rester où il était. Néanmoins, un instant après le lieutenant avait disparu. Plusieurs coups de feu retentirent dans les bois, puis des cris sauvages ; les soldats se précipitèrent dans cette direction et trouvèrent le lieutenant étendu dans l'herbe teinte de son sang. Les Polonais tirèrent leurs dernières balles et se rendirent ; la «bataille» était finie, Potalov était mort. Il s'était lancé, le revolver au poing, au milieu du fourré où il avait trouvé plusieurs Polonais armés de piques. Il avait tiré toutes ses balles sur eux au hasard et en avait blessé un. Alors les autres s'étaient précipités sur lui avec leurs piques.
A l'autre extrémité de la route, de ce côté du lac, deux officiers russes se conduisirent de la façon la plus abominable envers les Polonais qui construisaient la même route, mais n'avaient pas pris part à l'insurrection. L'un des deux officiers entra dans leur tente en jurant et en déchargeant son revolver sur ces pacifiques déportés. Il en blessa deux grièvement.
La logique des autorités militaires de Sibérie exigeait que, puisque un officier russe avait été tué, on exécutât plusieurs Polonais. Le conseil de guerre en condamna cinq à mort : Szaramowicz, un pianiste, homme d'une trentaine d'années qui avait été le chef de l'insurrection ; Celinski, ancien officier de l'armée russe, âgé de soixante ans, condamné parce qu'il avait été officier autrefois ; et trois autres dont j'ai oublié les noms.
Le gouverneur-général télégraphia à Pétersbourg pour demander la permission de surseoir à l'exécution des insurgés, mais on ne répondit pas. Il nous avait promis de ne pas les faire fusiller, mais après avoir attendu la réponse plusieurs jours, il ordonna d'exécuter la sentence, en secret, de grand matin. La réponse de Pétersbourg vint quatre semaines plus tard, par poste : le gouverneur était autorisé à agir «au mieux de son jugement.» Dans l'intervalle cinq braves avaient été fusillés.
Cette révolte des Polonais, disait-on, était folie. Et cependant cette poignée d'insurgés obtint quelque chose. La nouvelle de l'insurrection parvint en Europe. Les exécutions, les brutalités des officiers, qu'on connut par les débats du conseil de guerre, produisirent une grande émotion en Autriche, et l'Autriche intervint en faveur des Galiciens qui avaient pris part à la révolution de 1863 et avaient été envoyés en Sibérie. Peu de temps après l'insurrection du Baïkal, le sort des déportés polonais en Sibérie fut notablement amélioré et ils le durent aux insurgés, à ces cinq braves qu'on avait fusillés à Irkoutsk et à ceux qui avaient combattu à leurs côtés.
Pour mon frère et pour moi cette révolte fut une grande leçon. Nous comprîmes ce que cela signifiait d'appartenir à l'armée. J'étais en voyage ; mais mon frère était à Irkoutsk et son escadron fut envoyé contre les insurgés. Par bonheur, le chef du régiment auquel appartenait mon frère le connaissait bien, et sous un prétexte quelconque, il ordonna à un autre officier de prendre le commandement du détachement mobilisé. Autrement Alexandre aurait carrément refusé de marcher, et si j'avais été à Irkoutsk j'aurais fait comme lui.
Nous résolûmes donc de quitter le service militaire et de retourner en Russie. Ce n'était pas chose facile, surtout pour Alexandre qui s'était marié en Sibérie ; mais enfin tout s'arrangea, et au commencement de l'année 1867, nous nous mettions en route pour Pétersbourg.



FIN DE LA TROISIÈME PARTIE

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