Paul Robin
LE NÉO-MALTHUSIANISME
La Vraie morale sexuelle. — Le Choix des procréateurs. — La Graine. — Prochaine humanité.
AVERTISSEMENT Le lecteur ne trouvera pas dans cette brochure un exposé homogène du néo-malthusianisme théorique et pratique. C'est une réunion de fragments parus dans Régénération.
Le premier article seul peut servir de canevas méthodique pour une conférence, une brochure ou même un volume.
Les autres sont des développements sur la morale sexuelle et la sélection humaine artificielle. Deux d'entre eux : La Vraie morale sexuelle et La Graine, ont paru dans des revues (Revue de morale sociale et Chronique médicale), en réponse à des enquêtes sur la question sexuelle.
Nous avons jugé bon de publier deux articles traitant le même sujet, La Graine et le Choix des procréateurs. Ils se complètent l'un l'autre bien que, parfois, ils se répètent.
Nous sommes persuadés que cette brochure, bien qu'elle manque d'homogénéité, sera utile aux propagandistes.
LE NÉO-MALTHUSIANISME 1. — Malthus a établi :
Prudence procréatrice — bonne naissanceSommaire de conférences
1° Que la population, si aucun obstacle ne l'en empêche, croît indéfiniment en progression géométrique ;
2° Que la quantité de subsistances que peut fournir un sol limité est nécessairement limité ;
Donc : que la population a une tendance constante à s'accroître au-delà des moyens de subsistance.
Malthus, prêtre et économiste anglais (1766-1838). Son ouvrage sur la population fut publié en 1798.
2. — Les obstacles naturels à l'accroissement de la population sont tous douloureux, répressifs : morts de faim, de misère, de maladies, guerres, meurtres, etc.
La sauvagerie des prétendues civilisations a, jusqu'à ce jour, aggravé les obstacles naturels.
3. — Les moyens fournis par la Science physiologique ne causent aucune douleur, sont préventifs ; ils empêchent les naissances, les conceptions non désirées.
Ces moyens connus et employés par les riches sont considérés comme contraires à la décence, à la moralité, aux bonnes mœurs, par l'hypocrisie sociale, quand on les enseigne à ceux qui en ont le plus besoin, aux pauvres.
4. — Il y a intérêt pour tous, individus, familles, groupes sociaux plus ou moins étendus, humanité entière, à ce que les enfants naissent de la meilleure qualité possible.
5. — Cette vérité est admise pour toutes les espèces vivantes nécessaires à la nôtre, aussi bien végétales qu'animales, et la pratique des cultivateurs et des éleveurs est parfaitement conforme à la théorie de laSélection artificielle scientifique.
Reproduction des sujets les meilleurs au point de vue recherché ; exemple : pour les chevaux de course, rapidité ; pour les animaux de boucherie : quantité et qualité de la viande ;... ce devrait être pour les humains, un ensemble harmonique de qualités physiques, intellectuelles et morales.
6. — Pour notre race, la solution de ce problème, le plus grave de tous, est laissé au hasard, et on le complique follement par la sélection à l'envers, la destruction des meilleurs, la conservation, lareproduction des plus mauvais.
Unions ou mariages au hasard de gens qui ne se connaissent pas ; motifs de mariages autres qu'amour réciproque ; guerres industrielles, guerres internationales ; charité négligeant les meilleurs, les laissant déchoir à tous égards, soignant surtout les inférieurs, assurant leur reproduction.
7. — La morale positive ne peut être autrement définie que la science et l'art du bonheur de tout ce qui vit et sent, et avant tout de notre race.
Nous avons tous intérêt à connaître cette science, à pratiquer l'art qui en est la conséquence.
Tout individu qui prétend donner à la morale une autre définition basée sur les conceptions à priori, non démontrées, qu'il adopte, n'aboutit en réalité qu'à celle-ci : «Un acte est moral quand il me plaît ; immoral quand il me déplaît.» Et c'est ainsi que chacun de ces métaphysiciens prétend faire de ses rêveries la règle des autres humains.
8. — Pour arriver au bonheur de tous, il faut :
1° Une bonne organisation de la société humaine. Celle-ci n'a pu être réalisée par les individus en très grande majorité presque sauvages des temps passés et présents. Elle le sera par les générations prochaines ayant reçu :
2° Une bonne éducation. De celle-ci, seuls auront tiré tout le parti possible, pour eux et leurs semblables, ceux qui seront de :
3° bonne naissance.
Des expériences sociologiques impossibles aujourd'hui dans notre état d'intérêts antagonistes, de concurrence acharnée, de luttes, de divisions, de haines, seront faciles à des gens de bonne volonté, ayant tous la même culture, basée sur le réel, vivant dans l'abondance, dans un milieu d'intérêts concordants. — Bonne éducation, c'est-à-dire exclusivement fondée sur les réalités scientifiques, sur l'observation, l'expérience, la liberté, l'affection, tout à fait dégagée des résidus métaphysiques. Bonne naissance de parents de bonnes qualités, s'étant choisis en parfaite liberté et n'ayant enfanté qu'avec volonté bien réfléchie.
9. — Le problème du bonheur humain a donc trois parties à résoudre dans cet ordre et dans cet ordre seul :
1° Bonne naissance ; 2° Bonne éducation ; 3° Bonne organisation sociale.
Les efforts pour résoudre une partie du problème sont en grande partie perdus tant que les précédentes sont mal résolues.
10. — C'est aux mères de résoudre la première. Toutes savent que c'est un grand malheur, une grande faute, de mettre au monde des enfants qui ont des chances d'être mal doués, ou de ne pouvoir dans les conditions actuelles, recevoir la satisfaction entière de leurs besoins matériels et moraux.
Cette vérité est la plus importante de toutes.
11. — Les femmes doivent savoir que la science leur fournit les moyens efficaces et non douloureux de ne mettre au monde d'enfants que quand elles le veulent, et elles ne le voudront certainement alors que dans des conditions telles que leurs enfants aient toutes les chances d'être sains, vigoureux, intelligents et bons.
Que toutes l'apprennent, les inférieures aussi bien que les supérieures. De la sagesse, de la prudence, de la volonté raisonnée de celles-ci, et de l'heureuse abstention de celles-là, dépend d'abord leur propre satisfaction, puis la première, la plus importante condition du bonheur de l'humanité.
En un mot, la maternité doit être absolument libre.
Que le nombre des gens diminue provisoirement ou définitivement, peu importe. Mais que la qualité de tous marche résolument vers l'idéale perfection.
Les moyens matériels sont décrits dans des ouvrages publiés ou adoptés par la Ligue de la Régénération humaine, envoyés seulement sur demandes de personnes majeures ; ou enseignées par des médecins et des sages-femmes indiqués par la Ligue.
12. — Les gens bien nés, bien élevés, n'auront aucune peine à s'entendre pour créer les organisations sociales basées sur la réelle liberté de chacun, assurant à tous l'abondance de tous les biens produits par la nature et l'industrie, et la félicité générale résultant de la bonté de tous envers tous.
LA VRAIE MORALE SEXUELLE Les personnes au cœur chaud qu'émeuvent profondément la «Question de Population» et les problèmes poignants qui s'y rattachent, célibat volontaire ou forcé, unions sexuelles légales ou illégales, prostitution, procréation volontaire ou involontaire, progéniture des inférieurs, des dégénérés, régénération, amélioration de la race, sont souvent, quand il leur reste une dose plus ou moins forte d'une orthodoxie religieuse quelconque, singulièrement détournées de l'étude impartiale et des solutions audacieuses par la hantise de la pureté.
Attaquons cette néfaste doctrine. Afin de mieux asseoir leur domination sur les masses, les prêtres de toutes les sectes ont avec le temps acquis d'étranges droits de contrôle sur la satisfaction de nos besoins. Un peu d'amour et de reconnaissance pour l'auteur inconnu de rares bienfaits, mais surtout d'indicibles terreurs inspirées par les cruautés de toutes sortes infligées par la nature, et l'ignorance complète des causes de ces biens et de ces maux, sont à la base de de toutes les croyances à priori. Des intelligents peu scrupuleux ont également exploité amour, terreur et ignorance et sont les souches des corporations de prêtres, moitié dupes eux-mêmes, des prétendues révélations qu'ils exploitent. Ces maîtres spirituels de la pauvre humanité, ont apporté d'innombrables entraves artificielles à la satisfaction de la faim déjà tant entravée par les circonstances naturelles : ripailles et jeûnes rituels, carêmes et carnavals abondent dans toutes les religions ; mais leur génie oppresseur s'est encore plus exercé aux dépens des besoins sexuels dont la satisfaction est laissée des plus faciles par la Nature.
Au groupe initial, famille, tribu nomade, causèrent de grands embarras, l'alourdissement de la femme, son accouchement, maladie grave, si bien traitée qu'elle soit ; la naissance d'innombrables nichées dont il restait toujours trop malgré la brutalité avec laquelle on les détruisait, — tels aujourd'hui nos petits chiens et petits chats, — par l'écrasement, la noyade, l'exposition, (mort lente et cruelle tant en usage dans l'antiquité grecque avec sa civilisation apparente) ; par le brasier, seul moyen rapide, humain mais terrifiant, par suite rarement employé.
Solutions détestables de la difficulté par l'autorité matérielle ou morale : l'amour, l'union sexuelle fut entravée d'un nombre effrayant de prescriptions variées suivant le temps ou les lieux, toujours très oppressives et dont les plus sages mêmes avaient leur bénignité relative ensevelie dans d'atroces folies.
De sorte que l'acte sexuel a été accompagné pour la femme non seulement de la crainte très réelle de la grossesse, mais aussi de toutes sortes de terreurs imaginaires. Satisfaire au désir amoureux en dehors des rites exigés fut pour la femme le plus grands des crimes ; résister à l'appel de la nature et des sens usurpa la réputation de la plus grande vertu, fut même pour la femme, la seule vertu, la vertu sans épithète !
Et voilà comment l'admiration de cette abstention, coupable selon la nature, de cette vertu négative selon les institutions humaines, de la chasteté, de la pureté, est le dernier lambeau le plus résistant à la destruction, des doctrines métaphysiques qui ont toujours opprimé les humains et dont l'évanouissement, continu sans doute, reste d'une déplorable lenteur.
A part l'article de mes chers et savants amis, les Drs Rutgers et Drysdale je n'ai jamais trouvé dans la Revue de Morale Sociale un article qui n'ait la préoccupation de la pureté. Ne voulant voir que les maux résultant de l'excès, ne se rendant pas compte qu'ils ne dépassent pas, souvent même n'atteignent pas ceux qui résultent de l'abstention, les apôtres de la pureté prennent dans l'excellente solution présente de la difficulté sexuelle, «une seule morale pour les deux sexes» non la morale de la liberté, dont l'homme jouit aujourd'hui partiellement et qu'il faudrait encore élargir, mais la morale d'esclavage qui pèse sur la femme, qui crée les misères du célibat, les tromperies matrimoniales, les hontes de toutes les prostitutions.
Qu'on nous permette une courte digression : La prostitution est l'acte d'amour dans lequel l'amour réel est plus ou moins accompagné, sinon remplacé par des considérations intéressées. Ce n'est pas uniquement le fait de la pauvre fille qui vend à n'importe qui un contact passager pour une pitoyable somme de monnaie, mais autant et plus l'acte de celle qui avec toute forme requise, les vend tous en gros et plus cher, ne fût-ce qu'au même homme. Ce l'est tout autant de l'homme qui vend à une femme son nom et sa personne en échange d'une fortune qui lui permettre l'oisiveté ou la malfaisance. Que de prostituées aristocratiques, hautement honorées, sont plus méprisables que la pierreuse la plus piétinée ! Et combien d'autres prostitutions équivalentes à celle de l'amour : celles de la plume ou de la parole...
Mais ne pas confondre hypocritement ou inconsidérément la prostitution, amour esclave, avec l'amour libre. Il peut arriver que deux parfaits amoureux aient des ressources, des forces inégales et partagent tout, peines et plaisirs avec une parfaite fraternité. Ils ne comptent pas, personne n'a le droit de compter pour eux en faisant une hideuse confusion de l'affection et de la monnaie. Ceci permet dans toute leur dignité les amours entre gens de fortunes inégales. N'autoriser sous prétexte de dignité que l'union des fortunes égales, est le retour au vil marchandage actuel de l'amour à la double et réciproque prostitution.
La solution de la question générale de population qui a la faveur présente de la presse réputée honnête est le maximum d'abstention sexuelle ; et il se trouve nombre de gens, surtout de femmes, dominés par leurs préjugés pour affirmer que cela est désirable et peut être généralisé ! Il y a même parmi les docteurs, des théoriciens qui en vantent l'utilité physiologique de la chasteté absolue. Je renvoie à l'admirable livre, du docteur en médecine George Drysdale, les Éléments de Science sociale, cette vraie Bible de l'humanité, pour trouver la démonstration détaillée de la Loi d'exercice.
A l'âge de la puberté, les organes génitaux réclament cet exercice aussi impérativement que, dès la naissance, les organes nutritifs réclament une alimentation ; les muscles, le mouvement ; les nerfs, les vibrations sensitives et motrices. Les gens chez lesquels ce besoin n'existe pas sont des anormaux, soit de par leur nature incomplète, soit de par l'effet morbide de leur imagination, de leurs croyances spéculatives.
Qu'ils ne se donnent pas comme types d'humanité saine, et surtout que leur métaphysique déprimante cesse d'avoir dans son application le néfaste appui du bras séculier.
Mais, il y aura abus ? dira-t-on. Sûrement il en existe déjà partout, surtout là où il y a compression, et plus on tentera de comprimer, plus l'abus croîtra. Il décroîtra avec la liberté.
J'en atteste tant de gens qui ont eu à peu près leur part congrue et régulière de volupté sexuelle. Une fois satisfaits, réjouis des plus doux souvenirs, calmés par la suave espérance que l'avenir réserve les mêmes satisfactions à la renaissance de leurs désirs, ils ont toute liberté de corps et d'esprit pour se livrer à d'autres occupations. J'entrerais bien dans des calculs numériques, si je n'étais assuré de pousser à une exacerbation extrême, les sentiments des lecteurs que ma brutale franchise peut avoir déjà pas mal effarouchés. Que l'on me croie donc quand j'affirme qu'il existera parmi les vraiment libres, peu de gens assez ardents pour consacrer à la volupté d'amour le millième de leur existence, tandis que les plus occupés en consacrent sensiblement la moitié à celle de leurs autres besoins, sommeil, repos, nourriture, propreté.
D'autre part, chez les hommes qui n'ont pas les satisfactions sexuelles, leur besoin devient une obsession continuelle, une passion maladive, qui prend la place de toute autre pensée, qui se traduit en vices personnels, en folles agressions de faibles, et aboutit dans de trop nombreux cas extrêmes, aux crimes les plus invraisemblables. Chez les femmes plus réservées, c'est la cause principale de l'anémie, du dépérissement organique, de la vieillesse anticipée.
Comparez ces deux créatures du même âge, la misérable vieille fille, et la relativement heureuse jeune femme !
Pour justifier leur doctrine, les prêcheurs de pureté nous annoncent assez témérairement qu'un jour viendra où l'être humain d'essence plus raffinée, saura «assigner à l'instinct sexuel la place qui lui est due, dompter ses manifestations intempestives, etc.» Mais morbleu ? (dirait Henri IV) quand bien même les époux arriveraient à cette pondération plus qu'extrême de ne donner à la satisfaction sexuelle qu'un 200.000 de leur vie commune, ce serait encore assez pour que la femme saine pendant les 30 ans de sa vie sexuelle, normale, puisse atteindre le joli nombre de 16 enfants. Et la question de population serait loin d'être résolue.
Nous qu'on appelle néo-Malthusiens, qui prenons le titre de Régénérateurs, nous prêchons et rendons possible la vraie morale, celle de la santé, de la modération. Les partisans de l'abstention peuvent prêcher la pureté, mais non la rendre possible, générale, saine, ils aboutissent aux maladies résultant du manque d'exercice qu'ils affectent de mépriser, et fatalement aussi à celles que produisent les excès, au moins occasionnels, qui leur causent tant d'horreur.
Leur morale a pour bases leurs rêves et leurs vieux résidus métaphysiques, elle ne peut que leur procurer une morose satisfaction fondée sur la souffrance de tous.
La nôtre a pour base la connaissance des lois physiologiques, la satisfaction normale, modérée, saine de tous les besoins corporels autant qu'intellectuels et affectifs.
Les vieilles morales surannées rendent fatales l'extension de la douleur, la nôtre est la fondation immuable du bonheur de tous.
Je voudrais encore insister sur ce point essentiel que notre doctrine offre le seul remède radical de la prostitution.
La principale cause de ce fléau social est le manque de respect universel et multiforme pour la volupté sexuelle. Incessantes plaisanteries nauséeuses ou irréfléchies, condamnations pudibondes s'équivalent.
Établissons en principe que la vibration nerveuse à laquelle correspond la volupté sexuelle, et tout aussi estimable que tant d'autres vibrations auxquelles personne ne refuse l'estime.
Il est tout aussi honorable pour un être humain de donner, de recevoir la volupté sexuelle que de créer une belle chose, utile, bonne quelconque, de regarder avec admiration un beau paysage, un beau monument, une belle figure, un beau tableau, une belle statue, d'entendre avec plaisir une belle musique, de se réjouir du parfum d'une rose, d'une violette ou d'un jasmin, de manger une pomme (1).
Que cette évidence simple remplace l'échafaudage infini de niaiseries bâti tout autour de la volupté d'amour : honorabilité du seul mariage légal malgré toutes ses horreurs, infamie de toute union libre si stupidement confondue avec l'union esclave ; que cette transformation prêchée avec ardeur par les philosophes vraiment dignes de ce nom, s'accomplisse dans les cerveaux de tous, à commencer par ceux des femmes dites honnêtes, des mariées régulières, la prostitution cesse d'exister de fait et de nom, l'amour libre seul existe. Celui-ci ajoute aux joies de ceux et de celles qui ont déjà joui de quelques bribes d'amour réglementé dans de rares bons moments ; il vient enfin combler les désespérantes rêveries de la malheureuse moitié du genre humain, à qui le véritable amour était interdit par les sottes institutions et coutumes de tout temps et de tout lieu.
Mais qu'en échappant à l'esclavage artificiel de nos institutions, on se garde de tomber dans l'esclavage naturel résultant de la folle procréation d'enfants non désirés. La liberté de la maternité est la condition essentielle de la liberté de l'amour, de la fin de toutes les prostitutions, celle dans le mariage légal comme celle hors du mariage (2).
La femme émancipée de l'esclavage des lois et des coutumes sexuelles aura la sagesse de ne faire d'enfants qu'à sa volonté. Et cette volonté, elle ne l'aura qu'après mûre réflexion, après s'être assurée de toutes les chances possibles que l'enfant qu'elle désire pourra être bien élevé physiquement et moralement, sera heureux, par conséquent bon, et qu'il deviendra plus tard un être humain réellement utile à ses semblables.
Hors dans cette unique solution, complète, radicale, il n'y a que leurre, que fiction.
Choix des procréateurs Il est bien peu de gens qui aient la modestie de reconnaître leurs diverses infériorités. Les plus laids, les plus inintelligents, les plus vicieux, sont en général les plus disposés à croire qu'ils rendent un grand service à leur famille, à leur classe, à leur pays, voire même à l'humanité, en procréant le plus grand nombre possible de dégénérés de leur espèce. Et, comme ces dégénérés se recherchent (peut-être parce que les moins mauvais les évitent), leurs produits de double dégénérescence sont encore pire que leurs procréateurs.
L'enfant est pour la plupart des gens, surtout des mères, une poupée, un joujou, en attendant qu'un peu plus grand il devienne une machine à taper dessus, un esclave à tout faire, un martyr ; mais si faibles d'esprit que soient la mère et le père, après un petit nombre d'expériences, ils ne tiennent pas beaucoup à avoir des enfants, et s'ils pouvaient vaincre leur paresse, leur négligence, leur saleté, s'ils connaissaient les moyens de ne pas enfanter, ils les exploiteraient avec enthousiasme. Beaucoup de mères auraient même très volontiers recours à la stérilisation définitive si elle se faisait sans danger et surtout sans douleur, et s'il n'y avait pas, pour les pauvres, des entraves légales plus ou moins hypocrites, que nos successeurs, sinon nous, réussiront à faire enfin disparaître.
La peur de la douleur, de la maladie, de l'accouchement, de la misère, fait et fera plus ou moins bien partie de la besogne d'épuration des procréateurs. Si, comme il y a tout lieu de l'espérer, le troupeau devient moins stupide et se débarrasse de plus en plus de l'idiote tutelle de ses gouvernants, spirituels et temporels, de ses inspirateurs, prêtres, journalistes, écrivains, et de ses bourreaux formant l'inextricable réseau de notre million de fonctionnaires, la question du choix des procréateurs se posera scientifiquement pour l'être humain comme pour les animaux qu'il transforme afin d'en tirer, à son avantage égoïste, le meilleur parti.
Mais la question est beaucoup plus difficile pour l'homme, dont il faudrait faire à tous les points de vue un idéal de perfection, que pour les animaux, dont on ne cherche en général à exagérer qu'une seule qualité, avantageuse pour nous, pouvant être et étant souvent déplorable pour eux-mêmes ; tels les petits moutons du Béarn, horribles dégénérés rachitiques, hépatiques, graisseux, à laine immensément longue, touffue et fine, obtenue par une sélection perverse.
L'humain idéal n'est pas décrit, et il est probable que les descriptions faites par chaque essayiste varieraient avec ce que lui montrerait son miroir. Ayant bien soin de ne pas regarder le nôtre, nous considérons comme idéal, l'humain qui réunirait en lui seul l'ensemble des perfections dont nous n'avons trouvé que des parcelles chez un grand nombre, au point de vue corporel : beauté, santé, force, agilité ; cérébral : intelligence, jugement, mémoire, imagination ; affectif : amour de ses semblables, de tout de qui sent et vit, de tout ce qui est beau, noble, grandiose, partout !
Malgré des exemples contraires, que les sots se réjouissent souvent à citer, il est certain qu'on augmentera les chances de réunir ces qualités, chez un humain à faire naître, en lui donnant deux parents chez lesquels elles se trouveront déjà le plus possible, sans qu'aucune soit contrebalancée chez l'un par une qualité contraire. On peut considérer comme une indiscutable vérité que, bonnes ou mauvaises, les qualités semblables chez les deux parents s'accroissent dans leur produit ; que les dissemblances s'y atténuent, s'y effacent.
Que l'on continue cet effort pendant plusieurs générations, que l'éducation suive la même voie, et l'on verrait vite disparaître devant cette nouvelle race, scientifiquement tant améliorée, le tas d'abrutis qui charment les gouvernants, leur fournit en bas les résignés qui abaissent le niveau général de vie, les brutaux qui suppriment les mécontents ; en haut les prêtres imposteurs, les juges féroces, les militaires assassins et rapaces, la bureaucratie tyrannique et insatiable, et la ploutocratie synthèse de toutes ces abominations.
Quelque éloigné que soit le but, il faut savoir diriger ses regards vers lui. Quelques difficiles que soient les chemins pour l'atteindre, il faut les chercher, y faire les premiers pas, y saper le plus d'obstacles possibles.
D'ailleurs pour l'ensemble, pour les neuf-dixièmes au moins, et il serait probablement plus juste de dire pour les 99%, la méthode est simple : abstention absolue ! Prendre, obtenir par tous les moyens, les enfants qui existent, mal pourvus, les nourrir, les soigner, les élever avec art. Mais se garder d'en faire d'autres, aussi pitoyables, tant que tous les vivants ne seront pas amenés au moins à un état passable, en attendant mieux.
Un immense progrès récent de l'opinion publique est de cet avis, à peu près général aujourd'hui, que certains tarés notoires, fous, épileptiques, rachitiques, scrofuleux, tuberculeux... doivent s'interdire le parentage, ne doivent pratiquer le coït qu'absolument stérile.
Il faut compléter, étendre ce progrès à la multitude des petits tarés, des simples imparfaits à un point de vue quelconque. Tels, ceux qui sont nés ou devenus, jeunes, sans accident extérieur, plus ou moins chauves, sourds, mal voyants, myopes, presbytes,, encore plus, à odorat imparfait, à nez souvent bouché, ultramuqueux, facilement enrhumés, à poitrines étroites et poumons exigus, à muscles que l'exercice gonfle peu ou pas, craignant les mouvements, la gymnastique, la marche, à organes sexuels mal développés, plus ou moins incapables de recevoir ou de fournir la volupté normale... (3)
Que l'on aide tous ces résidus d'une fausse civilisation à vivoter comme ils pourront ; que le groupe social enrichi par les vigoureux et les habiles, traite tous ces débiles avec la plus fraternelle bonté, qu'il leur donne tout le nécessaire, plus grand pour les faibles que pour les forts, un fort agréable superflu, sans être arrêté par aucun des absurdes préjugés traditionnels. Qu'on leur donne beaucoup, qu'on leur demande fort peu ou rien — si ce n'est, et ceci, très impérativement : qu'ils soient les derniers de leur pauvre race !
La Graine Comment des médecins généralement déterministes dans les questions biologiques reviennent-ils à la doctrine du Libre arbitre en sociologie ? Déclarer des humains responsables d'un acte, c'est tendre à justifier des arrêts judiciaires si souvent en contradiction avec les données les plus évidentes de la psychologie positive, renforcer le droit si contestable de punir, ajouter à la somme des inutiles souffrances.
Il faut, non punir ceux qui font le mal, mais, s'ils pêchent par ignorance, leur enseigner simplement à faire mieux ; s'ils pêchent par infirmité mentale, les mettre le plus humainement possible, aussi longtemps et pas plus que nécessaire, dans l'impossibilité de nuire. Rien de plus !
Les médecins parfaitement égoïstes (et il y en a beaucoup de tels) qui désirent avoir le plus de malades, les plus malades possibles, et qui ont l'art de les entretenir en mauvais état sans les achever, ont intérêt à ce qu'il y ait, entre autres misères, beaucoup de grossesses, beaucoup d'enfants inférieurs. On peut même reconnaître les praticiens de cette catégorie à leur passion pour la haute natalité.
J'ai assisté en 1902 à un congrès nombreux dans lequel tous les médecins présents votèrent de manière à s'y faire classer (4).
Les dignes médecins, trop rares, pénétrés de leur haute mission de véritables apôtres de la santé physique et morale de l'humanité, ne peuvent manquer, s'ils étudient et réfléchissent, d'arriver aux suivantes conclusions théoriques et pratiques :
La population rend à s'accroître plus rapidement que les moyens de subsistances. (5)
Les obstacles naturels qui la limitent sont douloureux : morts prématurées, misère et conséquences sociales, guerre, crime, vice, célibat, prostitution. Avec la procréation au hasard, il y a eu partout en tous temps, le nôtre compris, insuffisance générale de subsistances. Comme il serait impossible de les accroître aussi vite que la population, il faut empêcher celle-ci d'augmenter autant, voire même la maintenir stationnaire, la laisser se réduire.
L'art des physiologistes nous permet déjà d'obtenir ce résultat sans souffrance pour personne, en donnant aux gens conscients, femmes aussi bien qu'hommes, les moyens de ne procréer que quand ils le veulent.
Les moyens actuels de prévention ne conviennent qu'aux gens propres et soigneux. Aux artistes physiologistes d'en trouver qui conviennent aux femmes sales et négligentes, c'est-à-dire à l'immense majorité. Sont moralement impropres à remplir leurs devoirs parentaux les couples qui ne désirent pas un enfant, fussent-ils physiquement les plus aptes, car suivant toute probabilité ils le traiteraient mal par ignorance, incurie ou même haine.
A l'usage des femmes inintelligentes, maladroites, inférieures, les médecins de doivent pas se contenter de pratiquer en secret l'avortement ; ils doivent revendiquer avec énergie leur droit naturel de le pratiquer quand cela est individuellement et socialement utile, et venir à bout sur ce point, de l'opiniâtreté idiote et féroce des attardés qui font et appliquent les lois malfaisantes. Il se fera peut-être, mais pas sûr, plus d'avortements que maintenant (6), mais ils ne présenteront plus les souffrances et dangers que présentent pour la femme la plupart de ceux, clandestins, qui réussissent aujourd'hui, et en plus, pour les enfants, les innombrables tentatives qui échouent.
Pour les pires dégénérés incurables, ceux dont certains aliénistes tendent à entretenir la reproduction, il n'y a pas d'autre remède que la stérilisation artificielle. Encore une fois, il appartient aux artistes de la physiologie de chercher, et ils en trouveront, des procédés pratiques qui ne présentent ni les dangers, ni les douleurs, ni les conséquences de la brutale castration, de l'ablation des ovaires, de la ligature des trompes.
A part d'antiques préjugés religieux et métaphysiques qu'on peut dédaigner, rien n'empêchera alors de laisser es dégénérés extrêmes goûter à saturation, même avec excès, abus, dussent-ils en crever comme le roi Charles IX ou l'archonte Sthénaros Eudaimon, les seuls plaisirs qui puissent les charmer ; que les rapports sexuels dont ils sont aujourd'hui privés soient permis, après stérilisation bienveillante, aux fous dans les asiles, aux criminels (fous cohérents) dans les prisons et les bagnes ; ce sera un excellent remède pour atténuer leur détraquement, sans aucun danger pour un être sensible présent ou futur, et en même temps une faible indemnité pour leur liberté qu'on est bien forcé de limiter.
Ainsi les bicêtres se dépeupleront de leur population actuelle et devront être transformés en phalanstères, en véritables palais pour les gens sains. Tant pis pour les aliénistes curieux, les geôliers féroces dont la race disparaîtra avec celle de leurs fous et de leurs criminels ; tant mieux pour tout le monde !
Voilà ce que doivent penser, propager, accomplir les vrais apôtres de la santé de tous, les sauveurs de la pauvre humanité. Voilà quelle devrait être sans délai l'œuvre de leur sélection supérieure, de l'Académie de médecine, bine transformée de ce qu'elle est aujourd'hui. Pour cela, point de nouvelles lois ridicules ou infâmes ! Au feu les vieilles ! Les cordiales instructions de ceux qui savent données aux souffrants qui ne demandent qu'à savoir, la confiance de tous envers la future majorité, et même unanimité, la nouvelle race de médecins savants et habiles entreteneurs de santé, remplaçant l'universelle méfiance contre les diplômés actuels, en si grand nombre ignorants et rapaces ; voilà ce qui vaut mieux que du papier inutilement sali par les législateurs et les jurisconsultes !
Dans le vieux mariage qui s'écroule, ou dans le libre amour dont nous voyons l'aurore, jamais personne ne se permettrait un coït fertile, sans le précieux avis des bons experts conseillers, sans être assuré que le produit désiré aura toutes chances d'être sain, vigoureux, intelligent, adroit, bon, de venir un membre utile de la famille humaine.
Quant aux cas ordinaires, aux copulations préventives, aux coïts stériles, s'ils ne sont pas prématurés, ni excessifs, si l'on sait, chose très facile à bien enseigner à tous, éviter, par suite éteindre les contagions vénériennes, ils sont sans importance et ne doivent causer à qui que ce soit aucune inquiétude individuelle, familiale ou sociale.
Cette doctrine, ces pratiques constituent le premier et indispensable chapitre du salut de l'individu et de toute la race humaine.
Plusieurs des savants et des écrivains plus ou moins sociologues qui ont pris part à l'enquête, ont eu de ces vérités une première perception qu'ils font vaguement pressentir dans leur réponse.
Un peu plus de courage, Messieurs, osez clamer la vérité toute entière, marchez en tête, nous vous suivrons. Ou bien si l'audace vous manque encore, provisoirement, suivez-nous. Voilà des années que nous marchons seuls, après vous avoir souvent sollicités en vain.
Prochaine humanité Nous visons le but le plus grandiose : une humanité résultant de plusieurs générations successives dont tous les membres auront été voulus, soignés avec zèle et science dès leur conception, ayant constamment reçu l'éducation physique et morale la plus intelligente, ayant toujours progressé à chaque étape.
Rien ne peut nous faire prévoir ce que sera l'humanité ainsi régénérée. Réunissons sur n même sujet les diverses qualités idéales que nous avons pu rencontrer presque complètement chez quelques exceptions, augmentées même de toute notre imagination : santé, force, habileté, intelligence, dans toutes ses manifestations, et enfin, par dessus tout cette bonté, cet épanouissement du cœur si diminué aujourd'hui par les circonstances, même chez les meilleures natures ; et figurons-nous que cet assemblage idéal de puissance physique, de science, de noblesse morale, sera la simple banalité dans la race ainsi transformée.
En rie qui voudra ! Les choses vont vite, plus que le ne croient les barbouilleurs de papier qui se sont faits les éducateurs de la masse, et qui posent pour les sceptiques parce que qu'il est plus commode de blaguer, que de savoir, de prévoir, et surtout d'agir pour le bonheur de tous, conformément à science et à prévoyance.
En un siècle, nous avons passé de la pile de Volta à la lumière, à la traction électrique, au télégraphe, au téléphone, de l'argent corné de Scheele au Cinématographe, etc. Dans un siècle encore, nous pouvons passer de notre actuel dixième d'humains, au dixième heureux, parce qu'entourés de neuf dixièmes d'indicibles misères, à un monde nouveau qui l'emporte autant sur l'ancien au point de vue du bonheur que la locomotive et le steamer l'emportent sur la marmite de Papin.
Mais si c'est là l'idéal prochain qui doit conserver chaud le cour des précurseurs, des apôtres, il est inaccessible aux rêves de la masse.
Un peu moins souffrir, c'est tout ce qu'elle demande, osant à peine l'espérer.
Et même, les revendications de ceux qui ne se résignent pas, sont généralement pour la minorité jouissante, plus effrayantes par leur forme irritée, par leur expression de haine trop justifiée, que par le fond même, que par l'espèce des améliorations, des transformations, voire même des révolutions qu'ils réclament.
Pensons donc, avant tout au timide désir du grand nombre est que notre premier acte soit comme celui de nos aînés, les Néo-Malthusiens anglais soit la Croisade contre la misère.
Les pauvres femmes qu'elle écrase n'ont ni temps ni cerveau à consacrer aux spéculations philosophiques, aux considérations de physiologie, de sociologie.
Tout ce qu'elles demandent c'est de ne pas avoir encore un enfant qui vienne ajouter à leur misère et en souffrir aussi. Il ne s'agit pas de les sermonner, mais de leur donner le procédé qui leur convient le mieux suivant les circonstances, sans craindre les détails, la leçon pratique qui leur permettra d'en user à coup sûr.
Voilà le véritable apostolat auquel se dévoueront bientôt tant de cours féminins, évidemment pleins d'amour pour celles qui souffrent, mais trop souvent dévoyés par un tas de petites réclamations de détail, d'ordre infiniment petit par rapport à la grande question de la liberté de la maternité.
Vous, les plus dévouées, les plus charitables, vous allez dans les taudis, porter aux pauvres honteux le morceau de pain insuffisant qui leur redonnera à peine un peu de vitalité pour souffrir plus longtemps ; distribuer pour eux et pour leurs enfants de vieux vêtements, ce qui peut-être les empêchera de mourir de congélation immédiate, mais fera durer leur torture tout le long de l'hiver !
Vous retournerez chez vous, chaudement vêtues, prendre un honnête repas, vous réjouir à la chaleur du foyer familial, puis vous endormi dans un bon lit, doucement bercées du bien que vous avez voulu, que vous avez cru faire !
Que notre intelligence, éclaire votre cœur ! Vous avez fait un peu de bien et beaucoup de mal, en soulageant à peine quelques infortunes individuelles, vous avez préparé les innombrables infortunes à venir.
quant aux autres qui jettent dédaigneusement leurs sous sans regarder, dans la main d'un mendiant qui peut aussi bien être un farceur qu'une véritable victime ; qui donnent avec ostentation dans quelque pompeuse parade de charité du monde où l'on s'amuse ; pour celles-là, le mal qu'elles font, n'ont pas même pour excuse le bien qu'elles n'ont pas cherché à faire, une chaleur de cœur qu'elle n'ont point ressentie.
Disparaissez, dégénérées d'en haut, aussi à plaindre que celles d'en bas. Depuis longtemps vous profitez du savoir dont nous voulons gratifier vos sœurs martyres. Usez-en de plus en plus, conservez pour vos dignes mâles, vos grâces et vos charmes, gardez-vous de les déformer par un maternité dont vous n'êtes pas dignes : que votre race s'éteigne avec vous !
Mais je me trompe, je n'ai pas de vœux à faire, je n'ai qu'à constater : Vous disparaissez, c'est un fait ; tant mieux, place aux meilleures !
A l'œuvre, donc vous, les meilleures, hâtez-vous de réaliser les premiers termes de l'humanité régénérée. A l'aide de votre science, de votre conviction profonde d'une part, faites tout pour arrêter la conception d'enfants qui auraient à tous points de vue chance d'être défectueux ; d'autre part prodiguez vos soins à ceux qui seront désirés, par de dignes mères ; à ceux déjà nés, faites des conditions telles qu'ils aient le maximum de chances d'être sains, vigoureux, intelligents et bons.
Laissez l'ignoble pédantisme scolaire perpétué par les attardés, ou les habiles, les routiniers ou les rhéteurs qu'il engraisse, et attachez-vous au développement dans le maximum de liberté, des qualités, qui font l'homme intégral : santé, force, intelligence, bonté.
Oui ! notre propagande a deux parties essentielles. Ses ennemis inconscients ne voient que la première, qui est en effet la plus importante pour le moment. Tant pis pour eux ! Mais nous, nous voyons par toutes les deux.
D'abord déblayer le terrain. Par tous les moyens compatibles avec notre civilisation supérieure, notre réelle humanité, débarrassons la race de tous les déchets jamais désirés, jamais soignés, qui l'encombrent et entravent son développement.
Ensuite, à mesure que ces heureuses disparitions feront place à de nouveaux êtres de qualités meilleures, déjà simplement parce que voulus et soignés, appliquons tous nos efforts à développer au maximum ces qualités qui s'élèveront encore dans la génération suivante.
Ainsi se précisent nettement les deux parties de notre programme : la négative et la positive, démolition et reconstitution.
Ainsi se justifient les deux sous titres de la Ligue de la Régénération humaine, le premier achevant le premier travail et entament le second : Sélection scientifique, ou en termes plus populaires bonne naissance ; le second complétant l'idéal de la Régénération humaine : Éducation intégrale !
C'est le seul chemin pour pour arriver à de bonnes organisations sociales.
(1) Comme conséquence, à l'âge de la puberté, l'éducation sexuelle, théorique et pratique, doit être très honnêtement donnée à tous et à toutes, de préférence par d'habiles initiatrices et initiateurs dans toute la force de la maturité, qui mieux que tous autres, apprendront à recevoir, à rendre le maximum de volupté, à éviter ses excès, ses abus, les maux divers, notamment grossesses et maladies contagieuses que lui ont si fâcheusement accolés les traîtrises de la nature, l'ignorance et l'incurie de la masse humaine.
(2) Voir Amour Libre Maternité par Paul Robin.
(3) L'équipea décidé, à partir de ce jour, de ne plus se reproduire... (note
)
(4) Voir dans le périodique l'Assistance familiale, directeur Dr Marie, le récit très atténué, reproduit dans Régénération N° 14, de la manière dont furent traitées ma personne et mes théories.
(5) Voir le célèbre ouvrage de Joseph Garnier, Le Principe de Population, les Éléments de Science sociale par George Drysdale, docteur en médecine, 6e édition française, traduite de la 32e anglaise 1905, aux bureaux de Régénération, 27 rue de la Duée, ainsi que plusieurs brochures populaires.
(6) Plusieurs statisticiens estiment que leur nombre égale au moins celui des naissances, soit par jour, 150 à Paris, dans le monde 3000 ; par an à Paris 50 mille et dans le monde 20 millions.
Paul Robin
E.ARMAND
Le nudisme révolutionnaire
Qu'on considère le nudisme comme "une sorte de sport, où les individus se mettent nus en groupe pour prendre un bain d'air et de lumière comme on prendrait un bain de mer" (Dr Toulouse), c'est-à-dire à un point de vue purement thérapeutique; qu'on l'envisage, comme c'est le cas pour les gymnosmystique (gymnos en grec signifie nu ), comme un retour à un état édénique, comme replaçant l'homme dans un état d'innocence primitif et "naturel", thèse des adamites d'autrefois, - ce sont deux points de vue qui laissent place à un troisième qui est le nôtre, c'est que le nudisme est, individuellement et collectivement, un moyen d'émancipation des plus puissants . Il nous apparaît comme tout autre chose qu'un exercice hygiénique relevant de la culture physique ou un renouveau "naturiste". Le nudisme est, pour nous, une revendication d'ordre révolutionnaire.
Révolutionnaire sous un triple aspect d'affirmation, de protestation, de libération.
Affirmation : Revendiquer la faculté de vivre nu, de se mettre nu, de déambuler nu, de s'associer entre nudistes, sans avoir d'autre souci, en découvrant son corps, que celui des possibilités de résistance à la température, c'est affirmer son droit à l'entière disposition de son individualité corporelle. C'est proclamer son insouciance des conventions, des morales, des commandements religieux, des lois sociales qui nient à l'humanité, sous des prétextes divers, de disposer des différentes parties de son être corporel comme il l'entend. Contre les institutions sociétaires et religieuses que l'usage ou l'usure du corps humain est subordonné à la volonté du législateur ou du prêtre, la revendication nudiste est l'une des manifestations la plus profonde et la plus consciente de la liberté individuelle.
Protestation : Revendiquer et pratiquer la liberté de l'anudation est, en effet, protester contre tout dogme, loi ou coutume établissant une hiérarchie des parties corporelles, qui considère par exemple que l'exhibition du visage, des mains, des bras, de la gorge est plus décente, plus morale, plus respectable que la mise à nu des fesses, des seins, du ventre ou de la région pubienne; c'est protester contre la classification en nobles et en ignobles des différentes parties du corps : le nez étant considéré comme noble et le membre viril comme ignoble, par exemple. C'est protester, dans un sens plus élevé, contre toute intervention (d'ordre légal ou autre ) qui nous oblige à nous vêtir, parce que cela plaît à autrui, alors qu'il n'est jamais entré dans nos intentions d'objecter à ce qu'autrui ne se dévête pas, s'il y trouve davantage son compte.
Libération : Libération du port du vêtement ou plutôt de la contrainte de porter un costume qui n'a jamais été et ne peut être qu'un déguisement hypocrite puisque reportant l'importance sur ce qui couvre le corps - donc sur l'accessoire - et non sur le corps lui-même, dont la culture cependant constitue l'essentiel.
Libération d'une des principales notions sur les quelles se fondent les idées de "permis" et de défendu, de "bien" et de "mal" . Libération de la coquetterie, du conformisme à un étalon artificiel d'apparence extérieure qui maintient la différenciation des classes.Qu'on s'imagine nu le général, l'évêque, l'ambassadeur, l'académicien, le garde-chiourme, le garde-chasse ? Que resterait-il de leur prestige, de leur délégation d'autorité ? Les dirigeants le savent bien et ce n'est pas un de leurs moindre motifs d'hostilité au nudisme.
Délivrance du préjugé de la pudeur, qui n'est autre que "la honte de son corps". Délivrance de l'obsession de l'obscénité, actuellement provoquée par la mise à découvert des parties corporelles que le tartufisme social prescrit à tenir cachées - affranchissement des réserves et des retenues impliquées par cette idée fixe.
Nous allons plus loin. Nous maintenons, en nous plaçant au point de vue sociabilité que la pratique de l'anudation est un facteur de meilleure camaraderie, de camaraderie moins étriquée. On ne saurait nier que nous est une, un camarade moins distant, plus intime, plus confiant, non seulement celle ou celui qui se fait connaître à nous sans arrière-pensée intellectuelle ou éthique, par exemple, mais encore sans aucune dissimulation corporelle.
Les détracteurs du nudisme - les moralistes ou hygiénistes conservateurs d'Etat ou d'Eglise - prétendent que la vue du nu, que la fréquentation entre nudistes des deux sexes exaltent le désir érotique. Cela n'est pas toujours exact. Cependant, contrairement à la plupart des théories gymnistes - chez lesquelles l'opportunisme ou la crainte des persécutions est le commencement de la sagesse, - nous ne le nions pas, mais nous maintenons que l'exaltation érotique engendrée par les réalisations nudistes est pure, naturelle, instinctive et ne peut être comparée à l'excitation factice suscitée par le demi-nu, le déshabillé galant, et tous les artifices de toilette auxquels a recours le milieu vêtu, mi-vêtu ou court-vêtu où nous évoluons.
E. Armand
L'Encyclopédie anarchiste 1934
E. ARMAND
Les milieux libres
Source : http://membres.lycos.fr/lanarcho/12ealml.htm
Les milieux libres, colonies ou communautés ont soulevé maintes discussions dans les journaux et groupes socialistes ou anarchistes. Leurs adversaires, presque toujours doctrinaires orthodoxes, leur ont reproché de ne pas durer indéfiniment ; de subir des échecs qui «nuisent à la propagande» ; de créer de petites agglomérations d'indifférents à tout ce qui n'est pas le petit centre où se déroule leur vie.
Au point de vue individualiste anarchiste, il paraît difficile de se montrer hostile à des humains qui, ne comptant que sur leur vitalité individuelle, tentent de réaliser tout ou partie de leurs aspirations. Même s'ils ne croyaient pas à la valeur démonstrative des «tentatives de vie en commun», les individualistes anarchistes font une telle propagande en faveur des «associations volontaires» qu'ils auraient mauvaise grâce à renier les milieux où leur thèse se pratique avec moins de restrictions que n'importe où ailleurs.En dehors de cette constatation que certaines colonies ont prolongé leur existence pendant plusieurs générations, on peut se demander pour quel motif les adversaires des «colonies» veulent qu'elles durent indéfiniment ? Où en est l'utilité ? Pourquoi serait-ce désirable ? Toute «colonie» fonctionnant dans le milieu actuel est un organisme d'opposition, de résistance dont on peut comparer les constituants à des cellules ; un certain nombre ne sont pas appropriées au milieu, elles s'éliminent , elles disparaissent (ce sont les colons qui abandonnent la colonie après un séjour plus ou moins prolongé). Les cellules qui résistent, aptes à vivre dans le milieu spécial, s'usent plus rapidement que dans le milieu ordinaire, en raison de l'intensité de leur activité. Il ne faut pas oublier que, non seulement, les membres des colonies ont à lutter contre l'ennemi extérieur (le milieu social dont l'effroyable organisation enserre le petit noyau jusqu'à l'étouffer), mais encore, dans les conditions actuelles, contre l'ennemi intérieur : préjugés mal éteints qui renaissent de leurs cendres, lassitude inévitable, parasites avoués ou cachés, etc. Il est donc illogique de demander aux «colonies» autre chose qu'une durée limitée. Une durée trop prolongée est un signe infaillible d'amollissement et de relâchement dans la propagande que toute colonie est censée rayonner : telle est du moins l'expérience acquise.E. ARMAND
A ceux qui proclament que l'échec, toujours possible, des «colonies» nuit à la propagande socialiste, anarchiste, communiste, tolstoïenne, etc., suivant le cas - les protagonistes et les défenseurs des colonies répliquent : «Est-ce que les échecs des hommes de science les ont empêchés de recommencer des centaines de fois peut être l'expérience destinée à les conduire à telle découverte scientifique, entrevue en théorie seulement, et à laquelle manquait la consécration de la pratique ? Est-ce que les conférences anarchistes, etc. ont amené aux idées énoncées par les propagandistes un si grand nombre d'auditeurs qu'on puisse affirmer que leur propagande par la parole ait réussi ? Est-ce que les journaux, brochures, livres, d'inspiration libertaire, etc. ont produit tant d'êtres conscients qu'on ne puisse les nombrer ? Est-ce que l'agitation dans la rue a amené la révolution dans les cerveaux et les moeurs d'une telle foule de militants que le milieu anarchiste, tolstoïen, communiste ou autre s'en trouve transformé ? Faites-nous l'addition de vos échecs, puis expliquez-nous ensuite pourquoi et comment vous n'avez pas abandonné causeries, conférences, écrits de toute sorte ? Après, nous entendrons vos objections.»
D'ailleurs, on ne comprend plus ce souhait de durée indéfinie, dès qu'on considère la «colonie» pour ce qu'elle est : un moyen, non un but. Nous ignorons absolument si «la colonie» communiste, individualiste ou coopérative a quoi que ce soit de commun avec une société communiste, individualiste ou coopérative qui engloberait un vaste territoire ou la planète tout entière ; c'est pour nous pure folie que de présenter «une colonie» comme un modèle, un type de société future. C'est «un exemple» du résultat que peuvent déjà atteindre, dans le milieu capitaliste et archiste actuel, des humains déterminés à mener une vie relativement libre, une existence où l'on ignore le moraliste, le patron et le prélèvement des intermédiaires, la souffrance évitable et l'indifférence sociale, etc. C'est également un «moyen» éducatif (une sorte de «propagande par le fait»), individuel et collectif. On peut être hostile aux «Milieux libres», mais il n'est personne de bonne foi qui ne reconnaisse que la vie, dans une «colonie», porte plus à la réflexion que les déclarations ordinaires et les lieux communs des réunions publiques.
Je viens de parler de résultat ? - «Les partisans des Milieux libres ou Colonies ont-ils à leur actif des résultats ?» - C'est la question que pose toujours n'importe quel adversaire des tentatives de vie en commun.
On peut répondre que l'exemple fourni par les groupes des États-Unis sur le territoire desquels - surtout de 1830 à 1880-1900 - s'est épandu un véritable semis de colonies ou communautés, s'échelonnant de l'individualiste extrême au communisme absolu ou dictatorial en passant par toutes sortes de tons intermédiaires : coopératisme (oweniste, fouriériste, henry-georgiste) ; communisme libertaire ; collectivisme marxiste ; individualisme associationniste, etc. Tout ce que la flore non-conformiste est susceptible d'engendrer a peuplé et constitué ces groupements : sectaires dissidents et hérétiques, et athées ; idéalistes et matérialistes ; puritains et partisans de libres moeurs ; intellectuels et manuels ; abstinents et tempérants, omnivores ou partisans d'une alimentation spéciale, etc., etc.
Tous les systèmes ont été essayés. Il y a eu le régime de la propriété privée, chacun étant propriétaire de sa parcelle, la cultivant et en gardant les fruits, mais s'associant pour la grosse culture, la vente et l'achat des produits. On a cultivé, vendu, acheté en commun et on a réparti aux associés ce dont ils avaient besoin pour leur consommation, chaque ménage vivant chez soi. On a vécu ensemble dans le même bâtiment, mangé à la même table, parfois dormi dans un dortoir commun.
La répartition des produits peut avoir lieu selon l'effort de chacun, mesuré, par exemple, par son temps de travail. On peut vivre chacun sur sa parcelle, propriété individuelle dans tous le sens du mot, n'avoir affaire économiquement avec les voisins qu'en basant ses rapports sur l'échange ou la vente. Enfin, la propriété du sol peut appartenir à une association, dont le siège est au-dehors de la colonie, les colons ne possèdent la terre qu'à titre de fermage ou de concession à long terme.
Toutes ou presque toutes ces modalités ont été pratiquées dans les «colonies» des Etats-Unis. Le communisme absolu cependant n'y a pas été expérimenté, je veux dire le communisme poussé jusqu'au communisme sexuel, bien qu'à Oneida, il n'ait pas été très loin de se réaliser. Pourtant, il y a eu des colonies où la liberté des moeurs a été telle qu'elles ont ameuté contre elles la population environnante et provoqué l'intervention des autorités.
Et bien, que disent de ces établissements et de leur population ceux qui les ont visités ?
Qu'en disait William Alfred Hinds qui y avait séjourné ? Quelles «inductions» tirait-il de ces constatations, malgré les «nombreuses imperfections» des associations ou communautés existant de son temps (American Communities, pp. 425 à 428) : -que le paupérisme et le vagabondage y étaient ignorés - ainsi que les procès et les autres actions judiciaires onéreuses - que toutes les possibilités de culture morale, intellectuelle et spirituelle y étaient mises à la portée de tous les membres - que riches et pauvres y étaient inconnus, tous étant à la fois prolétaires et capitalistes - que leur prospérité ne dépendait pas d'une théorie unique des relations sexuelles, les communautés monogames ayant aussi bien réussi que celles admettant le célibat, et celles préconisant le mariage plural n'ayant pas eu moins de succès que les autres. - «Une communauté idéale, concluait-il, est un foyer agrandi - une réunion de familles heureuses, intelligentes, conscientes - un ensemble de demeures, d'ateliers, de jardins vastes, spacieux - de machines destinées à épargner le travail - toutes les facilités destinées à améliorer et rendre plus heureuses les conditions dans lesquelles chacun coopère au bien commun. Pareil foyer se montre supérieur au logis ordinaire en tout ce qui rend la vie bonne à vivre, comme il surpasse par les facilités offertes à ceux qui constituent cette société de camarades. Si, malheureusement, l'esprit de dissension pénètre dans ces associations, l'expérience prouve que les difficultés et les misères se multiplient dans la mesure où on le laisse prendre racine».
Charis Nordhoff qui avait visité, quelques vingt-cinq ans auparavant, les colonies américaines, ne fait pas entendre un autre son de cloche. Son enquête avait été très conscencieuse (The Communistic Society of the United States, 1875). Il reconnaît que les colons, pris en général ne se surmènent pas - qu'ils n'ont pas de domestiques - qu'ils ne sont pas paresseux - qu'ils sont honnêtes - humains et bienveillants - qu'ils vivent bien, de façon beaucoup plus saine que le fermier moyen - qu'ils sont ceux des habitants de l'Amérique du Nord qui montrent le plus de longévité - que personne, parmi eux, ne fait de l'acquisition des richesses un des buts principaux de la vie. Le système des colonies libère la vie individuelle d'une masse de soucis rongeurs..., de la crainte d'une vieillesse malheureuse.» En comparant la vie d'un «colon» heureux et prospère (c'est-à-dire un colon ayant réussi à celle d'un mécanicien ou d'un fermier ordinaire des Etats-Unis, renommés cependant pour leur prospérité - plus spécialement aux existences que mènent les familles ouvrières de nos grandes villes, j'avoue - conclut Nordhoff - que la vie d'un colon est débarrassée à un tel point des soucis et des risques ; qu'elle est si facile, si préférable à tant de points de vue ; j'avoue que je souhaite de voir ces associations se développer de plus en plus dans nos contrées».
Dans son «Histoire du Socialisme aux Etats-Unis» le socialiste orthodoxe Morris Hilquit ne donnera pas une autre note. C'est pourtant un adversaire de ces expériences qu'il qualifie de «socialisme utopique» ; il en proclame hautement l'inutilité. Malgré tout, il ne peut nier l'influence bienfaisante de la vie en commun sur le caractère de ses pratiquants.
Nous citerons quelques-unes de ses conclusions (History of Socialism in the United States, 1903, pp. 141-145) :
«Quiconque visite une colonie existant depuis quelques temps déjà ne peut manquer d'être frappé de la somme d'ingéniosité, d'habileté inventive et de talent montrée par les hommes chez lesquels, à en juger par l'extérieur, on ne se serait pas attendu à rencontrer pareilles qualités... Rien ne m'avait surpris davantage, avait constaté Nordhoff, observateur très impartial, que la variété d'habileté mécanique et pratique que j'ai rencontré dans chaque colonie, quelque fût le caractère ou l'intelligence de ses membres.»
«En règle générale, les colons se montraient très industrieux, bien que la contrainte fut ignorée dans leurs associations.» «Le plaisir du travail en commun est un des traits remarquables de cette vie spéciale, considérée dans sa phase la meilleure.»
«Que faites-vous de vos paresseux ?» ai-je demandé, en maints endroits, - écrit Nordhoff - «Mais on ne rencontre pas de fainéants dans les colonies... Même les «Shakers d'hiver», ces lamentables va-nu-pieds qui, à l'approche de l'hiver, se réfugient chez les Shakers ou dans quelque autre milieu similaire, exprimant le désir d'en faire partie, ces pauvres hères qui viennent au commencement de la mauvaise saison, comme un «ancien» Shakers me le racontait, «la malle et l'estomac vide et s'en vont, l'une et l'autre remplis, dès que les roses se mettent à fleurir». Eh bien ! ces malheureux ne peuvent résister à l'atmosphère d'activité et de méthode de l'ambiance et ils accomplissent leur part de travail sans aucun murmure, jusqu'à ce que le soleil printanier les pousse à nouveau à courir les routes.»
«Contrairement à l'impression générale, la vie dans les colonies était loin d'être monotone. Les colons s'efforçaient d'introduire dans leurs habitudes et leurs occupations autant de variété que possible. Les Harmonistes, les Perfectionnistes, les Icariens, les Shakers changèrent plusieurs fois de localité. Parlant des habitants d'Oneida, Nordhoff écrivait : «Ils semblent nourrir une horreur presque fanatique des formes ; c'est ainsi qu'ils changent fréquemment de métiers, qu'ils modifient très soigneusement l'ordre de leurs récréations et de leurs réunions du soir ; ils changeaient jusqu'à l'heure de leurs repas.» Dans les phalanges fouriéristes, la diversité d'occupation était l'un des principes fondamentaux, et il en était de même pour presque toutes les autres «colonies».
«L'apparente quiétude des colons cachait une singulière gaieté et un entrain appréciables ; ils étaient rarement malades et on n'a jamais signalé chez eux un seul cas de folie ou de suicide. Ce n'est donc pas surprenant que leur longévité n'ait point été surpassée par les autres Américains.
«L'influence de la vie en commun semble avoir eu un effet aussi bienfaisant sur l'intellect et le moral que sur la vie physique des colons. Amana, qui consiste en sept villages qui dépassèrent à un moment donné 2 000 habitants, ne compta jamais un avocat dans son sein. Amana, Bethel, Aurora, Wisconsin Phalanx, Brook Farm et nombre d'autres colonies déclaraient avec fierté qu'elles n'avaient jamais eu à subir un procès ni vu un de leurs membres en poursuivre un autre devant les tribunaux.»
«La comptabilité était tenue de la façon la plus simple ; bien qu'aucune caution de fût exigée des administrateurs de ces associations, on ne cite pas un cas de détournement de fonds ou de mauvaise gestion.»
«Il faut noter que les colons apportaient invariablement une grande attention, tant à l'éducation de leurs enfants qu'à leur propre culture intellectuelle. En règle générale, leurs écoles étaient supérieures à celles des villes et des villages des environs ; la plupart des colonies possédaient des bibliothèques et des salles de lecture, et les membres étaient plus éduqués et plus affinés que les autres gens de l'extérieur, d'une situation sociale égale.»
Il a existé une colonie individualiste anarchiste fondée par l'initiateur de Benjamin R. Tucker, le fameux proudhonien Josiah Warren. Cette colonie nommée Modern Times était située aux environs de New-York. Un essayiste américain assez connu, M. Daniel Conway, la visita vers 1860. Nous extrayons de ses Mémoires, publiés à Chicago, en 1905, certaines des impressions que lui laissa sa visite :
«La base économique, à «Modern Times» était que le coût (la somme des efforts) détermine le prix et que le temps passé à la fabrication détermine la valeur ; cette détermination se réglait sur le cours du blé et suivait ses variations. Un autre principe était que le travail le plus désagréable recevait la rénumération la plus élevée... La base sociale s'exprimait en deux mots : «Souveraineté individuelle» ; le principe de la non intervention dans la liberté personnelle était poussé à un point qui aurait transporté de joie un Stuart Mill et un Herbert Spencer. On encourageait vivement l'autonomie de l'individu. Rien n'était plus voué au discrédit que l'uniformité, rien n'était plus applaudi que la variété, nulle faute n'était moins censurée que l'excentricité... Le «mariage» était une question purement individuelle ; on pouvait se marier cérémonieusement ou non, vivre sous le même toit ou dans des demeures séparées, faire connaître ses relations ou non ; la séparation pouvait s'opérer sans la moindre formalité. Certaines coutumes avaient surgi de cette absence de réglementation en matière d'union sexuelle : il n'était pas poli de demander quel était le père d'un enfant nouveau-né ou encore quel était le «mari» ou quelle était la «femme» de celle-ci ou celui-là... «Modern Times» comptait une cinquantaine de cottages proprets et gais sous leur robe mi-blanche et mi-verte dont les habitants s'assemblèrent dans leur petite salle de réunions... car on avait annoncé pour l'après midi, une réunion de conversation... la discussion roula sur l'éducation, la loi, la politique, le problème sexuel, la question économique, le mariage : ces sujets furent examinés avec beaucoup d'intelligence et, témoignage rendu à l'individualisme, pas un mot de déplacé, ou une dispute, ne s'éleva ; si toutes les vues exprimées étaient «hérétiques», chaque personne avait une opinion à elle, si franchement exprimée, qu'elle faisait entrevoir un horizon de rares expériences... Josiah Warren me fit voir l'imprimerie et quelques autres bâtiments remarquables du village. Il me remit une des petites coupures employées comme monnaie entre eux. Elles étaient ornées d'allégories diverses et portaient les inscriptions suivantes : le temps c'est la richesse. - Travail pour Travail. - Non transférable. - Limite d'émission : deux cents heures. - Le travail le plus déagréable a le droit à la rémunération la plus élevée... Je n'ai jamais revu «Modern Times», mais j'ai entendu dire que, dès que la guerre civile eut éclaté (en 1866), la plupart de ceux que j'avais vus avait quitté la colonie sur un petit bâtiment et s'en étaient allés fixer leur tente sur quelque rive paisible du Sud-Amérique.»
On me dira qu'il s'agit de colonies créées par des nordiques qui passent, de par constatation et tradition, pour plus persévérant que les latins et méridionaux en général. Il y a eu, au Brésil, une colonie fondée exclusivement par et pour des communistes anarchistes italiens, c'est la fameuse Cecilia, qui dura de 1890 à 1891. Son initiateur, le Dr Giovanni Rossi, écrivait à son sujet, dans l'Università Popolare de novembre-décembre 1916, les lignes suivantes :
«Pour moi, qui en ai fait partie, la colonie La Cecilia ne fut pas un fiasco... Elle se proposait un but de caractère expérimental : se rendre compte si les hommes actuels sont aptes à vivre sans lois et sans propriété individuelle... A ce moment-là, à l'exposé doctrinaire de l'anarchie, on objectait : - Ce sont des idées très belles, mais impraticables aux hommes actuels. La Colonie Cecilia montra qu'une centaine de personnes, dans des conditions économiques plutôt défavorables avaient pu vivre deux ans avec de petits différends, et une satisfaction réciproque sans lois, sans réglements, sans chefs, sans codes, sous le régime de la propriété commune, en travaillant spontanément en commun... Le compte-rendu, opuscule publié sous le titre «Cecilia, communauté anarchique expérimentale», aboutissait à cette conclusion. Il fut rédigé par moi et approuvé par l'unanimité des colons.»
Est-ce à dire que nous niions les jalousies, les désaccords, les luttes d'influences, les scissions et tant d'autres formes des guerres intestines de plus ou moins noble aloi, qui ont dévasté, déchiré, ruiné prématurément trop de Colonies ou Milieux Libres ? Certes, non, mais nous prétendons que ces difficultés ou ces traîtrises se rencontrent partout où des humains d'esprit avancé s'assemblent, même quand leur réunion a en vue un objet purement intellectuel. Dans les colonies ces taches ou ces souillures sont plus évidentes, plus visibles, voilà tout.
Je nie si peu les ombres du tableau que trente ans d'études et d'observations m'ont amené à considérer, au point de vue éthique (je ne dis pas économique) les circonstances ou les états de comportements ci-dessous, comme les plus propices à faire prospérer et se prolonger les milieux de vie en commun, leurs membres fussent-ils individualistes ou communistes :
a) le colon est un type spécial de militant. Tout le monde n'est pas apte à vivre la vie en commun, à un milieu libriste. Le «colon-type» idéal est un homme débarrassé des défauts et des petitesses qui rendent si difficile la vie sur un terrain ou espace resserré : il ignore donc les préjugés sociaux et moraux des bourgeois et petits bourgeois. Bon compagnon, il n'est ni envieux, ni curieux, ni jaloux, ni «mal embouché». Conciliant, il se montre fort sévère envers lui-même et très coulant à l'égard des autres. Toujours sur le guet pour comprendre autrui, il supporte volontiers de ne pas l'être ou de l'être peu. Il ne «juge» aucun de ses co-associés, s'examine d'abord lui-même et, avant d'émettre la moindre opinion sur tel ou telle, tourne, selon l'antique adage, sept fois sa langue dans sa bouche. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire que tous les aspirants colons aient atteint ce niveau pour instaurer un «milieu libre». Je maintiens qu'en général le «colon-type» aura en vue ce but individuel et que s'efforçant de s'y conformer, il ne lui restera que peu de temps pour se préoccuper des imperfections d'autrui. Avant d'être un colon extérieur, il convient d'être un colon intérieur ;
b) la pratique du stage préparatoire a toujours donné de bons résultats ;
c) le nombre permet le groupement par affinités ; il vous est plus facile de rencontrer parmi deux cents que parmi dix personnes seulement quelques tempéraments qui cadrent avec le vôtre. L'isolement individuel est logiquement funeste à l'existence des milieux de vie en commun ;
d) une grande difficulté est la femme mariée, légalement ou librement, et entrant dans le milieu avec son «mari» ou «compagnon» ; avec des enfants, la situation est pire. Le «colon-type» est célibataire en entrant dans la colonie ou se sépare de sa compagne en y pénétrant (ou vice-versa, bien entendu) ;
e) point de cohabitation régulière entre les compagnons et les compagnes, et le milieu a d'autant plus de chances de durée. Il en est de même lorsque les «compagnes» sont économiquement indépendantes des «compagnons», c'est-à-dire quand il n'est pas une seule compagne qui ne produise et consomme en dehors de toute protection ou intervention d'un compagnon, quel qu'il soit ;
f) tout milieu de vie en commun doit être un champ d'expérience idéal pour la pratique de la «camaraderie amoureuse», du «pluralisme amoureux», de tout système tendant à réduire à zéro la souffrance sentimentale. Tout milieu de vie en commun, où les naissances sont limitées, où les mères confient leurs enfants dès le sevrage (au moins pendant la journée) à des éducateurs de vocation, où l'enfant ne rend pas esclave celle qui l'a mis au monde, a de grandes chances de durer plus longtemps ;
g) toute colonie constituant un foyer intensif de propagande - même simplement au point de vue industriel : fabrication d'un article spécial, par exemple - augmente ses chances de durée ; toute colonie qui se renferme sur elle-même, au point de ne plus rayonner à l'extérieur, se dessèche et périt bientôt ;
h) il est bon que les participants des milieux de vie en commun se fréquentent, surtout entre sexes opposés ; qu'ils se rencontrent en des réunions de distraction ou de conversation, repas en commun, etc. ;
i) le régime parlementaire ne s'est montré d'aucune valeur pour la bonne marche des colonies, qui exigent de la décision, non de la discussion. Le système de l'animateur, de l'arbitre, inspirant confiance aux associés, gardant cette confiance, quelle que fût d'ailleurs la méthode d'administration adoptée, semble, de préférence, avoir réussi. C'est une constatation que je ne suis pas seul à faire. Dans son ouvrage «Les Colonies Communistes et Coopératives», M. Charles Gide écrit : « Toute association quelle qu'elle soit - non seulement les associations communistes mais la plus modeste société de secours mutuels, tout syndicat, toute coopérative - doit sa naissance à quelque individu qui l'a créée, qui la soutient, qui la fait vivre ; et si elles ne trouvent pas l'homme qu'il faut, elles ne germent pas». Paroles à méditer et que confirme l'histoire étudiée des colonies ;
j) la durée de toute colonie est facteur d'un pacte ou contrat, peu importe le nom de l'instrument précisant ce que le Milieu attend de ceux qui participent à son fonctionnement et ce que ceux-ci sont en droit d'attendre de lui. Les charges et les profits doivent s'équilibrer et il est nécessaire que l'on s'entende d'avance sur le cas de résiliation et les conséquences impliquées ; enfin, le «contrat» définira, en cas de litige ou différend, à quelle personne est confié le règlement du désaccord.
L'étude attentive des «colonies» et «milieux de vie en commun» - et c'est impliqué dans les remarques ci-dessus - me pousse à conclure que la durée d'un milieu de ce genre est fonction des réalisations particulières qu'il offre à ses membres et qu'il est impossible à ceux-ci de rencontrer dans le milieu extérieur. Ces réalisations peuvent être d'un ordre ou d'un autre, mais la poursuite de la réussite purement économique ne suffit pas, l'extérieur offrant beaucoup plus d'occasions d'y parvenir que la colonie la mieux organisée. C'est ce qui explique le succès des colonies à base religieuse, toujours composées de sectaires, dont les adhérents ne se rencontraient que dans ces groupements, ou dont les croyances ne pouvaient se manifester ou se pratiquer qu'en «vase clos».
Je souhaite simplement que ces remarques soient prises en considération par quiconque songe à fonder une colonie, milieu libre ou centre de vie en commun : ce ne sera pas du temps perdu.
Extrait de Milieux de vie en commun et colonies, éditions de L'En Dehors, 1931.
Institut dÕEtudes Politiques de Paris
Francis Ronsin
Université de Dijon
E. Armand et «la camaraderie amoureuse»
Le sexualisme révolutionnaire et la lutte contre la jalousie
Second workshop in the series ÔSocialism and SexualityÕ
International Institute of Social History
Amsterdam, 6 October 2000
Ernest Juin, dit E. Armand (1872-1962), était membre de lÕArmée du Salut, lorsquÕil découvrit la pensée anarchiste, vers 1896, en lisant Les Temps nouveaux que venait de fonder Jean Grave. Il écrivit dans Le Libertaire de Sébastien Faure avant de fonder avec sa compagne, Marie Kugel, LÕEre nouvelle, un journal qui, de 1901 à 1911, évolua dÕun socialisme mystique chrétien à la philosophie et la morale communiste libertaire, enfin à lÕanarchisme individualiste.En 1907, il consacre une première brochure à la sexualité: De la liberté sexuelle, où il se prononce en faveur, non seulement d'un vague amour libre mais de la multiplicité des partenaires, ce qu'il appelle «l'amour plural». En dépit d'un ton nettement plus tranché que la plupart de ce type de publications, les thèses défendues par Armand ne sont pas alors très éloignées de celles que répètent, inlassablement, les multiples compagnons et compagnes partisans de l'amour libre.
Ce nÕest quÕaprès avoir fondé LÕen dehors (1922) quÕArmand va progres-sivement développer une conception de la sexualité libertaire de plus en plus originale.
I. La création de l'en dehors et la propagande en faveur du sexualisme révolutionnaire
LÕen dehors ne se place pas d'emblée sous le signe du sexualisme révolutionnaire. Au cours de ses vingt premiers mois d'existence, les articles faisant expressément référence aux questions «d'éthique sexuelle» sont relativement rares. Armand cherche tout d'abord à préciser sa conception de l'individualisme anarchiste en prenant ses distances tant du courant végétalien que des interprétations «héroïques» de l'individualisme. Il sÕemploie également à combattre André Lorulot, accusé d'avoir tourné en ridicule les milieux illégalistes d'où était issue la bande à Bonnot, ainsi que Victor Serge et les anarchistes ralliés aux bolchéviques.Dès les numéros 6 et 7, pourtant, il se livre à une première critique de la pratique de l'union libre (ce qu'il appelle «l'unicité en amour») en vigueur dans la colonie «L'Intégrale». A cette expérience - jugée «imparfaite au point de vue éducatif» - il oppose la supériorité des «unions libres plurales». Mais ce n'est véritablement qu'au cours de l'année 1924 que le débat autour des questions «d'éthique sexuelle» devient permanent au sein de LÕen dehors. Il le restera jusqu'à la disparition de cette publication en octobre 1939.
C'est d'abord dans les lettres de lecteurs quÕil publie et dans les réponses quÕil leur apporte qu'Armand expose des thèses de plus en plus radicales en matière de sexualité. Le prétexte pour engager la discussion est offert par la publication, en février 1924, d'une lettre signée «Raphaële». Dans ce texte, l'auteure, conformément au point de vue amour libriste habituel, affirme qu'il lui est impossible «sans amour, d'accomplir les gestes de l'amour» car le faire équivaudrait pour elle à se «prostituer». Saisissant l'occasion Armand y répond en esquissant une première ébauche de ses thèses en faveur du sexualisme révolutionnaire et de la «camaraderie amoureuse» qui rompent sur bien des points avec les conceptions traditionnelles des partisans de l'amour libre. Armand développe l'idée quÕil n'y a rien de répréhensible, du point de vue individualiste, à accomplir «les gestes de l'amour» même si l'on n'éprouve pas de très vifs sentiments pour son partenaire. Les «camarades» telles que Raphaële ont tort d'accorder trop d'importance aux différents actes ou manifestations érotico-sexuels car ceux-ci sont, du point de vue biologique, «tout ce qu'il y a [de] plus sain et normal». Il faut donc que l'on cesse de les considérer comme étant une «action exceptionnelle ou extraordinaire». Aussi, convie-t-il «nos congénères de sexe féminin» à ne pas exagérer la valeur quÕelles accordent «à l'octroi de leurs faveurs». Mais surtout, Armand affirme ne pas comprendre pourquoi une fille affichant des idées avancées refuserait a priori - au nom d'une conception petite-bourgeoise des relations sexuelles - de procurer les joies de l'amour «à un camarade» pour qui elle éprouverait seulement de l'estime ou de la sympathie. Accepter par camaraderie de satisfaire les désirs sexuels d'autres personnes partageant les mêmes conceptions idéologiques ne lui paraissent pas, en tout cas, une attitude plus déshonorante que celle d'accepter d'être «fonctionnaire de l'Etat». Armand affirme, de plus, que, s'il était «femme», il éprouverait «une grande félicité intérieure» à se «créer la force de volonté voulue pour donner de la joie amoureuse» à un ami qui ne lui «inspirerait pas une absolue répugnance» et avec lequel il se «sentirait suffisamment d'affinités de sentiment et d'esprit». Le débat sur la «camaraderie amoureuse» venait d'être lancé.
La tenue de tels propos, ne pouvait que choquer la majorité des militants pour qui l'amour libre était plus une référence idéale, passablement entachée de romantisme, quÕune pratique effective. L'exercice de cette conception large de la camaraderie, englobant aussi les relations sexuelles, posait en fait - y compris pour les partisans des thèses individualistes - toute une série de problèmes théoriques et pratiques que les contradicteurs d'Armand ne manquèrent pas de soulever tant dans les colonnes de LÕen dehors que dans les autres publications du mouvement libertaire. Fallait-il par exemple que la camarade «agréable physiquement» accepte des relations sexuelles avec tous les camarades qui ne lui paraîtraient pas absolument répugnants? Dans quelles conditions pouvait-elle (ou il) refuser des avances? Accepter d'avoir des relations sexuelles avec quelqu'un pour qui on n'éprouve pas dÕattirance physique ne constitue-t-il pas un «sacrifice» pour celui ou celle qui offre son corps? Ne court-on le risque d'imposer une sorte de communisme sexuel étouffant la liberté individuelle?
Armand va, au cours des mois suivants, progressivement approfondir et préciser ses idées en s'efforçant de leur donner une caractère plus systématique.
L'aboutissement de ces réflexions sera la parution dans LÕen dehors du 10 juillet 1924 d'une première étude, «Comment nous concevons la liberté de l'amour», aussitôt publiée en brochure.1
Lors d'une polémique avec Han Ryner, il précise que le but de la campagne qu'il poursuit dans LÕen dehors est «d'abattre la cloison étanche laquelle, même en des milieux comme les nôtres, sépare les démonstrations amoureuses des autres manifestations de la camaraderie». Il s'étonne, dit-il, que des camarades s'ingénient à établir des distinctions entre «faire plaisir» dans les domaines intellectuel ou économique et «faire plaisir» dans le domaine sexuel. «Il m'est souvent arrivé de demander à des camarades qui avaient invité chez eux un ami qu'ils savaient de "complexion voluptueuse" [...] pourquoi ils ne s'étaient pas préoccupés de lui procurer une joie adéquate à son tempérament amoureux. Je n'ai jamais pu obtenir une réponse qui me satisfasse». Par la suite Armand devient beaucoup plus précis et affirme vouloir refuser «une camaraderie limitée, une hospitalité incomplète », car, « en ne voulant rien savoir d'un accueil où on m'offrirait de me mettre à l'aise sur tous les points, sauf le sexuel, j'exerce autant ma liberté de choix que le plus individualiste des individualistes».3 Ou encore, dans «Lettre d'un philosophe à un camarade qui l'avait invité à une partie de plaisir»: «Tu ne trouveras donc pas étonnant que je te demande si dans ton entourage immédiat, ou parmi les compagnes que tu fréquentes, il ne se trouve pas une camarade disposée, pour ces deux jours, à tenter en ma compagnie une expérience de "camaraderie amoureuse"».4
Armand, toutefois, se défend de vouloir préconiser que les individus (hommes ou femmes) aient des relations sexuelles contre leur gré. «[...] Notre conception de l'amour, précise-t-il, implique liberté entière de se donner à qui vous plaît, liberté absolue de se refuser à qui vous déplaît».5 Loin d'aboutir au «communisme sexuel», la pratique de la camaraderie amoureuse ne peut revêtir qu'un caractère volontaire. Il n'est pas moins fermement convaincu que, «hors la question du tempérament amoureux unique», celle-ci doit être considérée comme étant la norme régissant les relations entre camarades, ce qui lui fait écrire: «[...] aucune et aucun camarade sain, normal [souligné par nous] ne se refusera a priori à tenter l'expérience de la camaraderie amoureuse dès lors qu'elle est proposée par un ou une camarade avec qui on sympathise, avec lequel on se sent suffisamment d'affinités affectives, sentimentales, intellectuelles - qui en retirerais une très grande joie, la vôtre n'étant pas moindre».6
Armand va donc vouloir démontrer que la pratique de la camaraderie amoureuse nÕest que l'application, au domaine particulier des relations sexuelles-affectives, des idées contractuelles et associationnistes quÕil avait développées, en 1923, dans son principal écrit théorique: L'Initiation individualiste anarchiste.
La camaraderie amoureuse, doit être envisagée, au même titre que les autres formes de camaraderie entre individualistes anarchistes, comme une sorte «d'association volontaire» dont les composants auraient conclu un accord tacite «aux fins de s'épargner mutuellement toute souffrance évitable».7 Conformément à ses thèses sur le garantisme, la pratique de la camaraderie amoureuse ainsi entendue constitue un moyen supplémentaire par lequel les individualistes, constamment en butte aux «tracasseries, ( É) empiétement, (É) attaques, (É) persécutions» du milieu «archiste» (qui, chacun le sait, est le contraire de lÕanarchie), cherchent à se protéger, à se secourir et à se réconforter réciproquement.8
«[La] thèse de la camaraderie amoureuse, précise-t-il, comporte un libre contrat d'association (résiliable selon préavis ou non, après entente préalable) conclu entre des individualistes anarchistes de sexe différent, possédant les notions d'hygiène sexuelle nécessaires, dont le but est d'assurer les co-contractants contre certains aléas de l'expérience amoureuse, entre autres: le refus, la rupture, la jalousie, l'exclusivisme, le propriétarisme, l'unicité, la coquetterie, le caprice, l'indifférence, le flirt, le tant pis pour toi, le recours à la prostitution».9
Cette interprétation «contractuelle» de la camaraderie amoureuse constitue sans doute le principal argument théorique avancé par Armand en vue dÕinclure ses thèses dans le champ de lÕindividualisme anarchiste. Dés lors, il multiplie les prises de position en faveur de la camaraderie amoureuse en y consacrant un grand nombre d'articles dont la plupart font l'objet d'un tirage séparé ou bien sont réunis en volume. C'est ainsi qu'en 1926, il fait paraître Le Combat contre la jalousie et le sexualise révolutionnaire, suivi au cours des années suivantes de Ce que nous entendons par liberté de l'amour (1928), La Camaraderie amoureuse (1929), La Camaraderie amoureuse. Camaraderie amoureuse ou «chiennerie sexuelle» (1930) et, enfin, La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse (1934), un livre de près de 350 pages dans lequel il réunit la majorité de ses écrits consacrés aux questions sexuelles.
Dans ces textes, le nombre de redites est considérable. Chaque publication lui sert toutefois de prétexte pour apporter des nouvelles précisions ou des nouvelles nuances à ses thèses. Cela le conduit, au gré des discussions, à infléchir sensiblement son argumentation de départ et, même s'il ne veut pas l'admettre, à introduire dans sa manière dÕenvisager la camaraderie amoureuse une forme de solidarité beaucoup plus proche de l'entr'aide préconisé par les communistes anarchistes que de l'association des égoïstes de Stirner. Déjà, dans le chapitre de L'Initiation individualiste anarchiste consacré à la «réciprocité», il avait exposé des thèses qui se refusaient d'envisager les liens de solidarité unissant les individus comme étant « le résultat d'un simple calcul d'équivalence comptable entre ce que l'on donnait et ce que l'on recevait. [...] La notion de réciprocité nÕapparaît plus alors comme une notion purement utilitaire, au sens grégaire et vulgaire du terme»,10 précisait-il. Errico Malatesta, en faisant le compte rendu de l'ouvrage d'Armand écrira que ce dernier venait de livrer «une espèce de manuel de morale anarchiste - non point anarchiste individualiste, mais anarchiste en général. Plus même qu'anarchiste, une morale largement humaine parce que fondée sur des sentiments humains qui rendent désirable et possible l'anarchie».11
Logiquement, Armand va, dorénavant, comparer les associations de camaraderie amoureuse à des «coopératives de production et de consommation amoureuses». «Producteurs et consommateurs, écrit-il, n'en font partie que pour en tirer les bénéfices attendus, étant convenu qu'ils supportent les désavantages éventuels».12 Il est donc exclu que le «coopérateur», sauf cas de force majeure, refuse de produire ou s'abstienne de «consommer.» Derrière ces exigences plutôt strictes se trouve lÕidéal fouriériste du droit à la jouissance pour tous.
En effet, la camaraderie amoureuse implique que l'on ne s'arrête pas sur «l'apparence extérieure». Armand est intarissable sur ce point: «Comme toute camaraderie sérieuse, [la camaraderie amoureuse] ne se fonde pas sur la nuance de la peau, la forme du nez, la couleur de lÕoeil, une constitution corporelle réglée sur la statuaire grecque, le plus ou moins de poils blanc ou colorés»13 (il a alors 58 ans!). Dans Notre individualisme, un texte de 1937, il mentionne un «principe de compensation» dont le but est d'empêcher que la pratique de l'amour libre ne conduise à favoriser «arbitrairement» les mieux dotés du côté de l'intelligence, de la beauté ou de la force, «aux dépens du moins avantagé extérieurement ».14
Enfin, «l'amoralisme sexuel détruit en l'unité humaine des valeurs de servitude comme le vice, la vertu, la pureté, la chasteté, la réserve, la retenue, la fidélité et tant d'autres qui rendent nécessaires l'Etat ou l'Eglise dans leur rôle de gardiens ou de professeur de moralité. Là où l'amoralité est courante quant aux relations sexuelles, il n'y a plus besoin de conservateurs des traditions morales, de préservateurs de bonnes moeurs. C'est pourquoi le sexualisme que nous propageons est révolutionnaire».15
Révolutionnaire et formateur: «Il convient aux individualistes que nous sommes ici de rechercher une conception des relations inter-sexuelles qui nous fasse plus anarchistes, plus "ni dieux ni maîtres", plus hors-moralité, plus hors-légalité, plus hors-sociabilité - mais plus sociables aussi quand nous nous associons».16
Fort de ces convictions, Armand multiplie dans LÕen dehors, à partir de 1925, les prises de position en faveur de l'instauration d'une nouvelle éthique sexuelle. Exigence qui le conduit ? parallèlement à la défense de ses thèses sur la camaraderie amoureuse, à s'attaquer d'une manière de plus en plus directe tant à la famille qu'aux innombrables préjugés en matière sexuelle largement partagés par la plupart des libertaires eux-mêmes. Parmi eux, ceux liés à l'âge occupent une place particulière, et pour cause! Il écrit qu'aucun individualiste anarchiste ne peut être considéré comme étant trop jeune ou trop vieux pour «désirer connaître toutes les jouissances, tous les bonheurs, toutes les sensations».17 Accusé de légitimer-préconiser la pédophilie, mais loin de s'en offusquer, Armand mobilise des arguments empruntés tout à la fois à la science sexologique et à Fourier pour montrer comment à côté du désir pédophile il est possible de trouver un sentiment semblable chez certaines jeunes filles attirées par les vieillards, sentiment qu'il appelle la «presbyophilie». Par conséquent, «dans un milieu logiquement constitué», plutôt que de réprimer ces différents penchants il suggère de mettre en rapport «pédophiles et presbyophiles». «Il suffit de bien posséder la question, conclut-il, pour se rendre compte que chaque "passion" pourrait trouver ainsi une réponse sans qu'il en résulte aucun trouble "moral" pour le milieu».18
L'exigence de promouvoir une nouvelle éthique sexuelle le porte également, au fil des numéros, à élargir le champs de ses préoccupations. En 1931, il consacre à l'homosexualité, thème à peine abordé au cours des premières années de LÕen dehors, une brochure: L'homosexualité, l'onanisme et les individualistes. 19 Partisan de la plus large tolérance en ce domaine comme en tout autre, Armand considère encore l'homosexualité (masculine ou féminine) comme une forme d'anomalie sexuelle. Mais, dans un texte de 1937, il mentionne clairement, parmi les objectifs individualistes la constitution d'associations volontaires aux fins purement sexuelles pouvant regrouper selon les tempéraments des hétérosexuels, des homosexuels, des bisexuels ou des «unions mixtes».20
Il prend également position en faveur du droit des individus à changer de sexe, et proclame hautement sa volonté de réhabiliter les plaisirs défendus, les caresses non conformistes (lui même aurait eu des préférences pour le voyeurisme) ainsi que la sodomie. Cela le conduit à accorder de plus en plus de place à ce qu'il appelle les «non conformistes sexuels», en excluant toutefois la violence physique.
Pour Armand, en effet, la "recherche voluptueuse" dans le domaine des relations sexuelles ne peut être considérée comme légitime qu'à condition que les résultats de ces pratiques ne privent pas celui qui les prodigue ? comme celui qui les reçoit - de son "auto-contrôle" ou n'entament "sa personnalité".21 Ses positions sur l'inceste, en revanche, sont des plus tranchées: «Toute conception de la liberté des relations sexuelles qui proscrirait l'inceste n'aurait de liberté que le nom [...]. [...] Il n'y a rien de plus moral que la pratique de l'inceste en vue de se procurer du plaisir mutuel, rien de plus immoral que l'intervention qui a pour but d'interdire ce plaisir, dont la consommation ne porte aucun préjudice à autrui».22
II. La pratique de la camaraderie amoureuse: «les compagnons de l'en-dehors»
Si, en individualiste conséquent, Armand se tient à lÕécart des organismes qui se sont alors fondés autour dÕune réflexion sur les questions sexuelles - en France : lÕAssociation dÕEtudes sexologiques, et au niveau international : la Ligue mondiale pour la Réforme sexuelle sur une base scientifique ? il va collecter dans la presse européenne et d'outre-Atlantique les informations ou les articles qui lui semblent corroborer, même partiellement, ses thèses. Il traduit et reproduit ainsi des textes de Kollontaï et de Reich. Il ouvre ses colonnes à la collaboration de militants anarchistes italiens en exil tels Ugo Treni (Ugo Fedeli) et surtout Camillo Berneri qui écrit pour LÕen dehors une série d'études sur des questions religieuses et sexuelles dont la plus significative portait sur l'inceste.Reste un dernier point. Sa conception de la liberté sexuelle, présente, de plus, l'avantage de pouvoir être immédiatement «expérimentée» entre individus partageant les mêmes convictions, sans besoins d'être remise «au lendemain de la révolution». «S'il est des réalisations éthiques immédiatement réalisables, ce sont celles d'ordre sexuel; s'il est des préjugés dont on peut se débarrasser immédiatement, ce sont bien ceux-là; s'il y a des expériences susceptibles d'être tentés en camaraderie, sans publicité et sans bouleversement, ce sont bien celles-là».23
Restait à le prouver!
Dès octobre 1924, Armand propose la constitution de nombreuses associations, dont une qui serait consacrée à «l'étude des questions d'éducation et d'éthique sexuelles». La formulation reste vague mais dans le même numéro, se trouve fort opportunément reproduite, une lettre d'un certain «Club Atlantis» pratiquant, hors d'Europe, l'échangisme et déclarant s'inspirer des thèses d'Armand. 24
En juin 1925 paraissent dans LÕen dehors les statuts des «Compagnons de LÕen dehors», association définie comme un milieu de camaraderie pratique.25 Elle s'adresse à des individus qui partagent les opinions d'Armand. L'article 7 précise qu'en matière sexuelle le milieu préconise l'amour plural ainsi que la lutte contre la jalousie. Il est prévu que le nombre des adhérentes devait être égal à celui des adhérents. Pour adhérer, il suffit d'être abonné à LÕen dehors, mais les demandes d'adhésions peuvent être ajournées. Une cotisation annuelle est prévue ainsi que l'édition de cartes qui servent de passeport aux compagnons se déplaçant en France ou à l'étranger pour se rendre visite mutuellement. Des listes de noms de compagnons et compagnes peuvent être distribuées à ceux qui en font la demande. Il faut prévenir les hôtes choisis huit jours avant la visite. Les personnes sollicitées ne peuvent se dérober, sauf problèmes de santé ou nécessité de la propagande. La durée de ces visites est limitée à 12 heures en ville et à 24
heures à la campagne. LÕexclusion nÕest pas prévue, mais la carte d'adhésion peut être annulée en cas de violence physique ou de prostitution.
Ces statuts abondent de détails tatillons en vue de préserver l'autonomie, la liberté individuelle voire l'anonymat de chacun des contractants, tout en cherchant à éviter qu'il y ait dérobade de dernière minute à propos de la mise en pratique effective de la camaraderie, y compris à caractère amoureux. Le tout aboutissait à renfermer les relations inter-individuelles dans un cadre fort rigide, voire carrément bureaucratique, entaché de juridisme, qui contrastait avec les intentions affichées du milieu visant l'épanouissement de formes de camaraderies les plus libres et les plus complètes. Les modalités de fonctionnement interne des C.E.D. restaient en outre passablement obscures. Toute demande de renseignement et d'adhésion devait être envoyée à l'adresse d'Armand, le seul maître dÕoeuvre du projet, à la fois l'instigateur et l'animateur d'après des critères qu'il avait lui-même définis et auxquels il n'avait nullement l'intention de renoncer.
Les adhérents, dÕailleurs, ne semblent pas sÕêtre bousculés. En avril 1926, LÕen dehors fait état de 33 adhésions aux «Compagnons de LÕen dehors», répartis en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, au Brésil, en Suisse, en République Argentine, au Maroc, à peu près une vingtaine d'adhérents pour la France. A la mi-juillet 1926 ils auraient été de 45, pour monter à 53 à la mi-février 1927É
La reconnaissance de l'échec sera patente lorsque, devant le nombre infime de compagnes, la décision est prise, en janvier 1928, de suspendre les adhésions masculines «sauf si celles-ci se produisaient parallèlement à une candidature féminine». Les problèmes de fonctionnement rencontrés par les C.E.D., mis à part «l'abstention de l'élément féminin», sont en fait essentiellement de deux ordres: d'une part le refus d'un certain nombre de compagnons à se plier aux dispositions trop rigides prévues par les statuts; d'autre part la tendance à la reconstruction du couple au sein même de cette association. A ces trois raisons, il faut rajouter la
conception purement personnelle qu'Armand se fait du fonctionnement des «compagnons», qui est source de désaffection et de conflits à répétition. Pourtant, il ne manifeste jamais la moindre intention d'amender son projet ou de lui donner un fonctionnement moins sectaire. Bien au contraire, devant la multiplication des critiques, il réagit en réaffirmant le bien fondé de ses options.
Ces maigres résultats n'empêchent pas non plus Armand de multiplier les initiatives en créant une association contre la jalousie (fin mai 1926), lÕAssociation internationale de combat contre la jalousie sexuelle et l'exclusivisme en amour (A.I.C.C.J.E.A.) (50 adhérents à la mi-février 1927). En mars 1927, c'est le tour du «Club Atlantis», réservé aux abonnés de la région parisienne, qui se présente comme «un groupe de réalisation sélectionné». En avril-mai 1928, est fondé «Les Amis de LÕen dehors» chargés de diffuser et de soutenir financièrement le journal.
A partir du 30 juin 1928 ne sont plus admis dans A.I.C.C.J.E.A. que les abonnés à la revue appartenant déjà depuis un certain temps aux Amis de LÕen dehors. Ce nÕest quÕaprès avoir successivement été membre de ces deux groupes, quÕon peut être accepté aux Compagnons de LÕen dehors.26
A la mi-février 1930, paraît un projet de modification des statuts pour la période 1931-1935. 27 Désormais les Compagnons de LÕen dehors éventuels doivent fournir un certificat médical et on récuse les « nomades ». Parallèlement, on cherche à remédier à l'absence de l'élément féminin en proposant des formules intermédiaires. CÕest ainsi quÕun «compagnon» propose de demander comme premier «parvis de camaraderie amoureuse», afin de vaincre les réticences des femmes moins «évoluées», de commencer par «une anudation en petit comité» qui leur permette «une contemplation esthétique mutuelle».28 Parallèlement, le Club Atlantis se transforme en un groupe réservé exclusivement aux couples (septembre 1933). En janvier 1936, une 186e adhésion à l'Association contre la jalousie est signalée mais à partir de mai 1936 les annonces pour les «Compagnons» disparaissent ainsi que celles pour lÕAssociation internationale de combat contre la jalousie qui semblent avoir fusionné pour donner naissance aux «Compagnons du combat contre la jalousie et pour une nouvelle éthique sexuelle».29
C'est la guerre qui va interrompre l'activité propagandiste d'Armand et mettre fin à ses multiples initiatives. Encore à la veille du conflit mondial, dans le numéro d'août-septembre 1939, il est fait état d'une 199e adhésion aux «Compagnons du combat», la dernière mouture des rêves dÕArmand.
Le bilan d'ensemble de ses activités reste bien mitigé. Les informations fournies par les rapports de police corroborent, à leur façon mais assez bien, les indications que nous avons pu glaner dans les publications d'Armand. Un rapport réalisé en mars 1933 pour le Préfet de police par le directeur des Renseignements généraux (B/a 1900) souligne la bonne santé de LÕen dehors. « La situation financière de LÕen dehors nÕest pas déficitaire, comme la plupart des autres feuilles anarchistes (il serait tiré à 6 000 exemplaires). Le bénéfice des conférences organisées en son profit, le produit de sa vente et les abonnements, suffisent à lui assurer une publication régulière. DÕailleurs, la majeure partie de ses lecteurs est composée surtout dÕintellectuels anarchistes qui lui restent fidèle.»
Par contre, lÕanémie chronique des associations créées par Armand est décrite ? par le même, pour le même - de façon impitoyable. Rapport de 1928: «Individualiste antirévolutionnaires, partisans du "débrouillage individuel" justifiant même la prostitution et la pédérastie, dont le théoricien est Emile [sic] Armand lequel a fondé diverses organisations "amours-libristes": "Compagnons de LÕen dehors", "Groupe Atlantis". Les adhérents à ces groupements entendent supprimer la jalousie et, dans leurs sorties, leurs réunions, doivent se livrer aux actes sexuels avec la plus grande licence. Armand paie lui-même de sa personne et nÕhésite pas, sous le pseudonyme de "Fred Esmarges" à recourir à la publicité des journaux pornographiques tel "Jean Qui Rit", pour recruter des adhérents. On peut évaluer à une centaine pour Paris le nombre des partisans des théories dÕArmand, bien que le groupe des "Compagnons de LÕen dehors" ( ...) ne réunisse guère quÕune vingtaine dÕadhérents.»
Rapport de 1933 : «Une cinquantaine de personnes, dont un assez grand nombre dÕindividus de moeurs spéciales, assistent à ces réunions au cours desquelles sont discutées les problèmes se rapportant à la sexualité, le végétarisme, etcÉ (É) DÕautre part, les "Amis de LÕen dehors" combattent la jalousie sentimentale et revendiquent toutes les libertés sexuelles, dès lors quÕelles ne sont entachées ni de violence, ni de dol, ni de fraude ou de vénalité. Au cours de lÕété, ils organisent des balades champêtres dans la banlieue parisienne, qui ne sont suivies que par un nombre restreint dÕadhérents. En résumé, les "Amis de LÕen dehors" ne sont pas des révolutionnaires ; ils ne participent pas aux meetings ou démonstrations des divers groupements anarchistes de la région parisienne.»
La théorie était plus séduisante que la pratique. On est bien loin, en tout cas, des rêves un peu fous d'Armand affirmant que seule l'application à l'échelle mondiale de la camaraderie amoureuse aurait pu permettre de lutter efficacement contre la montée des dictatures et du totalitarisme en assurant «une meilleure entente, soit entre les unités sociables; soit, par la suite, entre les peuples».30 Quant aux causes véritable de cet échec, elles sont à rechercher tout autant dans le caractère novateur ou excessif de son entreprise que dans la démarche suivie par Armand lui-même, refusant d'envisager ses réalisations autrement que comme étant l'émanation directe de son bon vouloir. Mais, en agissant de la sorte, en refusant de voir ses initiatives évoluer, en voulant les renfermer dans un cadre trop rigide, il tuait à proprement parler ce que pouvait y avoir de véritablement subversif dans ses idées. A l'épreuve des faits, les grandes envolées d'Armand à propos de l'élargissement des liens de camaraderie par la pratique de la camaraderie amoureuse se révélèrent n'être que des petits calculs d'épicier voulant rester maître dans sa boutique, cherchant à profiter d'abord pour lui-même des avantages hypothétiques qu'il envisageait pour les autres. Son travail propagandiste n'a pas été pour autant inutile car il a indiscutablement servi de révélateur des craintes et de la pudibonderie en vigueur y compris au sein des milieux libertaires de son époque.
Notes
1 Ce texte paraîtra en brochure aux éditions de LÕen dehors avec comme titre: Entretien sur la liberté de lÕamour.
2 LÕen dehors, n/ 44, 1 octobre 1924.
3 Le Combat contre la jalousie et le sexualisme révolutionnaire. Poèmes charnels et fantaisies sentimentales,
Orléans: éd. de LÕen dehors, [1926], p. 8-9.
Permettez-moi une anecdote à ce sujet. Lors de plusieurs de mes discussions avec Jeanne Humbert, elle mÕa dit : « - Armand, cÕétait un type extraordinaire, mais quel emmerdeur! Chaque fois quÕon lÕinvitait à manger, il répondait : "- Oui, mais vous savez que je ne mange pas chez les bourgeois. Si je partage votre pain, votre vin, je dois aussi partager votre lit!" » Puis, visiblement, elle attendait une question de ma part. A chaque fois, je lÕai taquinée, je ne lui ai jamais demandé si Armand avait mangé chez les Humbert. CÕest dommage, mais, maintenant, il est trop tard! [Note de Francis Ronsin].
4 LÕen dehors, n/ 61-62, 30 juin 1925.
5 LÕen dehors, n/ 40, 30 juillet 1924.
6 Ibid.
7 Ibid., n/39, 10 juillet 1924.
8 Ibid.
9 Ibid., n/ 136, mi-juin 1928.
10 LÕInitiation individualiste anarchiste, Paris et Orléans: éd. de LÕen dehors, 1923, p. 202.
11 LÕen dehors, n/ 40, 30 juillet 1924.
12 La Camaraderie amoureuse, Paris et Orléans: éd. de lÕen dehors, 1930, p. 3.
13 LÕen dehors, n/ 155, mi-mars 1929.
14 Notre individualisme: ses revendications et ses thèses par demandes et réponses, [1937], p. 6-7.
15 Ibid., n/ 79-80, mi-mai 1926.
16 Ibid., n/ 70, 15 novembre 1925.
17 Ibid. n/ 77-78, fin avril 1926.
18 LÕEmancipation sexuelle, lÕamour en camaraderie et les mouvements dÕavant-garde, Paris, Limoges et
Orléans: éd. de LÕen dehors, [1934], p. 18.
19 Gérard de Lacaze-Duthiers, E. Armand, Abel Léger, Des préjugés en matière sexuelle. L'Homosexualité,
l'onanisme et les individualistes. La Honteuse hypocrisie, Paris et Orléans: éd. de LÕen dehors, 1931, 32 p.
19 Partisan de la plus large tolérance en ce domaine comme en tout 20 Notre individualisme, op. cit., p. 7.
21 Cf. L'Homosexualité, l'onanisme et les individualistes, op. cit., p. 28.
22 LÕen dehors, n/ 270, mi-mai 1934.
23 LÕEmancipation sexuelle, op. cit., p. 4.
24 LÕen dehors, n/ 44, 1 octobre 1924.
25 Ibid., n/ 60, 12 juin 1925.
26 Ibid., n/ 135, fin-mai 1928.
27 Ibid., n/ 176-177, mi-février 1930.
28 Ibid., n/ 242-243, mi-novembre 1932.
29 Ibid., n/ 301, mi-décembre 1936.
30 Les Tueries passionnelles et le tartufisme sexuel, Paris, Limoges et Orléans: éd. de LÕen dehors, [1935],
p. 8-9.
Source : http://www.iisg.nl/~womhist/manfredo.pdf
Emmanuel-Juste Duits
Redécouvrir la liberté en amour
Auteur de L'Autre désir, essai aux éditions La Musardine, 2000.
Dans notre vie amoureuse, ne répétons-nous pas indéfiniment des rôles que nous n'avons point écrit ? Sommes-nous plus libres, en tant qu'amants, que lorsque nous jouons la comédie sociale, dans nos fonctions de patrons, secrétaires, enseignants...? En principe, la vie dite intime pourrait être le lieu de l'invention et du déploiement de nos diverses potentialité. Et pourtant...
Les Bidochons de Binet semblent devenus l'idéal auquel aspire une société unanime ! Car quoi de plus ringard que tous ces jeunes couples entre 20 et 35 ans, qui vont au supermarché le samedi, déjeunent chez papa-maman le dimanche, et poussent la dépendance à partir en vacances ensemble ? Cette vie bien rangée se mène souvent depuis le lycée, et c'est la mise en pratique d'une idéologie typiquement pétainiste : surveillance mutuelle, fidélité, restriction des expériences ! Même ceux qui n'ont pas réussi à établir une telle relation y aspirent, comme si c'était un idéal et non, au mieux, un arrangement plus ou moins sécurisant.D'où vient qu'un système de couple si réactionnaire non seulement soit devenu l'idéal de toute une société, mais ne soit même plus dénoncé comme limitatif, et qu'il n'y ait pas de contre-modèles proposés ?Pourtant, la contestation des valeurs traditionnelles, les échanges culturels, les vagues migratoires et même la mondialisation, devraient nous inciter à une liberté d'invention amoureuse. Enfin, on échappe au village, au qu'en-dira-t-on des voisins, à la pression du groupe... Et bien sûr, la possibilité érotique s'alimente de mille nouvelles rencontres entre milieux, modes de vie différents, couleurs et saveurs ! Qui veut bien s'essayer à être libre peut réinventer sa sensualité, et choisir entre une grande palette de pratiques.
Le sida a bien sûr causé un mouvement de repli, mais parlons crûment : y a-t-il obligation d'adopter un mode de vie réactionnaire parce qu'on ne peut plus pratiquer sans précautions la pénétration anale ou vaginale ? D'ailleurs, une fois que ces messieurs savent enfiler un préservatif, cette maladie n'impose pas une façon de vivre stéréotypée.
Mais il faut aller plus loin. L'existence des risques dans la pratique sexuelle banale devrait encourager la créativité amoureuse et sensuelle : après tout, il n'y a pas que la pénétration ! La meilleure idée contre la menace n'est pas le préservatif, mais la sensualité et le flirt : ainsi, il existe depuis des années des groupes de "massage sensitif", activité initiée par Claude Camilli et comportant tout à la fois l'effleurement tendres et l'échange de paroles... Au lieu de nous obséder sur la pénétration et ses dangers, les campagnes et les films de prévention devraient montrer l'existence de telles pratiques, prouvant que l'on peut s'épanouir sans risques, jusqu'à un certain point du moins.Ainsi, ce n'est pas le sida qui nous oblige à un mode de vie unidimensionnel, c'est la société qui utilise cette grave menace pour imposer un modèle bien précis. En plus du HIV, on utilise pour faire taire les voix discordantes un mythe sous-jacent : la normalité ! Le couple est normal, ceux qui n'en veulent pas ou proposent de vivre autrement sont des "anormaux", des malades en somme, et cette peur diffuse d'être considéré comme "anormal" empêche les rares personnes qui auraient une vélléité d'invention amoureuse de s'exprimer.
On constate aisément la réaction de malaise, profonde et diffuse, lorsqu'on propose une relation différente. Si vous dîtes qu'il y a en vous plusieurs personnalités, et que vous souhaitez vivre des amours multiples mais durables, par exemple laisser croître simultanément 3 relations amoureuses, quelle partenaire pourra l'accepter ? La jalousie est considérée non seulement comme "allant de soi", et même comme un affect sain, qui ne doit pas être remis en question, ni être comparée à l'instinct de propriété ! Dès que l'on ose discuter le couple fermé, on favoriserait le divorce, "comme la génération de 68". Mais soyons lucides : les jeunes gens qui vivent depuis l'âge de 16 ou 17 ans ensemble, et font des enfants à 21-22 ans, divorcent-ils moins ? Sont-ils fidéles ? Eux aussi ressentent la lassitude, et se trompent hypocritement, introduisant même le risque du sida par peur d'avouer leurs frasques !
Tous ces cas montrent à l'évidence que le couple traditionnel n'est pas plus viable que des formes différentes, et n'a pas le droit d'interdire d'autres façon de vivre un amour. D'autant que l'espérance de vie se rallonge. Si nous sommes conduits à vivre 80 ou 90 ans, comment croire encore en l'idéal sacro-saint du mariage ? Ne serait-ce pas plutôt un mirage ? Qui supposera sérieusement qu'il va résister avec une même personne 50 ou 60 ans, à supposer qu'ils se marient vers 25 ans ! Les faits sont là : difficile de croire dans le mariage "éternel", mais personne n'ose repenser cette noble institution ni poser le problème ! Il faudrait en être à concevoir des "mariages biodégradables", prévus pour un temps relatif et aptes à être dissous d'une façon intelligente. Au lieu de cela, on continue à contracter une union prétendument "pour la vie" en sachant déjà qu'elle sera rompue quelques années plus tard ! Et tout ce gâchis pour le plus grand bonheur des avocats et le déchirement des enfants. Personne n'est préparé à l'évidence. Pourtant, la croissance des divorces, des "familles" monoparentales ou les nouveaux couples bisexuels et ouverts, devraient incliner à une prise de conscience globale. Non, il n'y a pas qu'un modèle de vie commune. Non, il ne faut pas desespérement chercher à se conformer à une image dépassée, qui avait un sens dans un autre type de société, dans un village, une communauté soudée et croyante. Car ne l'oublions pas, le mariage est d'abord un sacrement, ayant une signification religieuse, et il était soutenu par la pression sociale de la collectivité. Alors, une fois le système de valeurs religieux abandonné, et sans contrainte du groupe sur l'individu pour faire respecter ce contrat, pourquoi continuerait-on à s'y référer ? Notons un autre fait. Dans les sociétés traditionnelles, plusieurs générations vivaient ensemble, parents, enfants et petits-enfants cohabitant. Cette vie communautaire permettait au couple de s'échapper, la multiplicité des âges et des personnes enrichissaient chacun affectivement et intellectuellement. Ce n'était pas "papa, maman, la télé et le chat", mais toute une collectivité familiale avec ses amis, tantes, cousins, frères, grands-parents, qui évitaient l'ennui et le huis-clos. Quand la famille se réduit à deux parents et un enfant, cette pauvreté relationnelle condamne les membres à s'éparpiller ailleurs ! Donc, là encore, la famille moderne n'a plus de sens, sauf à recréer de nouvelles communautés affectives et solidaires.
Vouloir remplacer le mariage par des formes innovatrices n'est pas une réaction d'anormal, mais un projet révolutionnaire qui a toujours eu ses partisans. De même, dans le domaine des jeux sensuels, on retrouve aussi le mythe de la normalité. La moindre tentative de relation qui sort du schéma suscite le soupçon. Essayez de demander à une fille si elle voudrait jouer à lutter ou recevoir un massage sensitif, deux pratiques purement non-sexuelles et où chacun pourra rester en partie vêtu, premier point, elle n'aura jamais entendu parler de telles pratiques ; maintenant, si elle sait ce dont il s'agit et même si cela l'attire, bien peu se l'avouera et assumera cette expérience, de peur de se juger elle-même comme anormale, voire frigide ! De plus, elle vous soupçonnera de ne pas être sincère, et de cacher derrière une proposition biscornue un prétexte pour aboutir à une relation sexuelle. Il est entendu que "tout le monde" n'aspire qu'à un certain type de rapport physique, à savoir l'acte sexuel assaisonné de quelques préliminaires, et que la sensualité et les multiples jeux ambigus, toute la zone qui s'étend entre l'effleurement et la caresse ne peuvent être exploré pour eux-mêmes...
On pourra rétorquer qu'il existe heureusement des pratiques originales, d'ailleurs de plus en plus "en vogue", par exemple la bisexualité ou le SM, le voyeurisme, les exercices du tantrisme, la lutte mixte... On trouve même à Paris un club où des hommes et des femmes pratiquent des combats érotisés, comme ce qui se passe de plus en plus dans le monde anglo-saxon. Dans un genre très différent, il existe désormais en France, comme en Suisse, des cours de taoïsme, inspirés par Mantak Chia, avec exercices de visualisation, de respiration et de sensualité, en vue de déclencher des commotions énergétiques.
Effectivement, pourquoi se restreindre ? Au niveau sensuel, explorons, et du moins faisons connaître l'existence d'une riche variété de pratiques, allant de la caresse légère à l'énergétique du taoïsme et de la méditation sensuelle... Ce chemin pourra constituer une période préliminaire à la fondation d'un couple stable, une façon de se connaître et d'élargir sa capacité à aimer et à caresser.
Mais une telle exploration peut dépasser la simple phase du jeu érotique et nous amener à remettre en cause le couple classique. Imaginons de nouvelles structures affectives, conjuguons le multiple et le durable, faisons rimer l'hétéro et l'homo, la fidélité avec la diversité ! Nous verrons pour cela que l'on peut s'inspirer tant des expériences récentes ou communautaires du socialisme utopique que de l'amour courtois au Moyen-Age !
Affirmons que l'on peut être équilibré sans s'enfermer dans le couple traditionnel, et épanoui sans nécessairement préférer à tout la pénétration sexuelle normative.
Pour réussir cette évolution des esprits, il nous faut résister à la propagande des médias et du cinéma. Il est étonnant de voir à quel point celui-ci notamment véhicule une imagerie purement réactionnaire (désolé de réintroduire cette vieille mais adéquate notion). Le couple hétéro y est bien sûr omniprésent, mais si par hasard il y a l'idée d'un trio, cette "extraordinaire" tentative d'être trois deviendra le sujet du film. On produira au mieux du "Jules et Jim" en moins talentueux, sans aucune évolution en une vingtaine d'années ! Au lieu de montrer, par exemple comme élément de décor, des gens qui vivraient autrement, un couple homosexuel, ou interracial, ceci fait l'objet de certains films, soulignant le caractère exceptionnel et incertain de ce qui échappe à la norme sexuelle. Maintenant, prenons les films grand public. Dans les séquences suggérant la relation sensuelle, les images propagent systématiquement une pratique stéréotypée. Quand on voit un homme et une femme (évidemment habillés ou sous des draps, mais là n'est pas la question) la plupart des films américains montrent d'abord les amants s'embrassant sur la bouche, puis on comprend que l'homme touche les seins de la femme et enfin il finit par se coucher sur elle. Quand par hasard il est suggéré que c'est la femme qui peut-être chevauche l'homme, vous pouvez être sûr d'une chose : vous tenez une méchante ! Normal, de la part d'une telle anormale !
Pourquoi certains plans n'évoquent pas de temps en temps que l' homme s'agenouille devant une femme ? Sans aller aussi loin dans la "perversion", on pourrait entrevoir des images où le héros embrasse sa partenaire le long du dos. Mais non ! La séquence consacrée aux rapprochements sensuels est tellement stéréotypée qu'on a très peu de chances d'y voir des gestes de ce style, même s'ils n'ont rien de "hards". Le cinéma grand public nous impose une séquence gestuelle amoureuse limitée et répétitive, codée d'une façon rigide, et où le fétichisme, le SM et les autres jeux ne sont presque jamais suggérés. Ainsi, la sexualité est réduite à ses constituants les moins pervers, c'en est presque le culte de l'acte pour la procréation, sans fantaisie ni jeux, à la manière de la religion catholique !
L'analyse des revues, des débats publics, montrerait sans doute aussi une propagande diffuse pour le couple traditionnel, et pour un certain style de rapports physiques. Mais je laisse le soin à d'autres de reprendre cette enquête !
Il est temps de se réveiller, et d'affirmer notre liberté, non pas pour prendre des risques inconsidérés avec le sida, mais pour redécouvrir la sensualité, le flirt, et l'ouverture aux autres, qui existe enfin lorsqu'on décide d'inventer - un peu - sa vie!
Emmanuel-Juste Duits
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