samedi 28 juin 2014

MANIFESTES (au sens large...)



Georges Etiévant
Déclarations
Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Ñ N°8 - 4ème edition de 1898 


Notice bibliographique(en fin de texte)

A la suite du vol de dynamite à Soisy-sous Etiolles, les camarades Faugoux, Chalbret, Drouhet et Etiévant furent poursuivis devant la cour d'assises de Versailles.Le camarade Etievant devait lire au public les déclarations suivantes, mais le tribunal s'empressa de lui ôter la parole.
Les journaux bourgeois en donnèrent, d'une façon très incomplète, une partie qui fut reproduite par la Révolteet donna lieu à la lettre suivante, du père de notre camarade :

«Clichy, le 22 octobre 1892
        » Camarade,» Ainsi que je vous l'avais promis, je vous adresse la première partie des «Déclarations» de mon fils Georges, d'autant plus nécessaires qu'elle élucide la seconde, qui, malgré les bourdeset irrégularitéssignalées, a encore son cachet et sa valeur particulière. Vos lecteurs, généralement éclairés, comprendront sans doute sans trop de peine la pensée, quelquefois mal rendue par la Cocarde.
» Cette première partie est certifiée ne varietur,conforme à l'original. Seulement je vous rappelle que le tout devait être revu par Georges qui m'a dit n'avoir donné pour ainsi dire qu'un canevas, un sommaire, dont il avait le développement en tête.
» Votre tout dévoué.
» ETIÉVANT père.»

Voici donc le texte complet du travail de notre compagnon.


I
Aucune idée n'est innée en nous : elles nous viennent toutes à l'aide des sens, du milieu dans lequel nous vivons. Cela est si vrai que s'il nous manque un sens, nous ne pouvons nous faire aucune idée des faits correspondants à ce sens. Par exemple, jamais un aveugle de naissance ne pourra se faire une idée de la diversité des couleurs, parce qu'il manque de la faculté nécessaire pour percevoir le rayonnement des objets. En outre, suivant nos aptitudes, que nous apportons en naissant, nous possédons, soit dans un ordre d'idées, soit dans un autre, une plus ou moins grande faculté d'assimilation provenant de la plus ou moins grande faculté de réceptivité que nous avons à ce sujet. C'est ainsi, par exemple, que les uns apprennent facilement les mathématiques, et que d'autres ont une aptitude plus grande pour la linguistique. Cette faculté d'assimilation qui est en nous peut se développer dans une proportion variant à l'infini de chacun à chacun, par suite de la multiplicité de sensations analogues perçues.Mais, de même que si nous nous servons presque exclusivement de nos bras, ceux-ci acquerront une plus grande force aux dépens d'autres membres ou parties de notre corps et deviendront plus aptes à remplir leur rôle à mesure que les autres le seront moins ; de même, plus notre faculté d'assimilation s'exercera par suite de la multiplicité des sensations analogues développées dans un ordre d'idées, plus, relativement à l'ensemble de nos facultés, nous présenterons de force de résistance à l'assimilation d'idées venant d'un ordre inverse. C'est ainsi que, si nous sommes arrivés à croire telle chose ou telle idée véritable et bonne, toute idée contraire nous choquera et que nous présenterons à son assimilation une très grande force de résistance, alors qu'elle paraîtra à un autre si naturelle et si juste qu'il ne pourra se figurer que, de bonne foi, l'on puisse penser autrement. De tous ces faits nous avons chaque jour des exemples, et je ne crois pas que l'on en conteste sérieusement l'authenticité. Ceci posé et admis, et comme tout acte est le résultat d'une ou plusieurs idées, il devient évident que pour juger un homme, pour arriver à conaître la responsabilité d'un individu dans l'accomplissement d'un acte, il faut pouvoir connaître chacune des sensations qui ont déterminé l'accomplissement de cet acte, en apprécier l'intensité, savoir qu'elle faculté de réceptivité ou quelle force de résistance chacune a pu rencontrer en lui, ainsi que le laps de temps pendant lequel il aura été soumis à l'influence de chacune d'abord, de plusieurs ensuite, et de toutes après.
Or, qui vous donnera la faculté de percevoir et de sentir ce que les autres perçoivent et ressentent, ou ont perçu et ressenti ? Comment pourrez-vous juger un individu si vous ne pouvez connaître exactement les causes déterminantes de ses actes ? Et comment pourrez-vous conaître ces causes et toutes ces causes, ainsi que leur relativité entre elles, si vous ne pouvez pénétrer dans les arcanes de sa mentalité et vous identifier à lui de façon à connaître son moiparfaitement ? Mais il faudrait pour cela connaître son tempérament mieux que l'on ne connaît souvent le sien propre ; bien plus : avoir un tempérament semblable, se soumettre aux mêmes influences, vivre dans le mêm milieu pendant le même laps de temps, seul moyen de se rendre compte du nombre et de la force des influences de ce milieu, comparativement à la faculté d'assimilation que ces influences ont pu rencontrer en cet individu.
Il y a donc impossibilité de juger nos semblables, résultant de l'impossibilité où nous sommes de connaître exactement les influences auxquelles ils obéissent et leur force des sensations déterminantes de leurs actes, comparativement à leurs facultés d'assimilation ou à leur force de résistance. Mais si cette impossibilité n'existait pas, nous n'arriverions au plus qu'à nous rendre un compte exact du jeu des influences auxquelles ils auraient obéi, de la relativité qu'il y a entre elles, de la plus ou moins grande force de résistance qu'ils auraient à leur opposer, de leur plus ou moins de puissance de réceptivité à subir ces influences ; mais nous ne pourrions pas pour cela connaître leur responsabilité dans l'accomplissement d'un acte, par cette bonne et magnifique raison que la responsabilité n'existe pas.
Pour bien se rendre compte de la non-existence de la responsabilité, il suffit de considérer le jeu des facultés intellectuelles chez l'homme. Pour que la responsabilité existât, il faudrait que la volonté déterminât les sensations, de même que celles-ci déterminent l'idée, et celles-là l'acte. Mais bien au contraire, ce sont les sensations qui déterminent la volonté, qui lui donnent naissance en nous et qui la dirigent. Car la volonté n'est que le désir que nous avons de l'accomplissement d'une chose destinée à satisfaire un de nos besoins, c'est-à-dire à nous procurer une sensation de plaisir, à éloigner de nous une sensation de douleur, et, par conséquent, il faut que ces sensations soient ou aient été perçues pour que naissent en nous la volonté. Et la volonté, créée par les sensations, ne peut être changée que par de nouvelles sensations, c'est-à-dire qu'elle ne peut prendre une autre direction, poursuivre un autre but, que si des sensations nouvelles font naître en nous un nouvel ordre d'idées ou modifient en nous l'ordre d'idées préexistant. Cela a été reconnu de tous temps et vous le reconnaissez vous-mêmes tacitement, car, en somme, faire plaider devant vous le pour et le contre, n'est-ce pas prouver que des sensations nouvelles, vous arrivant par l'organe de l'ouïe, peuvent faire naître en vous la volonté d'agir d'une façon ou d'une autre, ou modifier votre volonté préexistante ? Mais, comme je l'ai dit en commençant, si l'on est habitué, par suite d'une longue succession de sensations analogues, à considérer telle chose ou telle idée comme bonne et juste, toute idée contraire nous choquera, et nous présenterons à son assimilation une très grande force de résistance.
C'est pour cette raison que les personnes âgées adoptent moins facilement les idées nouvelles, attendu que dans le cours de leur existence elles ont perçu une multiplicité de sensations émanant du milieu dans lequel elles ont vécu, et qui les ont ammenées à considérer comme bonnes les idées conformes à la conception générale de ce milieu sur le juste et l'injuste. C'est aussi pour cette raison que la notion du juste et de l'injuste a sans cesse varié dans la cours des siècles, que, de nos jours encore, elle diffère étrangement de climat à climat, de peuple à peuple, et même d'homme à homme. Et, comme ces diverses conceptions ne peuvent être que relativement justes et bonnes, nous devons en conclure qu'une grande portion, sinon la totalité de l'humanité, erre encore à ce sujet. C'est ce qui nous explique également pourquoi tel argument qui emportera la conviction de l'un, laissera l'autre indifférent.
Mais d'une façon ou d'une autre, celui que l'argument aura frappé ne pourra pas faire que sa volonté ne soit déterminée dans un sens, et celui que l'argument aura laissé indifférent ne pourra pas faire que sa volonté ne reste la même, et par conséquent l'un ne pourra s'empêcher d'agir d'une façon et l'autre d'une façon contraire, à moins que de nouvelles sensations ne viennent modifier leur volonté.
Bien que cela ait l'air d'un paradoxe, nous ne faisons aucun acte bon ou mauvais, si minime soit-il, que nous ne soyons forcés de faire, attendu que tout acte est le résultat de la relativité qu'il y a entre une ou plusieurs sensations nous venant du milieu dans lequel nous vivons, et la plus ou moins grande faculté d'assimilation qu'elle peut rencontrer en nous. Or, comme nous ne pouvons être responsables de la plus ou moins grande faculté d'assimilation qui est en nous, relativement à un ordre de sensations ou à un autre, ni de l'existence ou de la non-existence des influences provenant du milieu dans lequel nous vivons et des sensations qui nous en viennent, pas plus que de leur relativité et de notre plus ou moins grande faculté de réceptivité ou de résistance, nous ne pouvons être responsables non plus du résultat de cette relativité, attendu qu'elle est non seulement indépendante de notre volonté, mais encore qu'elle en est déterminante. Donc, tout jugement est impossible et toute récompense, comme toute punition, est injuste, si minime soit-elle, et quelque grand que puisse être le bienfait ou le méfait.
On ne peut donc pas juger les hommes, ni même les actes, à moins d'avoir un criterium suffisant. Or, ce criterium n'existe pas. En tout cas, ce n'est pas dans les lois qu'on pourrait le trouver, car la vrai justice est immuable et les lois sont changeantes. Il en est des lois comme de tout le reste. Car, si ces lois sont bonnes, à quoi bon des députés et des sénateurs pour les changer ? Et, si elles sont mauvaises, à quoi bon des magistrats pour les appliquer ?


II
Par le fait même de sa naissance, chaque être a le droit de vivre et d'être heureux, Ce droit d'aller, de venir librement dans l'espace, le sol sous les pieds, le ciel sur la tête, le soleil dans les yeux, l'air dans la poitrine, Ñ ce droit primordial, antérieur à tous les autres droits, imprescriptible et naturel, Ñ on le conteste à des millions d'êtres humains. Ces millions de déshérités auxquels les riches ont pris la terre Ñ notre mère nourricière à tous Ñ ne peuvent faire un pas à droite ou à gauche, manger ou dormir, jouir en un mot de leurs organes, satisfaire leurs besoins et vivre, qu'avec la permission d'autres hommes ; leur vie est toujours précaire, à la merci des caprices de ceux qui sont devenus leurs maîtres. Ils ne peuvent aller et venir dans le grand domaine humain sans, à chaque pas, rencontrer une barrière, sans être arrêtés par ces mots : n'allez pas dans ce champ, il est à un tel ; n'allez pas dans ce bois, il appartient à celui-ci, ne cueillez pas ces fruits, ne pêchez pas ces poissons, ils sont la propriété de celui-là.Et s'ils demandent : Mais, alors, nous autres, qu'avons-nous donc ? Rien, leur répondra-t-on. Vous n'avez rien Ñ et tout petits déjà, au moyen de la religion et des lois, on, aura façonné leur cerveau pour qu'ils acceptent sans murmure cette criante injustice.
Les racines des plantes s'assimilent le suc de la terre, mais le produit n'en est pas pour vous, leur dit-on. La pluie vous mouille comme les autres, mais ce n'est pas pour vous qu'elle fait croître les récoltes, et le soleil ne rayonne que pour dorer des blés et mûrir des fruits dont vous ne goûterez pas. La terre tourne autour du soleil et présente alternativement chacune de ses faces à l'influence vivifiante de cet astre, mais ce grand mouvement ne se fait pas au profit de toutes les créatures, car la terre appartient. aux uns et pas aux autres, des hommes l'ont achetée avec leur or et leur argent. Mais par quels subterfuges, puisque l'or et l'argent sont contenus dans la terre avec ces métaux ?
Comment se fait-il qu'une partie du tout puisse valoir autant que le tout ? Comment se fait-il s'ils ont acheté la terre avec leur or, qu'ils aient encore tout l'or ? Mystère !
Et ces forêts immenses ensevelies depuis des millions de siècles par des révolutions géologiques, ils ne peuvent les avoir achetées, ni en avoir hérité de leurs pères puisque alors il n'y avait encore personne sur la terre ! C'est à eux tout de même, car, depuis les entrailles de la terre et le fond de t'océan jusqu'aux plus hauts sommets des grands monts, tout leur appartient Ñ c'est. pour que celui-ci puisse donner une dot à sa fille que ces forêts ont poussé jadis ; c'est pour que celui-là puisse donner un hôtel à sa maîtresse que les révolutions géologiques ont eu lieu. Ñ Et c'est pour qu'ils puissent sabler le champagne que ces forêts se sont lentement converties en houille.
Mais si les déshérités demandent : Comment ferons-nous pour vivre si nous n'avons droit à rien ? Rassurez-vous, leur répondra-t-on : les possédants sont de braves gens, et pour peu que vous soyez sages, que vous obéissiez à toutes leurs volontés, ils vous permettront de vivre, en échange de quoi vous devrez, labourer leurs champs. leur faire des habits, construire leurs maisons, tondre leurs brebis, émonder leurs arbres, faire des machines, des livres ; en un mot, leur procurer toutes les jouissances physiques et intellectuelles auxquelles ils ont seuls droit. Si les riches ont la bonté de vous laisser manger leur pain, boire leur eau, vous devez les en remercier infiniment. car votre vie leur appartient en même temps que le reste.
Vous n'avez le droit de vivre qu'avec leur bon plaisir, et à condition que vous travaillerez pour eux. Ils vous dirigeront ; ils vous regarderont travailler, ils jouiront des fruits de votre labeur, car ils y ont droit. Tout ce que vous pouvez mettre en oeuvre dans votre production leur appartient également. Alors qu'eux nés en même temps que vous, commanderont toute leur vie Ñ toute votre vie vous obéirez ; alors qu'ils pourront se reposer à l'ombre des arbres, poétiser au murmure de la source, revivifier leurs muscles dans les ondes de la mer, retrouver la santé dans les sources thermales, jouir du vaste horizon sur le sommet des montagnes, entrer en possession du domaine intellectuel de l'humanité et converser ainsi avec les puissants semeurs d'idées, les infatigables chercheurs de l'au delà Ñ vous, à peine sortis de la première enfance, vous devrez, forçats de naissance, commencer à traîner votre boulet de misère, vous devrez produire pour que d'autres consomment, travailler pour que d'autres vivent oisifs, mourir à la peine pour que d'autres soient dans la joie.
Alors qu'ils peuvent parcourir en tous sens le grand domaine, jouir de tous les horizons, vivre en communion constante avec la nature et puiser à cette source intarissable de poésie les plus délicates et les plus douces sensations que l'être puisse ressentir, Ñ vous n'aurez pour tout horizon que les quatre murs de vos mansardes, de vos ateliers, du bagne et de la prison ; vous devrez, machine humaine dont la vie se réduit à un acte toujours le même, indéfiniment répété, recommencer chaque jour la tâche de la veille, jusqu'à ce qu'un rouage se brise en vous, ou qu'usés et vieillis, l'on vous jette au ruisseau comme ne procurant pas un bénéfice suffisant.
Malheur à vous si la maladie vous terrasse, si, jeunes ou vieux, vous êtes trop faibles pour produire au gré des possédants. Ñ Malheur à vous si vous ne trouver personne à qui prostituer votre cerveau, vos bras, votre corps, vous roulerez d'abîme en abîme ; Ñ on vous fera un crime de vos haillons, un opprobre de vos tiraillements d'estomac, la société entière vous jettera l'anathème et l'autorité, intervenant la loi à la main vous criera : Malheur aux sans gîte, malheur à qui n'a pas un toit pour abriter sa tête, malheur à qui n'a pas un grabat pour reposer ses membres endoloris, Ñ malheur à qui se permet d'avoir trop faim quand les autres ont trop mangé, malheur à qui a froid quand les autres ont chaud, malheur aux vagabonds, malheur aux vaincus ! Ñ Et elle les frappera pour s'être permis de n'avoir rien, alors que les autres ont tout. Ñ C'est justice, dit la loi. Ñ Cela est un crime, répondrons-nous, cela ne doit pas être, cela doit cesser d'exister, car cela n'est pas juste.
Trop longtemps, les hommes ont pris et accepté pour règle morale l'expression de la volonté des forts et des puissants ; trop longtemps, la méchanceté des uns a trouvé des complices dans l'ignorance et la lâcheté des autres ; trop longtemps, les hommes sont restés sourds à la voix de la raison, de la justice et de la nature : trop longtemps ils ont pris le mensonge pour la vérité. Et voici ce qu'est la vérité : Qu'est-ce que la vie, sinon un perpétuel mouvement d'assimilation et de désassimilation qui incorpore aux êtres les molécules de la matière sous ses diverses formes et les leur arrache bientôt pour combiner à nouveau de mille autres manières ; un perpétuel mouvement d'action et de réaction entre l'individu et le milieu naturel ambiant qui se compose de tout ce qui n'est pas lui ; telle est la vie. Par son action continue, l'ensemble des êtres et des choses tend perpétuellement à l'absorption de l'individu, à la désagrégation de son être, à sa mort.
La nature ne fait du neuf qu'avec du vieux, toujours elle détruit pour créer, elle ne fait jamais sortir la vie que de la mort, et il faut qu'elle tue ce qui est pour donner naissance à ce qui sera. La vie n'est donc possible pour l'individu que par une perpétuelle réaction de lui-même sur l'ensemble des êtres et des choses qui l'entourent. Il ne peut vivre qu'à condition de combattre la désassimilation que lui fait subir tout ce qui existe, par l'assimilation de nouvelles molécules qu'il doit emprunter à tout ce qui existe.
Ainsi les êtres, à quelque degré de l'échelle qu'ils soient placés, depuis les zoophytes jusqu'aux hommes, sont-ils pourvus de facultés leur permettant de combattre la désassimilation de leur organisme en s'incorporant de nouveaux éléments empruntés au milieu dans lequel ils vivent. Tous sont pourvus d'organes plus ou moins parfaits destinés à les avertir de la présence de causes pouvant amener une brusque désassimilation de leur être. Tous sont pourvus d'organes leur permettant de combattre l'influence désorganisatrice des éléments.
Pourquoi auraient-ils tous ces organes s'ils ne devaient s'en servir ? s'ils n'avaient pas le droit d'en faire usage ?
Pourquoi des poumons, sinon pour respirer ; pourquoi des yeux, sinon pour voir ; pourquoi un cerveau, sinon pour penser ; pourquoi un estomac, sinon pour digérer la nourriture ? Oui, cela est ainsi : par nos poumons, nous avons le droit de respirer ; par notre estomac, nous avons le droit de manger ; par notre cerveau nous avons le droit de penser ; par notre langue, nous avons le droit de parler ; par nos oreilles, nous avons le droit d'entendre ; par nos yeux, nous avons le droit de voir ; par nos jambes, nous avons le droit d'aller et de venir.
Et nous avons le droit à tout cela parce que par notre être nous avons le droit de vivre. Jamais un être n'a d'organes plus puissants qu'il n'en doit avoir ; jamais un être n'a une vue trop perçante, une ouïe trop fine, une parole trop facile, un cerveau trop vaste, un estomac trop bon ; des jambes, des pattes, des ailes ou des nageoires trop fortes.
Aussi par nos jambes avons-nous droit à tout l'espace que nous pouvons parcourir ; par nos poumons, à tout l'air que nous pouvons respirer ; par notre estomac, à toute la nourriture que nous pouvons digérer ; par notre cerveau, à tout ce que nous pouvons penser et nous assimiler des pensées des autres ; par notre faculté d'élocution, à tout ce que nous pouvons dire ; par nos oreilles, à tout ce que nous pouvons entendre, et nous avons droit à tout cela parce que nous avons droit à la vie et que cela constitue la vie. Ce sont là les vrais droits de l'homme ! Nul besoin de les décréter : ils existent comme existe le soleil.
Ils ne sont écrits dans aucune constitution, dans aucune loi, mais ils sont inscrits en caractères inneffaçables dans le grand livre de la nature et imprescriptibles.
Depuis le ciron jusqu'à l'éléphant, depuis le brin d'herbe jusqu'au chêne, depuis l'atome jusqu'à l'étoile, tout le proclame. Ecoutez la grande voix de la nature ; elle vous dira que tout en elle est solidaire, que le mouvement général éternel, qui est la condition de la vie pour l'univers, se compose du mouvement général éternel de chacun de ses atomes, qui est la condition de la vie pour chacune des créatures.
Les mouvements des infiniments petits comme ceux des infiniment grands se répercutent et réagissent indéfiniment les uns sur les autres. Et, puisque tout réagit sur nous, nous avons droits de vivre et la vie n'est possible qu'à cette condition.
Par le fait de notre naissance, nous devenons copropriétaires de l'univers tout entier et nous avons le droit à tout ce qui est, à tout ce qui a été et à tout ce qui sera. Chacun de nous acquiert par sa naissance droit à tout, sans autres limites que celles que la nature elle-même lui a posées, c'est-à-dire la limite de ses facultés d'assimilation.
Or, vous dites : C'est à moi ce champ, c'est à moi ce bois, c'est à moi cette source, c'est à moi cet étang, cette prairie, cette moisson, cette maison ; à vous qui dites cela, je réponds : Quand vous aurez fait en sorte que votre propriété, fraction de ce grand tout qui, par son action constante sur mon organisme, me pousse, de même que vous, vers la tombe, cesse de m'y pousser, je reconnaîtrai que vous seuls avez le droit d'en jouir.
Quand vous aurez fait en sorte que les influences désagrégatrices de la nature n'aient d'action que sur vous, vous seuls aurez droit de puiser dans la nature de quoi réparer ce que la nature vous enlève. Mais, tant que l'humidité agira sur moi comme sur vous, la source et l'étang seront à moi comme à vous.
Tant que vous n'aurez pas empêché la chaleur du soleil de me faire transpirer comme vous, elle mûrira fruits et moissons pour nous comme pour vous.
Sachez qu'un homme de vingt ans n'a pas en lui une seule des molécules qui constituaient son être dix ans auparavant ; aussi quand vous aurez fait en sorte que, soit par la pluie, soit par le vent, soit de toute autre façon, ce qui a été à moi ne s'incorpore à vos propriétés, vous aurez le droit de m'empêcher de m'incorporer en retour ce qui me revient de vos propriétés.
Mais tant que vous n'aurez pas fait en sorte que nous puissions, nous les hors-parts, les parias, vivre sans nous assimiler constamment des éléments que nous prenons dans le grand tout, nous aurons droit comme vous à ce grand tout et à chacune de ses parties, car nous sommes nés comme vous, nous sommes semblables à vous, nous avons des organes et des besoins comme vous, et nous avons droit à la vie et au bonheur comme vous.
Si nous étions d'espèce animale inférieure à vous, je comprendrais cette exclusion : notre organisation et notre mode de vie seraient différents ; mais puisque nous sommes organisés comme vous, c'est que nous sommes vos égaux et que nous avons des droits égaux aux vôtres sur l'universalité des biens.
Et si vous me dites que telle chose est à vous parce que vous en avez hérité, je vous répondrai que ceux qui vous l'ont laissée n'avaient pas le droit de le faire. Ils avaient droit de jouir de l'universalité des biens durant leur vie comme nous avons le droit d'en jouir pendant la nôtre, mais ils n'avaient pas celui d'en disposer après leur mort, car, de même que par notre naissance nous acquérons droit à tout, par notre mort nous perdons tous nos droits, car alors nous n'avons plus besoins de rien.
De quel droit ceux qui ont vécu voudraient-ils nous empêcher de vivre ?
De quel droit un agrégat de molécules voudrait-il empêcher ses propres molécules de se réagréger d'une façon plutôt qu'une autre ? De quel droit ce qui fut voudrait-il empêcher ce qui sera ? Quoi, parce qu'un homme des temps a habité un coin de terre, il en pourrait disposer pour l'éternité ? Y a-t-il rien de plus stupide que cette prétention d'un être éphémère faisant des donations perpétuelles à des êtres, à des institutions passagères ?
Nous ne devons pas respecter ces prétentions de gens qui veulent vivre alors qu'ils sont morts, qui veulent avoir droits à tous les biens, alors qu'ils n'en ont plus besoin, et qui veulent disposer après leur mort de choses dont ils n'avaient droit de disposer que selon leurs besoins pendant leur vie.
Et si vous me dites qu'ils avaient droit d'en disposer, car cela était une partie du produit de leur travail qu'ils avaient économisée, je vous répondrai que s'ils n'avaient pas consommé tout le produit de leur travail, c'est qu'ils ont pu s'en dispenser ; s'ils n'en avaient pas besoin, ils n'y avaient pas droit, et par conséquent ne pouvaient en disposer en votre faveur, et vous céder des droits qu'ils n'avaient pas.
Le droit cesse où s'arrête le besoin.
De même, si vous me dites que telle chose est à vous parce que vous l'avez achetée, je répondrai que ceux qui l'ont vendue n'avaient pas droit de vous la vendre. Ils avaient le droit d'en jouir suivant leurs besoins, comme nous avons le droit d'en jouir selon les nôtres. Ils avaient le droit d'aliéner leur part de jouissance et de vie, mais non d'aliéner la nôtre : ils pouvaient renoncer au bonheur pour eux, mais pas pour nous, et nous n'avons pas à respecter des transactions qui sont passées en dehors de nous et contre notre droit.
La nature nous dit : Prends, et non pas achète. Dans tout achat, il y a un dupeur et un dupé Ñ l'un qui tire profit de la transaction tandis que l'autre est lésé. Mais si chacun prend ce dont il a besoin, personne n'est lésé, attendu que chacun ayant ainsi ce dont il a besoin, il a aussi tout ce à quoi il a droit.
La transaction commerciale est certainement une des causes de corruption pour l'humanité.
Il n'est pas inutile de remarquer à ce sujet que tout ce qui, dans le fonctionnement social actuel, est contraire aux règles de la philosophie naturelle est, en même temps, une source de maux et de crimes, et que si tous les individus avaient à leur disposition l'universalité des biens, s'ils étaient assurés d'avoir, demain et après, ce qu'il faut pour vivre et être heureux, ainsi qu'ils y ont droit, les neuf dixièmes des crimes seraient supprimés, car ils ont pour mobile ce que vous appelez vol.
Il faut bien nous pénétrer de cette vérité que du moment qu'un homme vend quelque chose, c'est qu'il n'en a pas besoin ; que dès lors il n'a pas besoin d'en disposer et d'empêcher ceux qui en ont besoin de s'en emparer, attendu que par le fait même qu'ils en ont besoin, ils y ont droit !
De même que le vol, la prostitution disparaîtrait par l'application de nos théories philosophiques. Pourquoi une femme se prostituerait-elle, alors qu'elle aurait à sa disposition tout ce qui peut assurer son existence et son bonheur ? Et comment un homme pourrait-il acheter puisqu'il ne pourrait lui donner que ce qu'elle aurait droit d'avoir ? Et ainsi de tous les crimes, de tous les vices, qui disparaîtraient parce qu'auraient disparu leurs causes.
L'être humain n'est sain et complet que par le libre exercice de sa pleine volonté.
D'où vient le mensonge, la duplicité, la ruse, sinon de la contrainte imposée aux uns par les autres ? Ce sont les armes des faibles, et les faibles n'y ont recours que parce que les forts les y contraignent.
Le mensonge n'est pas le vice du menteur, mais bien de celui qui le contraint à mentir. Enlevez la contrainte, la coercition, le châtiment, et nous verrons si le menteur ne dit pas la vérité.
Que les uns cessent de contester à d'autres le droit à la vie, au bonheur, et la prostitution, l'assassinat disparaîtront, car les hommes naissent tous également libres et bons. Ce sont les lois sociales qui font les mauvais et les injustes, esclaves ou maîtres, spoliés ou spoliateurs, bourreaux ou victimes? Chaque homme est un être autonome, indépendant ; c'est pourquoi l'indépendance de chacun doit être respectée. Toute atteinte à notre liberté naturelle, toute contrainte imposée est un crime qui appelle la révolte.
Je sais bien que mon raisonnement ne ressemble en rien à l'économie politique enseignée par M. Leroy-Beaulieu, ni à la morale de Malthus, ni au socialisme chrétien de Léon XIII qui prêche le renoncement aux richesses au milieu de monceaux d'or, et l'humilité en se proclamant le premier de tous. Je sais bien que la philosophie naturelle choque de front toutes les idées reçues, soit religieuses, soit morales, soit politiques. Mais son triomphe est assuré, car elle est supérieure à toute théorie philosophique, à toute autre conception morale, parce qu'elle ne revendique aucun droit pour les uns qu'elle ne revendique également pour les autres, et qu'étant absolue égalité, elle porte en elle-même l'absolue justice. Elle ne se plie pas aux circonstances de temps et de milieu Ñ et ne proclame pas alternativement bon ou mauvais le même acte.
Elle n'a rien de coimmun avec cette morale à double face qui a cours parmi les hommes de ce temps et qui fait qu'une chose est bonne ou mauvaise suivant les latitudes et les longitudes.
Elle ne proclame pas, par exemple, que le fait de s'emparer d'une chose et ne laisser à la place que le cadavre du précédent possesseur est tantôt affreux, tantôt sublime. Affreux si l'affaire se passe aux environs de Paris, sublime si elle a lieu aux environs de Hué ou de Berlin. Et comme elle n'admet ni punition ni récompense, elle ne réclame pas, dans le premier cas, la guillotine pour les uns, l'apothéose pour les autres. Elle substitue à toutes les innombrables et changeantes règles morales inventées par les uns pour asservir les autres, et prouvant par leur nombre et leur mobilité même leur fragilité, la justice naturelle, immuable règle du bien et du mal, qui n'est l'oeuvre de personne, mais résulte de l'organisme intime de chacun. Le bien, c'est ce qui nous est bon, ce qui nous procure des sensations de plaisirs, et comme ce sont les sensations qui déterminent la volonté, le bien, c'est ce que nous voulons, le mal, ce qui nous est mauvais, ce qui nous procure des sensations de douleur, c'est ce que nous ne voulons pas. « Fais ce que tu veux », telle est l'unique loi que notre justice reconnaisse, car elle proclame la liberté de chacun dans l'égalité de tous.
Ceux qui pensent que personne ne voudrait travailler, si on n'y était contraint, oublient que l'immobilité c'est la mort Ñ que nous avons des forces à dépenser pour les renouveler sans cesse et que la santé et le bonheur ne se conservent qu'au prix de l'activité Ñ que personne ne voulant être malheureux et malade, tous devront occuper tout leurs organes pour jouir de toutes leurs facultés, car une faculté dont on ne fait pas usage n'existe pas et c'est une part de bonheur de moins dans la vie de l'individu.
Demain comme aujourd'hui, comme hier, les hommes voudront être heureux, toujours ils dépenseront leur activité, toujours ils travailleront, mais le travail de tous étant productif de richesse sociale, le bonheur de tous et de chacun en sera augementé, et chacun pourra jouir ainsi du luxe auquel il a droit, car le superflu n'existe pas, et tout ce qui existe est nécessaire.
L'homme n'est pas seulement un ventre, il est aussi un cerveau : il a besoin de livres, de tableaux, de statues, de musique, de poésie, comme il a besoin de pain, d'air et de soleil ; mais, de même que dans sa consommation il ne doit être limité que par ses facultés de production et, consommant selon ses besoins, il ne doit produire que selon ses forces. Or, qui pourrait mieux que lui connaître ses besoins ? Personne ; par conséquent, l'homme ne doit produire et consommer que selon sa volonté.
L'humanité à toujours eu la conscience latente qu'elle ne serait heureuse et que toutes les belles qualités de la nature humaine ne pourraient s'épanouir que dans le communisme.
Aussi l'âge d'or des anciens était-il fondé sur la propriété commune, et jamais il ne vint à la pensée des natures d'élite qui, parmi eux, poétisaient le passé, que le bonheur des hommes fût compatible avec la propriété individuelle. Ils savaient par intuition ou par expérience, que tous les maux et tous les vices de l'humanité découlent de l'antagonisme des intérêts, créé par l'appropriation individuelle, non limitée aux besoins, et jamais ils ne rêvèrent une société sans guerres, sans meurtres, sans prostitution, sans crimes et sans vices, qui ne fût également sans propriétaires.
C'est parce que nous ne voulons plus ni guerres, ni meurtres, ni prostitution, ni vices, ni crimes que nous luttons pour la liberté et la dignité humaines. Malgré tous les baillons, la parole de la vérité retentira sur la terre, et les hommes tressailleront à ses accents ; ils se lèveront au cri de liberté pour être les artisans de leur bonheur. Aussi sommes-nous forts de notre faiblesse même, car, quoi qu'il puisse advenir de nous, nous vaincrons !
Notre asservissement enseigne aux hommes qu'ils ont droit à la révolte, notre emprisonnement, qu'ils ont droit à la liberté, et, par notre mort, ils apprennent qu'ils ont droit à la vie.
Quand tout à l'heure nous retournerons en prison, et que vous retournerez dans vos familles, les esprits penseront que nous sommes les vaincus, Ñ erreur ! Ñ nous sommes les hommes de l'avenir et vous êtes les hommes du passé.
Nous sommes demain et vous êtes hier. Et il n'est en la puissance de personne d'empêcher que la minute qui s'écoule ne nous rapproche de demain et ne s'éloigne d'hier. Ñ Hier a toujours voulu barrer la route à demain, et toujours il a été vaincu dans sa victoire même, car le temps qu'il a passé à vaincre l'a rapproché de sa défaite.
C'est lui qui a fait boire la cigüe à Socrate, qui a fait abjurer Galilée dans la torture, qui a brûlé Jean Huss, Etienne Dolet, Guillaume de Prague, Giordano Bruno, qui a guillotiné Hébert, Babeuf, qui a empoisonné Bianqui, qui a fusillé Flourens et Ferré. Comment s'appelaient les juges de Socrate et ceux de galilée, ceux de Jean Huss, ceux de Guillaume de Prague, ceux de Giordano Bruno, ceux d'Etienne Dolet, ceux d'Hébert, ceux de Babeuf, ceux de Bianqui, de Flourens et de Ferré ? Personne ne le sait : ils sont le passé, ils étaient déjà morts alors qu'ils vivaient. Ils n'ont même pas eu la gloire d'Erostrate, tandis que Socrate est éternel, que Galilée est encore debout, que Jean Huss existe, que Guillaume de Prague, Giordano Bruno, Etienne Dolet, Hébert, Babeuf, Bianqui, Flourens, Ferré vivent.
Aussi serons-nous heureux dans notre malheur, triomphants dans notre misère, vainqueurs dans notre défaite. Nous serons heureux quoi qu'il nous arrive, car nous sommes certains qu'au souffle de l'idée rénovatrice d'autres êtres arriveront à la vérité, d'autres hommes reprendront cette tâche interrompue et la mèneront à bien ; enfin, qu'un jour viendra où l'astre qui dore les moissons luira sur l'humanité sans armées, sans canons, sans frontières, sans barrières, sans prisons, sans magistrature, sans police, sans lois, sans dieux, libre enfin intellectuellement et physiquement, et que les hommes, réconciliés avec la nature et avec eux-mêmes, pourront, dans l'universelle harmonie, étancher leur soif de justice.
Qu'importe que l'aurore de ce grand jour soit empourprée des lueurs de l'incendie, qu'importe qu'au matin de ce jour la rosée soit sanglante !
La tempête aussi est utile pour purifier l'atmosphère. Le soleil est plus brillant après l'orage.
Et il luira, il rayonnera, le beau soleil de la liberté, et l'humanité sera heureuse.
Alors, chacun abritant son bonheur derrière le bonheur de tous, personne ne fera plus le mal, car personne n'aura intérêt à faire le mal.
L'homme libre dans l'humanité affranchie pourra marcher sans entraves de conquête en conquête, au profit de tous, vers l'infini sans borne de l'intellectualité.
L'énigme moderne : Liberté, Egalité, Fraternité, posée par le Sphinx de la Révolution, étant résolue, Ñ ce sera l'Anarchie.

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE
Nous donnons ici la liste, très incomplète, des éditions de la Déclaration d'Étiévant:
Défense d'Étiévant(placard), imprimerie A. Berio, 9, rue Rodier, paris 1892.
Déclarations d'Étiévant, publies dans trois numéros de La Révolte,en octobre 1892, Ñ et en brochure, Paris, 1893, aux bureaux de La Révolte.
Un anarchiste devant les tribunaux,édition de la bibliothèque des Temps Nouveaux,Bruxelles, 1892.
traduction italienne dans le Sempre Avanti, de Livourne et l'Ordinede Torino, en octobre et en novembre 1892.
Traduction anglaise dans le commonweal de Londres Ñ 1892 Ñ et en brochure, Londres, 1895.
Traduction espagnole, Declaraciones de J. Etievant,publiée par le groupe La Expropriacionde Buenos-Ayres, janvier 1895.
Traduction portugaise, Jorge Étiévant : A minha Defeza dans Bibliotheca anarchista, publiée par le journal A Revoltade Lisbonne, 1892.
Traduction hollandaise dans De anarchist,La Haye, 1892.
On connaît les derniers événements qui ont amené, à nouveau, notre camarade Étiévant sous le coup d'une condamnation à mort.
En publiant cette quatrième édition française de sa noble Déclaration,nous lui envoyons de tout coeur l'expression de notre solidarité et de notre cordiale affection.

Georges ETIEVANT




Hakim BEY
TAZ
Zone Autonome Temporaire
... Cette fois-ci, pourtant, je viens en tant que Dionysos victorieux, qui va mettre le monde en vacances ... Mais je n'ai pas beaucoup de temps." 
F. NIETZSCHE (dans sa dernière lettre folle à Cosima Wagner) 
Sommaire1. Les Utopies Pirates
2. En attendant la Révolution
3. La psychotopologie du Quotidien
4. Le Net et le Web
5. "Partis pour Croatan"
6. La Musique comme Principe d'organisation
7. La Volonté du Puissance comme Disparition
8. Des trous-à-rats dans la Babylone de l'Information


1.Les utopies pirates


Au XVIIIe siècle les pirates et les corsaires créèrent un "réseau d'information" à l'échelle du globe: bien que primitif et conçu essentiellement pour le commerce, ce réseau fonctionna toutefois admirablement. Il était constellé d'îles et de caches lointaines où les bateaux pouvaient s'approvisionner en eau et nourriture et échanger leur butin contre des produits de luxe ou de première nécessité. Certaines de ces îles abritaient des "communautés intentionnelles", des micro-sociétés vivant délibérément hors-la-loi et bien déterminées à le rester, ne fût-ce que pour une vie brève, mais joyeuse.
Il y a quelques années, j'ai examiné pas mal de documents secondaires sur la piraterie, dans l'espoir de trouver une étude sur ces enclaves - mais il semble qu'aucun historien ne les ait trouvées dignes d'être étudiées (William Burroughs et l'anarchiste britannique Larry Law en font mention - mais aucune étude systématique n'a jamais été réalisée). J'en revins donc aux sources premières et élaborai ma propre théorie. Cet essai en expose certains aspects. J'appelle ces colonies des "Utopies Pirates".
Récemment Bruce Sterling, un des chefs de file de la littérature Cyberpunk, a publié un roman situé dans un futur proche. Il est fondé sur l'hypothèse que le déclin des systèmes politiques génèrera une prolifération décentralisée de modes de vie expérimentaux: méga-entreprises aux mains des ouvriers, enclaves indépendantes spécialisées dans le piratage de données, enclaves socio-démocrates vertes, enclaves Zéro-travail, zones anarchistes libérées, etc. L'économie de l'information qui supporte cette diversité est appelée le Réseau; les enclaves sont les Iles en Réseau (et c'est aussi le titre du livre en anglais: Islands in the Net).
 Les Assassins du Moyen Âge fondèrent un "État" qui consistait en un réseau de vallées de montagnes isolées et de châteaux séparés par des milliers de kilomètres. Cet État était stratégiquement imprenable, alimenté par les informations de ses agents secrets, en guerre avec tous les gouvernements, et son seul objectif était la connaissance. La technologie moderne et ses satellites espions donnent à ce genre d'autonomie le goût d'un rêve romantique. Finies les îles pirates! Dans l'avenir, cette même technologie - libérée de tout  contrôle politique - rendrait possible tout un monde de zones autonomes. Mais pour le moment ce concept reste de la science-fiction - de la spéculation pure.
Nous qui vivons dans le présent, sommes-nous condamnés à ne jamais vivre l'autonomie, à ne jamais être, pour un moment, sur une parcelle de terre qui ait pour seule loi la liberté ? Devons-nous nous contenter de la nostalgie du passé ou du futur? Devrons-nous attendre que le monde entier soit libéré du joug politique, pour qu'un seul d'entre nous puisse revendiquer de connaître la liberté? La logique et le sentiment condamnent une telle supposition. La raison veut qu'on ne puisse se battre pour ce qu'on ignore; et le coeur se révolte face à un univers cruel, au point de faire peser de telles injustices sur notre seule génération.
Dire : "Je ne serai pas libre tant que tous les humains (ou toutes les créatures sensibles) ne seront pas libres" revient à nous terrer dans une espèce de nirvana-stupeur, à abdiquer notre humanité, à nous définir comme des perdants.
Je crois qu'en extrapolant à partir d'histoires d'"îles en réseau", futures et passées, nous pourrions mettre en évidence le fait qu'un certain type d'"enclave libre" est non seulement possible à notre époque, mais qu'il existe déjà. Toutes mes recherches et mes spéculations se sont cristallisées autour du concept de "zone autonome temporaire" (en abrégé TAZ, désormais). En dépit de la force synthétisante qu'exerce ce concept sur ma propre pensée, n'y voyez rien de plus qu'un essai (une "tentative"), une suggestion, presque une fantaisie poétique. Malgré l'enthousiasme ranteresque (1) de mon langage, je n'essaie pas de construire un dogme politique. En fait, je me suis délibérément interdit de définir la TAZ - je me contente de tourner autour du sujet en lançant des sondes exploratoires. En fin de compte, la TAZ est quasiment auto-explicite. Si l'expression devenait courante, elle serait comprise sans difficulté... comprise dans l'action.
 


2.En attendant la révolution 

 
 


Comment se fait-il que "le monde chaviré" parvient toujours à se redresser? Pourquoi la réaction suit-elle toujours la révolution, comme les saisons en Enfer?
Soulèvement, ou sa forme latine insurrectio, sont des mots employés par les historiens pour qualifier des révolutions manquées - des mouvements qui ne suivent pas la courbe prévue, la trajectoire approuvée par le consensus: révolution, réaction, trahison, l'état s'érige plus fort, et encore plus répressif - la roue tourne, l'histoire recommence encore et toujours: lourde botte (2) éternellement posée sur le visage de l'humanité.
En ne se conformant pas à la courbe, le sous-lèvement suggère la possibilité d'un mouvement extérieur et au-delà de la spirale hégélienne de ce "progrès" qui n'est secrètement rien de plus qu'un cercle vicieux.Surgo - soulever, lever. Insurgo - se soulever, se lever. Une opération auto-référentielle. Un bootstrap. Un adieu à cette malheureuse parodie du cercle karmique, à cette futilité historique révolutionnaire. Le slogan "Révolution!" est passé de tocsin à toxine, il est devenu un piège du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un cauchemar où nous avons beau combattre, nous n'échappons jamais au mauvais Éon, à cet État incube qui fait que, État après État, chaque "paradis" est administré par encore un nouvel ange de l'enfer.
Si l'Histoire EST le "Temps", comme elle le prétend, alors le soulèvement est un moment qui surgit de et en dehors du Temps, et viole la "loi" de l'Histoire. Si l'État EST l'Histoire, comme il le prétend, alors l'insurrection est le moment interdit, la négation impardonnable de la dialectique - grimper au mât pour sortir par le trou du toit (3), une manoeuvre de chaman qui s'exécute selon un "angle impossible" dans notre univers.
L'Histoire dit que la Révolution atteint la "permanence", ou tout au moins une durée, alors que le soulèvement est "temporaire". Dans ce sens, le soulèvement est comme une "expérience maximale", en opposition avec le standard de la conscience ou de l'expérience "ordinaire". Les soulèvements, comme les festivals, ne peuvent être quotidiens - sans quoi ils ne seraient pas "non ordinaires". Mais de tels moments donnent forme et sens à la totalité d'une vie. Le chaman revient - on ne peut rester sur le toit éternellement - mais les choses ont changées, des mouvements ou des intégrations ont eu lieu - une différence s'est faite.
Vous allez dire que ce n'est que le conseil du désespoir. Qu'en est-il alors du rêve anarchiste, de l'état sans État, de la Commune, de la zone autonome qui dure, d'une libre société, d'une libre culture ? Allons-nous abandonner cet espoir pour un quelconque acte gratuit existentialiste? Le propos n'est pas de changer la conscience mais de changer le monde.
J'accepte cette juste critique. Je ferai cependant deux commentaires: premièrement, la révolution n'a jamais abouti à la réalisation de ce rêve. La vision naît au moment du soulèvement - mais dès que la "Révolution" triomphe et que l'État revient, le rêve et l'idéal sont déjà trahis. Je n'ai pas abandonné l'espoir ou même l'attente d'un changement - mais je me méfie du mot Révolution. Deuxièmement, même si l'on remplace l'approche révolutionnaire par un concept d'insurrection s'épanouissant spontanément en culture anarchiste, notre situation historique particulière n'est pas propice à une si vaste entreprise. Un choc frontal avec l'État terminal, l'État de l'information méga-entrepreneurial, l'empire du Spectacle et de la Simulation, ne produirait absolument rien, si ce n'est quelques martyres futiles. Ses fusils sont tous pointés sur nous, et nos pauvres armes ne trouvent pour cible que l'hysteresis, la vacuité rigide, un Fantôme capable d'étouffer la moindre étincelle dans ses ectoplasmes d'information, une société de capitulation, réglée par l'image du Flic et l'Oeil absorbant de l'écran de télé.
Bref, nous ne cherchons pas à vendre la TAZ comme une fin exclusive en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d'organisation, de tactiques et d'objectifs. Nous la recommandons parce qu'elle peut apporter une amélioration propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre. La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l'État, une opération de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d'imagination) puis se dissout, avant que l'État ne l'écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps ou l'espace. Puisque l'État est davantage concerné par la Simulation que par la substance, la TAZ peut "occuper" ces zones clandestinement et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant un certain temps. Certaines petites TAZs ont peut-être duré des vies entières, parce qu'elles passaient inaperçues, comme des enclaves rurales Hillbillies - parce qu'elles n'ont jamais croisé le champ du Spectacle, qu'elles ne se sont jamais risquées hors de cette vie réelle qui reste invisible aux agents de la Simulation.
Babylone prend ses abstractions pour des réalités; la TAZ peut précisément exister dans cette marge d'erreur. Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité - l'État ne peut pas la reconnaître parce que l'Histoire n'en a pas de définition. Dès que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu'indéfinissable dans les termes du Spectacle. A l'heure de l'État omniprésent, tout-puissant et en même temps lézardé de fissures et de vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu'elle est un microcosme de ce "rêve anarchiste" d'une culture libre, elle est, selon moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif tout en en expérimentant certains de ses bénéfices ici et maintenant.
 En résumé, le réalisme veut non seulement que nous cessions d'attendre la "Révolution", mais aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir. "Soulèvement" - oui, aussi souvent que possible et même au risque de la violence. Le spasme de l'État Simulé sera "spectaculaire", mais dans la plupart des cas, la meilleure et la plus radicale des tactiques sera de refuser l'engagement dans une violence spectaculaire, de se retirer de l'aire de la simulation, de disparaître.
La TAZ est un campement d'ontologistes de la guérilla: frappez et fuyez. Déplacez la tribu entière, même s'il ne s'agit que de données sur le Réseau. La TAZ doit être capable de se défendre; mais l'"attaque" et la "défense" devraient, si possible, éviter cette violence de l'État qui n'a désormais plus de sens. L'attaque doit porter sur les structures de contrôle, essentiellement sur les idées. La défense c'est "l'invisibilité" - qui est un art martial -, et l'"invulnérabilité" - qui est un art occulte dans les arts martiaux. La "machine de guerre nomade" conquiert sans être remarquée et se déplace avant que l'on puisse en tracer la carte. En ce qui concerne l'avenir, seul l'autonome peut planifier, organiser, créer l'autonomie. C'est une opérationde bootstrap. La première étape est une sorte de satori - prendre conscience que la TAZ commence par le simple acte d'en prendre conscience. (Annexe III)
 


3.La psychotopologie du quotidien

 
 

Le concept de la TAZ ressort en premier lieu d'une critique de la Révolution et d'une appréciation de l'Insurrection, que la Révolution considère d'ailleurs comme "faillite"; mais, pour nous, le soulèvement représente une possibilité beaucoup plus intéressante, du point de vue d'une psychologie de la libération, que toutes les révolutions "réussies" des bourgeois, communistes, fascistes, etc.
La deuxième force motrice de la TAZ provient d'un développement historique que j'appelle la "fermeture de la carte". La dernière parcelle de Terre n'appartenant à aucun État-nation fut absorbée en 1899. Notre siècle est le premier sans terra incognita, sans une frontière. La nationalité est le principe suprême qui gouverne le monde - pas un récif des mers du Sud, pas une vallée lointaine, pas même la Lune et les planètes, ne peut être laissé ouvert. C'est l'apothéose du "gangstérisme territorial". Pas un seul centimètre carré sur Terre qui ne soit taxé et policé... en théorie.
La "carte" est une grille politique abstraite, une gigantesque escroquerie renforcée par un conditionnement du type "carotte au bout du bâton" de l'État "Expert", jusqu'à ce qu'elle devienne, pour la plupart d'entre nous, le territoire - l'"Île de la Tortue" est devenue l'"Amérique". Et pourtant puisque la carte est une abstraction, elle ne peut pas couvrir la Terre à l'échelle 1:1. Des complexités fractales de la géographie réelle, elle ne perçoit que des grilles dimensionnelles. Les immensités cachées dans ses replis échappent à l'arpenteur. La carte n'est pas exacte; la carte ne peut pas être exacte.
Donc - la Révolution est close, mais l'insurrectionisme est ouvert. Pour le moment, nous concentrons nos forces sur des "surtensions" temporaires, en évitant tout démêlé avec les "solutions permanentes".
Mais si la carte est fermée, la zone autonome reste ouverte. Métaphoriquement, elle émerge de la dimension fractale invisible pour la cartographie du Contrôle. Ici, nous devrions introduire la notion de psychotopologie (et topographie) comme "science" alternative à celle de la surveillance et à la mise en carte étatique, à son "impérialisme psychique". Seule la psychotopographie peut produire des cartes 1:1 de la réalité, car seul l'esprit humain maîtrise la complexité nécessaire à sa modélisation. Mais une carte 1:1, virtuellement identique au territoire, ne peut pas contrôler celui-ci. Elle ne peut que suggérer, au sens d'indiquer, certaines de ses caractéristiques. Nous recherchons des "espaces" (géographiques, sociaux-culturels, imaginaires) capables de s'épanouir en zones autonomes - et des espaces-temps durant lesquels ces zones sont relativement ouvertes, soit du fait de la négligence de l'État, soit qu'elles aient échappé aux arpenteurs ou pour quelqu'autre raison encore. La psychotopologie est l'art du sourcier des TAZs potentielles.
Cependant la clôture de la Révolution et de la carte du monde n'est que la source négative de la TAZ. Il reste beaucoup à dire de ses inspirations positives. La réaction seule ne peut fournir l'énergie requise pour qu'une TAZ se "manifeste". Le soulèvement doit aussi être pour quelque chose.
1. Tout d'abord, on peut parler d'une anthropologie naturelle de la TAZ. La famille nucléaire est l'unité de base de la société de consensus, mais pas celle de la TAZ. ("Familles! - je vous hais! ...possessions jalouses du bonheur!" A. Gide). La famille nucléaire, avec ses "misères oedipiennes", est une invention Néolithique, en réponse à la pénurie et à la hiérarchie imposée par la "révolution agraire". Le modèle Paléolithique est à la fois plus primaire et plus radical: la bande. La bande typique de chasseurs/cueilleurs, nomade ou semi-nomade, compte environ une cinquantaine d'individus. Dans les sociétés tribales plus importantes, la structure de la bande se traduit par des clans à l'intérieur de la tribu, ou par des regroupements tels que les sociétés secrètes ou initiatiques, les sociétés de chasse ou de combat, les sociétés d'hommes ou de femmes, les "républiques d'enfants" etc. Alors que la famille nucléaire est issue de la pénurie (d'où son avarice), la bande est issue de l'abondance - d'où sa prodigalité. La famille est fermée par la génétique, par la possession par l'homme de la femme et des enfants, par la totalité hiérarchique de la société agraire/ industrielle. La bande est ouverte - certes pas à tous mais, par affinités électives, aux initiés liés par le pacte d'amour. La bande n'appartient pas à une hiérarchie plus grande, mais fait plutôt partie d'une structure horizontale de coutumes, de famille élargie, d'alliance et de contrat, d'affinités spirituelles etc. (la société Amérindienne a préservé certains de ces aspects jusqu'à aujourd'hui).
 Dans notre société de Simulation post-spectaculaire plusieurs forces sont à l'oeuvre - dans l'ombre - pour faire disparaître la famille nucléaire et réinstaurer la bande. Les ruptures dans la structure du Travail se ressentent dans la "stabilité" brisée de l'unité-famille et de l'unité-foyer. La "bande" aujourd'hui inclut les amis, les ex-conjoint(e)s et amants, les gens rencontrés dans les différents boulots et fêtes, des groupes d'affinité, des réseaux d'intérêts spécialisés, de correspondances, etc. La famille nucléaire devient toujours plus évidemment un piège, un abîme culturel, une implosion névrotique secrète d'atomes en fission; et la contre-stratégie évidente émerge spontanément: la redécouverte quasi inconsciente de la bande, plus archaïque et cependant plus post-industrielle.
2. La TAZ en tant que festival. Stephen Pearl Andrews proposa, comme image de la société anarchiste (Annexe III), le dîner où toute structure d'autorité se dissout dans la convivialité et la célébration. Ici nous pourrions également évoquer le concept des sens comme base du devenir social de Fourier - le "touchrut" et la "gastrosophie" - ainsi que son ode aux implications négligées du goût et de l'odorat. Les anciens concepts de jubilé et de saturnales se fondent sur l'intuition que certains événements échappent au "temps profane", à l'Arpenteur de l'État et de l'Histoire. Ces jours de fête occupaient littéralement des vides dans le calendrier, des intervalles intercalaires. Au Moyen Âge, près d'un tiers de l'année était férié, et il se pourrait que les luttes contre la réforme du calendrier aient moins tenu aux "onze jours perdus" qu'à l'idée que la science impériale conspirait à la disparition de ces espaces où la liberté du peuple avait trouvé refuge - un coup d'état, un formatage de l'année, une saisie du temps lui-même, transformant le cosmos organique en un univers réglé comme une montre. La mort du festival.
 Ceux qui participent à l'insurrection notent invariablement son caractère festif, même au beau milieu de la lutte armée, du danger et du risque. Le soulèvement est comme une saturnale détachée de son intervalle intercalaire (ou qui a été forcée de le faire) et qui est désormais libre de surgir n'importe où et n'importe quand. Libérée du temps et du lieu, elle flaire cependant la maturité des événements, elle est en résonance avec le genius loci ; la science de la psychotopologie indique les "flux de forces" et les "points de puissance" (pour emprunter des métaphores occultistes) qui permettent de localiser la TAZ spatio-temporellement, ou du moins aident à définir sa relation au temps et à l'espace.
Les médias nous invitent à "venir célébrer les moments de notre vie" dans cette pseudo-unification de la marchandise et du spectacle, ce fameux non-événement de la pure représentation. En réponse à cette obscénité, nous disposons, d'une part de l'éventail du refus (illustré par les Situationnistes, John Zerzan, Bob Black et alii), d'autre part de l'émergence d'une culture de la fête, à l'écart et même ignorée des organisateurs auto-proclamés de nos loisirs. "Se battre pour le droit à la fête" n'est pas une parodie de la lutte radicale, mais une nouvelle manifestation de celle-ci, en accord avec une époque qui offre la télé et les téléphones comme moyens "de tendre la main et de toucher" d'autres êtres humains, comme moyens d'"Être Là !".
Pearl Andrews avait raison: le dîner est déjà "le germe d'une société nouvelle en formation dans la coquille de l'ancienne" (Préambule IWW) (4). Le "rassemblement tribal" des années soixante, le conclave forestier d'éco-saboteurs, le Beltane idyllique des néo-païens, les conférences anarchistes, les cercles gays... les fêtes des années vingt à Harlem, les clubs, les banquets, les pique-niques libertaires du bon vieux temps - sont déjà, d'une certaine manière, des "zones libérées", des TAZs potentielles. Qu'elle soit accessible à quelques amis, comme le dîner, ou à des milliers de célébrants, comme un Be-in, la fête est toujours "ouverte" parce qu'elle n'est pas "ordonnée"; elle peut être planifiée, mais si rien ne se passe, elle échoue. La spontanéité est un élément crucial.
L'essence de la fête c'est le face-à-face: un groupe d'humains mettent en commun leurs efforts pour réaliser leurs désirs mutuels - soit pour bien manger, trinquer, danser, converser - tous les arts de la vie, y compris le plaisir érotique; soit pour créer une oeuvre commune, ou rechercher la béatitude même - bref, une "union des égoïstes" (comme l'a définie Stirner) sous sa forme la plus simple - ou encore, selon les termes de Kropotkine, la pulsion biologique de base pour l'"entraide mutuelle". (Il faudrait aussi mentionner ici "l'économie de l'excès" de Bataille et sa théorie d'une culture de potlatch.)
3. Le concept de nomadisme psychique (ou, comme nous l'appelons par plaisanterie, "cosmopolitisme sans racine") est vital dans la formation de la TAZ. Certains aspects de ce phénomène ont été discutés par Deleuze et Guattari dans Nomadology and the War Machine, par Lyotard dans Driftworks et par différents auteurs dans le numéro "Oasis" de la revue Semiotext(e). Nous préférons ici le terme de "nomadisme psychique" à ceux de "nomadisme urbain", de "nomadologie" ou de "driftwork" etc., dans le simple but de relier toutes ces notions en un seul ensemble flou à étudier à la lumière de l'émergence de la TAZ.
"La mort de Dieu" et, d'une certaine façon, le dé-centrage du projet "Européen" tout entier, a ouvert une vision du monde post-idéologique, multi-perspectives, capable de se déplacer "sans racine" de la philosophie au mythe tribal, des sciences naturelles au Taoïsme - capable de voir, pour la première fois, comme à travers les yeux d'un insecte doré, où chaque facette reflète un tout autre monde.
Mais cette vision a un prix: devoir habiter une époque où la vitesse et le "fétichisme de la marchandise" ont créé une fausse unité tyrannique qui tend à brouiller toute individualité et toute diversité culturelle, pour qu'"un endroit en vale un autre". Ce paradoxe crée des "gitans", des voyageurs psychiques poussés par le désir et la curiosité, des errants à la loyauté superficielle (en fait déloyaux envers le "Projet Européen" qui a perdu son charme et sa vitalité); détachés de tout temps et tout lieu, à la recherche de la diversité et de l'aventure... Cette description englobe non seulement toutes les classes d'artistes et d'intellectuels, mais aussi les travailleurs émigrés, les réfugiés, les SDFs, les touristes, la culture des Rainbow Voyagers et du mobile-home, ou ceux qui "voyagent" à travers le Net et qui ne quittent peut-être jamais leur chambre (ou ceux qui, comme Thoreau, "ont beaucoup voyagé - en Concord" (5)); elle inclut finalement "tout le monde", nous tous, vivant avec nos autos, nos vacances, nos télés, nos bouquins, nos films, nos téléphones, nos boulots et nos styles de vies qui changent, nos religions, nos régimes, etc.
Le nomadisme psychique en tant que tactique, ce que Deleuze et Guattari appelaient métaphoriquement "la machine de guerre", déplace le paradoxe d'un mode passif à un mode actif, voire même "violent". Les râles et l'agonie de Dieu sur son lit de mort durent depuis si longtemps - sous la forme du Capitalisme, du Fascisme et du Communisme par exemple - que les commandos post-bakounistes-post-nietzschéens et les apaches (les "ennemis" au sens littéral) du vieux Consensus doivent continuer à pratiquer massivement la "destruction créatrice". Ces nomades adeptes de la razzia, sont des corsaires, des virus; ils ont à la fois un besoin et un désir de TAZs, de campements de tentes noires sous les étoiles du désert, d'interzones, d'oasis fortifiées cachées le long des routes secrètes des caravanes, de pans de jungle "libérés", de lieux où l'on ne va pas, de marchés noirs et de bazars underground.
Ces nomades tracent leur route grâce à d'étranges étoiles qui pourraient être des amas lumineux de données dans le Cyberspace ou peut-être des hallucinations. Prenez une carte du territoire, superposez le tracé des changements politiques, posez là-dessus une carte du Net - et plus particulièrement du contre-Net avec son emphase sur les flux d'information et les logistiques clandestines - et enfin, par-dessus, la carte à l'échelle 1:1 de l'imagination créatrice, de l'esthétique et des valeurs. La grille ainsi obtenue prend vie, animée de tourbillons et d'afflux d'énergie, de coagulations de lumière, de passages secrets, de surprises.

 
4.Le Net et le Web

 
 


L'autre facteur contribuant à l'émergence de la TAZ est si vaste et si ambigu, qu'il nécessite un chapitre à lui seul.
Nous avons parlé du Net, qui peut être défini comme la totalité des transferts d'information et de communication. Certains de ces transferts sont privilégiés et limités à quelques élites, ce qui donne au Net un aspect hiérarchique. D'autres transactions sont ouvertes à tous, et le Net a aussi un aspect horizontal, non hiérarchique. Les données de L'Armée et de la Sécurité sont d'accès restreint, tout comme les informations bancaires, boursières et autres. Mais dans l'ensemble, le téléphone, le courrier, les bases de données publiques etc. sont accessibles à tous. Ainsi à l'intérieur même du Net émerge une sorte de contre-Net, que nous appellerons le Web (comme si le Net était un filet de pêche, et le Web des toiles d'araignées tissées dans les interstices et les failles du Net). En général nous utiliserons le terme Web pour désigner la structure d'échange d'information horizontale et ouverte, le réseau non hiérarchique; et nous réserverons le terme de contre-Net pour parler de l'usage clandestin, illégal et rebelle du Web, piratage de données et autres formes de parasitage. Net, Web et contre-Net relèvent du même modèle global, ils se confondent en d'innombrables points. Les termes choisis ne visent pas à définir des zones particulières mais à suggérer des tendances.
(Digression : avant de condamner le Web ou le contre-Net pour son "parasitisme", qui ne constituera jamais une vraie force révolutionnaire, demandez-vous ce que signifie la "production" à l'Âge de la Simulation. Quelle est la "classe productive"? Peut-être serez-vous forcés d'admettre que ces termes ont perdu leur signification.Les réponses sont en tout cas si complexes, que la TAZ a tendance à les ignorer toutes pour ne retenir que ce qu'elle peut utiliser. "La Culture est notre Nature", et nous sommes les chasseurs/cueilleurs du monde de la TechnoCom.)
Les formes actuelles du Web non officiel, sont, on doit le supposer, encore assez primitives: fanzines marginaux, BBSs, logiciels pirates, hacking et piratage téléphonique, une certaine influence sur la presse et la radio, quasiment aucune sur les autres grands médias - pas de station-télé, pas de satellite, pas de câble ou de fibre optique etc. Pourtant le Net est en lui-même un nouveau modèle de relations évolutives entre les sujets - les "utilisateurs" - et les objets - "les données". De McLuhan à Virilio, on a exploré avec exhaustivité la nature de ces relations. Cela prendrait des pages et des pages pour "démontrer" ce qu'aujourd'hui "chacun sait". Au lieu de remâcher tout cela, je préfère me demander en quoi ces relations évolutives suggèrent des modes d'implémentation pour la TAZ.
La TAZ occupe un lieu temporaire, mais actuel dans le temps et dans l'espace. Toutefois, elle doit être aussi clairement "localisée" sur le Web, qui est d'une nature différente, virtuel et non actuel, instantané et non immédiat. Le Web offre non seulement un support logistique à la TAZ, mais il lui permet également d'exister; sommairement parlant, on peut dire que la TAZ "existe" aussi bien dans le "monde réel" que dans l'"espace d'information". Le Web compresse le temps - les données - en un "espace" infinitésimal. Nous avons remarqué que le caractère temporaire de la TAZ la prive des avantages de la liberté, laquelle connaît la durée et la notion de lieu plus ou moins fixe. Mais le Web offre une sorte de substitut; dès son commencement, il peut "informer" la TAZ par des données "subtilisées" qui représentent d'importante quantités de temps et d'espace compactés.
Compte tenu de son évolution et de nos désirs de sensualité et de "face-à-face", nous devons considérer le Web avant tout comme un support, un système capable de véhiculer de l'information d'une TAZ à l'autre, de la défendre en la rendant "invisible", voire de lui donnert de quoi mordre si nécessaire. Mais plus encore, si la TAZ est un campement nomade, alors le Web est le pourvoyeur des chants épiques, des généalogies et des légendes de la tribu; il a en mémoire les routes secrètes des caravanes et les chemins d'embuscade qui assurent la fluidité de l'économie tribale; il contient même certaines des routes à suivre et certains rêves qui seront vécus comme autant de signes et d'augures.
L'existence du Web ne dépend d'aucune technologie informatique. Le langage parlé, le courrier, les fanzines marginaux, les "liens téléphoniques" suffisent déjà au développement d'un travail d'information en réseau. La clé n'est pas le niveau ou la nouveauté technologique, mais l'ouverture et l'horizontalité de la structure. Néanmoins le concept même du Net implique l'utilisation d'ordinateurs. Dans l'imaginaire de la science-fiction, le Net aspire à la condition de Cyberspace (comme dans Tron ou Le Neuromancien) et à la pseudo-télépathie de la "réalité virtuelle". En bon fan du Cyberpunk, je suis convaincu que le "Reality hacking (6)" jouera un rôle majeur dans la création des TAZs. Comme Gibson et Sterling, je ne pense pas que le Net officiel parviendra un jour à interrompre le Web ou le contre-Net. Le piratage de données, les transmissions non autorisées et le libre-flux de l'information ne peuvent être arrêtés. (En fait la théorie du chaos, telle que je la comprends, prédit l'impossibilité de tout Système de Contrôle universel.)
Indépendamment de toute spéculation sur l'avenir, nous devons nous confronter à de sérieuses questions concernant le Web et la technologie qu'il implique. La TAZ veut avant tout éviter la médiation. Elle expérimente son existence dans l'immédiat. L'essence même de l'affaire est "poitrine-contre-poitrine", comme disent les soufis, ou "face-à-face". Mais... MAIS : l'essence même du Web est la médiation. Les machines sont nos ambassadeurs - la chair n'est plus de mise, sauf comme terminal, avec toutes les connotations sinistres du terme.
La TAZ pourrait peut-être trouver son propre espace en intégrant deux attitudes apparemment contradictoires à l'égard de la Haute Technologie et de son apothéose, le Net: (1) ce que nous pourrions appeler la position Fifth Estate/Néo-paléolithique/Post-situ/ Ultra-Verte, qui se définit elle-même comme un argument luddite (7) contre la médiation et contre le Net; et (2) les utopistes Cyberpunk, les futuro-libertaires, les Reality Hackers et leurs alliés, qui voient le Net comme une avancée dans l'évolution et croient que tout éventuel effet nuisible de la médiation peut être dépassé - du moins, une fois les moyens de production libérés.
La TAZ est en accord avec les hackers puisqu'elle veut devenir - en partie - par le Net, et même par la médiation du Net. Mais elle est également proche des Verts puisqu'elle entend préserver une intense conscience du soi comme corps et n'éprouve que révulsion pour la Cybergnose, cette tentative de transcendance du corps par l'instantanéité et la simulation. La TAZ tend à voir cette dichotomie Techno/anti-Techno comme trompeuse, comme la plupart des dichotomies, où les oppositions apparentes s'avèrent être des falsifications ou même des hallucinations sémantiques. Ceci pour dire que la TAZ veut vivre dans ce monde, et non dans l'idée de quelqu'autre monde visionnaire, né d'une fausse unification (tout vert OU tout métal) qui n'est peut être qu'un autre rêve jamais réalisé (ou comme disait Alice: "Confiture hier, confiture demain, mais jamais confiture aujourd'hui.").
La TAZ est "utopique" dans le sens où elle croit en une intensification du quotidien ou, comme auraient dit les Surréalistes, une pénétration du Merveilleux dans la vie. Mais elle ne peut pas être utopique au vrai sens du mot, nulle part, ou en un lieu-sans-lieu. La TAZ est quelque part. Elle existe à l'intersection de nombreuses forces, comme quelque point de puissance païen à la jonction de mystérieuses lignes de forces, visibles pour l'adepte dans des fragments apparemment disjoints de terrain, de paysage, des flux d'air et d'eau, des animaux. Aujourd'hui les lignes ne sont pas toutes gravées dans le temps et l'espace. Certaines n'existent qu'à "l'intérieur" du Web, bien qu'elles croisent aussi des lieux et des temps réels. Certaines sont peut-être "non ordinaires", en ce sens qu'il n'existe aucune convention permettant de les quantifier. Il serait sans doute plus aisé de les étudier à la lumière de la science du chaos qu'à celle de la sociologie, des statistiques, de l'économie etc. Les modèles de forces qui génèrent la TAZ ont quelque chose de commun avec ces "attracteurs étranges" du chaos, qui existent, pour ainsi dire, entre les dimensions.
  Par nature, la TAZ se saisit de tous les moyens disponibles pour se réaliser - elle naîtra aussi bien dans une grotte que dans une Cité de l'Espace L5 - mais par-dessus tout, elle vivra, maintenant, ou dès que possible, sous quelque forme suspecte ou délabrée, spontanément, sans égard pour l'idéologie ou même l'anti-idéologie. Elle utilisera l'ordinateur parce que l'ordinateur existe, mais elle se servira aussi de pouvoirs qui sont si éloignés de l'aliénation ou de la simulation qu'ils lui garantissent un certain paléolitisme psychique, un esprit chamanique primordial qui "infectera" le Net lui-même (le vrai sens du Cyberpunk tel que je le comprends). Parce que la TAZ est une intensification, un surplus, un excès, un potlatch, la vie passée à vivre plutôt qu'à simplement survivre (ce shibboleth pleurnichant des années quatre-vingt), elle ne peut être définie ni par la Technologie ni par l'anti-Technologie. Comme quiconque méprise l'ordre établi, elle se contredit elle-même, parce qu'elle veut être, à tout prix, même au détriment de la "perfection", de l'immobilité du final.
Dans l'Équation de Mandelbrot et sa traduction infographique, nous voyons - dans un univers fractal - des cartes qui sont contenues et en fait cachés dans d'autres cartes, qui sont elles-mêmes cachées dans des cartes, qui sont dans des cartes etc. jusqu'aux limites de la puissance de calcul. A quoi sert donc cette carte qui, dans un sens, est à l'échelle de la dimension fractale? Que peut-on en faire, si ce n'est admirer son élégance psychédélique?
Si nous devions imaginer une carte de l'information - une projection cartographique de la totalité du Net - nous devrions y inclure les marques du chaos, celles qui sont déjà visibles, par exemple, dans les opérations de calcul parallèle complexe, les télécommunications, les transferts d'"argent électronique", les virus, la guérilla du hacking etc.
La représentation topographique de ces "zones" de chaos serait similaire à l'Équation de Mandelbrot, contenues ou cachées dans la carte comme les "péninsules" et qui semblent y "disparaître". Cette "écriture" - dont une partie se volatilise et une partie s'auto-efface - est le processus même qui compromet déjà le Net; incomplet, ultimement non contrôlable. Autrement dit, l'équation de Mandelbrot, ou quelque chose de semblable, pourrait s'avérer utile au "complot" (8) pour l'émergence du contre-Net comme processus chaotique, pour une "évolution créatrice" selon le terme de Prigogine. A défaut d'autre chose, l'équation de Mandelbrot est une métaphore pour le "mapping" de l'interface de la TAZ et du Net comme disparition de l'information. Toute "catastrophe" à l'intérieur du Net est un noeud de pouvoir pour le Web et le contre-Net. Le Net souffrira du chaos, tandis que le Web pourrait s'en nourrir.
Soit par le simple piratage de données, soit par un développement plus complexe du rapport réel au chaos, le hacker du Web, le cybernéticien de la TAZ, trouveront le moyen de tirer avantage des perturbations, des ruptures ou des crashs du Net (histoire de produire de l'information à partir de "l'entropie"). En tant que bricoleur, nécrophage de fragments d'information, contrebandier, maître-chanteur, peut-être même cyber-terroriste, le pirate de la TAZ oeuvrera à l'évolution de connections fractales clandestines. Ces connections, et l'information différente qui circule entre et parmi elles, formeront des "dérivations de pouvoir" servant l'émergence de la TAZ elle-même - tout comme on doit voler de l'électricité au monopole de l'énergie pour éclairer une maison abandonnée, occupée par des squatters.
Le Web va donc parasiter le Net, afin de produire des situations favorables à la TAZ - mais nous pourrions également concevoir cette stratégie comme une tentative de construction d'un Net alternatif, "libre", qui ne soit plus parasitaire et qui servira de base à une "nouvelle société émergeant de la coquille de l'ancienne". Pratiquement, le Contre-Net et la TAZ peuvent être considérés comme des fins en soi - mais, théoriquement, ils peuvent aussi être perçus comme des formes de lutte pour une réalité différente.
Ceci étant dit, admettons que l'ordinateur suscite quelques inquiétudes, quelques questions toujours sans réponse, en particulier en ce qui concerne l'Ordinateur Personnel [PC].
L'histoire des réseaux informatiques, des BBSs et des diverses expérimentations de la démocratie électronique a été, jusqu'à maintenant, essentiellement celle du hobbisme. Bien des anarchistes et des libertaires ont une foi profonde dans le PC comme arme de libération et d'auto-libération - mais n'ont pas de gains réels à montrer, pas de liberté palpable.
J'éprouve peu d'intérêt pour une hypothétique classe entrepreneuriale émergente de traiteurs de textes-et-données indépendants, bientôt capable de développer une vaste industrie des chaumières ou de réaliser à la pièce des boulots merdeux pour des corporations et des bureaucraties variées. Qui plus est, il n'est pas nécessaire d'être devin pour prédire que cette "classe" développera sa sous-classe - une sorte de lumpen yuppetariat : des femmes au foyer, par exemple, qui alimenteront leur famille avec des "revenus secondaires" en transformant leur foyer en atelier électronique, petites dictatures du Travail où le "patron" est un réseau informatique.
Je ne suis pas davantage impressionné par le type d'information et de services proposés par les réseaux "radicaux" actuels. Il existe quelque part, nous dit-on, une "économie de l'information". Peut-être. Mais l'information échangée dans ces BBSs "alternatifs", semble se limiter à du techno-blabla. Est-ce une économie? Ou plutôt un passe-temps pour enthousiastes? D'accord, les PCs ont engendré une autre "révolution de l'imprimerie", d'accord, les réseaux marginaux évoluent, d'accord, je peux désormais tenir six conversations téléphoniques en même temps; mais quelle différence cela fait-il dans ma vie de tous les jours?
Franchement, j'avais déjà accès à un tas de données pour enrichir mes perceptions, que ce soit par les livres, les films, la télé, le théâtre, le téléphone, la Poste, des états de conscience altérés etc. Ai-je vraiment besoin d'un PC pour en obtenir encore plus? Vous m'offrez de l'information secrète ? OK... c'est tentant, mais alors je demande des secrets merveilleux et pas simplement des numéros rouges ou le trivial des politiciens et des flics. Je veux surtout que l'ordinateur m'offre des informations liées aux biens véritables - aux "bonnes choses de la vie", comme le dit le Préambule IWW. Et puisque j'accuse ici les hackers et les BBSers de rester dans un flou intellectuel, je dois moi-même descendre des nuages baroques e la Théorie et de la Critique et expliquer ce que j'entends par "biens véritables".
Disons que pour des raisons à la fois politiques et personnelles, je désire une bonne nourriture, meilleure que celle que je peux obtenir du Capitalisme, non polluée, encore bénie d'arômes forts et naturels. Et pour compliquer le jeu, imaginons que la nourriture que je désire ardemment soit illégale - par exemple du lait non pasteurisé ou encore ce fruit cubain exquis, le mamey, qui ne peut pas être importé frais aux États-Unis parce que sa graine est hallucinogène (du moins c'est ce qu'on m'a dit). Je ne suis pas fermier. Disons que je suis importateur de parfums et d'aphrodisiaques rares, et affinons le jeu en supposant que la plus grande partie de mon stock est également illégal. Ou disons que je veuille simplement échanger mes services en traitement de texte contre quelques navets organiques, mais que je refuse de faire le rapport de mes transactions au fisc (comme la loi m'y oblige, croyez-le ou non!). Ou encore que je souhaite rencontrer d'autres êtres humains pour des pratiques consensuelles, mais illégales, de plaisir mutuel (il y a eu quelques tentatives, mais tous les BBSs pornos durs ont été neutralisés - à quoi sert un underground avec une sécurité nulle ?). En bref, supposons que j'en ai plein le dos de la pure information, du fantôme dans la machine. Selon vous, les ordinateurs devraient déjà être capables d'assouvir mes désirs de nourriture, de drogue, de sexe, d'évasion fiscale. Soit! Mais alors pourquoi est-ce que ça ne se produit pas?
La TAZ a été, est et sera, avec ou sans ordinateur. Mais le fait qu'elle atteigne son plein potentiel est moins une question de combustion spontanée qu'un phénomène d'"Iles sur le Net". Le Net, ou plutôt le contre-Net, contient la promesse d'une TAZ intégrale, un plus qui augmentera son potentiel, un "saut quantique" (bizarre comme cette expression a fini par signifier un grand saut) dans la complexité et le sens. La TAZ doit maintenant exister à l'intérieur d'un monde d'espace pur, le monde des sens. Liminaire, évanescente même, la TAZ doit combiner information et désir pour mener à bien son aventure (son "à-venir"), pour s'emplir jusqu'aux frontières de sa destinée, se saturer de son propre devenir.
L'Ecole Néo-paléolithique a peut-être raison lorsqu'elle affirme que toute forme d'aliénation et de médiation doit être détruite ou abandonnée avant que nos buts ne soient atteints - ou encore, il se peut que la véritable anarchie ne se réalisera que dans l'Espace, comme l'affirment certains futuro-libertaires. Mais la TAZ ne se soucie guère du "a été" ou du "sera". Elle s'intéresse aux résultats - raids réussis sur la réalité consensuelle, échappées vers une vie plus intense et plus abondante. Si l'ordinateur n'est pas utilisable pour ce projet, alors il devra être rejeté. Pourtant, mon intuition me dit que le contre-Net est déjà en gestation, qu'il existe peut-être déjà - mais je ne peux pas le prouver. J'ai fondé la théorie de la TAZ en grande partie sur cette intuition. Bien sûr le Web implique aussi des réseaux d'échange non-informatisés comme le samizdat, le marché noir etc. - mais le vrai potentiel de la mise en réseau non hiérarchique de l'information désigne l'ordinateur comme l'outil par excellence. Maintenant j'attends que les hackers me prouvent que j'ai raison, que mon intuition est bonne. Alors où sont mes navets?


5."Partis pour Croatan"

 
 


Nous n'avons aucune envie de définir la TAZ ou d'élaborer des dogmes sur la manière dont elle doit être créée. Nous nous contentons de dire qu'elle a été, qu'elle sera et qu'elle est en devenir. Il serait alors plus intéressant et plus utile d'examiner quelques TAZs passées et présentes, et d'envisager ses manifestations futures; en évoquant quelques prototypes, nous pourrions être à même d'apprécier l'étendue possible de l'ensemble, et d'apercevoir éventuellement un "archétype". Abandonnant toute tentative d'encyclopédisme, nous adopterons une technique d'éparpillement, une mosaïque d'aperçus, en commençant tout à fait arbitrairement avec le XVIe-XVIIe siècle et la colonisation du Nouveau Monde.
L'ouverture du "nouveau" monde fut conçue d'emblée comme une opération occulte. Le mage John Dee, conseiller spirituel d'Elizabeth I, semble avoir inventé le concept d'"impérialisme magique", et avoir contaminé de fait une génération entière. Halkyut et Raleigh tombèrent sous son charme, et Raleigh usa de ses contacts avec "l'Ecole de la Nuit" - une cabbale de penseurs avancés, d'aristocrates et d'adeptes - pour pousser la cause de l'exploration, de la colonisation et de la cartographie. La Tempête de Shakespeare était une pièce de propagande pour la nouvelle idéologie et la Colonie Roanoke fut sa première vitrine expérimentale.
La vision alchimiste du Nouveau Monde associa celui-ci à la materia primera ou hylè, à l'"état de Nature", à l'innocence et au tout-est-possible ("Virgin-ia"), un chaos que l'adepte transmuerait en "or", c'est-à-dire en perfection spirituelle aussi bien qu'en abondance matérielle.
Mais cette vision alchimiste relève également d'une fascination actuelle pour l'originel, une sympathie rampante, un sentiment d'envie pour sa forme sans-forme, et qui prend pour cible le symbole de "l'Indien": "L'Homme" à l'état de nature, non corrompu par le "gouvernement". Caliban, l'Homme Sauvage, est comme un virus qui habite la machine même de l'Impérialisme Occulte. Les humains forêt/animaux sont investis d'emblée du pouvoir magique du marginal, du méprisé et de l'exclu. D'un côté Caliban est laid, et la Nature est une "étendue sauvage hurlante". De l'autre, Caliban est noble et sans chaînes et la Nature est un Eden. Cette fracture dans la conscience européenne précède la dichotomie Romantique/Classique; elle s'est enracinée dans la Haute Magie de la Renaissance. La découverte de l'Amérique (l'Eldorado, la Fontaine de Jouvence) l'a cristallisée, et elle a pris forme dans les schémas réels de la colonisation.
À l'école primaire on a appris aux Américains que les premières colonies de Roanoke avaient échoué ; les colons disparurent, ne laissant derrière eux que ce message cryptique: "Partis pour Croatan". Des récits ultérieurs d'"indiens-aux-yeux-gris" furent classés légendes. Les textes laissent supposer que ce qui se passa véritablement, c'est que les indiens massacrèrent les colons sans défense. Pourtant "Croatan" n'était pas un Eldorado, mais le nom d'une tribu voisine d'indiens amicaux. Apparemment la colonie fut simplement déplacée de la côte vers le Grand Marécage Lugubre, et absorbée par cette tribu. Les indiens-aux-yeux-gris étaient réels - ils sont toujours là et s'appellent toujours les Croatans.
Ainsi - la toute première colonie du Nouveau Monde choisit de renoncer à son contrat avec Prospero (Dee/Raleigh/l'Empire) et de suivre Caliban chez l'Homme Sauvage. Ils désertèrent. Ils devinrent "Indiens", "s'indigènèrent", ils préférèrent le chaos aux effroyables misères de la servitude, aux ploutocrates et intellectuels de Londres.
Là où se trouvait jadis l'"Île de la Tortue", l'Amérique venait au monde, et Croatan resta enfouie dans sa psychè collective. Par-delà la frontière, l'état de nature (i.e. l'absence d'État) prévalut - et dans la conscience du colon, l'option de l'étendue sauvage était toujours latente, la tentation de laisser tomber l'église, le travail de la ferme, l'instruction, les impôts - tous les fardeaux de la civilisation - et de "partir pour Croatan" d'une manière ou d'une autre. En outre, quand en Angleterre la révolution fut trahie, tout d'abord par Cromwell, puis par la Restauration, des vagues de Protestants radicaux s'enfuirent ou furent déportés vers le Nouveau Monde (qui était devenu une prison, un lieu d'exil). Antinomiens, Familistes, Quakers fripons, Levellers, Diggers, Ranters furent alors lâchés dans l'ombre occulte de l'étendue sauvage et se précipitèrent pour l'embrasser.
Anne Hutchinson et ses amis n'étaient que les plus connus des Antinomiens (c'est-à-dire les plus élevés socialement) - ayant eu la mauvaise chance d'être impliqués dans la politique de la Colonie de la Baie - mais il est clair qu'il y eut une aile beaucoup plus radicale du mouvement. Les incidents relatés par Hawthorne dans The Maypole of Merry Mount sont rigoureusement historiques; apparemment les extrémistes avaient décidé d'un commun accord de renoncer au Christianisme et de se convertir au paganisme. S'ils étaient parvenus à s'unir avec leurs alliés indiens, il en aurait résulté une religion syncrétique Antinomienne/Celtique/Algonquine, une sorte de Santeria nord-américaine du dix-septième siècle.
Sous les administrations plus lâches et plus corrompues des Caraïbes, où les intérêts des rivaux européens avaient laissé de nombreuses îles désertes ou délaissées, les sectaristes purent mieux prospérer. La Barbade et la Jamaïque en particulier ont dû être peuplées par de nombreux extrémistes, et je crois que les influences des Levellers et des Ranters ont contribué à l'"utopie" Boucanière sur l'île de la Tortue. Là, pour la première fois, grâce à ?xmelin, nous sommes en mesure d'étudier en profondeur une proto-TAZ du Nouveau Monde réussie. Fuyant les terribles "avantages" de l'Impérialisme comme l'esclavage, la servitude, le racisme et l'intolérance, les tortures du travail forcé et la mort vivante dans les plantations, les Boucaniers adoptèrent le mode de vie indien, se marièrent avec les Caribéens, acceptèrent les Noirs et les Espagnols comme égaux, rejetèrent toute nationalité, élirent leurs capitaines démocratiquement, et retournèrent à l'"état de Nature". Après s'être déclarés "en guerre avec le monde entier", ils partirent piller; leurs contrats mutuels, appelés "Articles", étaient si égalitaires que chaque membre recevait une part entière, et le capitaine pas plus d'une-un-quart ou une-et-demie. Le fouet et les punitions étaient interdits, les querelles étaient réglées par vote ou par duel d'honneur.
Il est tout simplement erroné de la part de certains historiens de stigmatiser les pirates comme de simples brigands des mers ou même des proto-capitalistes. En un sens, c'étaient des "bandits sociaux", bien que leurs communautés de base ne soient pas des sociétés paysannes traditionnelles, mais des "utopies" créées ex nihilo sur des terres inconnues, des enclaves de liberté totale occupant des espaces vides sur la carte. Après la chute de l'île de la Tortue, l'idéal boucanier resta vivant pendant tout "l'Âge d'Or" de la Piraterie (1660-1720 environ) et aboutit, par exemple, au peuplement de Belise qui avait été fondée par les Boucaniers. Puis, quand la scène se déplaça à Madagascar - une île qui n'avait pas encore été annexée par un pouvoir impérial et qui n'était gérée que par un ensemble informel de rois natifs (des chefs) désireux de s'allier aux pirates - l'Utopie Pirate atteignit sa plus haute forme.
Le récit que fait Defoe du Capitaine Misson et de la fondation de Libertalia, est peut-être - comme le disent certains historiens - un canular littéraire destiné à faire la propagande des théories radicales Whig (les libéraux anglais), mais il était imbriqué dans L'Histoire générale des plus fameux Pyrates (1724-1728), qui est en grande partie toujours considérée comme véridique et précise. En outre, l'histoire du Capitaine Misson ne fut pas critiquée à la parution du livre, alors que beaucoup d'anciens membres des équipages de Madagascar étaient encore vivants. Il semble que ceux-ci y aient cru, sans aucun doute parce qu'ils avaient connu des enclaves pirates très semblables à Libertalia. Une fois de plus, des esclaves libérés, des natifs, et même des ennemis traditionnels comme les Portugais, avaient été invités à s'unir en toute égalité. (Libérer les bateaux d'esclaves était une préoccupation majeure.) La terre était gérée en commun, les représentants élus pour de courtes durées, le butin partagé ; la doctrine de la liberté était prêchée bien plus radicalement que celle du Sens Commun.
Libertalia espéra durer, et Misson mourut en la défendant (9). Mais la plupart des utopies pirates étaient faites pour être temporaires; en fait les vraies "républiques" corsaires étaient leurs vaisseaux voguant sous la loi des Articles. Les enclaves terrestres n'avaient pas de loi du tout. Exemple classique, Nassau aux Bahamas, un village balnéaire de cabanes et de tentes, dédié au vin, aux femmes (et probablement aux garçons aussi, si l'on en juge par ce qu'écrit Birge dans Sodomie et Piraterie), aux chansons (les pirates étaient très amateurs de musique et avaient l'habitude de louer des groupes de musiciens pour des croisières entières), et aux pires excès; il disparut en l'espace d'une nuit lorsque la flotte britannique apparut dans la Baie. Barbe Noire et "Calico Jack" Rackham et sa bande de femmes-pirates partirent vers des rivages plus sauvages et de pires destins, tandis que d'autres acceptèrent le Pardon et se réformèrent. Mais la tradition des Boucaniers subsista à Madagascar, où les enfants sang-mêlés des pirates constituèrent leurs propres royaumes, et dans les Caraïbes, où les esclaves en fuite et les groupes mixtes noir/blanc/rouge prospérèrent dans les montagnes et l'arrière-pays, sous le nom de "Maroons". Quand Zora Neale Hurston visita la Jamaïque dans les années vingt (voir son livre Dis à mon cheval), la communauté maroon avait gardé un certain degré d'autonomie et quelques vieux usages populaires. Les Maroons du Surinam quant à eux, pratiquent encore le "paganisme" africain.
Au cours du dix-huitième siècle, l'Amérique du Nord produisit également quelques "communautés tri-raciales isolées", en marge de la société. (Ce terme "clinique" fut inventé par le Mouvement Eugéniste, qui réalisa les premières études scientifiques sur ces communautés. Malheureusement ladite "science" ne fit que servir d'alibi à la haine des pauvres et des "bâtards", et la "solution au problème" fut généralement la stérilisation forcée.) Les noyaux était toujours constitués d'esclaves et de paysans en fuite, de "criminels" (c'est-à-dire les plus pauvres), de "prostituées" (c'est-à-dire les femmes blanches mariées à des non blancs), et de membres des différentes tribus natives. Parfois, dans certains cas, comme chez les Seminoles et les Cherokees, la structure tribale traditionnelle absorba les nouveaux arrivants; en d'autres cas, de nouvelles tribus étaient constituées. Ainsi les Maroons du Grand Marais Lugubre, qui vécurent pendant les dix-huitième et dix-neuvième siècles adoptaient les esclaves évadés et fonctionnaient comme des étapes sur l'Underground Railway (les circuits d'évasion des esclaves), servant de centre religieux et idéologique pour les rebelles. La religion était le HooDoo, un mélange d'éléments africains, indigènes et chrétiens, et selon l'historien H. Leaming-Bey, les aînés de la foi et les chefs Maroons du Grand Marais étaient connus comme "The Seven Finger High Glister".
Les Ramapaughs du nord du New Jersey (incorrectement connus sous le nom de "Jackson Whites") ont, eux aussi, une généalogie romantique et archétypique: esclaves libérés des soldats hollandais, clans divers du Delaware et de l'Algonquin, habituelles "prostituées", "Hessiens" (une appellation pour les mercenaires britaniques égarés, les déserteurs Loyalistes etc.), et bandes locales de bandits sociaux comme celle de Claudius Smith.
Certains groupes se réclament d'une origine africano-islamique: les Moors du Delaware et les Ben Ishmael, qui émigrèrent du Kentucky en Ohio au milieu du dix-huitième siècle. Les Ishmaels pratiquaient la polygamie, ne buvaient jamais d'alcool, gagnaient leur vie comme ménestrels, se mariaient avec des indiens et adoptaient leurs coutumes et ils étaient si enclins au nomadisme qu'ils mettaient des roues à leurs maisons. Leur migration annuelle passait par des villes frontières nommées Mecca ou encore Medina. Au dix-neuvième siècle certains d'entre eux épousèrent les idéaux anarchistes et furent la cible des Eugénistes lors d'un pogrom particulièrement pervers de sauvetage-par-extermination. Quelques-unes des toutes premières lois eugénistes furent passées en leur honneur. Ils "disparurent" en tant que tribu dans les années vingt, mais allèrent probablement gonfler les rangs des premières sectes "Islamistes Noires" et du "Moorish Science Temple".
J'ai moi-même grandi avec les légendes des "Kallikaks" du New Jersey Pine Barrens (et bien sûr avec Lovecraft, un raciste fanatique, fasciné par les communautés isolées). Ces légendes s'avèrent être la mémoire populaire des calomnies eugénistes; depuis leur quartier général de Vineland (New Jersey), ils ont entrepris les "réformes" habituelles contre "le mélange des gènes" et "la faiblesse d'esprit" dans les Barrens (en publiant entre autres des photographies des Kallikaks, grossièrement et visiblement retouchées où ils ressemblaient à des monstres dégénérés).
Les "communautés isolées" - du moins celles qui ont préservé leur identité jusqu'au vingtième siècle - refusent constamment d'être absorbées par la culture dominante ou par la "sous-culture" noire, au sein de laquelle les sociologues modernes préfèrent les ranger. Dans les années soixante-dix, inspirés par la renaissance des Natifs Américains, un certain nombre de groupes - parmi lesquels les Moors et les Ramapaughs - s'adressèrent au Bureau des Affaires Indiennes (BIA) pour être reconnus comme tribus indiennes. Ils reçurent le soutien des activistes indigènes mais se virent refuser la reconnaissance officielle. Après tout, s'ils avaient obtenu gain de cause, leur victoire aurait pu établir un précédent dangereux pour les marginaux de toutes sortes, des "Peyotistes blancs" et autres Hippies aux nationalistes noirs, ariens, anarchistes et libertaires - une "réserve" pour tout le monde et pour n'importe qui! Le "Projet Européen" ne peut pas reconnaître l'existence de l'Homme Sauvage - le chaos vert reste une trop grande menace pour le rêve impérial d'ordre.
 Les Moors et les Ramapaughs rejetèrent essentiellement l'explication "diachronique" ou historique de leur origine au profit d'une identité "synchronique" fondée sur le "mythe" de l'adoption indienne. Autrement dit, ils s'auto-proclamèrent "Indiens". Si tous ceux qui veulent "être indien" pouvaient ainsi s'auto-proclamer indien, imaginez quel départ pour Croatan ce serait. Cette vieille ombre occulte hante encore les restes de nos forêts (qui, soit dit en passant, se sont largement accrues dans le Nord-Est depuis les XVIII-XIXe siècles, alors que de vastes étendues de terre cultivée sont retournées à la broussaille. Sur son lit de mort, Thoreau rêvait du retour de "...Indiens... forêts " (10): le retour du réprimé).
Les Moors et les Ramapaughs avaient évidemment des raisons bien concrètes pour se vouloir indiens - après tout ils avaient des ancêtres indiens - mais si nous considérions leur auto-proclamation en termes aussi bien "mythiques" qu'historiques nous en apprendrions davantage sur notre quête de la TAZ. Il existe dans les sociétés tribales ce que les anthropologistes appellent le mannenbunden : en changeant de forme, en s'incarnant dans le totem animal (loups garou, chamans jaguar, hommes léopard, sorcières chat etc.), les sociétés totémiques se vouèrent à une identification avec la Nature. Dans le contexte général d'une société coloniale (comme le souligne Taussig dans Chamanisme, Colonialisme et Homme Sauvage), le pouvoir de changer de forme est partie prenante de la culture indigène - ainsi la partie la plus réprimée de la société acquiert un pouvoir paradoxal fondé sur le mythe d'un pouvoir occulte, à la fois redouté et désiré par les colonisateurs. Bien sûr les indiens ont réellement une certaine connaissance occulte; mais, parce que l'Empire perçoit cette culture indienne comme une sorte d'"état sauvage spirituel", les indiens en sont arrivés à croire de plus en plus consciemment à ce rôle. Même s'ils sont marginalisés, la Marge acquiert une aura magique. Avant l'homme blanc, ils n'étaient que de simples tribus d'individus - ils sont maintenant les "gardiens de la Nature", les habitants de l'"état de Nature". Finalement le colonisateur lui-même est séduit par ce "mythe". Chaque fois qu'un Américain veut être en marge de la société ou revenir à la terre, il "devient indien". Les démocrates radicaux du Massachusetts (descendants spirituels des Protestants radicaux) qui organisèrent la Partie de Thé et crurent réellement que les gouvernements pourraient être abolis (toute la région de Berkshire s'auto-proclama "état de Nature"!), se déguisèrent en "Mohawks". De cette façon, les colonisateurs qui se trouvèrent soudain en marge de la mère patrie, adoptèrent le rôle des indiens marginaux, cherchant ainsi (d'une certaine façon) à s'approprier leur pouvoir occulte, leur rayonnement mythique. Des Hommes des Montagnes aux Scouts, le rêve de "devenir indien" s'inscrit en filigrane dans l'histoire, la culture et la conscience américaines.
Cette hypothèse est également confortée par l'imagerie sexuelle associée aux groupes "tri-raciaux". Les "natifs" sont bien sûr toujours immoraux, mais les renégats raciaux et les marginaux sont carrément des pervers-polymorphes. Les Boucaniers étaient des sodomites, les Maroons et les Hommes des Montagnes des dégénérés, les "Jukes and Kallikaks" pratiquaient la fornication et l'inceste (entraînant des mutations telle que la polydactilie), les enfants couraient nus et se masturbaient ouvertement etc. Retourner à un "état de Nature" semble paradoxalement autoriser la pratique de tout acte "non naturel", du moins si l'on en croit les Puritains et les Eugénistes. Et comme dans les sociétés répressives racistes et moralistes beaucoup de gens désirent précisément ces actes licencieux, ils projettent leurs désirs sur les marginalisés, et se convainquent ainsi eux-mêmes qu'ils restent purs et civilisés. De fait, certaines communautés marginalisées rejettent effectivement la moralité du consensus - chez les pirates c'est certain! - et réalisent sans aucun doute les désirs réfoulés de la civilisation. (Ne le feriez-vous pas?) Devenir "sauvage" est toujours un acte érotique, un acte de nudité.
Avant de quitter le thème des "tri-raciaux isolés", j'aimerais rappeler l'enthousiasme de Nietzsche pour le "mélange des races". Impressionné par la vigueur et la beauté des cultures hybrides, il proposa le mélange des gènes, non seulement comme une solution au problème de race, mais aussi comme le principe d'une nouvelle humanité, libérée du chauvinisme ethnique et national - sans doute fut-il un précurseur du "nomadisme psychique". Le rêve de Nietzsche semble toujours aussi éloigné de nous qu'il le fut de lui. Le chauvinisme règne toujours. Les cultures mélangées restent submergées. Mais les zones autonomes des Boucaniers et des Maroons, des Ishmaels et des Moors, des Ramapaughs et des "Kallikaks", ou plutôt leurs histoires respectives, sont révélatrices de ce que Nietzsche aurait pu appeler la "Volonté du Puissance comme Disparition". Une idée à laquelle il nous faut revenir.

 
6.La Musique comme Principe d'organisation


Entre-temps, tournons-nous vers l'histoire de l'anarchisme classique à la lumière du concept de la TAZ.
Avant la "fermeture de la carte du monde", une grande énergie anti-autoritaire a été investie dans des communes "sécessionnistes" comme celle des Modern Times, Phalanstères et autres. Il est intéressant de noter que certaines d'entre elles n'étaient pas destinées à durer "toujours", mais seulement tant que le projet s'avérerait satisfaisant. Selon les standards Socialistes/Utopiques, ces expériences "échouèrent", et de fait nous savons peu de choses les concernant.
Quand il devint impossible de fuir au-delà des frontières, l'ère des Communes urbaines révolutionnaires commença en Europe. Les Communes de Paris, Lyon et Marseille ne survécurent pas assez longtemps pour endosser un caractère permanent, et on se demande si elles en eurent même jamais l'intention. De notre point de vue, l'élément essentiel de fascination est l'esprit de ces Communes. Pendant et après cette période, les anarchistes adoptèrent la pratique du nomadisme révolutionnaire, passant de soulèvement en soulèvement, veillant à garder vivante en eux l'intensité spirituelle expérimentée au moment de l'insurrection. En fait, certains anarchistes du courant stirnerien/nietzschéen en vinrent à considérer cette activité comme une fin en soi, une manière de toujours occuper une zone autonome, l'interzone qui s'ouvre au beau milieu ou dans le sillage d'une guerre ou d'une révolution (voir la "zone" de Pynchon dans L'Arc en ciel de la Gravité). Ils déclarèrent qu'ils seraient les premiers à se retourner contre toute révolution socialiste réussie. Sauf anarchie universelle, ils n'avaient aucune intention de s'arrêter. Ils accueillirent avec enthousiasme les Soviets libres de la Russie de 1917, qui correspondaient à leur objectif. Mais dès que les bolcheviques trahirent la Révolution, les anarchistes individualistes furent les premiers à reprendre le sentier de la guerre. Après Cronstadt, bien sûr, tous les anarchistes condamnèrent l'"Union Soviétique" (une contradiction dans les termes) et partirent à la recherche de nouvelles insurrections.
L'Ukraine de Makhno et l'Espagne anarchiste étaient conçues pour durer, et malgré les exigences d'une guerre continuelle, elles furent, dans une certaine mesure, des réussites: non qu'elles durèrent "longtemps", mais elles furent organisées avec succès et, sans agression extérieure, elles auraient pu se maintenir. Des expériences de l'entre-deux-guerres, je retiendrais plutôt la folle République de Fiume, beaucoup moins connue et qui n'était pas conçue pour durer.
Gabriele D'Annunzio, poète Décadent, artiste, musicien, esthète, coureur de jupons, pionnier casse-cou de l'aéronautique, sorcier, génie et goujat, émergea de la Première Guerre Mondiale en héros, avec une petite armée à ses ordres: les "Arditi". En manque d'aventure, il décida de prendre la ville de Fiume à la Yougoslavie et de la donner à l'Italie. Après une cérémonie nécrophage au cimetière de Venise en compagnie de sa maîtresse, il partit conquérir Fiume et y parvint sans difficulté particulière. Mais l'Italie refusa son offre généreuse, et le Premier Ministre le traita de fou.
Vexé, D'Annunzio décida de déclarer l'indépendance et de voir combien de temps il pouvait tenir. Avec un ami anarchiste, il rédigea la Constitution, qui instaurait la musique comme principe central de l'État. La Marine (constituée de déserteurs et de marins unionistes anarchistes milanais) prit le nom d'Uscochi, d'après le nom des pirates disparus qui vécurent sur des îles au large de la côte locale et dépouillèrent les navires vénitiens et ottomans. Les Uscochi modernes réussirent quelques coups fumants: de riches navires marchands italiens offrirent soudain un avenir à la République: de l'argent dans les coffres! Artistes, bohémiens, aventuriers, anarchistes (D'Annunzio correspondait avec Malatesta), fugitifs et réfugiés apatrides, homosexuels, dandys militaires (l'uniforme - plus tard récupéré par les SS - était noir, orné du crâne et des os croisés pirates), et réformateurs excentriques de toute tendance (y compris Bouddhistes, théosophistes et Védantistes) arrivèrent en foule à Fiume. La fête ne s'arrêtait jamais. Chaque matin d'Annunzio lisait des poèmes et des manifestes depuis son balcon; chaque soir avait lieu un concert, puis des feux d'artifice. C'était toute l'activité du gouvernement. Dix huit mois plus tard, quand le vin et l'argent vinrent à manquer et que la flotte italienne se montra enfin et balança quelques obus sur le Palais Municipal, personne n'eut l'énergie de résister.
D'Annunzio, comme bon nombre d'anarchistes italiens, vira ensuite au fascisme - en fait Mussolini (l'ex-syndicaliste) séduisit lui-même le poète. Quand D'Annunzio comprit son erreur, il était trop tard. Bien que déjà vieux et malade, le Duce le fit assassiner - jeter de son balcon - et en fit un "martyr". Bien que Fiume n'ait pas le sérieux de l'Ukraine libre ou de Barcelone, elle nous en apprend probablement plus sur certains aspects de notre recherche. C'était, d'une certaine manière, la dernière des utopies pirates (ou le seul exemple moderne) - et peut-être même la toute première TAZ moderne.
Je crois que si l'on compare Fiume avec le soulèvement de Paris en 1968 (ou les insurrections urbaines italiennes du début des années soixante-dix), ou encore avec les communautés de la contre-culture américaine et leurs influences anarcho-Nouvelle Gauche, on peut relever quelques similitudes: l'importance de la théorie esthétique (voir les Situationnistes) et ce que l'on pourrait appeler "les économies pirates" - vivre bien sur le surplus de la surproduction sociale -, jusqu'à la popularité des uniformes militaires bigarrés et la musique comme facteur social révolutionnaire; enfin un air finalement commun d'impermanence, une capacité à bouger, à changer de forme, à se re-localiser dans d'autres universités, d'autres montagnes, des ghettos, des usines, des maisons, des fermes abandonnées, ou même dans d'autres niveaux de réalité. Personne n'essayait d'imposer encore la énième Dictature Révolutionnaire, ni à Fiume, ni à Paris, ni à Millbrook. Soit le monde changerait, soit il ne changerait pas. En attendant continuons à bouger et à vivre intensément.
En 1919, le Soviet de Munich (ou la République du Conseil), présenta quelques-uns des aspects de la TAZ, même si - comme la plupart des révolutions - ses buts avoués n'étaient pas exactement "temporaires". La participation de Gustave Landauer - comme Ministre de la Culture - de Silvio Gesell - Ministre de l'Economie - et de quelques autres socialistes anti-autoritaires et libertaires extrémistes, comme les poètes et dramaturges Ernst Toller et Ret Marut (le romancier B. Traven), conféra au Soviet un net parfum d'anarchie. Landauer, qui avait passé des années dans l'isolement - pour travailler sur sa grande synthèse de Nietzsche, Proudhon, Kropotkine, Stirner, Meister Eckardt, les mystiques radicaux et les volk-philosophes romantiques - savait depuis le début que le Soviet était voué à l'échec; il espérait simplement qu'il durerait assez longtemps pour être compris. Kurt Eisner, le fondateur martyr du Soviet, croyait littéralement que les poètes et la poésie devaient être à la base de la révolution. On élabora des plans pour consacrer une bonne partie de la Bavière à une expérience d'économie  anarcho-socialiste et de communauté. Landauer fit des propositions pour un système d'Ecole Libre et de Théâtre du Peuple. Le soutien au Soviet resta confiné aux travailleurs les plus pauvres, aux banlieues bohémiennes de Munich et à des groupes comme les WanderVogel (le mouvement néo-romantique de la jeunesse), les juifs radicaux (comme Buber), les Expressionistes et autres marginaux.
C'est pourquoi les historiens le considèrent comme une "République de Comptoir" et minimisent sa signification en lui opposant celle des participations Marxiste et Spartakiste aux  révolutions allemandes de l'après-guerre. Dépassé par les Communistes, et finalement assassiné par des soldats diligentés par la société occulte/fasciste Thule, Landauer mérite qu'on se souvienne de lui comme d'un saint. Pourtant même les anarchistes d'aujourd'hui ont tendance à ne pas le comprendre et le condamnent pour s'être "vendu" à un "gouvernement socialiste". Si le Soviet avait duré ne serait ce qu'une année, on pleurerait au souvenir de sa beauté - mais avant même que les premières fleurs de ce Printemps ne soient fanées, le Geist et l'âme de la poésie avaient été écrasés, et nous avons oublié. Imaginez le bonheur de respirer l'air d'une ville où le Ministre de la Culture vient d'annoncer que les écoliers vont bientôt étudier les oeuvres de Walt Whitman. "Ah! for a time machine..."


7.La Volonté de Puissance comme Disparition







Foucault, Baudrillard et consors ont longuement discuté des différents modes de "disparition". Je voudrais suggérer ici que la TAZ est dans un certain sens une tactique de la disparition.

Quand les Théoriciens parlent de la disparition du Social, ils expriment d'une part l'impossibilité d'une "Révolution Sociale", et d'autre part l'impossibilité de "l'État" - l'abîme du pouvoir, la fin du discours du pouvoir. La question anarchiste dans ce cas devrait être: pourquoi se soucier d'affronter un "pouvoir" qui a perdu toute signification et qui n'est plus que pure Simulation? De tels affrontements ne produiront que d'horribles et dangereux spasmes de violence de la part des têtes pleines de merde-en-guise-de-cerveau qui ont hérité des clés de toutes les armureries et toutes les prisons. (Peut-être n'est-ce qu'une grossière incompréhension américaine de la sublime et subtile Théorie Franco-Germanique. Si c'est le cas, tant pis; qui a dit qu'il fallait comprendre une idée pour s'en servir?)
Telle que je la comprends, la disparition semble être une option radicale tout à fait logique pour notre époque et nullement un désastre ou une mort du projet radical. Contrairement à l'interprétation nihiliste morbide de la Théorie Franco-Germanique, j'entends miner celle-ci pour l'exploiter à des fins stratégiques au service d'une "révolution de la vie quotidienne" de tous les instants: une lutte que rien ne peut arrêter, pas même l'ultime échec de la révolution politique ou sociale, parce que rien, hormis la fin du monde, ne peut mettre fin à la vie quotidienne, ni à nos aspirations aux bonnes choses, au Merveilleux. Comme le disait Nietzsche, si le monde pouvait finir, logiquement il l'aurait déjà fait; s'il ne l'a pas fait, c'est qu'il ne finit pas. Ou selon la formule d'un soufi, peu importe le nombre de pintes de vin interdit que nous buvons, nous emmènerons notre soif furieuse dans l'éternité.
Zerzan et Black ont tous deux noté quelques "éléments du Refus" (selon le terme de Zerzan), qui apparaissent d'une certaine manière comme les symptômes d'une culture radicale de la disparition, en partie inconscients mais en partie conscients, et qui influencent bien plus les gens qu'aucune idée gauchiste ou anarchiste. Ces gestes vont contre les institutions et sont, en ce sens, "négatifs", mais tout geste négatif suggère aussi une tactique "positive" pour remplacer plutôt que simplement refuser l'institution honnie.
Par exemple, le geste négatif contre la mise à l'école est "l'analphabétisme volontaire". Etant donné que je ne partage pas la vénération libérale pour l'alphabétisation, au nom de l'amélioration sociale, je ne peux pas vraiment m'associer aux cris de consternation que l'on entend partout à ce sujet: j'ai de la sympathie pour les enfants qui refusent les livres et les ordures qu'ils contiennent. Cependant, il y a des alternatives positives qui ont recours à cette même énergie de la disparition. L'école à la maison et l'apprentissage de l'artisanat, comme l'absentéisme scolaire, ont pour effet d'échapper à la prison de l'école. Le piratage informatique est une autre forme d'"éducation" assez proche de l'"invisibilité".
Contre la politique, un geste négatif de masse consiste tout simplement à ne pas voter. L'"apathie" (c'est-à-dire le sain ennui du Spectacle éculé), éloigne la moitié de la nation des urnes; l'anarchie n'a jamais obtenu autant! (Pas plus qu'elle n'avait à voir avec l'échec du dernier Recensement). Là encore, il y a des parallèles positives: le "réseautage" comme alternative à la politique est pratiqué à bien des niveaux de la société, et l'organisation non hiérarchique a atteint une grande popularité, même en dehors du mouvement anarchiste, simplement parce que ça marche. (ACT UP et Earth First ! en sont deux exemples. Les Alcooliques Anonymes en est un autre, aussi bizarre que cela puisse paraître.)
Le refus du Travail peut prendre la forme de l'absentéisme, de l'ivresse sur le lieu de travail, du sabotage, et de la pure inattention - mais il peut aussi faire naître de nouveaux modes de rébellion: davantage d'auto-emploi, la participation à l'économie "noire" et au lavoro nero, les magouilles des chômeurs et autre options illégales, culture d'herbe etc. - autant d'activités plus ou moins "invisibles" comparées aux tactiques traditionnelles d'affrontement de la gauche, comme la grève générale.
Refus de l'Eglise ? Eh bien, "l'acte négatif" ici consiste probablement à... regarder la télévision. Mais les alternatives positives incluent toutes sortes de formes non autoritaires de spiritualité, du Christianisme "sans église" au néo-paganisme. L'Amérique marginale regorge de ce que j'aime bien appeler des "Religions libres" - autant de petits cultes auto-créés, mi-sérieux/mi-délirants, influencés par des courants tels que le Discordianisme et l'anarcho-Taoïsme - qui proposent une "quatrième voie en pleine croissance", échappant aux églises traditionnelles, aux bigots télévangélistes et au consumérisme froid du New Age. On peut également dire que le principal refus de l'orthodoxie, consiste à créer des "moralités privées" au sens nietzschéen: la spiritualité des "esprits libres".
Le refus négatif du Foyer est "le sans-logisme", que nombre de ceux qui ne souhaitent pas être contraints à la nomadologie perçoivent comme une forme d'exclusion. Mais le "sans-logisme" peut, d'une certaine manière, être une vertu, une aventure - c'est du moins ainsi qu'il est perçu par l'énorme mouvement international des squatters, nos routards modernes.
Le refus négatif de la Famille est évidemment le divorce, ou autre symptôme de "rupture". L'alternative positive naît de la prise de conscience que la vie peut être plus heureuse sans la famille nucléaire; à partir de là s'épanouissent des centaines de fleurs - du parent unique au mariage de groupe et au groupe d'affinité érotique. Le "Projet Européen" mène un combat d'arrière-garde pour défendre la "Famille" - la misère oedipienne est au centre du Contrôle. Les alternatives existent - mais elles doivent rester cachées, en particulier depuis la Guerre contre le Sexe des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
Où est le refus de l'Art ? "L'acte négatif" ne réside pas dans le nihilisme stupide de la "Grève de l'Art (11)", ou dans la dégradation d'une peinture célèbre - il se trouve dans l'ennui quasi universel qui gagne tout le monde à la simple mention du mot. En quoi consisterait l'"acte positif"? Est-il possible d'imaginer une esthétique qui n'engage pas, qui se dégage elle-même de l'Histoire et même du Marché? ou au moins qui tende vers cela? Qui voudrait remplacer la représentation par la présence ? Comment la présence peut-elle se faire ressentir dans (ou à travers) la représentation?
"La linguistique du Chaos" révèle une présence qui échappe continuellement à toutes les prescriptions du langage et des systèmes de sens; une présence élusive, évanescente, latîf ("subtile", un terme de l'alchimie soufie) - l'Attracteur Étrange autour duquel les mèmes s'accumulent, chaotiquement, en nouveaux ordonnancements spontanés. Nous avons ici une esthétique du territoire-frontière entre le chaos et l'ordre, la marge, la zone de "catastrophe" où la panne du système équivaut à une soudaine illumination (Annexe I)
La disparition de l'artiste EST, en termes situationnistes, "la suppression et la réalisation de l'art". Mais d'où disparaissons-nous? Est-ce que jamais on nous verra et on nous entendra à nouveau? Nous partons pour Croatan - quel est notre destin? Tous nos arts sont un mot d'adieu à l'histoire - "Partis pour Croatan" - mais où est Croatan, et que ferons-nous là-bas?
  En premier lieu nous ne parlons pas ici de disparaître littéralement du monde et de son avenir: pas de retour dans le temps vers une "société de loisir originel" paléolithique, pas d'utopie éternelle, pas de retraite dans les montagnes, pas d'île; pas non plus d'utopie post-Révolutionnaire - et plus probablement pas de Révolution du tout! - pas de disparition volontaire (VONU) (12), pas de Stations Spatiales anarchistes - nous n'acceptons pas non plus la "disparition baudrillardienne" dans le silence d'une hyperconformité ironique. Je n'ai rien contre les Rimbauds qui fuient l'Art pour quelque possible Abyssinie. Mais on ne peut pas construire une esthétique, même de la disparition, sur le simple acte de ne jamais revenir. En affirmant que nous ne sommes pas une avant-garde, et qu'il n'y a pas d'avant-garde, nous avons écrit notre "Partis pour Croatan" - la question qui se pose alors est: comment
Envisager la "vie quotidienne" à Croatan? surtout si nous ne savons pas si Croatan existe dans le Temps (à l'Âge de Pierre ou de la Post-Révolution) ou dans l'Espace, en tant qu'utopie, ville oubliée du Midwest, ou Abyssinie? Où et pour quand est le monde de la créativité sans médiation? S'il peut exister, il existe réellement - mais peut-être seulement comme une sorte de réalité alternative que nous n'aurions pas encore appris à percevoir. Où chercherions-nous les graines de cet autre monde - les mauvaises herbes qui lézardent nos trottoirs? Quels sont les indices, les bonnes directions? Le doigt pointé vers la lune?
Je crois, ou du moins j'aimerais dire que la seule solution à la "suppression et à la réalisation" de l'Art réside dans l'émergence de la TAZ. Je rejetterais fermement la critique selon laquelle la TAZ n'est "rien d'autre qu'une oeuvre d'art", même si elle en a quelques-uns des atours. Je suggère que la TAZ est le seul "temps" et le seul "espace" où l'art peut exister, pour le pur plaisir du jeu créatif, et comme une réelle contribution aux forces qui permettent à la TAZ de s'agréger et de se manifester.
Dans le Monde de l'Art, l'Art est devenu une marchandise; mais plus profondément encore, il y a le problème de la re-présentation elle-même et le refus de toute médiation. Dans la TAZ, l'art-marchandise est tout simplement impossible; il sera au contraire une condition de vie. La médiation est plus difficile à dépasser, mais la suppression des barrières entre artistes et "utilisateurs" d'art tendra vers une situation où (comme l'a décrit A. K. Coomaraswamy) "l'artiste n'est pas une personne particulière, mais toute personne est un artiste particulier".
 En résumé : la disparition n'est pas nécessairement une "catastrophe" - excepté au sens mathématique d'un "soudain changement topologique". Tous les gestes positifs énumérés ici semblent impliquer différents degrés d'invisibilité et non le traditionnel affrontement révolutionnaire. La "Nouvelle Gauche" n'a jamais vraiment cru en sa propre existence avant de se voir aux infos du soir. A l'opposé, la Nouvelle Autonomie infiltrera les médias ou les subvertira de l'intérieur - sans quoi elle ne sera jamais "vue" du tout. La TAZ existe non seulement au-delà du Contrôle, mais par-delà la définition, au-delà de l'acte asservissant de voir et de nommer, par-delà la compréhension de l'État, par-delà l'aptitude de l'État à voir.


8.Des trous-à-rats dans la Babylone de l'information

 
 


La tactique radicale consciente de la TAZ émergera sous certaines conditions:
1. La libération psychologique. C'est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réels) les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons nous sommes opprimés, et aussi de quelles façons nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons au piège d'un fantasme dont les idées nous oppriment. Le TRAVAIL, par exemple est une source de misère bien plus actuelle pour la plupart d'entre nous, que la politique législative. L'aliénation est beaucoup plus dangereuse que de vieilles idéologies surannées, édentées et mourantes. S'accrocher mentalement à des "idéaux" - qui s'avèrent n'être en fait que de pures projections de notre ressentiment et de notre impression d'être des victimes - ne fera jamais avancer notre projet. La TAZ n'est pas le présage d'une quelconque Utopie Sociale toujours à venir, à laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos enfants puissent respirer un peu d'air libre. La TAZ doit être la scène de notre autonomie présente, mais elle ne peut exister qu'à la condition que nous nous reconnaissions déjà comme des êtres libres.
2. Le contre-Net doit s'étendre. A l'heure actuelle, il est plus une abstraction qu'une réalité. L'échange d'information des fanzines et des BBSs fait partie du travail de base nécessaire de la TAZ, mais une faible part de cette information a trait aux biens concrets ou aux services utiles à la vie autonome. Nous ne vivons pas dans le Cyberspace; en rêver serait tomber dans la CyberGnose, dans la fausse transcendance du corps. La TAZ est un espace physique: nous y sommes ou nous n'y sommes pas. Tous les sens doivent être impliqués. D'une certaine manière, le Web est un sens nouveau, mais il doit s'ajouter aux autres - on ne doit pas, comme dans une piètre parodie de transe mystique, éliminer les autres. La totale réalisation du complexe-TAZ serait impossible sans le Web. Mais le Web n'est pas une fin en soi. C'est une arme.
3. L'appareil du Contrôle - "l'État" - doit (ou c'est ce que nous devons croire) continuer simultanément à se déliter et se pétrifier, il doit suivre son cours actuel où une rigidité hystérique vient de plus en plus masquer un vide, un abîme du pouvoir. A mesure que le pouvoir "disparaît", notre volonté de pouvoir doit être la disparition.
Quant à savoir si la TAZ doit être envisagée "simplement" comme une oeuvre d'art, nous en avons déjà discuté. Mais, demanderez-vous aussi, n'est-ce qu'un pauvre trou à rats dans la Babylone de l'Information, ou plutôt un labyrinthe de tunnels de plus en plus interconnectés, et uniquement voué à l'impasse économique d'un parasitisme pirate? Je répondrai que je préfère être un rat dans le mur qu'un rat dans une cage - mais j'insisterai aussi sur le fait que la TAZ transcende ces catégories.
Un monde dans lequel la TAZ réussirait à prendre racine ressemblerait au monde imaginé par P. M. dans son roman bolo'bolo (13). La TAZ est peut-être une "proto-bolo". Et pour autant que la TAZ existe maintenant, elle est beaucoup plus que la négativité mondaine ou que la marginalité de la contre-culture. Nous avons souligné l'aspect festif de l'instant non Contrôlé qui adhère en auto-organisation spontanée, mais brève. C'est une "épiphanie" - une expérience forte aussi bien au niveau social qu'individuel.
La libération se réalise dans la lutte - c'est l'essence de la "victoire sur soi" de Nietzsche. Cette thèse peut également prendre pour signe son idée de l'errance. C'est le concept précurseur de la dérive, au sens situationniste et de la définition de Lyotard du travail de dérive. Nous pouvons apercevoir une géographie complètement nouvelle, une sorte de carte de pèlerinage sur laquelle on a remplacé les lieux saints par des expériences maximales et des TAZs: une science réelle de la psychotopographie, que l'on pourrait peut-être appeler "géo-autonomie" ou "anarchomancie".
La TAZ implique une certaine sauvagerie, une évolution du domestique au sauvage, un "retour" qui est aussi un pas en avant. Elle implique également un "yoga" du chaos, un projet d'organisation plus "raffinée" (de la conscience ou simplement de la vie), que l'on approche en "surfant la vague du chaos", du dynamisme complexe. La TAZ est un art de vivre en perpétuel essor, sauvage mais doux - un séducteur, pas un violeur, un contrebandier plutôt qu'un pirate sanguinaire, un danseur et pas un eschatologiste.
Admettons que nous ayons participé à des fêtes où, l'espace d'une nuit, une république de désirs gratifiés a été atteinte. Ne devrions-nous pas admettre que la politique de cette nuit a pour nous plus de force et de réalité que celle du gouvernement américain tout entier? Quelques-unes des "fêtes" que nous avons citées ont duré deux ou trois années. Est-ce quelque chose qui mérite d'être imaginé, qui mérite qu'on se batte pour elle? Etudions l'invisibilité, le nomadisme psychique, travaillons avec le Web - qui sait ce que nous atteindrons?
 
 

Equinoxe du Printemps 1990

 
Annexe I

La linguistique du chaos

 
 


Pas encore une science mais une proposition: que certains problèmes linguistiques puissent être résolus en considérant le langage comme un système dynamique complexe, un "champ chaotique".
Parmi toutes les réponses à la linguistique de Saussure, nous en retiendrons deux : la première, "l'antilinguistique", dont la piste, dans la période moderne, suit le départ de Rimbaud pour l'Abyssinie, Nietzsche - "je crains que nous ne nous libérions jamais de Dieu, tant que nous continuerons de croire à la grammaire" -, dada, "la Carte n'est pas le territoire" de Korzybski, les cut-ups de Burroughs et "la traversée dans la Chambre Grise", ou encore Zerzan attaquant le langage lui-même comme représentation et comme médiation.
La seconde, la linguistique de Chomsky avec sa croyance en une "grammaire universelle" et ses diagrammes-arbres, qui constitue (je le crois) une tentative de sauvetage du langage par la découverte de ses "invariants cachés". Assez similaire à la tentative de certains scientifiques voulant "sauver" la physique de l'"irrationalité" de la mécanique quantique. On aurait attendu Chomsky l'anarchiste du côté des nihilistes, mais en fait sa belle théorie a plus de choses en commun avec Platon ou avec le soufisme. La métaphysique traditionnelle décrit le langage comme une pure lumière brillant à travers le verre coloré des archétypes; Chomsky parle de grammaires "innées". Les mots sont des feuilles, les phrases des branches, les langues maternelles des membres, les familles de langage des troncs, et les racines sont au "paradis"... ou dans l'ADN. J'appelle ça de l'"hermétalinguistique" - hermétique et métaphysique. Il me semble que le nihilisme (ou la "Heavy-métalinguistique" en hommage à Burroughs) ait conduit le langage dans une impasse et l'ait dangereusement exposé à l'"impossible" (un tour de force, mais un tour de force déprimant). Chomsky, lui, tient jusqu'au bout la promesse et l'espoir d'une révélation de dernière minute, ce qui me paraît tout aussi difficile à accepter. Moi aussi j'aimerais bien "sauver" le langage, mais sans avoir recours à un quelconque "esprit", à une prétendue règle divine, à une martingale universelle.
Mais revenons à Saussure et à ses notes, publiées à titre posthume, sur les anagrammes dans la poésie latine: nous y trouvons quelques allusions à un processus échappant, d'une certaine manière, à la dynamique signe/signifié. Saussure s'est trouvé confronté à la suggestion d'une sorte de métalinguistique qui se produit à l'intérieur du langage, et non pas issue d'un impératif catégorique imposé de l'extérieur. Dès que le langage se met à jouer, comme dans les poèmes acrostiches qu'il a étudiés, il entre en résonance - une résonance dont la complexité s'auto-amplifie. Saussure a tenté de quantifier les anagrammes, mais ses statistiques lui échappaient (comme si quelque équation non linéaire intervenait). Il voyait des anagrammes partout, même dans la prose latine, et commençait à se demander s'il n'avait pas des hallucinations - ou si les anagrammes relevaient d'un processus conscient naturel de la parole. Il abandonna le projet.
Je me pose la question: si ces données étaient digérées par un ordinateur, parviendrions-nous à modéliser le langage en terme de systèmes dynamiques complexes? Alors les grammaires ne seraient pas innées, mais émergeraient du chaos comme des "ordres supérieurs" évoluant spontanément - au sens de l'"évolution créatrice" de Prygogine. Les grammaires pourraient être des "attracteurs étranges", comme le motif caché qui est la "cause" de l'anagramme - des motifs qui sont réels mais n'ayant d'"existence" que par la manifestation de sous-motifs. Si le sens est insaisissable, c'est peut-être parce que la conscience elle-même, et donc le langage, est fractale.
Je trouve cette théorie bien plus anarchiste que l'antilinguistique ou la conception de Chomsky. Elle suggère que le langage dépasse la représentation et la médiation, non parce qu'il est inné, mais parce qu'il est chaos. Elle suggère que toutes les expériences dadaïstes (Feyerabend qualifiait son école d'épistémologie scientifique d'"anarchiste-dada"), la poésie sonore, le geste, les cut-ups, les langages d'animaux etc. - tout cela concourrait non pas à découvrir ou à détruire le sens, mais à le créer. Le nihilisme désigne obscurément un langage créant "arbitrairement" du sens. La linguistique approuve joyeusement, mais ajoute que le langage peut dépasser le langage, que du déclin et de la confusion tyrannique de la sémantique, il peut créer de la liberté.


Annexe II

Hédonisme appliqué


La Bande à Bonnot était végétarienne, et ne buvait que de l'eau. Ils eurent une mauvaise (quoique pittoresque) fin. La consommation des légumes et de l'eau, qui sont en soi d'excellentes choses - du pur zen - ne devraient pas être un martyre mais une épiphanie. Le déni de soi comme praxis radicale, l'impulsion de Leveller, un goût d'obscurité millénariste - et ce courant dans la Gauche refleurit historiquement, comme le fondamentalisme néo-puritain et les réactions moralisantes de notre décade. La Nouvelle Ascèse, qu'elle soit pratiquée par des dingues de la santé anorexiques, des sociologues-policiers aux lèvres pincées, des nihilistes-centre-ville bon chic-bon genre, des baptistes fascistes fait maison, des torpilles socialistes, des Républicains anti-drogue... a dans tous les cas le même moteur : le ressentiment.
Pour affronter l'anesthésie persiflante contemporaine, nous érigerons une galerie de prédécesseurs, des héros qui continuent la lutte contre la mauvaise conscience mais qui savent encore faire la fête, une équipe génétique géniale, une catégorie rare et difficile à définir, des grands esprits, pas seulement à la recherche de la Vérité, mais de la vérité du plaisir, sérieux mais sachant boire, que leur heureuse disposition ne rendent pas paresseux mais aigus, brillants mais pas tourmentés. Imaginez un Nietzsche avec une bonne digestion. Pas les Épicuriens tièdes ou les Sybarites bouffis. Une sorte d'hédonisme spirituel, un actuel Chemin des Plaisirs, une vision de la bonne vie, à la fois noble et possible, enracinée dans la magnifique sur-abondance de la réalité.
Shaykh Abu Sa'id de Khorassan... Charles Fourier... Brillat-Savarin... Rabelais... Abu Nuwas... Abu Khan III... Raoul Vaneigem... Oscar Wilde... Omar Khayyam... Sir Richard Burton... Emma Goldman... ajoutez les vôtres ...


Annexe III

Autres citations

 
 


      1.
Et pour nous, Il a prévu le travail de chômeur perpétuel. Après tout, s'Il avait voulu que nous travaillions, Il n'aurait pas créé ce vin. Avec une outre pleine, monsieur, Vous précipiteriez-vous pour faire de l'économie?
      Jalaloddin Rumi, Diwan-e Shams

      2.
Ici, avec une miche de pain sous la Branche, une bouteille de vin, un livre de poésie - et Toi à mes côtés, chantant dans la Nature, - Et la Nature qui est maintenant un Paradis. Ah! mon aimée, remplis ma coupe qui libère l'aujourd'hui des douleurs passées et des craintes futures - Demain? Oui, demain je pourrais être moi-même avec les sept mille ans d'hier. Ah! mon Amour, puissions-nous conspirer toi et moi avec le Magicien pour capturer tout cet Ordre triste des choses, sans pourtant le détruire - et le refaire alors selon le Désir du Coeur!
      Omar FitzGerald

      3.
"L'histoire, le matérialisme, le monisme, le positivisme, et tous les mots en "ismes" de ce monde sont des outils vieux et rouillés dont je n'ai plus besoin et auquel je ne prête plus attention. Mon principe c'est la vie, ma fin c'est la mort. Je veux vivre ma vie intensément pour embrasser ma vie tragiquement. Vous attendez la révolution? La mienne a commencé il y a longtemps! Quand vous serez prêts (Mon Dieu, quelle attente sans fin!) je ferai volontiers un bout de chemin avec vous. Mais quand vous vous arrêterez, je continuerai ma voie folle et triomphale vers la grande et sublime conquête du néant! Toute société que vous bâtirez aura ses limites. Et en dehors des limites de toute société, les clochards héroïques et turbulents erreront, avec leurs pensées vierges et sauvages - eux qui ne peuvent vivre sans concevoir de toujours nouveaux et terribles éclatements de rébellion! Je serai parmi eux! Et après moi, comme avant moi, il y aura ceux qui disent à leurs frères: "Tournez-vous vers vous-mêmes plutôt que vers vos Dieux ou vos idoles. Découvrez ce qui se cache en vous-mêmes; ramenez-le à la lumière; montrez-vous!" Parce que toute personne qui, cherchant dans sa propre intériorité, extrait ce qui y était caché mystérieusement, est une ombre qui éclipse toute forme de société pouvant exister sous le soleil! Toutes les sociétés tremblent quand l'aristocratie méprisante des clochards, les inaccessibles, les uniques, les maîtres de l'idéal et les conquérants du néant, avance résolument. Avancez donc iconoclastes! En avant! "Déjà le ciel menaçant devient noir et silencieux!""
      Renzo Novatore, Arcola Janvier 1920.

      4.
      La tirade du Capitaine Bellamy
Daniel Defoe, sous le nom de plume de Capitaine Charles Johnson, écrivit ce qui devait devenir le premier texte de référence historique sur les pirates: "Histoire générale des pillages et des crimes de Pyrates les plus fameux". Selon Patrick Pringle, dans Jolly Roger, le recrutement des pirates se faisait surtout parmi les sans-emploi, les esclaves et les criminels déportés. En haute mer, ils mirent le cap sur un nivellement immédiat des inégalités de classe. Defoe raconte qu'un pirate nommé Capitaine Bellamy tint ce discours au capitaine d'un navire marchand qu'il avait capturé. Le capitaine venait de décliner son invitation à se joindre aux pirates.
" - Je regrette bien qu'ils ne vous rendent pas votre chaloupe, car je déteste faire du tort à quelqu'un quand ce n'est pas mon avantage. Maudite chaloupe, nous devons la couler, et vous devez en avoir besoin. Quoique vous soyez un sale fouineur, comme tous ceux qui acceptent d'être gouvernés par des lois faites par les riches pour assurer leur propre sécurité, car ces petits peureux n'ont pas le courage de défendre autrement ce qu'ils ont acquis par friponnerie; mais soyez tous maudits: maudits soit cette bande de fieffés fripons, et vous, le paquet de têtes-molles au coeur de femmelette, qui les servez. Ils nous dénigrent, les escrocs nous dénigrent, alors qu'il n'y a qu'une différence, ils volent les pauvres sous couvert de la loi, alors que nous volons les riches sous la seule protection de notre courage. Ne voyez-vous pas que vous feriez mieux d'être l'un des nôtres, plutôt que de tourner autour de ces vilains pour du travail?
Quand le capitaine répondit que sa conscience ne le laisserait pas briser les lois de Dieu et de l'homme, le pirate Bellamy reprit:
- Vous êtes un coquin à la conscience diabolique, je suis un prince libre, et j'ai autant d'autorité pour faire la guerre dans le monde entier que celui qui a une flotte de cent vaisseaux à la mer et une armée de cent mille hommes sur le terrain. Voilà ce que me dit ma conscience. Mais à quoi bon discuter avec des pantins pleurnichards qui permettent à leurs supérieurs de les jeter par-dessus bord à coups de pieds au cul, selon leur bon plaisir."
      Daniel Defoe, sous le nom de plume de Capitaine Charles Johnson

      5.
      Le Diner
"La plus haute forme de la société humaine dans l'ordre social existant se trouve dans les salons. Dans les réunions élégantes et raffinées des classes aristocratiques il n'y a pas d'interférence impertinente de la législation. L'Individualité de chacun est pleinement admise. Les relations, alors, sont parfaitement libres. La conversation est continue, brillante et variée. Les groupes se forment par attraction. Ils se défont continuellement et se reforment par l'opération de la même influence subtile et omniprésente. La déférence mutuelle s'insinue dans toutes les classes, et la plus parfaite harmonie, jamais atteinte dans les relations humaines complexes, se réalise précisément dans des circonstances que les Législateurs et les Politiciens redoutent comme les conditions d'une anarchie et confusion inévitables. S'il y a des lois d'étiquette, ce ne sont que des suggestions de principe, acceptées et appréciées par chaque individu selon son propre esprit. Dans tout progrès futur de l'humanité, avec tous les innombrables éléments de développement que l'on voit actuellement, est-il concevable que la société en général, dans toutes ses relations, ne puisse atteindre un niveau de perfection aussi élevé, déjà atteint par certaines parties de la société, dans certaines situations particulières ? Imaginons que les relations de salon soient régulées par des législations spécifiques. Fixons par décret le temps de parole entre chaque homme et chaque femme; régulons précisément la position dans laquelle chacun devra s'asseoir ou se tenir debout; les sujets autorisés, le ton de parole et les gestes d'accompagnement avec lesquels chaque sujet serait traité, seraient définis soigneusement, tout cela sous le prétexte d'empêcher le désordre et de protéger les droits et privilèges de chacun; pourrait-on concevoir quelque chose de mieux calculé et de plus certain pour transformer les relations sociales en un esclavage intolérable et une confusion sans espoir?"
      S. Pearl Andrews, La Science de la Société



Notes(1) Ranterish ... Les Ranters étaient une secte de protestants radicaux au XVIIe siècle, connus pour parler dans des langues étranges quand ils étaient possédés par le saint-esprit.
(2) Jackboot ... Le jackboot est la botte que portaient les soldats nazis. En anglais le mot est devenu  synonyme de fascisme et de dictature.
(3) Up the pole & out the smokehole ...Référence au chamanisme, surtout sibérien, où le chaman dans un état  d'extase grimpe le mât de bois qui sert de support central à la maison et sort sur le toit par le trou de la cheminée. Symboliquement c'est la façon de monter vers le monde des esprits.
(4) IWW... The Industrials Workers of the World, union anarcho-syndicaliste, dont la constitution est un  classique de la littérature révolutionnaire.
(5) H.D.Thoreau (1817-1862) est né et mort à Concord, Massachusetts.
(6) Reality Hacking , Reality hacker...Le hacker est celui qui rentre illégalement dans les réseaux informatiques pour y prendre des données, les détruire, ou plus généralement pour accéder à l'information. Le terme peut aussi signifier un bricoleur inspiré des télécoms ou de l'informatique. Le Reality Hacking  pousse cette idée plus loin en l'appliquant à la réalité elle-même.
(7) Luddite : Mouvement éphémère (1811-1816) des ouvriers anglais qui s'attaquèrent aux machines de l'industrie textile, et qui ne reconnaissaient comme Roi qu'un certain Ned Lud qui en 1779, avait détruit deux métiers à tisser. Lord Byron les défendit au Parlement et composa une ballade à leur gloire.Le terme, devenu synonyme d'"opposants au progrès", a été appliqué aux anti-nucléaristes et plus récemment aux anti-technologistes. Les Luddites avaient, en fait, une position beaucoup plus complexe et ne détruisaient que les machines produisant du travail de moindre qualité et s'opposaient à la montée d'une classe de petits exploitants.
(8) Complot ...En anglais "plotting" signifie tracer une route sur une carte, mais aussi comploter.
(9) Capitain Misson... Dans un texte intitulé "Misère du lecteur de TAZ", en réponse à un article (très critique) de John Zerzan, Hakim Bey revient sur certains détails de TAZ pour les corriger et surtout pour expliquer ce qu'il considère comme un malentendu absolu concernant la TAZ: "Ecrire sans que personne ne te lise véritablement est déprimant.Se heurter à un mur de méfiance est tragique.Mais avoir des lecteurs trop facilement influençables est la pire chose qui soit. Ces lecteurs s'imaginent qu'il suffit de lire et de répéter comme des perroquets les formules les plus étranges ; leur véritable désir est en fait d'OBEIR A QUELQU'UN, de lire avec les yeux d'un autre, de se soumettre à l'autorité du maître". Fascisme de perroquet."
D'autre part,Bey apporte une précision d'importance : "TAZ comportait également une erreur  historiographique qui, par effet boule de neige, s'est transformée en erreur idéologique.Le capitaine Misson N'est PAS mort en défendant Libertalia; après la destruction de la colonie, Misson, triste et déçu, voulut revenir en Europe et vivre à l'écart du monde, mais aux abords des côtes de Guinée son bateau fit  naufrage au cours d'une tempête.Il n'y eut aucun survivant (cf.The Story of Misson and Libertalia retold by Larry Law, Spectacular Times, 1980).Ainsi, l'histoire de Libertalia est encore plus instructive - le martyre la tenait à distance, en une sorte d'apologue exotique... Le caractère temporaire de l'utopie pirate est également inconfort,  dépression, retraites déshonorantes, volonté de disparaître de la face de la Terre (et même de la surface de la Terre)...Pourquoi croire que le nomadisme psychique correspond à une "légèreté" qui ne peut exister nulle part ? Pourquoi croire qu'on la doit prendre comme elle vient? Les trendies de l'alam-i-ajsam [le monde des corps et de l'activité manuelle] ont banalisé et détruit la TAZ, ils l'ont rendue trop facile dans les mots et irréalisable dans les actes.C'est impardonnable." Ce texte a paru dans Hakim Bey, A ruota libera, a cura di Fabrizio P.Belletati, Castelvecchi, Roma, 1996, qui regroupe un certain nombre d'essais postérieurs à la TAZ.
(10) "Indiens ... forêts"...Ce furent les derniers mots de H.D.Thoreau sur son lit de mort.
(11) La Grève de l'Art fut une initiative d'un groupe d'artistes anglais et américains qui commença à la fin  des années quatre-vingt et culmina entre 1990 et 1993 au cours des "trois années sans Art" (cf.Art Strike Handbook, Sabotage éditions, London, 1989 et The Art Strike Papers, AKPress, Edimburg, 1991). Dans un article repris dans le volume cité note 8, Bey revient sur la grève de l'art et modifie sensiblement sa position: "Je voyais le slogan "Arrête de créer!" comme une injonction par trop chargée de Radiations Orgoniques Mortelles, une sorte de psychodrame de la Fin du Monde... Sans doute devrais-je revoir cette position: à y repenser, les fameuses "trois années sans art" ont été trois années de disparition, une guérilla-Zazen (la méditation d'un Bodhisattva guerrier...)." "Art Strike : appunti per un ripensamento", in A Ruota libera, cit., p.54-55.
(12) VONU...Disparition volontaire, généralement dans la campagne, propre à un mouvement populaire des années soixante-dix.
(13) Bolo'bolo...Bey revient en plusieurs endroits sur ce roman de P.M. décrivant une utopie non autoritaire, publié par Autonomedia.



Edition originale AUTONOMEDIA 1991 - 
Edition française EDITIONS DE L'ECLAT 1997 
Traduit de l'anglais par CHRISTINE TREGUIER avec l'assistance de PETER LAMIA & AUDE LATARGET
Anti-copyright



GEORGES ÉTIÉVANT

Déclarations devant la Cour d'Assises

Éditions de "L'IDEE LIBRE" - n°29 - 1920 


Ce n'est pas dans un but apologétique que nous publions cette « déclaration », faite par l'anarchiste Étiévant devant la Cour de Paris, en 1897. A côté de vérités évidentes, elle contient des erreurs certaines et des conceptions fort belles, mais entachées d'utopie. Elle garde pourtant toute sa valeur documentaire aux yeux des chercheurs impartiaux et de toutes les personnes qui désirent se faire une opinion personnelle, par l'étude objective de toutes les doctrines et de tous les systèmes sociaux. 
L'ÉDITEUR

 
Bien que je sois un grand criminel, il n'en est pas moins vrai que je n'ai fait de mal à personne, tant qu'on m'a laissé tranquille, j'ai travaillé pendant tout le temps possible sans molester personne et j'ai respecté en tout les droits et la liberté de chacun.Volney avait dit dans LA LOI NATURELLE : «Conserve-toi, instruis-toi, instruis les autres». Et. bien que VoIney ne fût pas anarchiste, comme je n'avais rien vu dans cet aphorisme qui fût mauvais ou préjudiciable à personne, je le mettais de mon mieux en pratique. Je travaillais non seulement pour moi, non seulement pour me conserver et m'instruire, mais encore pour instruire les autres. Aussi, en considération de ce que tous les phénomènes naturels sont liés par des rapports numériques, le soir venu, j'étudiais les mathématiques pour me mettre plus à même d'approfondir les grands problèmes que la nature pose sans cesse à l'homme et à me rendre ainsi plus apte à répandre la vérité autour de moi. C'est vous dire que je considérais comme un devoir d'exprimer ma façon de penser sur tout : faits et théories. Mais comme, malheureusement, malgré mes efforts constants, mes capacités sont faibles, je passais plus de temps à les accroître qu'à m'en servir, et, en général, je m'abstenais. Effectivement, pendant les trois mois durant lesquels j'ai joui d'une liberté relative, je n'ai pas pris une seule fois la parole en public et je n'ai écrit que deux articles.
Mais bien que je connusse l'existence des lois qualifiées de scélérates, Ñ je ne sais trop pourquoi, car à mon avis, elles le sont essentiellement toutes Ñ j'étais tellement persuadé que chacun a le droit d'exprimer librement sa pensée, quelle qu'elle soit, surtout en respectant ce droit chez les autres, que je signais toujours mes articles, sans jamais user de pseudonymes.
Telle fut ma vie pendant ces trois mois.
Maintenant, supposez qu'il n'y ait eu que des coquins comme moi au monde, travaillant, étudiant, exprimant franchement leurs idées, sans que leurs convictions aient besoin pour se manifester de l'appât d'un gain quelconque comme cela a lieu généralement dans la presse honnête, enfin, respectant les droits et la liberté de chacun comme je le faisais ; supposez, dis-je, qu'il n'y ait plus eu un seul honnête homme, ni intègre magistrat, ni brave général, ni honorable député, enfin, plus un seul honnête homme ; et dites-moi un peu quel mal il en serait résulté pour l'humanité ? Bien que je n'aie alors porté préjudice à personne, il n'en est pas moins évident que cela ne pouvait pas durer ainsi. Où irions-nous s'il était permis de ne pas être du même avis que les dirigeants ; s'il était loisible d'élever la voix autrement que pour la mêler au choeur des thuriféraires de l'ordre social dans lequel nous avons le bonheur de vivre ; si l'on pouvait impunément prendre la défense des vaincus, des faibles, de ceux qui tombent sous le coup des lois, et cela avec cette circonstance aggravante qu'on le fait pour rien, par pure conviction, sans que ces malheureux aient seulement une famille millionnaire pour vous subventionner ? C'était scandaleux ! Non seulement ne pas crier haro sur le baudet, mais aller jusqu'à prétendre que, si le malheureux Aliboron donnait quelques bons coups de pied à ceux qui veulent sa mort, cet acte de révolte serait un acte de légitime défense. Oui, j'étais allé jusqu'à dire dans un article que tout acte de révolte est un acte de légitime défense !
C'était intolérable, d'autant plus intolérable qu'il n'y avait pas moyen de démontrer le contraire. Passe encore si j'avais émis une idée absurde que l'on aurait pu réfuter, mais je me permettais d'avoir raison. Une telle audace ne pouvait pas rester impunie, car j'avais évidemment tort d'avoir raison et on me le fit bien voir en me condamnant à finir mes jours dans les marais de la Guyane. Mais, par malencontre, il s'est trouvé que cela ne m'a pas plu et que la démonstration de mes torts ne m'ayant pas paru bien nette et péremptoire, je n'ai pas voulu me laisser tuer sans me défendre. C'est certainement là une méchanceté insigne dont tous les amants de la forme doivent être scandalisés. Ah ! si ceux qui ont décrété que tous les individus qui ne pensent pas comme eux sur certains faits doivent être mis en prison ou envoyés au bagne au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, avaient seulement exprimé leurs pensées de vive voix, j'aurais été très pardonnable de me révolter : cela eut été arbitraire ; mais ils avaient eu soin de l'écrire sous la rubrique « loi », je devais me laisser faire.
Toutefois, comme si ma condamnation précédente, ni tout ce qui vient d'être dit ne me paraît pas fort concluant, et que je doute encore que ce soit mon malheureux lapin qui ait commencé, je crois qu'il serait bon de délimiter un peu nos positions respectives pour voir dans tout cela de quel côté est la logique, la raison, le droit et la justice. Que voulez-vous ? à nous autres anarchistes, semblables en cela à Rousseau, il nous faut des raisons pour soumettre notre raison. Nous n'avons pas de ces mentalités qui se contentent du demi faux jour et des compromis entre les principes contraires. Nous aimons la clarté et la franchise. Il faut que l'on nous dise enfin, sur quel fait précis, déterminé, scientifiquement connu, on s'appuie, pour prétendre que les uns ont le droit de commander, de faire la loi aux autres ? Car enfin, ce droit, d'où leur vient-il ? Qui leur a donné ? Il faut nécessairement que ce soit un être qui le possédait lui-même. Mais cet être, quel est-il ? Sur quel fait certain peut-on se baser pour affirmer qu'il n'existe rien de semblable ? Est-ce que la science moderne n'a pas rejeté dans le domaine des fictions les concepts métaphysiques des causes ? Est-ce que Dieu n'est pas devenu pour elle, suivant l'expression du célèbre géomètre Laplace, une hypothèse inutile ? Et quand bien même vous nous feriez voir d'une façon certaine qu'il y a un être d'une nature supérieure à la nôtre, ayant des droits supérieurs aux nôtres, vous n'en seriez guère plus avancés, car il faudrait que vous nous fissiez voir que ce droit de commander, il vous l'a bien réellement conféré.
Car, ce droit de faire la loi, l'a-t-il donné à un ou plusieurs ? A quels signes certains reconnaîtrons-nous ceux à qui nous devons obéir ? S'il y en a qui aient des titres positifs et indéniables, qu'ils paraissent et les montrent ? Où est le pouvoir légitime parmi tous ceux qui se sont succédé ? Tous ont prétendu avoir le droit de faire des lois : l'avaient-ils réellement ! Le droit passerait-il des uns aux autres au hasard des révolutions et des coups d'Etat ? Serait-ce la victoire qui déciderait toujours du droit ? Le jugement de Dieu que l'on a trouvé absurde entre deux individus, le proclamerez-vous raisonnable entre deux collectivités ? Et ces collectivités ayant le droit de s'asservir suivant les hasards des combats, seront-elles de deux individus ou de plus ? Car enfin, il faudra bien fixer une limite à laquelle l'oppression sera réputée légitime. Mais sur quoi se fondera-t-on pour dire, par exemple, que vingt hommes n'ont pas autant le droit de faire la loi à quinze, que vingt millions à quinze millions.
Ne voyez-vous pas qu'au lieu de s'embarrasser dans ces difficultés interminables, il serait plus simple, plus conforme à la nature de l'homme, qui, au point de vue de la science positive, n'est qu'un agrégat temporaire d'atomes de plusieurs corps simples, qu'il serait, dis-je, plus logique et plus juste de proclamer comme nous, que personne n'a le droit de commander à personne ; que l' oppression aie saurait être légitime, que l'asservissement d'un seul par vingt millions est aussi inique que l'asservissement de cent millions par un seul ? Qui oserait donc dire que les vaincus, que les faibles ont toujours tort, que le droit est toujours du côté de la force et se confond avec elle ?
Ah ! je sais bien que si les dirigeants ne le disent pas c'est parce qu'ils ont peur d'une explosion d'indignation chez leurs esclaves, c'est parce qu'ils savent que leur empire est bâti sur le mensonge et qu'ils ne sont forts que de la bêtise des peuples bernés par de grandes phrases, trompés par de vaines promesses, joués par d'odieuses comédies, abrutis par une inepte morale.
Quand on veut aller au fond des choses, quand on veut examiner les titres des dirigeants, quand on demande sur quoi se basent leurs droits supérieurs, ils montrent leurs gendarmes comme Ximénés montrait ses canons.
Il me sera donc permis de penser et de dire que, si les maîtres de l'humanité n'ont jamais, dans aucun temps et chez aucun peuple, opposé aucune bonne raison à ceux qui s'insurgeaient contre leurs volontés ; si leur « ultima ratio » a toujours été leurs machines de guerre, leurs prisons, leurs bûchers, leurs guillotines, ce n'est pas que la bonne volonté ou le talent leur aient manqué pour en trouver d'autres, mais bien parce qu'il n'y en a pas.
Vous n'avez et vous n'aurez donc jamais de titres positifs vous conférant des droits supérieurs aux nôtres. Nous avons donc et nous aurons toujours le droit de nous révolter contre tous les pouvoirs qui voudraient s'imposer à nous, contre l'arbitraire des volontés légales de qui que ce soit. Nous avons toujours le droit de repousser la force par la force ; car nous qui respectons les droits et la liberté de chacun, nous pouvons légitimement faire respecter les nôtres par tous les moyens.
C'est ce que plusieurs d'entre nous ont tenté de faire à diverses reprises, avec plus de courage que de bonheur, et c'est ce que d'autres, de plus en plus nombreux à mesure que les lumières de la science se répandront et que la vérité sera mieux connue, tenteront certainement, à l'avenir, car nous ne reconnaissons pas et nous ne reconnaîtrons jamais votre prétendue autorité tant que vous ne nous aurez pas donné une démonstration claire et précise de son existence, tant que vous ne nous aurez pas dit sur quel fait précis, déterminé, scientifiquement connu, vous vous appuyez pour prétendre que vous avez le droit de nous faire la loi ? Ces actes de légitime révolte contre des prétentions qui ne reposent sur aucun droit, vous les avez qualifiés de crimes. Si c'était votre droit de les qualifier ainsi, n'était-ce pas le nôtre de faire voir que le crime ne venait pas de nous ? que la première atteinte aux droits imprescriptibles des individus ne venait pas de notre côté mais du vôtre ?
Mais quand, partisans de la libre discussion, nous avons voulu nous défendre, quand nous avons voulu faire voir à tous que vos accusations étalant mensongères, vous avez fui le débat public, vous nous avez interdit toute défense par une loi qui a mis le sceau à l'iniquité de toutes les autres. Vit-on jamais fouler aux pieds plus cyniquement la justice et l'équité ?
J'avais cherché à faire voir, dans l'article qu'on a incriminé, que l'acte d'oppression étant nécessairement antérieur à l'acte de révolte, Celui-ci ne pouvait être qu'un acte de légitime défense et que ce n'est pas nous qui avons commencé la tragique dispute.
Or, qu'avez-vous opposé à mes raisons ? Rien ! Une condamnation, croyez-vous que cela soit bien concluant en votre faveur ?
Depuis que l'humanité existe, il y a eu des gens qui ont prétendu avoir le droit de commander aux autres, qui ont profité de la naïveté de ces derniers pour vivre à leurs dépens, qui, tantôt sous le fallacieux prétexte de faire leur bonheur, tantôt sous celui qu'ils avaient une mission divine, leur ont imposé leurs volontés. Toujours on les voit, dans le cours de l'histoire, appuyer leur pouvoir et fonder leur autorité sur les préjugés les plus absurdes, sur les superstitions les plus grossières, entretenus savamment par eux chez leurs esclaves.
Mais, grâce aux progrès de la science moderne, qui a arraché aux idoles métaphysiques leurs oripeaux, qui, le flambeau de la vérité à la main, a mis en fuite tous les fantômes engendrés par l'ignorance et par l'erreur, nous nous sommes enfin aperçus que vous n'avez pas, que vous ne pouvez pas avoir le droit de nous commander. Vous ne l'avez pas, c'est incontestable. Et malgré cela, vous prétendez nous contraindre à obéir par la force !
Et quand nous repoussons la force par la force, n'est-il pas évident que ce n'est pas nous qui avons commencé les violences, n'est-il pas évident, ainsi que je le disais, que ce n'est pas le lapin anarchiste qui a commencé ?
Vous voulez écraser impitoyablement les autres, les exploiter, les asservir à vos volontés, jouir, par le contraste de leur détresse, de vos béatitudes, les souffleter de vos aumônes, piétiner leur dignité d'homme, et si, par hasard, quelques-uns plus éclairés sur leurs droits, se révoltent enfin contre tant de souffrances et d'ignominies, vous les appelez criminels ! Et s'ils veulent protester contre cette accusation mensongère, vous les supprimez !
De quel côté est la justice et l'équité là-dedans ?
Vous avez des moyens de publicité presque illimités pour répandre vos accusations, mais vous savez si bien qu elles ne sont pas fondées, vous savez si bien que vos prétendus droits supérieurs ne souffrent pas l'examen que vous voulez nous interdire toute défense.
Car enfin, qu'avais-je fait pour que l'on poursuivit avec tant d'acharnement ma perte ? J'avais tout bonnement cherché à repousser les accusations que vous portez contre nous !... N'était-ce pas mon droit ?... Me dire que non, parce que la loi le défend, c'est résoudre la question par la question. Quoi ! des individus auraient le droit souverain d'empêcher ceux qui ne pensent pas comme eux d'exprimer leurs idées ? Sur quoi donc, je vous prie, vous basez-vous, pour prétendre que des gens puissent avoir un droit aussi exorbitant ? On veut avoir le droit de nous accuser, de nous vilipender, et si nous élevons la voix pour nous défendre, on nous crie : «Vous faites l'apologie de faits qualifiés crimes». On nous envoie mourir en prison ou dans les bagnes, et l'on appelle cela de la justice.
Et voyez comme dans tout cela il y a un parti pris d'étouffer la vérité, comme on redoute la lumière, comme on craint la discussion des principes au grand jour, en public ; non seulement on ne veut pas nous laisser parler publiquement, non seulement on a décidé de nous condamner à huit clos pour que nos protestations n'arrivent pas aux oreilles du public, ce qui suppose implicitement que l'on tient à le tromper ; mais encore on s'est méfié du jury lui-même ! Bien que sa composition soit exclusivement bourgeoise, bien qu'il soit composé uniquement de personnes ayant un intérêt direct au maintien de l'ordre de choses actuel, on a eu peur de son indépendance et l'on nous a déférés aux tribunaux correctionnels parce qu'on sait que là notre condamnation est certaine d'avance.
C'est donc dans ces conditions et en vertu de pareils principes de justice qu'on m'a condamné à la relégation pour avoir voulu repousser les accusations qu'on porte contre nous, sans la moindre apparence de raison.
(Ici, Etiévant donne lecture de l'article Incriminé et condamné, publié dans LE LIBERTAIRE sous le titre «Le Lapin et le Chasseur».)
Pour justifier ce que j'avançais dans cet article, je m'appuierai uniquement sur des chiffres puisés dans les oeuvres de partisans, de défenseurs de l'ordre social actuel et dans les statistiques officielles ; car si nos adversaires ne peuvent citer aucun fait précis à l'appui de leurs prétentions à nous imposer un joug, nous n'en manquons pas pour légitimer notre révolte.
Ne croyez pas que j'aille vous reprocher les sanglantes hécatombes que, de temps à autre, les dirigeants ont faites pour maintenir leur suprématie. Non ! en sociologie comme en géologie, ce sont les causes lentes, ou pour m'exprimer plus exactement, les causes régulières qui produisent les effets les plus considérables ; ce sont celles dont l'action constante nous échappe à première vue ; en général nous ne prêtons d'attention qu'aux accidents qui par leur rareté même nous frappent le plus.
Qu'est-ce en effet que les vingt mille morts de juin 48, les quarante mille de mai 71, quand on les compare au nombre des victimes que fait annuellement notre organisation sociale ? Rien ! absolument rien ! Ce n'est même presque rien, si on les compare au nombre de victimes faites chaque année, rien qu'en France.
Un économiste et statisticien, M. Vaccaro, dans une oeuvre ayant pour titre : «La Lutte pour la vie dans l'humanité», nous dit : Entre 1828 et 1846, la mortalité des enfants dans les familles ouvrières de Manchester était de 97 % ; à Bruxelles, la mortalité infantile était de 54 % chez les pauvres, et de 6 % chez les riches ; à Berlin, les chiffres correspondants étaient de 35 et 5,5 %.
Un autre économiste, Cooper, nous apprend que, sur 1.000 naissances, il y a 941 hommes vivants au bout de cinq ans chez les riches et seulement 665 chez les pauvres ; au bout de vingt ans, 855 et 556 ; au bout de cinquante ans, 557 et 283.
Si je cite ces chiffres, c'est parce qu'un partisan de l'ordre de choses actuel, M. Novicov, s'appuie sur eux pour tenter de justifier scientifiquement l'organisation économique que nous subissons, et cela en vertu des théories de Darwin. L'auteur en question prétend en effet démontrer, dans un passage de son livre intitulé : « L'avenir de la race blanche », que la sélection sociale se fait dans le même sens que la sélection naturelle et par des moyens identiques. Malheureusement, la logique l'emporte et les faits sont trop patents pour être niés ; aussi M. Novicov détruit-il lui-même toute son argumentation par une simple parenthèse, quand Il nous dit. en comparant la sélection sociale et la sélection naturelle : «On le voit, l'élimination se fait par en bas dans un cas comme dans l'autre. Ceux qui tombent dans les bas fonds de la société sont ceux qui ont (toutes choses étant égales d'ailleurs) le moins de qualités psychiques : force de volonté, esprit d'ordre, activité, etc.» Et il ne voit pas que c'est précisément parce que les choses ne sont jamais égales dans la société actuelle que la sélection sociale diffère essentiellement de la sélection naturelle. D'ailleurs, s'il nous parle de ceux qui tombent dans les bas fonds de la société, il ne nous dit rien de ceux qui y naissent, car il serait difficile d'attribuer ce fait à leur manque d'esprit d'ordre. On voit donc que contrairement à ce que prétend l'auteur, le processus économique n'est pas actuellement identique au processus biologique. Mais quoi qu'il en soit, les chiffres n'en restent pas moins, et comme je les ai puisés dans les oeuvres de nos adversaires, on ne pourra pas m'accuser de parti pris ou d'exagération.
Or, ces chiffres montrent combien est meurtrière, pour la majeure partie de l'humanité, l'organisation économique actuelle. Vous prétendez, je sais bien, que la misère ne résulte pas de cette organisation, mais des vices et de la paresse des individus qui y sont plongés.
Pour voir ce qu'il en est, il suffit d'employer le raisonnement usité en géométrie, afin de savoir si une quantité quelconque est on non indépendante d'une autre.
Supposons donc qu'à la place des hommes actuellement existants, soit tombée du ciel une race d'êtres ayant toutes les vertus possibles et imaginables. Supposons que ces êtres vertueux soient tous également forts, également intelligents, également actifs, et supposons de plus qu'ils se partagent également toutes les richesses.
Eh bien ! je dis que par le fait seul de ce partage, par le fait seul que l'on n'aura pas laissé la propriété indivise, par le fait seul qu'on aura conservé la propriété individuelle, la misère et tout son cortège de maux reparaîtront dans cette société d'êtres parfaits, bien que toutes les causes que leur assignent les moralistes en aient été bannies.
En effet, les lois de la nature continuant à agir, il y aura plus de naissances que de décès. Or, dans l'état de choses actuel, où la misère tue un grand nombre d'individus. cet excédent des naissances sur les décès est annuellement de 14 à 15 millions.
Comme nous avons supposé le capital également partagé entre des individus également forts, également intelligents, également actifs, il est clair que le capital de chacun aura reçu de son travail une égale plus value. Mais par suite de l'excédent des naissances sur les décès, une partie d'entre eux doit prélever sur cette plus value la dépense de plus d'êtres humains. Donc, au commencement de la seconde année, les uns auront un capital plus fort que celui des autres.
Or, à égalité de qualités, ce sont ceux qui sont le moins pourvus de capitaux qui succombent dans la lutte pour l'existence et qui, malgré toutes leurs vertus, tombent dans les bas fonds de la société, puisque, selon l'aveu de l'auteur précédemment cité, il faut que toutes choses soient égales pour qu'il en soit autrement.
L'inégalité dans la répartition des richesses, et par conséquent la misère des uns et l'opulence des autres, est donc indépendante de la vertu ou des vices des individus et a pour cause première le régime de la propriété.
Cela étant, prenons les derniers chiffres, puisque ce sont ceux qui accusent la plus faible différence entre la mortalité des classes. Il nous font voir qu'il meurt en cinquante ans 274 individus de plus sur mille, chez les pauvres que chez les riches. Or, si l'on conçoit qu'il y a 30 millions de prolétaires en France sur près de 40 millions d'habitants, ce qui fait trois prolétaires pour quatre individus, et certes ce n'est pas exagéré : et si l'on admet que le rapport de la natalité au chiffre de la population soit le même dans toutes les classes, bien que les statistiques officielles montrent que ce rapport est sensiblement supérieur dans la classe pauvre on voit que sur les 850.000 naissances qu'accusent annuellement ces statistiques, 635.500 sont attribuables à la classe ouvrière, et dès lors, un calcul fort simple nous montre que 174.575 individus meurent en moyenne chaque année, victimes de l'organisation sociale que vous défendez.
Cela fait journellement environ 480 décès attribuables aux conditions économiques qui résultent du régime actuel de la propriété, 480 par jour.
Et vous nous dites de patienter, et vous nous parlez de réformes sages et lentes, surtout lentes ; et vous ne semblez douter que toutes les trois minutes de retard apportées par votre entêtement ou voire indifférence à la rénovation sociale sur des bases de justice et de solidarité coûtent la vie à un homme ?
Et si un de ces malheureux se révolte enfin contre cette organisation qui le broie, vous l'appelez criminel ?
Et vous ne voulez pas que nous protestions, quand nous voyons intervertir si audacieusement les rôles ?
Nous autres prolétaires, vous nous asservissez dès notre enfance à toutes sortes de volontés arbitraires, vous nous forcez à de perpétuelles capitulations de conscience, vous ne nous laissez d'autres droits positifs que celui de mourir de faim, vous nous surchargez de toutes sortes de devoirs plus fantaisistes les uns que les autres ; et si, venant enfin à reconnaître que vous n'avez, pour nous imposer un pareil joug, aucun droit, nous nous révoltons contre cette organisation qui nous torture, qui nous avilit, qui tue chaque année des centaines de mille des nôtres, qui met sans cesse en péril notre existence, c'est nous les asservis, les exploités qui sommes les criminels !
N 'est-ce pas, pour avoir prétendu qu'il n'en était rien que l'on m'a condamné ?
Pourtant des faits précis, déterminés, scientifiquement connus, sont là pour prouver que j'avais raison. N'est-il pas en effet positivement démontré que les êtres vivants se différencient des êtres inanimés par la faculté qu'ils ont de réagir contre les influences du milieu ambiant ? N'est-il pas certain que l'usage de cette faculté est la condition « sine qua non » de leur existence ? N'est-il pas évident que l'organisation sociale qui cause annuellement la mort de tant de malheureux se perpétue par le concours spontané ou consenti de tous ! Dès lors, n'est-il pas de toute évidence que ceux dont votre ordre social met sans cesse l'existence en péril ont le droit naturel de réagir contre tous ceux qui, volontairement ou non, le perpétuent ? Je n'avais donc rien avancé que de vrai dans l'article qu'on a incriminé.
Car enfin il faut bien voir les choses telles qu'elles sont. La misère, ce n'est pas seulement la souffrance pour ceux qui y sont plongés, c'est aussi la mort. Et sur quoi, somme toute, peut-on se baser pour affirmer que ces 480 malheureux que votre état social tue journellement n'ont pas autant le droit de vivre que les autres ! Et si, par égoïsme ou indifférence, on a le droit de nous tuer plus ou moins vite à l'aide de privations physiques et de douleurs morales, pourquoi n'aurions-nous pas le droit de tuer les tueurs et leurs complices conscients ou non par tout autre moyen ! L'état social qui engendre de tels maux n'existait-il pas avant nous ? N'est-ce donc pas ceux qui font tous leurs efforts pour le maintenir, qui, les premiers, portent atteinte à la vie de leurs semblables ? Et quand ceux-ci se révoltent et revendiquent leurs droits à l'existence par un moyen quelconque, quand ils rendent coup pour coup, ne sont-ils pas en droit de légitime défense ?
Pourquoi voudriez-vous que ces 170.000 individus que vos institutions économiques font périr chaque année se laissent tuer sans rien dire. Quoi, il serait honnête de nous tuer par un meurtre anonyme et nous serions criminels en nous révoltant contre une pareille prétention ? Et nous n'aurions même pas la droit de rétablir les faits, de faire voir, qu'en somme, nous ne faisons que nous défendre ?
Vous voudriez nous empêcher de crier à tous : «Mais c'est nous que l'on attaque, mais c'est nous que l'on tue ; les faits sont là pour l'attester, les statistiques officielles le proclament, nos adversaires eux-mêmes font froidement, dans leurs livres, le compte de nos cadavres ! Ce n'est donc pas nous qui sommes les criminels !»
La propagande par le fait que vous nous reprochez tant nous ne la pratiquons qu'à votre exemple ! C'est, en effet, en grande partie par des actes, c'est par des supplices, c'est par des récompenses, c'est par les exemples que les dirigeants du passé ont inculqué dans la mentalité des générations antérieures les idées morales qu'ils ont jugées favorables à asseoir leur domination, et c'est par les mêmes procédés que vous cherchez à le perpétuer dans l'intellect des générations présentes.
Croyez-vous donc que nous n'y voyons pas clair ? Croyez-vous que nous ne voyons pas que, malgré tous vos beaux discours sur la supériorité de la nature de l'homme, vous agissez comme si vous étiez convaincus comme nous cite l'homme n'est qu'un animal, que ses actes, que ses idées sont fatalement déterminés par les influences du milieu ambiant. Vous employez, en effet, pour dresser vos esclaves à vous rapporter vos rentes, les mêmes procédés que vous employez pour dresser vos chiens à vous rapporter le gibier. Vous les fouaillez, vous les caressez, vous leur imposez des diètes, vous leur abandonnez un os ou les restes de votre table. Vous donnez à vos esclaves méritants des médailles ou des uniformes brillants, comme vous donnez à vos chiens des colliers avec des rubans et des grelots, parce que vous savez que les uns comme les autres sont assez bêtes pour s'entr'égorger sous les harnais.
Il y a parmi les dirigeants comme une vaste conspiration contre le bon sens et la raison. On ne tient aucun compte des données positives de la science moderne. On subventionne des gens pour apprendre aux enfants du peuple que le monde été crée en six jours il y il six mille ans, qu'une baleine avalé un homme et autres choses du même calibre, et cela en dépit des découvertes de la géologie et de l'anatomie. On leur enseigne officiellement le spiritualisme, bien qu'on sache que ce n'est qu'un amas d'hypothèses pures, dont la plupart font outrageusement violence aux faits. On sait pourtant bien que ce n'est là qu'un vaste montage de coup, car, dans l'enseignement supérieur des sciences on a depuis longtemps renoncé à parler de Dieu, de l'âme et autres billevesées métaphysiques. Le physiologiste comme dit Littré, constate que le cerveau pense, comme le physicien constate que la matière pèse et on. n'ose pas parler d'âme en premier, pas plus que l'on n'ose montrer au second avec Chateaubriand « Dieu abaissant le globe du soleil à l'Occident et élevant la lune à l'Orient, tout en étant attentif à la prière de sa créature », de peur de les faire éclater de rire.
Malheureusement, parmi les dirigeants, il s'en trouve qui parfois débinent le truc. M. E. Lepelletier ne déplorait-il pas dernièrement, dans l'ECHO DE PARISl'usage de donner des bourses à quelques enfants du peuple pour leur permettre de poursuivre leurs études disant que cela faisait une pépinière d'anarchistes. En effet il avait raison : ceux qui savent et qui ne sont pas aveuglés par l'intérêt sont forcément des révoltés. Ce que M E. Lepelletier a dit tous les dirigeants conscients le pensent. Ils voudraient que l'on ne dise le fin mot des choses qu'à ceux qui ont intérêt à le taire, car ils savent que la science est mère de la révolte. Ils voudraient empêcher les pauvres de savoir, de raisonner, car pour jouir ils n'ont besoin que de chair à travail et ils sentent qu'ils ne conserveront le domaine matériel de l'humanité qu'en se réservant la possession exclusive du domaine intellectuel.
En vain, la biologie et la physiologie nous montrent-elles que tous les phénomènes qui s'accomplissent dans l'homme sont soumis au grand principe du déterminisme, qui domine toute la science moderne, on nous parle toujours de libre arbitre et de responsabilité, comme si nos actes de volition n'étaient pas déterminés, ainsi que tous les autres phénomènes de la nature, par le concours de leurs conditions d'existence. Sur quoi se base-t-on pour affirmer l'existence de ce libre arbitre ? Sur rien. On l'affirme et cela fait le compte ! Les lois ne sont-elles pas extérieures à nous ? Leur existence n'influe-t-elle pas sur les actes des individus ? Cette influence manifeste ne prouve-t-elle pas que nos actes sont déterminés par des conditions en partie extérieures à nous et par conséquent indépendantes de nous ? Tout cela est évident, mais on nie audacieusement les faits, parce que les dirigeants rie peuvent maintenir leur suprématie qu'en trompant.
C'est donc pour avoir usé du droit naturel que tous les êtres humains ont d'exprimer leurs pensées? C'est pour avoir répondu aux accusations fausses que l'on porte contre nous, c'est pour avoir dit la vérité qu'on a voulu m'imposer encore une fois, et pour toujours, le joug honteux des chiourmes. Ainsi attaqué, au mépris de toute justice, dans mes droits, dans ma liberté, dans ma vie, traqué par les agents des pouvoirs publics, mis dans l'impossibilité de subsister; placé dans l'alternative de mourir de faim ici ou de consomption sous le climat meurtrier des tropiques, j'ai rendu coup pour coup dans la mesure de mes forces, en vertu de mon droit de légitime défense. Ayant respecté les droits de chacun, ayant répondu à la parole par la parole, à l'écrit par l'écrit, j'étais parfaitement dans mon droit en répondant au fait par le fait. Car il est juste que, respectant les droits des autres, je veuillle qu'on respecte les miens ; que, laissant chacun libre d'exprimer ses idées, je prétende avoir le droit d'exprimer les miennes ; que, ne portant préjudice à personne, je prétende faire respecter ma liberté et ma vie !
Je n'avais d'ailleurs rien avancé que de vrai et dire la vérité, même quand elle est désagréable aux dirigeants, c'est rendre service à tous. L'humanité ne sera jamais trop riche de vérités, car l'ignorance et les idées fausses qui en découlent sont les sources de tous ses maux.
En effet, si ces maux continuent à affliger l'humanité, si l'ordre de choses qui les engendre se maintient quoique l'immense majorité des individus ait intérêt à sa disparition ; si l'on voit même un grand nombre d'individus parmi ceux qui sont le plus intéressés à la rénovation sociale, faire tous leurs efforts pour l'entraver, c'est que. se fiant aux apparences, ils ne se rendent pas compte des ravages que cette organisation meurtrière fait parmi eux ; c'est qu'ils ignorent leurs droits d'êtres vivants, pauvres moutons à qui les bergers font croire qu'il est honnête de se laisser tondre et criminel de regimber.
Eh bien ! cet aveuglement cause de tant de souffrances, de tant de morts, nous voulons le faire cesser. Derrière la maladie qui fauche 480 prolétaires par jour, nous voulons faire voir la misère, les privations, les excès de fatigue qui préparent le terrain à l'action des microbes pathogènes, et derrière la misère, nous voulons montrer l'organisation économique qui l'engendre et l'action constante des détenteurs du pouvoir et de leurs agents qui perpétuent cette dernière et dire : « Voilà les causes de nos souffrances, de la mort prématurée des nôtres. Notre droit naturel d'êtres vivants est de réagir contre elles et de les supprimer quelles qu'elles soient. »
Vous prétendez bien avoir le droit d'enseigner aux enfants du peuple dans les écoles que vous appelez, par euphémisme, des écoles neutres, que Carnot est mort victime d'une secte de criminels appelés anarchistes. Et nous, nous prétendons avoir le droit de leur dire que plus de 170.000 prolétaires meurent annuellement est France, victimes d'une organisation sociale que vous savez meurtrière, mais que vous maintenez quand même parce qu'elle vous confère des privilèges. Oui, nous prétendons avoir le droit de parler comme vous et de dire la vérité à tous.
Vous prétendez bien avoir le droit de prêcher la soumission et la résignation aux victimes de l'organisation sociale, sans leur dire sur quel fait précis vous vous appuyez pou prétendre qu'ils doivent se soumettre à vous ; sans leur dire pourquoi ils doivent se résigner à souffrir et à mourir prématurément pour vous faire la vie plus douce et plus longue. Et c'est pour cela que nous leur disons : Aucun fait certain ne prouve qu'il soit obligatoire que ce soit vous qui périssiez ; il n'est pas plus juste, il n'est pas plus moral que ce soit l'un plutôt que l'autre qui succombe, ne vous laissez donc pas écraser, défendez donc votre dignité, vos droits, votre liberté, votre vie par tous les moyens ; ils sont tous bons, tous honnêtes et plus vous frapperez fort, mieux cela vaudra ! Et nous prétendons avoir le droit de dire cela parce que, victimes nous-mêmes de cette organisation, nous ne voulons pas nous rendre complices par notre silence des maux qu'elle engendre, nous prétendons avoir le droit de dire cela, parce que cela est vrai, parce que cela est juste, ainsi que l'histoire, c'est-à-dire l'expérience des siècles passés, nous l'enseigne. On nous accuse d'exciter au meurtre parce que nous disons aux malheureux de ne pas se laisser opprimer. Mais voyez qui nous accuse ! Ce sont ceux-là qui, journellement, attisent les haines de peuple à peuple, qui tentent de réveiller les haines de race et de religion ; ce sont ceux qui rêvent de vastes hécatombes où des millions d'hommes armés de fusils perfectionnés s'entre-tueraient ; ce sont ceux qui hypnotisent leurs esclaves afin de les empêcher de penser que nos véritables ennemis ce sont nos maîtres. Oh ! admirable logique de l'esprit de parti ! Quand un de ces malheureux que l'organisation sociale torture et tue, se révolte, ses victimes sont toujours innocentes. Mais tous ceux que vous faites mourir dans vos expéditions coloniales, pour ramasser dans la boue sanglante des champs de bataille, des panaches, des croix et des galons ne le sont-ils pas ?
Les chiffres que nous avons vus tout à l'heure nous apprennent que dans les cinq premières années de l'existence, il meurt 286 enfants sur mille, dans la classe ouvrière, par suite des privations que leur impose l'organisation sociale. Or, n'est-il pas singulier que ce soit précisément ceux qui font tous leurs efforts pour perpétuer cet état de choses qui, ô ironie, nous reprochent de ne pas apprécier à sa juste valeur la vie humaine et de faire des victimes innocentes !
Et vous voudriez nous interdire tout cri de révolte devant une pareille monstruosité, voilée d'une pareille hypocrisie ! Nous empêcher de crier aux pères et aux mères : «Vous ne voyez donc pas que cet ordre social, nouveau Moloch, dévore vos enfants ? Mais révoltez-vous donc !»
La théorie des victimes innocentes est, sans doute, fort belle ; son développement peut donner lieu à de beaux mouvements oratoires, mais il faudrait se la rappeler plus souvent ; Il ne faudrait pas sen souvenir uniquement quand l'un de nous comparaît devant les «Juges» ; il faudrait que vous l'eussiez constamment à la mémoire. Il faudrait que chaque fois qu'au milieu de vos affaires on au sein de vos plaisirs, vous entendez sonner l'heure, vous vous disiez : « Encore vingt de mes semblables sont morts victimes de l'organisation sociale, et non seulement je n'ai rien fait pour les sauver, mais j'ai tout fait pour qu'ils périssent, j'ai tout fait pour perpétuer cette organisation qui tue ; dans une heure, vingt autres seront morts, victimes du même meurtre anonyme, perpétré par les indifférents, par tous ceux qui agissent comme moi. »
Oui, il faudrait que vous vous disiez cela constamment ; et alors, si vous n'avez pas le coeur froid et sec. si vous ne dites pas en votre for intérieur : «je me moque de qui souffre et de qui meurt», si vous voulez vous dissocier par un acte d'éclatante réprobation d'avec les meurtriers anonymes de tous ces miséreux, oh ! alors, vous aurez le droit de parler de victimes innocentes ; mais je vous préviens que. dans ce cas, vous ne viendrez pas siéger dans cette salle, à moins que ce ne soit ici, du côté des accusés, et les menottes aux mains.
Le prolétaire voit tous les jours ses enfants pâlir, s'étioler et mourir, et si parfois vous daignez reconnaître, pour capter son suffrage, que les choses pourraient aller mieux, vous n'en réprouvez pas moins ce que vous appelez de folles impatiences, car vous n'êtes pas pressés, ayant tout ce qu'il vous faut.
Et s'il vous importe peu, en effet, qu'un retard de quelques années dans l'évolution sociale coûte la vie à quelques millions de petits pauvres, il n'en est pas de même pour nous. Aussi ne cesserons-nous de crier : « Ne vote pas, révolte-toi, ne te choisis pas de maîtres, cours sus à ceux que tu as ; si tu veux être libre. Si tu veux être heureux, si tu veux vivre ta pleine vie, si tu veux que tes petits vivent, révolte-toirévolte-toi, car l'expérience des siècles, consignée dans les annales de l'humanité, est là pour te dire que l'on n'obtient rien sans cela. »
La nuit du 4 août ne vient jamais qu'après le 14 juillet !
Les progrès sociaux, les réformes, même les plus illusoires, n'ont pu être obtenus que par la violence. Jamais Ils n'ont été le fait des obéissants, des résignés, mais toujours des révoltés, qui, sous le coup des lois, dans les cachots, au pied de l'échafaud, ont répondu fièrement aux maîtres de l'humanité :Non serviam.
L'histoire nous enseigne aussi que les entraves au progrès sont toujours venues des détenteurs des pouvoirs publics, et que, par conséquent, tant qu'il subsistera un vestige de pouvoir, l'humanité gênée dans son évolution naturelle, entravée dans sa marche vers le mieux être, sera obligée de temps à autre de renverser par des révolutions violentes les barrières dressées par les privilégiés du moment, qui voudraient la voir camper indéfiniment dans une institution, s'éterniser dans l'adoration d'une idée. Et c'est pour cela, pour lui économiser bien des révolutions, bien des déchirements, que nous disons aux hommes : Ne vous arrêtez pas à des quatrième ou cinquième états, allez droit au but, à la liberté. à l'anarchie ; car c'est alors seulement que l'humanité pourra évoluer sans secousses violentes vers les limites sans cesse reculées de la perfectibilité.

Georges ÉTIÉVANT




Émile Henry

LETTRE AU DIRECTEUR DE LA CONCIERGERIE

(extraits de Ni Dieu, ni Maître)

27 février 1894
Monsieur le Directeur,Au cour de la visite que vous m'avez faite dans ma cellule le dimanche 18 courant, vous avez eu avec moi une discussion, d'ailleurs tout amicale, sur les idées anarchistes.
Vous avez été fort étonné, m'avez-vous dit, de connaître nos théories sous un aspect nouveau pour vous, et vous m'avez demandé de vous résumer par écrit notre conversation, afin de bien connaître ce que veulent les compagnons anarchistes.
Il vous sera facile de comprendre, Monsieur, que ce n'est pas en quelques pages que l'on peut développer une théorie qui analyse toutes les manifestations de la vie sociale actuelle, les étudie comme un docteur ausculte un corps malade, les condamne parce qu'elles sont contraire au bonheur de l'humanité et, en leurs lieu et place, échafaude une vie toute nouvelle, basée sur des principes entièrement antagoniste de ceux sur lesquels est bâtie la vieille société.
D'ailleurs, d'autres que moi ont déjà fait ce que vous me demandez de faire. Les Kropotkine, les Reclus, les Sébastien Faure [ont exposé] leurs idées, et ont poussé leur développement aussi loin que possible.
Lisez Évolution et Révolution de Reclus ; La Morale Anarchiste, Les Paroles d'un Révolté, La Conquête du Pain de Pierre Kropotkine ; Autorité et Liberté, Le Machinisme et ses conséquences de Sébastien Faure ; La Société mourante et l'Anarchie de Grave ; Entre Paysans (Fra contadini) de Malatesta ; lisez encore ces nombreuses brochures, ces innombrables manifestes qui, depuis quinze ans, ont paru tour à tour, chacune ou chacun développant des idées nouvelles, suivant que l'étude ou les circonstances les suggéraient à leurs auteurs.
Lisez tout cela, et alors vous pourrez vous former un jugement à peu près fondé sur l'Anarchie.
Et cependant, gardez-vous bien de croire que l'Anarchie est un dogme, une doctrine inattaquable, indiscutable, vénérée par ses adeptes à l'égal du Coran par les musulmans.
Non ; la liberté absolue, que nous revendiquons, développe sans cesse nos idées, les élève vers des horizons nouveaux (au gré des cerveaux des divers individus) et les rejette hors des cadres étroits de toute réglementation et de toute codification.
Nous ne sommes pas des "croyants", nous ne nous inclinons ni devant Reclus, ni devant Kropotkine, nous discutons leurs idées, nous les acceptons quand elles développent dans nos cerveaux des impressions sympathiques, mais nous les repoussons quand elles ne font rien vibrer en nous.
Nous sommes loin de posséder l'aveugle foi des collectivistes, qui croient en une chose, parce que Guesde a dit qu'il fallait y croire, et qui ont un catéchisme dont ce serait sacrilège de discuter les paragraphes.
Ceci bien établi, je vais essayer de vous développer, brièvement et rapidement, ce que j'entends, moi, par l'Anarchie, sans pour cela engager d'autres compagnons qui, par certains points, peuvent avoir des vues différentes des miennes.
Vous ne discuterez pas qu'aujourd'hui le système social est mauvais, et la preuve, c'est que chacun en souffre. Depuis le malheureux errant, sans pain et sans gîte, qui connaît la faim à l'état constant, jusqu'au milliardaire, qui craint toujours une révolte des meurt-de-faim venant troubler sa digestion, toute l'humanité éprouve des angoisses.
Eh bien ! sur quelles bases repose la société bourgeoise ? Abstraction faite des principes de famille, de patrie et de religion, qui n'en sont que des corollaires, nous pouvons affirmer que les deux pierres de voûte, les deux principes fondamentaux de l'état actuel sont l'autorité et la propriété.
Je ne veux pas m'étendre davantage sur ce sujet. Il me serait facile de démontrer que tous les maux dont nous souffrons découlent de la propriété et de l'autorité.
La misère, le vol, le crime, la prostitution, les guerres, les révolutions ne sont que des résultantes de ces deux principes.
Donc, les deux bases de la société étant mauvaises, il n'y a donc pas à hésiter. Il ne faut pas essayer d'un tas de palliatifs (voir socialisme) qui ne servent qu'à déplacer le mal ; il faut détruire les deux germes vicieux, et les extirper de la vie sociale.
C'est pourquoi, anarchistes, nous voulons remplacer la propriété individuelle par le Communisme, et l'autorité par la liberté.
Donc, plus de titres de possession ni de titres de domination : égalité absolue.
Quand nous disons égalité absolue, nous ne prétendons pas que tous les hommes auront un même cerveau, une même organisation physique ; nous savons fort bien que toujours il y aura la plus grande diversité entre les aptitudes, cérébrales et corporelles. C'est justement cette variété de capacités qui réalisera la production de tout ce qui est nécessaire à l'humanité, et sur elle aussi nous comptons pour entretenir l'émulation dans une société anarchiste.
Il y aura des ingénieurs et des terrassiers, cela est évident, mais sans que l'un ait aucune supériorité sur l'autre ; car le travail de l'ingénieur ne servirait de rien sans le concours du terrassier, et vice versa.
Chacun étant libre de choisir le métier qu'il exercera, il n'y aura plus que des êtres obéissant sans contrainte aux penchants que la nature a placés en eux (garantie de bonne production).
Ici une question se pose. Et les paresseux ? Chacun voudra-t-il travailler ?
Nous répondons : oui, chacun voudra travailler, et voici pourquoi :
Aujourd'hui, la moyenne de la journée de travail est de 10 heures*.
Beaucoup d'ouvriers sont occupés à des travaux absolument inutiles à la société, en particulier aux armements militaires de terre et de mer. Beaucoup aussi sont frappés par le chômage** . Ajoutez à cela qu'un nombre considérable d'hommes valides ne produisent rien : soldats, prêtres, policiers, magistrats, fonctionnaires, etc.
On peut donc affirmer, sans être taxé d'exagération, que sur 100 individus capables de produire un travail quelconque, 50 seulement fournissent un effort vraiment utile à la société. Ce sont ces cinquante qui produisent toute la richesse sociale.
D'où la déduction que, si tout le monde travaillait, la journée de travail, au lieu d'être de 10 heures, descendrait à 5 heures seulement.
Considérons, en outre que, dans l'état actuel, le total des produits manufacturés est quatre fois plus considérable, et le total des produits agricoles trois fois plus considérable que la somme nécessaire aux besoins de l'humanité ; c'est-à-dire qu'une humanité trois fois plus nombreuse serait vêtue, logée, chauffée, nourrie, en un mot aurait la satisfaction de tous ses besoins, si le gaspillage et d'autres multiples causes ne venait détruire cette surproduction.
(Vous trouverez cette statistique des produits dans la petite brochure : Les produits de la Terre et les produits de l'Industrie).
De ce qui précède, nous pouvons donc tirer la conclusion suivante :
Une société où chacun collaborerait au travail commun, et qui se contenterait d'une production ne dépassant pas énormément sa consommation (l'excès de la première sur la seconde devant constituer une petite réserve), n'aurait à demander à chacun de ses membres valides qu'un effort de deux à trois heures, peut-être moins.
Qui donc alors refuserait de donner une si petite quantité de travail ? Qui voudrait vivre avec cette honte d'être méprisé de tous et considéré comme un parasite?
(...) La propriété et l'autorité marchant toujours de pair, se soutenant l'une l'autre, pour tenir l'humanité esclave !
Qu'est-ce que le droit de propriété ? Est-ce un droit naturel ? Est-il légitime que l'un mange tandis que l'autre jeûne ? Non, la Nature, en nous créant, nous fit des organismes similaires, et un estomac de manoeuvre exige les mêmes satisfactions qu'un estomac de financier.
Et cependant, aujourd'hui, une classe a tout accaparé, volant à l'autre classe non seulement le pain du corps, mais encore le pain de l'esprit.
Oui, dans un siècle que l'on appelle de progrès et de science, n'est-il pas douloureux de penser que des millions d'intelligences, avides de savoir, se trouvent dans l'impossibilité de s'épanouir ? Que d'enfants du peuple, qui seraient peut-être devenus des hommes de haute valeur, utile à l'humanité, ne sauront jamais autre chose que les quelques notions indispensables que leur inculque l'école primaire !
La propriété, voilà l'ennemi du bonheur humain, car elle crée l'inégalité et, par suite, la haine, l'envie, la révolte sanglante.
L'autorité, elle, n'est que la sanction de la propriété. Elle vient mettre la force au service de la spoliation.
Eh bien ! le travail étant un besoin naturel, convenez avec moi, Monsieur, que nul ne se dérobera à la demande d'un effort aussi minimum que celui dont nous avons parlé plus haut.
(Le travail est un besoin si naturel que l'Histoire nous montre des hommes d'État s'arrachant avec bonheur aux soucis de la politique pour travailler comme de simples ouvriers. Pour n'en citer que deux exemples bien connus : Louis XVI faisait de serrurerie ; de nos jours, Gladstone, "the great old man", profite de ses vacances pour abattre lui-même quelques uns des chênes de ses forêts, comme un vulgaire bûcheron.)
Vous voyez donc bien, Monsieur, qu'il ne vous sera nécessaire de recourir à aucune loi pour éviter les paresseux.
Si, par extraordinaire, quelqu'un voulait cependant refuser son concours à ses frères, il serait toujours moins coûteux de nourrir ce malheureux, qui ne peut être qu'un malade, que d'entretenir des législateurs, des magistrats, des policiers et des gardes-chiourmes pour le mater.
Beaucoup d'autres questions se posent, mais elles sont d'un ordre secondaire ; l'important était d'établir que la suppression de la propriété, la prise au tas, n'amènerait pas un arrêt de la production par suite du développement de la paresse, et que la société anarchiste saurait se nourrir et se satisfaire en tous ses besoins.
Toutes les autres objections qu'on pourrait soulever seront facilement réfutées en s'inspirant de cette idée qu'un milieu anarchiste développera dans chacun de ses membres la solidarité et l'amour de ses semblables, car l'homme saura qu'en travaillant pour les autres il travaillera en même temps pour lui.
Une objection qui paraîtra plus fondée est celle-ci :
Si aucune autorité n'existe plus, s'il n'y a pas la peur du gendarme pour arrêter le bras des criminels, ne risquons-nous pas de voir les délits et les crimes se multiplier dans une proportion effrayante ?
La réponse est facile :
Nous pouvons classer les crimes commis aujourd'hui en deux catégories principales : les crimes d'intérêts et les crimes passionnels.
Les premiers disparaîtront d'eux-mêmes, car il n'y aura plus matière à ces délits, atteintes à la propriété, dans un milieu qui a supprimé la propriété.
Quant aux seconds, aucune législation ne peut les empêcher. Bien loin de là, la loi actuelle, qui acquitte le mari assassinant la femme adultère, ne fait que favoriser la fréquence de ces crimes.
Au contraire, un milieu anarchiste élèvera le niveau moral de l'humanité. L'homme comprendra qu'il n'a aucun droit sur une femme se donnant à un autre que lui, puisque cette femme ne fait qu'obéir à sa nature.
Par conséquent les crimes, dans la future société, deviendront de plus en plus rares, jusqu'à ce qu'ils disparaissent complètement.
Je vais vous résumer, Monsieur, mon idéal d'une société anarchiste.
Plus d'autorité, bien plus contraire au bonheur de l'humanité que les quelques excès qui pourraient se produire aux débuts d'une société libre.
Au lieu de l'organisation autoritaire actuelle, groupement des individus par sympathies et affinités, sans lois et sans chefs.
Plus de propriété individuelle ; mise en commun des produits ; travail de chacun selon ses besoins, consommation de chacun selon ses besoins, c'est-à-dire à son gré.
Plus de famille, égoïste et bourgeoise, faisant de l'homme la propriété de la femme, et de la femme la propriété de l'homme ; exigeant de deux êtres qui se sont aimés un moment d'être liés l'un à l'autre jusqu'à la fin de leurs jours.
La nature est capricieuse, elle demande toujours de nouvelles sensations. Elle veut l'amour libre. C'est pourquoi nous voulons l'union libre.
Plus de patries, plus de haines entre frères, jetant les uns contre les autres des hommes qui ne se sont même jamais vus.
Remplacement de l'attachement étroit et mesquin du chauvin à sa patrie, par l'amour large et fécond de l'humanité tout entière, sans distinctions de races ni de couleurs.
Plus de religions, forgées par des prêtres pour abâtardir les masses et leur donner l'espoir d'une vie meilleure alors qu'eux-mêmes jouiront de la vie terrestre.
Au contraire, développement continu des sciences, mises à la portée de chaque être qui se sentira attiré vers leur étude amenant peu à peu tous les hommes à la conscience du matérialisme.
Étude particulière des phénomènes hypnotiques que la science commence aujourd'hui à constater, afin de démasquer les charlatans qui présentent aux ignorants, sous un jour merveilleux et surnaturel, des faits d'ordre purement physique.
En un mot, plus d'entrave aucune au libre développement de la nature humaine.
Libre éclosion de toutes les facultés physiques, cérébrales et mentales.
Qu'une société ayant de telles bases arrive du premier jour à l'harmonie parfaite, je ne suis pas assez optimiste pour l'espérer. Mais j'ai la profonde conviction que deux ou trois générations suffiront pour arracher l'homme à l'influence de la civilisation artificielle qu'il subit aujourd'hui, et pour le ramener à l'état de nature, qui est l'état de bonté et d'amour.
Mais pour faire triompher cet idéal, pour asseoir une société anarchiste sur des bases solides, il faut commencer par le travail de destruction. Il faut jeter bas le vieil édifice vermoulu.
C'est ce que nous faisons.
La bourgeoisie prétend que nous n'arriverons jamais à notre but.
L'avenir, un avenir bien proche, le lui apprendra.
Vive l'Anarchie !

Emile Henry 




Groupe Krisis (Nuremberg)*

MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL


I/ La domination du travail mort.
Un cadavre domine la société, le cadavre du travail. Toutes les puissances du monde se sont liguées pour défendre cette domination : le pape et la Banque mondiale, Tony Blair et Jôrg Haider, les syndicats et les patrons, les écologistes d'Allemagne et les socialistes de France. Tous n'ont qu'un mot  à la bouche : travail, travail, travail !Qui n'a pas désappris à penser comprend sans difficulté le caractère insensé de cette attitude. Car ce n'est pas une crise passagère que connaît la société dominée par le travail : la société se heurte  à sa limite absolue. Par suite de la révolution micro-informatique, la production de "richesse" s'est toujours davantage décrochée de la force de travail humaine -  à  une échelle que seule la science-fiction aurait pu concevoir voilà quelques décennies. Personne ne peut affirmer sérieusement que ce processus puisse encore être bloqué, voire inversé. Au XXIe siècle, la vente de la marchandise-force de travail est assurée d'avoir autant de succès qu'en  a eu la vente de diligences au XXe siècle. Mais, dans cette société, celui qui ne peut pas vendre sa force de travail est "superflu" et se trouve  jeté  à la décharge sociale.
Qui ne travaille pas, ne mange pas ! Ce principe cynique est toujours valable - et aujourd'hui plus que jamais, justement parce qu'il devient désespérément obsolète. C'est absurde : alors que le travail est devenu superflu, la société n'aura jamais autant été une société de travail. C'est au moment même où le travail meurt qu'il se révèle une puissance totalitaire qui n'admet aucun autre Dieu  à ses côtés, déterminant la pensée et l'action des hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit. On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement en vie l'idole Travail. Le cri délirant "De l'emploi !" justifie qu'on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue depuis longtemps manifeste. Les derniers obstacles  à la marchandisation complète de tous les rapports sociaux peuvent être éliminés sans soulever aucune critique, dès lors que quelques misérables "postes de travail" sont en jeu. Et le mot selon lequel il vaut mieux avoir "n'importe quel travail plutôt que pas de travail du tout est devenu la profession de foi   exigée de tous.
Plus il devient clair que la société de travail est arrivée  à sa fin ultime, plus la conscience publique refoule violemment cette fin. Les méthodes de refoulement peuvent être diverses, elles ont toutes un dénominateur commun : le fait que, mondialement, le travail se révèle une fin en soi irrationnelle qui s'est elle-même rendue obsolète est transformé, avec une obstination qui rappelle celle d'un système délirant, en échec personnel ou collectif  d'individus, de managers ou de "sites". La limite objective du travail doit passer pour un problème subjectif propre aux exclus.
Alors que certains pensent que le chômage est dû  à des revendications exagérées,  à un manque de bonne volonté et de flexibilité, d'autres accusent " leurs " patrons et politiciens d'incapacité, de corruption, d'âpreté au gain, voire de haute trahison. Mais en définitive les uns et les autres sont d'accord avec Roman Herzog (1), l'ex-président allemand : il faudrait se serrer les coudes dans tout le pays, comme s'il s'agissait de remotiver une équipe de football ou une secte politique. Tous doivent "d'une manière ou d'une autre" mettre sérieusement la main  à la pâte, même si de pâte il n'y en a plus depuis longtemps ; tous doivent s'y mettre "d'une manière ou d'une autre", même s'il n'y a plus rien  à faire (ou seulement des choses privées de sens). Ce que cache ce message peu ragoûtant ne laisse aucun doute : qui ne trouve pas grâce, malgré tout cela, aux yeux de l'idole Travail en est lui-même responsable et peut être tranquillement mis au rencard ou renvoyé.
La même loi du sacrifice humain vaut  à l'échelle mondiale. Le totalitarisme économique broie sous sa roue chaque pays, l'un après l'autre, ne prouvant qu'une chose, encore et toujours : ces pays ont péché contre les "lois du marché". Qui ne "s'adapte" pas, inconditionnellement et  sans état d'âme, au cours aveugle de la concurrence totale se voit châtié par la logique de la rentabilité. Qui est prometteur aujourd'hui sera jeté demain  à la casse de l'économie. Mais rien ne saurait ébranler les malades de l'économie qui nous gouvernent dans leur étrange explication du monde. Les trois quarts de la population mondiale sont déj à plus ou moins déclarés déchet social. Les "sites" s'écroulent les uns après les autres. Après les désastreux " pays en voie de développement" du Sud et après le département "Capitalisme d'État" de la société mondiale de travail à l'Est, c'est au tour des écoliers modèles de l'économie de marché en Asie du Sud-Est de disparaître dans les enfers de l'effondrement. En Europe aussi, un vent de panique sociale souffle depuis longtemps. Et pourtant, les chevaliers  à la Triste Figure de la politique et du management n'en poursuivent pas moins avec acharnement leur croisade au nom de l'idole Travail.

"Chacun doit pouvoir vivre de son travail, tel est le principe.";
Pouvoir vivre" est ainsi conditionné par le travail et il n'est de droit que lorsque cette condition a été remplie. "
Johann Gottlieb Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science,1797

II/ La société d'apartheid néo-libérale.
Une société centrée sur l'abstraction irrationnelle du travail développe nécessairement une tendance  à l'apartheid social, dès lors que la vente réussie de la marchandise-force de travail, de règle devient exception. Depuis longtemps, toutes les fractions du camp du travail, qui englobe tous  les partis, ont subrepticement accepté cette logique et poussent elles-mêmes à la roue. Elles ne s'affrontent plus pour savoir si une part toujours plus grande de la population sera ou non laissée sur le bord de la route et exclue de cette participation sociale, mais seulement comment faire passer, bon gré mal gré, cette sélection.La fraction néo-libérale abandonne en toute tranquillité la sale besogne du darwinisme social  à la " main invisible " du marché. C'est ainsi qu'on démantèle les structures de l'État social pour marginaliser, aussi discrètement que possible, tous ceux qui n'arrivent plus
 à suivre la concurrence. Seuls les membres ricanants de la confrérie des gagnants de la globalisation sont encore considérés comme des hommes. La machine capitaliste, qui n'a d'autre finalité qu'elle-même, accapare naturellement toutes les ressources de la planète. Dès que celles-ci ne peuvent plus être mobilisées de manière rentable, elles doivent être mises en friche, même si, juste  à côté, des populations entières meurent de faim.
Quant  à ces fâcheux "déchets humains", ils relèvent de la police, des sectes religieuses millénaristes, de la mafia et de la soupe populaire. Aux États-Unis et dans la plupart des pays d'Europe centrale, il y a aujourd'hui plus d'hommes emprisonnés que dans n'importe quelle dictature militaire. Et en Amérique latine, il meurt quotidiennement plus d'enfants des rues et d'autres pauvres sous les balles des escadrons de la mort de l'économie de marché qu'il n'y a eu de contestataires assassinés à l'époque de la  pire répression politique. Il ne reste aux exclus qu'une fonction sociale : celle de l'exemple  à ne pas suivre. Leur sort doit inciter tous ceux qui jouent encore  à la chaise musicale de la société de travail  à lutter pour les dernières places. Et, par-dessus le marché, tenir en haleine la masse des perdants, de sorte que ceux-ci n'aient même pas l'idée de se révolter  contre les exigences insolentes de ce système.
Mais même au prix de l'abdication de soi, le meilleur des mondes de l'économie de marché totalitaire ne prévoit pour la plupart qu'une place d'homme souterrain dans l'économie souterraine. Il ne reste aux hommes qu'à proposer humblement leurs services comme travailleurs ultra-bon marché et esclaves démocratiques aux gagnants de la globalisation plus fortunés. Ces nouveaux " pauvres qui travaillent " peuvent ainsi cirer les chaussures des derniers hommes d'affaires de la société de travail moribonde, leur vendre des hamburgers contaminés ou surveiller leurs centres commerciaux. Ceux qui ont laissé leur cervelle au vestiaire peuvent même rêver de devenir millionnaires comme prestataires de service !
Dans les pays anglo-saxons, ce monde terrifiant est déjà la réalité pour des millions d'hommes et de femmes, sans même parler du Tiers-Monde et de l'Europe de l'Est ; et en Euroland, on se montre décidé à vite rattraper le temps perdu. Depuis longtemps, la presse économique ne cache plus le futur idéal du travail tel qu'elle se l'imagine : les enfants du Tiers-Monde qui nettoient les pare-brise des voitures aux carrefours sont l'exemple lumineux de l'" esprit d'initiative " auquel doivent aspirer les chômeurs face à ce "manque total de prestations de service " qui serait le nôtre. " Le modèle du futur est l'individu patron de sa force de travail et de sa protection sociale ", écrit la Commission pour les questions d'avenir des États libres de Bavière et de Saxe. Et de poursuivre : " Plus les services simples et personnalisés sont bon marché, plus la demande est grande : c'est-à-dire que les prestataires de service y gagnent moins. " Alors que ces affirmations provoqueraient une révolte sociale dans un monde où l'amour-propre existe encore, elles ne suscitent qu'un hochement de tête impuissant dans ce monde de bêtes de somme qu'est la société de travail.

" Le criminel avait détruit le travail tout en emportant le salaire d'un ouvrier. À lui maintenant de travailler sans rémunération et d'entrevoir les bienfaits du succès et du gain même dans son cachot. [.] Le travail forcé doit l'éduquer au travail honnête comme action personnelle et librement choisie. "
Wilhelm Heinrich Riehl, le Travail allemand,1861

III/ L'apartheid du néo-État social.
Les fractions anti-néo-libérales du camp du travail, qui englobe toute la société, auront peut-être du mal à se faire à cette perspective, mais ce sont justement elles les plus ferventes adeptes de l'idée qu'un homme sans travail n'est pas un homme. Nostalgiques, obnubilées par le travail de masse fordiste de l'après-guerre, elles n'ont à l'esprit que de ranimer cette époque révolue de la société de travail. Que l'État se charge une fois de plus de ce que le marché n'est plus à même de garantir ! Les "programmes pour la création d'emplois", le travail obligatoire dans les communes pour les demandeurs d'aides sociales, les subventions régionales, l'endettement public et autres mesures politiques doivent simuler encore et toujours la "normalité " de la société de travail. Cet étatisme du travail, ranimé sans grande conviction, n'a certes pas l'ombre d'une chance, mais il reste le point de repère idéologique de larges couches de la population menacées par la déchéance. Et c'est précisément parce qu'elle est sans espoir que la pratique qui en résulte se révèle tout sauf émancipatrice.La transformation idéologique du "travail devenu rare" en premier droit du citoyen exclut par le fait même tous ceux qui n'ont pas le bon passeport. La logique de la sélection sociale n'est pas mise en cause, mais simplement définie d'une autre manière : les critères ethniques et nationalistes sont censés désamorcer la lutte pour la survie individuelle. "Les turbins nationaux aux nationaux", crie la vox populiqui, dans l'amour pervers du travail, retrouve encore une fois le chemin de la Nation. C'est l'option du populisme de droite, et il ne s'en cache pas. Sa critique de la société de concurrence ne vise qu'au nettoyage ethnique des zones de richesse capitaliste qui se réduisent comme peau de chagrin.
Quant au nationalisme modéré, d'obédience social-démocrate ou écologiste, il veut bien accorder le statut de nationaux aux immigrés de longue date et même en faire des citoyens s'ils ont donné des gages de leur caractère parfaitement inoffensif et de leur absolue servilité. Mais, ce faisant, on pratique encore davantage et de manière encore plus discrète l'exclusion des réfugiés de l'Est et du Sud et l'on donne à cette exclusion une légitimité Ñ le tout, bien sûr, toujours sous un flot de bonnes paroles pleines d'humanité et de civilité. La chasse aux "clandestins", supposés vouloir mettre la main sur les emplois nationaux, doit être faite si possible sans laisser de vilaines traces de feu et de sang sur le sol national. Pour cela, il y a la police des frontières, la gendarmerie et les pays tampons de
l'espace Schengen qui règlent tout en toute légalité, et de préférence loin des caméras de télévision.
Cette simulation étatique du travail est dès l'origine violente et répressive. Elle incarne la volonté de maintenir coûte que coûte la domination de l'idole Travail même après sa mort. Ce fanatisme de la bureaucratie du travail ne tolère pas que les exclus, les chômeurs et les sans-avenir, ainsi que tous ceux qui ont de bonnes raisons de refuser le travail, se refugient dans les dernières niches, du reste terriblement étroites, de l'État social en lambeaux. Les travailleurs sociaux et les secrétaires des bureaux de placement les traînent sous les lampes d'interrogatoire de l'État et les forcent à se prosterner publiquement devant le trône du cadavre dominant.
Alors qu'en principe, dans un tribunal, le doute bénéficie à l'accusé, ici c'est à lui de prouver son innocence. Si, à l'avenir, les exclus ne veulent pas vivre de charité chrétienne et d'eau fraîche, ils devront accepter n'importe quel sale boulot, n'importe quel travail d'esclave, ou n'importe quel "contrat de réinsertion", si absurde soit-il, pour prouver leur inconditionnelle disponibilité au travail. Que ce qu'ils doivent faire n'ait que très peu de sens ou même en soit totalement privé, cela n'a aucune importance, pourvu qu'ils restent perpétuellement en mouvement afin de ne jamais oublier la loi selon laquelle doit se dérouler leur existence.
Autrefois, les hommes travaillaient pour gagner de l'argent. Aujourd'hui, l'État ne regarde pas à la dépense pour que des centaines de milliers d'hommes et de femmes simulent le travail disparu dans d'étranges "ateliers de formation" ou "entreprises d'insertion" afin de garder la forme pour des "emplois" qu'ils n'auront jamais. On invente toujours des "mesures" nouvelles et encore plus stupides simplement pour maintenir l'illusion que la machine sociale, qui tourne à vide, peut continuer à fonctionner indéfiniment. Plus la contrainte du travail devient absurde, plus on doit nous bourrer le crâne avec l'idée que la moindre demi-baguette se paie. À cet égard, le New Labour et ses imitateurs partout dans le monde montrent qu'ils sont tout à fait en phase avec le modèle néo-libéral de sélection
sociale. En simulant "l'emploi" et en faisant miroiter un futur positif de la société de travail, on crée la légitimation morale nécessaire pour sévir encore plus durement contre les chômeurs et ceux qui refusent de travailler. En même temps, la contrainte au travail imposée par l'État, les subventions salariales et la fameuse " économie solidaire " abaissent toujours plus le coût du travail. On encourage ainsi massivement le secteur foisonnant des bas salaires et du working poor.
La "politique active de l'emploi" prônée par le New Labour n'épargne personne, ni les malades chroniques ni les mères célibataires avec enfants en bas âge. Pour ceux qui perçoivent des aides publiques, l'étau des autorités ne se desserre qu'au moment où leur cadavre repose à la morgue. Tant d'insistance n'a qu'un sens : dissuader le maximum de gens de réclamer à l'État le moindre subside et montrer aux exclus des instruments de torture tellement répugnants qu'en comparaison le boulot le plus misérable doit leur paraître désirable.
Officiellement, l'État paternaliste ne brandit jamais son fouet que par amour et pour éduquer sévèrement ses enfants, traités de "feignants", au nom de leur développement personnel. En réalité, ces mesures "pédagogiques" ont un seul et unique but : chasser de la maison le quémandeur à coups de pied aux fesses. Quel autre sens pourrait avoir le fait de forcer les chômeurs à ramasser des asperges? Là, ils doivent chasser les saisonniers polonais qui n'acceptent ces salaires de misère que parce que le taux de change leur permet de les transformer en un revenu acceptable dans leur pays. Cette mesure n'aide pas le travailleur forcé, ni ne lui ouvre aucune "perspective d'emploi". Et pour les cultivateurs, les diplômés et les ouvriers qualifiés aigris qu'on a eu la bonté de leur envoyer ne sont qu'une source de tracas. Mais quand, après douze heures de travail sur le sol de la patrie, l'idée imbécile d'ouvrir, faute de mieux, une pizzéria ambulante paraît nimbée d'une lumière plus agréable, alors l'"aide à la flexibilisation" a atteint le résultat néo-britannique  escompté.

" N'importe quel travail vaut mieux que pas de travail du tout. "
Bill Clinton, 1998" Il n'y a pas de boulot plus dur que de ne pas en avoir du tout. "
Slogan d'une affiche d'exposition de l'Office du pacte de coordination des
initiatives de chômeurs en Allemagne, 1998
" L'engagement civique doit être récompensé et non pas rémunéré. [.] Celui
qui pratique l'engagement civique perd aussi la souillure d'être chômeur et
de toucher une aide sociale.
Ulrich Beck, l'Âme de la démocratie,1997

IV/ Aggravation et démenti de la religion du travail.
Le nouveau fanatisme du travail, avec lequel cette société réagit à la mort de son idole, est la conséquence logique et le stade terminal d'une longue histoire. Depuis la Réforme, toutes les forces porteuses de la modernisation occidentale ont prêché la sainteté du travail. Surtout au cours des cent cinquante dernières années, toutes les théories sociales et tous les courants politiques ont été obsédés par l'idée du travail. Socialistes et conservateurs, démocrates et fascistes se combattaient férocement, mais en dépit de la haine mortelle qu'ils se vouaient les uns aux autres, ils ont toujours sacrifié tous ensemble à l'idole Travail. "L'oisif ira loger ailleurs", ce vers de l'hymne ouvrier international a trouvé un écho macabre dans l'inscription Arbeit macht freisur le portail d'Auschwitz. Les démocraties pluralistes de l'après-guerre ne juraient que par la dictature perpétuelle du travail. Et même la constitution de la Bavière
archi-catholique instruit les citoyens dans le sens de la tradition protestante qui remonte à Luther : "Le travail est la source du bien-être du peuple et jouit de la protection particulière de l'État." À la fin du XXe siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que l'impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation naturelle de l'Homme.Aujourd'hui, c'est la réalité de la société de travail même qui vient démentir ce dogme. Les prêtres de la religion du travail ont toujours prêché que la " nature de l'homme " était celle d'un animal laborans.Et que celui-ci ne deviendrait vraiment homme qu'en soumettant, à l'instar de Prométhée, la matière à sa volonté pour se réaliser dans ses produits. Si ce mythe du conquérant du monde, du démiurge censé avoir une vocation, a toujours été dérisoire face au caractère pris par le procès de travail moderne, il pouvait encore avoir un fondement réel au siècle des capitalistes-découvreurs de la trempe d'un Siemens, d'un Edison et de leurs personnels composés d'ouvriers qualifiés. Mais depuis, cette attitude est devenue complètement absurde.
Aujourd'hui, qui s'interroge encore sur le contenu, le sens et le but de son travail devient fou - ou bien un élément perturbateur pour le fonctionnement de cette machine sociale qui n'a d'autre finalité qu'elle-même. L'homo faberde jadis, qui était fier de son travail et prenait encore au sérieux ce qu'il faisait avec la manière bornée qui était la sienne, est aussi démodé qu'une machine à écrire. La machine doit continuer à tourner à tout prix, un point c'est tout. Et c'est la tâche des services marketing et de légions entières d'animateurs, de psychologues d'entreprise, de conseillers en image et de dealers d'en fournir le sens. Là où motivation et créativité sont les maîtres mots, on peut être sûr qu'il n'en reste rien - ou alors seulement en tant qu'illusion. C'est pourquoi les capacités à l'autosuggestion, à l'autopromotion et à la simulation de la compétence prennent place aujourd'hui parmi les vertus les plus importantes des managers et des ouvriers qualifiés, des vedettes médiatiques et des comptables, des professeurs et des gardiens de parking.
Par ailleurs, la crise de la société de travail a totalement ridiculisé l'idée selon laquelle le travail serait une nécessité éternelle imposée à l'homme par la nature. Depuis des siècles, on prêche que l'idole Travail mérite nos louanges pour la bonne et simple raison que les besoins ne peuvent se satisfaire tout seuls, sans l'activité et la sueur de l'homme. Et le but de toute l'organisation du travail est, nous dit-on, la satisfaction des besoins. Si cela était vrai, une critique du travail aurait autant de signification qu'une critique de la pesanteur. Mais comment une véritable "loi naturelle" pourrait-elle connaître une crise, voire disparaître ? Cette fausse conception du travail comme nature, les porte-parole sociaux du camp du travail, depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux fous de rendement jusqu'aux gros lards des syndicats, n'arrivent plus à la justifier. Ou bien comment expliqueraient-ils qu'aujourd'hui les trois quarts de l'humanité sombrent dans la misère précisément parce que la société de travail n'a plus besoin de leur travail ?
Ce n'est plus la malédiction biblique : "Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front" qui pèse sur les exclus, mais un nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable : "Tu ne mangeras pas, parce que ta sueur est superflue et invendable." Drôle de loi naturelle !  C'est seulement un principe social irrationnel qui prend l'apparence d'une contrainte naturelle parce qu'il a détruit ou soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports sociaux et s'est lui-même posé en absolu. C'est la "loi naturelle" d'une société qui se trouve très "rationnelle", mais qui ne suit, en réalité, que la rationalité des fins de son idole Travail, aux "impératifs" de laquelle elle est prête à sacrifier les derniers restes de son humanité.

" Qu'il soit bas, qu'il ne vise que l'argent, le travail est toujours en
rapport avec la nature. Déjà, le désir d'effectuer un travail mène toujours
plus à la vérité ainsi qu'aux lois et règles de la nature qui, elles, sont
vérité. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843

V/ Le travail, principe social coercitif.
Le travail n'a rien à voir avec le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active. Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, ils construiront des maisons, confectionneront des vêtements, produiront de la nourriture et beaucoup d'autres choses ; ils élèveront des enfants, écriront des livres, discuteront, jardineront, joueront de la musique, etc. Ce fait est banal et va de soi. Ce qui ne va pas de soi, c'est que l'activité humaine tout court, la simple "dépense de force de travail", sans aucun souci de son contenu, tout à fait indépendante des besoins et de la volonté des intéressés, soit érigée en principe abstrait qui régit les rapports sociaux.Dans les anciennes sociétés agraires, il existait toutes sortes de domination et de rapports de dépendance personnelle, mais pas de dictature de l'abstraction travail. Certes, les activités de transformation de la nature et les rapports sociaux n'étaient pas autodéterminés. Mais ils n'étaient pas non plus soumis à une "dépense abstraite de force de travail", ils s'intégraient dans un ensemble de règles complexes constituées de préceptes religieux, de traditions culturelles et sociales incluant des obligations mutuelles. Chaque activité se faisait en un temps et en un lieu précis : il n'existait pas de forme d'activité abstraitement universelle. Ce n'est que le système de production marchande moderne fondé sur la transformation incessante d'énergie humaine en argent érigée en fin en soi qui a engendré une sphère particulière, dite du travail, isolée de toutes les autres relations et faisant abstraction de tout contenu - une sphère caractérisée par une activité subordonnée, inconditionnelle, séparée, robotisée, coupée du reste de la société et obéissant à une rationalité des fins abstraite, régie par la " logique d'entreprise ", au-delà de tout besoin. Dans cette sphère séparée de la vie, le temps cesse d'être vécu de façon active et passive ; il devient une simple matière première qu'il faut exploiter de manière optimale : "Le temps, c'est de l'argent." Chaque seconde est comptée, chaque pause-pipi est un tracas, chaque brin de causette un crime contre la finalité de la production devenue autonome. Là où l'on travaille, seule de l'énergie abstraite doit être dépensée. La vie est ailleurs Ñ et encore, parce que la cadence du temps de travail s'immisce en tout. Déjà les enfants sont dressés en fonction de la montre pour être "efficaces" un jour, les vacances servent à reconstituer la "force de travail", et même pendant les repas, les fêtes ou l'amour, le tic-tac des secondes résonne dans nos têtes.
Dans la sphère du travail, ce qui compte n'est pas tant ce qui est fait, mais le fait que telle ou telle chose soit faite en tant que telle, car le travail est une fin en soi dans la mesure même où il sert de vecteur à la valorisation du capital-argent, à l'augmentation infinie de l'argent pour l'argent. Le travail est la forme d'activité de cette fin en soi absurde. C'est uniquement pour cela, et non pour des raisons objectives, que tous les produits sont produits en tant que marchandises. Car ils ne représentent l'abstraction argent, dont le contenu est l'abstraction travail, que sous cette forme. Tel est le mécanisme de la machine sociale autonomisée qui tient l'humanité moderne enchaînée.
Et c'est bien pourquoi le contenu de la production importe aussi peu que l'usage des choses produites et leurs conséquences sur la nature et la société. Construire des maisons ou fabriquer des mines antipersonnel, imprimer des livres ou cultiver des tomates transgéniques qui rendent les hommes malades, empoisonner l'air ou "seulement" faire disparaître le goût : tout cela importe peu, tant que, d'une manière ou d'une autre, la marchandise se transforme en argent et l'argent de nouveau en travail. Que la marchandise demande à être utilisée concrètement, fût-ce de manière destructrice, est une question qui n'intéresse absolument pas la rationalité d'entreprise, car pour elle le produit n'a de valeur que s'il est porteur de travail passé, de "travail mort".
L'accumulation de "travail mort" en tant que capital, représenté sous la forme-argent, est la seule "signification" que le système de production marchande moderne connaisse. "Travail mort" ? Folie métaphysique ! Oui, mais une métaphysique devenue réalité tangible, une folie "objectivée" qui tient cette société dans sa poigne de fer. Dans l'acte sempiternel de la vente et de l'achat, les hommes ne s'échangent pas comme des êtres sociaux conscients d'eux-mêmes, ils ne font qu'exécuter comme des automates sociaux la fin en soi qui leur est imposée.

 

L'ouvrier se sent auprès de soi-même seulement en dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui-même quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas dans son propre élément. Son travail n'est pas volontaire, mais contraint, travail forcé. Il n'est donc pas la satisfaction d'un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu'il n'existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste.
Karl Marx, Manuscrits de 1844

VI/ Travail et capital : les deux faces de la même médaille.
La gauche politique a toujours vénéré le travail avec un zèle particulier. Non seulement elle a élevé le travail en essence de l'homme, mais aussi elle l'a mythifié en l'érigeant en "contre-principe" du capital. Pour elle, ce n'était pas le travail qui était scandaleux, mais seulement son exploitation par le capital. C'est pourquoi le programme de tous les "partis ouvriers" a toujours été celui de "libérer le travail", non de se libérer du travail. Mais l'antagonisme social du capital et du travail n'est que celui de deux intérêts différents (quoique différemment puissants) à l'intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classes fut la forme sous laquelle ces intérêts contraires s'affrontèrent sur le terrain social commun du système de production marchande. Elle fit partie de la dynamique inhérente
au mouvement de valorisation du capital. Que la lutte ait été menée pour des salaires, des droits, de meilleures conditions de travail ou la création d'emplois, son présupposé sous-jacent fut toujours la machine dominante avec ses principes irrationnels.Le contenu qualitatif de la production compte aussi peu du point de vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c'est uniquement la possibilité de vendre la force de travail au meilleur prix. Il ne s'agit pas de déterminer ensemble quelle signification et quel but donner à chaque activité. Si pareil espoir de réaliser l'autodétermination de la production dans le cadre du système de production marchande a jamais existé, les "ouvriers" ont depuis longtemps fait leur deuil de cette illusion. Il ne s'agit plus pour eux que d'"emplois", de "places" - ces notions prouvent déjà que toute cette opération n'a d'autre finalité qu'elle-même, ainsi que l'asservissement de ceux qui y participent.
Que produire, pourquoi et avec quelles conséquences ? Le vendeur de la marchandise force de travail s'en moque aussi éperdument que l'acheteur. Les ouvriers du nucléaire et des usines chimiques poussent les hauts cris quand on veut désamorcer leurs bombes à retardement. Et les "employés" de Volkswagen, Ford ou Toyota sont les adeptes les plus fanatiques du programme suicidaire de l'automobile. Non seulement parce qu'ils sont contraints de se vendre pour avoir le "droit" de vivre, mais aussi parce qu'ils s'identifient réellement avec cette existence bornée. Sociologues, syndicats, curés et théologiens professionnels de la "question sociale" y voient la preuve de la valeur éthico-morale du travail. Le travail forme la personnalité, disent-ils. Pour sûr : la personnalité de zombies de la production marchande qui n'arrivent même plus à concevoir une vie en dehors de leur cher turbin aux exigences duquel ils se plient tous les jours.
Mais si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n'a jamais été l'antagonisme du capital et le sujet de l'émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d'une volonté subjective d'exploiteurs. Aucune caste dominante dans l'histoire n'a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N'importe quel seigneur du Moyen Age aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s'adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société de travail n'ont droit à aucun répit. En dehors du turbin, elles ne savent pas quoi faire, sauf retomber en enfance : l'oisiveté, le plaisir de la connaissance et la
jouissance sensuelle leur sont aussi étrangers qu'à leur matériel humain. Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l'idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société.
L'idole dominante sait imposer sa volonté impersonnelle par la "contrainte muette" de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants, même lorsqu'ils dirigent des centaines d'usines et déplacent des milliards d'un point du globe à l'autre. S'ils ne s'y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les "forces de travail" superflues. Et c'est leur absence même d'autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d'exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s'interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu'ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d'âme. C'est pourquoi ils prétendent être réalistes quand ils ravagent le monde, enlaidissent les villes et laissent les hommes s'appauvrir au milieu de la richesse.

Le travail est désormais assuré d'avoir toute la bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà "besoin de repos" et commence à se ressentir comme un sujet de honte. " Il faut bien songer à sa santé " Ñ ainsi s'excuse-t-on lorsqu'on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bien qu'on en vînt à ne point céder à un penchant pour la vita contemplativa(c'est-à-dire pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même.
Friedrich Nietzsche, " Loisir et désouvrement ", le Gai savoir

VII/ Le travail, domination patriarcale.
Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent, a beau y tendre, tous les domaines sociaux et les activités nécessaires ne se laissent pas enfermer dans la sphère du temps abstrait. C'est pourquoi, en même temps que la sphère du travail érigée en sphère autonome, est née, comme son revers, la sphère du foyer, de la famille et de l'intimité.Ce domaine défini comme "féminin" demeure le refuge des nombreuses activités répétitives de la vie quotidienne qui ne sont pas transformables en argent, ou seulement de manière exceptionnelle : depuis le nettoyage et la cuisine, jusqu'à l'éducation des enfants et les soins aux personnes âgées, en passant par le "travail affectif" de la femme au foyer idéale qui chouchoute son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu'il puisse "faire le plein de sentiments". C'est pourquoi la sphère de l'intimité, en tant que revers du travail, se trouve transfigurée par l'idéologie de la famille bourgeoise en domaine de la "vraie vie" Ñ même si, en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble à un enfer intime.
C'est qu'il ne s'agit pas d'une sphère où la vie serait meilleure et vraie, mais d'une forme d'existence aussi bornée et réduite dont on a seulement inversé le signe. Cette sphère est elle-même un produit du travail ; séparée de lui, certes, mais n'existant que par rapport à lui. Sans l'espace social séparé que constituent les formes d'activités "féminines", la société de travail n'aurait jamais pu fonctionner. Cet espace est à la fois sa condition tacite et son résultat spécifique.
Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes sexuels qui se sont généralisés à mesure que le système de production marchande se développait. Ce n'est pas un hasard si l'image de la femme gouvernée par l'émotion et l'irrationnel, la nature et les pulsions ne s'est figée, sous la forme de préjugé de masse, qu'en même temps que celle de l'homme travailleur et créateur de culture, rationnel et maître de soi. Et ce n'est pas un hasard non plus si l'autodressage de l'homme blanc en fonction des exigences insolentes du travail et de la gestion étatique des hommes que le travail impose est allé de pair avec des siècles de féroce "chasse aux sorcières".
De même, l'appropriation du monde au moyen des sciences naturelles, qui a commencé simultanément, a été dès le départ contaminée par la fin en soi de la société de travail et les assignations sexuelles de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir fonctionner sans accroc, l'homme blanc a-t-il chassé de lui tous les besoins émotionnels et tous les états d'âme dans lesquels le règne du travail ne voit que des facteurs de trouble.
Au XXe siècle, surtout dans les démocraties fordistes de l'après-guerre, les femmes ont été de plus en plus intégrées au système du travail. Mais il n'en est résulté qu'une conscience féminine schizophrène. Car, d'une part, la progression des femmes dans la sphère du travail ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même dressage à l'idole Travail que celui des hommes. D'autre part, la structure de la "scission" restait inchangée et avec elle la sphère des activités dites "féminines" en dehors du travail officiel. Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge et, du même coup, exposées à des impératifs sociaux complètement opposés. Jusqu'à présent, dans la sphère du travail, elles restent reléguées principalement dans des positions subalternes et moins payées.
Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière féminine n'y changera rien, car ce type de lutte reste dans la logique du système. La misérable vision bourgeoise d'une "compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale" laisse pleinement intacte la séparation des sphères propre au système de production marchande, et par là la structure de la "scission" sexuelle. Pour la majorité des femmes, cette perspective est invivable, et pour une minorité de femmes "mieux payées" il en résulte une position perfide de gagnantes au sein de l'apartheid social, qui leur permet de déléguer le ménage et la garde des enfants à des employés mal payés (et "naturellement" féminins).
En vérité, dans la société en général, la sphère, sanctifiée par l'idéologie bourgeoise, de la "vie privée" et de la famille se dégrade et se vide toujours davantage de sa substance parce que, dans sa toute-puissance, la société de travail exige l'individu entier, son sacrifice complet, sa mobilité dans l'espace et sa flexibilité dans le temps. Le patriarcat n'est pas aboli, il ne fait que se barbariser dans la crise inavouée de la société de travail. À mesure que le système de production marchande s'effondre, on rend les femmes responsables de la survie sur tous les plans, tandis que le monde " masculin " prolonge par la simulation les catégories de la société de travail.

L'humanité dut se soumettre à des épreuves terribles avant que le moi, nature identique, tenace, virile de l'homme fût élaborée et chaque enfance est encore un peu la répétition de ces épreuves.
Max Horkheimer, Theodor Adorno, la Dialectique de la raison

VIII/ Le travail, activité des hommes asservis.
Que le travail et l'asservissement soient identiques, voilà ce qui se laisse démontrer non seulement empiriquement, mais aussi conceptuellement. Il y a encore quelques siècles, les hommes étaient conscients du lien entre travail et contrainte sociale. Dans la plupart des langues européennes, le concept de "travail" ne se réfère à l'origine qu'à l'activité des hommes asservis, dépendants : les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot désigne la corvée d'un enfant devenu serf parce qu'il est orphelin. Laboraresignifie en latin quelque chose comme "chanceler sous le poids d'un fardeau", et désigne plus communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo,etc., viennent du latin tripalium,une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres. On trouve un écho de cette signification dans l'expression "joug du travail".Même par son étymologie, le "travail" n'est donc pas synonyme d'activité humaine autodéterminée, mais renvoie à une destinée sociale malheureuse. C'est l'activité de ceux qui ont perdu leur liberté. L'extension du travail à tous les membres de la société n'est par conséquent que la généralisation de la dépendance servile, de même que l'adoration moderne du travail ne représente que l'exaltation quasi religieuse de cette situation.
Ce lien a pu être refoulé avec succès et l'exigence sociale qu'il représente a pu être intériorisée, parce que la généralisation du travail est allée de pair avec son "objectivation" par le système de production marchande moderne : la plupart des hommes ne sont plus sous le knout d'un seigneur incarné dans un individu. La dépendance sociale est devenue une structure systémique abstraite - et justement par là totale. On la ressent partout, et c'est pour cette raison même qu'elle est à peine saisissable. Là où chacun est esclave, chacun est en même temps son propre maître Ñ son propre négrier et son propre surveillant. Et chacun d'obéir à l'idole invisible du système, au "grand frère" de la valorisation du capital qui l'a envoyé sous le tripalium.


IX/ L'histoire sanglante de l'instauration du travail.
L'histoire de la modernité est l'histoire de l'instauration du travail qui a tracé un large sillon de désolation et d'effroi sur toute la surface de la terre. Car l'exigence démesurée de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une fin en soi déterminée de l'extérieur n'a pas toujours été aussi intériorisée qu'aujourd'hui. Il aura fallu des siècles de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour soumettre les hommes au service inconditionnel de l'idole Travail, et ce littéralement par la torture.
Au départ, il y a eu non pas l'extension des conditions du marché Ñ extension censée accroître le bien-être général Ñ, mais les insatiables besoins d'argent des appareils d'État à l'époque de l'absolutisme, pour lesquels il s'agissait de financer la machine de guerre de la modernité naissante. C'est seulement à cause de l'intérêt de ces appareils qui, pour la première fois dans l'histoire, ont enserré dans un étau bureaucratique l'ensemble de la société que s'est accélérée l'évolution du capital financier et marchand des villes au-delà des échanges commerciaux traditionnels. Ce n'est que de cette façon que l'argent est devenu la motivation sociale centrale et l'abstraction travail une exigence sociale centrale qui ne tient pas compte des besoins.
Si la plupart des hommes sont passés à la production pour des marchés anonymes, et ainsi à l'économie monétaire généralisée, ils ne l'ont pas fait de leur plein gré, mais parce que le besoin d'argent de l'absolutisme avait monétarisé les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce n'est pas pour eux-mêmes qu'ils devaient "gagner de l'argent", mais pour l'État militarisé de la modernité naissante fondée sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie. C'est ainsi et pas autrement qu'est née l'absurde fin en soi de la valorisation du capital, et par là celle du travail.
Très vite, impôts monétaires et taxes ne suffirent plus. Les bureaucrates de l'absolutisme et les administrateurs du capitalisme financier se sont mis à organiser les hommes directement et par la force pour en faire le matériel d'une machine sociale ayant pour but la transformation du travail en argent. Les modes de vie et d'existence traditionnels de la population furent détruits, non parce que la population aurait " évolué " de son plein gré et de façon autonome, mais parce qu'elle devait servir de matériel humain pour la machine de la valorisation récemment mise en route. Les hommes furent chassés de leurs champs manu militari pour que paissent les moutons des manufactures de laine. On abolit des droits anciens comme ceux de chasser librement, de pêcher et de couper du bois dans les forêts. Et quand ensuite les masses appauvries battaient la campagne en mendiant et en volant, elles étaient enfermées dans des work-houses(maisons de travail) et des manufactures. Là on les brutalisait avec les instruments de torture du travail, tout en leur inculquant à force de coups une conscience soumise de bête de somme.
Mais cette transformation Ñ qui s'est effectuée par poussées Ñ de leurs sujets en matière première de l'idole Travail génératrice d'argent était loin de suffire aux États monstrueux de l'absolutisme. Ils étendirent leurs prétentions à d'autres continents. La colonisation intérieure de l'Europe alla de pair avec une colonisation extérieure, d'abord dans les deux Amériques puis dans certaines régions de l'Afrique. Là, les propagandistes fanatiques du travail laissèrent tomber définitivement toutes leurs inhibitions. Ils se ruèrent sur les mondes que l'on venait de "découvrir" et se livrèrent à des campagnes d'extermination, de destruction et de pillage jusque-là sans précédent - d'autant que les victimes n'y étaient même pas considérées comme des êtres humains. Les puissances cannibales européennes de la société de travail naissante définirent les cultures étrangères qu'elles avaient soumises comme "sauvages" et cannibales.
C'est ainsi que l'extermination des populations de ces régions ou la réduction en esclavage de millions d'hommes furent légitimées. L'esclavage pur et simple pratiqué dans l'économie coloniale des plantations et des matières premières (qui, par ses dimensions, dépassa de loin d'esclavage antique) fait partie des crimes fondateurs du système de production marchande. Alors, on pratiqua pour la première fois l'"extermination par letravail" à grande échelle. Ce fut la deuxième fondation de la société de travail. L'homme blanc, déjà marqué par l'autodressage, put ainsi, face aux "sauvages", donner libre cours à sa haine de soi refoulée et à son complexe d'infériorité. À ses yeux, les "sauvages" étaient, un peu à l'image de "la femme", des sortes d'hybrides primitifs, proches de la nature et à mi-chemin entre l'animal et l'homme. Emmanuel Kant conjecturait avec perspicacité que les babouins pourraient parler s'ils le voulaient, mais qu'ils ne le faisaient pas parce qu'ils craignaient d'être mis au travail.
Ce raisonnement grotesque jette une lumière révélatrice sur les Lumières. À l'époque de la modernité, l'éthique répressive du travail (se réclamant, dans sa version protestante originelle, de la grâce de Dieu et, depuis les Lumières, de la loi naturelle) fut travestie en "mission civilisatrice".
La culture, comprise en ce sens, est la soumission volontaire au travail ; et le travail est masculin, blanc et "occidental". Son contraire, la nature non humaine, informe et dépourvue de culture est féminine, de couleur et "exotique", et doit donc être soumise à la contrainte. En un mot, "l'universalisme" de la société de travail est, à la racine, profondément raciste. L'abstraction universelle du travail ne peut jamais se définir qu'en se démarquant de tout ce qui ne s'intègre pas en elle. La bourgeoisie moderne, qui finit par hériter de l'absolutisme, n'est pas issue des paisibles marchands des anciennes routes commerciales, mais plutôt des condottieri,des bandes mercenaires de la modernité naissante, des administrateurs des work-houseset des pénitenciers, des fermiers généraux, des gardiens d'esclaves et autres requins qui ont constitué le terreau social du "patronat" moderne. Les révolutions bourgeoises des XVIIIe et XIXe siècles n'avaient rien à voir avec l'émancipation sociale ; elles n'ont fait que remanier les rapports de pouvoir à l'intérieur du nouveau système coercitif, libérer les institutions de la société de travail des intérêts dynastiques surannés et accélérer leur chosification et leur dépersonnalisation. C'est à la glorieuse Révolution française qu'il revint, avec un pathos particulier, de proclamer un devoir de travail et d'instituer de nouvelles maisons de travail forcé par une "loi d'abolition de la mendicité".
C'était exactement le contraire de ce à quoi aspiraient les mouvements de révolte sociale qui éclataient en marge de la révolution bourgeoise sans s'y intégrer. Bien longtemps avant, il y avait eu des formes originales de résistance et de refus devant lesquelles l'historiographie officielle de la société de travail et de la modernisation ne peut que rester muette. Les producteurs des anciennes sociétés agraires qui, eux aussi, ne s'étaient jamais résignés sans heurt aux rapports de domination féodaux voulaient encore moins se résigner à devenir la "classe ouvrière" d'un système extérieur à eux. Depuis la Guerre des Paysans des XVe et XVIe siècles jusqu'aux insurrections anglaises du luddisme et au soulèvement des tisserands silésiens de 1844, c'est une seule chaîne ininterrompue d'âpres
luttes de résistance contre le travail. Pendant des siècles, l'instauration de la société de travail fut synonyme d'une guerre civile tantôt ouverte, tantôt larvée.
Les anciennes sociétés agraires étaient tout sauf paradisiaques. Mais la majorité des hommes ne vécurent la contrainte monstrueuse de la société de travail naissante que comme une détérioration de leur existence et une "époque de désespoir". De fait, les hommes avaient encore quelque chose à perdre malgré l'étroitesse de leurs conditions. Ce qui, dans la fausse conscience du monde moderne, apparaît comme les ténèbres et les tourments d'un Moyen Age imaginaire, c'est en réalité les affres de sa propre histoire. Dans les cultures non ou pré-capitalistes, à l'intérieur comme à l'extérieur de l'Europe, le temps de l'activité de production, aussi bien quotidiennement qu'annuellement, était bien moindre que ce n'est le cas même pour les " employés " modernes des usines et des bureaux. Et cette production, loin d'être densifiée comme dans la société de travail, était entremêlée d'une culture sophistiquée de loisir et de "lenteur" relative.
Sauf catastrophes naturelles, la plupart des besoins matériels de base ont été bien mieux assurés que pendant de longues périodes de l'histoire de la modernisation Ñ et aussi bien mieux que dans les bidonvilles terrifiants du monde en crise d'aujourd'hui. Il en va de même de la domination qui, à l'époque, ne régentait pas toute l'existence comme dans la société de travail bureaucratisée.
C'est pourquoi la résistance contre le travail ne pouvait être brisée que militairement. Jusqu'à présent, les idéologues de la société de travail ferment hypocritement les yeux sur le fait que la culture des producteurs pré-modernes n'a pas été "développée" mais au contraire étouffée dans leur sang. Aujourd'hui, les démocrates pondérés du travail préfèrent mettre toutes ces monstruosités sur le compte des "conditions pré-démocratiques" d'un passé avec lequel ils n'auraient plus rien à voir. Ils ne veulent pas admettre que les origines terroristes de la modernité jettent une lumière crue sur l'essence de la société de travail actuelle. À aucun moment, la gestion bureaucratique du travail et le fichage étatique des hommes dans les démocraties industrielles n'ont pu nier leurs origines absolutistes et coloniales. Objectivée en un système impersonnel, la gestion répressive des hommes au nom de l'idole Travail s'est même encore accrue, en pénétrant tous les secteurs de la vie.
C'est justement maintenant, à l'heure de l'agonie du travail, que la poigne de fer bureaucratique redevient aussi sensible qu'à l'aube de la société de travail. Au moment où elle organise l'apartheid social et tente vainement de bannir la crise au moyen de l'esclavage tel que le pratique l'État démocratique, la direction du travail se révèle le système coercitif qu'elle a toujours été. De même, la stupidité coloniale est de retour dans l'administration coercitive qu'exerce le F.M.I. sur l'économie des pays de la périphérie déjà ruinés en série. Après la mort de son idole, la société de travail se rappelle dans tous les domaines les méthodes de ses crimes fondateurs, lesquelles ne peuvent pourtant plus la sauver.

 

" Le barbare est paresseux et se distingue de l'homme civilisé en ceci qu'il reste plongé dans son abrutissement, car la formation pratique consiste dans l'habitude et dans le besoin d'agir. "
Hegel, Principes fondamentaux de la philosophie du droit, 1821On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail [.], que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend à entraver vigoureusement le développement de la raison, des convoitises, des envies d'indépendance. Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, il retire cette force à la réflexion, à laméditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine.
Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore, 1881

X/ Le mouvement ouvrier : un mouvement pour le travail.
Le mouvement ouvrier classique, qui n'a connu son apogée que longtemps après le déclin des anciennes révoltes sociales, ne luttait plus contre le travail et ses scandaleuses exigences, mais développait presque une sur-identification avec ce qui paraissait inévitable. Il n'aspirait plus qu'à des "droits" et à des améliorations dans le cadre de la société de travail, dont il avait déjà largement intériorisé les contraintes. Au lieu de critiquer radicalement la transformation de l'énergie humaine en argent en tant que fin en soi irrationnelle, il a lui-même adopté le "point de vue du travail" et a conçu la valorisation comme un fait positif.Ainsi le mouvement ouvrier a-t-il hérité à sa façon de l'absolutisme, du protestantisme et des Lumières. Le malheur du travail s'est mué en fausse fierté du travail, qui redéfinit la domestication de l'individu en matériel humain de l'idole moderne pour en faire un "droit de l'homme". Les ilotes domestiqués du travail ont inversé pour ainsi dire les rôles idéologiques et ont fait preuve d'un zèle de missionnaires d'une part en exigeant le "droit au travail" et d'autre part en invoquant le "devoir de travail pour tous". La bourgeoisie n'était pas combattue en tant que "fonctionnaire" de la société de travail, elle était au contraire traitée de "parasite" au nom même du travail. Tous les membres de la société, sans exception, devaient être enrôlés de force dans les "armées du travail".
Le mouvement ouvrier est ainsi lui-même devenu un accélérateur de la société de travail capitaliste. Dans l'évolution du travail, c'est lui qui imposa, contre les "fonctionnaires" bourgeois bornés du XIXe et du début du XXe siècle, les dernières étapes de l'objectivation; presque comme, un siècle plus tôt, la bourgeoisie avait pris la succession de l'absolutisme. La chose fut possible uniquement parce que, au cours de la déification du travail, les partis ouvriers et les syndicats se sont référés de façon positive à l'appareil d'État et aux institutions de l'administration répressive du travail qu'ils ne voulaient pas supprimer mais investir dans une sorte de "marche à travers les institutions". Ainsi, ils poursuivirent, comme avant eux la bourgeoisie, la tradition bureaucratique de la gestion des hommes dans la société de travail telle qu'elle existait depuis l'absolutisme.
Mais l'idéologie d'une généralisation sociale du travail nécessitait également un nouveau rapport politique. Dans la société de travail qui ne s'était encore imposée qu'à moitié, il fallait remplacer l'ordre corporatiste et ses différents "droits" politiques (le droit de vote censitaire, par exemple) par l'égalité démocratique générale de l'"État de travail" achevé. Par ailleurs, il fallait réguler, selon les préceptes de l'"État social", les différences de régime dans le fonctionnement de la machine de valorisation, puisque celle-ci déterminait maintenant la totalité de la vie sociale. Là aussi, c'est au mouvement ouvrier qu'il revint d'en fournir le paradigme. Sous le nom de "social-démocratie", il devint le plus grand "mouvement citoyen" de l'histoire, mouvement qui ne pouvait cependant être qu'un piège tendu à celui-là même qui l'avait posé. Car, en démocratie, tout est matière à négociation, sauf les contraintes de la société de travail qui, elles, sont posées en tant que postulats. Ne sont discutables que les modalités et les formes de développement de ces contraintes. Nous n'avons le choix qu'entre Omo et Persil, la peste et le choléra, l'effronterie et la bêtise, Jospin et Chirac.
La démocratie de la société de travail est le système de domination le plus pervers de l'histoire : c'est un système d'auto-oppression. Voilà pourquoi cette démocratie n'organise jamais la libre détermination des membres de la société à propos des ressources communes, mais uniquement la forme juridique des monades du travail, socialement séparées les unes des autres, qui ont à rivaliser pour vendre leur peau sur le marché du travail. La démocratie est le contraire de la liberté. C'est ainsi que les hommes du travail démocratiques se divisent nécessairement en administrateurs et administrés, en patrons et commandés, en élites de fonction et matériel humain. Les partis politiques, notamment les partis ouvriers, reflètent fidèlement ce rapport dans leur structure. Le fait qu'il y ait des chefs et des troupes, des personnalités et des militants, des clans et des godillots témoigne d'un rapport qui n'a rien à voir avec un débat ouvert et un processus de décision commune. Que les élites elles-mêmes ne puissent être que des fonctionnaires assujettis à l'idole Travail et à ses décrets aveugles fait partie intégrante de la logique de ce système. Au plus tard depuis le nazisme, tous les partis sont devenus à la fois des partis ouvriers et des partis du capital. Dans les " sociétés en voie de développement " de l'Est et du Sud, le mouvement ouvrier s'est mué en parti-État chargé de réaliser, par la terreur, la modernisation tardive du pays ; à l'Ouest, en un système de " partis populaires " dotés de programmes interchangeables et de figures représentatives médiatiques. La lutte des classes est terminée parce que la société de travail l'est elle aussi. À mesure que le système dépérit, les classes se révèlent les catégories socio-fonctionnelles d'un système fétichiste commun. Quand la social-démocratie, les Verts et les anciens communistes se signalent dans la gestion de la crise en mettant au point des programmes de répression particulièrement abjects, ils montrent qu'ils sont les dignes héritiers d'un mouvement ouvrier qui n'a jamais voulu que le travail à tout prix.

" Le travail doit tout régenter,
Seul l'oisif sera esclave,
Le travail doit régner sur ce monde,
Car le monde n'existe que par lui. "
Friedrich Stampfer, l'Honneur du travail, 1903

XI/ La crise du travail.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pendant un bref instant historique, on a pu croire qu'avec les industries fordistes la société de travail s'était consolidée en un système de " prospérité perpétuelle ". Et du fait de ce système on a pu croire que, grâce à la consommation de masse et à l'État social, le caractère insupportable de cette fin en soi coercitive qu'est le travail pourrait être durablement pacifié. Hormis le fait que cette idée a toujours été celle d'ilotes démocratiques, valable seulement pour une petite fraction de la population mondiale, elle devait également se ridiculiser dans les pays hautement développés. Car avec la troisième révolution industrielle de la micro-informatique, la société de travail se heurte à sa limite historique absolue.Que nous devions atteindre tôt ou tard cette limite était prévisible, car le système de production marchande souffre depuis sa naissance d'une contradiction interne incurable. D'une part, il vit de l'absorption massive d'énergie humaine à travers la dépense de la force de travail ; et plus il en consomme, mieux c'est. Mais d'autre part, la loi de la concurrence exige des entreprises une augmentation permanente de la productivité à travers laquelle la force de travail se trouve remplacée par le capital fixe scientificisé.
Cette contradiction interne était déjà la cause profonde de toutes les crises précédentes, y compris la crise économique mondiale de 1929-1933 aux effets dévastateurs. Mais un mécanisme de compensation permettait toujours de surmonter ces crises : à un niveau de productivité chaque fois plus élevé et après un certain temps d'incubation, l'extension des marchés à de nouvelles couches de consommateurs réabsorbait Ñ globalement parlant Ñ davantage de travail qu'il n'en avait été supprimé auparavant. Certes, la  dépense de force de travail par produit diminuait, mais dans l'absolu la production augmentait dans des proportions telles que l'on réussissait à compenser cette diminution, et même davantage. Par conséquent, aussi longtemps que les innovations de produits dépassaient les innovations de processus, la contradiction interne du système pouvait être transposée dans un mouvement d'expansion.
L'automobile est l'exemple historique le plus marquant de ce phénomène : grâce à la chaîne de montage et à d'autres techniques de rationalisation issues de l'" organisation scientifique du travail " (d'abord dans l'usine automobile Henry Ford de Detroit), on put réduire le temps de travail par automobile à une fraction du temps de travail nécessaire auparavant. Parallèlement, le travail était intensifié de façon extraordinaire, de sorte que, dans le même laps de temps, l'exploitation du matériel humain s'en trouvait accrue d'autant. Et surtout, grâce à la baisse des prix qui en découlait, l'automobile, jusqu'alors produit de luxe pour la haute société,
a pu être intégrée dans la consommation de masse.
C'est ainsi que, pendant la seconde révolution industrielle (le " fordisme "), la soif insatiable d'énergie humaine de l'idole Travail a pu être satisfaite à un niveau supérieur malgré la fabrication " rationalisée " (le travail à la chaîne). En même temps, l'automobile est un exemple central du caractère destructeur des modes de production et de consommation propres à la société de travail hautement développée. Dans l'intérêt de la production automobile et de la circulation individuelle massives, on a bétonné et
enlaidi la campagne, empoisonné l'environnement et accepté sans trop rechigner que sur les routes, bon an mal an, la troisième guerre mondiale non déclarée fasse rage avec ses millions de morts et de mutilés.
Avec la troisième révolution industrielle, celle de la micro-informatique, l'ancien mécanisme de compensation par expansion s'arrête peu à peu. Certes, la micro-informatique rend elle aussi de nombreux produits moins chers tout en en créant de nouveaux (surtout dans le domaine des médias). Mais, pour la première fois, l'innovation de processus va plus vite que l'innovation de produit. Pour la première fois, on supprime davantage de travail qu'on peut en réabsorber par l'extension des marchés. Conséquences logiques de la rationalisation : la robotique remplace l'énergie humaine, les nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu. Des pans entiers de la construction, de la production, du marketing, du stockage, de la vente et même du management disparaissent. Pour la première fois, l'idole Travail se met involontairement à un régime draconien durable, causant ainsi sa propre mort.
Comme la société démocratique de travail constitue un système de dépense de la force de travail très élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité que lui-même, le passage à une baisse généralisée du temps de travail se révèle impossible dans le cadre de cette société. La rationalité d'entreprise exige que, d'une part, des masses toujours plus nombreuses soient mises au " chômage " de longue durée et par là coupées de la reproduction de leurs conditions d'existence telles que le système les définit, tandis que, d'autre part, les " actifs ", en nombre toujours plus restreint, sont contraints à travailler plus durement et avec une productivité toujours plus élevée. Au beau milieu de la richesse reviennent la pauvreté et la faim, même dans les pays capitalistes les plus développés, alors que des moyens de production intacts et des terres cultivables restent massivement en friche ; d'innombrables logements et bâtiments publics restent vides, alors que le nombre de sans-abris augmente irrésistiblement.
Globalement, le capitalisme finit par ne concerner qu'une minorité. Dans sa détresse, l'idole Travail moribonde se dévore elle-même. Le capital, en quête des dernières miettes de travail, brise les frontières de l'économie nationale et se globalise dans une concurrence nomade qui vise l'élimination du concurrent. Des régions entières du monde sont coupées des flux globaux de marchandises et de capital. Avec une vague sans précédent dans l'histoire de fusions et d'" O.P.A. hostiles ", les grands groupes industriels se préparent à la lutte finale de l'économie d'entreprise. Désorganisés, les États et les nations implosent ; les populations rendues folles par la concurrence pour la survie s'entre-déchirent dans des guerres de bande ethniques.

 

Le principe moral fondamental est le droit qu'a l'homme à son travail. [.] À mon sens, il n'est rien de plus atroce qu'une vie oisive. Personne n'y a droit. La civilisation n'a pas de place pour les oisifs.
Henry Ford" Le capital est une contradiction en procès : d'une part, il pousse à la réduction du temps de travail à un minimum, et d'autre part, il pose le temps de travail comme la seule source et la seule mesure de la richesse [.] D'une part, il éveille toutes les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la richesse indépendante (relativement) du temps de travail. D'autre part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi créées d'après l'étalon du temps de travail, et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58

XII/ La fin de la politique.

La crise du travail entraîne nécessairement la crise de l'État et par là celle de la politique. Fondamentalement, l'État moderne doit son rôle au fait que le système de production marchande a besoin d'une instance supérieure qui garantisse le cadre de la concurrence, les fondements juridiques généraux et les conditions nécessaires à la valorisation Ñ y compris les appareils répressifs au cas où le matériel humain voudrait mettre en cause le système. Au XXe siècle, sous sa forme achevée de démocratie de masse, l'État a dû assumer également de plus en plus de tâches socio-économiques : en font partie non seulement la protection sociale, mais aussi les secteurs de l'éducation et de la santé, les réseaux de transport et de communication et toutes sortes d'infrastructures. Ces infrastructures sont devenues indispensables au fonctionnement de la société de travail industriellement développée, mais il est impossible de les organiser comme un processus de valorisation d'entreprise. Car c'est durablement, à l'échelle de toute la société et sur l'ensemble du territoire qu'elles doivent être disponibles : elles ne peuvent donc pas être soumises aux aléas de l'offre et de la demande imposées par le marché.
Mais comme l'État ne constitue pas une unité de valorisation autonome, il ne peut pas transformer lui-même du travail en argent. Il doit puiser l'argent dans le processus réel de valorisation pour financer ses tâches. Quand la valorisation se tarit, les finances de l'État se tarissent elles aussi. Le souverain social Ñ ou prétendu tel Ñ se révèle alors pleinement dépendant de l'économie fétichisée et aveugle de la société de travail. Il peut bien édicter toutes les lois qu'il veut : quand les forces productives ont grandi jusqu'à briser les cadres du système du travail, le droit positif de l'État, qui ne peut jamais se rapporter qu'à des sujets de travail, perd tout
fondement.
Avec un chômage de masse en augmentation constante, les recettes publiques provenant de la fiscalisation des revenus du travail se tarissent. Dès qu'est atteinte une masse critique de gens " superflus " Ñ qui ne peuvent être nourris, dans le cadre du capitalisme, que par la redistribution d'autres revenus financiers -, le système de protection sociale vole en éclats. Avec le processus accéléré de concentration du capital enclenché par la crise, processus qui transcende les frontières des économies nationales, se perdent aussi les rentrées fiscales réalisées grâce aux bénéfices des entreprises. Les États qui se battent pour que les groupes transnationaux investissent chez eux sont alors contraints au dumping fiscal, social et écologique par ces mêmes grands groupes.
C'est cette évolution même qui fait muter l'État démocratique en simple gestionnaire de la crise. Plus l'État se rapproche de l'état d'urgence financier, plus il se réduit à son noyau répressif. Les infrastructures sont ramenées aux besoins du capital transnational. Comme jadis dans les colonies, la logistique sociale se réduit progressivement à quelques places fortes économiques pendant que le reste sombre dans la désolation. Ce qui est privatisable est privatisé, même si par là de plus en plus d'individus sont exclus des prestations sociales les plus élémentaires. Quand la valorisation du capital se réduit à un nombre toujours plus restreint d'îlots sur le marché mondial, l'approvisionnement de la population sur l'ensemble du territoire national n'a plus d'importance.
Tant que des secteurs à l'importance économique immédiate ne sont pas en jeu, il est indifférent que les trains circulent ou que le courrier soit acheminé. L'éducation devient le privilège des gagnants de la globalisation. La culture intellectuelle et artistique se voit ramenée au critère de sa valeur marchande et dépérit. Le secteur de la santé devient infinançable et se désintègre dans un système à deux vitesses. C'est la loi de l'euthanasie sociale qui prévaut alors, d'abord en douce, ensuite au vu et au su de tous : qui est pauvre et " superflu " doit aussi mourir plus tôt.
Alors que les infrastructures d'intérêt général pourraient bénéficier de toutes les connaissances, capacités et moyens de la médecine, de l'éducation et de la culture, disponibles en surabondance, la loi irrationnelle de la société de travail - loi objectivée en " condition de financiabilité " Ñ veut que ces ressources soient mises sous séquestre, démobilisées et envoyées à la casse tout comme les moyens de production industriels et agricoles supposés ne plus être " rentables ". En dehors de la simulation répressive du travail par des formes de travail forcé et de travail bon marché et du démantèlement de toutes les prestations sociales, l'État démocratique transformé en système d'apartheid n'a plus rien à offrir à ses anciens citoyens du travail. À un stade plus avancé, l'administration de l'État finit tout simplement par s'effondrer, les appareils d'État se barbarisent en cleptocratie corrompue, l'armée en bandes de guerre mafieuses, la police en bandits de grand chemin.
Aucune politique au monde ne peut bloquer cette évolution, voire en inverser le cours. Car, dans son essence, la politique est une action qui est liée à l'État et qui, dans les conditions de la désétatisation, devient sans objet. L'" aménagement politique " des rapports sociaux, ce mot d'ordre des démocrates de gauche, se ridiculise chaque jour davantage. Hormis la répression sans fin, le démantèlement de la civilisation et le soutien actif à l'" horreur économique ", il n'y a plus rien à " aménager ". Comme la fin en soi de la société de travail est le postulat de la démocratie politique, il ne peut y avoir de régulation démocratico-politique pour la crise du travail. La fin du travail entraîne celle de la politique.


XIII/ La simulation de la société de travail
par le capitalisme de casino.
La conscience sociale dominante se ment systématiquement à elle-même sur la véritable situation de la société de travail. On excommunie idéologiquement les régions qui s'effondrent, on falsifie sans vergogne les statistiques du marché de l'emploi, on fait disparaître à coups de baguette médiatique les formes de la paupérisation. De façon générale, la simulation est la caractéristique centrale du capitalisme de crise. Cela vaut aussi pour l'économie elle-même. Si jusqu'à présent, du moins dans les pays occidentaux
centraux, il semble que le capital puisse accumuler même sans travail et que la forme pure de l'argent puisse continuer de garantir sans substance et par elle-même la valorisation de la valeur, c'est au processus de simulation des marchés financiers qu'est due cette apparence. Symétriquement à la simulation du travail par les mesures coercitives de la gestion démocratique du travail, s'est développée une simulation de la valorisation du capital par le décrochage spéculatif du système de crédits et des marchés boursiers
vis-à-vis de l'économie réelle.La consomption de travail présent est remplacée par la consomption du travail futur, laquelle n'aura plus jamais lieu. Il s'agit en quelque sorte d'une accumulation de capital dans un " futur antérieur " fictif. Le capital-argent qui ne peut plus être réinvesti de manière rentable dans l'économie réelle et ne peut donc plus absorber de travail doit progressivement se rabattre sur les marchés financiers.
À l'époque du " miracle économique ", après la Seconde Guerre mondiale, la poussée fordiste de la valorisation ne reposait déjà plus tout à fait sur ses propres ressources. Avec une ampleur inconnue jusque-là, l'État se mit à lancer des emprunts qui dépassaient de loin ses recettes fiscales, parce qu'il ne pouvait plus financer autrement les conditions de base de la société de travail. L'État hypothéquait donc ses revenus réels futurs. C'est ainsi que, d'un côté, le capital-argent " excédentaire " se vit offrir une possibilité d'investissement en capital financier : on prêta de l'argent à l'État moyennant intérêts. Celui-ci acquittait ces intérêts à l'aide de
nouveaux emprunts et réinjectait aussitôt l'argent emprunté dans le circuit économique. D'un autre côté, il finançait ainsi les dépenses sociales et les investissements d'infrastructure, créant une demande artificielle (au sens capitaliste) parce que non couverte par une quelconque dépense de travail fordiste fut prolongé au-delà de sa portée originelle.
Ce moment - déjà simulateur - du processus de valorisation apparemment encore intact trouvait ses limites en même temps que l'endettement public. Les " crises d'endettement " des États, non seulement dans le " Tiers-Monde " mais aussi dans les métropoles, rendaient impossible une nouvelle expansion de ce type. Ce fut le fondement objectif du triomphe de la dérégulation néo-libérale qui devait, selon sa propre idéologie, s'accompagner d'une réduction draconienne des quotas prélevés par l'État sur le produit national. Mais en réalité la dérégulation et le démantèlement des tâches de l'État sont réduites à néant par les coûts de la crise, ne serait-ce que ceux engendrés par la répression et la simulation étatiques. Dans nombre de pays, la quote-part de l'État se trouve ainsi encore
augmentée.
Mais une nouvelle accumulation de capital ne peut plus être simulée par l'endettement de l'État. C'est pourquoi, depuis les années 80, la création supplémentaire de capital fictif s'est déplacée vers les marchés financiers. Là, il ne s'agit plus depuis longtemps de dividendes (la part de bénéfice sur la production réelle), mais seulement de gains sur les cours, de la plus-value spéculative des titres jusqu'à des proportions astronomiques. Le rapport entre l'économie réelle et le mouvement du marché financier spéculatif s'est inversé. La hausse des cours spéculatifs n'anticipe plus l'expansion économique réelle, mais, à l'inverse, la hausse survenue dans la création de plus-value fictive simule une accumulation réelle, qui n'existe déjà plus.
L'idole Travail est cliniquement morte, mais l'expansion apparemment utonomisée des marchés financiers la maintient en survie artificielle. Les entreprises industrielles réalisent des bénéfices qui ne proviennent plus de la vente et de la production de biens réels (depuis longtemps opération à perte), mais qui sont dus à la participation d'un département financier " futé " à la spéculation sur les marchés financiers et monétaires. Les budgets publics affichent des revenus qui ne proviennent plus des impôts ou des crédits, mais de la participation assidue de l'administration financière aux marchés spéculatifs. Par ailleurs, certains ménages dont les revenus réels provenant de salaires baissent de façon dramatique continuent de se permettre un niveau de consommation élevé en misant sur des bénéfices boursiers. Ainsi naît une nouvelle forme de demande artificielle qui, à son tour, entraîne une production réelle et, pour l'État, des rentrées fiscales réelles " sans fondement réel ".
De cette manière, le processus spéculatif ajourne la crise de l'économie mondiale. Mais comme la hausse de la plus-value fictive des valeurs boursières ne peut être que l'anticipation de la consomption de travail réel futur (dans une mesure astronomique proportionnelle) qui ne viendra jamais, l'imposture objectivée, après un certain temps d'incubation, ne manquera pas d'éclater au grand jour. L'effondrement des marchés émergents en Asie, en Amérique latine et en Europe de l'Est en a donné un avant-goût. Que les marchés financiers des centres capitalistes aux États-Unis, en Europe et au Japon s'écroulent aussi n'est qu'une question de temps !
Ce rapport est perçu de manière complètement déformée dans la conscience fétichisée de la société de travail, et même jusque chez les "critiques du capitalisme " traditionnels de droite comme de gauche. Fixés sur le fantôme du travail anobli en condition d'existence positive et transhistorique, ceux-ci confondent systématiquement cause et effet. Le fait que l'expansion spéculative des marchés financiers ajourne provisoirement la crise passe alors pour la cause de la crise. Les " méchants spéculateurs ", affirme-t-on avec plus ou moins d'affolement, seraient en train de détruire toute cette merveilleuse société de travail parce que, pour le plaisir, ils jetteraient par la fenêtre tout ce " bon argent ", dont il y aurait " bien assez ", au lieu de l'investir sagement et solidement dans de magnifiques " emplois " afin qu'une humanité ilote, obsédée de travail, puisse continuer à jouir du " plein-emploi ".
Ces gens-là ne veulent pas comprendre que ce n'est pas la spéculation qui a causé l'arrêt des investissements réels, mais que ceux-ci étaient déjà devenus non rentables à cause de la troisième révolution industrielle et que l'envolée spéculative n'en est qu'un symptôme. Depuis bien longtemps, l'argent, qui circule en quantité apparemment inépuisable, n'est plus " bon ", même au sens capitaliste ; il n'est plus que l'" air " chaud avec lequel on a gonflé la bulle spéculative. Toute tentative de dégonfler cette bulle par un quelconque projet d'imposition (" taxe Tobin ", etc.) afin d'orienter à nouveau le capital-argent vers les moulins de la société de travail, "bons " et bien " réels ", aboutira seulement à faire crever la bulle encore plus vite.
On préfère diaboliser " les spéculateurs " au lieu de comprendre qu'inexorablement nous devenons tous non rentables et que c'est le critère de la rentabilité même ainsi que ses bases, qui sont celles de la société de travail, qu'il faut attaquer comme obsolètes. Cette image de l'ennemi à bon marché, tous la cultivent : les extrémistes de droite et les autonomes, les braves syndicalistes et les nostalgiques du keynésianisme, les théologiens sociaux et les animateurs de télévision, bref tous les apôtres du " travail honnête ". Très rares sont ceux qui comprennent que, de là à remobiliser la folie antisémite, il n'y a qu'un pas : invoquer le capital réel " créateur "
et d'extraction nationale contre le capital financier " accapareur ", " juif " et international risque de devenir le dernier mot de la Gauche de l'Emploi intellectuellement aux abois. De toute façon, c'est déjà le dernier mot de la Droite de l'Emploi par nature raciste, antisémite et anti-américaine.

 

" Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d'être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d'être sa mesure, et la valeur d'échange cesse donc aussi d'être la mesure de la valeur d'usage.
[.] La production basée sur la valeur d'échange s'effondre de ce fait, et le procès de production matériel immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine et contradictoire. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.
Après des siècles de dressage, l'homme moderne est tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine non seulement la sphère de l'économie au sens étroit du terme, mais pénètre l'existence sociale jusque dans les pores de la vie quotidienne et de l'existence privée. Le " temps libre " (l'expression évoque déjà la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer des marchandises pour créer ainsi les débouchés nécessaires.Mais par-delà même le devoir de consommation marchande intériorisé et érigé en fin en soi, l'ombre du travail s'abat sur l'individu moderne en dehors du bureau et de l'usine. Dès qu'il quitte son fauteuil télé pour devenir actif, tout ce qu'il fait prend aussitôt l'allure du travail. Le jogger remplace la pointeuse par le chronomètre, le turbin connaît sa renaissance post-moderne dans les clubs de gym rutilants et, au volant de leurs voitures, les vacanciers avalent du kilomètre comme s'il s'agissait d'accomplir la performance annuelle d'un routier. Même le sexe suit les normes industrielles de la sexologie et obéit à la logique concurrentielle des vantardises de talk-shows.
Si le roi Midas vivait encore comme une malédiction le fait que tout ce qu'il touchait se transformait en or, son compagnon d'infortune moderne, lui, a dépassé ce stade. L'homme du travail ne se rend même plus compte qu'en assimilant toutes les activités au modèle du travail, celles-ci perdent leurs qualités sensibles particulières et deviennent indifférenciées. Bien au contraire : seule cette assimilation à l'indifférenciation qui règne dans le monde marchand lui fait attribuer à ces activités un sens, une justification et une signification sociale. Par exemple, face à un sentiment tel que le deuil, le sujet de travail se trouve désemparé, mais la transformation du deuil en " travail du deuil " fait de ce " corps étranger émotionnel " une donnée connue dont on peut parler avec autrui. Même les rêves sont déréalisés et indifférenciés en " travail du rêve ", la dispute avec un être aimé en " travail relationnel " et le contact avec les enfants en " travail éducatif ". Chaque fois que l'homme moderne veut insister sur le sérieux de son activité, il a le mot " travail" à la bouche.
L'impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue de tous les jours. Nous sommes habitués à employer le mot " travail " non seulement à tout va, mais aussi à deux niveaux de signification différents. Depuis longtemps, le " travail " ne désigne plus seulement (comme ce serait plus juste) la forme d'activité capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme de tout effort dirigé vers un but, faisant ainsi disparaître ses traces.
Ce flou conceptuel prépare le terrain à une critique aussi douteuse que courante de la société de travail, critique qui opère à l'envers,
c'est-à-dire en considérant l'impérialisme du travail de façon positive. On va même jusqu'à accuser la société de travail de ne pas encore assez dominer la vie avec sa forme d'activité propre, parce qu'elle donnerait au concept de travail un sens " trop restreint " qui excommunie moralement le " travail individuel " ou l'" auto-assistance " non rémunérée (le travail à la maison, l'aide entre voisins, etc.) et qui n'admet comme " vrai " travail que le travail salarié et commercialisable. Une réévaluation et une extension du concept de travail sont censées faire disparaître cette fixation sur un aspect particulier et les hiérarchisations qui en découlent.
Cette pensée ne vise donc pas l'émancipation des contraintes dominantes, mais un simple rafistolage sémantique. La conscience sociale est supposée conférer " réellement " les lettres de noblesse du travail à des formes d'activité extérieures à la sphère de production capitaliste et restées jusque-là inférieures : voilà comment on compte résoudre la crise manifeste de la société de travail. Mais l'infériorité de ces activités n'est pas seulement due à une certaine conception idéologique. Elle appartient à la structure fondamentale du système de production marchande ; et ce ne sont pas de gentilles redéfinitions morales qui pourront l'abolir.
Dans une société régie par la production marchande comme fin en soi, seul ce qui est représentable sous une forme monétaire peut passer pour une richesse réelle. Le concept de travail ainsi déterminé irradie certes souverainement sur toutes les autres sphères, mais seulement de manière négative, en montrant qu'elles dépendent de lui. Les sphères extérieures à la production marchande restent ainsi nécessairement dans l'ombre de la sphère de production capitaliste parce qu'elles ne s'intègrent pas à la logique abstraite d'entreprise qui vise l'économie de temps - aussi et surtout lorsqu'elles sont essentielles à la vie, comme le secteur d'activité séparé
(défini comme " féminin ") du foyer, de l'affection, etc.
À l'inverse d'une critique radicale du concept de travail, l'extension moralisatrice de ce concept ne voile pas seulement l'impérialisme social réel de l'économie marchande, mais s'intègre également à merveille dans les stratégies autoritaires de la gestion de la crise par l'État. Donner une " reconnaissance " sociale également au " travail ménager " et aux activités du " tiers-secteur "(2) en en faisant du travail à part entière, cette revendication, apparue dans les années 70, spéculait d'abord sur des transferts d'argent public. Mais l'État, à l'époque de la crise, inverse les rôles en mobilisant l'élan moral de cette revendication dans le sens du fameux " principe de subsidiarité "(3), et contre les espoirs matériels mêmes que cette revendication véhiculait.
Ce n'est pas l'autorisation de pouvoir racler les marmites déjà quasi vides des finances publiques qui se trouve au centre des louanges du " bénévolat " et du " service citoyen ". Ces louanges vont plutôt servir de prétexte au repli social de l'État, au programme de travail forcé en cours et à la lamentable tentative de faire supporter le poids de la crise en priorité aux femmes. Les institutions sociales officielles abandonnent leurs engagements sociaux et les remplacent par un appel à la mobilisation aussi aimable que peu coûteux : il appartient désormais à chacun de combattre la misère - la sienne et celle des autres - par sa propre initiative et bien sûr en oubliant les revendications matérielles. C'est ainsi qu'interprété faussement comme programme émancipateur, le fait de jongler avec la définition de la toujours sacro-sainte notion du travail favorise grandement l'État dans sa tentative de réaliser le dépassement du travail salarié en liquidant le salaire et en conservant le travail sur la terre brûlée de l'économie de marché. Cela prouve involontairement qu'aujourd'hui l'émancipation sociale ne peut pas avoir pour contenu la revalorisation du travail, mais seulement sa dévalorisation consciente.

 

" Des services simples et personnalisés peuvent, outre la prospérité matérielle, faire croître également la prospérité immatérielle. Ainsi le bien-être d'un client peut-il être augmenté lorsque des prestataires de services effectuent à sa place un travail pénible qu'il aurait dû faire lui-même. En même temps le bien-être des prestataires augmente quand leur amour-propre croît à la suite de quelque activité. Rendre un service simple et personnalisé vaut mieux pour le psychisme que de rester au chômage. "
Rapport de la Commission sur les questions d'avenir des États libres de Saxe et de Bavière, 1997" Tiens-toi fermement au savoir-faire qui fait ses preuves dans le travail ; car la nature elle-même le confirme et y donne son consentement. Au fond, tu n'as guère d'autre savoir-faire que celui qui est acquis par le travail, le reste n'est qu'une hypothèse du Savoir. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843

XV/ La crise de la lutte d'intérêts.
On a beau refouler la crise fondamentale du travail et en faire un tabou, elle n'en marque pas moins tous les conflits sociaux actuels. Le passage d'une société d'intégration de masse à un ordre de sélection et d'apartheid n'a pas conduit à un nouveau round de la vieille lutte des classes entre capital et travail, mais à une crise idéologique de la lutte d'intérêts catégoriels qui reste enfermée dans la logique du système. Déjà, à l'époque de la prospérité, après la Seconde Guerre mondiale, le vieux pathos de la lutte des classes avait perdu de son éclat. Non pas parce que le sujet révolutionnaire " en soi " aurait été " intégré " par des menées manipulatrices ou corrompu par une prospérité douteuse, mais à l'inverse parce que le niveau de développement fordiste a fait apparaître l'identité logique du capital et du travail en tant que catégories socio-fonctionnelles d'une même formation sociale fétichiste. Enfermé dans la logique du système, le désir de vendre le plus cher possible la marchandise force de travail cessa d'apparaître pour ce qu'il n'était pas Ñ au-delà du système Ñ et se révéla pour ce qu'il était - un élément à l'intérieur du système.Si, jusque dans les années 70, il s'agissait encore de conquérir, pour le plus grand nombre, une participation aux fruits vénéneux de la société de travail, les nouvelles conditions de crise engendrées par la troisième révolution industrielle ont même fait disparaître ce mobile-là. C'est seulement tant que la société de travail était en expansion que ses catégories socio-fonctionnelles ont pu mener leurs luttes d'intérêts à grande échelle. Mais, à mesure que la base commune tombe en ruine, les intérêts qui restent enfermés dans la logique du système ne peuvent plus être agrégés au niveau de toute la société. Commence alors une désolidarisation générale. Les travailleurs salariés désertent les syndicats, et les managers les organisations patronales. Chacun pour soi et le Dieu du système capitaliste contre tous : l'individualisation tant invoquée n'est qu'un autre symptôme de la crise dans laquelle se trouve la société de travail.
Pour autant que des intérêts puissent encore être agrégés, cela ne se produit qu'à l'échelle micro-économique. Car, de même que faire broyer sa vie pour l'entreprise - au mépris de toute tentative de libération sociale Ñ est presque devenu un privilège, de même la représentation des intérêts de la marchandise force de travail dégénère en un lobbying impitoyable pratiqué par des segments sociaux toujours plus petits. Qui accepte la logique du travail, doit maintenant accepter aussi la logique de l'apartheid. Garantir à sa propre clientèle étroitement délimitée qu'elle puisse vendre sa peau aux dépens de toutes les autres, c'est désormais le seul enjeu. Il y a belle lurette que salariés et délégués du personnel ne voient plus leur véritable adversaire dans le management de leur entreprise, mais dans les salariés des entreprises et des " sites " concurrents, peu importe que ce soit dans la localité voisine ou en Extrême-Orient. Et quand se pose la question de savoir qui sera liquidé lors de la prochaine poussée de rationalisation d'entreprise, alors même le département voisin et le collègue immédiat deviennent des ennemis.
La désolidarisation radicale ne concerne pas les seuls conflits économiques et syndicaux. Comme, dans la crise même de la société de travail, toutes les catégories fonctionnelles s'accrochent avec un acharnement accru à la logique de la société de travail Ñ laquelle veut que tout bien-être humain ne soit que le sous-produit d'une valorisation rentable Ñ le principe " Après moi le déluge " régit toutes les luttes d'intérêts. Tous les lobbies connaissent la règle du jeu et agissent en conséquence. Chaque franc perçu par la clientèle de l'un est perdu pour la clientèle de l'autre. Chaque coupe claire à l'autre bout du réseau social augmente la chance d'obtenir un petit délai de grâce supplémentaire. Le retraité devient l'adversaire naturel de tous les cotisants, le malade l'ennemi de tous les assurés sociaux et l'immigré l'objet de haine de tous les nationaux pris de panique.
C'est ainsi que le projet d'utiliser cette lutte d'intérêts qui reste prisonnière de la logique du système en tant que levier de l'émancipation sociale perd inéluctablement tout contenu. C'est alors que sonne le glas de la gauche classique. La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale au-delà du travail et de ses catégories-fétiches dérivées (valeur, marchandise, argent, État, forme juridique, nation, démocratie, etc.) rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de toute la société. Et ce n'est que dans cette perspective que des luttes défensives et menées dans le cadre du système contre la logique de la lobbysation et de  l'individualisation pourront être réagrégées ; mais désormais en se référant aux catégories dominantes, non plus de façon positive, mais de façon négatrice et stratégique.
Jusqu'à présent, la gauche s'est efforcée d'esquiver la rupture avec les catégories de la société de travail. Elle banalise les contraintes du système en une simple idéologie et la logique de la crise en un simple projet politique des " dominants ". La nostalgie social-démocrate et keynésienne se substitue à la rupture avec les catégories du travail. Au lieu de viser une nouvelle universalité concrète de formation sociale située au-delà du travail abstrait et de la forme-argent, la gauche essaie désespérément de s'accrocher à la vieille universalité abstraite de l'intérêt enfermé dans la logique du système. Mais ces tentatives restent elles-mêmes abstraites et ne peuvent plus intégrer aucun mouvement social de masse, parce qu'elles feignent d'ignorer les conditions réelles de la crise.
Cela vaut surtout pour la revendication d'un salaire social ou d'un revenu minimum garanti. Au lieu d'associer les luttes concrètes de résistance sociale contre certaines mesures du régime d'apartheid à un programme général contre le travail, ce type de revendication crée une fausse universalité de la critique sociale. Mais cette critique reste totalement abstraite, dans la logique du système et impuissante. Quant à la concurrence engendrée par la crise sociale, on ne la dépassera pas de la sorte. Par ignorance, on suppose que la société de travail globalisée continuera de se perpétuer éternellement, car d'où viendrait l'argent pour financer ce revenu minimum garanti par l'État, sinon de procès de valorisation réussis ? Qui mise sur un tel " dividende social " (l'expression en dit long) mise aussi subrepticement sur la position privilégiée de " son " pays au sein de la concurrence globale. Car seule la victoire dans la guerre mondiale des marchés permettrait provisoirement de nourrir chez soi quelques millions de bouches " inutiles " (au sens capitaliste du terme) Ñ à l'exclusion de tous ceux qui n'ont pas le bon passeport, cela va sans dire.
Les bricoleurs réformistes de la revendication du salaire social veulent ignorer la nature capitaliste de la forme-argent. En définitive, il ne s'agit pour eux que de sauver entre le sujet de travail capitaliste et le sujet consommateur de marchandises, ce dernier. Plutôt que de mettre en cause le mode de vie capitaliste tout court, il faut que le monde continue, malgré la crise du travail, d'être enseveli sous des avalanches de carcasses d'automobiles puantes, d'ignobles tours de béton et de camelote marchande, et ce, pour la seule liberté que les hommes sont encore à même d'imaginer : la liberté de choix devant les rayons des supermarchés.
Mais même cette perspective triste et bornée demeure illusoire. Ses partisans à gauche et les théoriciens analphabètes qui la défendent ont oublié que, dans le capitalisme, la consommation marchande ne sert jamais simplement à satisfaire les besoins, mais qu'elle est toujours une fonction du mouvement de valorisation. Quand la force de travail est invendable, même les besoins élémentaires sont considérés comme d'éhontées prétentions luxueuses qu'il convient de réduire au minimum. Et c'est justement à cela que le programme du salaire social servira de vecteur : il sera l'instrument de la baisse des dépenses publiques et la version misérable de l'aide sociale, qui remplace les systèmes de protection sociale en pleine décomposition. C'est en ce sens que le maître à penser du néo-libéralisme, Milton Friedman, a inventé le concept de salaire social, avant qu'une gauche désarmée n'y découvre une " planche de salut ". Et c'est avec ce contenu qu'il deviendra réalité - ou pas du tout.

" Il s'avère que, selon les inéluctables lois de notre monde, certains êtres humains doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant. "
Thomas Robert Malthus

XVI/ Le dépassement du travail.
Contrairement à la lutte d'intérêts catégoriels qui reste prisonnière de la logique du système, la rupture avec les catégories du travail ne peut pas compter sur un camp social tout fait et objectivement déterminé. Elle rompt avec les faux impératifs d'une " seconde nature " : son exécution ne sera donc pas quasi automatique, mais une " conscience " négatrice - un refus et une révolte sans l'appui d'une quelconque " loi de l'histoire ". Le point de départ de cette rupture ne peut pas être un nouveau principe abstraitement universel, mais seulement le dégoût qu'éprouve l'individu face à sa propre existence en tant que sujet de travail et face à la concurrence, ainsi que le refus catégorique de devoir continuer à survivre ainsi à un niveau toujours plus misérable.Malgré sa suprématie absolue, le travail n'est jamais parvenu à effacer tout à fait la répulsion à l'égard des contraintes qu'il impose. À côté de tous les fondamentalismes régressifs et de toute la folie concurrentielle engendrée par la sélection sociale, il existe aussi un potentiel de protestation et de résistance. Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici le rôle d'un catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de pensée dominants et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et l n'y a aucune raison de regretter son trépas.
Seule une critique du travail, nettement formulée et accompagnée du débat théorique nécessaire, peut créer ce nouveau contre-espace public, condition indispensable pour que se constitue un mouvement social pratique contre le  travail. Les querelles internes du camp du travail se sont épuisées et deviennent toujours plus absurdes. Il est d'autant plus urgent de redéfinir les lignes de conflit social sur lesquelles peut se sceller un pacte contre le travail.
Il s'agit donc d'esquisser les objectifs qui sont possibles pour un monde qui aille au-delà du travail. Le programme contre le travail ne se nourrit pas d'un corpus de principes positifs, mais de la force de la négation. Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société de travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé. Les ennemis du travail aspireront donc à la formation de fédérations mondiales d'individus librement associés qui arracheront à la machine du travail et de la valorisation tournant à vide les moyens d'existence et de production et en prendront les commandes. Seule la lutte contre la monopolisation de toutes les ressources sociales et des potentiels de richesse par les puissances aliénantes du marché et de l'État permet de conquérir les espaces sociaux de l'émancipation.
Cela implique aussi de combattre la propriété privée d'une manière nouvelle. Jusqu'à présent, la gauche ne considérait pas la propriété privée comme la forme juridique du système de production marchande, mais uniquement comme le mystérieux pouvoir subjectif que les capitalistes auraient de " disposer " des ressources. Ainsi a pu naître l'idée absurde de vouloir dépasser la propriété privée sur le terrain même de la production marchande. En général, la propriété d'État (" nationalisation ") apparaissait donc comme le contraire de la propriété privée. Mais l'État n'est que la communauté coercitive extérieure ou l'universalité abstraite des producteurs de marchandises socialement atomisés. Et par conséquent la propriété d'État n'est qu'une forme dérivée de propriété privée Ñ peu importe qu'elle soit affublée ou non de l'adjectif " socialiste ".
Avec la crise de la société de travail, la propriété privée devient aussi obsolète que la propriété d'État, car ces deux formes de propriété présupposent le procès de valorisation. Voilà pourquoi les moyens matériels qui leur correspondent sont en friche et mis sous séquestre. Et les employés de l'État, des entreprises ou de l'appareil judiciaire veillent jalousement à ce que cela reste ainsi et que les moyens de production pourrissent plutôt que de servir à un autre but. La conquête des moyens de production par les associations libres contre la gestion coercitive de l'État et de l'appareil judiciaire ne peut donc avoir qu'une signification : les moyens de production ne seront plus mobilisés dans le cadre de la production marchande pour approvisionner des marchés anonymes.
La discussion directe, l'accord et la décision commune des membres de la société sur l'utilisation judicieuse des ressources  remplaceront la production marchande, tandis que se réalisera l'identité socio-institutionnelle entre producteurs et consommateurs (impensable sous le joug de la fin en soi capitaliste). Les institutions aliénées du marché et de l'État seront remplacées par un réseau de conseils dans lequel, du quartier au monde entier, les associations libres détermineront le flux des ressources en fonction d'une raison sensible, sociale et écologique.
Ce ne sera plus la fin en soi du travail et de l'" emploi " qui déterminera la vie, mais l'organisation de l'utilisation judicieuse de possibilités communes, contrôlée par l'action sociale consciente et non par quelque " main invisible " automate. On s'appropriera la richesse produite directement en fonction des besoins et non de la " solvabilité ". En même temps que le travail disparaîtront ces universalités abstraites que sont l'argent et l'État. Les nations séparées seront remplacées par une société mondiale qui n'aura plus besoin de frontières : chaque homme pourra y circuler librement et solliciter partout l'hospitalité.
La critique du travail est une déclaration de guerre à l'ordre existant, elle ne vise pas à la création d'espaces " protégés ", de niches, coexistant pacifiquement avec l'ordre existant et ses contraintes. Le mot d'ordre de l'émancipation sociale ne peut être que : Prenons ce dont nous avons besoin ! Ne courbons plus l'échine sous le joug des marchés de l'emploi et de la gestion démocratique de la crise ! La condition en est que de nouvelles formes d'organisations sociales (associations libres, conseils) contrôlent les conditions de la reproduction à l'échelle de toute la société. Cette revendication distingue radicalement les ennemis du travail de tous les politiciens aménageurs de niches et de tous les esprits bornés qui visent un socialisme alternatif à la sauce rouge-verte.
La domination du travail divise l'individu. Elle sépare le sujet économique du citoyen, l'homme du travail de l'homme du temps libre, ce qui est abstraitement public de ce qui est abstraitement privé, la masculinité socialement instituée de la féminité socialement instituée, et elle place les individus isolés devant leur propre lien social comme devant quelque chose d'étranger qui les domine. Les ennemis du travail aspirent au dépassement de cette schizophrénie grâce à l'appropriation concrète du lien social par des hommes agissant de manière consciente et autoréflexive.

Le " travail " est par nature l'activité asservie, inhumaine, asociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée. Par conséquent l'abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du " travail "
Karl Marx, À propos de Friedrich List, " le Système national de l'économie politique ", 1845

XVII/ Contre les partisans du travail :
un programme des abolitions.
On reprochera aux ennemis du travail de n'être que des rêveurs. L'histoire aurait prouvé qu'une société qui ne se fonde pas sur les principes du travail, de la contrainte à la performance, de la concurrence libérale et de l'égoïsme individuel ne peut pas fonctionner. Voulez-vous donc prétendre, vous qui faites l'apologie de l'état de choses existant, que la production marchande capitaliste a vraiment donné à la majorité des hommes une vie à peu près acceptable ? Appelez-vous cela " fonctionner ", quand c'est justement la croissance vertigineuse des forces productives qui rejette des milliards d'hommes en dehors de l'humanité et que ceux-ci doivent s'estimer heureux de survivre sur des décharges publiques ? Quand des milliards d'autres hommes ne peuvent supporter la vie harassante sous le diktat du travail qu'en s'isolant des autres, qu'en se mortifiant l'esprit et qu'en tombant malades physiquement et mentalement ? Quand le monde est transformé en désert simplement pour que l'argent engendre davantage d'argent ? Soit ! C'est effectivement la façon dont " fonctionne " votre grandiose système du travail. Eh bien, nous ne voulons pas accomplir de tels exploits !Votre autosatisfaction se fonde sur votre ignorance et votre mauvaise mémoire. La seule justification que vous trouvez à vos crimes présents et futurs, c'est l'état du monde et celui-ci n'est fondé que sur vos crimes passés. Vous avez oublié et refoulé les massacres d'État nécessaires à l'intériorisation de votre " loi naturelle ", loi selon laquelle c'est presque une chance d'être " employé " à des activités déterminées par d'autres et de se faire vampiriser toute son énergie pour la fin en soi abstraite de l'idole de votre système. Pour que l'humanité soit en état d'intérioriser la domination du travail et de l'égoïsme, il a d'abord fallu extirper dans les anciennes sociétés agraires toutes les institutions d'auto-organisation et de coopération autodéterminée. Peut-être les jeux sont-ils faits. Nous ne sommes pas exagérément optimistes. Nous ne pouvons pas savoir si les hommes réussiront à se libérer de cette existence conditionnée. La chose est indécise : le déclin du travail peut conduire soit à la victoire sur la folie du travail, soit à la fin de la civilisation.
Vous nous objecterez qu'avec l'abolition de la propriété privée et de la contrainte d'avoir à gagner de l'argent, toute activité cessera et qu'une oisiveté générale s'installera. Vous avouez donc que l'ensemble de votre système " naturel " ne repose que sur la contrainte ? Et que c'est pour cette raison que vous craignez la paresse comme un péché mortel contre l'esprit de l'idole Travail ? Mais les ennemis du travail n'ont rien contre la paresse. L'un de leurs buts prioritaires est de rétablir cette culture de l'oisiveté que toutes les sociétés antérieures ont connue et qui fut anéantie pour que s'impose un productivisme effréné et privé de sens. C'est pourquoi les ennemis du travail fermeront d'abord, sans les remplacer, toutes les branches de la production qui ne servent qu'à maintenir mpitoyablement la fin en soi délirante du système de production marchande.
Nous ne parlons pas seulement des secteurs d'activité qui représentent manifestement un danger public, comme les industries de l'automobile, de l'armement ou du nucléaire, mais aussi de la production de ces nombreuses prothèses de signification et de ces ineptes objets de divertissement supposés faire miroiter aux hommes de travail un ersatz d'existence pour leurs vies gâchées. Disparaîtra aussi l'immense part de ces activités qui n'existent que parce qu'il faut que la production de masse passe dans le moule de la forme-argent et du marché. Ou bien pensez-vous que les comptables, les spécialistes en marketing et les vendeurs, les V.R.P. et les publicitaires resteront nécessaires quand les choses seront produites en fonction des besoins et que tous prendront simplement ce dont ils ont besoin ? Et pourquoi faudrait-il encore des inspecteurs des impôts et des policiers, des travailleurs sociaux et des administrateurs de la misère s'il n'y a plus de propriété privée à protéger, ni de misère sociale à administrer, et si personne n'a plus à être dressé au respect des contraintes aliénantes du système ?
Nous entendons déjà votre cri : " Et tous ces emplois ! " Eh bien, parlons-en. Calculez donc un peu le temps dont l'humanité se prive chaque jour simplement pour accumuler du " travail mort ", administrer les hommes et huiler les rouages du système dominant. Du temps pendant lequel nous pourrions tous nous prélasser au soleil au lieu de nous éreinter à des choses sur le caractère destructeur, répressif et grotesque duquel on a écrit des bibliothèques entières. Mais soyez sans crainte ! La disparition des contraintes du travail n'entraînera nullement celle de toute activité.
C'est l'activité qui changera de nature dès lors qu'elle ne sera plus enfermée dans une sphère de temps uniformes et linéaires, désensualisés, et sans autre fin qu'elle-même, mais qu'elle pourra suivre son propre rythme, variable selon les individus et s'intégrant dans un projet de vie personnel.
Et quand, également, dans les grandes structures de production, les hommes détermineront eux-mêmes le rythme au lieu de se laisser dominer par le diktat de la valorisation d'entreprise. Pourquoi se laisser harceler par les exigences insolentes d'une concurrence imposée ? Il faut redécouvrir la lenteur.
Bien sûr, les activités domestiques et de soins apportés aux hommes Ñ activités qui, dans la société de travail, sont rendues invisibles, séparées et définies comme " féminines " - ne disparaîtront pas. Il est aussi peu question d'automatiser des activités telles que cuisiner ou changer les couches des nouveaux-nés. Quand, en même temps que le travail, on aura aboli la séparation des sphères sociales, alors ces activités nécessaires pourront faire partie du domaine de l'organisation sociale consciente, au-delà des assignations sexuelles. Elles perdront leur caractère répressif, dès lors qu'elles ne se subordonneront plus les individus mais qu'elles seront accomplies au gré des circonstances et des besoins aussi bien par les hommes que par les femmes.
Nous ne disons pas qu'ainsi toute activité deviendra plaisante. Quelques-unes le seront plus, d'autres moins. Bien sûr, il y aura toujours des activités qu'il sera nécessaire d'accomplir. Mais pourquoi s'en faire, si la vie ne s'en trouve plus dévorée ? Et puis les choses librement accomplies seront toujours plus nombreuses. Car l'activité constitue un besoin autant que le loisir. Même le travail n'a pas pu entièrement effacer ce besoin, mais il l'a instrumentalisé et vidé de son sang comme un vampire.
Les ennemis du travail ne sont les fanatiques ni d'un activisme aveugle, ni d'une inaction tout aussi aveugle. Le loisir, l'activité nécessaire et les activités librement choisies doivent être mis dans un rapport sensé, en conformité avec les besoins et les contextes de vie. Une fois soustraites aux impératifs capitalistes du travail, les forces productives modernes étendront massivement le temps libre de tous. Pourquoi passer des heures jour après jour dans les usines et les bureaux quand des machines peuvent nous dispenser de la plus grande part de ces activités ? Pourquoi faire suer des centaines de corps quand quelques moissonneuses-batteuses suffisent? Pourquoi laisser l'esprit se perdre dans une tâche routinière qu'un ordinateur peut exécuter facilement ?
Cependant, pour atteindre ces buts, on ne peut reprendre qu'une infime part de la technique dans sa forme capitaliste. La majeure partie des structures techniques doivent être complètement transformées, car elles ont été élaborées d'après les normes bornées de la rentabilité abstraite, tout comme, pour la même raison, bien des possibilités techniques n'ont pas du tout été développées. Quoique l'électricité à base d'énergie solaire puisse être produite partout, la société de travail a besoin de gigantesques centrales nucléaires qui constituent une menace pour la vie. Et quoique les méthodes d'une production agricole respectueuse de l'environnement soient connues depuis longtemps, le calcul financier abstrait déverse des tonnes de poison dans l'eau, détruit les sols et empoisonne l'air. Et quoiqu'on puisse produire la plupart des choses facilement, sur place sans avoir à utiliser beaucoup de moyens de transports, on envoie des pièces détachées et des vivres faire trois fois le tour du globe pour des raisons relevant uniquement de la gestion d'entreprise. Une part considérable de la technique capitaliste est aussi insensée et superflue que la dépense d'énergie humaine qui lui est liée.
Par là, nous ne vous disons rien de nouveau. Et pourtant vous ne tirerez jamais aucune conséquence de ce que vous savez très bien vous-mêmes. Car vous vous refusez à toute décision consciente : quels moyens de production, de transport et de communication est-il raisonnable d'utiliser ? Quels sont ceux qui sont nuisibles ou simplement superflus ? Plus vite vous ânonnez votre mantra de la liberté démocratique, plus grand est votre acharnement à refuser la liberté de décision sociale la plus élémentaire, parce que vous voulez continuer à servir le cadavre dominant du travail et ses pseudo-" lois naturelles ".

Le travail lui-même est nuisible et funeste, non seulement dans les conditions présentes, mais en général dans la mesure où son but est le simple accroissement de la richesse ; voilà ce que démontrent les économistes, sans en être conscients.
Karl Marx, Manuscrits de 1844Notre vie, c'est d'être assassinés par le travail. Nous gigotons au bout de a corde pendant soixante ans. Mais nous allons la couper à présent. À la lanterne !
Georg Büchner, la Mort de Danton, 1835

XVIII/ La lutte contre le travail est une lutte antipolitique.
Le dépassement du travail n'est pas une douce utopie. Sous sa forme actuelle, la société mondiale ne pourra pas durer encore cinquante ou cent ans. Mais que les ennemis du travail aient à faire à une idole Travail déjà cliniquement morte ne rend pas forcément leur tâche plus facile. Car plus la crise de la société de travail s'aggrave et les tentatives de rafistolage avortent, plus se creuse le fossé entre l'isolement des monades sociales impuissantes et les exigences d'un mouvement d'appropriation qui englobe toute la société. La barbarisation croissante des rapports sociaux dans de vastes régions du monde montre que la vieille conscience dominée par la concurrence et le travail se maintient mais à un niveau toujours plus bas. Malgré tous les signes d'un malaise dans le capitalisme, la crise paraît spontanément prendre la forme d'une décivilisation qui s'effectue par poussées.
C'est justement face à des perspectives aussi négatives qu'il serait fatal de faire passer au second plan la critique pratique du travail comme programme social global, en se limitant à l'instauration d'une économie de survie précaire sur les ruines de la société de travail. La critique du travail n'a de chance que si elle lutte contre le courant de la désocialisation, au lieu de se laisser emporter par lui. Cependant, ce n'est plus par la politique démocratique qu'il faut défendre ce qui fonde la civilisation, mais contre elle.
Qui aspire à l'appropriation émancipatrice de l'ensemble du système social et à sa transformation peut difficilement ignorer l'instance qui, jusqu'à présent, en organise les conditions générales. Il est impossible de se révolter contre l'expropriation des potentiels sociaux sans se trouver confrontés à l'État. Car l'État ne gère pas seulement à peu près la moitié de la richesse sociale : il garantit aussi la subordination de tous les potentiels sociaux aux impératifs de la valorisation. De même que les ennemis du travail ne peuvent ignorer l'État et la politique, de même ils refuseront de jouer le jeu de l'État et de la politique.
Puisque la fin du travail est aussi la fin de la politique, un mouvement politique pour le dépassement du travail serait une contradiction dans les termes. Les ennemis du travail font valoir des revendications face à l'État, mais ils ne constituent pas un parti politique et ils n'en constitueront jamais un. Le but de la politique ne peut être que la conquête de l'appareil d'État pour perpétuer la société de travail. Les ennemis du travail ne veulent donc pas s'emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire. Leur lutte n'est pas politique, elle est antipolitique.
Puisque à l'époque moderne l'État et la politique se confondent avec le système coercitif du travail, ils doivent disparaître avec lui. Tout le verbiage à propos d'une renaissance de la politique n'est que la tentative désespérée de ramener la critique de l'horreur économique à une action étatique positive. Mais l'auto-organisation et l'autodétermination sont le contraire même de l'État et de la politique. La conquête de libres espaces socio-économiques et culturels ne s'effectue pas par les voies détournées de la politique, voies hiérarchiques ou fausses, mais par la constitution d'une contre-société.
La liberté ne consiste pas à se faire broyer par le marché ni régir par l'État, mais à organiser le lien social soi-même - sans l'entremise d'appareils aliénés. Par conséquent, les ennemis du travail ont à trouver de nouvelles formes de mouvement social et à créer des têtes de pont pour reproduire la vie au-delà du travail. Il s'agit de lier les formes d'une pratique de contre-société au refus offensif du travail.
Les puissances dominantes peuvent bien nous considérer comme des fous parce que nous voulons rompre avec leur système coercitif irrationnel ! Nous n'avons à y perdre que la perspective d'une catastrophe vers laquelle ils nous conduisent. Au-delà du travail, nous avons un monde à gagner.
Prolétaires de tous les pays, finissez-en !


(Traduit de l'allemand)


*Le groupe Krisis n'a rien à voir avec la revue d'extrême-droite, de droite extrême, ou toute autre appellation qu'on voudra, franchaise Krisis, dirigée par Alain de Benoist

 (1) Les exemples sont, bien entendu, empruntés  à la réalité allemande. Le lecteur francophone transposera aisémentà la réalité de son pays, très peu différente (NdT).
(2) Désigne la part de l'économie qui ne relève pas directement de l'économie de marché officielle ou de l'État, à savoir le travail personnel, l'économiesouterraine, l'économie alternative (NdT).
(3) Terme emprunté au jargon des eurocrates. Désigne le principe selon lequel toute décision doit être prise à l'échelon national le plus proche du citoyen, à moins qu'elle ne relève des instances européennes (NdT).



Nikos Maziotis
Apologie
(devant la Cour d'Assises)
L’anarchiste grec Nikos Maziotis a été condamné, le 7 juillet 99, à quinze ans de prison. Il avait été arrêté le 13 janvier 98 pour sa solidarité active avec les habitants de la baie de Strymonikos, dans la Macedoine grecque, en lutte contre les installations métallurgiques de traitement de l’or de la multinationale canadienne TVX Gold. Un mois après son arrestation, Nikos, à travers une lettre adressée à un journal, assumait la responsabilité d’une attaque à l’explosif contre le ministère de l’Industrie et du Développement, réalisée le 6 décembre 97 à Athènes, comme acte de résistance et de complicité avec les villageois qui s’affrontaient avec la police venue défendre les armes à la main l’or et ses nuisances.L’action revendiquée par Maziotis - une bombe qui n’a pas explosé - se liait concrètement à une lutte qui avait dépassé depuis longtemps les limites de la légalité et des négociations. La vie contre les poisons industriels, la révolte contre leurs ministères, l’auto-organisation des villageois, un blocage qui arrête les projets d’une multinationale sur une route de montagne - tout cela nous raconte cette « apologie », prononcée le 7 juillet devant les juges. Elle nous parle de solidarité révolutionnaire, de guerre sociale, des véritables terroristes et de ceux qui ne veulent plus de leur terreur faite de travail et de matraques, de plomb et de mensonges médiatiques. Elle nous parle également de l’histoire grecque et des conflits d’aujourd’hui, d’une critique globale de la société étatisée et capitaliste qui n’oublie jamais - en dépit des tous les avocats du pouvoir - sa banalité fondamentale : les responsables existent et on peut les frapper.
Contre toutes les distinctions bâties sur le code pénal (moins un acte est risqué et plus il est juste, ou vice versa), la déclaration de Nikos n’est pas l’apologie d’un acte isolé, mais celle d’une révolte qui nous dit : l’important, ce n’est pas la bombe, mais la main qui la pose.

Avant tout, je ne veux pas passer pour un garçon comme il faut dans ce lieu où j'ai été contraint de venir. Je ne vais pas me disculper car je ne me considère pas comme un criminel. Je suis un révolutionnaire. Je n'ai rien à me reprocher. Je suis fier de ce que j'ai fait. Les seules choses que je regrette, ce sont : l'erreur technique qui n'a pas fait exploser la bombe sur laquelle on a trouvé mon empreinte digitale (cause de mon inculpation) ; et le fait que les armes et la dynamite trouvées ne devaient pas être chez moi, mais ailleurs.Vous devez prendre en compte le fait que, bien que vous soyez des juges qui siégez plus haut que moi, nous, les révolutionnaires, nous vous avons jugés avant que vous nous jugiez. Nous nous trouvons dans des camps opposés. Donc ennemis.
Les révolutionnaires, la justice révolutionnaire - parce que je crois que ce tribunal ne représente pas la justice : c'est la justice entre guillemets -, les révolutionnaires, disais-je, souvent jugent beaucoup plus impitoyablement leurs ennemis quand ils ont l'occasion de le faire.

Dans mes propos, je remonterai quelques années en arrière. Ici vous ne devez juger aucun de mes crimes. Nous parlerons, au contraire, de crimes commis par d'autres que moi. Nous parlerons des crimes de l'Etat, des magouilles, de la justice, de la police...
On peut dire que ma politisation commence par ma participation à une manifestation, en 1985. C'était le 17 novembre. J'avais à l'époque quatorze ou quinze ans, et un flic, un certain monsieur Melistas, tua un garçon de quinze ans, Michalis Kaltezas. Assassinat ! Je ne pris pas part aux événements de cette nuit-là, quand la faculté de chimie fut occupée et les forces spéciales de la police expulsèrent les anarchistes et les jeunes présents. Le lendemain, si je me souviens bien, vu qu'à l'époque j'étais petit et je n'avais pas d'informations précises, cinq mille personnes occupèrent l'Ecole Polytechnique. Les occupations furent organisées justement comme réaction à l'assassinat de Kaltezas par la main du policier Melistas.
Cinq ans plus tard, au mois de janvier 1990, la justice acquitta Melistas. Par cela je veux signifier que vous, de fait, vous êtes, du moins pour moi, les responsables moraux du crime. C'est pourquoi j'ai mis mille guillemets au mot justice.
En janvier/février de la même année, je participai personnellement à l'occupation de l'Ecole Polytechnique en riposte à l'acquittement de Melistas. Il y eut des accidents, des magasins furent détruits, des pierres et des cocktails Molotov furent lancés... moi aussi j'étais de la partie. Depuis lors je peux dire en toute conscience être anarchiste.

Et quand je dis anarchiste, je veux dire que je suis contre l'Etat et le capital. Que notre but, c'est la suppression de l'Etat et du régime capitaliste. Que nous voulons une société sans classes, sans hiérarchie et sans domination. Que l'Etat soit la société, voilà le plus gros mensonge de tous les temps. D'après ce dont je me rappelle, Nietzsche aussi disait que l'Etat raconte des mensonges, qu'il ment. Nous sommes ceux qui s'opposent à la division de la société en classes, la division entre ceux qui commandent et ceux qui exécutent les ordres. Cette structure de pouvoir qui façonne la société nous voulons la détruire, soit avec des moyens pacifiques, soit avec des moyens violents, même avec les armes, cela ne me pose aucun problème de l'admettre.
Je démens les propos de mon frère qui disait tout à l'heure que je n'avais aucune intention d'utiliser pour la guerre sociale les armes trouvées chez moi. Au contraire, elles étaient bien pour la guerre. Elles auraient pu, peut-être, ne pas être employées. Mais ce n'est pas le type d'armes que l'on garde chez soi exprès pour ne pas les utiliser, même si cette dernière éventualité peut se présenter. C'étaient donc des armes de guerre et pour la guerre je les emploie... la bombe au ministère fut un acte de guerre.
Depuis 1990 jusqu'à aujourd'hui, j'ai été condamné plusieurs fois pour mes activités, mes multiples formes d'actions.
J'ai été condamné pour insoumission. Non pas parce que j'avais des problèmes à utiliser les armes ou la violence, comme je l'ai souligné aussi devant le tribunal militaire. Le fait même que l'on ait retrouvé des armes chez moi démontre qu'avoir recours à la violence ne me pose aucun problème ; je ne suis pas du tout pacifiste. Puisque ni la société ni l'Etat ne sont pacifiques. Je subis de la violence, je riposte par la violence.
J'ai fait sept mois de prison militaire. J'ai été condamné pour désobéissance et désertion. La deuxième fois que j'ai été arrêté,  je suis sorti au bout de cinquante et un jours de grève de la faim. Je fus arrêté à nouveau en 94 pour l'occupation de la faculté d'économie et commerce (ASOEE) avec cinquante et un autres compagnons, tandis que Georges Balafas et Odysseas Kabouris menaient une grève de la faim. Cette occupation-là fut aussi un acte de solidarité. Dans une situation où nous ne pouvions nous rassembler nulle part, ni manifester, nous décidâmes d'occuper une faculté universitaire et de l'utiliser comme centre de contre-information sur la question des prisonniers Balafas et Kambouris.
Au mois de novembre 95, ils m'arrêtèrent avec cinq cent personnes lors de la révolte dans l'Ecole Polytechnique. Cette occupation-là fut réalisée parce qu'il y avait beaucoup de prisonniers politiques (Kostas Kalaremas, Odysseas Kambouris, Georges Balafas - arrêté de nouveau a cette époque-là -, Spiros Dapergolas, Christoforos Marinos, plusieurs manifestants de Théssalonique interpellés lors d'un cortège chargé par les flics, le 14 novembre). Un autre but de l'occupation était celui d'exprimer de la solidarité avec les détenus émeutiers de la prison de Koridallos. Pour cela je fus condamné à un an de prison avec plusieurs compagnons. Pour toutes ces actions, mes camarades et moi avons assumé nos responsabilités.
Donc, pendant cette décennie, à partir du moment où je me suis défini comme anarchiste, j'ai utilisé différentes méthodes d'action. J'ai écrit et diffusé des tracts, j'ai collé des affiches, j'ai participé à des occupations violentes ou pacifiques. Par exemple, l'occupation de l'ASOEE n'avait aucun caractère violent ; malgré tout les forces spéciales de la police (EKAM) et les CRS (MAT) nous expulsèrent violemment. Il y avaient même des agents de l'EKAM cagoulés, avec des pince-monseigneur pour briser les chaînes.
Par rapport à l'Ecole Polytechnique, même si nous n'avons pas joué les bons citoyens, nous refusâmes les accusations portées contre nous. Nous expliquâmes les raisons pour lesquelles nous étions entrés.
Devant le tribunal militaire, en 98, j'ai assumé la responsabilité d'avoir brûlé le drapeau grec. Je considère celui-ci comme le symbole d'un pouvoir qui est mon ennemi. Chaque fois que je vois un drapeau grec, je vois mon ennemi, car le drapeau ce sont les policiers, les militaires qui le portent... C'est le symbole de l'ennemi.
Notre but, dans le cadre de ce combat anti-capitaliste et anti-étatique, c'est de nous lier à différentes luttes sociales. Un autre objectif est celui de pousser, en participant à ces mêmes luttes, les choses à l'extrême, c'est-à-dire d'exacerber les affrontements entre ces parties de la société et l'Etat avec sa police. De pousser ceux qui luttent à dépasser les cadres institutionnels, les syndicats, les autorités municipales, bref, tous ces dirigeants qui ne sont pour nous que des ennemis de la liberté humaine. Plusieurs compagnons à moi, avec leurs modestes moyens, se sont engagés dans beaucoup de luttes ; je vais en parler de manière plus détaillée.
En 1989, il y eut une lutte de type écologiste à Aravissos, en Grèce du Nord, parce que les habitants ne voulaient point que l'Entreprise Publique des Eaux EPE) exploite leurs sources pour approvisionner Thessalonique. Il y eut des affrontements avec la police et les CRS, des pompes à eau furent incendiées, le feu fut mis partout, des barricades furent dressées... Certains de mes compagnons de Thessalonique participèrent à cette lutte, et ils y furent même arrêtés.
En 1990, en Grèce, commence à s'imposer le néolibéralisme (qui s'était développé dans d'autres pays dès les années 80, avec les gouvernements de Reagan et de Thatcher), lequel consiste en la dé-industrialisation, le licenciement massif des travailleurs,  la privatisation,  la limitation de l'Etat social, c'est-à-dire coupures des salaires, des fonds de retraite et de l'assistance médicale...
Le premier plan de restructuration concernait les entreprises " à risque ". En effet, entre 1990 et 1991, de nombreuses usines du pays furent occupées, à Mantoudi, à Lavrio et à Patras. Encore une fois, dans ces luttes-là, des compagnons à nous étaient présents avec leurs modestes moyens. Notamment dans les mines de Mantoudi et dans l'usine de textile de Paraikï-Paraikï de Patras.
Par la suite il y eut le mouvement étudiant de 90-91, qui fut, à mon avis, un mouvement grandiose. Nous réussîmes à faire abolir la loi du ministre de l'instruction de l'époque, Kontogiannopoulos, qui fut même contraint de démissionner. Le gouvernement de droite de l'époque, dans sa tentative de réprimer le mouvement, employa des infiltrés pour briser les occupations, et le résultat fut l'assassinat du professeur Temponeras à Patras. Un autre homicide d'Etat.
Nous sommes en train d'énumérer des crimes d'Etat, aucun de mes crimes. Comme riposte à l'assassinat de Temponeras, il y eut une manifestation avec des milliers de personnes. Nous aussi y prîmes partie afin d'exacerber le conflit. Il y eut des affrontements avec la police et l'Ecole Polytechnique fut occupée à nouveau pendant deux jours. Incendies, barricades, destructions... Pendant  cette période-là, le 10 janvier 91, un autre crime fut commis. Lors des affrontements, les CRS provoquèrent un incendie avec des lacrymogènes dans un grand magasin. Quatre personnes périrent carbonisées. Une fois de plus ce crime resta impuni. Pas d'instruction. L'affaire fut étouffée.
Un an plus tard, mes compagnons - moi, personnellement, je n'y étais pas, mais cela n'a aucune importance - participèrent aux affrontements dans le dépôt des bus de Votanikos, pendant l'été 92, quand l'Etat voulut privatiser l'EAS (l'agence des transports publiques d'Athènes). Lors des affrontements, mes camarades étaient côte à côte avec les employés de l'EAS. Par la suite des travailleurs furent incarcérés sous l'inculpation de sabotage... Ils avaient détruit les bus de la SEP (une compagnie de salopards qui avaient racheté les bus). Là aussi les anarchistes étaient présents avec leurs modestes moyens.
Avant de parler de la lutte des habitants de Strymonikos, je veux parler des derniers événements concernant la mobilisation, l'été 98, des professeurs non-embauchés, et de la mobilisation étudiante pendant l'hivers 98-99. Une fois de plus nous étions de la partie. Un compagnon - Vassilis Evangelidis - qui a témoigné hier a essayé de parler de ça. Il fut arrêté lors des affrontements qui eurent lieu en janvier 99 au cours d'une manifestation étudiante.
En général, partout où il y a des désordres, des affrontements, nous voulons être présents pour attiser les conflits. Pour nous il ne s'agit pas d'un crime. En vérité, c'est dans les émeutes que s'expriment le "peuple souverain " dont parlent les politiciens professionnels, car c'est là que s'exprime la liberté.
Passons maintenant à la lutte des habitants de Strymonikos. Longtemps avant d'avoir posé ma bombe, d'autres compagnons allèrent dans ces villages, parlèrent avec les habitants, publièrent une brochure concernant leur lutte. Je parlerai tout de suite après, et dans le détail, de la lutte de Strymonikos. Avant je veux parler de mon acte même.
A dire vrai, ce qui m'a inspiré, pour poser cette bombe, c'était la considération suivante : les habitants eux-mêmes avaient déjà dépassé les limites. Si c'était une lutte dans le cadre institutionnel, semblable à celles que les syndicats ou les autorités locales essayent de garder confinées ; c'est-à-dire si elle se bornait à une protestation tiède, je n'aurais peut-être rien fait. Mais les camarades là-haut - qui ne sont certainement pas des anarchistes, mais cela ne m'intéresse pas, ce sont des individus qui veulent eux aussi leur liberté - ont dépassé les limites établies. Ils se sont affrontés trois fois avec la police - le 17 octobre 96, le 25 juillet 97 et le 9 novembre 97 -, Ils ont brûlé des voitures de flics et des blindés de CRS, incendié des vrilles de TVX Gold, ils entrèrent dans les mines d'Olympiade et ils détruisirent en partie des installations. Certains ont même mené une sorte de guérilla. Souvent ils sortaient la nuit avec leurs carabines de chasse et ils tiraient des coups en l'air pour effrayer les policiers. Moi, je dis qu'il s'agit de véritables canailles ; c'est eux qui nous ont dépassé. La répression s'en suivit, notamment en 97, quand la loi martiale fut promulguée dans la région. Le chef de la police de Chalcidique émit un décret qui interdisait les manifestations et les rassemblements. Dans les villages montèrent les EKAM et, pour la première fois depuis 1980, même les AURE, les fourgons blindés de la police. Maintenant ils avaient envoyé les AURE là-haut, près de la Chalcidique ! Je pensais qu'il fallait faire quelque chose, ici à Athènes. Ce n'était pas possible que les autres là-haut subissent la répression tandis que nous restions les mains dans les poches...
Le Ministère de l'Industrie et du Développement était l'une des clés de cette histoire. La lutte de Strymonikos est une lutte contre le " développement ", la " modernisation " et toutes ces conneries-là. Derrière de telles expressions, il se cache les profits des multinationales, les profits de " nos " capitalistes grecs, les profits des grands chefs de l'Etat et des bureaucrates, de ceux qui touchent des pots de vin, des entreprises techniques... et de tous ceux-là. Le " développement " et la " modernisation " dont ils parlent n'ont rien à voir avec la satisfaction des besoins populaires. Rien à voir. Alors j'ai posé une bombe. La justification de cet acte se trouve dans le texte par lequel la première fois j'avais assumé toutes mes responsabilités. Dans ma déclaration de janvier 98, je dis : placer l'engin signifiait lancer un double message politique. Tout est politique. Même si tu utilises ces moyens, de tels messages sont politiques. La guerre elle-même est un moyen de pression politique. Dans ce cas mon acte
était un moyen politique, une pratique politique. Avant tout un message aux habitants des Strymonikos, disant : " Canailles, vous n'êtes pas seuls, il existe d'autres individus, fût-ce à six cent kilomètres, qui s'intéressent à votre situation ". Non pour des raisons personnelles... Dans ces villages, moi, contrairement à d'autres compagnons, je ne connais personne. Finalement cette lutte ne se déroulait pas au coin de ma rue, mais la question n'est pas là. Simplement mon principe, et en général le principe des anarchistes et d'autres révolutionnaires, c'est le suivant : la liberté sociale est une et indivisible. Dès lors, au moment où la liberté est attaquée dans sa partie la plus infime, c'est comme si elle l'était dans sa totalité. Quand leurs libertés sont bafouées, c'est donc mes propres libertés qui sont bafouées. Leur guerre sera aussi la mienne, dans une région où le " peuple souverain " - c'est encore une expression employée par les politiciens de profession - ne veut pas ce que veulent L'Etat et le capital, c'est-à-dire les mines d'or de TVX Gold.
D'ailleurs je savais, comme je l'ai déjà dit, que j'allais causer des dégâts. Oui, j'avais l'intention de faire des dégâts matériels. Mais quels dégâts ? À la vitrine du dépôt où j'ai placé mon engin ? J'étais conscient du peu de dommages que j'allais provoquer. Mais même s'ils avaient été plus graves, cela n'aurait pas changé grand chose pour moi. Parce que la liberté ne se mesure pas avec les dégâts matériels d'une vitre, d'une voiture de l'Etat, ou d'une propriété de l'Etat. Pour moi le Ministère n'est pas une structure qui représente un bien commun, comme disent les accusations. Un bien étatique, oui, un bien social, non.
Au fond, même si mon engin n'a pas explosé, moi, mon message je l'ai envoyé quand même. Naturellement j'ai été arrêté parce que j'ai commis l'erreur de laisser mes empreintes sur la bombe. Je réaffirme que, même si la bombe n'a pas explosé, mon message a été néanmoins entendu. Vous l'avez reçu, mais l'ont reçu également les habitants de Strymonikos. Ils disent que je suis l'un des leurs, même s'ils ne m'ont jamais rencontré. Il ne peut pas exister une chose plus belle. Naturellement, je le répète, je n'ai point à m'en repentir.
Maintenant je ferai référence aux aspects techniques. Je suis un révolutionnaire social, et, à partir du moment où tu te définis ainsi, cela veut dire que tu agis pour le bien de la société. Sur la base de ce principe, donc, je n'aurais jamais fait du mal à des citoyens. J'aurais pu faire du mal à un policier. Ce sont eux que je considère comme mes ennemis. Vous aussi, vous êtes mes ennemis. C'est-à-dire que je fais ces différences. Je suis en train de faire une évidente différence de classe. D'un côté il y a les ennemis de classe, de l'autre côté il y a tous les autres. Cependant, dans ce cas spécifique, je n'avais aucune intention de faire du mal ni à monsieur le policier gardien du Ministère, ni à quiconque d'autre ; surtout pas à un civil.
La méthode employée en général par les organisations ou les individus, lors d'actions de ce genre, c'est la suivante : on place la bombe devant la cible choisie et on téléphone à un journal. Moi, j'appelai le journal Eleutherotipia et je dis : " D'ici une demi-heure une bombe va exploser au Ministère ", ainsi que l'indique le dossier ; " Une bombe explosera au Ministère du Développement pour la question de TVX et de Strymonikos ". Ainsi, comme il fut démontré pratiquement, la police arriva sur place ; elle bloqua une zone de deux mille mètres carrés - comme l'affirme l'artificier - interdisant l'accès aux piétons comme aux voitures ; elle attendit l'explosion de la bombe. Comme ces mêmes messieurs l'ont déclaré, ils attendaient que le délai de sécurité expire, c'est-à-dire la demi heure que j'avais moi-même établie ! Soit qu'elle eusse explosé, soit qu'elle n'eusse pas explosé, il n'y aurait eu aucun danger pour la vie humaine. Si elle avait explosé, il n'y aurait eu que des dégâts matériels. Telle était mon intention. Il n'y avait aucune possibilité d'erreur, même si elle avait explosé avant.
Comme le message était politique et symbolique, je n'avais aucune intention de provoquer beaucoup de dégâts matériels ; c'est pourquoi j'ai employé une petite quantité d'explosif. Même si j'avais eu la possibilité d'employer cinq, sept ou dix kilos d'explosif, je ne l'aurai pas fait. Tout cela est démontré par le fait que l'on a trouvé pas mal de choses chez moi, et que j'avais donc la possibilité de causer beaucoup de dégâts, toujours matériels. Je ne l'ai pas fait. Si j'avais pu détruire entièrement le Ministère sans faire de victimes, je n'aurais pas eu la moindre hésitation. La seule chose que je regrette, je le répète, c'est d'avoir commis une erreur technique. Maintenant je veux dire autre chose. Cette action je l'ai accomplie seul, personne d'autre n'était avec moi. Certes, le message revendicatif était signé " Guérilleros urbains anarchistes ", mais cela ne signifie pas qu'il y eût d'autres personnes à part moi. C'était une phrase qui indiquait seulement le milieu d'où je venais. Naturellement, je n'aurais pas signé "Nikos Maziotis ", tout comme je n'aurais pas dit au journal que c'était moi qui avais mis la bombe là-bas. J'aurais pu dire "Anarchistes ", par exemple. Que cela soit clair, j'ai pris tout seul l'initiative de l'action. Il n'y avait ni groupe, ni organisation, ni rien de rien. Rien ne démontre l'existence d'une organisation, ou le fait que j'aurais fourni tel groupe ou telle organisation. J'étais tout seul et le matériel était uniquement le mien.
Maintenant je veux parler d'une façon plus large du concept de solidarité, des mes motivations, du sens de cette solidarité. Je crois que les hommes se sont associés, que la société a été créée sur trois bases : la solidarité, la réciprocité, le mutualisme. C'est donc sur ces trois bases que se fonde la liberté humaine. Quand tu touches à une partie de la liberté humaine, c'est comme si tu touchais à sa totalité.
Le fait qu'un groupe social, dans un temps et dans un endroit différents, entreprenne une lutte - que ce soit des étudiants, des agriculteurs, des communautés locales ou des travailleurs - relève d'une importance énorme pour moi et pour les anarchistes en général. Et cela n'a rien à voir avec le fait que mes intérêts coïncident ou pas avec ceux du groupe en question. Si quelqu'un réclame une augmentation de salaire, s'il a des revendications corporatives, peu m'importe. Pour moi, solidarité signifie pleine acceptation et soutien, par tous les moyens, du droit que les hommes doivent avoir de pouvoir déterminer leur vie comme ils veulent, sans que d'autres, tels l'Etat et le capital, décident à leur place.
Dans ce cas précis, c'est-à-dire dans la lutte de Strymonikos, mais aussi dans toute autre lutte sociale, ce qui compte le plus pour moi, c'est que les hommes veulent prendre leur destin en main et n'acceptent pas qu'un quelconque chef de police, fonctionnaire ou capitaliste décide de leur vie. Ce qui compte, c'est qu'ils ne veulent pas l'usine, parce qu'ils n'aiment pas ce qu'on leur impose par la violence.
En ce qui concerne la question de la violence politique, dès le début on a essayé de présenter cette histoire comme une affaire de "criminels répugnants ", de " terroristes qui posent des bombes à l'aveuglette ", alors que ce n'est pas vrai du tout.
Si, au niveau théorique, le terrorisme, c'est la violence contre des citoyens et contre une population civile, alors cela vaut exclusivement pour l'Etat. L'Etat seulement attaque les citoyens, ce qui explique les mécanismes répressifs, les CRS, les EKAM, l'armée, les forces spéciales ; des mécanisme qui, de plus, volent le peuple en le taxant pour financer des professionnels armés, des policiers. Ceux-ci ne s'entraînent-ils pas à tirer sur des cibles ? Pourquoi ont-ils des armes, sinon pour les utiliser ? Les CRS ne sont-ils pas équipés de gaz chimiques ? Pour les lancer où ? Contre les citoyens lors de manifestation ou de rassemblement. De fait, seul l'Etat use de la violence contre les citoyens. Moi, je n'ai usé d'aucune violence contre un citoyen.
Je dirai précisément ce que signifie terrorisme.
Le terrorisme, c'est lorsque les manifestations, les occupations, les grèves sont réprimées. Lorsque les CRS ont matraqué les retraités, il y a quatre ou cinq ans, devant le palais présidentiel. Lorsque le policier Melistas a tué Kaltezas. Lorsque Koumis et Kanelopoulou ont été assassinés par les CRS, le 16 novembre 81, pendant la manifestation à l'Ecole Polytechnique. Si je me souviens bien, ils n'ont pas été tués par des balles, mais suite à un tabassage. Le terrorisme, c'est lorsque Christos Kassimis a été tué. Je vais en parler de manière détaillée. En 1977, un groupe de révolutionnaires avait essayé de brûler l'usine A.E.G. à Agios Ioannis Rentis. C'était un acte de solidarité. A cette époque-là, des guérilleros de la R.A.F. avaient été tués dans les cellules blanches de Stammhein, à Stuttgart, en Allemagne de l'Ouest. Les cellules blanches à elles seules sont du terrorisme. Les prisons sont du terrorisme. Voilà les motivations de l'action solidaire contre A.E.G. Dans cette tentative, qui a échoué, Christos Kassimis a été tué par deux policiers gardiens de l'usine. De plus, d'après ce que j'ai pu lire, il a été abattu de sang froid, une balle dans le dos.
Le terrorisme, c'est lorsque des forces spéciales de la police envahissent la faculté de chimie, en 95, en frappant les anarchistes et les jeunes. Le terrorisme, c'est lorsque Temponeras est assassiné à Patras.
Terrorisme, c'est lorsque Christos Tsoutsouvis est tué en 85. Mais cette histoire aussi a quelque chose de particulier que je veux souligner. A Christos Tsoutsouvis nous pouvons appliquer la phrase de Thucydide (si vous le connaissez, c'est l'historien de l'Antiquité qui a raconté l'histoire de la guerre du Péloponnèse) : " La mort dans la bataille est un titre d'honneur accompagnée par l'acclamation des citoyens ". Tsoutsouvis a été tué par des policiers, mais non sans qu'il en emporte deux ou trois avec lui. Pour moi, il était un combattant. Je crois que la société en a besoin d'autres.
Le terrorisme, c'est lorsque les citoyens sont tués pendant de simples contrôles d'identité. A ce propos aussi je vais citer quelques exemples. Christos Moratis, un gitan, a été tué dans un barrage de police de la route, en octobre 96, à Livadia. Un citoyen sans armes... Cela est un crime. Mais la justice, qu'a-t-elle fait ? Tout simplement, elle a félicité le policier.
Le terrorisme, c'est lorsqu'ils arrêtent Pomaque Ali Yioumphrase pour ivresse et qu'il est trouvé mort dans le commissariat de police. Ils prétendirent qu'il était mort d'un arrêt cardiaque. Quand, en janvier 91, un réfugié politique turque, Souleiman Akiare, fut tabassé à mort, le ministre de l'ordre publique de l'époque invoqua là aussi un problème cardiaque. Selon le rapport du médecin légiste, pourtant, il était couvert de bleus.
Le terrorisme, c'est aussi ce même tribunal. Tout procès contre un militant ou un révolutionnaire, c'est du terrorisme, un message d'intimidation adressé à la société. Je l'ai dit hier dans ma déclaration, quand vous m'avez demandé si j'acceptais les accusations. Je le répéterai. Ce procès étant politique, son message doit être clair : quiconque lutte contre l'Etat et le capital sera criminalisé, sera baptisé " terroriste ". Pour toute solidarité avec les luttes sociales, un sort identique : elle sera criminalisée et écrasée. Voilà le message de ce procès, voilà son terrorisme. Terrorisme envers moi, terrorisme envers les anarchistes, terrorisme envers les habitants de Strymonikos (un message identique lie mon procès à celui qu'ils sont en train de subir suite à leur mobilisation). C'est ça le terrorisme, certainement pas mon acte de solidarité qui n'a blessé aucun citoyen.
Bien souvent, lors des actes de ce type, par exemple lors d'explosions de petites bonbonnes de gaz, les médias répètent, parfois avec plus de zèle que la police, leur mensonge : " ... peu s'en est fallu que nous ayons des victimes ", et ainsi de suite. Mais en vérité une telle chose n'est jamais arrivée. Bien sûr, tout cela vise à donner des fausses impressions, à renforcer le consensus social autour de la répression ; à me condamner, par exemple, à une lourde peine. " Nous avons trouvé quelqu'un qui a commis la faute de laisser son empreinte digitale et nous l'avons arrêté. A-t-il revendiqué son acte ? Eh bien, on va lui en faire voir maintenant ! ".
Passons maintenant à la lutte de Strymonikos. Bien que je ne sois jamais allé là-bas, je vous relate quelques faits historiques. Les mines que la multinationale TVX Gold acheta existent depuis 1927 ; Bodossakis en était le propriétaire. Dans ces mines, où d'innombrables accidents de travail eurent lieu, plusieurs mineurs furent atteints de silicose, une grève sanglante éclata en 77. Les revendications des mineurs concernaient le salaire, les soins médicaux, les mesures de sécurité dans les galeries. À cette époque-là, des blindés de la police furent envoyés dans la région, des nombreuses arrestations et condamnations s'en suivirent, le terrorisme de la loi martiale fut imposé dans la région. Tout comme aujourd'hui.
À un certain moment, cette compagnie fut déclarée " à risque ", comme d'ailleurs tant d'autres. À la fin des années 80, l'Etat - à travers la Société Minière de Développement Industriel (METVA) - planifia l'installation d'une usine de traitement de l'or. En 92, la compagnie passa sous contrôle de l'Etat, et en décembre 95 ce dernier vendit finalement les mines à TVX Gold. Les habitants de Strymonikos ne voulaient pas de cette installation. Soixante dix ans d'activité minière causèrent de graves problèmes environnementaux. Cette lutte a une importance immense, cela a été largement prouvé. Les intérêts en jeu sont internationaux.
Les mobilisations commencèrent au début de 96. Les habitants bloquèrent la route nationale Thessalonique-Kavala, ils dressèrent des postes de garde d'où ils surveillaient l'entrée des installations minières afin d'empêcher le passage des véhicules de l'entreprise et le commencement des travaux de forage. Avec ces pratiques, les habitants déclarèrent : " Nous sommes ici. Vous ne passerez pas ! "
De cette façon, ils obligèrent la compagnie à suspendre provisoirement ses activités. Le 21 octobre 96, TVX Gold envoya un ultimatum à l'Etat grec et au Ministère du Développement disant : " Si les travaux ne commencent pas immédiatement, nous partons ". L'un des plus grands investissements du pays (soixante cinq milliards de drachmes) risquait ainsi de s'enfuir.
Quand les premiers accidents éclatèrent - le 17 octobre - et que les habitants furent parvenus à refouler les policiers de la région, le président de la Fédération des Industries Grecques (SEV), Iasson Stratos, déclara : " Ces accidents nuisent au prestige du pays à l'étranger " . Il avait raison, parce qu' " il n'est pas possible que deux milles mufles " - c'est ainsi que les politiciens parlent du simple peuple -, " il n'est pas possible que deux milles personnes nous ruinent nos investissements, en empêchant qu'une compagnie étrangère puisse s'installer chez nous ; il faut mettre fin à cette réaction ".
Vous comprenez alors, cette lutte n'avait plus un caractère restreint et local. Elle avait des répercussions internationales parce qu'elle créait un précédent : " Si nous ne pouvons pas garantir un investissement étranger en Chalcidique, aucun autre ne sera possible. Si le peuple se révolte et n'accepte plus la volonté de l'Etat, l'économie est ruinée ".

Un an plus tard, ils recommencèrent les travaux, afin de permettre l'extraction de l'or. En juillet 97, les habitants détruisirent un trépan de l'Institut de Recherches Géologiques et Minières (IGME) et se heurtèrent à la police. Au mois de novembre, ils se rassemblèrent et manifestèrent en direction des mines. Mais depuis le mois de septembre, si mes souvenirs sont exacts, l'Etat avait envoyé sur place des centaines des policiers de Thessalonique, prévoyant les vives réactions des gens. Des CRS d'Athènes, des EKAM, des véhicules blindés furent déployés dans la région (rien de tel ne s'était vu depuis 80). Toute une armée d'occupation fut installée en permanence. Malgré cette force répressive, l'Etat n'est pas venu à bout de la résistance. Le 9 novembre, il y eut des incidents (comme je l'ai dit tout à l'heure, des voitures de police, des cars des CRS furent détruits, un trépan de la compagnie brûlé, des coups furent tirés en l'air pour intimider les policiers).
Je le répète, c'est ce contexte qui a inspiré ma décision de placer la bombe au Ministère de l'Industrie et du Développement. La lutte avait déjà dépassé tout caractère local.
Pour nous, les anarchistes, les luttes et la solidarité ne respectent pas les frontières. Pour mes compagnons et pour moi, les luttes qui se déroulent à l'étranger ont une importance immense.
La guérilla des Zapatistes, qui continue au Chiapas depuis 94, est pour moi très importante. C'est une lutte de plus contre le néolibéralisme, une lutte qui se fait avec des armes, avec des masques... une véritable guerre. Il s'agit d'une violence politique à laquelle je ne suis certainement pas opposé. Je n'ai jamais déclaré être contre, n'étant pas ce qu'on appelle un bon citoyen.
Le mouvement des sans terre au Brésil - des paysans pauvres qui occupent la terre des grands propriétaires pour la cultiver collectivement - a aussi pour moi une importance immense.
Très important également, le mouvement des chômeurs en France pendant lequel il y eut de nombreuses occupations et des heurts avec les forces policières, l'hiver 97-98.
Une lutte tout aussi significative est celle qui se déroula en Turquie, lutte analogue à celle de Strymonikos. Une autre multinationale, Eurogold, voulu s'implanter à Pergamos, et plus précisément au village Ovantchik, si ma mémoire est bonne. Les paysans turcs, exactement comme les habitants de Strymonikos, ont empêché jusqu'à présent l'installation de l'usine métallurgique. Ils ont fait échouer l'investissement d'Eurogold, en bloquant la route Izmir-Istanbul, en s'affrontant avec la gendarmerie et l'armée. Remarquable coïncidence, quelqu'un aussi posa une bombe au bureau de la compagnie à Izmir, exactement comme moi. Alors, comme vous voyez, toutes ces pratiques sont partie intégrante des luttes sociales, partout. Nous sommes fiers de ces pratiques.
En ce qui concerne l'usine de Pergamos, les médias grecs, le Ministère de l'Aménagement du Territoire, des Travaux Publics et de l'Environnement (YPEHODE) et le Ministère de l'Egée déclarèrent hypocritement que la construction de l'usine à Pergamos polluerait la mer Egée. Mais ils ne disaient pas la même chose pour la baie de Strymonikos. Ce qui vaut pas pour la Turquie, ne vaut pour la Grèce ! Ici apparaît clairement l'hypocrisie de l'Etat grec, des médias, des politiciens.
Je ne crois pas qu'en réalité vous me jugiez pour " terrorisme ", ni pour ma prétendue " intention de nuire à des vies humaines ". Cela n'est qu'un prétexte. En réalité, vous me jugez pour tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, pour ce que je suis. Parce que je suis anarchiste, pour mes convictions et mon passé. Parce que tous ses éléments sont pour vous des circonstances aggravantes : " Eh bien, puisque tu étais à l'occupation de l'ASOEE, puisque tu étais insoumis, puisque tu étais ça et là...". Selon vous, bien sûr, je n'ai pas une vie honnête, mais pour moi je suis un homme honnête. Naturellement, l'histoire des victimes que prétendument j'aurais pu faire n'est qu'un vil prétexte. Au fond, l'Etat a prouvé qu'il ne se soucie pas des citoyens. Au contraire, quand il veut consolider sa domination, il supprime des vies humaines. Au fond, la seule chose que l'Etat veut, c'est garder le monopole de la violence (" moi seul, l'Etat, je peux supprimer des vies humaines "). Seuls es agents de l'Etat, les policiers, tant en uniforme
qu'en civil, les CRS, les EKAM s'arrogent le droit d'assassiner. Qui que ce soit d'autre, est jugé comme criminel. L'Etat, lui, est intouchable. Chaque fois que des citoyens sont tués, la justice accepte les allégations de la police. Non parce qu'elle les croit, mais pour des raisons d'intérêt. Elle accepte ceci : " la balle a accidentellement dévié de sa trajectoire ", " le coup du policier est accidentellement parti ", il  était en état de légitime défense ", accidentellement ceci et cela... tout un tas d' " accidentellement " . Mais, en réalité, tous les exemples cités (et d'autres plus précis j'en ajouterai) sont des assassinats de sang froid. Très peu de policiers se sont trouvés au banc des accusés. Tous sont dehors, fiers. Fiers!
Un témoin de la défense a déjà parlé de l'affaire Panagoulis. C'est tout à fait vrai que l'attentat de Panagoulis contre le dictateur Papadopoulos, le peuple grec l'avait approuvé. C'était un attentat. Et alors, qui pouvait-il tuer ? Un dictateur !
Sur ce point, on pourrait facilement argumenter qu'à cette époque-là, c'était une dictature militaire, et qu'il était justifié d'utiliser la violence comme moyen de pression politique, tandis que maintenant nous avons une " démocratie parlementaire ", nous avons des " libertés " et des " droits " ! Je ne pense pas que ce soit comme ça... Après tout ce que j'ai dit, je ne pense pas qu'il y ait de droits. Sur le papier peut-être, mais en réalité, il n'en est rien. Je vais citer des exemples se situant après la chute de la dictature, la période de la prétendue démocratie - démocratie entre mille guillemets, à mon avis -, période pendant laquelle il y eut des assassinats pour réprimer les luttes sociales. Cela démontre que pour le peuple rien n'a changé après la fin du régime des colonels (1974). Les faits parlent d'eux-mêmes. Les premières émeutes, si je me souviens bien, se déroulèrent en juillet 75. À Athènes, en mai 76, les véhicules blindés de la police apparurent une fois de plus dans les rues. Une loi anti-ouvrière et anti-grève, la loi 330, fut promulguée par Laskaris, ministre du Travail dans le gouvernement de droite de l'époque. Une grande manifestation ouvrière s'ensuivit le 25 mai 76. Il y eut des affrontements, une attaque contre les locaux du journal Vradyni, des feux, des cocktails Molotov... Un véhicule blindé de la police, en poursuivant des manifestants, tua une femme de 67 ans, Anastassia Tsivika. Aucun policier ne s'est trouvé au banc des accusés. Dans d'autres cas, des projets de loi sont votés sans que personne ne soit consulté. Par exemple, en 90, l'accord pour les bases militaires américaines fut renouvelé. Le peuple de Hania, en Crète, ne l'a pas accepté. En juin 90, il y eut une manifestation ; les manifestants, frappés par les CRS, réagirent en attaquant la police et en brûlant la préfecture d'Hania.
En 1991, si mes souvenirs sont exacts, les agriculteurs du département d'Hêraklion, toujours en Crète, ont brûlé la préfecture. Comme vous pouvez le constater, la violence politique est exercée par tous. Par toute la société, par toutes ses composantes et toutes les classes. Par tous ceux à qui l'Etat porte atteinte. Ce que l'Etat recherche, c'est de réprimer chaque individu de manière isolée. Vous connaissez bien sûr cette expression que le premier ministre, Simitis, utilise chaque fois que des luttes sociales éclatent : " l'automatisme social ". Et cela afin de dénigrer ces mobilisations - les barrages des routes, les occupations, et tous ces actes - comme si elles s'opposaient aux intérêts du reste de la société, qui selon vos dires réagit automatiquement contre elles. Ce qui n'est pas vrai. Il s'agit simplement de la tactique " diviser pour régner ", c'est-à-dire semer la discorde pour étouffer la solidarité. Car la solidarité a une importance immense. Chacun est réprimé plus aisément quand il est isolé. Quand il y a
une grève et qu'il n'y a pas de solidarité, elle est plus rapidement brisée. Le pouvoir parle toujours d'une " minorité". L'argument de l'Etat est le suivant : " c'est une minorité corporatiste avec des intérêts rétrogrades qui sont axés contre la modernisation, le développement, les réformes " et toutes ces conneries. Et alors ! Il n'y a pas de groupe qui ne soit entré en conflit avec l'Etat,surtout pendant les années 90, qui n'ait pas été réprimé de manière isolée et qui n'ait pas été confronté aux arguments : " vous êtes une minorité ", " votre lutte s'oppose aux intérêts du reste de la société ". Dans tous les cas, c'est ce qui se déroula avec les travailleurs des entreprises " à risque " qui occupèrent leurs lieux de travail en 1990-91. Avec les élèves qui firent des occupations en 1990-91 et plus récemment en 1998-99. Avec les employés de l'EAS en 1992. Avec les barrages sur les routes nationales des agriculteurs en 1995 et en 1996. Avec les mobilisations de profs précaires qui luttèrent contre la suppression de la liste prioritaire dans les embauches et contre les examens du Conseil Suprême de Choix de Personnel (ASEP). Et naturellement, avec les habitants de Strymonikos.
Au fond ce qui est visé, c'est la solidarité. Et c'est ce qui est visé aussi, ouvertement, dans mon procès. Pour l'Etat la répression est chose plus aisée lorsqu'elle s'abat sur des individus isolés.
Bien sûr, la violence policière ne peut suffire pour la répression. Finalement, j'ai abouti à cette conclusion - pour revenir à mon propos - que la différence entre dictature et démocratie parlementaire (ou plutôt devrais-je dire oligarchie capitaliste), c'est que la dictature militaire s'impose par le biais d'une violence non dissimulée, tandis que la " démocratie " s'impose plutôt à travers le contrôle mental des citoyens, grâce à l'arme des médias, grâce au mensonge. Car je ne pense pas que le peuple, en élisant ses maîtres tous les quatre ans, soit libre. Il les élit, mais quand ils ne tiennent pas leurs promesses, il ne peut pas se débarrasser d'eux.
Dans l'Athènes de l'Antiquité, ce n'était pas comme ça. Chacun pouvait parler dans l'agora, chacun exprimait ses idées, qu'elle que fût sa position sociale. Et à tout moment, quiconque occupait une fonction publique, pouvait être révoqué.
Mais la démocratie a prouvé également qu'elle n'a aucun problème, lorsque le mensonge et le contrôle mental ne suffisent plus, à utiliser aussi la violence policière, à tuer, à torturer et à terroriser.
Finalement je ne suis jugé ni parce que j'ai placé une bombe, ni parce que je possédais trois armes et dix kilos de dynamite. Au fond, l'armée et la police ont beaucoup plus d'armes que moi et elles les utilisent. Il n'y a pas de comparaison.
Je n'ai rien d'autre à dire, si ce n'est que je n'ai aucun regret, quelle que soit la peine que vous m'infligerez - et vous le ferez. Je demeure ce que je suis. Je peux même dire que la prison est une école pour le révolutionnaire. Son endurance, ses idées sont mises à rude épreuve. Et s'il résiste à cette épreuve, il devient plus fort et sûr de la justesse de la cause pour laquelle il a été emprisonné. Je n'ai rien d'autre à dire.


Tribunal d’Athènes, le 7 juillet 1999

Nikos Maziotis


Txus

MANIFESTE INSURRECTIONNEL

(Pour l'abolition du travail salarié et du commerce) 

Adresse aux prolétaires
Un spectre hante le capital : C'est le fantôme de sa subversion
À l'instant même où tout a un prix, le plaisir du don et de l'égalité dans l'échange s'affirme face aux perversions et aux conséquences dévastatrices de l'échange marchand.
Piégés entre le travail forcé et le chômage, de plus en plus de prolétaires s'éloignent du salariat, où ils sont assurés d'ajouter l'aliénation à leur misère, et s'écartent de la protection étatique, où ils ont la certitude de ne recevoir que le juste prix de leur résignation.
Le besoin de collectiviser les moyens de production et de distribution renouvelle la vieille tradition coopérativiste où l'on partage équitablement les fruits de l'activité humaine.
La dictature de la marchandise est mise en cause dans une société qu'elle a jusqu'à présent soumise aux mirages de l'apparence.
L'indiscipline et l'insoumission gagnent du terrain.
Le mariage bourgeois n'est pratiqué que par quelques demeurés définitivement aliénées ou en instance de divorce.
La dissolution des vieux us et coutumes réactionnaires se propage sans cesse ; l'ensemble des anciennes mœurs souffre de la corrosion imposée par les tentatives de vivre sans entraves.
Tant qu'on s'est limité aux spéculations politico-philosophiques et à panser les blessures de la vieille société, on a jamais pu, ni su, reconnaître la valeur des " valeurs " morales qui lui servent de rempart. En nous éloignant des chemins tracés par les réformistes de la survie et en adhérant au mouvement des insurgés de la volonté de vivre, on s'esclaffe sans retenue devant les jérémiades qui ont assujetti l'humanité à la perspective du pouvoir. Vivant sans retenue on a compris que les dites " valeurs ", et la logorrhée qui va avec ne sont rien d'autre qu'un reflet de la déshumanisation et de la malversation des désirs les plus naturels de chaque homme et que la chosification de l'individu était son seul but.
On peut donc constater, avec joie, comme l'anarchie et le communisme s'insinuent partout.
En effet, chaque instant où l'on s'éloigne du renoncement, chaque moment où l'on réussit à saisir la volonté inébranlable d'être soi-même et que cette affirmation devient l'échelle d'appréciation du bien et du mal, de l'utile et de l'inutile pour la société, pour honorer l'homme et mépriser l'esclave. Chaque parcelle de pure joie opère un renversement de perspective qui met l'actuelle société en péril en écartant les êtres de la dialectique du pouvoir.
En opposition au paraître et à l'avoir qui a miné l'homme de l'intérieur se profile l'accomplissement de soi comme le seul chemin pour nous rapprocher de l'humanité.
Contre l'échange marchand qui a désagrégé la communauté humaine de ses formes primitives de communisme, transformant en marchandise l'homme et la nature et propageant les nuisances et le malheur partout dans la planète, se dessine la réalisation des rêves que l'humanité a toujours possédés et que l'individu retrouve en lui dès qu'il sort de son cachot intime.
En contradiction à la délégation de pouvoirs, base sur laquelle la hiérarchie peut se hisser en s'appuyant sur la passivité suggérée, fomentée et finalement imposée par l'institualisation de l'inaction, notre intervention dans la vie sociale nous dicte l'action directe pour contrecarrer les dessins bien connus des sorciers de droite, des matons de gauche et maquereaux des pauvres.
Là où le pouvoir crée des aires de soumission et de liens de dépendance (en suggérant d'isoler les affrontements pour mieux évincer la contestation et distribuer les récompenses à qui de droit) la subversion tend à penser et à agir globalement, à faire le lien entre chaque nid de contestation, à dépasser l'isolement des individus et des groupes, à recréer l'humanité à l'intérieur de chaque homme.


Le commerce et le salariat
  
Antan l'échange entre communautés s'accompagnait des tentatives d'équivalence sociale entre ce qui était échangé; toutes les manifestations culturelles avaient pour but la pérennité de l'équité sociale et de l'harmonie avec la nature.
Dans les relations humaines régies par les lois du commerce ce qui est fondamental c'est le bénéfice, la rentabilité, la possibilité de s'enrichir par le biais du commerce, l'échange inégal.
La rupture de l'équilibre social entre ce qui est donné et ce que l'on reçoit est la conséquence de la violence exercée par un des protagonistes de l'échange. Les plus forts, les moins probes, imposent leurs conditions et leurs lois à ceux qui se trouvent en situation d'infériorité, les condamnant à la dépendance.
Malgré des discours lénifiants des idéologues de gauche dans la réalité du monde mercantile, l'inhumanité existe dès les premiers instants de gestation de la production de marchandises. Le salariat et l'esclavage de ceux qui produisent les marchandises contemporaines se basent sur l'asservissement collectif et le joug individuel ; le processus de vente et achat est lui-même un processus de mensonge et de coercition.
Le " consommateur " achète, obligé par un besoin vital, ou prédéterminé par la nécessité sociale de représentation que l'idéologie capitaliste impose.
Les pauvres sont prisonniers de la nécessité ; quand ils achètent, ils le font sans connaître le réel contenu des produits, dont ils n'ont qu'une légère équivalence avec ce qu'ils croient rentrer en possession. Ils consomment aussi, victimes de la campagne permanente de publicité où l'on


Réseau libertaire Apoyo Mutuo
Déclaration Politique
du 23 juin 2001
Hommes et femmes qui sommes venus à Barcelone à la Rencontre Libertaire pour défendre et impulser une société où la liberté, la justice, l'équité et la solidarité permettront aux êtres humains de vivre en paix, en paix avec la Terre, nous voulons rendre publique notre conviction qu'il est possible de 
construire un monde, d'autres mondes différents. Nous lançons un appel aux libertaires à s'organiser, à construire une fédération de groupes similaires qui suscite l'antagonisme social contre la globalisation capitaliste, qui contribue à relier entre elles les résistances, les milliers de fils qui une  fois tressés donneront forme à la stratégie subversive, la magnifique toile  de la révolution sociale.

 
1. Faire le pari de la révolution sociale, c'est non seulement lutter pour des changements radicaux désirables mais aussi oser préparer effectivement  des processus de rupture avec le système capitaliste. Pour ceux qui ne veulent pas limiter leurs actions à de pures tâches de propagande, poser la  nécessité de révolutionner le monde implique de déterminer les conditions à partir desquelles il est possible d'accumuler des forces qui rendent pensable, politiquement et stratégiquement possible, les processus révolutionnaires. Mettre la révolution dans nos agendas, c'est construire un processus de travail politique, un rapport de forces, c'est donner une dimension stratégique à l'antagonisme, c'est forger des alliances et gagner des capacités d'orientation dans le processus de la lutte sociale.En pleine offensive néo-libérale, parier au jour d'aujourd'hui pour des révolutions peut paraître irréaliste, surtout dans la période historique actuelle marquée par une longue résistance à la globalisation capitaliste qui dure déjà depuis plus d'un quart de siècle. Cependant, les propositions réformistes défendues par la gauche en général ne sont pas plus réalistes et plausibles : la social-démocratie est passée directement au social-libéralisme. Entre la réalité et le désir, il n'y a qu'un chemin possible et pour le parcourir une stratégie est nécessaire, stratégie élaborée avec la pensée critique, la réflexion et l'action et la volonté libertaire de millions de personnes de vivre dignement, dans l'autonomie de communautés, et d'être les protagonistes de leurs vies au moment de prendre  les décisions. Fabriquer la stratégie, impulser l'action subversive, rapprocher la réalité des désirs, des rêves et des besoins sont des tâches qui demandent la coordination et l'organisation libertaire.
Dans le nouveau millénaire, viser le coeur de l'Etat, le Palais d'Hiver et fixer la date de la révolution n'est pas possible. Le XXè siècle nous a enseigné tragiquement combien d'erreurs et de barbaries peuvent être commises au nom de la Révolution. Nous revendiquons la possibilité de transformer, de révolutionner la société en affirmant clairement en premier lieu que l'histoire n'est pas déjà écrite, que ce sont les êtres humains qui font l'histoire. En second lieu, nous refusons l'idée que rien ne puisse être transformé et que les forces qui régissent le changement social  seraient hors de portée de l'intervention humaine. Et enfin, nous affirmons  que nous ne sommes disposés à déléguer à personne l'action des exploités et des opprimés, la majorité de la société, dans le devenir de l'histoire.
S'il est une chose que le siècle que nous venons de traverser nous a enseigné, c'est de refuser l'optimisme naïf et la confiance aveugle dans le progrès de l'humanité. Tout peut aller vers le pire et rien ne garantit complètement un résultat favorable dans l'évolution des sociétés : des modèles sociaux basés sur encore plus d'inégalité et d'exclusion sociale peuvent s'imposer. Dans une telle perspective, loin de tout déterminisme historique, la révolution est une nécessité vitale qui doit se construire au
jour le jour dans de nombreux mondes en liberté.

2. Le mythe du développement est un lourd héritage que nous a légué le XXè siècle, une construction idéologique des puissants pour prolonger à leur profit toute la mythologie édifiée autour du Progrès et qui a si bien servi les intérêts capitalistes depuis les premiers débuts de la révolution industrielle jusqu'à la seconde guerre mondiale. La poursuite du développement a débouché inévitablement dans la globalisation de l'économie, processus qui a déjà provoqué des milliers d'opérations traumatiques de
délocalisation des activités productives dans le monde entier avec pour conséquence l'établissement de grandes zones d'hyperexploitation du travail dans des conditions sociales et environnementales indescriptibles.
Le concept général de développement, conçu comme développement de l'humanité, qui accroît le bien-être général au moyen de la substitution des formes productives traditionnelles par d'autres ayant un contenu scientifique plus grand est une construction idéologique que les Etats-Unis ont instauré à partir de 1949 pour soutenir leur hégémonie sur le monde au cours des décennies suivantes. Le développement se présente en premier lieu comme un processus nécessaire : aucune nation ou communauté humaine visant le bien-être de ses membres ne peut y renoncer. En second lieu, il est une voie unique et linéaire dans laquelle on avance au moyen de la croissance économique. Enfin, le développement repose sur la dépendance : en abandonnant ses formes traditionnelles de subsistance, chaque individu, chaque communauté perd son autonomie économique et accepte de nouvelles formes de dépendance (envers les marchés nationaux ou internationaux, envers le système scientifique et technique, etc.) en échange d'une plus grande capacité de production et ainsi d'un plus grand bien-être matériel.
Pour garantir l'acceptation des politiques de développement, dans le bloc capitaliste comme dans le socialiste, on comptait sur l'éclat du nouveau mythe qui se reflétait dans les modes de vie américaine dans un cas et dans l'exaltation de la productivité comme arme libératrice dans les pays dits socialistes. Elle put aussi compter sur la collaboration enthousiaste des gouvernements et des élites économiques nationales qui fonctionnaient comme des agences locales, facilitant dans leurs territoires respectifs les programmes développés par les institutions internationales et les grandes sociétés multinationales qui se réservaient la faculté d'imposer des modifications adéquates (prix des matières premières et des biens manufacturés, systèmes fiscaux, régulations commerciales, ajustements de divers types, etc.) pour favoriser l'expansion de nouvelles formes de production, rendant les traditions non viables. L'ère du développement qui s'étendit partout dans le monde au cours des années cinquante et soixante provoqua la division des pays en catégories - développés, en voie de développement et sous-développés -, créant une hiérarchie au service du nouveau mythe et prescrivant du plomb pour ceux qui ne l'acceptaient pas.
Crise du pétrole (une ressource naturelle en déclin), effondrement du modèle de compétitivité technologique et productive, chute des profits économiques à cause des luttes sociales, épuisement progressif des pays du Sud en raison  de leur spoliation continue, après plusieurs décennies d'application le développement est un mythe qui s'écroule et les espoirs de bien-être général, de comparaison possible entre pays sont des rêves qui cachent le lourd héritage du développement.
L'ère du développement a occasionné un élargissement épouvantable des inégalités entre les personnes et les peuples du monde dans des proportions encore jamais connues dans l'histoire. Le développement a démontré son incapacité manifeste à étendre l'abondance dans le monde, pas même à satisfaire les besoins minimaux de subsistance pour la plus grande partie de la population. Les problèmes de logement, d'accès à l'eau potable, les besoins minimaux en énergie ne sont pas plus flatteurs que ceux qui affectent l'alimentation. Les progrès en matière de santé et d'éducation sont restés bloqués et la moitié de la population mondiale s'entasse dans des métropoles et grandes villes insoutenables avec un régime de dépendance totale pour leurs fournitures externes vitales que ni la quantité de ressources naturelles subsistantes, ni le système économique global sont capables de garantir. Le processus d'urbanisation de la population se poursuit avec force, encouragé par la destruction des cultures locales, les  conflits armés et l'abandon croissant dans lequel s'enfoncent les populations paysannes.
La réponse des puissants à l'échec du développement a commencé dans les années quatre-vingt avec une nouvelle organisation et division du travail, l'introduction de nouvelles technologies dans le système productif afin de rénover la compétitivité et l'accroissement de la monétarisation des
activités humaines. Au moyen de politiques de libéralisation et de privatisation, la réponse fut la globalisation de l'économie, la prééminence de celle-ci sur la politique, la culture, l'écologie et le social.
La poursuite des politiques de développement sous la forme de la globalisation économique a provoqué au cours des deux dernières décennies l'extension des processus de dualisation sociale et de crise écologique à l'échelle planétaire dans le but d'élargir la consommation courante de la majorité de la population du Nord pendant que dans ce qu'on appelle le Sud, la rareté et la faim s'imposent à ses habitants et le futur de toutes les  générations à venir se trouve hypothéqué.
Face à un espace de flux s'appuyant sur les points forts du territoire, dans les mégalopoles globales, face à un temps de plus en plus rapide, négateur du passé et du futur, dans lequel ne subsiste que le temps réel du présent, temps circulaire de la valorisation du capital, la stratégie libertaire doit s'approfondir dans la défense du local, des espaces de communauté, du concept de proximité, et d'une éthique intergénérationnelle qui impulse la  lutte pour un monde, pour des mondes habitables par nos enfants. C'est l'expérience de la résistance, de la lutte de l'écologie sociale dans tous les continents qui nous signale la voie à suivre et en s'alliant avec la tradition libertaire ils constituent les apports principaux à la pensée  critique, à l'antagonisme social dans le crépuscule du XXè siècle.

3. Globalisation de l'économie, libre commerce et gouvernement mondial sont  les trois piliers sur lesquels repose fortement le nouvel édifice de la dite ère ou société de l'information. Globalisation de l'économie soutenue par une nouvelle organisation et division du travail, par le développement et la  mise en application des technologies de l'information afin de délocaliser, décentraliser et flexibiliser la production à l'échelle de tout le globe, constituant toute une toile d'araignée d'entreprises en réseaux, interconnectées et reliées entre elles, en même temps que la classe des travailleurs de retrouve fractionnée en mille morceaux et que les nouvelles générations ouvrières Ñ jeunes, femmes, immigrés, enfants Ñ sont surexploitées. Ceci n'est pas une vision du passé, du XIXè siècle mais celle, plus réaliste, des présents du XXè siècle.
Dans le temple de l'économie, l'idole la plus adulée est la liberté du commerce, qui peut compter sur des légions de fanatiques parmi les économistes pour l'ériger en un totem fondamentaliste de la globalisation économique. Cependant, le fonctionnement de la concurrence comme instrument régulateur de l'économie est marqué par une succession de comportements déprédateurs défendus en dernière instance par la force des armes. La compétitivité sur les marchés internationaux est sauvegardée par une plus
grande productivité et celle-ci parvient à s'accroître en soumettant et orientant les innovations technologiques et en précarisant la vie des travailleurs : il en fut ainsi ces vingt dernières années et c'est cela la politique qui régit le présent et le futur immédiat dans les plans du capital. De la Liberté du Commerce et de la concurrence internationale, il n'y a rien à espérer d'autre qu'une concentration encore plus grande de la richesse et du pouvoir entre les mains des entreprises multinationales et des gouvernements qui les défendent.
Le capitalisme possède ses institutions pour favoriser le développement de la globalisation : FMI, Banque mondiale, OMC, G7, etc. A mesure que s'amplifient les conséquences écologiques, sociales et économiques de la globalisation, de plus de plus de voix concordantes s'élèvent en faveur d'un
plus grand contrôle et d'un gouvernement mondial. Encourager cette progression vers une quelconque forme de gouvernement mondial, à partir de la situation politique actuelle, conduit uniquement à légitimer les pouvoirs régissant le capitalisme, à accélérer la consolidation de structures politiques totalement incontrôlables par les individus et les Peuples du monde. L'usage de la force, de la guerre au moyen des "forces de paix" de l'ONU et les subventions directes des entreprises transnationales aux
Nations Unies nous montrent le scénario de la tragédie : un gouvernement mondial qui a comme gendarmes les forces armées de l'OTAN déguisées en forces humanitaires payées par l'ONU grâce aux fonds des multinationales.
Ni Etat, ni gouvernement mondial, l'unique gouvernement acceptable est celui situé localement, dans la commune ou communauté libertaire, là où les décisions se prennent à la base avec le fédéralisme comme formule de coopération. Ni concurrence, ni liberté de commerce, mais entraide et solidarité entre les personnes, entre les peuples. Ni globalisation, ni dépendance, mais autonomie pour prendre nos destins en mains. Nous ne sommes pas seulement en train de dessiner la société que nous portons dans nos coeurs, les moyens et les fins sont identiques dans la stratégie libertaire. Nous sommes en train de donner les premiers coups de truelle à l'ouvrage que nous construisons jour après jour dans la résistance sociale : en même temps que l'on combat et déconstruit la domination du capital, il faut mettre sur pied, mètre par mètre, à chaque instant, l'alternative libertaire.

4. Sur le patriarcat et l'exploitation des femmes se sont assis d'autres types d'exploitation tout au long de l'histoire et parmi elles celle du capitalisme sur la classe des travailleurs. Le type de domination dans la famille patriarcale et la double exploitation des femmes Ñ dans les entreprises et au foyer Ñ ont servi au capital pour obtenir gratuitement tout le travail dédié à la reproduction de la "force de travail", s'occuper du foyer, des enfants, des malades, etc. La vision occidentale de l'économie actuellement dominante dans le monde entier a ses fondements dans la hiérarchisation des processus de production et de reproduction. Cette vision occulte les conditions et la quantité de travail que les femmes réalisent  pour assurer leur survie et celle de leurs familles et facilite la
dévalorisation de la place sociale et de la rétribution de la femme salariée, obligée de s'occuper simultanément des tâches de production et de reproduction.
Aujourd'hui, par temps de privatisations, de monétarisation des toutes les activités humaines, les travaux effectués dans le foyer sont appelés services de proximité, et en toute logique ce sont les femmes qui en sont la main d'oeuvre la plus qualifiée. C'est un nouveau filon trouvé par le capital
pour poursuivre la croissance de ses profits au prix de l'exploitation de jeunes femmes et d'immigrées pour réaliser des tâches auxquelles les femmes en général peuvent dédier de moins en moins de temps à cause de leur  incorporation grandissante au travail salarié.
Dans tous les pays du monde le taux d'activité des femmes sur le marché du travail ne cesse de croître. Elles travaillent plus de manière salariée parce qu'elles sont moins payées que leurs compagnons hommes et qu'elles  conviennent mieux au capital pour développer ses politiques de travail flexible (à temps partiel, à durée déterminée, etc.) compatible avec l'autre travail, celui du foyer.
La tension existante à cause de la perte, petit à petit mais de la perte tout de même, du pouvoir patriarcal dans les familles génère l'augmentation de la violence de genre, les femmes maltraitées et assassinées étant les victimes de cette guerre qui provoque des milliers de morts par an dans le
monde.
Seul le déclin de la famille patriarcale peut apporter la liberté à ses esclaves, les femmes. Pour en finir avec la domination de genre, la réponse libertaire est la répartition du travail, de tout le travail, celui du foyer aussi, la liberté et le contrôle des droits de reproduction, liberté du choisir et de former de multiples communautés de vie commune, l'égalité des droits entre les hommes et les femmes, et parmi ces droits, celui d'être différent.

5. L'action directe, la propagande par les faits est un signe d'identité de la pratique libertaire qui plonge ses racines dans les débuts du syndicalisme révolutionnaire. Aujourd'hui l'action directe fait partie de la stratégie de répartition de la richesse basée sur la réappropriation sociale. Parce qu'il ne suffit plus de revendiquer, il faut se réapproprier socialement la richesse soustraite par les puissants.
La richesse générée dans la société n'est pas seulement le fruit des "entrepreneurs" capitalistes Ñ qui s'en accaparent la meilleur part Ñ et du travail salarié Ñ qui reçoivent des miettes. La richesse est générée socialement et d'autres acteurs non rémunérés y contribuent grâce aux apports que représentent les tâches de reproduction, de formation et la baisse du coût du travail (femmes, étudiants, chômeurs...). Dans le meilleur des cas, ils reçoivent la pire des parts : la dépendance vis-à-vis d'un  mari, d'un père ou une misérable allocation chômage, voire pire encore lorsqu'ils se retrouvent les mains vides.
De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins, c'est cela la répartition communiste et libertaire de la richesse que nous défendons historiquement et, en allant vers cet objectif, un revenu social suffisant  pour toutes les personnes qui ne disposent ni de rente ni de patrimoine est la base stratégique principale pour conjuguer les efforts, additionner des forces dans la bataille de l'antagonisme social pour partager plus équitativement la richesse. Mais, tandis que le revenu ou salaire social parvient à s'implanter, les gens ont des besoins non satisfaits, urgents pour survivre.
Ceux qui exercent l'action directe pour se réapproprier socialement la richesse, ce sont les occupants de logements, les participants aux repas collectifs obtenus gratuitement, ceux qui protègent leur santé en choisissant une consommation saine au moyen de l'association et de la coopération, loin des vaches folles, des poulets à la dioxine, les légumes aux toxines et des aliments transgéniques. L'action directe comme pratique et stratégie libertaires permet de satisfaire des besoins de manière immédiate, de construire des alternatives à la domination capitaliste et constitue la meilleure propagande par le fait pour que la mobilisation de la majorité sociale parvienne à imposer la revendication du partage de la richesse.

6. Dans la tradition libertaire, le syndicalisme révolutionnaire a été le grand navire de la flotte contre le capital. Depuis l'aube sur XXème siècle jusqu'aux débuts de la seconde guerre mondiale, le syndicalisme  révolutionnaire, l'anarcho-syndicalisme ont été au centre des principaux élans organisés des groupes et organisations anarchistes. Organiser les travailleurs dans les syndicats, de manière autonome vis-à-vis des partis, du patronat et de l'Etat, indépendamment de leur idéologie mais en pariant fermement pour la révolution sociale, fut la tâche principale de l'anarchisme au cours des premières décennies du siècle passé.
Bien que nous ne puisions pas véritablement parler d'un seul anarchisme, car les variétés anarchistes furent et sont multiples, le syndicalisme révolutionnaire a été l'oeuvre maîtresse qui a permis l'affiliation et la lutte pour leur émancipation de millions de travailleurs dans le monde, depuis la France et l'Espagne jusqu'à la Suède et au Mexique. Coïncidant avec la seconde révolution industrielle et une nouvelle organisation du travail, l'anarcho-syndicalisme a mené la lutte et les aspirations d'un nouveau prolétariat à cheval entre l'atelier et le métier, l'usine et la chaîne de montage.
Après la seconde guerre mondiale, le pacte social caché, qui impliquait la mise en place de l'Etat-providence, avec sa sécurité sociale, ses lois de négociations collectives et ses prestations de chômage, le syndicalisme institutionnel, majoritairement social-démocrate, a marginalisé et presque  fait disparaître le syndicalisme révolutionnaire dans tous les pays. Dans la crise capitaliste des années soixante-dix et la nouvelle organisation du travail qui en a résulté, ainsi que la dérive vers la globalisation de l'économie et les changements sociaux survenus pendant les premières décennies de l'ère de l'information, le syndicalisme révolutionnaire organisé n'a pas été présent et l'anarcho-syndicalisme est en général marginal dans presque tous les pays du monde.
Mais, il en a été différemment avec les idées anarchistes. Tous les nouveaux mouvements sociaux apparus à partir des années soixante-dix, l'écologie, le féminisme, l'antimilitarisme, ont fait renaître les fleurs libertaires. L'antagonisme social contre les dominations pour raisons de genre, de race, d'orientation sexuelle et autres ont utilisé l'action directe, l'appelant désobéissance civile ou insoumission, le fédéralisme et les groupes d'affinité pour s'organiser, l'entraide rebaptisée coopération et solidarité. C'est pour tout cela que les groupes et organisations proprement anarchistes ou libertaires ont consacré leurs efforts à se situer dans les luttes sociales de ces mouvements qui se sont développés dans les villes, en milieu urbain.
Aujourd'hui, au XXème siècle, la centralité ouvrière, l'identité de classe est une domination de plus, comme celle du patriarcat, celle de la domination de l'homme sur la nature, mais elle n'est pas la contradiction principale, celle qui donne une identité au sujet antagoniste. Aujourd'hui, le sujet antagoniste a une identité plurielle, de nombreux visages et les formes d'organisation sont diverses. Dans la flotte de l'antagonisme social, il n'y a plus de grand navire que les autres devraient suivre.
D'un autre côté, le syndicalisme n'a pas été capable de se renouveler devant  la nouvelle organisation du travail imposée ces dernières décennies. Plus encore, la tendance générale vers un fractionnement de la classe des travailleurs avec emplois fixes, précaires, souterrains, autonomes, à temps partiel, chômeurs, etc. la réduction du champ d'action du droit du travail en faveur du droit commercial et le développement de plus en plus fort de la négociation individuelle au détriment de négociation collective, limite et diminue le rôle du syndicalisme, le mettant dans la situation de changer urgemment ses stratégies et formes d'organisation ou bien de se voir voué à disparaître en limitant ses agissements au rôle institutionnel que lui  assignent les entreprises et les gouvernements.
L'effort libertaire dans ces mouvements est d'impulser la convergence, l'interaction entre les mouvements sociaux Ñ y compris le mouvement ouvrier Ñ dans un solide mouvement social antagoniste au capital, à sa véritable expression actuelle, la globalisation économique, et aux autres dominations.
Mouvement social antagoniste qui n'a et ne doit pas avoir une expression organisée unique, mais plurielle, partant de la réalité actuelle, confluant et agissant ensemble sur le territoire pour recréer une identité territoriale commune, composée de multiples identités singulières.
L'organisation territoriale locale est l'équivalent au XXIème siècle de ce que fut le syndicalisme révolutionnaire pendant les premières décennies du XXème siècle. L'espace de la globalisation économique n'est pas local, c'est un espace de flux où circulent à la même vitesse l'information et le
capital. L'espace des besoins, de la lutte sociale, lui, est local ; c'est le quartier, la commune, la ville. C'est dans cet espace que nous pouvons construire, à la marge des institutions, des alternatives libertaires à tous les modes de domination, à l'exploitation capitaliste, un espace où peuvent vivre ensemble des identités différentes parce que nous faisons le pari de construire une identité territoriale commune régie par la démocratie de base, interconnectée en réseau avec d'autres populations.
Dans un monde où les résistances sociales font fleurir les idées libertaires, les groupes et organisations anarchistes ont beaucoup à apprendre et à apporter. La stratégie libertaire est celle de renforcer le mouvement social antagoniste au moyen de l'interaction des mouvements sociaux, en étant spécialement attentif au mouvement ouvrier, écologiste et féministe, en impulsant l'action directe comme réappropriation sociale de la richesse, comme propagande par les faits, comme exercice de la démocratie de base sans délégations ni intermédiaires, et en construisant des espaces de communauté dans chaque territoire comme alternatives aux institutions.

7. L'idée libertaire, l'anarchisme a été et est internationaliste ; en des temps de globalisation mondiale de l'économie, il est encore plus nécessaire de s'interconnecter depuis n'importe quel coin de la planète où lutte une personne ou un groupe libertaire.
Les groupes et organisations libertaires se sont historiquement organisés par affinité et ont créé ou constitué des sociétés, des mutuelles, des syndicats, des athénées pour défendre, impulser ou promouvoir des revendications pour des choses concrètes, l'éducation, la culture alternative ou des formes de vie différentes, avec l'émancipation sociale pour horizon.
Aujourd'hui, nous faisons le pari, en premier lieu, d'impulser un réseau libertaire de caractère international qui pourra accueillir et contenir tous les groupes d'affinité qui le désirent, les organisations libertaires et les associations, athénées, syndicats et autres. Réseau qui servira pour étendre l'entraide, la solidarité avec les luttes, qui sera une source d'information et de débat pour le monde libertaire, qui organisera des rencontres internationales, des écoles de formation, des vidéoconférences et tout type d'instruments pour mettre en commun les stratégies permettant d'orienter et  d'introduire l'idée libertaire dans les luttes sociales. Déjà les premiers pas ont été franchis en constituant en avril 2001 à Madrid, le réseau Solidarité Internationale Libertaire.
En second lieu, nous travaillerons à la création d'organisations libertaires dans des espaces territoriaux divers, locaux, régionaux, nationaux, etc. en partant de la tradition d'organisation de chaque lieu. Organisations libertaires qui utilisent le fédéralisme comme structure pour unir divers
groupes d'affinité et dont l'objectif principal est l'interaction des différents mouvements sociaux en lutte, en créant des identités territoriales de base, des connexions organisées et des réseaux communs.
En troisième lieu, mais qui n'est pas de la dernière importance, nous ressentons le nécessité vitale de nous regrouper par affinité. Un groupe d'affinité est petit par nature, c'est là où se partagent beaucoup de choses, où nous nous voyons en face pour discuter, pour s'amuser et former le premier espace de communauté qui fait des personnes des êtres sociaux, et grâce auquel nous pouvons apporter collectivement à d'autres groupes de la localité ou de la région une portion d'identité.


De l'exploitation, domination, aliénation, violence matérielle et symbolique, la domination et la violence sont les principales. L'exploitation est une catégorie de la violence et non le contraire. Notre lutte est une lutte contre le pouvoir, contre les dominations, contre tous les pouvoirs. Dans cette lutte commune, nous appelons les libertaires, les groupes d'affinité, à constituer la Fédération Libertaire...

A Barcelone, le 23 juin 2001
contact : olapili@airtel.net



Jose Maria Olaizola
Pour l’unité internationale des libertaires


Nous reproduisons ici le discours de Jose Maria Olaizola, Secrétaire général de la CGT espagnole, prononcé lors du meeting international organisé par la CNT à la veille du 1er Mai 2000.
Au nom de la Confédération générale du travail d'Espagne (CGT), nous remercions la CNT française pour son invitation à ces journées libertaires.Nous lui sommes également reconnaissants de l'extraordinaire effort qu'elle fait pour réunir une partie importante du mouvement libertaire, avec un engagement d'intervention dans la société, en proposant une réelle alternative à l'actuel système mondial, chaque jour plus injuste et plus inégal.
Nous sommes actuellement face à la deuxième révolution capitaliste basée sur la globalisation du capitalisme quel que soit leur régime, et anéantit l'indépendance des peuples. Ce sont les entreprises, les groupes industriels et financiers qui donnent le ton, avec comme seul objectif la domination du monde. Jamais les maîtres du monde n'ont été si peu nombreux et si puissants. La brusque concentration du capital et du pouvoir s'est accélérée dans les dernières vingt années avec les technologies de l'information. Actuellement, les nouvelles technologies de manipulation génétique se développent très vite.
De nouvelles voies de développement, d'exploitation et de contrôle du capitalisme s'ouvrent avec la privatisation du génome humain et la généralisation des brevets sur la matière vivante. Les bases pour privatiser tout ce qui concerne la vie et la nature se mettent en  place, ce qui mène, si on ne s'y oppose pas, à la création d'un pouvoir absolu, comme jamais auparavant.
Le pouvoir actuel amasse des richesses et, pour ce faire, il détruit et restructure des entreprises et des secteurs ; il déstructure la classe des travailleurs et la société en général, il instaure l'individualisme et la précarité ; il surexploite et appauvrit de plus en plus une grande partie de la population mondiale ; il exclut et il marginalise. Il obtient des bénéfices privés issus du bien commun de l'humanité en exploitant les richesses de la nature. La criminalité financière est un fait, les grandes banques recyclent des milliers de dollars sans différencier l'argent sale de l'argent propre.
Il y a commerce de tout : les mots, les mentalités, les corps, la culture. La corruption, à grande échelle, est un fait quotidien. Les fanatismes religieux augmentent. On veut nous faire croire que la démocratie prospère et que les libertés triomphent, alors que les censures et les manipulations sont de plus en plus importantes.
Les technologies de la communication jouent un rôle idéologique fondamental en intégrant l'être humain d'une façon quasi absolue, en imposant la "culture globale" et les messages planétaires, ainsi que l'uniformisation la plus castratrice.
Les États sont actuellement les fidèles gardiens des grandes institutions mondiales qui dictent la loi, le Fond monétaire international, la  Banque mondiale, l'Organisation mondiale du commerce. Les forces de sécurité, les armées sont les garantes de leurs vols et criminalité. Nous devons  tenir compte de tous ces faits dans notre action quotidienne.
Comme le disait Juan Peiro, un des théoriciens de l'anarcho-syndicalisme espagnol, travailleur, partisan du coopératisme, ministre de  l'Industrie pendant la guerre civile et fusillé par les franquistes : le sens de l'anarcho-syndicalisme est basé sur le maintien d'une constante tension entre l'aspiration révolutionnaire et son application quotidienne dans les diverses réalités sociales, politiques et personnelles.
On pouvait se tromper dans les décisions mais la méthode, la façon de décider et de participer était correcte. C'est ainsi que l'anarcho-syndicalisme était et doit continuer à être une chose ouverte en permanence, quelque chose qu'il faut faire et refaire constamment, essayer, réessayer, se tromper pour ensuite repartir à la charge avec plus d'adresse. C'est avec cette vision des choses que la CGT d'Espagne, partie importante de l'anarcho-syndicalisme espagnol, intervient dans la réalité. Tous  les jours, dans les entreprises, pour chaque revendication quotidienne,  pour chaque problème rencontré par les travailleurs; de manière générale,  en ayant pour devise le partage des richesses et du travail ; les trente-cinq heures de travail par semaine du lundi au
vendredi, sans réduction de salaire ; la CGT se bat contre la précarité et pour l'amélioration des conditions de travail ; pour une imposition du capital ; contre la privatisation et pour les droits des citoyens dans des questions aussi essentielles que l'enseignement, la santé, le droit au logement ; pour l'égalité de la femme ; contre la surexploitation des immigrés et le droit à la libre circulation des êtres humains ; contre la dilapidation des ressources naturelles ; pour la paix ; contre le racisme, pour la solidarité avec les autres peuples, avec le Chiapas, avec le Maroc ; sans oublier notre activité internationale avec une participation importante dans les Marches européennes contre le chômage, la précarité, la pauvreté. Dans la situation actuelle de globalisation, la lutte internationale est d'une importance fondamentale. La question que l'on peut se poser c'est : qu'est-ce que nous faisons, nous les libertaires ? Qu'est-ce que nous construisons pour faire face à ce monstre capitaliste criminel mais légal, responsable de la mort de milliers et de milliers d'êtres humains, qui périssent de faim alors que la planète ne manque pas de ressources pour les nourrir ?
Quel est notre rôle et notre responsabilité dans un monde où le droit à la vie n'est pas garanti et, par conséquent, dans un monde où l'on ne peut affirmer que la liberté existe ?
Nous ne pourrons jamais être des hommes et des femmes libres tant qu'il existe un seul être humain qui meurt de faim, qui ne puisse pas vivre dignement et librement dans l'égalité des conditions. Dans une situation comme celle-ci, dans laquelle on prétend privatiser même la vie, dans laquelle la peine de mort due à la faim est légale et quotidienne,  nous, les libertaires, nous ne pouvons pas fermer les yeux. Il ne suffit pas d'être critique, ou d'avoir raison. Il est nécessaire de réagir, de rassembler nos forces, de créer un mouvement pour arrêter ce monstre, pour commencer ensuite à établir les bases nécessaires pour la création  d'une société différente fondée sur l'égalité, la justice, la liberté, la fraternité et le libre accord. Si nous ne sommes pas dans cette démarche, si nous passons notre temps dans des disputes misérables, dans des justifications impossibles, dans des attitudes autoritaires qui prétendent posséder la seule et unique vérité, dans le dogmatisme, le sectarisme, nous serons aussi responsables de ce qui arrive dans le monde.
Après la chute du mur de Berlin, après l'échec de toute idéologie autoritaire quelle qu'elle soit fondée sur la répression et la force coercitive des Etats, à une époque où les différences entre ce qui est appelé droite ou gauche sont moindres et difficiles à saisir, la responsabilité des libertaires grandit. Nous devons montrer quelle est la vraie gauche capable de transformer, comme un premier pas vers la révolution.
Nous pouvons toujours nous amuser dans des digressions philosophiques  et des vaines discussions. La pensée libertaire n'est pas fondée sur une seule vérité mais sur plusieurs vérités. Elle a un seul objectif et une seule attitude : l'éthique, l'honnêteté, la démocratie directe et de rassemblement, solidaire, fédéraliste, sans aucune forme de dirigisme.
Dans cette lutte, nous ne sommes pas seuls ; celles et ceux qui, sans se dire anarcho-syndicalistes ou libertaires, luttent pour la liberté et  la justice sont nombreux. Les différents mouvements sociaux et syndicaux indépendants devraient pouvoir faire partie de ce mouvement dont je parlais plus haut, et dont nous devons être le moteur, sans la moindre prétention d'avant-gardisme ou d'exclusivité, en acceptant avec respect la pluralité.
En sachant que tout projet révolutionnaire libertaire ne peut se faire qu'avec l'appui et la participation de la majorité sociale, et je dis bien majorité.
Le clientélisme et le sectarisme sont l'antithèse d'une revendication libertaire.
Dans le monde, un cri déchirant sollicite une Internationale libertaire, et nous, libertaires, nous ne pouvons pas ne pas l'entendre. Il est nécessaire de créer une organisation capable de faire face à l'organisation capitaliste ; on ne peut laisser cela au hasard et à la spontanéité ; nous devons y mettre toutes nos forces en donnant le mieux de chacun et chacune d'entre nous. Des objectifs, une coordination et une organisation communs s'imposent, sans crainte ni méfiance, avec espoir et joie, en mettant tout notre coeur grand et loyal, ensemble avec les dépossédés et les exclus de la Terre, avec le même cœur que celui des femmes du Chiapas qui entretiennent leur ménage et sont les premières à se mettre devant l'armée pour l'empêcher d'avancer, ou ces femmes d'Afrique qui, portant la vie en elles, traversent le détroit de Gibraltar pour échapper à la misère.
Et aussi tous ces hommes et des femmes du monde entier qui sont prêts à donner leur vie pour défendre leur dignité.
Mes amis, il est temps d'agir, de rassembler nos forces, c'est une question de dignité.
Pour la liberté !
José Maria Olaizola



Manifeste du
Réseau de Résistance Alternatif


Buenos Aires, automne 1999

 
1. Résister c'est créer Contrairement à la position défensive qu'adoptent le plus souvent les mouvements et groupes contestataires ou alternatifs, nous posons que la véritable résistance passe par la création, ici et maintenant, de liens et de formes alternatives par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de pratiques concrètes et d'une militance pour la vie, dépassent le capitalisme et la réaction.
Au niveau international, nous assistons aujourd'hui au début d'une contre-offensive à la suite d'une longue période de doutes, de marche arrière et de destruction des forces alternatives. Ce recul a été largement favorisé par la volonté de la logique néolibérale et capitaliste de détruire une bonne partie de ce que cent cinquante ans de luttes révolutionnaires avaient construit. Dès lors, résister, c'est créer les nouvelles formes, les nouvelles hypothèses théoriques et pratiques qui soient à la hauteur du défi actuel.

2. Résister à la tristesse
 Nous vivons une époque profondément marquée par la tristesse qui n'est pas seulement la tristesse des larmes mais, et surtout, la tristesse de l'impuissance. Les hommes et les femmes de notre époque vivent dans la certitude que la complexité de la vie est telle que la seule chose que nous puissions faire, si nous ne voulons pas l'augmenter, c'est de nous soumettre à la discipline de l'économisme, de l'intérêt et de l'égoïsme. La tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous n'avons plus les moyens de vivre une véritable vie et dès lors, nous nous soumettons à l'ordre et à la discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse parce qu'alors chacun de nous s'isole dans son petit monde, virtuel et inquiétant, tout comme les hommes tristes ont besoin du tyran pour justifier leur tristesse.
Nous pensons que le premier pas contre la tristesse (qui est laforme sous laquelle le capitalisme existe dans nos vies) c'est la création, sous de multiples formes, de liens de solidarité concrets. Rompre l'isolement, créer des solidarités est le début d'un engagement, d'une militance qui ne fonctionne plus « contre » mais « pour » la vie, la joie, à travers la libération de la puissance.


3. La résistance c'est la multiplicité La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se réduire à la lutte contre le néolibéralisme, implique des pratiques dans la multiplicité. Le capitalisme a inventé un monde unique et unidimensionnel, mais ce monde n'existe pas « en soi ». Pour exister, il a besoin de notre soumission et de notre accord. Ce monde unifié qui est un monde devenu marchandise, s'oppose à la multiplicité de la vie, aux infinies dimensions du désir, de l'imagination et de la création. Et il s'oppose, fondamentalement, à la justice.
C'est pourquoi nous pensons que toute lutte contre le capitalisme qui se prétend globale et totalisante reste piégée dans la structure même du capitalisme qui est, justement, la globalité. La résistance doit partir de et développer les multiplicités, mais en aucun cas selon une direction ou une structure qui globalise, qui centralise les luttes.
Un réseau de résistance qui respecte la multiplicité est un cercle qui possède, paradoxalement, son centre dans toutes les parties. Nous pouvons rapprocher cela de la définition du rhizome de Gilles Deleuze : « Dans un rhizome on entre par n'importe quel côté, chaque point se connecte avec n'importe quel autre, il est composé de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par où il croît et déborde, sans jamais relever d'une unité ou en dériver ; sans sujet ni objet. »


4. Résister c'est ne pas désirer le pouvoir Cent cinquante années de révolutions et de luttes nous ont enseigné que, contrairement à la vision classique, le lieu du pouvoir, les centres de pouvoir, sont en même temps des lieux de peu de puissance, voire d'impuissance. Le pouvoir s'occupe de la gestion et n'a pas la possibilité de modifier d'en haut la structure sociale si la puissance des liens réels à la base ne le rend pas possible. La puissance est ainsi toujours séparée du pouvoir. C'est pour cela que nous établissons une distinction entre ce qui se passe « en haut », qui est de l'ordre de la gestion et la politique, au sens noble du terme, qui est ce qui se passe « en bas ».
Dès lors, la résistance alternative sera puissante dans la mesure où elle abandonnera le piège de l'attente, c'est-à-dire le dispositif politique classique qui reporte invariablement à un « demain », à un plus tard, le moment de la libération. Les « maîtres libérateurs » nous demandent l'obéissance aujourd'hui au nom d'une libération que nous verrons demain, mais demain est toujours demain, autrement dit, demain (le demain de l'attente, le demain de l'ajournement perpétuel, le demain des lendemains qui chantent) n'existe pas. C'est pour cela que ce que nous proposons aux maîtres libérateurs (commissaires politiques, dirigeants et autres militants tristes) c'est : la libération ici et maintenant et l'obéissance… demain.


5. Résister à la sérialisation Le pouvoir maintient et développe la tristesse en s'appuyant sur l'idéologie de l'insécurité. Le capitalisme ne peut exister sans sérialiser, séparer, diviser. Et la séparation triomphe lorsque, petit à petit, les gens, les peuples, les nations vivent dans l'obsession de l'insécurité. Rien n'est plus facile à discipliner qu'un peuple de brebis toutes convaincues d'être un loup pour les autres. L'insécurité et la violence sont réelles, mais seulement dans la mesure où nous l'acceptons, c'est-à-dire où nous acceptons cette illusion idéologique qui nous fait croire que nous sommes, chacun, un individu isolé du reste et des autres. L'homme triste vit comme s'il avait été jeté dans un décor, les autres étant des figurants. La nature, les animaux et le monde seraient des « utilisables » et chacun de nous, le protagoniste central et unique de nos vies. Mais l'individu n'est qu'une fiction, une étiquette. La personne, en revanche, c'est chacun de nous en tant que nous acceptons notre appartenance à ce tout substantiel qu'est le monde.
Il s'agit alors de refuser les étiquettes sociales de profession, de nationalité, d'état-civil, la répartition entre chômeurs, travailleurs, handicapés, etc., derrière lesquelles le pouvoir tente d'uniformiser et d'écraser la multiplicité qu'est chacun de nous. Car nous sommes des multiplicités mêlées et liées à d'autres multiplicités. C'est pour cela que le lien social n'est pas quelque chose à construire mais plutôt quelque chose à assumer. Les individus, les étiquettes vivent et renforcent le monde virtuel en recevant des nouvelles de leurs propres vies à travers l'écran de leur télévision. La résistance alternative implique de faire exister le réel des hommes, des femmes, de la nature. Les individus sont de tristes sédentaires piégés dans leurs étiquettes et leurs rôles ; c'est pour cela que l'alternative implique d'assumer un nomadisme libertaire.


6. Résister sans maîtres La création d'une vie différente passe, fondamentalement, par la création de modes de vie, de modes de désirer alternatifs. Si nous désirons ce que le maître possède, si nous désirons comme le maître, nous sommes condamnés à répéter les fameuses révolutions mais, cette fois, dans le sens que ce terme a en physique, c'est-à-dire celui d'un tour complet. Il s'agit ainsi d'inventer et de créer concrètement de nouvelles pratiques et images de bonheur. Si nous pensons que nous ne pouvons être heureux qu'à la manière individualiste du maître et quenous demandons une révolution qui nous donne satisfaction, nous serons condamnés éternellement à ne faire que changer de maître. Car on ne peut être réellement anticapitaliste et accepter en même temps les images de bonheur que ce même système génère. Si on désire « être comme le maître » ou « avoir ce que le maître possède » on reste dans la position de l'esclave.
Les chemins de la liberté sont incompatibles avec le désir du maître. Désirer le pouvoir du maître est l'opposé de désirer la liberté. Et la liberté c'est devenir libre, c'est une lutte. De la résistance surgissent précisément d'autres images de bonheur et de liberté, des images alternatives liées à la création et au communisme (dans le sens de liberté et de partage que ce terme recouvre, dans le sens d'une exigence permanente et non pas en tant que modèle de société).
Ce qu'il faut c'est créer un communisme libertaire, non de la nécessité, mais de la jouissance que donne la solidarité. Il ne s'agit pas de partager à la manière triste, parce que nous sommes obligés, mais de découvrir la jouissance d'une vie plus pleine, plus libre. Dans la société de la séparation, la société capitaliste, les hommes et les femmes ne trouvent pas ce qu'ils désirent, ils doivent se contenter de désirer ce qu'ils trouvent, selon la formule de Guy Debord. La séparation est ainsi séparation les uns des autres, de chacun de nous d'avec le monde, du travailleur d'avec son produit, mais en même temps de chacun de nous, séparé, exilé de lui-même. Telle est la structure de la tristesse.


7. Résistance et politique de la liberté        La politique, dans sa signification profonde, est liée aux pratiques émancipatrices, aux idées et aux images de bonheur qui dérivent d'elles. La politique est la fidélité à une recherche active de la liberté. A l'encontre de cette conception de la politique se situe la « politique » comme gestion de la situation telle qu'elle apparaît. Mais cet élément, que nous appelons gestion, prétend être le tout de la politique et hiérarchise les priorités en limitant, en freinant et en institutionnalisant les énergies vitales qui le dépassent. Pourtant la gestion n'est qu'un moment, une tâche, un aspect.
La gestion est représentation, et la représentation, en tant que telle, n'est qu'une partie du mouvement réel. Celui-ci n'a pas besoin de la représentation pour vivre, tandis que cette dernière tend à délimiter la puissance de la présentation. La politique révolutionnaire est celle qui poursuit à chaque instant la liberté non pas en tant qu'associée essentiellement aux hommes ou aux institutions, mais comme devenir permanent qui refuse de s'attacher, de se fondre, de « s'incarner » ou de s'institutionnaliser. La recherche de la liberté est liée à la constitution du mouvement réel, de la critique pratique, du questionnement permanent et du développement illimité de la vie. Dans ce sens, la politique révolutionnaire n'est pas le contraire de la gestion. Celle-ci, comme partie du tout, est une partie de la politique. En revanche, la gestion en tant qu'elle tend à être le tout de la politique constitue précisément le mécanisme de la virtualisation qui nous plonge dans l'impuissance.
La politique comme telle n'est que l'harmonie de la multiplicité de la vie en lutte permanente contre ses propres limites. La liberté est le déploiement de ses capacités et de sa puissance ; la gestion n'est qu'un moment limité et circonscrit où ce déploiement est représenté.


8. Résistance et contre-culture Résister c'est créer et développer des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La création artistique n'est pas un luxe des hommes, c'est une nécessité vitale de laquelle pourtant la grande majorité se trouve privée. Dans la société de la tristesse, l'art a été séparé de la vie et même, l'art est de plus en plus séparé de l'art lui-même possédé, gangrené qu'il est par les valeurs marchandes. C'est pour cela que les artistes comprennent, peut-être mieux que beaucoup, que résister c'est créer. C'est donc à eux aussi que nous nous adressons pour que la création dépasse la tristesse, c'est-à-dire la séparation, pour que la création puisse se libérer de la logique de l'argent et qu'elle retrouve sa place au cœur de la vie.


9. Résister à la séparation Résister c'est, aussi, dépasser la séparation capitaliste entre théorie et pratique, entre l'ingénieur et l'ouvrier, entre la tête et le corps. Une théorie qui se sépare des pratiques devient une idée stérile. C'est ainsi que, dans nos universités, il existe une myriade d'idées stériles, mais en même temps, les pratiques qui se séparent de la théorie se condamnent à disparaître à l'usure dans une sorte d'auto-résorption. Résister, dès lors, c'est créer les liens entre les hypothèses théoriques et les hypothèses pratiques, que tous ceux qui savent faire quelque chose sachent aussi le transmettre à ceux qui désirent se libérer. Créons ainsi les relations, les liens qui potentialisent des théories et des pratiques de l'émancipation, en tournant le dos aux chants des sirènes qui nous proposent de « nous occuper de nos vies », à quoi nous répondons que nos vies ne se réduisant pas à des survies, elles s'étendent au-delà des limites de notre peau.


10. Résister à la normalisation Résister signifie, en même temps, déconstruire le discours faussement démocratique qui prétend s'occuper des secteurs et des personnes exclues. Dans nos sociétés, il n'y a pas « d'exclus » ; nous sommes tous inclus, de manière différente, de manière plus ou moins indigne et horrible, mais inclus tout de même. L'exclusion n'est pas un accident, ce n'est pas un « excès ». Ce qu'on appelle exclusion et insécurité c'est ce que nous devons voir comme l'essence même de cette société amoureuse de la mort. C'est pour cela que lutter contre les étiquettes implique aussi notre désir de nous mettre en contact avec les luttes de ceux que l'on nomme « anormaux » ou « handicapés ».
Nous disons qu'il n'y a pas d'homme ou de femme « anormal » ou « handicapé », mais qu'il existe des personnes et des modes d'être différents. Les étiquettes agissent comme des mini-prisons où chacun de nous est défini par un niveau donné d'impuissance. Or, ce qui nous intéresse, c'est la puissance, la liberté. Un handicapé n'existe que dans une société qui accepte la division entre forts et faibles. Refuser ceci, qui n'est autre que la barbarie, c'est refuser le quadrillage, la sélection inhérente au capitalisme. C'est pour cela que l'alternative implique un monde où chacun assume la fragilité propre au phénomène de la vie et où chacun développe ce qu'il peut avec les autres et pour la vie. Que ce soit la lutte pour la culture Sourde qui a su faire exploser la prison de la taxinomie médicale, comme la lutte contre la psychiatrisation de la société, et tant d'autres, loin d'être de petites luttes pour un peu plus d'espace, ce sont de véritables créations qui enrichissent la vie. C'est pour cela que nous invitons aussi à résister avec nous les groupes de lutte contre la normalisation disciplinaire médico-sociale sous tous ses aspects.
La même chose se produit avec les formes de disciplinarisation propres aux systèmes éducatifs. La normalisation opère ici comme une menace permanente d'échec ou de chômage. Il existe en revanche des expériences parallèles, alternatives et diverses par rapport à la scolarisation où les problèmes liés à l'éducation se développent selon une logique différente.         Handicapés, chômeurs, retraités, cultures en marge, homosexuels, sont toutes des classifications sociologiques qui opèrent en séparant et en isolant à partir de l'impuissance, de ce qu'on ne peut pas faire, en rendant unilatéral et pauvre le multiple, ce qui peut être vu comme source de puissance.


11. Résister au repli Résister, c'est aussi repousser la tentation d'un repli d'identité qui sépare les « nationaux » des « étrangers ». L'immigration, les flux migratoires ne sont pas un « problème » mais une réalité profonde de l'humanité depuis toujours et pour toujours. Il ne s'agit pas d'être philanthropiquement « bon pour les étrangers », mais de désirer la richesse produite par le métissage. Résister c'est créer des liens entre les « sans », sans toit, sans travail, sans papiers, sans dignité, sans terre, tous les sans qui n'ont pas la « bonne couleur de peau », la «bonne pratique sexuelle », etc. : une union de sans, une fraternité des sans, non pour être «avec » mais pour construire une société où les sans et les avec n'existent plus.


12. Résister à l'ignorance Nos sociétés qui prétendent être des cultures scientifiques sont en réalité, d'un point de vue historique et anthropologique, le type de société qui a produit le plus grand degré d'ignorance que l'épopée humaine ait connu. Si dans toute culture les hommes ont possédé des techniques, notre société est la première qui soit proprement possédée par la technique. 90% d'entre nous sommes incapables de savoir ce qui se passe entre le moment où l'on appuie sur le bouton et le moment où l'effet désiré se produit. 90% d'entre nous ignorons la quasi-totalité des mécanismes et ressorts du monde dans lequel nous vivons.
Ainsi, notre culture produit des hommes et des femmes ignorants qui, se sentant exilés de leur milieu, peuvent alors le détruire sans scrupule aucun. La violence de cet exil est tel que, pour la première fois, l'humanité se trouve confrontée à la possibilité réelle et concrète - et peut-être inévitable - de sa destruction. On nous dit qu'étant donnée la complexité de la technique les hommes doivent l'accepter sans la comprendre, mais le désastre écologique montre que ceux qui croient comprendre la technique sont loin de la maîtriser. Il est donc urgent de créer des groupes, des noyaux, forums de socialisation du savoir pour que les hommes puissent à nouveau prendre pied dans le monde réel.
De nos jours, la technique de la génétique nous place à la lisière d'une possibilité de sélection entre les êtres humains selon des critères de productivité et de bénéfices. L'eugénisme, au nom du bien, inhumanise l'humanité. On nous apprend que nous pouvons à présent procéder à la clonation d'un être humain et notre triste humanité désorientée ignore ce qu'est un être humain… Ces questions sont des questions profondément politiques qui ne doivent pas rester entre les mains des techniciens. Autrement dit, la res-publique ne doit pas devenir res-technique.


13. Résistance permanente Résister c'est affirmer que, contrairement à ce que l'on a pu croire, la liberté ne sera jamais un point d'arrivée. Paradoxalement, l'espoir nous condamne à la tristesse. La liberté et la justice n'existent qu'ici et maintenant, dans et par les moyens qui les construisent. Il n'y a pas de bon maître ni d'utopie réalisée. L'utopie est le nom politique de l'essence même de la vie, c'est-à-dire le devenir permanent. C'est pourquoi l'objectif de la résistance ne sera jamais le pouvoir.
Le pouvoir et les puissants sont d'ailleurs condamnés à ne pas trop s'éloigner de ce qu'un peuple désire. Dès lors, croire que le pouvoir décide du réel de nos vies relève toujours d'une attitude d'esclave. L'homme triste, comme nous le disions, a besoin du tyran. Il n'est pas suffisant de demander aux hommes qui occupent le pouvoir qu'ils édictent telle ou telle loi séparée des pratiques de la base sociale. Nous ne pouvons pas, par exemple, demander à un gouvernement qu'il édicte des lois donnant aux étrangers les mêmes droits qu'aux autres si au sein de la base sociale nous ne construisons pas la solidarité qui va dans ce sens.
La loi et le pouvoir, s'ils sont démocratiques, doivent refléter l'état de la vie réelle de la société. Par conséquent, notre problème n'est pas que le pouvoir soit corrompu et arbitraire. Notre problème et notre défi c'est la société que ce pouvoir reflète, autrement dit, notre tâche en tant qu'hommes et femmes libres, c'est qu'existent les liens de solidarité, de liberté et d'amitié qui empêchent réellement que le pouvoir soit réactionnaire. Il n'y a de liberté que dans les pratiques de libération.


14. La résistance est lutte La composition de liens augmente la puissance, la séparation capitaliste la diminue. La lutte pour la liberté est bien une lutte communiste pour récupérer et augmenter la puissance. En revanche, le capitalisme opère par abstraction, sérialisation, réification en décomposant les liens et en nous plongeant dans l'impuissance. C'est pourquoi la lutte pour la liberté et la démocratie sont des devenirs permanents qui ne trouveront jamais d'incarnation définitive. La lutte va toujours dans le sens de la puissance, de la composition de liens, de l'alimentation du désir de liberté dans chaque situation concrète.


15. Résistance ouvrière La résistance comme création exige que nous pensions aussi la question du « sujet révolutionnaire », en rompant définitivement avec la vision marxiste classique posant la classe ouvrière comme « le » sujet révolutionnaire, personnage messianique au sein de l'historicisme
moderne.
Cependant, contrairement à ce que prétendent certains sociologues postmodernes de la complexité, la classe ouvrière ne tend pas à disparaître, simplement, la fonction ouvrière se déplace et s'ordonne géographiquement. Ainsi, si dans les pays centraux il y a numériquement moins d'ouvriers, la production s'est déplacée vers les pays dits périphériques où l'exploitation brutale des hommes, des femmes et des enfants assure d'énormes bénéfices aux entreprises capitalistes. Et dans les pays centraux, par le biais de l'évocation de « l'insécurité » , on propose aux classes populaires des alliances nationales pour mieux exploiter le tiers-monde.
La production capitaliste est une production diffuse, inégale et combinée. C'est pour cela que la lutte, la résistance doit être multiple mais aussi solidaire. Il n'y a pas de libération individuelle ou sectorielle. La liberté ne se conjugue qu'en termes universels, ou dit autrement, ma liberté ne s'arrête pas là où commence celle de l'autre, mais ma liberté n'existe que sous la condition de la liberté de l'autre.
Bien qu'il n'existe pas de sujet révolutionnaire « en soi », prédéterminé, il existe en tous cas des sujets révolutionnaires multiples qui n'ont pas de forme prédéfinie ni d'incarnation définitive. Aujourd'hui, nous voyons fleurir des coordinations, des collectifs et des groupes de travailleurs qui débordent largement dans leurs revendications les luttes sectorielles. Ces luttes doivent, au sein de chaque singularité, de chaque situation concrète dépasser le quadrillage du pouvoir, c'est-à-dire refuser la séparation entre avec emploi et sans emploi, nationaux et étrangers, etc. Non parce que l'employé, le national, homme, blanc doit être « charitable » avec le sans-emploi, l'étranger, la femme, le handicapé, etc., mais parce que toute lutte qui accepte et reproduit ces différences est une lutte qui, aussi violente soit elle, respecte et renforce le capitalisme.
Mais la fonction ouvrière se déplace aussi dans un autre sens : de l'usine classique comme espace physique privilégié de constitution de valeur à la fabrique sociale dans laquelle le capital assume la tâche de coordonner et de subsumer toutes les activités sociales. La valeur s'estompe dans toute la société, elle circule à travers les formes multiples du travail. L'accumulation capitaliste s'étendant à l'ensemble de la société, elle peut, par conséquent, être sabotée à n'importe quel point du circuit par le biais d'actes d'insubordination.


16. La résistance et la question du travail Une partie de la construction des hiérarchies et des classifications qui nous sont imposées part de la confusion entre la division technique du travail et la division sociale du travail. Sous la notion de travail nous entendons en effet deux choses différentes. D'un côté, une activité constitutive de l'homme, anthropologique ou ontologique, l'ensemble des relations sociales qui nous conforment, dans la perspective matérialiste de la société et de l'histoire. Mais d'un autre côté le travail est ce devoir, aliénant, cet esclavage moderne sous lequel le capitalisme nous sépare en classes. C'est celui-là qui nous fait souffrir quand nous en avons et quand nous n'en avons pas. Abolir le travail dans ce dernier sens c'est réaliser les possibilités de l'idée communiste libertaire du travail dans le premier sens.
Les hiérarchies qui se fondent sur l'unidimensionnalisation de la vie dans la question du travail aliéné, l'emploi, sont celles qui doivent être dissoutes dans l'ouverture à la multiplicité des savoirs et des pratiques de la vie. Le travail, du point de vue ontologique, l'ensemble des activités qui effectivement valorisent le monde (techniques, scientifiques, artistiques, politiques) est, en même temps, une source de démocratisation radicale et une mise en question définitive et totale du capitalisme.


17. Résister c'est construire des pratiques Résister ce n'est pas, dès lors, avoir des opinions. Dans notre monde, contrairement à ce que l'on peut croire, il n'y a pas de « pensée unique », il y a quantités d'idées différentes. Mais des opinions différentes n'impliquent pas des pratiques réellement alternatives et de ce fait ces opinions ne sont que des opinions sous l'empire de la pensée unique, c'est-à-dire de la pratique unique. Il faut en finir avec ce mécanisme de la tristesse qui fait que nous avons des opinions différentes et une pratique unique. Rompre avec la société du spectacle signifie ne plus être spectateur de sa propre vie, spectateurs du monde.
Attaquer le monde virtuel, ce monde qui a besoin, pour nous discipliner, pour nous sérialiser que nous soyons tous à la même heure devant notre poste de télévision, cela ne revient pas à dire comment le monde, l'économie, l'éducation, doit être de manière abstraite. Résister c'est construire des millions de pratiques, de noyaux de résistance qui ne se laissent pas piéger par ce que le monde virtuel appelle « le sérieux ». Etre réellement sérieux ce n'est pas penser la globalité et constater notre impuissance. Etre sérieux implique de construire, ici et maintenant, les réseaux et liens de résistance qui libèrent la vie de ce monde de mort. La tristesse est profondément réactionnaire. Elle nous rend impuissants. La libération, finalement, est aussi libération des commissaires politiques, de tous ces tristes et aigres maîtres libérateurs. C'est pour cela que résister passe aussi par la création de réseaux qui nous sortent de cet isolement.
Le pouvoir nous souhaite isolés et tristes, sachons être joyeux et solidaires. C'est en ce sens que nous ne reconnaissons pas l'engagement comme un choix individuel. Nous avons tous un degré déterminé d'engagement. Il n'y a pas de « non militants » ou « d'indépendants». Nous sommes tous liés. La question est de savoir d'une part, à quel degré, et d'autre part, de quelle côté de la lutte on est engagé.


18. Résister c'est créer des liens Il est indispensable de réfléchir sur nos pratiques, les penser, les rendre visibles, intelligibles, compréhensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons constitue une part de la légitimité de nos constructions et participe de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : être nous-mêmes lecteurs, penseurs et théoriciens de nos pratiques, être capables d'apprécier la valeur de notre travail pour éviter qu'on nous appauvrisse par des lectures normalisatrices.
Ce manifeste n'est pas une invitation à adhérer à un programme et encore moins à une organisation. Nous invitons simplement les personnes, les groupes et les collectifs qui se sentent reflétés par ces préoccupations à prendre contact avec nous afin de commencer à briser l'isolement. Nous vous invitons aussi à photocopier et à diffuser ce document par tous les moyens à votre disposition.
Tous ceux qui souhaiteraient faire des commentaires, propositions, etc., seront les bienvenus. Nous nous engageons à les faire circuler au sein du Réseau de Résistance Alternatif. Nous ne souhaitons pas établir un centre ou une direction et nous mettons à la disposition des camarades et amis l'ensemble des contacts du Réseau pour que le dialogue et l'élaboration de projets ne se fasse pas de manière concentrique.



19. Résistance et collectif de collectifs Beaucoup de nos groupes ou collectifs possèdent des publications ou des revues. Le réseau se propose d'accumuler et de mettre à disposition des autres groupes ces savoirs libertaires qui peuvent aider et potentialiser la lutte des uns et des autres. Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par manque d'appui, des centaines de luttes sont obligées de partir de zéro, et chaque lutte qui échoue n'est pas seulement une « expérience », chaque échec renforce l'ennemi. D'où la nécessité de nous entraider, de créer des « arrière-gardes solidaires » pour que chaque personne qui en quelque point du monde lutte à sa manière, dans sa situation, pour la vie et contre l'oppression puisse compter sur nous comme nous espérons pouvoir compter sur elle.


Le capitalisme ne tombera pas d'en haut. C'est pour cela que dans la construction des alternatives il n'y a pas de petit ou de grand projet.

Saluts fraternels à tous les frères et sœurs de la côte
Salut de pirates : à la différence des corsaires, trafiquants esclavagistes et mercantilistes des mers, les pirates étaient communistes et créaient des communes libres sur les côtes où ils s'arrêtaient.

El Mate (Argentine),
Mères de la place de Mai (Argentine),
Collectif Amautu (Pérou),
Groupe Chapare (Bolivie),
Collectif Malgré Tout (Paris),
Collectif Che (Toulon),
Collectif Contre les Expulsions (Liège),
Centre
Social (Bruxelles).

Site internet : www.sinectis.com.ar/u/redresistalt
E-mail : redresistalt@sinectis.com.ar
Boîte postale : C.C. 145, 1422 suc. 22 (B), Ciudad Autónoma de Buenos Aires, Argentine.
NON-VIOLENCE


Xavier Bekaert

Anarchisme et Non-violence

L'utilisation de la violence est-elle bien nécessaire pour faire aboutir la révolution libertaire ?La violence ne serait-elle pas plutôt contraire à l'idée même de révolution ? Est-ce que la non-violence n'apporterait pas justement une solution au problème de la fin et des moyens ?
Pour moi, une révolution réellement libertaire ne peut aboutir par la violence et ceci pour les mêmes raisons que celles invoquées par les anarchistes lorsqu'ils critiquent l'utilisation de structures autoritaires pour faire aboutir la révolution. C'est le point de vue que j'expose dans la première partie où je tente de réfuter les différentes justifications de la violence par les révolutionnaires. Dans la deuxième partie, j'essaie de répondre à deux des objections couramment faites à l'égard de la non-violence, que ce soit comme moyen de résistance à l'oppression ou comme tactique révolutionnaire. Dans la troisième partie, je fais remarquer que le choix de la non-violence ne se base pas uniquement sur des principes éthiques mais également sur des considérations d'ordre très pratique, telles que les rapports de force en présence et l'efficacité de la non-violence sur un plan purement pragmatique. Je termine cette partie en montrant que la stratégie non-violente se base aussi sur une analyse de la nature réelle du pouvoir, et donc des moyens nécessaires pour, non seulement le renverser, mais aussi l'abolir.


La fin et les moyens
Les différentes légitimations de la violence révolutionnaire
Parmi les révolutionnaires les deux justifications les plus largement répandues de l'usage de la violence comme moyen d'action sont les suivantes :
 
* La première pourrait se résumer en la fin justifie les moyens. Puisque la fin est juste, tous les moyens sont bons pour la faire aboutir, même si ceux-ci paraissent en contradiction avec le but poursuivi. Une guerre civile entre oppresseurs et opprimés est inévitable car les oppresseurs ne cesseront jamais leur domination s'il n'y sont pas contraints par la force. Pour faire triompher la révolution, il s'agit donc d'écraser les oppresseurs et de remplacer l'ancien système politique par celui décidé par les révolutionnaires, quitte au début à l'imposer par la force.* La deuxième forme de légitimation de l'usage de la violence est la légitime défense envers la répression. Comme la répression contre-révolutionnaire ne manquera hélas jamais de se faire sentir, la violence paraît inévitable. Elle ne serait donc plus un choix délibéré de la part de ceux qui mènent les luttes mais un simple moyen de défense contre la réaction, qui porterait alors la responsabilité morale de cette violence puisque c'est elle qui en est l'origine.

Avec l'échec et l'effondrement du communisme, la première justification de la violence révolutionnaire est presque totalement tombée en désuétude, heureusement. Tant de massacre ont été commis au cours de ce siècle au nom d'un monde meilleur sans que ce dernier n'arrive, qu'il ne reste plus grand monde pour soutenir qu'il suffira d'une bonne hécatombe de méchants oppresseurs que pour que l'âge d'or descende sur terre. Il est tout de même intéressant de la réfuter car cette idée subsiste encore chez certains, et de plus ce n'est pas inutile car cela amène à aborder le problème de la fin et des moyens, base même de l'inadéquation de toute légitimation de la violence révolutionnaire. 


Plus il y a de violence, moins il y a de révolution
Cette phrase est de Barthélémy de Ligt, un grand pacifiste libertaire hollandais, qui a toujours lutté contre toutes les formes de guerres, horizontales (= entre les nations) ou verticales (= entre les classes). En effet, « pour qu'on puisse la considérer comme ayant réussi, il faut qu'une révolution soit l'accomplissement de quelque chose de nouveau. Mais la violence et les effets de la violence,la violence en retour, le soupçon et le ressentiment de la part des victimes, et la création chez ceux qui l'ont perpétré, d'une tendance à employer encore plus de violence, - sont des choses hélas, trop familières, trop désespérément non révolutionnaires. Une révolution violente ne peut rien accomplir, si ce n'est les résultats inévitables de la violence, lesquels sont vieux comme le monde. » (Aldous Huxley, La fin et les moyens, p.28).Toute révolution n'est que le produit des moyens employés pour la faire aboutir. Les révolutions recourant à la violence engendreront donc toujours d'autres violences, de la même manière que l'usage de l'État autoritaire pour aboutir à la libération de l'homme n'a jamais abouti qu'à perpétuer sa domination (1). De dire que « l'emploi des moyens de guerre (...) rend injuste la cause la plus juste, puisque ceux qui s'y laissent entraîner ne peuvent faire autrement que de descendre au même niveau de violence brutale que ceux qu'ils combattent (2). Même s'ils gagnaient, en fait, ils seraient condamnés fatalement à garantir les fruits de leur victoire par un système de défense violente toujours plus perfectionné, donc plus inhumain, et de s'embourber au point de n'en pouvoir sortir, dans le chemin de la destruction » (Barthélémy de Ligt, Pour vaincre sans violence, p.76).
Aucune forme de libération ne pourra jamais provenir de la violence, elle est de par sa nature même opposée à la liberté. Elle détruit ceux qui en sont les victimes mais elle asservit aussi ceux qui en font usage car celui qui a fait usage de la violence pour triompher ne pourra jamais s'en débarrasser, il devra toujours frapper plus fort ceux qu'il veut dominer.
La fin ne pourra jamais justifier les moyens car, au contraire, ce sont les moyens qui indiquent et révèlent toujours la fin (3). Dès lors, comment une révolution qui se voudrait libertaire pourrait-elle user d'un moyen tel que la violence, qui est par essence même domination ? 


La prétendue légitime défense
On peut tenter d'examiner l'autre argument utilisé dans la pratique révolutionnaire pour justifier le recours à la violence : la légitime défense. Ce n'est pas du droit de chacun de se défendre lors d'une agression directe de sa personne dont il est question ici (la quasi totalité des non-violents reconnaissent d'ailleurs la légitimité de ce droit en cas d'extrême nécessité), mais de l'utilisation politique de ce droit pour légitimer l'utilisation de la violence en prétextant une simple résistance à l'oppression de l'État.
La légitimation de la violence par l'appareil d'État constitue un des fondements de celui-ci. Le sociologue Max Weber définit même l'État comme « une communauté humaine qui, dans les limites d'un territoire déterminé, (...) revendique avec succès pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». On pourrait d'ailleurs ajouter que l'État revendique la légitimité de toutes les formes de violence, dont la violence physique, mais y compris les violences morales telles que la privation de liberté ou les atteintes à la vie privée.En temps de paix, ce sont uniquement les membres de sa police et de son armée qui sont les bénéficiaires et les tenants de cette légitimation. En temps de guerre, cette légitimation de la violence physique peut s'étendre à l'ensemble des citoyens. L'assassinat devient alors légal : il s'agit de "défendre la Patrie". Pour l'État, il y a donc deux formes de violence : une violence illégitime et illégale, celle des citoyens (en temps de paix), et une violence légitime et légale, la sienne, c'est-à-dire celle de ses représentants. C'est sur cette contradiction ignoble de l'État que se basent la plupart des révolutionnaires violents pour se légitimer. Leur violence ne serait qu'une réaction, un moyen de légitime défense vis-à-vis de celle de l'État. En se fondant sur la violence légale de l'État (considérée comme illégitime cette fois), pour justifier leur propre violence (dès lors devenue légitime à leurs yeux), comment ne se sont-ils pas rendu compte que par là ils ne faisaient que fonder leur propre contradiction, image inversée de celle de leurs ennemis oppresseurs.
Les révolutionnaires ne passent-ils pas un peu vite de la "légitime défense" à la "légitime violence" ? Toute violence reste toujours une violation de l'individu. Toute violence est domination, oppression d'un homme par un autre.
Et puis, en supposant que l'on ait recours à la violence uniquement comme moyen de défense à la répression, étant donné que cette dernière se fera immanquablement sentir tôt ou tard, on est donc amené à considérer la violence comme inévitable. Toute révolution devrait donc nécessairement être fondée, même partiellement, sur la violence. La deuxième justification révolutionnaire de l'usage de la violence comme "moyen de défense" revient donc à soutenir une thèse semblable à la première mais sous une forme atténuée, car le recours à la violence n'y est plus un choix délibéré mais une simple riposte à celle de l'oppresseur, qui en porterait donc toute la responsabilité morale. C'est à mon avis se débarrasser un peu trop facilement de toute forme de responsabilité et de plus, cela élimine de façon fort expéditive la possibilité d'une révolution non-violente (c'est à cette dernière que je m'attache dans la troisième partie).


Réponses à quelques critiques
Je réponds ici à deux des critiques les plus couramment faites à l'égard de la non-violence, elles reposent principalement sur des malentendus quant à la signification réelle de la non-violence. Les autres critiques rencontrées fréquemment, comme le manque de réalisme ou l'inefficacité de la tactique non-violente, sont traitées dans la troisième partie.1. Si l'on accepte ce qui a été dit dans la première partie toute possibilité de révolution serait-elle condamnée, puisque les révoltés seront inévitablement amenés à renier dans la pratique l'idéal pour lequel ils combattent en recourant à la violence ? Ne reste-t-il donc qu'à se résigner, à accepter passivement que les oppresseurs massacrent les opprimés après chaque révolte ? Voilà ce que nous proposent les partisans de la non-violence ?
Certainement pas. Il faut savoir que la non-violence n'est ni la passivité, ni la résignation. La non-violence est indissociable de la résistance. Elle possède une double signification, chacune d'entre elle étant indissociable de l'autre : refus de la violence d'une part, méthode pour agir contre la violence d'autre part. La non-violence ne se limite pas à ne pas user de la violence, elle consiste réellement à combattre la violence, mais sans recourir à elle. Ce malentendu sur la signification réelle de la non-violence provient probablement du choix d'un terme négateur pour le désigner qui fait oublier que le concept de non-violence ne se définit pas exclusivement de manière négative (sans violence). Cette remarque vaut également pour le mot anarchie (an-arkhia = sans arkhê, sans commandement), défini par une négation, qui fait oublier que le projet anarchiste ne se limite pas à la suppression de l'État (et de toute structure autoritaire) mais s'accompagne de son remplacement par une société organisée sans autorité, sans domination (4). Sans cette double signification, l'anarchisme serait stérile, voire malsain, car purement nihiliste et destructeur, alors que l'anarchisme consiste avant tout en la construction d'alternatives (libertaires) à la société autoritaire.
Pour en revenir à la non-violence et bien préciser qu'elle n'est certainement pas passive mais est au contraire un combat, il est bon de souligner que la désobéissance civile, la non-collaboration, la grève, y sont en fait des agressions. Le point d'appui de la non-violence est la conscience morale de l'agresseur ou du moins du public qui l'environne. La non-violence exerce des sévices mais ils sont d'ordre moral, la non-violence est une arme, mais la seule arme humaniste qui soit, parce qu'elle rend plus humains à la fois ceux qui la manient et ceux qui en subissent le choc.
2. Avec leurs grands principes moraux, les non-violents osent condamner ceux qui ont pris les armes pour se défendre de l'oppression, ils ignorent complètement qu'il n'y a parfois pas d'autre choix que la violence et ils ne savent pas reconnaître la différence de nature qu'il y a entre la violence de celui qui opprime et celle de celui qui veut se libérer de l'oppression.
Pas du tout, être partisan de la non-violence ne revient pas à condamner ceux qui n'ont trouvé que les armes pour tenter de se libérer. Il n'est pas question de mettre dos à dos oppresseurs et opprimés, ni d'ériger la non-violence en absolu. La non-violence n'est pas une forme de puritanisme moral qui jetterait l'anathème sur toute personne usant de la violence, dans quelque circonstance que ce soit. Par exemple, pour Gandhi, alors que toute violence était « mauvaise et devait être condamnée dans l'abstrait », il était important de distinguer ses formes variées et le contexte de ses apparitions. La violence défensive était moralement supérieure à celle offensive, la violence spontanée était supérieure à la violence préméditée, la violence de groupes longtemps ignorés manquant de la capacité d'action concertée était plus "compréhensible" que celle de ceux disposant de l'opportunité de participer à la vie politique et de développer une force organisationnelle ; la non-violence était infiniment supérieure à la violence, mais cette dernière était infiniment supérieure à la lâcheté. Il disait aussi que la violence avait au moins certains effets dissuasifs et était capable de réduire la fréquence de la violence, alors que les lâches nourrissaient seulement l'appétit des brutes.
La non-violence plaide en faveur d'alternatives au recours à la violence, il existe d'autres moyens de résistance que la violence, et ceux-ci sont même souvent très efficaces. Dans la troisième partie, je présente quelques arguments en faveur de cette efficacité sur un plan purement pragmatique. À ce propos, il est bon de remarquer que si la non-violence a prouvé son efficacité comme moyen de résistance à la répression, même sous des régimes dictatoriaux, le cas de l'extermination oblige à une réflexion sur les limites de l'action non-violente. En effet, « réprimer une population ce n'est pas vouloir l'anéantir. La répression a généralement pour but de rendre plus facile l'exploitation d'un groupe ou d'une société, au pire sa mise en esclavage, jamais son extermination. Si l'action non-violente peut, face à la répression, disposer d'une marge de manœuvre, c'est parce que celui qui réprime conserve l'intention d'utiliser celui qui est réprimé. L'extermination est un processus d'une toute autre nature, répondant à des considérations idéologiques et non économiques : on ne peut exploiter ce qu'on détruit » (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence, p.94). Cette remarque montre bien qu'il ne s'agit pas de considérer la non-violence comme un absolu mais comme une alternative à la violence et tout ce qui en découle. 


La révolution non-violente.
La non-violence comme résistance
Tout d'abord, pour répliquer à ceux qui accusent les partisans de la non-violence de manquer de réalisme et de n'être que de tendres idéalistes perdus dans de grands principes éthiques, il me semble que lorsque l'on considère le gigantisme des forces répressives et des divers moyens de contrôle dont disposent actuellement les États ainsi que les autres structures autoritaires, c'est plutôt le choix de la violence et de la lutte armée qui paraît manquer de réalisme en ignorant complètement le rapport de force entre oppresseurs et opprimés.Quelles sont les limites de l'action non-violente ? Beaucoup ne croient possible une résistance sans armes que si l'adversaire fait preuve d'une certaine retenue, comme dans un régime démocratique qui (en principe) régule sa propre violence. Pourtant, divers cas de résistance sans armes, tant dans l'Europe nazie puis communiste que dans plusieurs dictatures militaires du Tiers Monde, montrent que ce type de lutte peut se développer et remporter quelques succès, même contre des régimes très répressifs. Examinons la raison principale de ces réussites. 


La force psychologique de la non-violence
La non-violence peut être un moyen très efficace de résistance à la répression, même dans des régimes dictatoriaux, car elle arrive, plus facilement qu'en cas de résistance violente, à créer la division chez l'ennemi et à obtenir le soutien de l'opinion publique. Cette grande force réside dans le fait que « l'engagement de ne pas recourir à la violence crée un climat psychologique très particulier, puisque les agents chargés de mettre en œuvre la répression ne craignent pas pour leur vie, alors que la lutte armée provoque au contraire chez eux, en raison du danger qu'ils courent, un renforcement de la "solidarité de corps". Une lutte sans arme favorise donc dans le camp adverse, des contradictions internes qui, dans d'autres circonstances, resteraient potentielles. L'action non-violente utilise à son profit les contradictions qu'elle perçoit chez l'ennemi, que ce soit au niveau de ses dirigeants ou de ses exécutants » (C. Mellon et J. Semelin, La non-violence, p.65). La non-violence déconcerte et discrédite l'oppresseur aux yeux de tous. Par contre l'utilisation de la violence se révèle souvent contre-productive pour cette fin, l'État possédant à la fois l'avantage matériel de pouvoir user de la violence contre une telle tactique et l'avantage psychologique de pouvoir contester sa légitimité. Comme l'a dit D.A. Wells, « Le groupe qui possède le pouvoir politique aura toujours le dessus sur les révolutionnaires lorsque arrive le moment de la justification de la violence ».Mais mis à part sa grande force psychologique, l'argument principal en faveur de l'efficacité de la non-violence comme moyen de résistance, voire de révolution, est basé sur l'analyse de la servitude volontaire des peuples et de la nature réelle du pouvoir. 


La servitude volontaire
Vous avez cru jusqu'à ce jour qu'il y avait des tyrans ? Et bien ! vous vous êtes trompés, il n'y a que des esclaves : là où nul n'obéit, personne ne commande. Cette phrase d'Anselme Bellegarrique, un peu dure envers les opprimés, résume assez bien le problème de la servitude volontaire. Tout pouvoir, même quand il s'impose d'abord par la violence des armes, ne peut dominer et exploiter durablement une société quelconque sans la collaboration — active ou résignée — de la majeure partie de ses membres, et donc, par leur docilité, les peuples opprimés contribuent directement à leur oppression. Vladimir Boukovski, lorsqu'il tira les leçons de la résistance au totalitarisme soviétique, eut des mots assez semblables à Bellegarrique : « Nous avons compris une grande vérité, à savoir que ce n'est pas le fusil, ce ne sont pas les chars, ce n'est pas la bombe atomique qui engendrent le pouvoir et le pouvoir ne repose pas sur eux. Le pouvoir naît de la docilité de l'homme, du fait qu'il accepte d'obéir » (Et le vent reprend ses tours, p.35). Mais alors, si ce n'est pas réellement la violence qui est à la base du pouvoir, il doit être possible de le renverser sans user de la violence. L'organisation systématique, à l'échelle d'une société entière, de multiples pratiques de non-coopération, de désobéissance civile, de sabotage, de grève, devrait pouvoir mettre en échec le contrôle de toute société, sous quelque forme de domination que ce soit (5). Cette hypothèse est tellement réaliste que des stratèges militaires ont même analysé cette question, afin d'élaborer, pour les nations qui souhaiteraient réduire leur armement mais qui répugnent à le faire de peur de se trouver à la merci du premier agresseur venu (6), un système de défense fondé sur l'organisation planifiée de la résistance non-violente de toute la population (7).La nécessité de la constitution d'un mouvement de masse organisé (ce qui n'est pas contradictoire avec sa spontanéité) pour aboutir à une révolution violente pourrait sembler être un point faible de cette tactique étant donné la difficulté de le réaliser, seulement constituer un mouvement de masse est nécessaire aussi lorsque l'on fait le choix de la lutte armée (À moins de retenir des actes individuels tels que la propagande par le fait en vue de faire prendre conscience aux masses de la nécessité de la révolution sociale, on a pu voir l'efficacité de cette tactique qui a eu pour principal résultat d'assimiler dans l'esprit populaire anarchisme et terrorisme. Il reste aussi la tactique du coup de force par un mouvement minoritaire, qui devrait alors imposer une dictature provisoire, et puis... mais vous connaissez la suite) ? 


La non-violence pour la révolution
Il semble donc que choisir la non-violence pour construire la révolution n'est pas complètement irréaliste et ne se base pas uniquement sur des principes éthiques. Ce choix n'ignore ni les rapports de force en présence, ni la nature du pouvoir, ni les moyens nécessaires pour le renverser. La démocratisation d'un grand nombre de pays à travers la résistance civile, comme par exemple en Europe de l'Est, aux Philippines et en Afrique de Sud, démontre bien qu'une résistance non-violente pouvait amener des révolutions politiques nationales. Enfin, pour en revenir aux considérations de la première partie car c'est important, la stratégie non-violente n'ignore pas non plus la problématique fondamentale de la fin et des moyens. Il est vain, je le répète, d'espérer le succès d'une révolution libertaire en usant du moyen autoritaire par excellence qu'est la violence, parce que (en oubliant même les atrocités commises pour faire aboutir la révolution), pour se maintenir, une révolution violente a immanquablement besoin d'encore d'autres violences, et d'une domination toujours accrue de ceux qui pourraient la mettre en péril. Comment dans un tel contexte mettre en place la libération des esprits nécessaire à une réelle révolution libertaire, qui serait non seulement politique et économique, mais aussi culturelle et sociale, dans laquelle toute forme de domination dans les rapports humains serait abolie?Pour sortir de ce problème apparemment insoluble, on peut se demander si tant que la violence semble indispensable à la révolution sociale, cela n'indique justement pas que les mentalités ne sont pas encore suffisamment préparées à la révolution libertaire intégrale. Cette dernière remarque ne doit certainement pas inviter à la passivité et à postposer sans fin la révolution car, au contraire, nous devons la faire dès maintenant, ici, dans le quotidien, partout, en la vivant par les idées et par les actes. 


Pour terminer...
La non-violence me semble une méthode adéquate pour arriver à la révolution également car, tout d'abord, de par sa nature même, elle est une libération puisqu'elle permet de se libérer du cercle de la violence et de la violence en retour, et enfin la non-violence est déjà une révolution en soi puisqu'elle tranche de manière délibérée et radicale avec la société dans laquelle nous vivons, dont la violence constitue un des fondements.Un militant a un jour déclaré que si on essaie de faire la révolution à long terme plutôt qu'à coup de force, c'est que l'on respecte les hommes. Il se demandait donc s'il n'y avait pas moyen de faire une révolution qui respecte les hommes. Je voulais terminer sur cette interrogation qui m'a décidé à oser présenter ces quelques réflexions. Mon but principal était de défendre l'idée qu'il est impossible qu'une révolution libertaire puisse accoucher de la violence. J'ai également essayé de montrer qu'une révolution non-violente était pleinement concevable, et donc, qu'il devrait être possible de réconcilier la fin avec les moyens.
Cela ne risque pas d'être facile, mais qui peut bien croire que la révolution anarchiste soit quelque chose de facile à réaliser ? 


Xavier Bekaert

 
(1) Il est clair que ce n'est pas tellement parce que ses buts étaient complètement mauvais que la révolution russe de 1917 a engendré le totalitarisme, mais parce que ses acteurs étaient dépourvus d'éthique politique, considérant qu'une fin bonne justifiait les moyens les plus violents et répressifs. Ce qui a amené le Tchèque Jacques Rupnik a écrire que "la fin du communisme, c'est aussi la fin du mythe (...) de l'accouchement dans la violence d'une société nouvelle, de l'idée que pour progresser il faut détruire son adversaire".(2) "La guerre révolutionnaire est le tombeau de la révolution" selon Simone Weil. Par le mécanisme fatal de la lutte violente moderne, elle doit ou succomber sous les coups de la contre-révolution, ou se transformer elle-même en contre-révolution car la guerre moderne exige, vu l'énormité des moyens destructeurs mis en œuvre, une telle étatisation et militarisation de la révolution défendue qu'elle en serait atteinte elle-même dans son cœur. Comme exemple, pendant la guerre d'Espagne, si la CNT a effectivement soutenu, avec le POUM, le choix de continuer la révolution sociale et était contre la militarisation des milices ; malgré tout, dès le mois de septembre 1936, sous prétexte "d'unité antifasciste", la CNT avait décidé de participer au Conseil de la Généralité qui n'était autre chose que le gouvernement catalan reconstitué. Ensuite, la CNT alla plus loin et participa au gouvernement central de Madrid : quatre anarcho-syndicalistes se retrouvèrent au conseil des ministres ! Des représentants de la CNT ont alors dû accepter des postes de chefs de corps d'armée, de chefs de la police, de directeurs de prison...
(3) Selon Barthélémy de Ligt, "la maxime que le but sanctifie les moyens ne peut être approuvée que dans ce seul sens : un but sacré exige des moyens sacrés. Le socialisme coïncidant complètement avec l'humanité (le sens de l'humain dans l'homme), ses moyens ne peuvent jamais entrer en contradiction avec elle, ni blesser cette humanité. C'est pourquoi la révolution doit apporter au genre humain la morale la plus supérieure, celle de la solidarité. Un véritable révolutionnaire ne peut jamais être ennemi envers ses ennemis ni criminel envers des criminels, et d'autant moins parce que les criminels sont en premier lieu des victimes de la société. La révolution exige non seulement le renoncement de toute violence vis-à-vis des peuples et des classes, mais aussi vis-à-vis des individus." (Pour vaincre sans violence, p.127).
(4) Certains anarchistes s'y sont d'ailleurs eux-mêmes trompés et en sont arrivés à nier toute forme d'organisation. Vers la fin du siècle dernier, Malatesta défendait l'organisation et la "société" contre les anti-organisateurs (à ne pas confondre avec les individualistes). Le phénomène provenait du fait que le mouvement anarchiste avait commencé comme réaction contre l'esprit d'autorité dominant ; "il était naturel, par conséquent, que nombre d'anarchistes soient hypnotisés par cette lutte contre l'autorité et que, croyant, à cause de l'influence de l'éducation autoritaire qu'ils avaient reçue, que l'autorité est l'âme même de l'organisation sociale, pour combattre celle-là, il fallait combattre et nier celle-ci". Ce qui est absurde puisque "Anarchie signifie société organisée sans autorité, entendant par autorité la faculté d'imposer la volonté propre (...) Selon nous, l'autorité non seulement n'est pas nécessaire à l'organisation sociale, mais, au lieu de lui en être bénéfique, elle vit d'elle comme un parasite (...) Nous le croyons ainsi et c'est pour cela que nous sommes anarchistes, car si nous croyions qu'il ne peut pas y avoir d'organisation sans autorité, nous serions autoritaires, car nous préférerions l'autorité qui obstrue et assombrit la vie à la désorganisation qui la rend impossible" (Luigi Fabbri, Malatesta, pp 313-314).
(5) Étienne de la Boétie (1530-1563), qui fut le premier à dénoncer la servitude volontaire des peuples et à en tirer l'idée qu'il était possible de résister à la misère et à l'oppression autrement que par la violence et le meurtre, allait même plus loin et défendait l'idée qu'il suffirait de cesser de soutenir le pouvoir pour qu'il s'effondre : "De tant d'indignités, que les bêtes mêmes ne les souffriraient point, vous pouvez vous en délivrer si vous essayez, non pas de vous en délivrer, mais seulement de le vouloir faire. Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres, je ne veux pas que vous le poussiez, ou ébranliez : mais seulement ne le soutenez plus , et vous le verrez comme un grand colosse, à qui on a dérobé la base, de son poids, de soi-même, fondre en bas et se rompre." (Discours de la servitude volontaire, p. 139).
(6) Et aussi pour des raisons bassement économiques puisque, selon le rapport 1998 du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), les dépenses économiques mondiales représentent 780 milliards de dollars par an alors que seulement 13 milliards de dollars sont dépensés par an dans le monde pour satisfaire les besoins alimentaires et sanitaires de base et 6 milliards pour fournir une éducation à tous.
(7) Sur l'efficacité de la résistance non-violente, Basil Liddell cite le témoignage étonnant de généraux allemands après la seconde guerre mondiale : "Les formes violentes de résistance n'avaient pas été très efficaces ni gênantes pour eux, sauf dans des territoires vastes ou des zones montagneuses. (...) Leur témoignage montrait aussi l'efficacité de la résistance non-violente (...) Plus claire encore était leur incapacité à leur tenir tête. Ils étaient experts en violence et avaient été formés à s'occuper d'adversaires qui employaient cette méthode. (...) C'était un soulagement pour eux lorsque la résistance devenait violente et lorsque les formes non-violentes étaient mêlées à l'action de guérilla, rendant ainsi plus facile la combinaison d'actions draconiennes de répression contre les deux en même temps" (Civilian resistance as a national defence : Non violent resistance against agression, ouvrage collectif édité par A. Adam, p.205).



E. Malatesta
La terreur révolutionnaire
Il y a un problème général de tactique révolutionnaire qu'il convient toujours de discuter et de rediscuter, parce que de sa solution peut dépendre le sort de la révolution qui viendra.          Je n'entends pas parler de la manière dont peut être combattue et abattue la tyrannie qui, aujourd'hui, opprime tel peuple en particulier. Notre rôle est de faire simplement oeuvre de clarification des idées et de préparation morale en vue d'un avenir prochain où lointain, parce qu'il ne nous est pas possible de faire autrement. Et, du reste, nous croirions arrivé le moment d'une action effective... que nous en parlerions moins encore.
          Je m'occuperai donc seulement et hypothétiquement du lendemain d'une insurrection triomphante et des méthodes de violence que certains voudraient adopter pour " faire justice ", et que d'autres croient nécessaires pour défendre la révolution contre les embûches de ses ennemis.
          Mettons de côté " la justice ", concept trop relatif qui a toujours servi de prétexte à toutes les oppressions et à toutes les injustices, et qui souvent, ne signifie pas autre chose que la vengeance. La haine et le désir de vengeance sont des sentiments irréfrénables, que l'oppression, naturellement, réveille et alimente; mais s'ils peuvent représenter une force utile pour secouer le joug, ils sont par la suite une force négative quand on tente de substituer à l'oppression, non une oppression nouvelle, mais la liberté et la fraternité entre les hommes. Pour ces raisons, nous devons nous efforcer de susciter ces sentiments supérieurs qui puisent leur énergie dans le fervent amour du bien, tout en nous gardant cependant de briser cette impétuosité, issue de facteurs bons et mauvais, qui est nécessaire à la victoire. Mieux vaut que la masse agisse suivant son inspiration, que, sous prétexte de la mieux diriger, de lui mettre un frein qui se traduirait par une nouvelle tyrannie, mais souvenons-nous toujours que nous, anarchistes, nous ne pouvons être ni des vengeurs, ni des justiciers. Nous voulons être des libérateurs et nous devons agir comme tels, par les moyens de la prédication et de l'exemple.
          Cela dit, occupons-nous ici de la question la plus importante : la défense de la révolution.
          Il y en a encore qui sont fascinés par l'idée de la terreur. A ceux-là, il semble que la guillotine, les fusillades, les massacres, les déportations, les galères (potence et galères, me disait récemment un communiste des plus notoires) soient les armes puissantes et indispensables de la révolution, et ils trouvent que si tant de révolutions ont été écrasées et n'ont pas donné le résultat qu'on en attendait, ce fut à cause de la bonté, de la faiblesse des révolutionnaires qui n'ont pas persécuté, réprimé, massacré à suffisance.
          C'est là un préjugé courant dans certains milieux révolutionnaires, préjugé qui trouve son origine dans la rhétorique et dans les falsifications historiques des apologistes de la grande révolution française, et qui s'est trouvé renforcé dans ces dernières années par la propagande des bolchevistes. Mais la vérité est précisément l'opposé : la terreur a toujours été un instrument de tyrannie. En France, elle a servi la tyrannie de Robespierre. Elle a aplani les voies à Napoléon et à la réaction qui suivit. En Russie, elle a persécuté et tué des anarchistes, des socialistes, a massacré des ouvriers et des paysans rebelles, et a arrêté, en somme, l'élan d'une révolution qui pouvait cependant ouvrir à la civilisation une ère nouvelle.
          Ceux qui croient à l'efficacité révolutionnaire,libératrice, de la répression et de la férocité ont la même mentalité arriérée que les juristes qui croient qu'on peut éviter le délit et moraliser le monde par le moyen des peines sévères.
          La terreur, comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses, et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement a ce que, aujourd'hui, j'appellerai " normalisation ", c'est-à-dire, à la légalisation et à la perpétuation de la tyrannie. Quel que soit le parti vainqueur, on arrive toujours à la constitution d'un gouvernement fort, lequel assure, aux uns, la paix aux dépens de la liberté, et aux autres la domination sans trop de périls.
          Je sais bien que les anarchistes terroristes (si peu nombreux qu'ils soient) dénoncent toute terreur organisée, faite par ordre d'un gouvernement, par des agents payés, et voudraient que ce fût la masse qui, directement, mît à mort ses ennemis. Mais ceci ne ferait qu'aggraver la situation. La terreur peut plaire aux fanatiques mais elle convient surtout aux vrais méchants, avides d'argent et de sang. Inutile d'idéaliser la masse et de se la figurer composée uniquement d'hommes simples, qui peuvent évidemment commettre des excès, mais sont toujours animés de bonnes intentions. Les flics et les fascistes servent les bourgeois, mais sortent de la masse !
          En Italie, le fascisme a accueilli beaucoup de criminels et ainsi a, jusqu'à un certain point, purifié préventivement l'ambiance dans laquelle agira la révolution. Mais il ne faut pas croire que tous les Dumini et tous les Cesarino Rossi sont fascistes. Il y en a parmi eux qui, pour une raison quelconque, n'ont pas voulu ou n'ont pas pu devenir fascistes, mais ils sont disposés à faire, au nom de la " révolution ", ce que les fascistes font au nom de la " patrie ". Et, d'autre part, comme les coupe-jarrets de tous les régimes ont toujours été prêts à se mettre au service des nouveaux régimes et à en devenir les plus zélés instruments, ainsi les fascistes d'aujourd'hui seront prêts demain à se déclarer anarchistes ou communistes ou ce qu'on voudra, simplement pour continuer à faire les dominateurs et à satisfaire leurs instincts mauvais. S'ils ne le peuvent dans leur pays, parce que connus et compromis, ils s'en iront ailleurs et chercheront les occasions de se montrer plus violents, plus " énergiques " que les autres, traitant de modérés, de lâches, de pompiers, de contrerévolutionnaires, ceux qui conçoivent la révolution comme une grande oeuvre de bonté et d'amour.
          Certainement, la révolution a à se défendre et à se développer avec une logique inexorable, mais on ne doit, et on ne peut la défendre avec des moyens qui sont en contradiction avec ses fins.
          Le grand moyen de défense de la révolution reste toujours d'enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d'armer tout le monde (jusqu'à ce qu'on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d'intéresser à la victoire toute la grande masse de la population.
          Si, pour vaincre, on devait élever des potences sur les places publiques, je préférerais être battu.
 
Errico MALATESTA 
(Pensiero e Volontà, 1-10-1924; n° 19)

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