vendredi 27 juin 2014

ANARCHI(SM)E deuxieme partie


Sébastien Faure
Les Anarchistes
ce qu'ils sont,ce qu'ils ne sont pas
On connaît peu les anarchistes et, ce qui pis est, on les connaît mal. Interrogez cent personnes dans la rue et demandez-leur ce qu'elles savent des anarchistes. Beaucoup répondront par un écartement des bras ou un haussement des épaules qui exprimeront leur ignorance. D'autres, ne voulant pas avancer qu'elles n'en savent rien et s'estimant suffisamment renseignées par le journal dont elles recueillent dévotement les informations, répondront : "Les anarchistes sont de vulgaires bandits. Sans scrupules comme sans pitié, ne respectant rien de ce qui, pour les honnêtes gens, est sacré : La propriété, la loi, la patrie, la religion, la morale, la famille, ils sont capables des pires actions. Le vol, le pillage et l'assassinat sont érigés par eux en actes méritoires"."Ils prétendent servir un magnifique idéal : ils mentent. En réalité, ils ne servent que leurs bas instincts et leurs passions abjectes".
"Il se peut que dans leurs rangs se fourvoient quelques sincères. Ceux-là sont des impulsifs, des illuminés, fanatisés par les meneurs qui les précipitent au danger, tandis qu'eux, les lâches, se tiennent jalousement à l'écart des responsabilités".
"Au fond, leur unique désir est de vivre sans rien faire, après s'être emparé des biens que le travailleur économe a péniblement épargnés. Ces gens-là ne sont que des bandits et des bandits parmi les plus dangereux et les plus méprisables, parce que, pour dissimuler le but véritable que se proposent leurs odieux forfaits, ils ont l'impudence d'évoquer les glorieux et immortels principes sur lesquels il est nécessaire et désirable que repose toute société : égalité, justice, fraternité, liberté".
"Aussi, la société , dont les anarchistes attaquent avec violence les fondements, manquerait-elle à tous ses devoirs, si elle ne réprimait pas avec la dernière énergie la propagande détestable et les entreprises criminelles de ces malfaiteurs publics".
Si les privilégiés qui tremblent sans cesse de se voir ravir les prérogatives dont ils bénéficient étaient les seuls à proférer de tels propos, cela s'expliquerait, encore que ce langage serait l'attestation de leur ignorance et de leur mauvaise foi.
Le malheur est que pensent et parlent de la sorte une foule, de moins en moins considérable il est vrai, mais tout de même, fort nombreuse encore, de pauvres diables qui n'auraient rien à perdre et qui, au contraire, auraient tout à gagner, si l'organisation sociale actuelle disparaissait.
Et pourtant, la littérature anarchiste est déjà copieuse et riche en enseignements clairs, en thèses précises, en démonstrations lumineuses.
Depuis un demi-siècle, il s'est levé toute une pléiade de penseurs, d'écrivains et de propagandistes libertaires qui, par la parole, par la plume et par l'action, ont répandu, en toutes langues et en tous pays, la doctrine anarchiste, ses principes et ses méthodes ; en sorte que chacun devrait être à même d'adopter ou de repousser l'anarchisme, mais que personne, aujourd'hui, ne devrait l'ignorer.
C'est le sort de tous les porteurs de flambeau d'être abominablement calomniés et persécutés ; c'est le sort de toutes les doctrines sociales qui s'attaquent aux mensonges officiels et aux institutions en cours, d'être dénaturées, ridiculisées et combattues à l'aide des armes les plus odieuses.
Vers la fin du dix-huitième siècle, ce fut le cas des principaux ouvriers de la Révolution française et des principes sur lesquels ils prétendaient jeter les bases d'un monde nouveau ; pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, qui assista à l'écrasement de la République "une et indivisible" par l'Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ce fut le cas des républicains, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui vit éclore et se développer le triomphe de la démocratie qu'ils entendaient substituer au démocratisme bourgeois; à l'aurore du vingtième siècle qui enregistre l'accession des socialistes au pouvoir, il est fatal que les anarchistes soient calomniés et persécutés et que leurs conceptions, qui s'attaquent aux mensonges et aux institutions en cours, soient dénaturées, ridiculisées et combattues par les moyens les plus perfides.
Mais c'est le devoir des annonciateurs de la vérité nouvelle de confondre la calomnie et d'opposer aux coups incessants du mensonge la constante riposte de la vérité. Et, puisque les imposteurs et les ignorants - ceux-ci sous l'influence de ceux-là - s'obstinent à vilipender nos sentiments et à travestir nos conceptions, je crois nécessaire d'exposer, en un raccourci aussi net que possible : qui nous sommes, ce que nous voulons et quel est notre idéal révolutionnaire.


Qui sommes-nous ?


 
On se fait des anarchistes, comme individus, l'idée la plus fausse. Les uns nous considèrent comme d'inoffensifs utopistes, de doux rêveurs ; ils nous traitent d'esprits chimériques, d'imaginations biscornues, autant dire de demi fous. Ceux-là daignent voir en nous des malades que les circonstances peuvent rendre dangereux, mais non des malfaiteurs systématiques et conscients.
Les autres portent sur nous un jugement très différent : ils pensent que les anarchistes sont des brutes ignares, des haineux, des violents et des forcenés, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir, ni exercer une répression trop implacable.Les uns et les autres sont dans l'erreur.
Si nous sommes des utopistes, nous le sommes à la façon de tous ceux de nos devanciers qui ont osé projecter sur l'écran de l'avenir des images en contradiction avec celles de leur temps. Nous sommes, en effet, les descendants et les continuateurs de ces individus qui, doués d'une perception et d'une sensibilité plus vives que leurs contemporains, ont pressenti l'aube, bien que plongés dans la nuit. Nous sommes les héritiers de ces hommes qui, vivant une époque d'ignorance, de misère, d'oppression, de laideur, d'hypocrisie, d'iniquité et de haine, ont entrevu une cité de savoir, de bien-être, de liberté, de beauté, de franchise, de justice et de fraternité et qui, de toutes leurs forces, ont travaillé à l'édification de cette cité merveilleuse.
Que les privilégiés, les satisfaits et toute la séquelle des mercenaires et des esclaves intéressés au maintien et préposés à la défense du régime dont ils sont ou croient être les profiteurs, laissent dédaigneusement tomber l'épithète péjorative d'utopistes, de rêveurs, d'esprits biscornus, sur les courageux artisans et les clairvoyants constructeurs d'un avenir meilleur, c'est leur affaire. Ils sont dans la logique des choses.
Il n'en est pas moins que, sans ces rêveurs dont nous faisons fructifier l'héritage, sans ces constructeurs chimériques et ces imaginations maladives - c'est ainsi qu'en tout temps ont été qualifiés les novateurs et leurs disciples - nous en serions aux âges depuis longtemps disparus, dont nous avons peine à croire qu'ils aient existé, tant d'homme y était ignorant, sauvage et misérable !
Utopistes, parce que nous voulons que l'évolution, suivant son cours, nous éloigne de plus en plus de l'esclavage moderne : le salariat, et fasse du producteur de toutes les richesses un être libre, digne, heureux et fraternel .
Rêveurs, parce que nous prévoyons et annonçons la disparition de l'Etat, dont la fonction est d'exploiter le travail, d'asservir la pensée, d'étouffer l'esprit de révolte, de paralyser le progrès, de briser les initiatives, d'endiguer les élans vers le mieux, de persécuter les sincères, d'engraisser les intrigants, de voler  les contribuables, d'entretenir les parasites, de favoriser le mensonge et l'intrigue, de stimuler les meurtrières rivalités, et, quand il sent son pouvoir menacé, de jeter sur les champs de carnage tout ce que le peuple compte de plus sain, de plus vigoureux et de plus beau?
 

Esprits chimériques, imaginations biscornues, demi fous, parce que, constatant les transformations lentes, trop lentes à notre gré, mais indéniables, qui poussent les sociétés humaines vers de nouvelles structures édifiées sur des bases rénovées, nous consacrons nos énergies à ébranler, pour finalement la détruire de fond en comble, la structure de la société capitaliste et autoritaire?
Nous mettons au défi les esprits informés et attentifs d'aujourd'hui d'accuser sérieusement de déséquilibre les hommes qui projettent et qui préparent de telles transformations sociales.
Insensés, au contraire, non pas à demi mais totalement, ceux qui s'imaginent pouvoir barrer la route aux générations contemporaines qui roulent vers la révolution sociale, comme le fleuve se dirige vers l'océan : il se peut qu'à l'aide de digues puissantes et d'habiles dérivations, ces déments ralentissent plus ou moins la course du fleuve, mais il est fatal que celui-ci tôt ou tard se précipite dans la mer.
Non ! Les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c'est que partout les gouvernements les traquent et les jettent en prison, afin d'empêcher la parole de vérité qu'ils propagent d'aller librement aux oreilles des déshérités, alors que, si l'enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d'en faire le déraisonnable et l'absurdité.
***
Certains prétendent que les anarchistes sont des brutes ignares. Il est vrai que tous les libertaires ne possèdent pas la haute culture et l'intelligence supérieure des Proudhon, des Bakounine, des Elisée Reclus et des Kropotkine. Il est exact que beaucoup d'anarchistes, frappés du péché originel des temps modernes : la pauvreté, ont dû, de bonne heure, quitter l'école et travailler pour vivre ; mais le fait seul de s'être élevé jusqu'à la conception anarchiste dénote une compréhension vive et atteste un effort intellectuel dont serait incapable une brute.
L'anarchiste lit, médite, s'instruit chaque jour. Il éprouve le besoin d'élargir ans cesse le cercle de ses connaissances, d'enrichir constamment sa documentation. Il s'intéresse aux choses sérieuses ; il se passionne pour la beauté qui l'attire, pour la science qui le séduit, pour la philosophie dont il est altéré. Son effort vers une culture plus profonde et plus étendue ne s'arrête pas. Il n'estime jamais en savoir assez. Plus il apprend, plus il se plaît à s'éduquer. D'instinct, il sent que s'il veut éclairer les autres, il faut que, tout d'abord, il fasse provision de lumière.
Tout anarchiste est propagandiste ; il souffrirait à taire les convictions qui l'animent et sa plus grande joie consiste à exercer autour de lui, en toutes circonstances, l'apostolat de ses idées. Il estime qu'il a perdu sa journée s'il n'a rien appris ni enseigné et il porte si haut le culte de son idéal, qu'il observe, compare, réfléchit, étudie toujours, tant pour se rapprocher de cet idéal et s'en rendre digne, que pour être plus en mesure de l'exposer et de le faire aimer.
Et cet homme serait une brute épaisse ? Et c'est un tel individu qui serait d'une ignorance crasse ? Mensonge ! Calomnie !
***
L'opinion la plus répandue, c'est que les anarchistes sont des haineux, des violents. Oui et non.
Les anarchistes ont des haines ; elles sont vivaces et multiples ; mais leurs haines ne sont que la conséquence logique, nécessaire, fatale de leurs amours. Ils ont la haine de la servitude, parce qu'ils ont l'amour de l'indépendance ; ils détestent le travail exploité, parce qu'ils défendent ardemment la vérité ; ils exècrent l'iniquité, parce qu'ils ont le culte du juste ; ils haïssent la guerre, parce qu'ils bataillent passionnément pour la paix.
 

Nous pourrions prolonger cette énumération et montrer que toutes les haines qui gonflent le cœur des anarchistes ont pour cause leur inébranlable attachement à leurs convictions, que ces haines sont légitimes et fécondes, qu'elles sont vertueuses et sacrées. Nous ne sommes pas naturellement haineux, nous sommes, au contraire, de cœur affectueux et sensible, de tempérament accessible à l'amitié, à l'amour, à la solidarité, à tout ce qui est de nature à rapprocher les individus.
Il ne saurait en être autrement, puisque le plus cher de nos rêves et notre but, c'est de supprimer tout ce qui dresse les hommes en une attitude de combat les uns contre les autres : propriété, gouvernement, Eglise, militarisme, police, magistrature.
Notre cœur saigne et notre conscience se révolte au contraste du dénuement et de l'opulence. Nos nerfs vibrent et notre cerveau s'insurge à la seule évocation des tortures que subissent ceux et celles qui, dans tous les pays et par millions, agonisent dans les prisons et les bagnes. Notre sensibilité frémit et tout notre être est pris d'indignation et de pitié, à la pensée des massacres, des sauvageries, des atrocités qui, par le sang des combattants abreuvent les champs de bataille.
Les haineux, ce sont les riches qui ferment les yeux au tableau de l'indigence qui les entoure et dont ils sont la cause ; ce sont les gouvernants qui, l'œil sec, ordonnent le carnage ; ce sont les exécrables profiteurs qui ramassent des fortunes dans le sang et la boue ; ce sont les chiens de police qui enfoncent leurs crocs dans la chair des pauvres diables ; ce sont les magistrats qui, sans sourciller, condamnent au nom de la loi et de la société, les infortunés qu'ils savent être les victimes de cette loi et de cette société.
Quant à l'accusation de violence dont on prétend nous accabler, il suffit, pour en faire justice, d'ouvrir les yeux et de constater que, dans le monde actuel comme dans les siècles écoulés, la violence gouverne, domine, broie et assassine. Elle est la règle, elle est hypocritement organisée et systématisée. Elle s'affirme tous les jours sous les espèces et apparences du percepteur, du propriétaire, du patron, du gendarme, du gardien de prison, du bourreau, de l'officier, tous professionnels, sous des formes multiples, de la force, de la violence, de la brutalité.
Les anarchistes veulent organiser l'entente libre, l'aide fraternelle, l'accord harmonieux. Mais ils savent - par la raison, par l'histoire, par l'expérience - qu'ils ne pourront édifier leur volonté de bien-être et de liberté pour tous que sur les ruines des institutions établies. Ils ont conscience que, seule, une révolution violente aura raison des résistances des maîtres et de leurs mercenaires. La violence devient ainsi, pour eux, une fatalité ; ils la subissent, mais ils ne la considèrent que comme une réaction rendue nécessaire par l'état permanent de légitime défense dans lequel se trouvent, à toute heure, situés les déshérités.


Ce que nous voulons

L'anarchisme n'est pas une de ces doctrines qui emmurent la pensée et excommunient brutalement quiconque ne s'y soumet pas en tout et pour tout. L'anarchisme est, par tempérament et par définition, réfractaire à tout embrigadement qui trace à l'esprit des limites et encercle la vie. Il n'y a, il ne peut y avoir ni credo, ni catéchisme libertaires.Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine anarchiste, c'est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques sur lesquels l'accord s'est établi entre individus qui pensent en ennemis de l'autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui
découlent de celle-ci.
 

Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d'anarchistes ; mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c'est la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe.
Ainsi, quiconque nie l'autorité et le combat est anarchiste. On connaît peu la conception libertaire ; on la connaît mal. Il faut préciser et développer quelque peu ce qui précède. J'y viens.
 

Dans les sociétés contemporaines, dites bien à tort civilisées, l'autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes :

      1° la forme politique : l'Etat ;      2° la forme économique : la propriété ;
      3° la forme morale : la religion (1)

La première : l'Etat, dispose souverainement des personnes ; la deuxième : la propriété, règne despotiquement sur les objets ; la troisième : la religion, pèse sur les consciences et tyrannise les volontés.
L'ETAT prend l'homme au berceau, l'immatricule sur les registres de l'état civil, l'emprisonne dans la famille s'il en a une, le livre à l'Assistance publique s'il est abandonné des siens, l'enserre dans le réseau de ses lois, règlements, défenses et obligations, en fait un sujet, un contribuable, un soldat, parfois un détenu ou un forçat ; enfin, en cas de guerre, un assassiné ou un assassin.
LA PROPRIETE règne sur les objets : sol, sous-sol, moyens de production, de transport et d'échange, toutes ces valeurs d'origine et de destination communes sont peu à peu devenues, par la rapine, la conquête, le brigandage, le vol, la ruse ou l'exploitation, la chose d'une minorité. C'est l'autorité sur les choses, consacrée par la législation et sanctionnée par la force. C'est, pour le propriétaire, le droit d'user et d'abuser (jus utendi et abutendi), et, pour le non possédant l'obligation, s'il veut vivre, de travailler pour le compte et au profit de ceux qui ont tout volé. ("La propriété, dit Proudhon, c'est le vol."). Etablie par les spoliateurs et appuyée sur un mécanisme de violence extrêmement puissant, la loi consacre et maintient la richesse des uns et l'indigence des autres. L'autorité sur les objets : la propriété est à ce point criminelle et intangible que, dans les sociétés où elle est poussée jusqu'aux extrêmes limites de son développement, les riches peuvent tout à leur aise et impunément crever d'indigestion, tandis que, faute de travail, les pauvres meurent de faim. ("La richesse des uns, dit l'économiste libéral J.-B. Say, est faite de la misère des autres.").
LA RELIGION - Ce terme étant pris dans son sens le plus étendu et s'appliquant à tout ce qui est dogme - est la troisième forme de l'autorité. Elle s'appesantit sur l'esprit et la volonté ; elle enténèbre la pensée, elle déconcerte le jugement, elle ruine la raison, elle asservit la conscience. C'est toute la personnalité intellectuelle et morale de l'être humain qui en est l'esclave et la victime.
Le dogme religieux ou laïc - tranche de hauts, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : "Dieu le veut ou ne le veut pas. - La patrie l'exige ou l'interdit. - Le droit l'ordonne ou le condamne. - La morale et la justice le commandent ou le prohibent.".
 

Se prolongeant fatalement dans le domaine de la vie sociale, la religion crée, entretient et développe un état de conscience et une moralité en parfait accord avec la morale codifiée, gardienne et protectrice de la propriété et de l'Etat, dont elle se fait la complice et dont elle devient, ainsi, ce que, dans certains milieux férus de superstition, de chauvinisme, de légalité et d'autoritarisme, on appelle volontiers "la gendarmerie préventive et supplémentaire".
Je ne prétends point épuiser ici l'énumération de toutes les formes de l'autorité et de la contrainte. J'en signale les essentielles et, pour qu'on s'y retrouve plus aisément, je les classifie. C'est tout.
 

Négateurs et adversaires implacables du principe d'autorité qui, sur le plan social, revêt une poignée de privilégiés de la toute-puissance et met au service de cette poignée la loi et la force, les anarchistes livrent un combat acharné à toutes les institutions qui procèdent de ce principe et ils appellent à cette bataille nécessaire la masse prodigieusement nombreuse de ceux qu'écrasent, affament, avilissent et tuent ces institutions.
Nous voulons anéantir l'Etat, supprimer la propriété et éliminer de la vie l'imposture religieuse, afin que, débarrassés des chaînes dont la pesanteur écrasante paralyse leur marche, tous les hommes puissent enfin - sans dieu ni maître et dans l'indépendance de leurs mouvements - se diriger, d'un pas accéléré et sûr, vers les destinées de bien-être et de liberté qui convertiront l'enfer terrestre en un séjour de félicité.
Nous avons l'inébranlable certitude que, lorsque l'Etat, auquel s'alimentent toutes les ambitions et rivalités, lorsque la propriété qui fomente la cupidité et la haine, lorsque la religion qui entretient l'ignorance et suscite l'hypocrisie, auront été frappés de mort, les vices de ces trois autorités conjuguées jettent au cœur des hommes disparaîtront à leur tour. "Morte la bête, mort le venin !".
Alors, personne ne cherchera à commander, puisque, d'une part, personne ne consentira à obéir, et que, d'autre part, toute arme d'oppression aura été brisée ; nul ne pourra s'enrichir aux dépens d'autrui, puisque la fortune particulière aura été abolie ; prêtres menteurs et moralistes tartuffes perdront tout ascendant, puisque la nature et la vérité auront repris leurs droits.
Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine libertaire. Voilà ce que veulent les anarchistes.
 

La thèse anarchiste entraîne, dans la pratique, quelques conséquences qu'il est indispensable de signaler.
Le rapide exposé de ces corollaires suffira à situer les anarchistes face à tous les autres groupements, à toutes les autres thèses et à préciser les traits par lesquels nous nous différencions de toutes les autres écoles philosophico-sociales.
Première conséquence. Celui qui nie et combat l'autorité morale : la religion, sans nier et combattre les deux autres, n'est pas un véritable anarchiste et, si j'ose dire, un anarchiste intégral, puisque, bien qu'ennemi de l'autorité morale et des contraintes qu'elle implique, il reste partisan de l'autorité économique et politique. Il en est de même et pour le même motif, de celui qui nie et combat la propriété, mais admet et soutient la légitimité et la bienfaisance de l'Etat et de la religion. Il en est encore ainsi de celui qui nie et combat l'Etat, mais admet et soutient la religion et la propriété.
L'anarchiste intégral condamne avec la même conviction et attaque avec une égale ardeur toutes les formes et manifestations de l'autorité et il s'élève avec une vigueur égale contre toutes les contraintes que comportent celles-ci ou celles-là.
 

Donc, en fait comme en droit, l'anarchisme est antireligieux, anticapitaliste (le capitalisme est la phase présentement historique de la propriété) et antiétatiste. Il mène de front le triple combat contre l'autorité. Il n'épargne ses coups ni à l'Etat, ni à la propriété, ni à la religion. Il veut les supprimer tous les trois.
Deuxième conséquence. Les anarchistes n'accordent aucune efficacité à un simple changement dans le personnel qui exerce l'autorité. Ils considèrent que les gouvernants et les possédants, les prêtres et les moralistes sont des hommes comme les autres, qu'ils ne sont, par nature, ni pires ni meilleurs que le commun des mortels et que, s'ils emprisonnent, s'ils tuent, s'ils vivent du travail d'autrui, s'ils mentent, s'ils enseignent une morale fausse et de convention, c'est parce qu'ils sont fonctionnellement dans la nécessité d'opprimer, d'exploiter et de mentir.
Dans la tragédie qui se joue, c'est le rôle du gouvernement, quel qu'il soit, d'opprimer, de faire la guerre, de faire rentrer l'impôt, de frapper ceux qui enfreignent la loi et de massacrer ceux qui s'insurgent ; c'est le rôle du capitaliste, quel qu'il soit, d'exploiter le travail et de vivre en parasite ; c'est le rôle du prêtre et du professeur de morale, quels qu'ils soient, d'étouffer la pensée, d'obscurcir la conscience et d'enchaîner la volonté.
C'est pourquoi nous guerroyons contre les bateleurs, quels qu'ils soient, des partis politiques, quels qu'ils soient, leur unique effort tendant à persuader aux masses dont ils mendient les suffrages, que tout va mal parce qu'ils ne gouvernent pas et que tout irait bien s'ils gouvernaient.
Troisième conséquence. Il résulte de ce qui précède que, toujours logiques, nous sommes les adversaires de l'autorité à subir. Ne pas vouloir obéir, mais vouloir commander, ce n'est pas être anarchiste. Refuser de laisser exploiter son travail, mais consentir à exploiter le travail des autres, ce n'est pas être anarchiste. Le libertaire se refuse à donner des ordres autant qu'il se refuse à en recevoir. Il ressent pour la condition de chef autant de répugnance que pour celle de subalterne. Il ne consent pas plus à contraindre ou à exploiter les autres qu'à être lui-même exploité ou contraint. Il est à égale distance du maître et de l'esclave. Je puis même déclarer que, tous comptes faits, nous accordons à ceux qui se résignent à la soumission les circonstances atténuantes que nous refusons formellement à ceux qui consentent à commander ; car les premiers se trouvent parfois dans la nécessité - c'est pour eux, en certains cas, une question de vie ou de mort - de renoncer à la révolte, tandis que personne n'est dans l'obligation d'ordonner, de faire fonction de chef ou de maître.
Ici éclatent l'opposition profonde, la distance infranchissable qui séparent les groupements anarchistes de tous les partis politiques qui se disent révolutionnaires ou passent pour tels. Car, du premier au dernier, du plus blanc au plus rouge, tous les partis politiques ne cherchent à chasser du pouvoir le parti qui l'exerce que pour s'emparer du pouvoir et en devenir les maîtres à leur tour. Tous sont partisans de l'autorité… à la condition qu'ils la détiennent eux-mêmes.
Quatrième conséquence. Nous ne voulons pas seulement abolir toutes les formes de l'autorité, nous voulons encore les détruire toutes simultanément et nous proclamons que cette destruction totale et simultanée est indispensable.
Pourquoi ?
Parce que toutes les formes d'autorité se tiennent ; elles sont indissolublement liées les unes aux autres. Elles sont complices et solidaires. En laisser subsister une seule c'est favoriser la résurrection de toutes. Malheur aux générations qui n'auront pas le courage d'aller jusqu'à la totale extirpation du germe morbide, du foyer d'infection ; elles verront promptement reparaître la pourriture. Inoffensif au début, parce qu'inapparent, imperceptible et comme sans force, le germe se développera, se fortifiera et lorsque le mal, ayant perfidement et dans l'ombre grandi, éclatera en pleine lumière, il faudra recommencer la lutte pour le terrasser définitivement. Non ! non ! Pas de cote mal taillée, pas de demi-mesure, pas de concession. Tout ou rien.
 

La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l'empire du monde : autorité ou liberté. Le démocratisme rêve d'une conciliation impossible ; l'expérience a démontré l'absurdité d'une association entre ces deux principes qui s'excluent. Il faut choisir.
Seuls, les anarchistes se prononcent en faveur de la liberté. Ils ont contre eux le monde entier.
N'importe ! Ils vaincront.


Maurice Fayolle

Réflexions sur l'anarchisme

 
 


Avant-propos (1)
Pour les faiseurs de modes, l'anarchisme est mort avec les terroristes anarchistes. Pour les intellectuels soumis aux modes de pensée en vogue, l'anarchisme est mort parce qu'il n'a pas su prendre le pouvoir.Rares, en effet, sont les philosophies et les humanistes qui ont su dépouiller l'habit du vieil homme quand il s'agit pour eux d'analyser la notion de pouvoir. Encore plus rares sont ceux qui ont osé s'apercevoir que c'est dans la trappe de la prise du pouvoir que sont tombés et que tombent encore la quasi-totalité des mouvements révolutionnaires.
Parce que c'est la solution de facilité en partie imposée par l'adversaire. Au point de vue révolutionnaire libertaire, il s'agit vraiment de déviationnisme jacobin.
Sans chercher à nous vanter ou à nous faire valoir, nous pouvons affirmer que les anarchistes sont les seuls à ne pas accepter (et à combattre) le point de vue conservateur sur la notion de pouvoir, à ne pas accepter (et à combattre) les préjugés qui, dans l'analyse des structures des sociétés, conduisent à confondre les fonctions de coercition (c'est-à-dire de commandement) et les fonctions de coordination (2). Ce qui a conduit certains d'entre nous à être emprisonnés ou fusillés par les tsars, puis d'autres par Lenine et Trotsky; ce qui a conduit certains d'entre nous à être emprisonnés ou fusillés par Batista, puis d'autres par Fidel Castro.
Nous ne prétendons pas que les problèmes posés par la vie en société sont simples. Nous affirmons au contraire que la schématisation abusive, que le point de vue simpliste sont justement représentés par l'acceptation quasi instinctive des structures hiérarchisées.
* * *
Dans cette brochure, un militant fait le point de plus d'un siècle d'anarchisme face à l'évolution globale des sociétés. Nous ne vous proposons pas cet essai de synthèse comme un catéchisme, ni même comme un aide-mémoire. Pour vous, comme pour nous, nous souhaitons qu'il soit surtout un aiguillon, un ferment de plus. Car, heureusement pour l'avenir de l'humanité, l'anarchisme est toujours bien vivant... et il continuera à ne pas prendre le pouvoir.
La Fédération Anarchiste
[http://www.federation-anarchiste.org]

 


I - Sur l'organisation du mouvement



Grandeur et faiblesse de l'anarchisme
Voilà plus d'un siècle que Proudhon, en lançant à la face d'une bourgeoisie indignée sa fameuse accusation : "La propriété, c'est le vol", signant l'acte de naissance de l'anarchisme social.Je précise bien : l'anarchisme social, et il y a lieu ici d'établir une distinction qui précise clairement les données du problème.
L'anarchisme, en ce qu'il est négation de l'autorité imposée par autrui et révolte de l'humain asservi, est une réaction naturelle presque aussi vieille que l'humanité elle-même. De tout temps, elle a dressé les humains, individuellement ou collectivement contre toutes les oppressions, qu'elles soient d'ordre familial, social, politique ou religieux. Cet anarchisme s'est toujours exprimé dans le geste de révolte -- une révolte à l'état pur et sauvage, dont les racines plongaient beaucoup plus dans l'instinct que dans la raison. Mais l'anarchisme, en ce qu'il est affirmation d'un ordre nouveau, désir exprimé et défini d'une transformation des structures de la société, changement dans les rapports entre les membres de la communauté humaine, cet anarchisme date du siècle dernier. (3)
Ce fut ainsi que l'anarchisme, après une longue incubation de plusieurs siècles, a subi une soudaine mutation. Sous la plume d'une série de penseurs prestigieux et sans rien renier des origines qui lui avaient donné naissance, il s'est complété en devenant une idéologie sociale qui, au-delà de la critique pure, apportait une réponse aux questions posées. En ajoutant une indispensable affirmation à ce qui n'avait été jusqu'alors qu'une simple négation, il avait cessé d'être seule expression de la révolte pure et instinctive pour devenir esprit conscient et raisonné de la révolution. (4)
Aujourd'hui, après plus d'un siècle d'existence (5), l'anarchisme a un passé. Un passé à la fois glorieux et décevant.
Glorieux, parce que, avec la prodigalité qui témoigne de sa grande richesse idéologique, l'anarchisme a lancé dans le circuit de la pensée une foule d'idées, dont un certain nombre sont devenues réalités, dont quelques autres sont en voie de réalisation. Glorieux également, parce qu'une poignée d'humains aux convictions ardentes se ruèrent, par la plume, la parole ou le geste, sur des bastilles sociales qui paraissaient devoir défier tous les assauts et, payant souvent de leurs vies, parvinrent à les ébranler. De Tokyo à Barcelone, de Chicago à Moscou, de Londres à Rome, les anarchistes ont payé le plus lourd tribut dans les luttes pour l'émancipation humaine.
Mais décevant aussi, car, malgré une idéologie simple, claire, logique, rationnelle; malgré une foi presque religieuse (6), qui poussa ses héros sur tous les échafauds du monde où ils montrèrent le courage de ceux et celles qui savent mourir pour une noble cause et sont persuadés de la servir par leur sacrifice; malgré un apport constant et, hélas ! trop souvent éphémère, de jeunes disciples enthousiastes, l'anarchisme n'est jamais parvenu, dans aucun pays du monde, à devenir une force déterminante. Alors que, dans la deuxième moitié du siècle dernier, ses chances apparaissaient certaines, alors qu'une notable partie des intellectuels avait rallié sa cause ou se trouvait sous son influence, l'anarchisme ne parvint jamais à se constituer en mouvement d'envergure et à acquérir ainsi le poids politique qu'aurait dû normalement lui valoir son rayonnement spirituel. Des groupes se multiplièrent, certes, mais leur durée était souvent éphémère et leur ossature demeurait squelettique.
Pourquoi cette stagnation alors que les circonstances paraissaient propices, stagnation suivie, il faut bien le dire, d'une régression à la suite du triomphe des marxistes en Russie ?
Les explications sont nombreuses -- et insuffisantes. L'une des causes principales est, sans conteste, la trop grande richesse d'une idéologie qui, dès sa naissance, a éclaté en un nombre invraisemblable de rameaux, morcelant ainsi les adeptes en une multitude d'écoles, qui ne tardèrent pas à se transformer en autant de chapelles rivales. Il y eut ainsi les anarchistes communistes et collectivistes, socialistes et individualistes, syndicalistes et anti-syndicalistes, athées et chrétiens, violents et non-violents, pacifistes et révolutionnaires, etc., et j'en passe ! Éparpillement dont le double résultat fut d'enlever tout sérieux à l'anarchisme et de diluer sans résultats appréciables les possibilités financières et l'énergie des militants. Et le seul lien qui unissait ces diverses fractions se réduisait à une série de négations : l'État, l'Armée, la Police, l'Église, etc.
Or, on ne bâtit rien sur des négations. La négation ne se justifie que dans la mesure où elle est prélude à une affirmation. Le mérite des penseurs et des propagandistes qui, au siècle dernier, forgèrent l'anarchisme social fut précisément de la dégager du seul aspect négatif de la révolte pour le doter du visage constructif de la révolution. Cet enseignement, la grande masse des militants ne sut ou ne voulut malheureusement pas l'écouter. Courageux jusqu'au sacrifice de leurs vies dans la lutte contre la société, ils ne surent pas faire l'effort intellectuel qui leur aurait permis de surmonter l'espèce de maladie infantile qui émietta l'anarchisme et lui ferma les portes d'une Histoire, cependant tout disposée à accueillir ce nouveau venu.
Et voilà la grande faiblesse de l'anarchisme : son inaptitude à l'organisation. Inaptitude qui va, chez certains, jusqu'à la répulsion et au refus. Engagé dans cette voie, il était dès lors inévitable que l'anarchisme reste confiné dans la pratique plus ou moins ésotérique d'une philosophie sans lien avec le monde vivant et sans poids sur le déroulement des événements.
Anarchiste social -- et, par conséquent, révolutionnaire -- je déplore et m'insurge contre cet état d'esprit qui paralyse tout développement de notre idéal. Et je reste persuadé que ce ne sera que lorsque les anarchistes s'organiseront d'une manière conséquente, cohérente et sérieuse qu'ils pénétreront enfin sur la scène du monde et que, cessant de se contenter du rôle de témoins, ils deviendront les ouvriers d'une destinée humaine qui s'édifie chaque jour.
Tout à l'heure, j'ai écrit : "L'anarchisme n'est jamais parvenu dans aucun pays du monde, à devenir une force déterminante...". Il y a une exception : l'Espagne où, justement, les anarchistes surent s'organiser et se définir (7). L'Espagne qui demeure le grand exemple historique vers lequel nous devons sans cesse nous tourner et méditer.
...Et, aujourd'hui, je songe mélancoliquement à ce qui aurait pu se passer si, en 1936, à l'heure où nos camarades de la C.N.T.-F.A.I. (8) transformaient l'insurrection fasciste en révolution sociale, il avait existé en France un mouvement anarchiste sérieux, solide, influent...
Sans doute est-il absurde de rêver ? Mais est-il si déraisonnable de penser qu'un tel mouvement français aurait permis le triomphe de la révolution espagnole ? Ce qui aurait infligé la première défaite d'envergure au fascisme international -- aux conséquences incalculables --, provoqué des craquements en Italie, dépouillé le communisme russe de son auréole et, peut-être la guerre de 39 elle-même...
Oui : je suis persuadé qu'un grand mouvement anarchiste en France à cette époque aurait changé l'histoire du monde.
Comment ne pas le regretter ? Et ne pas travailler opiniâtrement à créer ce mouvement ?

 

Le refus de l’organisation
Dans un précédent article (9), j'ai montré que l'une des faiblesses de l'anarchisme résidait dans son inaptitude à s'organiser sur des bases solides et sérieuses.D'où vient cette méfiance, pour ne pas dire cette répulsion, de nombreux camarades devant tout ce qui peut ressembler à des structures organisationnelles ? Il me semble évident qu'un tel refus trouve sa source, non pas dans la revendication fondamentale de l'anarchisme, la liberté (car la liberté sans organisation ne saurait être que celle de la jungle), mais dans l'extrapolation que les individualistes donnèrent à cette revendication en lui conférant le caractère d'une négation de la société elle-même. Née dans le ferment révolutionnaire que sécrétèrent les luttes politico-sociales du XIXe siècle, la théorie individualiste projeta la révolte au-delà d'une opposition de classes en dressant l'individu contre la société. Exprimée avec lyrisme par Frédéric Nietzche, cette conception trouve son véritable théoricien avec Max Stirner.
D'une rigoureuse logique dans sa partie critique, la théorie individualiste ne pouvait cependant déboucher sur aucune solution constructive, car elle se heurtait à cette réalité fondamentale : l'homme est un animal social. Insurrection justifié de l'individu contre les abusives exigences des sociétés autoritaires, la révolte individualiste trouve ses règles et ses limites dans le cadre étroit d'une attitude de défense contre le milieu : elle ne peut -- et ne veut -- se prolonger dans l'acte révolutionnaire. Quant à ceux et celles qui voulurent aller au-delà, on sait ce qu'il en advint : ils versèrent dans le banditisme. Et c'est la seule issue qu'offre la théorie individualiste à ceux et celles qui veulent passer d'une position défensive à une action offensive.
En raison même de l'impasse où elle aboutissait, la théorie individualiste fit peu de véritables adeptes. Mais ces conceptions s'infiltrèrent insidieusement dans tout le mouvement anarchiste et imprégnèrent des générations de militants d'une solide méfiance contre toutes formes de structures organisationnelles. Or, ces militants n'étaient pas des individualistes, mais, tout au contraire se proclamaient révolutionnaires : d'où une persistante confusion et une vaine recherche dans nos milieux d'un type d'organisation véritablement "anarchiste", parce que dépourvue de structures. Ainsi, des camarades de parfaite bonne foi poursuivirent-ils avec une admirable et vaine obstination l’inaccessible chimère du mariage de la carpe et du lapin.
Quelle est cette "organisation" dépourvue de structures que nous proposent ces camarades ? Le principe en est simple : à la base est, non pas l'adhérent mais l'individu, unité autonome et indépendante. Cet individu s'associe -- ou non -- avec d'autres pour former des groupes, mais, au sein de ceux et celles-ci, il demeure autonome et indépendant. La liberté est donc totale et aucune obligation d'aucune sorte n'existe à aucun degré. Les groupes ainsi constitués et les individualités qui, par un souci extrême de préserver leur indépendance, se refusent à adhérer à un groupe, se réunissent néanmoins en congrès. Mais ces congrès ont ceci d'original que ce ne sont pas des réunions où l'on prend des décisions, mais des lieux de rencontre où ont lieu seulement des confrontations. Il en résulte qu'on ne nomme pas un organisme central pour exécuter des directives -- puisque les congrès ne sont pas habilités à en prendre -- mais un simple bureau chargé d'assurer la liaison et la correspondance entre les groupes et les individualités. Dans de telles réunions, tout vote est exclu, le congrès se refusant à faire un choix entre les diverses thèses. Par conséquent, il n'existe ni majorité, ni minorité, au moins sous une forme arithmétique. Il en résulte que l'unanimité est requise, hors laquelle le congrès refuse de se prononcer.
Une telle formule paraît, de prime abord, séduisante. Ses partisans affirment avec beaucoup de conviction qu'elle est la seule authentiquement anarchiste. Puisqu'elle laisse à chacun, groupe ou individualité, la plus complète liberté; puisque la règle d'unanimité interdit à une majorité d'imposer sa loi à une minorité; puisque, enfin, le refus du choix collectif laisse finalement à chacun la possibilité de se déterminer lui-même. Tout cela est bien évident et je n'aurais garde de le nier. Je reconnais même très volontiers qu'une telle forme "d'organisation" représente le type idéal pour une association de joueurs de pétanque ou de pêcheur à la ligne.
Soyons sérieux. Constatons d'abord que les véritables individualistes -- dont E. Armand fut, jusqu'à sa mort récente, le plus parfait représentant -- se refusent à entrer dans une organisation quelconque, serait-elle aussi peu contraignante que celle décrite ci-dessus. Pour eux, le simple fait de donner leur adhésion, même s'il ne reçoivent pas une carte en retour, à un groupement collectif, constitue le début d'un embrigadement; le simple fait de devoir verser une cotisation régulière, même si aucun timbre ne le sanctionne, représente le commencement d'une obligation; le simple fait de devoir, même très faiblement, tenir compte des opinions des autres adhérents, apparaît comme les dangereuses prémisses d'une discipline : toutes choses qu'ils repoussent avec horreur comme incompatible avec la liberté de l'individu. Ils se placent ainsi, comme l'exprimait si bien le titre de l'une des publications d'Armand : "en dehors". C'est leur droit et ce sera le devoir d'une société libertaire de leur garantir le mode de vie de leur choix.
Deuxième constatation : si les individualistes sont parfaitement logiques dans leur refus d'adhérer à toute espèce de groupement collectif, ceux et celles qui, parmi les anarchistes, veulent une organisation, mais conçue de telle sorte qu'elle n'impose aucune obligation, aucune contrainte, aucune discipline, sont eux, tout aussi illogiques. Cela pour la simple raison qu'un tel type d'organisation ne peut avoir d'organisation que le nom : c'est un décor de théâtre derrière lequel on ne trouve que le vide. J'affirme une fois de plus qu'il ne peut exister aucune espèce d'organisation qui soit dépourvue de structures. Qu'on veuille bien méditer sur cette évidence : une société libertaire pourrait modifier profondément les normes de l'habitat en fonction d'une nouvelle éthique sociale : en aucun cas, elle ne pourrait ignorer les lois fondamentales de l'architecture. Des lois qui veulent qu'un édifice se construise nécessairement sur une ossature de base : fondations ou armature de béton. De même, une organisation doit reposer sur des structures. Ceci admis, il reste bien entendu que la construction -- que l'organisation libertaire -- doit avoir un caractère différent d'une organisation autoritaire.
Car troisième constatation (et les individualistes ont parfaitement raison sur ce point), tout groupement collectif impose à ses membres une certaine contrainte. Ainsi, pour reprendre la comparaison précédente, l'usage d'un habitat impose à son occupant "l'obligation" de le réintégrer chaque soir -- au lieu de la "liberté" du chemineau de coucher là où la nuit le surprend. Je comprends le souci de certains camarades de se préserver de tout risque d'embrigadement, de centralisme et d'autoritarisme. Je comprends moins qu'ils se refusent à admettre cette évidence : que toute véritable organisation impose des limites à la liberté individuelle en exigeant de chacun de ses membres l'observation d'une certaine discipline collective -- hors de laquelle il n'y a pas ou il n'y a plus d'organisation. Dans un article suivant, je développe ce thème que la société, non pas parfaite (il n'en existe et n'en existera jamais), mais acceptable sera celle qui parviendra à réaliser le meilleur équilibre possible entre l'exigence de liberté des individus et l'exigence de discipline qu'implique toute vie collective.
Or, ce qui est vrai pour l'organisation sociale l'est également pour celle d'un mouvement. Je persiste donc à affirmer qu'il est certains principes organisationnels qu'on ne peut méconnaître et en l'absence desquels aucune organisation n'est valable. C'est à partir de ces bases que se déploie un large éventail de structures qui vont du centralisme autoritaire au fédéralisme libertaire.
Dans cette optique, le problème n'est pas de rechercher l'impossible solution de la quadrature du cercle -- une organisation... inorganisée ! -- mais de définir les structures d'une organisation libertaire qui concilie la liberté nécessaire de chacun avec la discipline indispensable de l'ensemble.


Principes d’organisation anarchiste
Il y a deux façons de concevoir un groupement collectif d'humains (10).Le premier se situe sur le plan affinitaire : des individus ayant les mêmes préoccupations ou le même idéal se réunissent pour confronter leurs expériences personnelles. Que ce soit pour adorer une divinité commune, pour célébrer un rite commun ou pour converser sur une pratique commune, vulgaire ou artistique, ces groupements se caractérisent par leur aspect contemplatif : ils sont essentiellement de type ésotérique et n'ont d'autre objet que le témoignage. Il est bien évident que de tels groupements n'ont besoin en aucune manière de structures organisationnelles.
Il en va tout autrement lorsque des humains se groupent, non plus pour témoigner, mais pour agir. L'organisation devient alors une nécessité, hors de laquelle ne se justifierait pas le rassemblement. Car il ne s'agit plus de porter le témoignage d'un certain mode de vie, de distraction ou d'idéal, mais d'agir collectivement pour réaliser un programme préalablement élaboré en commun. Pourquoi ces humains se groupent-ils pour engager une action déterminée ? C'est pour la raison qu'ils estiment indispensable d'unir leur effort qui, dispersés, ne seraient d'aucune efficacité.
C'est ainsi que se trouve introduite dans la notion de groupement -- d'organisation -- l'une de ses valeurs fondamentales : l'efficacité. Je dis bien l'une des valeurs fondamentales et non la valeur unique : en aucun cas, elle ne doit éliminer à son profit d'autres valeurs tout aussi indispensables et dont je parlerai tout à l'heure. Cependant, l'efficacité reste la raison même pour laquelle des humains unissent leurs efforts au lieu d'agir en ordre dispersé : elle représente donc la pierre angulaire de toute organisation qui, en son absence, n'aurait de raison.
À partir du moment où des humains se réunissent pour promouvoir une action offensive dont le but est de peser sur les événements et, si possible, de les infléchir dans une direction déterminée, le groupement prend un caractère spécifique, c'est-à-dire qu'il se définit clairement par rapport aux autres groupements sociaux parallèles ou adverses. Cette spécificité s'exprimant dans le sens d'une transformation sociale, le groupement anarchiste prend donc nécessairement un caractère révolutionnaire.
L'efficacité étant la raison même de l'existence d'un groupement orienté vers l'action, il convient d'admettre les moyens de cette efficacité. Posons le problème. Des humains se réunissent pour agir en commun, mais ces individualités n'ont pas toutes exactement la même pensée, la même optique, les mêmes réactions. Il convient donc d'élaborer un certain nombre de règles communes qui seront l'expression moyenne de l'ensemble et que chaque adhérent s'engagera à respecter. Ces règles communes constitueront les structures de l'organisation. Et ainsi apparaît la seconde valeur du groupement : la discipline librement consentie.
Efficacité et discipline librement consentie, la première étant la raison du groupement, la seconde son moyen, telles seront les deux valeurs de base de toute organisation. Mais cette base serait incomplète -- non libertaire -- si l'on n'introduisait pas une troisième valeur, dont l'absence rend étouffante l'atmosphère des organisation autoritaire : la liberté. En effet, ceux et celles qui -- et c'est le cas des anarchistes -- se refusent à admettre la fameuse maxime : la fin justifie les moyens -- maxime au nom de laquelle ont été commis les plus monstrueux crimes sociaux de l'Histoire -- ceux et celles-là ne peuvent conférer à la seule efficacité une valeur absolue. La fin pour laquelle luttent les anarchistes -- l'instauration d'une société d'humains libres -- ne saurait être poursuivie avec des moyens qui seraient la négation de cette fin. D'où la nécessité, absolue celle-là, de maintenir à tous les niveaux et dans toutes les circonstances, les conditions du libre examen et de la libre discussion -- liberté d'expression qui permette de redresser les erreurs et dont l'absence précipite inévitablement toute organisation dans les égarements mortels du sectarisme et du dogmatisme.
Nous avons maintenant réuni les éléments essentiels d'une organisation anarchiste : l'efficacité, valeur de raison, la discipline, valeur pratique, et la liberté, valeur morale. Il reste, passant de la théorie à la réalité, à transposer ces définitions dans les faits.
Dans un article suivant (11), j'imagine la société autoritaire sous la forme d'une pyramide, c'est-à-dire constituée par un sommet et par une base, la société libertaire sous la forme d'une cercle, c'est-à-dire constitué par un centre et une périphérie. L'organisation anarchiste se présente sous le même aspect et fonctionne d'une manière identique.
Dans ce cercle, la périphérie représente les adhérents, le centre, les congrès. Émanation direct des adhérents qui s'y trouvent représentés par leurs délégués, les congrès se réunissent, non pour se livrer à de simples confrontations, mais pour prendre toutes les décisions que commande la vie de l'organisation : ils sont donc souverains. Lorsque, le congrès terminé, les délégués refluent du centre vers la périphérie pour rejoindre leurs groupes respectifs, ils laissent en place, au centre, un organisme dont la tâche ne sera pas de décider, mais d'exécuter les décisions adoptées par le congrès, seul habilité à les prendre. L'organisme central qui demeure en place n'est donc pas autre chose qu'un congrès miniature permanent, expression du congrès global annuel, lui-même expression des groupes qui constituent l'organisation. On conçoit qu'une telle organisation écarte tout danger de centralisme et d'autoritarisme. À condition, évidement, que les Congrès fassent réellement leur travail.
Enfin, lorsque des thèses opposées restent en présence, le congrès doit nécessairement faire un choix. Et ce choix, il ne peut le faire qu'en procédant à un vote. Il y a des tabous et des superstitions dont le mouvement anarchiste doit absolument se débarrasser s'il veut faire surface et s'évader des stériles controverses sur la "pureté" des principes. L'obsession "antivotarde" est de celle-ci. Il faut faire une distinction entre l'inutile participation aux foires électorales du marais politique et la nécessité qu'exige la vie de se déterminer en toutes circonstances. Pas plus sur le plan futur de l'organisation d'une société libertaire (12) que sur celui, immédiat, de l'organisation du mouvement, on ne peut se passer d'un moyen de choisir, son refus entraînant l'immobilisme et la stagnation. Or, il n'existe pas d'autre méthode de procéder à un choix, dans un groupement collectif, que de recourir au vote, dont le résultat fait ressortir une majorité et une minorité.
Mais il est bien évident, et nul ne le contestera, que le nombre ne confère pas à la majorité une vertu d'infaillibilité. Celle-ci peut fort bien se tromper : je ne le nie en aucune manière et je réponds seulement qu'il vaut mieux risquer l'erreur en agissant que de ne pas agir par crainte de se tromper. Et si erreur il y a eu, c'est au congrès suivant, tout aussi souverain que le précédent, de la redresser.
Encore faut-il pour cela que le minorité puisse faire valoir ses arguments. Il est donc une règle précise à observer dans une organisation anarchiste, faute de laquelle il peut y avoir efficacité et discipline, mais pas de liberté. Cette règle se décompose en deux points :
- premièrement : la minorité ne peut, en aucun cas, au nom d'une fausse discipline (celle de la caserne), être tenue d'appliquer les décisions prises par la majorité : celle-ci et celle-ci seulement est responsable de leur application. Par contre, la minorité s'interdit (et là il s'agit d'une discipline vraie) de faire obstacle aux décisions prises majoritairement en congrès. Elle se réserve seulement le droit et la possibilité de faire basculer cette majorité à son profit.
- deuxièmement : pour que cette dernière proposition soit une réalité pratique, il faut que la minorité (serait-elle même constitué par un seul individu) puisse s'exprimer librement dans toutes les instances et tous les organes du mouvement, sans que la majorité puisse le lui interdire sous quelque prétexte que ce soit.
Voilà, dans ses grandes lignes, ce que devrait être une organisation anarchiste valable, sérieuse, agissante. Solidement charpentée sur ces trois valeurs de base : l'efficacité, la discipline librement consentie et la liberté (et, bien sûr, en outre dotée d'un programme cohérent et positif), elle pourrait alors hardiment se tourner vers l'avenir...


II - Sur l'organisation de la société
 

De la révolte à la révolution
     
    Dans le long cheminement de l'Histoire humaine, un jour vint où un guerrier vainqueur eut l'idée, non plus d'exterminer son adversaire vaincu, mais de le capturer et de le réduire en esclavage, afin de le contraindre à travailler à son profit. Ce jour là est né ce phénomène social qu'on nomme l'aliénation.L'aliénation se définit comme étant la perte de la liberté naturelle à laquelle tout être humain peut prétendre. Liberté de mouvement, de pensée, de décision et d'exécution, dont la dépossession réduit celui ou celle qui en est la victime au rang d'objet. C'est-à-dire au rang d'un animal de labeur ou d'une bête d'agrément. Mais ce jour-là a également commencé la lutte de l'esclave -- de l'aliéné -- pour reconquérir sa liberté et ce second phénomène a pris le nom de lutte de classes.
    Cette dépossession d'une partie de l'humanité, la plus nombreuse, au profit d'une autre partie, plus restreinte, a subi au long de l'histoire une évolution sinueuse, semée de bonds en avant et de reculs. Totale chez l'esclave antique, elle s'est progressivement amoindrie pour se concrétiser, dans les temps modernes, dans la condition du prolétaire.
    Ce progrès est immense. On le mesure en comparant la condition de l'esclave romain, acheté comme une bête sur le marché, soumis aux ordres et aux fantaisies d'un maître souverain, ne disposant en propre que d'une vie précaire qu'un caprice pouvait lui ôter à tout instant, à celle d'un ouvrier du XXe siècle, disposant de voiture et de télévision, libre, hors ses heures de travail, de ses mouvements et de ses actes. Liberté allant jusqu'à celle de choisir lui-même ses maîtres, économiquement en se louant au patron de son choix, politiquement en nommant par voie d'élections ses dirigeants...
    Comment un tel progrès a-t-il été possible ? Certes, grâce aux luttes incessantes, toujours reprises malgré les échecs, les représailles et les massacres, qui ont opposé les esclaves aux maîtres, les exploités aux exploiteurs et qui ont obligé les seconds à restituer aux premiers une part toujours plus grande de leur qualité d'êtres humains. Mais cette lutte n'a été elle-même possible que parce que l'humain asservi n'a jamais accepté de considérer sa servitude comme une condition définitive et irréversible. De l'esclave le plus docile se rebellant soudain devant une injustice de son maître, jusqu'aux grandes révoltes généralisées, dont celle de Spartacus fut, dans le monde antique, la plus spectaculaire, pour aboutir aux luttes sociales qui agitèrent le monde dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, toujours, dans tous les temps et tous les lieux, a survécu, même au sein de la servitude la plus dégradante, un puissant mobile de libération.
    D'où vient ce mobile si puissant, si persistant que nul régime si tyrannique soit-il, si longue soit sa durée, n'a jamais pu éteindre chez les humains spoliés et asservis ?
    L'analyse de ce sursaut qui, parfois, de manière imprévisible, entraîne l'humain dans un mouvement de révolte démontre que celle-ci est un geste de défensesurgi des profondeurs de l'instinct, c'est-à-dire de l'animalité dont l'être humain est issu. En effet, ce geste de révolte n'est pas spécifique à l'humain : il dresse aussi bien la bête contre le fouet du maître que l'esclave ou le prolétaire contre la férocité ou la rapacité de ceux et celles qui les tyrannisent ou les exploitent. Et cela sans autre prolongement que le désir de fuir ou de se protéger.
    Il s'agit donc bien d'un instinct dont on peut constater la présence chez tout le genre animal. Cette espèce d'unanimité ne pas nous humilier, bien au contraire, car elle témoigne clairement que l'état d'aliénation est un état contre nature.
    Mais si l'humain et l'animal réagissent identiquement sous l'aiguillon de cet instinct, le premier a sur le second la supériorité qu'il est doué de la faculté de raisonner, c'est-à-dire d'analyser les mobiles de ses actions.
    Dès lors, pour cet être raisonnable, le geste mécanique de la révolte ne suffit plus à motiver les raisons de ses actes. Il veut aller au-delà d'une insurrection sauvage et éphémère qui ne peut résoudre le problème permanent de son aliénation. Peu à peu s'est alors forgé dans son esprit le désir, puis la volonté, non plus simplement de s'insurger, mais aussi de supprimer les causes qui engendrent sa révolte.
    De révolté, l'humain devient alors révolutionnaire. J'entends par là qu'il prolonge et transpose son élan instinctif -- qui lui est commun avec l'animal -- dans le cadre d'une raison -- qui lui est propre -- pour concevoir la possibilité de transformations sociales qui feraient disparaître toutes formes d'aliénation. Ce cheminement, c'est le passage de l'instinct à la raison, de la révolte à la révolution.
    Or, l'anarchisme exprime le refus le plus total de la servitude en ce qu'il s'oppose à sa cause première : l'autorité en tant qu'élément de relations sociales. En cela, l'anarchisme est bien la seule idéologie exprimant un tel refus global.
    D'où, pour certains esprits non-avertis -- et parfois même pour certains anarchistes -- la tentation d'assimiler l'anarchisme à ce seul refus permanent de la servitude, à cette révolte "sauvage" de l'être humain contre toutes les formes de l'aliénation et de la dépossession.
    Une telle assimilation m'apparaît abusive et, à tout le moins, incomplète. Si l'anarchisme est l'expression la plus complète de la révolte, il ne saurait être réduit à cette seule dimension.
    En effet, d'aune part, la révolte est dans ses origines, un sursaut de l'instinct, donc un acte irraisonné et, à la limite du raisonnement, un refus de ce qui existe, c'est-à-dire une négation -- et ce serait singulièrement amoindrir la philosophie anarchiste que de la limiter à une manifestation de l'instinct ou à une négation. D'autre part, il faut bien constater que si la révolte est une voie naturelle qui peut mener vers l'anarchie, elle peut tout aussi bien entraîner l'humain vers des horizons très différents. Par exemple, pour un esprit mystique, vers la prière et la contemplation; ou, à l'inverse, pour un esprit frustre, vers les voies sans issue de l'anti-société : le banditisme et le gangstérisme. La révolte ne saurait donc, à elle seule, définir l'anarchisme, mais simplement exprimer l'un de ses aspects.
    En fait, l'anarchisme, dans la totalité de sa philosophie, est une prise de conscience de causes réelles qui engendrent l'aliénation d'une partie de l'humain et des solutions qui en permettraient la disparition. C'est le dépassement de l'instinct qui suscite la révolte par l'acte raisonné et conscient qui motive la révolution.
    Il est vrai que tous les révolutionnaires ne sont pas anarchistes. Cela prouve simplement que ces humains n'ont pas poussé à son terme l'analyse exacte des causes qui ont engendré leur révolte, causes qui, toutes, découlent de l'application rigide dans la vie sociale du principe d'autorité. Et c'est en cela que l'anarchisme est la seule idéologie authentiquement révolutionnaire, puisqu'elle est la seule, en s'attaquant à la racine même du mal, à ouvrir de réelles perspectives de transformation sociales.
    En résumé et pour conclure, l'anarchisme apparaît bien comme l'expression la plus raisonnée du vieil instinct de révolte, comme l'analyse la plus exacte des causes qui, de tout temps, suscitèrent cette révolte, c'est-à-dire l'aliénation et, en conséquence, comme la seule idéologie susceptible d'apporter à ce problème une solution valable.
    Ce qui reste à résoudre est de transposer dans la réalité sociale les données théoriques de notre doctrine. Ce qui est évidemment le plus difficile, mais aussi le plus nécessaire. Car une philosophie sociale n'a de sens et de raison que si, par-delà la dénonciation des maux dont souffre la société actuelle, elle propose des solutions autres et réalisables dans les temps mêmes que nous vivons.

L’ordre et la liberté
     
      Pour quiconque se refuse à la facilité des formules simplistes ou des slogans, la vie des êtres aux sein des sociétés pose des problèmes complexes. À bien y réfléchir et du point de vue des anarchistes sociaux -- qui est le mien -- ces problèmes se condensent, en définitive, dans ce problème clé : la coexistence de l'ordre social et de la liberté individuelle.Depuis les temps les plus reculés, toute l'histoire humaine n'a été qu'une lutte permanente entre l'ordre -- exigence impérative et naturelle de toute communauté -- et la liberté -- exigence non moins impérative et morale des individus. À travers toutes les "révolutions" successives, comme à travers toutes les luttes nationales pour l'indépendance, voire même à travers les guerres de religions, on retrouve toujours en filigrane cette opposition entre deux forces contraire, dont l'une, centripète, tend vers l'immobilisme et la concentration jusqu'à l'étouffement -- l'autre centrifuge, vers le mouvement et la dispersion -- jusqu'au chaos.
      D'où un continuel jeu de bascule. Car lorsqu'un groupe social, une classe ou un peuple s'insurgent contre un ordre qui tend à les dépouiller de leurs libertés, ils s'aperçoivent très vite, la victoire acquise -- lorsqu'elle l'est -- que la liberté conquise ne résout pas tous les problèmes. Car l'existence de toute communauté impose des exigences de toutes sortes, politiques, économiques, morales -- en un mot, une discipline, c'est-à-dire un ordre -- qui vont à l'encontre de ce bien précieux pour lequel on s'est battu : la liberté. Il s'ensuit une période chaotique où s'affrontent des clans rivaux et hostiles et au terme de laquelle l'un des clans finissant par s'imposer aux autres restaure l'ordre par les moyens classiques de tous les dirigeants : les moyens d'autorité. Et le peuple, après avoir lutté dans la guerre ou la révolution, pour conquérir sa liberté, se laisse bientôt dépouiller de sa victoire, faute de savoir s'organiser, par de nouveaux maîtres qui profitent du chaos et du désordre pour imposer leur pouvoir. Il ne reste plus alors au peuple de nouveau asservi... qu'à méditer de nouvelles révoltes.
      Comment sortir de ce cercle vicieux ? Comment concilier l'ordre et la liberté dans un équilibre qui ne soit plus le fait de luttes sanglantes, mais d'une coexistence pacifique ?
      Ce problème ne fut pas étranger aux préoccupations de Proudhon et explique certaines variations de son œuvre. En fait, le grand pionnier de l'anarchisme social n'avait rien d'un esprit confus, mais la recherche patiente et obstinée d'une solution à un problème donné entraîne toujours de telles discordances dans l'ensemble d'une œuvre. Surtout chez ceux et celles -- et c'était le cas de Proudhon -- qui se refusent à basculer, soit dans un "utopisme" sans lien avec la réalité, soit dans un "réalisme" faisant abstraction de cette réalité vivante qu'est l'individu. Car la première formule débouche sur le néant des irréalisations, la seconde sur de nouvelles tyrannies.
      Ainsi, le problème clé qui se pose à tout révolutionnaire conscient est en définitive celui-ci : concevoir un ordre social qui ne soit pas en opposition avec la liberté individuelle; concevoir une liberté qui soit compatible avec la discipline nécessaire, hors de laquelle aucune société ne peut vivre et survivre. Tout mouvement révolutionnaire qui n'aura pas résolu avant ce problème ne pourra que déboucher sur une révolte, non sur une révolution. Une révolte qui se terminera, soit dans la défaite par le retour à ce qui était, soit dans la victoire par l'instauration de nouvelles structures autoritaires, souvent encore plus tyranniques que les précédentes.
      Cette leçon, que nous enseigne l'Histoire, implique pour tout mouvement révolutionnaire la nécessité d'étudier, d'élaborer et de définir aussi clairement que possible ce que pourraient être, dans les temps que nous vivons et avec les humains tels qu'ils sont, les structures d'une société où joueraient certains automatismes propres à réaliser un équilibre naturel entre l'ordre nécessaire et la liberté indispensable.
      Comment y parvenir ?
      Définissons d'abord la liberté comme un ensemble de droits que revendique l'individu et dont la possession doit lui permettre d'affirmer sa personnalité et de sauvegarder son autonomie au sein du groupe social dont il fait partie; et l'ordre comme un ensemble de devoirs que la société doit imposer à ses composantes (sous formes de lois morales, politiques et économiques) pour maintenir l'homogénéité nécessaire, hors de laquelle la vie de la communauté se désagrège.
      Il s'agit donc d'un contrat individu/société, selon la définition de J.-J. Rousseau. Mais pour qu'un contrat ait une légitimité naturelle et soit, par là même, accepté, il convient que les termes en soient librement discutés par les deux parties.
      Or, dans toutes les société autoritaires (autrefois théocraties et monarchies absolues, aujourd'hui démocratie et dictatures) les termes du contrat social sont édictés unilatéralement par le pouvoir politique, au seul profit des classes ou castes dirigeantes qui constituent ce pouvoir. Un pouvoir qui détermine plus ou moins arbitrairement (selon le degré d'autorité du régime) les lois restrictives des libertés individuelles, sans que les individus puissent valablement faire valoir leurs droits -- sinon par la révolte : d'où le caractère artificiel, instable et précaire de tout contrat social en régime autoritaire et la nécessité de forces coercitives pour l'imposer.
      Il est évident que pour rendre ce contrat valable, naturel et légitime, il convient que les termes en soient discuté librement par les deux parties et que l'équilibre entre les droits et les devoirs résulte, non d'une contrainte imposée, mais d'une confrontation permanente entre les impératifs qu'impose la vie sociale et les exigences de liberté de l'individu. Comment une telle confrontation peut-elle être possible ? Par une organisation sociale conçue de telle sorte qu'elle permette à toutes ses composantes d'être associées -- et non soumises -- aux décisions prises. Il faut qu'à tout instant l'individu se senteconcerné par le maintien d'un ordre social au sein duquel il détermine lui-même les limites de sa liberté.
      Pour cela, il faut créer des structures qui permettent et même qui obligent l'individu à une continuelle confrontation entre les diverses aspirations qui l'animent. Ainsi, pour prendre un exemple dans le domaine économique, l'humain-producteur tend à réduire la somme de son travail au minimum; mais l'humain-consommateur a, lui, une exigence contraire : celle de vouloir toujours plus de produits à consommer, d'objets à utiliser. Il faut donc qu'au sein d'organismes adéquats, l'humain-consommateur et l'humain-producteur se trouvent confrontés pour déterminer, sans contraintes, l'équilibre nécessaire. De même, au sein d'organismes semblables, il faut que l'humain-social se trouve confronté avec l'humain-individu, afin de réaliser l'équilibre entre les exigences d'ordre du premier et les exigences de liberté du second.
      Ainsi se trouvera réalisé un équilibre naturel qui ne sera ni le résultat d'une lutte entre individus, ni celui qu'impose par voire d'autorité une classe au pouvoir, mais résultera d'une libre et permanente confrontation entre humains égaux.
      On conçoit que de telles structures n'auront rien de figé, de sclérosé ou d'immuable, mais tout au contraire permettront les révisions et les adaptations que commande l'évolution des sociétés. Et c'est ce qui permettra, précisément, à ces sociétés d'avancer sans heurts, sans violences -- sans révolutions. Sauf, naturellement, les révolutions de la technique qu'engendrent le progrès scientifique et les révolutions de l'art issues de l'esprit humain.
      C'est ainsi que le contrat social prendra toute sa valeur et que seront créées les conditions nécessaires qui permettront à l'ordre de ne pas devenir un carcan et à la liberté de ne pas sombrer dans le chaos.

L’organisation sociale
     
      Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours, l'organisation sociale a toujours reposé sur un élément de base, qui est le principe d'autorité. Cette autorité est la légitimation dont se parent les gouvernements de toute nature pour exercer le pouvoir, c'est-à-dire pour légiférer et imposer les lois qu'ils édictent. Cette organisation hiérarchisée s'illustre par le schémas classique de la pyramide, le sommet, détenteur de l'autorité, imposant à la base ses décisions par l'intermédiaire de cercles successifs d'agents d'exécution, dont le nombre s'accroît en même temps que décroît le pouvoir au fur et à mesure que ces cercles se rapprochent de la base.D'où vient cette autorité dont se réclament ceux et celles qui gouvernent pour s'imposer à la masse des gouvernés ? De deux sources très différentes, encore que, souvent, elles se juxtaposent dans un même régime. La première source est le divin. L'autorité est supposées être "déléguée" à certains humains par quelques divinité extraterrestre, inaccessible et inconnaissable. Il en résulte que ceux et celles qui exercent le pouvoir au nom de cette divinité n'ont de comptes à rendre qu'au Dieu lui-même qui leur aurait soi-disant dévolu ladite autorité. Ce sont -- ou c'étaient -- les régimes autocratiques de caractère religieux: théocraties et monarchies absolues. La seconde source est le peuple. Celui-ci est supposé détenir l'autorité, mais, ne pouvant l'exercer dans son ensemble, la délègue par voie d'élections à des représentants qui exercent alors le pouvoir au nom de ceux et celles qui les ont élus, c'est-à-dire du "peuple souverain". Ce sont les régimes démocratiques : monarchies constitutionnelles, républiques, dictatures (les dictateurs se réclament toujours du peuple et, de fait, ils sont souvent hissés au pouvoir par celui-ci).
      Cette seconde source peut paraître plus naturelle -- et par là-même -- plus légitime que la première, qui constitue la plus flagrante escroquerie morale que l'Histoire ait enregistrée. Qu'une divinité existe ou non est ici hors de question. Le seul fait positif est que jamais un dieu réel ou présumé n'a conféré explicitement d'autorité à des humains. Cela apparaît aujourd'hui si évident que l'Église elle-même renonce progressivement à avaliser ce mensonge. Et, à part quelques dictatures de type franquiste (13) ou quelques monarchies théocratiques d'Orient, dans tous les pays du monde moderne, les tenants du pouvoir reconnaissent ou proclament détenir l'autorité d'une volonté populaire exprimée par voies d'élections et de plébiscites.
      La démocratie semble donc la seule forme d'organisation sociale qui puisse légitimer l'autorité du pouvoir. Je dis : semble, car, en fait, entre la démocratie formelle -- théorique -- et la réalité des structures qui se réclament de cette forme de gouvernement existe toujours un fossé, plus ou moins profond, où cette légitimité s'évanouit jusqu'à ne plus devenir qu'un fantôme -- rejoignant ainsi le fantôme d'une divinité et le mensonge d'une "délégation" de pouvoir accordée par celle-ci.
      Pourquoi ? D'abord, parce qu'il y a trop de "distance" entre l'électeur et l'élu, entre le prétendu dépositaire d'une soi-disant autorité collective et son mandataire, si bien que celui-ci, échappant à un contrôle effectif et permanent, s'approprie des pouvoirs que le votant n'a jamais eu l'intention de lui donner. La démocratie idéale exigerait que l'autorité déléguée aux élus par le peuple souverain soit constamment contrôlée par celui-ci -- ce qui, en fait, ôterait toute autorité à l'élu ! Et, par conséquent, lui ôterait sa raison d'être et son utilité. La démocratie idéale est donc une utopie et la démocratie effective une escroquerie qui confère et ne peut que conférer à l'autorité une fausse légitimité.
      Mais il est un autre argument qui démontre, non seulement l'illégitimité de toute délégation d'autorité, mais encore son impossibilité même. En effet, tout être humain, c'est-à-dire tout citoyen dans une société, n'a et ne peut avoir d'autorité naturelle que sur son propre individu : il ne peut donc déléguer cette autorité à autrui pour l'exercer sur un autre que lui-même. Cet argument ôte toute valeur à une délégation d'autorité exprimée par une prétendue "volonté populaire". Et comme le mythe de la "volonté divine" s'évanouit progressivement, on chercherait en vain une source valable de légitimité au principe d'autorité.
      Cette démonstration justifie donc parfaitement le point fondamental de la philosophie anarchiste, à savoir la négation de l'autorité "déléguée" à des mandataires comme principe d'organisation sociale et de gouvernement.
      Cependant, l'organisation sociale est un fait -- et une nécessité. Nulle communauté humaine ne peut y échapper, de la plus réduite à la plus vaste. À partir du moment où des être humains se rassemblent, quel que soit leur nombre, apparaît immédiatement la nécessité d'ordonner et de coordonner les activités et les fonctions de chacun au sein de cet ensemble. Ces règles, tacites et verbales dans les sociétés primitives, puis codifiées et écrites dans les sociétés les plus évoluées, constituent les structures sociales d'une communauté. Plus l'ensemble est vaste et plus ces structures deviennent à la fois plus nécessaires et plus compliquées.
      Il est bien évident qu'elles seront aussi indispensables dans une société libertaire que dans une société autoritaire. Le problème est seulement de les faire dépendre et exister, non du principe d'autorité, autorité qui, on vient de le voir ne peut être déléguée ni par un dieu (et pour cause ! ) ni par le peuple, mais usurpée au nom de l'un ou de l'autre. Et le seul moyen d'exclure l'autorité des relations sociales est d'appliquer à celles-ci un principe contraire : celui de la liberté, ou, plus exactement, du libre examen.
      Et d'autres termes, au principe d'autorité, qui confère au mandataire un pouvoir de décision, doit se substituer un principe de liberté, qui ne peut conférer aux élus qu'un pouvoir d'exécution : les décisions sont prises à la base et exécutées par ceux et celles qu'on nomme à cet effet. Dans ce cas, ce n'est pas l'autorité que possède chaque citoyen d'une communauté qui se trouve être collectivement déléguée à un ou plusieurs représentants -- autorité qui ne peut être déléguée, puisque chaque humain n'a d'autorité légitime que sur lui-même -- mais le mandat précis d'exécuter les directives et d'appliquer les décisions prises en commun.
      Il ne s'agit plus alors d'une organisation hiérarchisée -- puisque toute délégation d'autorité se trouve exclue. La pyramide dont il a été question au début de cet article et qui illustre le principe hiérarchique, s'écrase et devient un cercle dont le point central n'est plus qu'un organisme de coordination et d'exécution.
      L'idéal serait évidemment des communautés très petites et autonomes, qui permettraient à tous les citoyens de délibérer en commun et d'appliquer les décisions prises sans intermédiaires. La complexité et l'imbrication des société industrialisées modernes commandent de rejeter cette solution simpliste dans les oubliettes du passé. Il faut donc nécessairement avoir recours à des mandataires élus chargés d'exécuter les décisions prises à la base. Mais ce mandat d'exécution exclut toute délégation d'autorité, autorité qui ne peut être délégué, mais, je le répète, usurpée, soit au nom d'une illusoire "divinité", soit au nom d'une fausse "volonté populaire".
      Ainsi disparaîtra le principe d'autorité -- et, avec lui, la cascade des fonctions hiérarchisées à tous les degrés de l'organisation sociale. Ainsi naîtra une société d'humains libres, égaux et responsables.
      Et ainsi disparaître l'État -- ce monstre assoiffé d'autorité.


Fédéralisme, autonomie, sécession
     
      Le fédéralisme est un mode d'organisation qui s'oppose au centralisme. L'autonomie représente la possibilité pour un groupe social de n'importe quelle importance de s'administrer lui-même sans intervention d'un pouvoir central. La sécession exprime la faculté permanente pour une partie quelconque d'un ensemble de se séparer de cet ensemble pour s'ériger en unité autonome ou pour rallier un autre ensemble.La Commune de Paris de 1871 fut l'expression éphémère, mais la plus parfaite de ce système. Les communards s'appelaient les fédérés et ils invitaient les autres villes de France à suivre leur exemple, c'est-à-dire à s'ériger en communes libres, autonomes et fédérées.
      Le socialisme libertaire ou le communisme anarchiste revendiquent le fédéralisme comme base de leur organisation sociale future. Or, dans tout système fédéraliste est incluse la notion d'autonomie. Et Michel Bakounine a écrit quelque part (je cite de mémoire): "La liberté de sécession doit être réelle, sinon l'autonomie n'est qu'un leurre."
      Ces quelques notions élémentaires précisées, il convient d'étudier la réalité qui se cache derrière les mots. Car, je l'ai dit et je le répète, une doctrine sociale n'a de raison et de sens que si elle est apte à se réaliser dans des lendemains immédiats; sinon, c'est une utopie.
      Ouvrons une parenthèse. Si on peut déceler un sens, une direction dans la succession des événements qui constituent l'histoire humaine (et je crois que ce n'est pas contestable), il semble bien que ce sens, que cette direction aillent de la dispersion vers l'unité, de l'éparpillement vers les rassemblement, de la division vers la concentration. On peut s'en réjouir ou s'en désoler, mais le fait est que, depuis les tribus primitives des premiers temps de l'humanité jusqu'aux grands ensembles qui constituent le monde moderne, toute l'histoire humaine n'a été qu'un long, permanent et douloureux effort pour se réunir, se regrouper, se rassembler.
      Que cette tendance universelle ait eu jusqu'alors pour support l'impérialisme , que les moyens en aient été les guerres de conquêtes avec leurs cortèges de massacres et de génocides, n'enlèvent rien à la réalité: la marche vers l'unité a été la marque constante qui a imprimé à l'Histoire son orientation.
      Je ne peux admettre que cette continuité soit le seul fait des ambitions des conquérants: ils se servirent de cette sorte d'instinct unitaire pour édifier leurs puissances comme les prêtres se servirent de l'instinct moralisateur pour édifier la leur.
      Mais, à cause des moyens employés pour réaliser cette unité, c'est-à-dire la guerre, l'asservissement des pays conquis et la centralisation autour du pays conquérant, à cette marche vers l'unité s'est constamment opposé l'effort des peuples conquis pour conserver leurs libertés... D'où une remise en cause des gains acquis par voie de conquête, la longue suite des guerres d'indépendance et de sécession qui s'en suivirent et l'éclatement final des grands empires en de nouvelles unités nationales.
      Ainsi, deux forces se sont constamment opposées tout au long de l'Histoire, imprimant à celle-ci un cours sinueux. La première de ces forces a trouvé sa source dans un puissant instinct unitaire des hommes; son expression politique fut l'impérialisme et ses moyens, les guerres de conquêtes et d'annexion. La seconde force a trouvé sa source dans l'instinct de liberté des groupes sociaux conquis; son expression politique a été le nationalisme et ses moyens, les guerres de libération et de sécession.
      De ce qui précède, constatons d'abord la primauté du courant unitaire: ce n'est qu'en réaction contre les moyens employés qu'est née la force contraire. Or, il est bien évident que l'opposition de ces deux forces a été néfaste. La première parce qu'elle a provoqué une suite ininterrompue de guerres et de massacres; la seconde parce qu'elle a morcelé le monde en hérissant celui-ci de frontières. D'une part, l'impérialisme, qui aboutissait à la constitution de vastes ensembles, finissait toujours par périr de son mal spécifique: le gigantisme; d'autre part, de minuscules portions d'empires s'érigeaient en unités nationales sans avoir les assises géographiques, économiques, culturelles et politiques nécessaires, se condamnant ainsi à une vie végétative.
      Ce qui est valable pour l'ensemble des nations, l'est également au sein d'un pays. La tendance vers l'unité qui s'exprime à travers le centralisme étatique étouffe la vie régionale au profit d'une capitale de plus en plus monstrueuse. À l'inverse, le souci de préserver une certaine autonomie a multiplié des communes pygmées. (Il existe en France, actuellement, des communes de quelques dizaines d'habitants qui sont des absurdités géographiques, économiques et sociales. Ces communes ne survivent d'ailleurs que grâce à des subventions -- ce qui réduit à néant leur "autonomie".)
      Dans ces perspectives, le fédéralisme ne saurait s'opposer ni à la tendance historique vers l'unité du monde, ni au souci légitime des groupes sociaux de préserver leur originalité et leurs libertés. Tout au contraire, il doit s'insérer comme une solution médiane, naturelle et logique entre l'étouffement qui résulte de la centralisation autoritaire et la dispersion que provoque le "nationalisme de clocher". Par conséquent, le fédéralisme raisonnablement conçu ne saurait se concrétiser dans une multiplication inconsidérée de cellules communales, régionales ou nationales. Considéré d'un tel point de vue, le fédéralisme irait à contresens de l'Histoire. Loin de s'opposer à l'unité nécessaire vers laquelle tendent les efforts humains depuis des millénaires, le véritable fédéralisme doit, tout au contraire, faciliter la réalisation de cette unité en permettant l'intégration pacifique des groupes sociaux diversifiés dans un grand ensemble uni.
      Quant au droit à la sécession, qui doit demeurer, en société fédéraliste, une liberté réelle et non pas seulement théorique, il ne saurait cependant avoir pour objet que de réclamer l'autonomie et non l'indépendance, sinon il serait la négation du fédéralisme. Le fédéralisme ne peut être constitué que par l'union de cellules autonomes et non par la juxtaposition de "patries" indépendantes, que ces "patries" ne se limitent au clocher d'un village ou s'étendent à une région, à une nation ou à un continent.
      D'ailleurs, il ne saurait exister de fédéralisme véritable sans un esprit de solidarité effectif et agissant -- ce qui interdit le "replis sur soi". Et l'interdépendance économique croissante dans le monde moderne enlève beaucoup d'intérêt à toute forme de sécession orientée vers l'isolement. L'autarcie d'une région, d'une ville, voire d'un village, jadis possible, encore concevable au siècle dernier, est aujourd'hui impensable et impraticable.
      En résumé, le fédéralisme doit être une méthode pacifique de réaliser l'unité souhaitable et nécessaire du monde, tout en sauvegardant les libertés indispensables à la vie sociale. Mais, pour réussir, il devra se préserver d'un redoutable écueil: celui de favoriser une "atomisation géographique", qui ne pourrait déboucher que sur le chaos.
      Communes, régions, pays libres et autonomes, certes, mais fédérés. Car, au-delà, c'est-à-dire indépendance sans fédéralisme, le prétexte de liberté ne sert plus alors qu'à créer de nouvelles patries, de nouvelles frontières, de nouveaux nationalismes.
      Ce qui serait le contraire de l'anarchisme, et la négation du fédéralisme qui doit tendre à unir et non à diviser.

III - Sur la philosophie anarchiste
 


Le bien et le mal
     
      Le survol de la déjà longue histoire humaine montre qu'il a toujours existé au sein des sociétés, même les plus primitives, au moins un embryon de morale, dont la singularité est de vouloir distinguer le bien du mal.À travers les époques comme à travers tous les régimes, les religions successives furent sans cesse le support privilégié, sinon unique, de ce besoin impératif qu'éprouve toute collectivité humaine de réglementer son existence en l'insérant dans un cadre strictement codifié.
      Je ne pense pas que les religions aient "inventé" la morale. Je suis plutôt porté à croire que les religions naissantes se sont servies, pour imposer leur domination, de cette espèce d'instinct qui, sous l'aiguillon de la nécessité, pousse toute société d'êtres vivants, animale aussi bien qu'humaine, à se discipliner pour survivre.
      Mais si, dans les sociétés animales, cette discipline (qui atteint sont point culminant chez les termites, les fourmis et les abeilles) s'est instaurée avec une rigueur mécanique qui n'a d'autre ressort que l'instinct de conservation de l'espèce, dans les sociétés humaines, l'intelligence, dans un désir qui est la manifestation même de son existence, a voulu expliquer et justifier ce besoin impératif de discipline par des considérations métaphysiques.
      Ainsi naquit la philosophie, dont l'objet est une tentative sans cesse renouvelée d'explication et de justification de la vie humaine. Or, l'aventure philosophique, en quoi se condense toute l'histoire de l'esprit humain, est une manifestation à la fois nécessaire et vaine.
      Nécessaire, lorsqu'elle a pour objectif d'exprimer en termes humains ce besoin impératif de discipline dont les racines plongent dans l'animalité; vaine lorsqu'elle prétend rechercher une explication et une justification de la présence humaine sur ce monde terrestre.
      L'humain est et cette certitude physique est la seule base sérieuse sur laquelle puisse reposer une philosophie raisonnable et sensée. Rechercher lepourquoi de cette existence, c'est poursuivre une chimère dans les mirages scintillants des cieux, des au-delà et des olympes: tous ces lieux irréels enfantés par la fertile imagination humaine pour servir de royaumes à l'imposante cohorte des divinités qui se succédèrent tout au long des siècles.
      Dans l'impossibilité de trouver une explication humaine à sa propre existence, l'homme en rechercha la cause dans le divin. Ce fut le triomphe des religions qui, dans un délire imaginatif insensé, enrobèrent les successives morales, nécessaires à l'existence des sociétés humaines, dans un fatras de tabous, d'interdits et de rites, où se diluèrent l'essentiel et l'indispensable au profit du superflu et de l'inutile.
      Ce fut le règne du bien et du mal -- le bien étant ce qui était bénéfique à la puissance de la religion existante, le mal ce qui lui était contraire. Sous des formes variables, toutes les religions symbolisèrent le bien sous les traits d'une divinité bienfaisante, le mal sous ceux d'une autre divinité, malfaisante celle-là: le bon Dieu et le diable de la religion chrétienne. Avec, pour complément, l'ineffable ciel pour les bons et le terrifiant enfer pour les mauvais: cosmologie enfantine à la mesure de l'enfance humaine.
      Ainsi se dilua dans le parfum des encens, les psalmodies incantatoires et les divagations théologiques, les origines profondes du besoin impératif de discipline qu'éprouvèrent les premières sociétés humaines, imitant en cela les sociétés animales dont elles étaient issues. La morale, perdant alors les bases naturelles qui lui sont propres, bascula dans le carnavalesque déploiement d'une fantasmagorie sacrée, sans lien avec la réalité, sans utilité pour l'espèce, souvent homicide pour les individus, toujours néfaste pour la société.
      On pourrait remplir des volumes rien qu'à décrire les différentes conceptions qu'inventèrent les religions pour définir le bien et le mal, base essentielle de toute morale. À travers les temps et les lieux, ces conceptions varièrent dans des limites telles que le bien devenait le mal et inversement.
      La sacralisation de la morale ne pouvait qu'aboutir à ces inepties et à ces contradictions. En fait, il ne peut y avoir de bien et de mal par référence à une divinité quelconque -- pas plus qu'à l'humain ou à la société considérés comme entités. Une saine morale ne peut se référer qu'à l'humain -- et à lui seul -- considéré dans sa réalité vivante et sensible.
      Discipliner la vie d'une société en exprimant en langage humain les lois élémentaires qui sont indispensables à sa survie et à son bonheur est une chose nécessaire -- et c'est la tâche des philosophes. Institutionnaliser et sacraliser une morale qui, sous prétexte de sauver l'humain du péché, l'enferme dans une prison et le paralyse dans une camisole est une autre chose -- et ce fut l'inutile et néfaste travail des théologiens.
      Démystifier la morale est une oeuvre absolument nécessaire.
      Comme l'a fort bien démontré Pierre Kropotkine dans son admirable livre "L'Entraide", la vraie morale ne saurait être autre chose que la connaissance, le respect et la pratique des grandes lois naturelles qui, hors de tout esprit religieux, tendent à maintenir la vie et la cohésion d'un ensemble sociétaire.
      Quelles sont ces lois? La première et la plus importante est, sans conteste, la solidarité, dont la charité n'est que la déformation religieuse et caricaturale. Aucune société humaine (pas plus qu'aucune société animale) ne peut vivre et prospérer si ne s'y pratique pas un minimum de solidarité entre ses membres.
      La solidarité entre membres d'un groupe humain (qu'il soit composé de quelques unités ou de quelques centaines de millions) est la base essentielle sur laquelle doit reposer toute morale. Point n'est besoin pour cela de rechercher des justifications extraterrestres: l'humain est et ne peut survivre qu'au sein d'une communauté. C'est une loi impérative de la nature et une saine morale ne saurait chercher d'autres sources.
      Mais, si l'on ne veut sombrer dans la rigueur mécanique qui a amené certaines sociétés animales à un parfait et effrayant degré d'automatisme, il fauthumaniser les grandes lois naturelles qui viennent du fond des âges et que nous avons hérité du règne animal.
      C'est pourquoi la première de ces grandes lois naturelles, celle de la solidarité, ne saurait avoir, chez l'humain comme chez l'animal, pour seule fin, la préservation ou la multiplication de l'espèce.
      Par son esprit qui a fait de lui une unité pensante, l'humain a des ambitions qui sont au-delà du seul instinct. Partie intégrante d'une communauté hors de laquelle il ne pourrait exister, l'être humain ne saurait non plus sacrifier sa vie sensible et éphémère aux dévorantes exigences d'une société qui, elle-même, ne pourrait exister sans les individus.
      La solidarité humaine doit donc se définir dans la perspective d'une morale qui exprime l'équilibre le plus harmonieux possible entre le bien d'une société, communauté nécessaire à la vie, et le bien des individus, réalités vivantes de cette société.
      C'est ainsi que "Liberté, Égalité, Fraternité", ce sigle qui orne le fronton de tous nos édifices et qui, faute d'être devenu une réalité, est tombé dans l'oubli et l'indifférence, demeure l'expression la plus valable de l'exigence humaine qui veut que l'ancestral instinct de solidarité s'individualise en dépassant le seul objectif de l'espèce.
      Désacraliser la morale en la débarrassant des inutiles mythes religieux ou laïques qui l'ont défigurée et mutilée, la rendre à sa vocation naturelle en l'exprimant dans le langage humain de la solidarité, reste la tâche d'une philosophie révolutionnaire conséquente.

La liberté entre la puissance et la justice
     
      La vie humaine, l'existence de l'humain sur la terre dans son comportement social --et, au-delà, par extension et multiplication dans les expressions morales d'une société et un temps et un milieu déterminés-- sont conditionnées en partie par trois facteurs psychologiques qui se définissent par trois "volontés" : la volonté de puissance, la volonté de liberté et la volonté de justice.Toute l'aventure humaine, du couple jusqu'aux grands ensembles, depuis ses origines jusqu'à nos jours, toute sa longue et douloureuse histoire dans la lente succession de ses paix éphémères et de ses tueries renouvelées, de ses guerres et de ses révolutions, de ses saints et de ses tyrans, de ses régimes et de ses morales, est imbriquée dans le jaillissement et les heurts de ces trois volontés, tour à tour créatrices et destructrices, aussi bien des individus que des peuples.
      Mon propos est de montrer que la volonté de puissance et la volonté de justice étant situées exactement aux pôles opposés de l'entendement humain, la volonté de liberté s'insère à la charnière de ces deux expressions opposées et peut ainsi apporter son aide, son appui et son dynamisme indifféremment à l'une ou à l'autre de ces volontés opposées.
      Définissons d'abord les deux extrêmes : la volonté de puissance et la volonté de justice.
      Qu'est-ce que la puissance? Elle s'illustre et se concrétise par l'emprise de UN sur les AUTRES -- que ce UN soit un homme, un chef de famille dans le cadre de la famille, un chef tribal dans le cadre de la tribu, un chef d'État dans le cadre d'une nation ou d'un empire; ou que ce UN soit une caste, une classe, une coterie. Individuellement aussi bien que collectivement, la puissance implique la domination : c'est l'autorité imposée du père, du chef, de la classe ou de la caste. Politiquement, elle s'exprime par les régimes autoritaires : monarchie, théocratie, oligarchie, aristocratie -- ou par la dictature, fasciste ou dite du prolétariat.
      Mais son expression collective ne doit pas faire oublier son origine individuelle : la volonté de puissance est avant tout un acte individuel. Ce n'est qu'à la longue et à la faveur de certaines circonstances particulières (économiques surtout) qu'elle se mue en une volonté de puissance collective d'un clan, d'une classe, d'une caste -- d'une nation ou d'un empire -- d'une religion ou d'une idéologie.
      Essayons d'en faire l'autopsie. À la base de cette volonté de puissance, on trouve le désir de l'individu de se libérer des contraintes familiales, religieuses, politiques ou économiques qui entravent son élan vital vers la réalisation de ses désirs -- c'est-à-dire vers ce qu'il conçoit comme étant les conditions de son bonheur. En d'autres termes, la volonté de puissance trouve sa source dans un désir de liberté conçu POUR SOI -- dans une liberté sauvage qui s'acquiert par le combat, la lutte, l'écrasement des AUTRES à son profit. Son expression est donc bien la domination et sa justification philosophique tient dans cette certitude que, la liberté n'étant pas indéfiniment extensible, il faut, pour conquérir SA liberté, s'approprier celle d'autrui -- sa liberté, d'abord, puis le fruit de son travail et, ainsi, l'exploitation apparaît comme le complément inévitable de la domination. Une telle philosophie exprime la réalité des sociétés esclavagistes.
      C'est ainsi que, dans une certaine perspective, on ne peut faire aucune différence entre un chef d'État et un chef de bande, entre un capitaine d'industrie, d'armée ou de brigands, entre un financier et un voleur -- entre un gang de trafiquants, une société anonyme et une classe exploiteuse. Ce sont, très exactement, les mêmes mobiles qui les animent : se libérer eux-mêmes en dominant, en asservissant, en spoliant, en volant ceux qui les entourent. Et, au point de départ, il s'agit d'une identique révolte contre les contraintes sociales. Ainsi, la volonté de puissance trouve, paradoxalement, ses arguments et ses mobiles dans un désir de libération -- dans la volonté. de liberté!
      Et c'est à la même source que, à l'opposé de la volonté de puissance, la volonté de justice va aller chercher ses arguments et ses mobiles. Seulement cette fois -- et c'est toute la différence -- la perspective philosophique change. Celui qui est animé par la volonté de justice pense que la liberté n'est pas limité, mais que, au contraire, elle est indéfiniment extensible -- ce qui ne veut pas dire qu'elle puisse être immédiate et totale : là comme ailleurs, la loi de l'évolution impose des processus, des paliers, des étapes qui sont conditionnés par le niveau politique, économique, intellectuel et moral de l'ensemble social en un lieu et une époque déterminés -- mais que la direction à suivre est celle d'une plus grande et égale liberté pour tous.
      Il serait vain, je crois, de parler à ce propos d'altruisme. L'humain, animé par la volonté de justice, pense simplement -- et c'est évident -- que, selon le propos de Bakounine, il trouvera une plus grande liberté dans un milieu libre et non dans un milieu asservi où, pour asservir, le ou les dominateurs sont obligés de créer une armature étouffante de règles, de lois et morales qui finissent par les asservir eux-mêmes.
      On voit, par ce court exposé, que le désir de libération à l'état brut, sauvage, peut, comme les fameuses langues d'Esope, être la meilleure ou la pire des choses. Si, à l'origine, c'est essentiellement une révolte contre ce qui est, c'est-à-dire contre l'ordre établi (famille, religion, société, travail, etc.), qui, dans les mailles de leurs multiples contraintes, briment les désirs d'évasion; si, à l'origine, c'est donc un sursaut sain et naturel, c'est aussi un élan qui dégénère ou s'élève suivant qu'il sombre dans la volonté de puissance ou qu'il tend vers une volonté de justice.
      Or, toute notion de justice sociale implique nécessairement la notion de l'égalité : c'est, en effet, l'inégalité des conditions qui crée l'injustice au sein des sociétés. Si bien que de nos jours, et malgré les progrès acquis après tant de siècles de lutte, l'existence simultanée d'un économiquement faible et d'un milliardaire exprime toujours la persistance de structures sociales esclavagistes : hors d'une revendication permanente à l'égalité, la liberté conquise par l'individus n'est plus, en définitive, que celle de la bête lâchée dans la jungle.
      Ce qui veut dire que la liberté réelle ne saurait être, socialement, une conquête individuelle et solitaire -- car elle débouche alors inévitablement sur la volonté de puissance -- sur la tyrannie et le brigandage. La vraie liberté ne peut être que le fruit d'une conquête collective, dont l'objet sera d'établir un système social, politique et économique, où les inégalités seront réduite au minimum, et conçu de telle sorte que la volonté de liberté qui habite l'humain ne serve pas à opprimer son semblable, mais, au contraire, contribue à la liberté de tous.
      Pour parvenir à ce résultat, il faudra nécessairement supprimer ce chancre des sociétés individualistes et autoritaires : l'attrait de la richesse -- la possibilité de s'enrichir. L'une des premières mesures à prendre par une révolution sociale conséquente devra donc être la suppression de l'argent -- je ne dit pas de la monnaie--, mais de l'argent sous sa forme thésaurisable. Une société libre, égale et fraternelle ne saurait se concevoir tant que subsistera le mirage fascinant de la fortune, qui désagrège les consciences les mieux trempées et qui, depuis les temps les plus reculés, a toujours constitué la plus grande source d'inégalité -- et de tentation. Cette tentation qui fait basculer le naturel désir de liberté des humains vers les flammes scintillantes et meurtrières de la puissance où, tout au long des siècles, sont venus se brûler et s'anéantir les individus et les peuples.


Choisir la liberté
     
     
      Sur le plan philosophique, l'anarchisme se définit clairement et sans ambiguïté par rapport à tous les autres systèmes philosophiques: il s'oppose au principe d'autorité et lui oppose le principe de liberté.À ce niveau, son argumentation est irréfutable: elle s'appuie, en effet, sur une très longue expérience vécue: celle de l'histoire humaine prise dans la totalité de ses dimension temporelles et géographiques. Et ce avec une telle constance que nulle réfutation n'apparaît possible. L'Histoire est là, en effet, pour démontrer que, partout et toujours, dans tous les temps et tous les lieux, l'autorité et la liberté se sont constamment opposées. Cette opposition permanente, on la retrouve dans toutes les branches de l'activité humaine, en politique aussi bien qu'en religion, en art aussi bien qu'en science: contre l'autorité qui prétend imposer le silence et l'immobilité, la liberté se dresse pour contester et revendiquer la parole et le mouvement. Mieux encore, cette opposition fondamentale, on la retrouve à l'état mythique dans la plupart des grandes théologies: c'est la révolte de Prométhée contre Zeus, aussi bien que celle de Satan contre Dieu. Au-delà des mythes, qui sont toujours la transposition imagée d'une réalité, l'Histoire démontre ainsi que l'autorité a toujours été l'idéal, le moteur et l'arme des gouvernements, des dominateurs, des maîtres; la liberté, l'idéal, le moteur et l'arme des gouvernés, des opprimés, des esclaves.
      Toutes les démonstrations, toutes les arguties dialectiques ne peuvent rien contre cette évidence: autorité et liberté sont, non des fictions philosophiques, mais bien des réalités vivantes de la vie des humains. Elles s'opposent en thermes irréconciliables, mais ne peuvent se nier, ni s'ignorer: toute la vie des sociétés repose sur leur équilibre instable. Entre ces deux adversaires, il n'y a jamais de coexistence pacifique, mais seulement des périodes plus ou moins longues de paix armée, des trêves que viennent rompre, soit un sursaut de l'autorité (réaction), soit une offensive de la liberté (révolution). Après quoi, un nouveau cycle recommence -- une nouvelle veillée d'armes.
      Mais cette lutte incessante que se livrent l'autorité et la liberté, ce n'est, en définitive, que l'expression philosophique d'une réalité sociale bien définie: le combat qui dresse en permanence ceux qui subsistent contre ceux qui asservissent. Autorité et liberté deviennent ainsi les deux termes symétriques et opposés d'une unique proposition: la lutte de classe.
      De sorte qu'on peut poser comme un axiome démontré par l'analyse historique que: a) un accroissement de l'autorité provoque toujours une régression des libertés; b) un gain des libertés se fait toujours au détriment de l'autorité.
      Jusqu'à ce point, la démonstration est irréfutable: tout est clair, net, logique. La difficulté commence à partir du moment où l'on veut situer, "dimensionner" la liberté -- et, par contrecoup, l'autorité -- dans le contexte de la vie sociale.
      Peut-on supprimer toute autorité? Peut-on concevoir une liberté illimitée? En posant ces questions, nos adversaires affectent le souverain et railleur mépris de ceux qu'une certitude illumine: laissons ces adorateurs de l'autorité et ces contemplateurs de la liberté se bercer dans un sommeil qui leur dissimule le mouvement de l'Histoire: on ne vend plus d'humains enchaînés sur les places de nos marchés.
      Mais, parmi les anarchistes eux-mêmes, des camarades s'interrogent: l'autorité est néfaste, mais peut-on concevoir un monde sans autorité? La liberté est le but suprême des aspirations humaines, mais ne risque-t-elle pas, sans limites et sans frein, de basculer dans le chaos? En d'autre termes, l'anarchie n'est-elle pas une utopie et le combat que nous menons un mirage? Ce sont des questions embarrassantes, mais auxquelles il faut répondre.
      Précisons tout de suite un point important: l'autorité dont il est question ici est celle qui s'impose à autrui par la contrainte, la violence ou la peur -- et non celle qui s'impose naturellement par son rayonnement moral. Il s'agit donc de cette autorité qui, dans la société, s'exprime par la puissance et se manifeste par la domination. Quant à la liberté, il s'agit, évidemment, du droit que doit (ou devrait) avoir tout humain d'agir sans contrainte.
      Le problème social que pose la dualité de l'autorité et la liberté a été magistralement étudié par Proudhon, notamment dans ce livre que ne devrait ignorer aucun anarchiste: "Du principe fédératif".
      Le fondateur de l'anarchisme social y est très clair: autorité et liberté sont des réalités coexistantes et opposées dans tous les régimes. D'où il en tire une classification logique en: A - régimes d'autorité: a) monarchie ou patriarcat (gouvernement de tous par un seul); b) panarchie ou communisme (gouvernement de tous par tous); et B - régimes de liberté: a) démocratie (gouvernement de chacun par chacun); b) anarchie (gouvernement de chacun par chacun). Ceci étant une classification théorique. En fait, ni l'autorité ni la liberté n'existent à l'état pur dans aucun régime. Il s'ensuit des combinaisons variables qui donnent naissance à des régimes hybrides. Cependant, dans les deux premiers cas, la primauté est à l'autorité, dans les deux seconds, la primauté est à la liberté.
      Il ne s'agit là que d'une différence, mais elle est essentielle: les deux catégories de régimes s'opposent puisqu'ils tendent vers des finalités opposées: le premier tend vers une toujours plus grande concentration de l'autorité; la seconde vers une toujours plus grande extension de la liberté. Mais à ce niveau de l'argumentation intervient une donnée philosophique d'une importance considérable: celle d'un rejet, d'un refus catégorique de toute conception finaliste de l'Histoire. En effet, l'évolution, c'est-à-dire le mouvement de l'histoire ne peut s'achever que de deux manières possibles: par la perfection atteinte, à partir de laquelle il n'y aurait plus de mouvement, donc plus d'Histoire, ce qui est absurde; ou par la fin de l'Histoire, c'est-à-dire par la disparition de l'espèce humaine, ce qui hors de discussion.
      Toutes ces considérations sont, je crois, nécessaires, pour bien situer le problème de la liberté et de l'autorité, pour définir les "dimensions" de la liberté en société anarchiste.
      "La révolte n'est nullement une revendication de la liberté totale". Disons-le donc nettement, la liberté anarchiste ne saurait être celle de piétiner les plates-bandes d'un parc public ou d'en dévaster les massifs fleuris. Pas plus que celle d'ignorer le code de la route en roulant à gauche ou en brûlant les feux rouges. À la liberté DE l'individus s'opposent la liberté, le bien et la sécurité DES individus. Ceux-ci sont donc parfaitement le droit de placer des gardes et des agents là où il est nécessaire, afin d'empêcher de nuire ceux qui veulent nuire.
      Mais alors quelle différence avec la société autoritaire? Ces différences seront au nombre de deux et capitales: le "service d'ordre" sera orienté vers laprévention et non vers la répression, comme c'est le cas actuellement; et les membres de ce service d'ordre seront nommés, non par le pouvoir, mais par les collectivités intéressées, responsables devant elles et révocables par elles.
      Soyons réalistes. La société idéale est un mythe, puisqu'elle suppose la perfection. La société à construire, la société anarchiste sera un régime qui, au-delà de la démocratie et plus qu'elle, sera orienté vers la liberté. À travers des structures changeantes, parce qu'adaptables aux formes changeantes de l'évolution, elle tendra vers le self-government, le "gouvernement de chacun par chacun", selon la définition de Proudhon, vers une perfection qui ne sera jamais atteinte intégralement. Dans la société la plus autoritaire, il existe toujours des parcelles de liberté. Dans la société libertaire, il demeurera des parcelles d'autorité, dont l'important diminuera au fur et à mesure que les humains apprendront mieux l'usage de la liberté.
      Entre les deux pôles opposés autour desquels se cristallisent les société humaines, il faut faire un choix clair et décisif: ou l'autorité avec son cortège de "grandeur" et d'esclavage; ou la liberté avec ses difficiles pratiques.
      La anarchistes ont choisi la liberté.

Le messianisme
     
      Le messianisme est, par définition, l'attente du Messie -- du Sauveur -- qui doit délivrer l'humanité de tous ses maux. Par extension, le messianisme se traduit par une projection de l'esprit humain qui, partant d'un présent déterminé et réel, mais insatisfaisant dans sa forme, imagine un avenir indéterminé dans sa forme: la perfection.Curieusement, deux grandes philosophies des temps modernes se rejoignent dans cet esprit messianique, dans cette représentation spirituelle d'un monde parfait: le christianisme, qui situe cette perfection dans "l'autre vie", c'est-à-dire au Ciel, et le marxisme, qui la situe sur cette terre, grâce à l'instauration de la société communiste.
      Curieusement, ai-je écrit, car ces deux philosophies, pour aboutir à des résultantes, sinon identiques, du moins parallèles, partent de postulats diamétralement opposés, contradictoires et inconciliables.
      Toute la théologie chrétienne est basée sur cette affirmation première de sa cosmologie, à savoir que Dieu, Être suprême, éternel et parfait, préexistant à toute matière, a créé le monde. Mais ce monde, création d'un être parfait, n'offre pas l'image de la perfection. Pour justifier cette contradiction, la théologie chrétienne nous offre l'explication du péché originel: l'humain et l'humain seul est responsable de sa propre déchéance. Dès lors, son existence terrestre ne saurait être que l'expiation de sa faute première: son bonheur n'est pas de ce monde. Pour obtenir le pardon divin et gagner la Cité lumineuse de la béatitude éternelle, le pécheur doit professer la plus profonde humilité, accepter la souffrance comme une punition méritée et suivre la voie du renoncement total, dont la mort terrestre constitue la suprême étape: qu'importe le corps, l'âme seule est à sauver. Cette conception philosophique débouche sur le fixisme (ce qui a été, est: ce qui est, sera) qui impose l'acceptation, la résignation -- c'est-à-dire l'immobilité.
      À l'opposé, la philosophie marxiste repose sur le matérialisme de l'évolution. Pas d'être suprême et, partant, pas de création. La matière, préexistante de toute éternité, se transforme, la vie surgit à un certain stade de son évolution et l'esprit lui-même n'est qu'une forme de la matière. Toute la philosophie marxiste repose donc sur la notion de mouvement (ce qui a été, n'est plus: ce qui est, ne sera plus), c'est-à-dire sur le changement, la transformation, l'évolution. Ainsi, à l'opposé de la philosophie chrétienne, qui est statique, la philosophie marxiste est dynamique.
      D'où vient alors que ces deux philosophies, si divergentes dans leurs conceptions, se sont rejointes dans le même esprit messianique et que, à quelques siècles de distance, Staline ait marché sur les traces sanglantes de Torquemada? Pourquoi, aux grésillements des sinistres bûchers de la Saint Inquisition, l'Histoire a-t-elle fait écho en faisant claquer dans la Russie marxiste les détonations des pelotons d'exécution et des coups de revolvers dans la nuque? Pourquoi la lente agonie des "traîtres" dans les camps de concentration sibériens a-t-elle fait suite à l'agonie des "hérétiques" dans les cachot de la Sainte Église?
      Le socialisme marxiste se qualifie de "scientifique" par opposition à la philosophie hégélienne, d'où il a tiré sa substance, et au socialisme dit "utopique", tous deux condamnés sous l'infâme accusation "d'idéalisme". Or, si Marx a tiré du passé de l'Histoire une méthode (le matérialisme historique), qui permettait, au moins dans une certaines mesure, d'expliquer l'évolution de ce passé, il a voulu (et plus encore ses successeurs que lui-même) prophétiser l'avenir en conférant à cette méthode les vertus infaillibles d'une vérité éternelle. Ce faisant Marx tournait le dos à la méthode scientifiqueà laquelle il prétendait. Car la méthode scientifique ne repose que sur l'expérience, se refuse à la prophétie et s'en tient aux vérités relatives du moment, considérées comme des "hypothèses" vraisemblables, comme des outils de travail, comme des éléments de recherches qui permettent de progresser vers de nouvelles découvertes, c'est-à-dire de nouvelles "vérités".
      La sociologie, science parmi les autres sciences, ne saurait procéder d'une discipline sans, précisément, tourner le dos à la science. En prétendant déterminer l'avenir en fonction du passé et du présent, Marx et ses disciples abandonnaient la méthode scientifique pour se jeter dans le prophétisme -- rejoignant ainsi par un singulier détour la philosophie chrétienne. Ce faisant, ils jetaient les bases, non d'une science, mais d'une religion. Car l'avenir, surtout à long terme, est insaisissable et Marx ne pouvait prévoir, au siècle dernier, les prodigieux développements de la technique, d'où une série de prédictions erronées qu'est venue démentir l'évolution accélérée du monde.
      Mais si la science reconnaît ses erreurs en les dépassant, la religion, elle, s'y refuse obstinément, Ce qui est dit, est dit. Dès lors, elle prétend plier la réalité présente à sa conception prophétique du devenir: au dieu céleste du christianisme, Marx a substitué le dieu historique du matérialisme. Les conséquences ne pouvaient plus que s'identifier: sacrifier le présent au nom de l'avenir. Torquemada brûlait les corps pour mieux vouer les âmes aux béatitudes du bonheur céleste. Staline décimait ses contemporainEs pour mieux vouer leurs descendantEs aux béatitudes futures du bonheur terrestre: dans les deux cas et pour les mêmes raisons, la révolte contre l'injustice plongeait dans le meurtre du présent au nom d'une justice à venir.
      C'est l'aboutissement inévitable de tout messianisme religieux ou social. À partir du moment où l'on schématise l'avenir dans le cadre précis d'un devenir déterminé, on nie la science -- qui ne peut admettre que l'expérience -- au nom d'une Vérité, dont le propre est, précisément de refuser l'expérience et ses enseignements: tout messianisme débouche nécessairement sur le Dogme, l'immobilité et le refus de la réalité.
      C'est l'aventure -- et la contradiction -- du marxisme qui, partant de postulats valables: le matérialisme et le mouvement, a débouché sur la négation du matérialisme en exaltant le culte de la personnalité et la négation du mouvement en fixant un terme à ce mouvement: la perfection atteinte (en langage marxiste: la fin des contradictions). Christianisme et marxisme se rejoignent ainsi dans la prophétie de la Terre Promise, au Ciel pour les uns, sur la Terre pour les autres, mais toujours au-delà -- au-delà du présent.
      Toute les philosophie sociale, toute sociologie véritablement scientifique doivent prendre garde de tomber dans ce piège: définir une fin. Prédire une société parfaite, c'est fixer un terme fictif à l'Histoire -- qui ne saurait avoir d'autre terme naturel que la disparition de l'espèce humaine. C'est, finalement, tomber dans cette contradiction absurde de nier le mouvement de demain au nom du mouvement d'aujourd'hui, de refuser l'Histoire présente au nom de l'Histoire à venir !
      Une sociologie scientifique ne peut se fonder que sur l'étude du passé, l'expérience du présent et l'hypothèse de l'avenir. Elle doit se refuser à toute vérité. prophétique au profit des vérités relatives, tout dogme au profit d'un inventaire des possibilités et des probabilités: seule, en définitive, l'expérience pourra dire si elles étaient valables ou fausses. En d'autres termes, la vie sociale doit être considérée comme un laboratoire permanent où, dans un présent en mouvement, les chercheurs étudient ce qui peut être en fonction de ce qui a été: le résultat de leurs recherches ne peut, en aucun cas, prendre l'abusive valeur du dogme, mais doit seulement être considéré comme hypothèse vraisemblable, qu'il reste à vérifier.
      En cédant au vertige finaliste, christianisme et marxisme ont identiquement sombré dans le messianisme et plongé dans le meurtre collectif du présent au nom d'un avenir prophétique: c'est seulement en se refusant de définir une fin qu'on peut garder la liberté de choisir les moyens.
      C'est dans cette perspective que doit s'élaborer un socialisme authentiquement scientifique -- un socialisme qui demeurera à la mesure de l'humain vivant.

FIN
      N.B. -- Au moment où je termine cet article, je lis dans "Le Monde" du 6 mars 1964 un article de Roger Garaudy relatif aux semaines de la Pensée Marxiste de Paris et de Lyon.En tentant, après la sanglantes tragédie stalinienne (qui ne fut pas un dissertation philosophique, mais une réalité historique), une réhabilitation du marxisme et de ses "authentiques valeurs spirituelles", M. Garaudy dit d'excellentes choses. Entre autres: "Le communisme, pour les marxistes, n'est pas la fin de l'histoire, mais la fin de la préhistoire" et que le marxisme "procède d'hypothèses rectifiées en hypothèses rectifiables". Bravo! Malheureusement pour M. Garaudy, ce qui fut rectifié en Russie marxiste, ce ne furent pas les hypothèses, mais quelques millions d'individus, exterminés, justement, pour ne pas avoir reconnu à ces "hypothèses" la valeur d'une vérité immuable et pour ne pas avoir considéré le marxisme léninisme comme un credo annonçant la société idéale... Et ceux qui échappèrent à l'inquisition marxiste ne durent leur salut qu'au silence ou au reniement.
      Durant ces semaines de la Pensée Marxiste, chrétiens et marxistes se sont, paraît-il, couverts de fleurs. Rien d'étonnant: qui se ressemble en dogmatisme, se rassemble aux pieds des potences.
       
       



    NOTES

     
     
      (1) Cet avant-propos ouvrait la deuxième édition de cette brochure.(2) Cette affirmation est aujourd'hui à nuancer car nous ne sommes plus seuls dans cette position, en effet, les zapatistes par exemple, tout en étant loin d'être anarchistes, persistent à refuser de prendre le pouvoir...
      3. Le XIXe, évidement... (nde)
      4. Voir l'article : "De la Révolte à la Révolution
      5. 150 ans donc... (nde)
      6. Comment ne pas relier sans une profonde émotion les émouvantes déclarations des martyrs de Chicago et les lettres de Sacco et Vanzetti ?
      7. Ces deux affirmations, que l'anarchisme n'est jamais parvenu à devenir une force déterminante et qu'il n'y a QU'UNE seule exception, sont des lieux communs qu'il faudrait nuancer. En effet, on a souvent tendance à oublier des pays comme l'Argentine et le Japon, pour n'en nommer que deux, où les anarchistes ont littéralement fondés le mouvement ouvrier moderne et où ils furent très longtemps la principale force ouvrière / révolutionnaire et d'autre part des expériences révolutionnaires comme le Mexique et l'Ukraine où les anarchistes ont joués un rôle déterminant et pas du tout mineur. D'autre part l'on surestime largement le mouvement espagnol qui n'était pas toujours aussi organisé, notamment dans sa partie politique, qu'il n'y semble au premier abord. (nde)
      8. CNT = Confédération Nationale du Travail (anarcho-syndicaliste), première centrale syndicale d'Espagne en 1936 avec plus d'un million cinq cent mille membres, et FAI = Fédération Anarchiste Ibérique, organisation politique libertaire, basée sur le groupe d'affinité (de 5 à 15 membres), et organisant plus de 40 000 militants à l'époque (nde).
      9. Grandeur et Faiblesse de l'Anarchisme
      10. Voir articles précédents
      11. Voir article "l'Organisation Sociale"
      12. Voir "Le Monde Nouveau" de Pierre Besnard.
      13. Dictature fasciste du général Franco en Espagne qui dura de la fin de la guerre civile, 1939, à peu après sa mort, en 1975. quand la "démocratie" fut "restaurée". Ndlr.


    GASTON LEVAL
    LA CRISE PERMANENTE DE L’ANARCHISME
    Suivi de
    Quelques vérités aux révolutionnaires

    Merci à Anne Mireau du Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste (SIA) de Caen
    Contact : SIA BP 257 14013 Caen cedex
    1ère partie
    L'anarchisme, ou plus exactement ce qu’on appelle le mouvement anarchiste français, est en crise. Le congrès de Bordeaux, célébré en mai 1967, a fortement entamé la Fédération Anarchiste française qui, même en réunissant des tendances opposées afin de faire nombre (anarcho-communistes, anarcho-syndicalistes, anarcho-individualistes), comptait en tout et pour tout de trois cents à quatre cents adhérents effectifs dans toute la France. Sur ce total, une fraction est allée constituer une Fédération Anarchiste Internationale qui doit compter deux douzaines de membres, une autre fraction a formé une Fédération Anarchiste Bakouniniste dont on voudrait savoir ce qu’elle connaît de la pensée bakouninienne, et certains groupes ont repris leur autonomie. Comme il existait déjà une Fédération Anarchiste Communiste dissidente, cela fait quatre Fédérations qui, avec les groupements autonomes. doivent compter en tout et pour tout six cents adhérents sur une population de cinquante millions de personnes... L’inflation verbale ne change rien à la précision des chiffres.
    D’autre part, des renseignements venus de la meilleure source ont fait savoir que le Monde Libertaire,qui est en somme comme l’organe publiquement officiel de l’anarchisme en France, ou tout du moins de son plus fort courant, compte en tout mille abonnés. Si nous admettons un nombre égal de lecteurs résultant de la vente à la criée, et nous souvenons que ce journal est la continuation du Libertairequi vendait quinze mille exemplaires à certaines périodes depuis la Libération (au début même, le tirage fut beaucoup plus élevé), la constatation d’un recul évident s’impose. Ce à quoi s’ajoute l’âpreté des discussions, des disputes et même les voies de fait qui se produisent avant, pendant et après le congrès de Bordeaux... Car les ruptures ne suffisent pas à donner une idée exacte de la réalité.
    Une explication de cette crise a été fournie par plusieurs militants qui y voient la conséquence du vide causé dans le mouvement anarchiste pendant la Deuxième Guerre mondiale. Ce vide aurait provoqué une coupure entre deux générations, empêché les nouveaux adhérents d’établir avec les anciens militants formés par l’étude et l’expérience un contact nécessaire à la continuité et au développement du nouvel ensemble. Je ne vois là qu’un faux-fuyant par lequel, selon l’habitude établie, on rejette sur les «circonstances» extérieures, ou sur l’adversaire, les responsabilités, les insuffisances et les lacunes dont on est soi-même responsable. Car si l’anarchisme exerce sans répit contre le monde entier, une critique toujours vigilante et toujours exaspérée, il n’a jamais pratiqué vis-à-vis de soi-même ce minimum d’autocritique et d’analyse honnête sans lesquelles aucune collectivité, aucun individu ne corrige ses erreurs, ne se perfectionne ou ne suit, comme doivent faire ceux qui prétendent transformer la société, l’évolution de cette société même.
    •••
    Nous sommes en 1967. Mais qui connaît l’histoire de l’anarchisme en tant que mouvement, ou ensemble de groupements et de fractions si souvent hostiles, se souvient qu’une autre crise s’était déjà produite dans les années 1952-54. Cette crise aboutit à la désintégration de la Fédération Communiste libertaire, qui représentait alors officiellement l’anarchisme en France. A cette époque, un oiseau de passage sut imposer sa dictature ; on constitua même une société secrète dont, en adhérant, ses membres juraient obéissance et acceptaient d’être éliminés physiquement en cas de retrait. Personne ne fut exécuté il est vrai, et la plupart de ces terribles révolutionnaires, Netchaievs au petit pied sont aujourd’hui des quadragénaires ou des quinquagénaires ayant fait leur trou dans le fromage capitaliste.
    Que de telles déviations aient pu se produire, que ceux qui s’y livraient aient pu expulser impunément un grand nombre de militants protestataires, se présenter aux élections législatives et transformer le vénérable et glorieux Libertaireen journal électoral, tout cela donne le droit de se demander si l’inspirateur de cette comédie-bouffe qui était loin d’être un imbécile, n’a pas voulu ridiculiser une collectivité qui ne se rendait pas compte de son inconsistance et de ses faiblesses. En tout cas, cela constitue un exemple de la facilité avec laquelle la dictature des plus hardis s’implante en milieu anarchiste traditionnel. Qui connaît l’histoire du mouvement international en a vu beaucoup d’autres...
    •••
    Si nous remontons un peu plus le cours du temps, une autre crise de l’anarchisme, mondiale celle-là, reparaît dans notre mémoire. Elle fut causée par la Révolution russe et le triomphe du bolchevisme. A cette époque, et dans les années qui suivirent, d’innombrables articles, des essais, des brochures durent être écrits pour réagir contre l’engouement d’un grand nombre de militants en faveur du nouveau régime russe et de la doctrine de ses organisateurs. En France, des propagandistes anarcho-communistes de valeur comme Ernest Giraud, qui comme orateur venait immédiatement après Sébastien Faure, et dans le mouvement individualiste des personnalités comme André Colomer — devenu directeur du Libertairequotidien et évoluant alors vers l’anarchisme communiste — ou comme Victor Serge lui-même, se rallièrent aux solutions proposées par Lénine, Trotski et la Troisième Internationale.
    Il suffisait, en effet, que les grands hommes de Moscou et leurs amis aient recours à la révolution armée pour renverser l’État — et ils étaient aidés en cela par une partie des anarchistes russes — qu’ils incitent les prolétaires du monde entier à employer les mêmes procédés dans leur lutte contre le capitalisme, pour que la confusion s’installe dans les cerveaux et que tant de disciples de Kropotkine, Faure, Grave,Malatesta, etc... — et de syndicalistes révolutionnaires — aient cru que le parti communiste allait-constituer une société sans État.
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    Certes, à l’époque, on ne savait guère, en Occident, ce qu’étaient les bolcheviques, car c’est surtout à travers les socialistes révolutionnaires, qui avaient principalement mené l’attaque contre le tsarisme, que l’on connaissait les forces qui luttaient pour le socialisme en Russie. Puis les bolcheviques lançaient avec un art et une science doublés d’immenses ressources publicitaires, des mots d’ordre qui étaient les nôtres, ou y ressemblaient. Ils se prononçaient contre la continuation de la guerre, ils avaient dissous, avec l’aide des anarchistes de Léningrad et Moscou, l’Assemblée constituante — où la majorité était socialiste, quoique non bolchevique — ils promettaient «tout le pouvoir aux Soviets !» — aux Soviets qu’ils allaient escamoter et étrangler dès leur triomphe. Derrière ces formules et ces promesses bon nombre d’anarchistes ne virent pas ou ne voulurent pas voir que Lénine et ses amis renversaient un État pour en constituer un nouveau, plus féroce ; qu’ils détruisaient des institutions d’oppression pour y substituer des institutions pires que les précédentes, qu’ils balayaient l’Assemblée chargée, par vote populaire de rédiger une nouvelle Constitution, pour imposer leur Constitution, faite par leur parti unique et qui ne serait jamais respectée. On adhéra au nom de la Révolution  sans se demander où elle conduisait...
    On adhéra aussi pour une autre raison: les bolcheviques apportaient un programme constructif. Jusqu’alors on avait pensé que «le peuple» saurait trouver lui-même le chemin menant au nouvel ordre de choses (on semble encore y croire, cela dispense de faire des études approfondies et de prendre des responsabilités). Mais brusquement, le fait russe posait de façon urgente des problèmes terriblement concrets.
    Comment organiser la production? Comment assurer le fonctionnement des services publics, la circulation des moyens de transport, les rapports économiques entre les villes et tes campagnes? Comment défendre la révolution contre les attaques contre-révolutionnaires?
    On n’en avait pas la moindre idée, et surtout l’on manquait d’esprit créateur et la paresse intellectuelle s’ajoutant à l’enthousiasme pour le fait armé, on adhéra au bolchevisme qui semblait fournir les réponses demandées. Car, aussi, on ne possédait pas une véritable culture sociologique qui aurait pu permettre de prévoir, ou tout du moins de pressentir des solutions positives. On ignorait aussi les mises en garde de nos grands auteurs. Il suffit encore maintenant de prendre connaissance des prévisions de Bakounine sur l’État marxiste pour comprendre combien d’erreurs auraient été évitées si l’on avait tenu compte de ses avertissements  prophétiques.
    Dans cette période de crise, qui comme la polémique dura des années, des centaines d’anarchistes passèrent au bolchevisme tant en Europe qu’en Amérique et même en Asie selon l’importance du mouvement dans chaque nation (1). D’autres hésitèrent, applaudirent Lénine, puis se firent réticents, et enfin se retirèrent de la lutte, quand l’activité liberticide, le centralisme outrancier, la malhonnêteté et l’effarant abus de la calomnie du communisme international les convainquirent de leur erreur. Mais ils ne revinrent pas à l’anarchisme. D’autres, enfin, s’efforcèrent d’apporter des conceptions et une pratique constructive correspondant à l’époque — en cette période naquit le courant dénommé anarcho-syndicaliste. Mais trop souvent ils se heurtèrent aux vestales qui tout en demandant elles-mêmes un programme — cas de Malatesta — s’opposaient aux réformes organisatrices indispensables. On voulait bien que la fille donne des enfants, mais on ne voulait pas toucher à sa virginité.
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    Toutefois, les crises de l’anarchisme remontent plus loin encore. En fait, qui connaît l’histoire de ce mouvement, ou de ce qu’on appelle tel dans un pays comme la France, sait que, depuis son apparition, il a pour des raisons diverses et à des titres différents, toujours vécu à l’état d’autodestruction permanente. Crises que l’on retrouve dans les autres pays à des degrés différents. Leurs causes aussi sont multiples, mais il est possible de trouver, à l’analyse, des explications génériques qu’il nous semble utile de rechercher brièvement.
    En France, après la mort de Proudhon — en 1865 — l’anarchisme apparaît comme manifestation publique d’un courant d’idées, dans les années 1880. La répression qui datait du régime de Napoléon III, puis le massacre des communards, avaient empêché la section française de la Première Internationale de se constituer, avec, comme conséquence, l’impossibilité de faire naître un mouvement semblable à celui qui se produisit en Suisse, en Italie et surtout en Espagne. Le démarrage historique eut lieu surtout sous l’influence de Kropotkine, car les écrits de Bakounine, mort en 1876, étaient dans leur grande majorité demeurés inconnus. Et contrairement à Bakounine, Kropotkine n’avait pas l’envergure d’un grand constructeur, ni surtout le dynamisme d’un grand animateur, réalisateur de l’histoire. Ce fut donc sous la forme de groupes que, d’abord par le journal Le Révolté,fondé par Kropotkine à Genève en février 1879, l’anarchisme commença à s’imposer à l’attention publique. Des groupes qui voyaient le problème social à leur échelle restreinte, plus subjective qu’objective, et qui pensaient, agissaient dans les limites étroites de leur horizon social.
    Cela orienta l’action dans le sens de la révolte de minorités infimes, et souvent, par une accentuation rapide, dans le sens individuel. Action plus terroriste que révolutionnaire. Les attentats de la période dite héroïque, et qui pour moi fut avant tout une période d’infinie stupidité, prirent le pas sur la lutte sociale menée à l’échelle des masses prolétariennes. Il fallut une série de guillotinés, de nombreuses condamnations au bagne pour qu’enfin, vers 1895, certains anarchistes détachés du mouvement où ils s’étaient formés, allassent, en partie sous l’impulsion de Pelloutier au mouvement syndical. En agissant ainsi, et contrairement à ce que disent trop souvent ceux qui aiment à se vêtir des plumes du paon, ils n’étaient pas des anarchistes se lançant dans une nouvelle forme de lutte sans renoncer à l’essentiel de leurs idées: ils cessaient d’être anarchistes pour devenir syndicalistes. Jouhaux et Dumoulin sont des exemples de cette évolution.
    Mais simultanément, et le mysticisme révolutionnaire tenant lieu d’information et de formation intellectuelle, les forces anarchistes constituées en groupes de dix, quinze, vingt personnes, se limitaient a une interprétation affinitaire des idées. Le groupement par affinité offrait philosophiquement des raisonnements séduisants (Goethe n’avait-il pas parlé des «affinités électives»?) mais ne faisait naître qu’une conception fragmentaire de la société. C’est pourquoi, pendant longtemps. l’ensemble du mouvement anarchiste communiste français fut adversaire du mouvement syndical dans lequel il voyait une déviation autoritaire, et Jean Grave, vite devenu le théoricien principal de l’anarchisme communiste français, polémiquait avec les rédacteurs du journal El Productor,de Barcelone, dénonçant l’organisation de métiers sur une vaste échelle, par les ouvriers et les paysans, comme un danger certain pour la révolution. Kropotkine y voyait, tout le contraire, et l’écrivit à différentes reprises dans Le Révolté,puis dans La Révolte,mais sans doute trop absorbé par ses études scientifiques, il ne parvint pas à orienter dans un sens constructif ceux qui se réclamaient de ses idées.
    L’ignorance de ce qui constitue la réalité d’une société considérée du point de vue économique fit imaginer le monde nouveau sous la forme de libres groupes de producteurs échangeant entre eux leurs produits — et cette conception s’étendit même à l’anarchisme communiste mondial. Tout au plus accepta-t-on et préconisa-t-on là commune libre autonome, se suffisant à elle-même, vivant en autarcie complète. Le livre de Kropotkine La Conquête du pain,qui dans l’ensemble prévoyait une réalisation communaliste parisienne, devint une Bible dont on ne retint que les éléments les plus superficiels et les plus discutables(2). Dans son livre La Société future,Jean Grave, qui très souvent ne fit que délayer du sous-Kropotkine, repoussait jusqu’aux commissions de statistiques en y voyant la menace certaine d’une bureaucratie envahissante. Et toujours sévissait une ignorance crasse et vigilante concernant la réalité de l’économie sociale. Seul peut-être Charles Malato s’efforça de réagir contre le vide sur lequel on prétendait construire 1a société nouvelle.

    2ème partie
    Dans le milieu anarchiste, il est intéressant de voir comment l’amour et la haine coexistent chez les mêmes individus. Cela s’explique en partie par un raisonnement que je me souviens avoir soutenu quand j’avais vingt et quelques années : parce que nous aimons, nous haïssons. Nous aimons la paix, nous haïssons la guerre. Nous aimons la justice, nous haïssons l’injustice. Nous aimons la liberté, nous haïssons l’oppression. La négation est la condition, sinon la source de l’affirmation nouvelle. Et comme il y a tant de maux, de lacunes, d’horreur dans la société actuelle, notre faculté de combat «contre», ce que j’appellerai le «contrisme» est constamment mobilisée. Mais il faut nier ce qui est mauvais pour faire triompher ce qui est bon. Démolir pour reconstruire. Bakounine écrivait déjà que l’œuvre de destruction devait être conditionnée par les dimensions de notre œuvre constructive. Toutefois en général, les anarchistes en sont restés au premier stade, celui de la négation et de la haine, au détriment de celui de la construction et de l’amour qui devrait suivre. Et l’on a cru ou feint de croire que plus on haïssait, plus on aimait. Elisée Reclus avait écrit (on ne savait même pas où): «L’anarchie est la plus grande conception de l’ordre», et au lieu d’interpréter cette phrase en son sens profond, selon lequel les anarchistes devaient travailler à créer un ordre social supérieur, on a cru ou feint de croire, que le triomphe, même violent des anarchistes serait celui de cette plus haute conception de l’ordre. Cela dispensait de travailler sérieusement, avec acharnement, à la réalisation de l’idéal et de la société nouvelle. Cela en dispense toujours.
    Une étude psychanalytique de ce monde qui s’est en grande partie replié sur lui-même, qui a cru pouvoir échapper aux grandes lois générales commandant à la vie de tous les hommes, mériterait d’être faite. Trop souvent, parce qu’on se réclamait de l’idéal le plus élevé qui ait été formulé par la pensée humaine, on s’est persuadé de constituer une élite située au-dessus du commun des mortels, on s’est considéré supérieur à l’humanité moyenne et à ceux qui vous entouraient. A moins que les rapports aient été de luttes, de combats, de révolte personnelle.
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    Les choses empirèrent avec l’apparition du courant anarchiste individualiste. Malgré leurs insuffisances, les anarchistes communistes étaient partisans de la transformation sociale, du grand chambardement, du Grand Soir qui résoudrait presque magiquement et automatiquement tous les problèmes sociaux et humains. Ils étaient de cœur avec les masses, et répétaient les deux vers fameux de la chanson révolutionnaire:
    Ouvrier prends la machine
    Prends la terre, paysan !
    tandis que le courant individualiste revendiquait le «moi» de chacun de ses membres, contre non pas telle ou telle forme de société mais contre la société en soi. Dès son apparition, l’individualisme anarchiste, qui se réclamait de Nietzche et de Stirner, et même de certains aspects du proudhonisme déformé parfois (Benjamin Tucker était à peu prés inconnu), entre en conflit avec l’anarchisme communiste. Il est ennemi de la révolution sociale, méprise le peuple, repousse toute forme d’organisation et naturellement l’activité syndicale à laquelle, du moins théoriquement, la majorité des anarchistes communistes finiront par se rallier. L’individualiste anarchiste de l’époque se considère le centre du monde, il veut vivre immédiatement sa vie en «en dehors» (formule trouvée par Emile Arnaud et qui dit bien ce qu’elle veut dire). En dehors du point de vue économique et sans attendre la révolution. ce qui conduira à préconiser et pratiquer la «reprise individuelle» sous des formes diverses: cambriolages, fausse monnaie etc... L’aventure de ce qu’on a appelé la bande à Bonnot est dans toutes les mémoires avec son terrible dénouement (3).
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    Tout cela, qui donna lieu à des polémiques acharnées et prolongées entre anarchistes communistes et anarchistes individualistes quand ce ne fut pas pire, faisait partie de l’état de crise permanent dans lequel vivait l’anarchisme, particulièrement en France. Mais les choses étaient infiniment plus complexes et le mal atteignait une profondeur que les lignes qui précèdent ne permettent pas de mesurer. Ainsi en fut-il par rapport au problème moral. Pour celui qui fait de son moi et de la satisfaction plénière des besoins de son moi, le principe unique de sa pensée et de son comportement, la morale sociale enchaîne l’individu, constitue une contrainte qui ruine la personnalité et viole ses droits. Aussi la négation de toute morale fut-elle un des piliers de la pensée individualiste, et c’est pour combattre cette tendance envahissante que Jean Grave polémiqua avec acharnement, et Kropotkine écrivit, vers 1900. son excellente brochure: La Morale anarchiste.Cela n’empêcha pas une partie importante des anarchistes de continuer à revendiquer (en se basant aussi sur les travaux de Le Dantec) l’égoïsme comme base, but et justification de tout comportement. Stirner préconisait «l’association des égoïstes». On s’associa donc, quand on s’associa, pour satisfaire très matériellement son égoïsme, philosophiquement défini dans l’ordre théorique, malproprement vécu dans l’ordre des faits. Et l’on vous prouvait philosophiquement toujours, que c’était par égoïsme, pour la satisfaction d’un besoin personnel, et non pas par amour d’autrui qu’un homme se jetait à l’eau pour sauver son semblable, même au risque de sa vie, mais que c’était également pour la satisfaction d’un besoin personnel qu’un autre lui volait le veston et la montre qu’il avait alors laissés sur le parapet du pont. Philosophiquement toujours, il n’y avait donc pas de différence. Comme il n’y en avait pas, si celui que vous hébergiez s’efforçait de séduire votre compagne et de vous l’enlever pendant que vous étiez au travail, car en l’hébergeant vous répondiez aussi à un besoin de votre nature, comme lui répondait à un besoin de la sienne.
    Déjà vers 1895, une quinzaine d’années après la naissance de ce qu’on a appelé le mouvement anarchiste, Paul Reclus protestait de la pratique ignoble de ce qu’on appelait alors «l’estampage entre copains». Car, puisque l’on admettait le vol ou le cambriolage chez les autres, il n’y avait pas, toujours philosophiquement, de raison pour que l’on fasse une différence entre ceux qui se réclamaient et ceux qui ne se réclamaient pas de vos idées.
    Le courant individualiste français fut presque entièrement dissout par la Première Guerre mondiale et ses répercussions. Son état de décomposition de laquelle ne poussait que des fleurs vénéneuses (en faire une description complète serait trop nauséabond), ne lui permit pas de résister à cette épreuve. Mais malheureusement, une partie des idées qui étaient siennes, passèrent au milieu anarchiste communiste où les pratiques «en dehors» se développèrent entre les deux guerres, et toujours en France, sous forme de «combines» créant un style de vie très répandu dans ce milieu.
    Telle fut la pratique du «macadam», déjà née du reste avant 1914 (4) qui pouvait s’expliquer quand le chômage et la faim y poussaient les hommes, mais qui devint vite, pour beaucoup un style de vie. Telle encore l’exploitation multipliée du secours de chômage qui atteignit des proportions insoupçonnables. Telle, dans un autre ordre d’idées, l’obsession, sinon la dépravation sexuelle généralisée, sous le nom d’amour libre, dans laquelle un grand nombre d’hommes et de femmes voyaient, le trait saillant de la pratique anarchiste. Les comportements, les mœurs qui en découlaient, et que déjà avant 1914, Pierre Martin, admirable figure, alors directeur du Libertaire,dénonçait sous le nom la «chiennerie libre», corrompirent et abâtardirent moralement le plus grand nombre ou du moins un nombre suffisant d’individus pour que le mouvement entier s’en ressentit. Et là aussi le reste de santé morale, qui ne subsistait que chez une minorité fatiguée de la stérilité de ses efforts, ne permit pas de résister aux épreuves des années 1939-1944. La coupure de la guerre n’est pas une explication valable. C’est dans la déchéance interne, la gangrène aux multiples causes, dont souffrait le mouvement, qu’il faut chercher l’explication de l’affaiblissement de l’anarchisme.
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    Des causes d’ordre différent ont conduit à la démoralisation et à l’affaiblissement généralisés et cela à l’échelle internationale. L’auteur de ces 1ignes a connu le mouvement anarchiste de l’intérieur en France, en Espagne, en Russie (5), en Amérique du Sud (particulièrement en Argentine et en Uruguay). Il connaît plus ou moins bien, mais suffisamment, par leur histoire, même anecdotique, par des contacts avec de nombreux individus ou divers groupements, par la lecture de leur presse,  ce qu’ont été les rapports entre tendances, courants, chapelles, sectes et petits clans dans les milieux anarchistes italiens (où par exemple Malatesta fut blessé d’un coup de revolver et aurait été tué sans l’intervention d’autres camarades par un anarchiste qui considérait une trahison que s’organiser en un mouvement fédératif) (6).
    Aujourd’hui même, aux Etats-Unis, la tendance individualisante qui édite, à New York, l’Adunata dei Retrataridéfend la dictature de Castro par haine des anarchistes communistes qui se sont dressés contre elle. Cela nous rappelle un manifeste signé vers 1922 par des personnalités du mouvement individualiste français, parmi lesquelles figuraient Manuel Dévaldès et André Lorulot, personnalités qui se déclaraient, sans y adhérer, favorables au régime bolchévique, alors en train d’assassiner la Révolution russe, et attaquaient Sébastien Faure qui menait campagne contre cet assassinat...
    Dans l’ensemble, et vu de l’intérieur, le milieu anarchiste a pour qui l’a vécu et connu, confirmé la conception classique et négative que les adversaires de l’anarchie en ont répandue. Je crois que nulle part ailleurs, les haines, les jalousies, les inimitiés, les querelles personnelles sont si fréquentes et atteignent un si haut degré. Si tant d’individus sont passés par l’anarchisme et en sont vite partis, si tant y passent et en sortent au bout de très peu de temps, c’est avant tout à cause de l’esprit acrimonieux, des disputes continuelles, des attaques personnelles, des rivalités, qu’ils y trouvent. Il est vrai aussi que trop d’adhérents apportent ce que suggère en eux le mot anarchie lui-même, c’est à dire la possibilité de défoulements anti-sociaux qui les font aussi se heurter aux autres sous l’impulsion du snobisme, du dilettantisme, de l’irresponsabilité qui leur sont propres.

    3ème partie
    L’une des conséquences de ce «contrisme» généralisé fut que les écrits constructifs qui, si imparfaits fussent-ils ont été plus nombreux dans la production théorique et littéraire anarchiste que dans celle de n’importe quel autre courant révolutionnaire, sont tombés dans le vide. Ni les idées réalisatrices de Proudhon, toujours essentiellement justes, ni les programmes. toujours actuels, de Bakounine ni des livres comme La conquête du Painde Kropotkine, En Marche vers la société futurede Cornelissen, ni celui de Sébastien Faure, Mon Communisme,ni ceux de Pierre Besnard (plus syndicaliste libertaire que véritablement anarchiste), de Pierre Ramus et de beaucoup d’autres n’ont influencé l’ensemble des militants anarchistes. Car l’esprit négateur dominait en eux. Aujourd’hui même, combien sont capables d’exposer en quoi consistait le mutuellisme proudhonien et le collectivisme de Bakounine?
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    On ne peut construire que par l’amour et des connaissances spécialisées acquises au prix de longs et tenaces efforts. Et la préséance absolue de l’esprit négateur a façonné, modelé, pétri l’esprit général des groupes épars ou épisodiquement unis. Cet esprit négateur a modelé les individus et s’est étendu à la pratique des rapports inter-anarchistes, et je ne connais rien de plus pénible pour un homme convaincu des valeurs morales de la philosophie libertaire, que l’opposition existant entre ces valeurs et le mouvement qui s’en réclame. Aussi depuis longtemps je m’interroge à ce sujet, et au lieu de me retirer sous ma tente comme ont fait tant d’autres que je comprends mais que je ne suis pas, je m’obstine à vouloir m’expliquer ces contradictions, à regarder les choses en face et à trouver une raison d’espérer et de sauvegarder ce qui demeure valable dans 1a pensée libertaire pour l’avenir de l’humanité.
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    Nous avons vu que si la haine du mal peut conduire à l’amour du bien, elle n’est trop souvent, dans les milieux anarchistes, qu’une justification de l’insociabilité foncière des individus (7). Au-delà des comportements individuels, elle se justifie en s’attribuant pour objectif imposant la révolution. Mais l’expérience prouve que la plupart des hommes moyens qui viennent à la révolution, sont, avant tout, poussés par une tempérament non seulement combatif mais essentiellement violent. Celui a qui fréquenté les milieux révolutionnaires anarchistes sait que le langage, les comportements, le ton employés sont généralement empreints d’agressivité, et que trop souvent les plus agressifs font la loi. Cela est une conséquence inévitable dans un milieu où une autorité supérieure ne s’impose pas, où des modes de comportement ne sont pas définis et appliqués. D’autre part, enlevez les mots d’ordre, le langage, les buts, les attitudes où domine l’agressivité, et un très grand nombre des adhérents, venus à l’activité violente parce que violents par nature, se retireront.
    Le but positif qu’on poursuit, le triomphe de la révolution, est toujours en théorie, placé dans un lointain avenir, mais la négation active est immédiate, et unilatérale. Le triomphe de l’amour est pour l’avenir, celui de la haine pour le présent. Les autres mouvements sociaux, qui ont entrepris de réaliser dès maintenant, par d’autres chemins, l’activité municipaliste ou coopératiste, par exemple des réformes sociales (et oui sont loin de faire tout ce qu’ils devraient), peuvent mobiliser — ce qu’ils ne font pas toujours — les tendances constructives ou les sentiments de sociabilité de leurs adhérents. L’anarchisme aurait pu faire de même si suivant les chemins indiqués par Proudhon ou par Gustav Landauer ou encore par Bakounine lui-même au soir de sa vie (8), il s’était incorporé comme élément constructeur à l’évolution de la société.
    Une autre raison fondamentale met en jeu les bases mêmes de la philosophie et les buts de l’anarchisme: c’est l’interprétation de la liberté. J’ai déjà traité ce sujet dans un !ivre publié en espagnol et je l’ai aussi abordé dans une autre occasion, en langue française (9), mais il est nécessaire d’y revenir et d’y insister car une grande confusion a toujours régné dans le mouvement anarchiste au sujet de ce mot et de sa signification. Pour l’ensemble des anarchistes. la 1iberté constitue l’alpha et l’oméga de ce qu’il y a de supérieur en ce monde et leur préférence pour l’organisation en groupuscules, leur refus de considérer la société comme un vaste ensemble organique cohérent dont il faut savoir tenir la viabilité viennent avant tout de cet amour illimité de la liberté qui, de plus, a l’avantage de ne demander ni responsabilité historique, ni responsabilité personnelle.
    Depuis plus de quarante ans, je répète que la solidarité est un principe supérieur à la liberté, car elle implique, pour être réelle, le respect de cette dernière, tandis que le respect de la liberté n’implique nullement la pratique de la solidarité sans laquelle il n’est pas d’existence collective, donc individuelle, possible. Un des meilleurs, organisateurs de la Fédération des Collectivités de la région levantine espagnole me disait récemment comment il avait dû, avec deux autres camarades, lutter contre la tendance au repli sur soi-même qui, en application d’une conception erronée de la liberté, était apparue, comme conséquence d’une propagande inepte, au début de cette extraordinaire expérience. Il fallut rompre ce cercle d’isolement où se confinaient les collectivités, au nom de l’autonomie et du fédéralisme, ce qui heureusement se fit assez vite, et lorsque la Fédération levantine fut organisée en un tout cohérent, avec cinq cents, puis six cents, sept cents, huit cents, neuf cents collectivités, ceux qui appartenaient à chacune d’elles ne se sentirent pas moins libres qu’auparavant. Mais ils se sentirent plus solidaires.
    Liberté... solidarité (ou fraternité), la différence est énorme. Que l’on dise «Notre but est l’instauration d’une société d’hommes libres, le triomphe de la liberté», ou «Notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle» peut, si l’on n’y réfléchit pas, avoir une signification identique. Il est pourtant loin d’en être ainsi. La liberté n’est pas une conception structurelle de la société qui est, elle, un organisme extrêmement compliqué en dehors duquel, répétons-le inlassablement, aucun individu ne peut vivre. Elle n’implique pas inévitablement la coordination des activités nécessaires du point de vue économique, culturel, social, sans lesquelles l’existence est impossible.
    Pour la majorité des anarchistes elle n’a été q’une vision imaginaire et inorganique de la vie sociale... désocialisée, une justification de la négation érigée en principe. Sous prétexte de liberté de l’individu, chacun travaillerait selon ses forces. et selon sa volonté, quand et comment il le voudrait; surtout consommerait selon ses besoins. Je me souviens d’une controverse à laquelle j’assistais à Buenos Aires en 1925, entre un propagandiste georgiste et un orateur anarchiste-communiste très connu. Le premier posait des questions pertinentes et précises sur la façon dont serait organisée la production et la distribution dans une société anarchiste. Et le second lui répondait, à grands coups d’effets oratoires et d’impressionnants mouvements de chevelure: «L’anarchie ne s’occupe pas et n’a pas à s’occuper de questions économiques... l’anarchie n’a rien à voir avec l’organisation de la production car l’anarchie c’est la liberté, la liberté complète de l’individu, la liberté de l’oiseau qui vole et fend l’air à son gré...». Tant de sottise était ce qui dominait et ceux qui. comme moi, réagirent contre elle furent, naturellement, taxés de traîtres, de déviationnistes, quand ce ne fut pas d’agents provocateurs.
    Nombre d’anarchistes-communistes italiens en sont encore là. Selon eux. la révolution espagnole fut la négation de l’anarchie parce que chacun ne faisait pas ce qu’il voulait dans les collectivités, mais acceptait de s’assujettir aux normes collectives de travail, parce que l’activité des villages, des cantons, des syndicats était coordonnée selon les exigences des besoins généraux dans une société civilisée.
    Par contre, nous prenons la deuxième définition: «notre but est l’instauration d’une société égalitaire et fraternelle», tout change, d’abord parce que le postulat de fraternité suppose des rapports inter-individuels solidaires, et l’instauration de cette société suscite dans la pensée, dans l’imagination, dans les faits une œuvre créatrice d’ensemble, une organisation responsable de la société impliquant des devoirs autant que des droits. Dans le premier cas, le bavardage pseudo-philosophique constitue la caractéristique intellectuelle dominante. Dans le second, tout ce qu’implique la sociologie oblige à des études, à des analyses constantes qui ne se prêtent pas au camouflage d’une fausse érudition. Il n’est pas besoin d’étudier, de se cultiver pour être libre car, en fin de compte, n’importe quel animal sauvage l’est, et pour l’homme c’est simplement pouvoir faire ou ne pas faire ce qu’il veut.
    Mais être solidaire, c’est agir responsablement, en tenant compte de l’existence des autres, en prenant part aux activités sociales dans la mesure où cela incombe à chacun de nous. Ce qui implique un comportement moral et pratique responsable.
    Dans ce dernier cas, sommes-nous réellement libres? La réponse peut varier selon l’art d’accumuler des mots. Mais si nous n’avons pas recours aux arguties «philosophiques», elle nous apparaît négative. Je ne suis pas libre de ne pas aller à mon travail à l’heure établie, sans quoi le journal que nous imprimons ne paraîtrait pas à temps ; un médecin n’est pas libre d’aller se promener quand ses malades l’attendent, un chauffeur d’automobile de rouler à droite ou à gauche comme bon lui semble, un boulanger de ne pas bien pétrir comme il le faut la pâte avec laquelle il fera le pain. Toute la vie sociale est faite de devoirs qui doivent être accomplis régulièrement et selon les engagements pris par chacun, même quand parfois nous préférerions disposer de notre temps à notre guise. Le sentiment de solidarité l’emporte sur la liberté, et aucune société ne serait viable s’il n’en était pas ainsi. La revendication abstraite de la liberté nous semble pure démence, et l’esprit qui l’inspire ne peut mener un mouvement qu’au chaos et à la déliquescence.
    C’est du reste ce qui s’est presque toujours produit.
    La conséquence fatale de l’absence d’entente réelle, et d’autodiscipline dont on parle parfois, mais qu’on n’applique jamais, est l’apparition de la forme d’autorité, la plus élémentaire et la plus incontrôlable, car il n’existe pas de garanties en limitant les excès: celle des caïds et des dictateurs, petits ou grands. Malatesta. répondait à ceux qui refusaient de s’organiser au nom de la liberté qu’en réalité le manque d’organisation provoquait la domination sans contrôle des individus les plus autoritaires. Telle est la leçon de l’expérience. Quels que soient les sophismes auxquels on a recours, toute collectivité humaine, tout groupement d’hommes, si relâchés que soient leurs rapports, doit maintenir un certain ordre pour que la coexistence de ses participants soit possible et que les buts poursuivis, pour élémentaires qu’ils soient, puissent être atteints, même à demi. Dans les partis ayant une certaine hiérarchie, constituée ou non d’un commun accord, cet ordre s’obtient par l’application de statuts et de règlements. Dans les groupes anarchistes, où il ne peut s’atteindre «par harmonie», comme disait Louise Michel, il s’obtient par la domination du plus audacieux. Ainsi, les trois quart des groupes anarchistes — et cela non seulement en France — rappellent l’apparition du chef, du condottere,du caudillo(10) à l’origine de l’établissement des premières formes de l’autorité dans les sociétés primitives. Le plus doué pour le commandement, s’impose, sans trop de brutalité ici, brutalement ailleurs. Mais en y mettant des formes ou en n’en mettant pas, il fait la pluie et le beau temps, dirige, commande et naturellement se heurte à ceux qui n’acceptent pas son commandement, ou qui le lui disputent. Ainsi se forment à peu près partout d’innombrables petits clans et se produisent continuellement des luttes intestines qui empoisonnent les milieux anarchistes continuellement morcelés par ces rivalités d’influence ou d’autoritarisme primaire.
    Tout cela est possible d’abord parce que l’exaltation de la liberté de chacun aux dépens de la tolérance, de l’esprit de fraternité, crée une situation de désordre et d’impuissance dans laquelle il n’y a d’autre alternative que la loi du chef ou la disparition. La volonté d’entente placée au premier rang rend la liberté créatrice et féconde.
    Les hommes unis pour un grand but humain historique, pour l’accomplissement d’une grande mission qui les élève et les unit dans une vaste communauté d’esprit et d’efforts solidaires peuvent constituer une vaste communauté ayant son dynamisme intégrateur où les animateurs ne sont pas des caïds. Car une chose est la suggestion d’initiatives, la proposition de méthodes de travail, la prévision des conséquences d’une action entreprise ou projetée, de recherches faites ou à faire, et une autre est la dictature individuelle de caractère essentiellement politique — et ce n’est, en fin de compte. que de la petite politique aussi malpropre que celle des partis, sinon plus, que l’on pratique habituellement dans les groupes anarchistes — qui provoque la domination des plus dénués de scrupules, même s’ils sont intellectuellement inférieurs.
    J’ai, au cours de ma vie, maintes fois connu ce genre de dictateurs et de dictature, cette situation dans laquelle l’autoritarisme d’individus sans scrupules ou gonflés de vanité s’imposait sur un mouvement local, parfois national. L’absence de règlements servait de prétexte à l’exercice de la dictature individuelle sous ses formes parfois les plus odieuses. Celle que j’ai connu en Argentine et en Uruguay n’avait rien a envier au bolchevisme ou au fascisme (11).
    L’expérience prouve qu’avec le même esprit et les mêmes procédés il en sera toujours ainsi. En ce sens, un peuple indiscipliné par nature ne sera jamais un peuple libre (à moins que par liberté on entende le chaos) car il ne fera pas de lui-même ce qu’exige la vie sociale. Alors pour que la société ne s’écroule pas, il faudra constituer un appareil autoritaire imposant ce qu’il est nécessaire de faire et ce peuple obéira, quoique en regimbant. Tandis qu’un autre peuple, apparemment moins doué pour la liberté parce que plus naturellement discipliné et moins protestataire, sera plus apte à organiser la vie sans appareil plus ou moins coercitif, la conscience individuelle et collective remplaçant avantageusement la loi extérieure à chacun et à tous.
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    Cet état d’esprit s’étend à toutes les caractéristiques mentales dominantes chez la plupart de ceux qui se réclament de l’anarchisme, ou qui y viennent attirés par une interprétation nihiliste correspondant à une phase de leur évolution personnelle. Dans l’immense majorité des cas, il est impossible de faire admettre, surtout aux nouveaux adhérents qui veulent ou ont le champ libre pour toutes leurs fantaisies, la nécessité d’une discipline intellectuelle ou morale qui implique soit une méthode de formation théorique ou doctrinaire, soit l’acceptation et la pratique d’un ensemble de normes de comportements correspondant aux idées qu’ils prétendent professer. Invoquer cette nécessité fait se hérisser les cheveux de ceux à qui l’on en parle. Et généralement, pour ne pas dire toujours, les adhérents ne réalisant pas l’effort nécessaire pour connaître à fond les idées donc ils se réclament, interprètent ces dernières au gré de leur fantaisie, avec une assurance qui n’a d’égale que le vide de leur pensée et les dimensions de leur ignorance.

    4ème partie
    Quand je compare l’école philosophique libertaire à celles dont j’ai connaissance au long de l’histoire  de la pensée humaine, je ne trouve d’exemple comparable que dans les écoles qui dans la Grèce antique ont créer une lumière qui nous éclaire encore. Un Proudhon. un Bakounine, un Elisée Reclus, un Kropotkine, un Ricardo Mella dans une certaine mesure me rappellent un Anaximandre, un Héraclite, un Anaximène, un Epicure, un Leucippe ou un Démocrite, cherchant l’origine de la vie, s’évertuant à sonder la matière, fondant la science expérimentale en même temps qu’une philosophie de l’homme où l’éthique individuelle s’harmonisait avec le mécanisme du cosmos. Les fondateurs de l’anarchisme social et socialiste (je laisse à part les individualistes, qui en général ont tout gâté) ont suivi le même chemin. Toutes les connaissances, toutes les sciences, toutes les activités intellectuelles les ont attirés. Bakounine suivant pas à pas les découvertes de la physique, de la chimie organique, de l’astronomie (il énonçait des conceptions astronomiques qui valent encore d’être méditées), de la physiologie, de la psychologie, de la sociologie, etc… Elisée Reclus associant l’histoire et la géographie, toutes les manifestations de la vie tellurique et celles des hommes dans leurs activités fécondes, élaborant harmonieusement une culture humaniste universelle. Un Kropotkine écrivait dans La Science Moderne et l’Anarchie: «L’Anarchie est une conception de l’univers basée sur une interprétation mécanique des phénomènes, qui embrasse route la nature, y compris la vie des sociétés. Sa méthode est celle des sciences naturelles, et par cette méthode toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Sa tendance est de fonder une philosophie synthétique qui comprendrait tous les faits de la nature, y compris la vie des sociétés humaines et leurs problèmes politiques, économiques et moraux».
    A cette ample vision des choses, à la fois philosophique et scientifique, qui continuait celle d’Auguste Comte et rappelait celle de Spencer, et celle des savants-philosophes ou philosophes-savants d’Athènes et de Millet, d’Abdère ou d’Agrigente, qu’opposent aujourd’hui ceux qui, dédaignant les grands fondateurs, prétendent redéfinir l’anarchie? Voici quelques définitions que j’ai relevées récemment: «L’anarchie est un état d’âme»; «l’anarchie c’est la simplicité» ; «l’anarchie est un mode de vie individuelle» ; «l’anarchisme, c’est avant tout l’éducation» ; «l’inorganisation est la plus pure expression de l’anarchie» ; «l’anarchie c’est le refus de toute autorité»... On en pourrait citer des douzaines, sinon des centaines, toutes plus étriquées, plus en retrait les unes que les autres par rapport à ce qu’écrivaient Kropotkine et Proudhon, que ces définisseurs feignent de mépriser parce qu’incapables de s’élever à la hauteur de leur pensée. Aussi ont-ils besoin de leurs interprétations propres, et toutes ces interprétations constituent une cacophonie dans laquelle la pensée qu’on prétend exprimer n’est plus qu’une mascarade de mots.
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    Naturellement cet appauvrissement de la pensée fondamentale devait provoquer celui des réalisations concomitantes. Les efforts nécessaires ne s’élevèrent pas à la hauteur de l’activité indispensable à des révolutionnaires voulant faire l’histoire ou simplement à des réformateurs sociaux. Là encore, les incitations de ceux qui voyaient en profondeur ont échoué. Dans sa brochure L’Anarchieécrite en 1894, Kropotkine définissait comme suit la tâche qui incombait aux adeptes du nouvel idéal: «L’anarchiste se voit ainsi forcé de travailler sans relâche et sans perte de temps dans toutes ces directions. Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l’Anarchie. Il doit l’appliquer à 1a science car par cela il aidera à remodeler les idées: il entamera les mensonges de l’histoire, de l’économie sociale, de la philosophie et il aidera ceux qui le font déjà, souvent inconsciemment, par amour de la vérité scientifique, à imposer le cachet anarchiste à la pensée du siècle.
    «Il a à soutenir la lutte et l’agitation de tous les jours contre les oppresseurs et les préjugés, à maintenir l’esprit de révolte partout où l’homme se sent opprimé et possède le courage de se révolter.
    «Il a donc à déjouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alliés, mais aujourd’hui hostiles, qui travaillent à faire dévier dans des voies autoritaires les mouvements nés comme révoltes contre l’oppression du capital et de l’État.
    «Et enfin, dans toutes ces directions il a à trouver, par la pratique même de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de métiers, soit territoriaux et locaux pourront prendre dans une société libre, affranchie de l’autorité du gouvernement et des affameurs.»
    L’application de ce vaste programme ne pouvait-elle pas ériger l’anarchisme en une école de pensée qui par son importance aurait pénétré tant dans les ateliers et dans les usines que dans les laboratoires et les universités ? Ne pouvait-elle pas «modeler la pensée du siècle» dans une large mesure, ouvrant ainsi des horizons nouveaux à l’évolution de la société? Mais au lieu de s’adonner à cette tâche, l’immense majorité des anarchistes n’a retenu que l’agitation de tous les jours quand elle l’a retenue, et quand elle ne s’est pas perdue dans les spécialisations individualistes, esthétiques, pseudo-scientifiques, pseudo-philosophiques, anti-tabagistes, amour libriste (celle qui comptait le plus d’adeptes), végétariennes, crudivoristes, idistes, espérantistes, née-malthusiennes, etc… dont chacune avait sa ou ses chapelles et prétendait constituer une panacée pouvant résoudre tous les problèmes sociaux. Combien nous sommes loin de Proudhon, d’Elisée Reclus et des autres! Et n’avons nous pas raison de dire que la crise de l’anarchisme date de l’apparition de l’anarchisme lui-même?
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    Il est un autre fait que j’ai constaté depuis longtemps, et contre lequel j’ai aussi réagi sans que je puisse me faire d’illusions sur les résultats de mon attitude. C’est le complexe de supériorité qui caractérise l’immense majorité des anarchistes. Pour l’anarchiste moyen, son idéal est le plus élevé, et surtout sa pensée constitue l’interprétation la plus juste, la plus indiscutable des problèmes qu’elle résout dans l’ordre théorique. La simple adhésion à l’anarchie leur donne donc, d’emblée, comme l’adoubement faisait un chevalier au Moyen Age, une supériorité indiscutable qui les place en toutes choses au-dessus de l’ensemble des autres hommes. Il en résulte qu’ils peuvent se prononcer sur ce qui se rapporte à la société, à un très grand nombre de connaissances de disciplines intellectuelles, des problèmes humains vastes et complexes sans même les étudier.
    Non pas qu’ils soient guidés par la foi, ce qui est une explication quand il s’agit de croyants illuminés par une révélation divine. Tout simplement, il semble que l’adhésion à l’anarchie les ait mis en possession de toutes les lumières possibles. Cela explique en grande partie pourquoi la plupart des anarchistes n’étudient pas même leurs propres auteurs, ignorent la pensée théorique de Proudhon, de Bakounine, de Kropotkine et autres, ignorent même, la plupart du temps, que ces auteurs, et d’autres, en aient une. L’étudier, y adhérer peut-être serait renoncer à la leur — et nous croyons l’avoir déjà écrit — l’anarchiste, sauf de rares exceptions, croit presque toujours trouver dans sa pensée propre la sagesse et une espèce de science faite de révélation sui generisqui lui permettent de trancher en tout et sur tout ce dont il s’occupe. On pourrait, par exemple, écrire des pages du plus haut comique sur l’attitude d’innombrables ennemis de la médecine officielle, qui condamnaient les conceptions pasteuriennes et tous les postulats de la science médicale, et se basant sur le naturisme, auquel ils ne comprenaient rien le plus souvent, répudiaient ce que des milliers de spécialistes et de savants travailleurs et consciencieux déduisaient de recherches acharnées. Combien ces guérisseurs naturistes et fanatiques ont-ils tué de malades, il serait difficile de l’établir. En tout cas, ils n’ont jamais désarmé, et se sont toujours crus supérieurs, malgré leur ignorance, à tous les allopathes et homéopathes du monde.
    Dans le mouvement anarchiste, et son prétexte d’égalité des droits, un illettré souvent par réaction d’amour propre, se considère autant q’un savant, et même n’hésite pas à le houspiller.
    Ne serait-ce que parce qu’il en est résulté une foire aux vanités et une suffisance irrépressible, je considérerais nécessaire de renoncer à un mot qui situe les hommes au-dessus des autres. J’éprouve le besoin d’une certaine humilité, qui me maintienne sur le plan commun des hommes, qui me permette de sentir en mon cœur fraternel l’humanisme profond de la fraternité. Ceux qui se situent au-dessus des autres, quelles qu’en soient les raisons, fussent-elles celles de la supériorité d’un idéal, s’en séparent et ont normalement tendance à les mépriser. Telle est l’attitude de la plupart de ceux qui ont été anarchistes, et qui le demeurent en eux-mêmes: ils méprisent le «troupeau» de leurs semblables. Ce n’est pas avec cette mentalité qu’on sert le progrès de l’humanité.

    5ème partie
    De quelque côté que l’on retourne la question, il est indiscutable que quelque chose a failli dans les espoirs et les prévisions des penseurs de l’anarchisme et qu’un abîme sépare les buts énoncés des réalités atteintes. A part la révolution espagnole, on peut parler d’échec de l’anarchisme mondial (je fais exception pour le Japon dont je ne connais pas suffisamment l’importance réciproque des causes objectives et subjectives, et dont je n’oublie pas les ravages faits par les assassinats de militants qu’opéra la police). Depuis bientôt quarante ans, j’ai réagi sans arrêt contre les déviations qui appauvrissaient la pensée et stérilisaient l’action. Je continue à le faire, sans me mentir à moi-même, refusant toutes les explications de facilité avec lesquelles m’ont répondu tant d’individus qui justifiaient ainsi l’insuffisance de leur effort et le plus souvent ne sont plus dans la lutte depuis bien des années.
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    Les partisans des structures politiques pourront rétorquer que cette constatation générale et publiquement exprimée prouve l’inanité des principes libertaires en eux-mêmes, et constitue la preuve indiscutable du besoin de l’autorité régissant, avec plus ou moins de souplesse ou de rigidité, le fonctionnement des collectivités et les rapports humains. Je comprends que cette réponse paraisse justifiée. Et pourtant, sans m’accrocher aveuglément à la fidélité à des principes intangibles — puisque j’ai déjà posé dans cette revue même le problème de l’autorité sans avoir peur des mots et des leçons qu’apporte l’expérience — je crois qu’on ne peut tirer aussi vite des conclusions si catégoriques. L’idéal élaboré par les penseurs libertaires n’a pas été l’œuvre d’illuminés se plaçant au-dessus des possibilités humaines. Marx lui même voyait en l’anarchie l’aboutissement du socialisme (12) et Engels et Lénine s’exprimaient catégoriquement dans le même sens.
    Certes, ce mot «anarchie» se prête aux interprétations les plus sensées comme les plus baroques et je répète que ce fut une erreur énorme de Proudhon que l’avoir choisi pour définir un idéal d’ordre et d’harmonie. Mais si nous le prenons dans l’esprit qui présida à son choix, il est certain qu’une grande partie de la méthode d’organisation préconisée s’inspire des lois naturelles d’entente entre les hommes et leurs groupements divers. C’est cette interprétation des faits et volonté de l’ériger en principe consciemment appliqué qui demeurent toujours valables.
    Quand Proudhon opposait le «contrat» à la loi, il s’agissait pour lui d’étendre à tous les rapports entre les hommes les normes largement pratiquées de l’économie libérale, foncièrement anti-étatiste (ce que l’on a trop oublié à mesure de l’avance de l’étatisation) en y ajoutant comme condition «sine qua non» la suppression de l’exploitation de l’homme par l’homme. Quand Bakounine préconisait la réorganisation de la société sur la base des organisations ouvrières, fédérées par spécialités de production, nationalement, internationalement et mondialement, y ajoutant les créations du coopératisme dont il fut un des premiers a entrevoir les immenses possibilités, il élaborait une conception parfaitement réaliste de l’histoire sociale envisagée sans appareil d’État (13). Quand dans son livre L’Entraide,Kropotkine montrait que le développement progressif des espèces, de l’insecte à l’homme, et le perfectionnement de l’humanité étaient des faits en quelque sorte biologiques, et que c’est grâce à l’instinct et à la pratique de la sociabilité beaucoup plus qu’à l’État et aux activités gouvernementales que les peuples ont pu survivre et progresser, il posait les bases d’une philosophie de l’histoire qui ouvre d’immenses horizons à la pensée sociale et aux réalisations qui peuvent s’en suivre.
    La véritable histoire de l’humanité est a-gouvernementale et a-étatique. Cette conclusion, éminemment libertaire, est celle de nombreux ethnologues et de tous ceux qui s’efforcent de connaître toujours mieux les faits se rapportant aux activités multiples des générations, au développement des civilisations, à l’œuvre des hommes. Notre rôle consiste à approfondir cette immense leçon de choses, à en dégager des conclusions théoriques et pratiques grâce auxquelles nous pourrons montrer le chemin de l’avenir. Devant l’invasion galopante de l’étatisme forcené, devant la mainmise croissante des institutions d’État renforcée par l’impérialisme technocratique et négateur des valeurs supérieures, la réaction subjective d’hommes venant de tous les horizons est en train de prendre corps. Il manque une conception constructive d’ensemble qui réunisse, pour des objets concrets, les oppositions informulées ou dispersée. Et si une école de pensée correspondant à notre époque et à la situation présente se constituait, tout ce qui demeure valable dans la philosophie sociale anarchiste, que je préfère appeler libertaire pour éviter des confusions mortelles, pourrait aider à éclairer le prochain avenir.
    «Je ne suis pas anarchiste mais je considère qu’on ne peut ignorer vos idées pour construire l’avenir» m’écrivait, il y a une dizaine d’années, René Dumont, agronome, mais aussi socialiste et sociologue. Bien des gens pensent ainsi, et ils ont raison. A condition de ne pas interpréter les idées libertaires à travers ce qu’en disent les anarchistes, ou la plupart d’entre eux.
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    Je me suis souvent demandé si, parmi les raisons qui expliquent la crise continuelle dans laquelle a vécu le mouvement anarchiste, l’ampleur et la diversité des bases théoriques, scientifiques et philosophiques auxquelles je me suis référé ne constituent pas, paradoxalement, une des causes de la stagnation dans la médiocrité, une source de déviations et de recul. On a pu faire observer qu’une des caractéristiques de la pensée marxiste, qui s’est répandue à travers le monde, est précisément ce qu’elle a d’unilatéral. Elle gravite autour de quelques postulats que chacun peut comprendre et interpréter quel que soit son degré de culture. La conception économiste de l’histoire qui  explique tous les aspects de la vie et du progrès (politiques, juridiques, sociaux, religieux, intellectuels etc...) de l’humanité par les modifications introduites dans les formes de production, l’explication dialectique de révolution sociale qui doit immanquablement conduire au socialisme et même à la disparition de l’Etat, tout cela parait très simple au hommes simples.
    Marx ne s’est pas efforcé de construire une philosophie basée sur l’ensemble des facteurs qui ont vraiment constitué l’histoire et pétri l’humanité, ce que faisant il a faussé la vérité profonde qui est toujours forcément complexe. Dans le marxisme, l’Etat apparaît comme la conséquence de la lutte des classes et doit disparaître «forcément», «scientifiquement» avec elle (nous voyons ce qu’il en a été en U.R.S.S. et dans les pays satellites). Marx qui se moquait des fabricants de «recettes pour les marmites de la société future» s’est toujours obstinément refusé à prévoir les formes d’organisation et de fonctionnement de la société socialiste. Dans la littérature marxiste, on ne trouve qu’un seul livre où ce problème fut traité, celui de Bebel, intitulé La Femmeet dans lequel, assez curieusement. l’auteur exposait une conception presque intégralement libertaire de l’avenir.
    En prenant tous les risques que cela comporte, ayons le courage de le dire: contrairement à ce qui est arrivé pour le marxisme, la pensée libertaire qui a depuis Proudhon voulu embrasser toutes les connaissances a aussi posé, analysé, sondé et voulu résoudre une infinité de problèmes. Et c’est peut-être parce qu’elle a été trop riche de contenu de recherches, de rayonnements divers, d’aspects, de nuances, qu’au sein du mouvement anarchiste sont nées tant de spécialisations, de courants fragmentaires, de chapelles dont les sectateurs et les prédicateurs ont pris la partie pour le tout et oublié l’essentiel. C’est-à-dire la lutte pour la construction d’une société sans classes et où la pratique de l’entraide, de la coordination directe, de l’entente libre et responsable remplacerait l’État.
    S’ensuit-il qu’il nous faudrait réduire la philosophie libertaire à quelques vérités de base afin d’éviter toutes les déviations contre lesquelles on s’épuise à lutter ? Réfléchissons avant de répondre: les choses ne sont pas si simples. Il est vrai que le marxisme s’est répandu sur le globe et a remporté dans cette phase de l’histoire la victoire sur le mouvement libertaire qui l’y a sérieusement aidé par ses insuffisances. Mais il est vrai aussi qu’il n’a pas émancipé les peuples, qu’il a donné lieu comme les libertaires l’avaient prédit à l’apparition de nouvelles formes d’oppression et d’exploitation, plus implacables que le capitalisme privé lui-même. Il a triomphé comme force de l’histoire, non comme agent d’émancipation humaine. Précisément à cause de sa courte vision des choses, de son mépris des valeurs morales, des facteurs multiples, des réalités complexes de l’homme et de l’histoire. Ne pas avoir tenu compte des éléments non purement économiques (géographiques, psychologiques, religieux, ethnologiques, politiques etc…) n’a pas permis de tracer le chemin, ou les chemins, conduisant à une société de producteurs et d’hommes libres. Si l’on néglige l’immensité des facteurs qui composent toute la vie humaine, individuelle et sociale, et qui réagissent les uns sur les autres selon les stades de l’histoire des peuples et des races, on ne voit pas les abîmes que recèle la voie choisie, ou l’on en ouvre de nouveaux.
    On ne peut fonder une école de pensée, une école sociologique valable et capable d’apporter des lumières indispensables pour résoudre les grands problèmes de l’humanité en se limitant à quelques éléments du problème total. Sans quoi l’on est inévitablement débordé par les autres. Et cela, plus à notre époque qu’à n’importe quelle autre. Les penseurs grecs non socratiques avaient raison, même dans leurs erreurs et leurs tâtonnements. Sinon, l’on tombe dans le mythe, et l’adoration des mythes, dans le mysticisme, dans la foi religieuse (il y a eu aussi ce genre d’anarchistes croyant béatement en la sainte Anarchie). Et le marxisme lui-même est aujourd’hui une religion où la science est au service de la foi, comme la science des théologiens et des exégètes ou des différentes écoles du christianisme est au service de la croyance en Dieu.
    Ce n’est que par la reprise et le développement d’une vaste synthèse de l’histoire de l’humanité, du grand mouvement qui l’a poussé en avant ou par lequel elle a été de l’avant, c’est par la systématisation lucide et volontaire de cette marche ascendante naturelle, consciemment poursuivie et qui, partant du passé marquera le chemin aux siècles futurs que l’on pourra fonder un humanisme valable. Cet humanisme, nous diront certains, plus attachés aux mots qu’à la substance de la pensée, sera pratiquement de l’anarchisme. Eh bien non ! Non, et il faut en finir une fois pour toutes avec le jeu de mots grâce auquel tant de simulateurs se livrent à toutes leurs turpitudes. L’anarchisme théorique de Proudhon, de Kropotkine, de Malatesta, de Rocker, d’Elisée Reclus, et même de Tolstoï sert depuis longtemps, sans que ses fondateurs aient pu supposer ce qu’on allait faire de leurs idées, à couvrir une marchandise avariée qui est le fait dominant — je ne dis pas exclusif — de l’anarchisme réalité historique.
    Seule l’Espagne, où tout ne fut pas parfait non plus, mais où les idées essentielles ne furent pas oubliées par l’ensemble de notre force militante, l’Espagne et la Suède constituent une exception. Mais en Espagne l’individualisme et toutes ses déviations antisociales et destructives n’avait pas réellement pris racine, l’obsession frénétique du sexe appelée «amour libre» (14) ne fut jamais que le fait de quelques individus contaminés lors de leur séjour en France, le règne de la «combine» aux dépens de la société, du «macadam» de ce qu’on a  appelé la «reprise individuelle» (15), tout cela n’a jamais pu s’étendre parce que le sens moral général ne s’y prêtait pas. Il y eut bien quelques à-côtés fantaisistes, mais jamais ces arbres n’ont empêché de voir la forêt, jamais les broussailles épineuses n’en ont empêché l’accès. Le but dominant demeurait l’instauration d’une société nouvelle, avec le combat pratique, obstiné, infatigable, héroïque pour l’instauration de cette société et l’organisation des masses travailleuses dans les syndicats, la structuration des organisations ouvrières comme moyens de réalisation. On obéissait à une mystique de l’histoire sans laquelle il est impossible de faire de grandes choses. Et même si certains aspects de la pensée des grands maîtres dépassaient l’entendement du militant moyen, celui-ci ne perdait pas de vue le but pratique qu’il fallait atteindre. Si Proudhon, et surtout Bakounine, faisaient de la Conception matérialiste de l’univers une base philosophique essentielle de la négation de l’autorité de l’homme sur l’homme en lui ôtant le fondement déiste qui seul pouvait la rendre indiscutable, le militant espagnol moyen combattait l’État pour des raisons plus simples mais qui rejoignaient celles, supérieures, de Proudhon et Bakounine, et du reste l’un et l’autre surent aussi argumenter en vertu des faits sociaux immédiats et historiques.
    Cette continuité, ce rattachement entre la pensée de l’homme de la base et le génie intellectuel ne pourront jamais se produire dans un milieu, un mouvement où parce que l’immense majorité est, par suffisance et vanité, rebelle aux indispensables disciplines intellectuelles et morales, chacun prend le droit de dire et faire ce qu’il veut, et interprète à sa façon les idées, ou la théorie sociale dont il se réclame.
    Une renaissance libertaire (et pour rompre totalement avec un passé qui ne fait évoquer dans l’esprit des gens que le souvenir d’attentats et autres formes de violence, je n’hésiterais pas à employer une dénomination nouvelle si j’en trouvais une équivalente), une renaissance libertaire me parait indispensable pour l’avenir humain. Je suis convaincu qu’un effort sérieux trouverait auprès d’une partie de l’opinion publique, un écho favorable et ouvrirait une horizon prometteur. Mais cela ne sera possible que si l’on a le courage de rompre avec un passé qui, sous le nom d’anarchisme, n’a laissé que des ruines.

    NOTES(1) Un vieux camarade italien me disait, il y a quelques années, que bon nombre des sénateurs communistes sont d’anciens anarchistes.
    (2) Influencé par la Commune de Paris, Kropotkine voulut donner des orientations concrètes sur la Révolution dans ce livre que, dans sa préface du livre des deux syndicalistes libertaires Pouget et Pataud, il qualifia «d’utopie communaliste». Certes, cette utopie accordait un trop grand rôle à la spontanéité créatrice populaire, et de ce point de vue, comme du point de vue de formules comme «la prise au tas», c’est avec raison qu’on l’a critiquée. Mais c’est aussi fausser la vérité, ou tomber dans le travers de la critique systématique, que ne pas tenir compte d’autres aspects, parfaitement valables, tant en ce qui concerne la définition, alors nécessaire, des principes du communisme libertaire, que le refus de l’État, la pratique de la libre entente ou, dans le chapitre «Consommation et production», la vision d’une organisation à l’échelle européenne. D’autre part, et je l’ai démontré il y a une dizaine d’années dans cette revue même, Kropotkine a, dans ses autres écrits, toujours recommandé l’étude préalable et sérieuse des problèmes que poserait une révolution.
    (3) Il est utile à ce sujet de lire le livre d’André Lorulot Chez les loupsdans lequel l’auteur raconte ce qu’il a vu lors de son passage comme directeur à L’Anarchie,journal individualiste qui menait une guerre continuelle contre Le libertaire et Les Temps Nouveaux,que dirigeait Jean Grave. Ce que Lorulot oublie de dire, c’est qu’à cette époque, il avait vécu de la «reprise» que d’autres pratiquaient et qu’il avait fait, avec insistance, l’apologie de ces pratiques.
    (4) Le «macadam» était une blessure artificielle grâce à laquelle on se faisait payer une prime d’assurance par les compagnies. Certains avocat marrons étaient spécialisés dans la défense des usagers de cette «combine» quand les compagnies refusaient de payer. Vers 1910, Pierre Laval, qui n’avait pas encore percé comme avocat et encore moins comme politicien, donnait une pièce de 5 francs à celui qui lui amenait un client de ce genre. Ces pratiques eurent pour résultat que les compagnies établirent des fichiers qu’elles se transmettaient afin d’établir un contrôle de plus en plus sévère dont souvent les vraies victimes d’accidents du travail subirent les conséquences.
    (5) Durant son séjour de quatre mois et demi en 1921 où il vit les anarchistes russes divisés en tendances hostiles et disparates.
    (6) Ces anarchistes individualistes italiens résidant aux Etats-Unis se sont, pour la plupart, parfaitement embourgeoisés. Ils se sont aussi, pour la plupart, naturalisés citoyens des U.S.A., après avoir juré qu’ils ne professaient pas d’idées anarchistes ou subversives. Et sans doute pour être en paix avec leur conscience, ils mènent dans L’Adunataune campagne systématique contre le régime où ils se sont si bien installés et applaudissent Castro.
    (7) Voici ce que me disait une mère aubergiste des Auberges de la Jeunesse dont l’expérience remontait à la période d’entre-deux guerres: «Quand nous arrivons à un endroit, selon l’habitude, les uns vont chercher du bois, d’autres allument le feu, d’autres encore épluchent les légumes ou préparent le repas. Généralement les anarchistes se mettent à lire leur journal ou à discuter pendant que leurs camarades travaillent. Ils se considèrent trop au dessus de ces occupations vulgaires pour y prendre part». Pour ma part, j’ai maintes fois constaté ce complexe de supériorité dans le comportement de bien des anarchistes.
    (8)  Après avoir préconisé inlassablement des méthodes constructives qui sont demeurées ignorées de la totalité des anarchistes — peut-être y a-t-il quelques exceptions que je ne connais pas —, Bakounine, devant l’échec des tentatives révolutionnaires auxquelles il avait pris part et devant celui de la Commune, arriva à la conclusion que «l’heure des révolutions étaient passée». Il recommanda alors la «propagande par le fait», entendant ainsi les réalisations directes servant d’exemples. Mais la démagogie et la bêtise faisant la loi dans le mouvement anarchiste, la formule fut interprétée comme une recommandation des attentats individuels, qui n’avaient rien à voir avec la pensée du grand lutteur.
    (9) Ce livre, intitulé Precisiones sobre el anarquismo (Précision sur l’anarchisme)fut édité par l’éditoriale de Tierra y Libertad,à Barcelone, au début de 1937. En langue française, j’écrivis en 1938, sous la signature de Max Stephen, et dans les colonnes du Libertaireune longue série d’articles où je posais ces problèmes, et beaucoup d’autres. Mon emprisonnement et ma condamnation m’empêchèrent de continuer.
    (10) Bien qu’appliqué à Franco, le mot «caudillo» n’ a pas été inventé pour lui. Traditionnellement, il s’applique à un meneur d’hommes, surtout pour le combat, comme par exemple étaient les chefs de troupes improvisés qui menèrent la lutte des guérillas contre les troupes napoléoniennes.
    (11) Les luttes intestines du mouvement anarchistes argentin furent telles que des camarades furent tués ou blessés à coup de revolver. Les calomnies les plus infâmes furent déversées contre les militants dans les colonnes du journal, alors quotidien et aujourd’hui disparu La Protesta; la campagne de dénigrement dont je fus le témoin, et en partie aussi la victime, atteignit un degré inimaginable. Le résultat fut que la F.O.R.A. (Federacion Obrera Regional Argentina), qui fut un organisme de combat glorieux et avait, comme organisation syndicale, réussi à grouper 200 000 et peut-être 250 000 travailleurs, s’affaiblit terriblement, et quand s’établit la dictature militaire, manquant de militants que l’on avait expulsé par des procédés qui rappelaient les purges staliniennes, elle ne put résister au fascisme de Peron. Naturellement, et comme toujours, c’est à la «répression» qu’on attribue la responsabilité de cette disparition. Celle-ci a joué certainement un rôle. Mais c’est avant tout dans cette lutte intestine mortelle qu’il faut chercher la cause de ce recul.
    (12) Dans la fameuse circulaire Les prétendues scissions de l’Internationale,Marx écrivait: «Tous les socialistes entendent par Anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes une fois atteint le pouvoir de l’Etat, qui sert à maintenir la grande majorité sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, et les fonctions gouvernementales se transforment en simples fonctions administratives».
    Il  est intéressant de constater que les individus qui s’appliquent l’étiquette d’anarchistes restent en deçà de l’interprétation que Marx lui-même faisait de l’anarchie. Mais on peut jouer comme l’on veut sur la signification de ce mot. Les résultats sont là.
    (13) Cependant, de Bakounine, l’immense majorité des anarchistes n’a retenu que le combattant échevelé des barricades, le «pandestructeur» qu’il ne fut jamais et a fabriqué un négateur de toute société tout comme les ennemis de ce géant qui, du point de vue intellectuel, bâtit la philosophie socialiste la plus constructive et la plus ample qui fut, et rédigea au moins une douzaine de «catéchismes» et de programmes dont certains, comme le «Catéchisme révolutionnaire» s’étendent sur une trentaine de pages.
    (14) Cette question n’était plus agitée, depuis plusieurs années, dans les groupes anarchistes. Mais elle reparaît dans certains d’entre eux. Remplacer la lutte pour la transformation de la société par la liberté de l’accouplement érigée un pratique primordiale et dominante de l’Anarchie est certainement plus facile qu’étudier l’économie sociale, les rapports universels de la production et de la consommation et le remplacement de l’Etat. Faisant un pas de plus, d’aucuns demandent, m’a-t-il été dit, que le mouvement anarchiste inscrive dans ses revendications le droit à la pédérastie. Rien ne peut plus nous surprendre. La crise continue quelles qu’en soient les formes. Quand donc ceux qui se réclament de l’idéal de Proudhon, de Bakounine, de Reclus, de Kropotkine et même de Tolstoï ou des organisateurs des collectivités espagnoles auront-ils le courage de comprendre que leur première révolution doit avoir lieu en leur propre sein, contre les interprétations et les pratiques irresponsables auxquelles conduit inévitablement la conception que chacun a le droit d’avoir de l’anarchie?
    (15) N’oublions pas que Jacob, « anarchiste de la belle époque» selon l’ami Maitron — mais anarchiste qu’il ne faut pas trop vanter car cela pousse à l’imiter, et fait croire au lecteur qu’il s’agit d’un anarchiste-type — comparut devant le tribunal avec une vingtaine de ses compagnons. Et l’expérience de ce genre de choses montre que, pour le plus grand nombre, le masque de l’anarchie sert a couvrir des réalités qui n’ont rien à voir avec la pensée libertaire.


    QUELQUES VERITES AUX REVOLUTIONNAIRES…

    Il nous est arrivé d’écrire, dans cette revue, et en passant, que le problème de la capacité des travailleurs était un de ceux que se posent ceux qui veulent transformer la société. Cette capacité existe-telle ? Ou atteint-elle le degré suffisant pour que les travailleurs prennent en main leur destin et celui de l’humanité ? Poser cette question c’est courir le risque de se faire traiter de contre-révolutionnaire, d’aristocrate ou de pédant. Mais nous avons conscience de n’être ni aristocrate — la modestie de nos ressources ne nous classe pas parmi ces privilégiés — ni contre-révolutionnaire, car voilà soixante-trois ans que nous luttons pour la transformation de la société, et nous pensons bien donner ce qui nous reste de vie à cette cause; ni pédant, car quand nous comparons les dimensions de notre personnalité à celles d’un Proudhon ou d’un Bakounine, nous nous souvenons de Gulliver, géant parmi les nains, mais lilliputien parmi les  géants.C’est poussés par le souci de notre responsabilité, qui devrait être le souci de tous ceux qui se réclament de la révolution, que nous nous posons le problème de la capacité révolutionnaire des classes travailleuses.
    Nous nous souvenons, en commençant, de deux phrases fameuses: «L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes» et «De la capacité politique de la classe ouvrière » (proclamée par Proudhon en donnant à ce mot «politique» le sens le plus large, c’est à dire révolutionnaire). Or, notre appartenance à la classe ouvrière, l’expérience que nous en avons, nous fait nous poser des questions. Combien de fois avons-nous lu des affirmations catégoriques sur l’aptitude de cette classe à résoudre, tous les problèmes que peut poser une révolution : problèmes industriels, problèmes, agraires, problèmes de distribution, problèmes financiers, problèmes humains de toutes sortes, problèmes concernant les matières premières, problèmes d’importations diverses, problèmes d’exportation, et pour cela de rapports internationaux, problèmes de l’instruction publique, problèmes…
    Plus je vais et plus je comprends l’immense complexité de ce que les révolutionnaires auraient à prendre en charge, les dimensions énormes des taches à accomplir.
    Et je comprends que le bouleversement auquel donnerait lieu l’action entreprise serait tel que les révolutionnaires seraient débordés et impuissants. En conséquence, j’arrive à la conclusion, que ce n’est que par des réalisations forcément limitées, mais coordonnées, et s’étendant dans le temps et dans l’espace que peut avoir lieu la transformation de la société.
    En cela je rejoins Proudhon, et je dois une fois de plus rappeler que Bakounine lui-même, qui est historiquement à nos yeux l’incarnation de la révolution, déclarait en 1874, dans une lettre écrite à Elisée Reclus «Oui, tu as raison, l’ère des révolutions est passée, et nous sommes entrés dans celle des évolutions».
    Mais j’entends déjà la réponse de nos va-t-en guerre révolutionnaires « Jamais le capitalisme ne laisserait entreprendre des réalisations qui le déborderaient. L’État interviendrait, et massacrerait ceux qui prétendraient créer une société nouvelle. ». Au fond, cela n’est qu’un prétexte. Si on commence par détruire l’Etat, ou les forces armées qui le caractérisent, on croit possible de se lancer dans l’aventure, sans calculer, d’avance, quelles difficultés il faudra vaincre. Ou l’on s’encourage avec des faux-fuyants… D’où l’attitude de ces révolutionnaires qui ne sont pas du peuple, qui n’appartiennent pas à la masse de ceux sur qui devrait retomber la responsabilité des mesures à prendre pour remplacer l’Etat et le patron.
    J’avais publié dans Le Libertaire,il y a de cela vingt et quelques années, une étude, intitulée La révolution sans Etat.Et dès le premier article, je me heurtai à la réponse habituelle: « Il ne faut pas remplacer 1lEtat, il faut le supprimer ». C’était, en effet, beaucoup plus simple. Ceux, qui adoptaient cette attitude masquaient d’une phrase leur incapacité. Cependant ils utilisaient les services publics que l’Etat avait en main, les routes que l’Etat faisait construire ou entretenir, leurs enfants allaient à1’école ; qui était une création de l’Etat etc…
    Je procédais alors à une analyse de l’œuvre utile accomplie par ce Léviathan, ne serait ce que pour justifier son existence et avoir une raison d’être aux yeux de la population. Et j’émettais une série de mesures à prendre, de méthodes et de formules organisatrices. Cela, naturellement, tomba à l’eau. C’était, pensait-on, des obstacles au libre et facile chemin de la révolution. Mais quel chemin a-t-on parcouru depuis?
    Et comme ils ne voient pas les difficultés, comme ils ne perçoivent pas les problèmes, les discoureurs non prolétariens résolvent tout en réservant aux travailleurs l’œuvre de transformation sociale. Ils ne se compromettent pas. Ils se lavent les mains. « Le peuple fera ceci ou cela ». Au fond, ils pensent que s’il y a échec, c’est lui qui en aura la responsabilité.
    Ils savent, cependant, subodorer quelques difficultés. Il arrive aussi qu’ils soient, par nature, autoritaires, et qu’ils ne peuvent accepter une révolution dans laquelle ils ne pourraient pas jouer les dictateurs. Ils parlent alors d’Etat, ou de gouvernement « prolétarien » (avec toute la bureaucratie correspondante).
    Quelles seraient les tâches de ce gouvernement, ou de cet Etat, Ils n’en ont pas la moindre idée. Car ils n’étudient rien, ne connaissent rien, et ils me rappellent Lénine déclarant, dans les premières année du gouvernement bolchevique et à tous les congrès du parti communiste russe: « Nous nous sommes trompés»… mais qui, pour ne pas lâcher le pouvoir, continua à se tromper jusqu’à la mort. Pour des gens de cet acabit, l’autorité remplace le savoir. Si l’on se trompe, on commence autre chose, comme quand la N.E.P. (1) naquit en Russie. On ne risque rien pour soi-même, car on a pris soin, dès le début du pouvoir, de créer une nouvelle police, une nouvelle armée, de nouvelles forces répressives. On peut donc essayer tout sans risques d’être chassé par le mécontentement populaire.
    Le peuple est-il capable de résoudre les problèmes que planterait une révolution sociale ? Que lui a-t-on apporté pour cela ? Que lui apporte-t-on? Rien, absolument rien et celui qui mesure l’importance des problèmes dont la solution devrait être immédiatement apportée pour ne pas sombrer dans un échec est effrayé devant l’abîme d’ignorance qui est entrouvert à l’avance sur le chemin de l’émancipation. Pour l’ensemble des intellectuels révolutionnaires l’essentiel serait la prise du pouvoir et la façon de s’y maintenir. Que leur importe le ravitaillement des villes, la distribution des vivres, le lait pour les enfants, la viande et le blé pour tous? J’ai déjà posé, et je pose avec insistance le problème de Paris et de la région parisienne (2). Une révolution, même sans destruction, cause au moins des interruptions de trafic, et si les produits alimentaires de base n’arrivent plus pendant quarante-huit heures, ou arrivent en quantités insuffisantes, tout se désorganise. Je suis certain que le recul devant les possibilités révolutionnaires de certains hommes (syndicalistes, mêmes révolutionnaires, en France, sociaux-démocrates allemands ou italien des années vingt) s’explique en partie par leur non préparation en ces matières. Car, je l’ai répété cent fois, «on ne s’improvise pas organisateur» et le peuple, plus que toute autre partie de la population en est incapable (3).
    Comment est organisée la société? Quels sont les rapports non seulement de classes, mais entre les villes et la campagne, sur la base de quoi s’établirait le trafic de marchandises, comment fonctionnerait le circuit entre les régions qui sont interdépendantes, que ferait-on de l’immense armée parasitaire existant au début et qui augmenterait de façon irrésistible ? Je demande à nouveau : comment garantirait-on la valeur de la monnaie et assurerait-on les échanges internationaux ?
    J’ai posé aussi d’autres questions. J’ai cité le fait que soixante-dix pour cent de l’énergie employée en France vient de différentes parties du monde. Devant une question aussi embarrassante certains « révolutionnaires », d’une ignorance encyclopédique déconcertante, ont trouvé une réponse qui ne peut satisfaire qu’eux-mêmes: « il n’y aura qu’à employer pour le labeur utile ce qui est employé actuellement pour des travaux inutiles ou nuisibles ». Comme ils ne se sont pas donné la peine de consulter des statistiques, d’étudier ce qui, en matière d’énergie est destiné à assurer les industries, le chauffage des foyers, l’agriculture — qui, toute, marche grâce au pétrole et aux produits pétroliers — et les moyens de transport, ils peuvent reposer béatement sur cette apparente solution. Mais quiconque a étudié tant soit peu sait que l’importance des activités et des produits inutiles ou nocifs (et comment les déterminer ?) est de beaucoup moindre que celle des produits utiles et nécessaires. On ne remplace pas les statistiques ni les produits et les activités nécessaires par la phraséologie. Et tant d’inconscience désarme. Comme désarme l’ignorance de ce qui aujourd’hui constitue l’appareil économique. Car ce ne sont pas seulement les relations entre les régions économiques qui font que le Midi dépende du Nord et de l’Est pour la sidérurgie, les tissus, la betterave à sucre, que le Nord dépende du Midi et de l’Ouest pour tels ou tels autres produits; il y a aussi l’interdépendance des industries, ou des productions agricoles en plus qu’agricolo-industrielle; la fourniture des produits semi-finis contre des produits finis, et, nous le répétons, des matières premières (cuivres, fer, coton, laine, cuir, nickel, étain, combien de choses! ). Tout cela fonctionne, tous les circuits sont établis, comme conséquence d’une activité déployée depuis plusieurs siècles sous la direction du capitalisme.
    Qu’il y ait dans cette vaste organisation des éléments parasitaires, et nocifs, je suis le premier à le dire et à le dénoncer, et c’est là le principal élément négatif de l’économie actuelle; mais il y a aussi un élément positif qui fait que, dans un pays comme la France par exemple, cinquante-trois millions d’habitants se nourrissent tous les jours, peuvent se chausser et s’habiller, que, il convient de le répéter, 14 millions de jeunes, d’enfants, d’adolescents vont à l’école, au collège et à l’université, que des milliers de malades sont soignés dans les hôpitaux, qu’à peu près tout le monde peut se déplacer quand bon lui semble, aller d’un point à un autre —  et cela, rien que pour les besoins les plus primordiaux: ne parlons pas des autres, qui sont caractéristiques de ce qu’il faut bien appeler la civilisation.
    Et je dis et je maintiens que le peuple, dont je suis, moi dont la jeunesse a été telle que je n’ai pas même pu apprendre un métier, et qui par conséquent ne parle pas « du peuple » comme d’une catégorie sociale qui m’est étrangère, mais qui au contraire en parle comme je le fais parce que je le connais, je maintiens que le peuple n’est pas préparé pour faire une telle révolution, pour transformer la société dont le plus souvent il n’a pas même le sentiment ou la conscience. Je considère une ineptie ou un crime que de pousser à une crise révolutionnaire. Et je ne vois pas d’autre solution que celle des réalisations partielles sans détruire l’organisme économique capitaliste. Proudhon écrivait — je ne sais plus où — qu’il chargeait les travailleurs de prendre l’héritage de la société actuelle et de le développer: il ne s’agissait pas pour lui de détruire ce qu’a créé le capitalisme, malgré les souffrances que cela a causé au peuple, malgré les atrocités de la work houseet de la fabrique. Il s’agissait d’en assumer la continuité, pour le bien de tous. Or, la vie de relation est telle aujourd’hui qu’une entreprise de transformation dans de très vastes secteurs des problèmes de dimensions terrestres qui, pour cela, sont insolubles.
    Il est donc inévitable de les envisager à l’échelle du possible. Parmi nos idées, et celles de certains de nos penseurs, il y a beaucoup de choses à revoir. Telle est la vérité.
    Je me suis laissé entraîner plus loin que je me proposais en commençant cet article, dont le but se limitait, en commençant, à attirer l’attention sur le manque de préparation de la classe ouvrière. Ceux qui affirment que cette préparation existe ont souvent recours à l’exemple de la révolution libertaire espagnole, où le peuple aurait montré ses capacité de réaliser la révolution sociale et d’organiser la société sous des formes nouvelles. Il est vrai que les réalisations que j’ai moi-même enregistrée dans mon livre L’Espagne libertaireont été l’œuvre du peuple, mais pas du peuple compris comme l’ensemble des travailleurs puisant en eux-mêmes l’inspiration, poursuivant les buts sociaux égalitaires définis par le communisme libertaire. La vérité est que sans la forte, et si souvent admirable minorité «anarquista » qui, de 1870 à 1936 s’est donnée à la propagande, s’est tant de fois sacrifiée pour faire connaître l’idéal élaboré par tant de penseurs, le peuple aurait été incapable de mettre en pratique les principes appliqués par laConfederacion Nacional del Trabajo.La vérité est que ce sont les travailleurs  anarchistes inspirant la C.N.T. qui ont poussé à l’expropriation des capitalistes et des grands propriétaires terriens, à la prise en main des instruments de travail, et que là où a manqué cette minorité les travailleurs n’ont rien fait, ou ont exproprié les patrons et les « terratenientes » pour devenir patrons eux-mêmes. Car la conception d’une société nouvelle ne naît pas par génération spontanée dans les profondeurs des masses. Elle ne peut être que le fruit d’observations, de méditation, de conclusions élaborées par des générations de lutteurs et de penseurs.
    Même entre ces masses, la formation intellectuelle spécialisée est indispensable. Car il ne suffit pas d’exproprier chaque fabrique, chaque atelier, chaque usine, chaque chantier ou chaque surface agricole (et telle est la vision de tant d’autogestionnaires) pour socialiser vraiment la production.
    Parmi l’ensemble des travailleurs, ceux qui avaient des idées claires, qui ne s’acquièrent pas du jour au lendemain, ont vraiment socialisé, ou syndicalisé la production, c’est-à-dire réalisé le socialisme au sens intégral du mot, grâce aux syndicats.
    Grâce aussi aux individus ayant un esprit social et les connaissances techniques que souvent les travailleurs n’avaient pas. «Nous, militants libertaires, avons fixé les buts à atteindre, mais c’est grâce aux techniciens que nous avons pu les réaliser » me disait dernièrement un de ces camarades, un de ces hommes doués d’aptitudes naturelles exceptionnelles qui leur permettent de jouer un rôle indispensable dans une oeuvre collective.
    Par contre, là où ont manqué soit les techniciens, soit les organisateurs connaissant nos idées, les réalisations s’en sont ressenties ou il n’y en a pas eu. Il ne suffisait pas d’être «du peuple » pour savoir prendre les  initiatives dans le sens voulu. Il fallait avoir des idées valables, et la capacité de les mettre en œuvre.
    Telles sont les quelques vérités que, d’une façon peut-être un peu décousue, je crois nécessaire d’avoir dites aujourd’hui.

    NOTES(1)  Nouvelle Economie Politique, inventée par Lénine qui préférait remettre en selle ce qui restait d   es privilégiés que permettre aux travailleurs et à leurs organisations de prendre part à l’œuvre de reconstruction.
    (2) Les mêmes problèmes se posent pour toutes les grandes agglomérations (New-York, Londres, Tokyo, Buenos-Aires etc…).
    (3) Je suis certain que cette incapacité de tous les partis est la cause principale du piétinement de la réorganisation de l’économie au Portugal.


    Gaston Leval

    Louis Mercier
    Esquisse du monde anarchiste d’hier
    A contretemps N ° 8 — Juin 2002 (Document pdf)
    Un site quatre «A cerclé» !


    Le texte qui suit — extrait de Société et contre-société chez les anarchistes et les anti-autoritaires, CIRA, Genève, 1974 — est très révélateur du «style Mercier», celui qui fait de l’Increvable Anarchisme un livre à nul autre pareil, tout à la fois rigoureux, impliqué et reposant sur une intime connaissance du “milieu ”/“ mouvement ” anarchiste — ici, celui des années 1930. C’est avec grand plaisir que nous l’offrons à nos lecteurs d’autant qu’il est épuisé, comme la plupart des écrits de Louis Mercier. (A contretemps)

    Le monde anarchiste n’est pas facile à mettre en fiches ou à évaluer en chiffres. Pour le connaître de l’extérieur, il y a l’approche par les textes, l’étude de sa littérature, le dépouillement de sa presse, l’interprétation des motions de congrès ou des polémiques publiques. Travail utile, indispensable, que des historiens de plus en plus nombreux poursuivent et qui fournit régulièrement matière à thèses universitaires. Un travail qui trouve pourtant rapidement ses limites et qui laisse le plus souvent le chercheur insatisfait, car celui-ci se rend compte que la connaissance sur documents ne conduit pas à une compréhension intime des activités et des comportements.
    Difficile aussi de le situer en fonction des mouvements révolutionnaires et d’évaluer avec précision son rôle dans les grands conflits sociaux, leur préparation, leur éclatement, leur développement, leur fin. Il est en effet présent, parfois sous son nom, et marque l’événement. Ou bien son influence et sa participation sont anonymes, comme éléments plus ou moins déterminants d’un ensemble composite.
    Il constitue lui-même une société, à la fois ouverte à tous vents et réservée à ceux qui en reconnaissent et appliquent les règles non écrites. Mais il est inscrit dans une société globale, que celle-ci soit rejetée, combattue ou considérée transformable. Ce qui distingue la société anarchiste de la société globale, c’est qu’elle est essentiellement composée d’individus et s’ingénie à fonctionner comme telle, alors que «l’autre» est toujours une hiérarchie, avec un État sanctionnant les privilèges.
    La critique des adversaires pourrait être de grande utilité pour une meilleure compréhension du monde anarchiste, si elle témoignait d’une plus grande lucidité. Il n’en est malheureusement rien. Pour les grands problèmes soulevés par la pensée libertaire, les réponses sont toujours de circonstance. Ainsi la théorie sur le «dépérissement de l’État», qui calma les inquiétudes de tant de beaux esprits décidés à ne pas vivre dans l’inquiétude, et qui aujourd’hui est remisée au musée des énormités. A défaut d’arguments au niveau des questions posées, restent les facilités du dédain, de la condescendance, du sourire apitoyé, ou de l’injure. Les anarchistes sont simultanément des «petits-bourgeois», des «déclassés», des «lumpenprolétaires», des «rêveurs», de «dangereux excités», des «agents» de pouvoirs ou de puissances interchangeables.
    Il y a enfin l’opinion publique, c’est-à-dire le poids énorme de ceux qui n’ont pas d’opinion et ne veulent pas s’astreindre à l’effort nécessaire pour s’en former une, tout en éprouvant le besoin de se manifester. Une opinion publique qui ne se limite pas aux foules, mais englobe combien de professionnels destinés par fonction à l’éclairer. «Comment pouvez-vous être anarchiste, vous laisser confondre avec les tueurs de la bande à Bonnot ?» Ces historiens-là — il en existe fort heureusement d’autres —, ces journalistes-là — pas tous —, ces sociologues-là — avec des exceptions — ne se lassent pas de poser des questions usées à propos d’un fait divers qu’ils prennent pour un symbole. Sans s’intéresser sérieusement au fait divers qui sert depuis plus de soixante ans. Sans se demander, par exemple, pourquoi ces «bandits» étaient tous ouvriers (Bonnot, excellent mécanicien et ancien militant syndicaliste ; Caillemin, ouvrier imprimeur ; De Boë, typographe ; Carouy, menuisier, etc.). Sans tenter de reconstituer ce qu’était la société de l’époque, d’imaginer ce qu’étaient sa bourgeoisie, ses gouvernants, sa morale, ses méthodes d’exploitation et de répression. Ni même, puisque c’est si loin, d’essayer de comprendre pourquoi le dernier survivant — Jean de Boë — devenu actif militant syndicaliste après son séjour au bagne, n’a jamais renié sa participation, pourtant peu tapageuse.
    Les anarchistes, qui dénoncent les tares de la société, les combattent, mettent en garde ses victimes contre un changement révolutionnaire qui ne conduirait qu’à la répétition, sous des formes nouvelles, des structures de pouvoir et de coercition, sont pourtant bien les produits de cette même société. Leur particularité, c’est qu’ils se veulent lucides et prévoyants, qu’ils n’acceptent pas de séparer leurs dires et leurs actes, leur manière de penser et leur manière de vivre. Une aventure qui sera donc dure, menée entre compagnons que l’expérience sélectionne, et parfois vécue en solitaire.

    UN PRODUIT DES VILLES ?
    La présence anarchiste se manifeste dans la plupart des pays industrialisés ou en voie d’industrialisation. En France, en Italie, en Belgique, en Espagne, en Hollande, en Grande-Bretagne. Egalement dans les pays d’immigration européenne, comme aux Etats-Unis, au Brésil, en Argentine, en Uruguay. Rien, ou presque, dans les colonies d’Afrique ou au Moyen-Orient. Des implantations, surtout intellectuelles, en Chine. Une réelle existence au Japon. Il existe, certes, des régions agricoles où la propagande et les formes d’organisation anarchistes sont notables — les Pouilles, l’Andalousie, le Languedoc — mais ce sont les villes qui drainent ou font surgir la majorité des militants. Cela pour la fin du XIXe et le début du XXe siècles.
    La délimitation de la pensée et des méthodes d’action anarchistes ne s’effectue que progressivement. Théories et pratiques des mouvements républicains, socialistes et nationalistes évoluent à coups de congrès, de discussions ou d’expériences. Un Errico Malatesta, exemple type de militant — et militant exemplaire — dont les activités couvrent toute la période de gestation révolutionnaire enjambant les deux siècles, commence par être républicain, puis socialiste, avant de préciser son anarchisme définitif.
    L’apparent chaos des phénomènes d’industrialisation, de désagrégation des anciens amalgames d’Etats tenus par des familles royales, de poussées nationales, de flux migratoires, de plus rapide rotation des circuits d’échanges internationaux, fait que prolifèrent les interprétations et les doctrines, les projets et les utopies. Avec, naturellement, une extraordinaire confusion dans les idées et une fréquente ambiguïté dans la signification des mots. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer les grandes discussions sur le centralisme et le fédéralisme, sur le progrès basé sur les vertus du machinisme et sur le progrès correspondant à une plus grande lucidité des hommes, sur le rôle de l’Etat et sur le rôle de la commune et de l’association de travailleurs.
    Ce qui peut être mis à l’actif des anarchistes, c’est leur clairvoyance quand ils mettent en garde révolutionnaires et réformateurs contre l’illusion d’une marche irrésistible de la société vers le socialisme, qu’un pouvoir centralisé et bienveillant, d’esprit scientifique, précipiterait et harmoniserait, alors qu’ils prévoient que les changements dans les systèmes de production et d’administration ne feront que donner des structures nouvelles à des mécanismes d’exploitation inchangés pour ceux d’en bas. A leur actif aussi, leurs mille tentatives de créer des groupes, des ligues, des organisations de volontaires, pour faire contrepoids ou pour échapper aux contraintes des puissances disposant de la propriété, du sabre et des cantiques apaisants.
    Clairvoyance et effort permanent pour créer une anti-société — ou une contre-société — ne peuvent conduire à l’optimisme. Chaque jour sera jour d’affirmation, d’autoprotection, de contre-attaque, bref, de guerre. Même l'anarcho-syndicalisme, essai réfléchi d’implanter dans le monde industriel la force et la loi des travailleurs pour en éliminer toute autorité extérieure au travail lui-même, et d’en faire la pierre angulaire d’une société de producteurs libres, portera la marque du tragique. C’étaient, dira Fritz Brupbacher (1), parlant des militants de la vieille CGT française, des chefs de guerre qui marchaient au-devant de leurs troupes.

    MILIEUX...
    A cette position à la fois pessimiste et agissante, correspondent les deux aspects de l’anarchisme vivant, au moins jusqu’à la guerre de 1939. Il faut en effet distinguer le milieu et le mouvement. Une distinction qui ne signifie pas qu’il y ait frontière nette et définitive, mais que l’on doit établir car les motivations et les desseins des activistes sont différents. Le premier est caractérisé par une volonté de défense, le second par le désir de modifier les structures sociales. Le premier accepte d’être marginal, le second est interventionniste.
    Le milieu comprend des milieux, eux-mêmes composés d’individus — la plupart se reconnaissant ou s’affirmant individualistes — ou de petits noyaux solidaires, avec de fréquents échanges de services, une entraide à la bonne franquette. Il n’y a pas d’organisation, bien que des regroupements s’opèrent au gré d’intérêts communs : activités antimilitaristes pour les insoumis et les réfractaires, propagandes anticonceptionnelles, anticléricalisme, rassemblements champêtres, naturisme, végétarisme. La règle du milieu est de tolérance, même si les propos de l’un ou de l’autre «spécialiste» se ramènent à l’idée fixe. Ces milieux forment une sorte d’humus où germent des personnages hors série, généralement marqués pour la vie, quelle que soit leur destinée, et même s’ils s’évadent vers le monde «normal». Il en demeurera presque toujours une certaine façon d’envisager les événements et de juger les hommes. Pour qui a été formé par cette école sans maîtres mais bourrée de textes et peuplée de modèles vivants, pour qui a été nourri par le Culte de la charogne — une brochure dénonçant les rites mortuaires — ou Croître et multiplier, c’est la guerre, ou L’Operaiolatria, ou Cien maneras de evitar el embarazo, pour qui a vu tel ou tel copain traqué se présenter pour être aussitôt protégé, pour qui a suivi les efforts d’un seul ou d’un cénacle se poursuivre pendant des dizaines d’années pour faire sauter un seul préjugé, la leçon est ineffaçable.
    Ce milieu entretenu de l’intérieur, cloisonné par un naturel émiettement, phagocytant des individus, mais imperméable aux adhésions fortuites, se maintient et se reconstitue en dépit des remous qui bouleversent le monde. Les liens d’amitié qui s’y forment résistent aux divergences d’opinion ou de comportement qui opposent ou séparent ses composants. C’est, en réduction, une pratique de l’anarchie...
    L’image qu’en reçoit ou que s’en fait l’opinion publique — feutre à l’artiste et lavallière, mangeur de carottes, trimardeur — correspond à la bête curieuse. Image entretenue par répétition journalistique, acceptée ou revendiquée par un certain nombre d’intéressés, qui se veulent résolument «en dehors», parfois «uniques», puisque le troupeau ne pense, n’agit ni ne réagit.
    Rien dans tout cela qui soit utopique. Les anarchistes qui peuplent le milieu ne caressent nullement l’espoir d’une société parfaitement construite, mais se limitent à rejeter ou à éviter dans la mesure du possible, au prix le plus souvent d’une sévère autodiscipline, l’absurdité des lois et de ses sanctions.
    Notons en passant combien la légende qui veut que le milieu soit de facile pénétration pour les services de police ne repose sur aucune observation systématique. Il apparaît au contraire que sa parcellisation et son inorganisation, sauf pour des tâches précises, le mettent à l’abri des infiltrations, plus faciles, et en fin de compte admises, dans les partis structurés d’où sortent, puisque le pouvoir est leur but, des ministres de l’Intérieur.

    ...ET MOUVEMENT
    Le mouvement anarchiste offre des traits sensiblement différents. Il vise à modifier, bouleverser, renverser et remplacer les structures sociétaires. Ses activités s’inscrivent dans un dessein général. Les campagnes de propagande, les agitations en vue d’objectifs définis, l’action permanente des groupes locaux prétendent à une certaine préhension sur l’événement, à peser sur les décisions des organisations populaires. Certes, les différences d’opinion ne manquent pas quant à l’estimation du caractère révolutionnaire ou réformiste-intégrationniste des luttes sociales. De même qu’une classique polémique oppose les partisans d’une organisation où la responsabilité serait collective, l’engagement militant total, et ceux qui craignent l’évolution de l’organisation vers un type de parti centralisé et lui préfèrent une plus grande souplesse, une totale autonomie des groupes, avec articulation des efforts et des moyens quand des combats de grande envergure l’exigent : grèves d’importance nationale, campagnes en faveur des prisonniers politiques, dénonciation des farces électorales, etc.
    Outre les publications, les meetings, les réunions de propagande, les manifestations diverses, la présence du mouvement et de ses membres s’observe essentiellement dans les organisations ouvrières, en premier lieu dans les syndicats. On retrouve les militants dans les coopératives, les mutuelles, les comités d’action. Dans le mouvement syndical, leur influence est assez grande pour que des fédérations et des confédérations soient imprégnées d’esprit libertaire et que certains réflexes passent à ce que Maxime Leroy appelait la coutume ouvrière. L’idée de grève générale, la méfiance envers les partis politiques, la pratique du refus de parvenir, le rejet du fonctionnarisme syndical sont libertaires par essence. En France, la Charte d’Amiens, texte bref et simple, demeurera longtemps, malgré toutes les attaques, le texte de référence pour l’ensemble du syndicalisme authentique.
    L’anarcho-syndicalisme trouve les raisons de la révolte sur le terrain du travail. Cette révolte, entretenue par la nature même de la société d’exploitation, ne pousse pas le militant à s’évader de la condition ouvrière, mais au contraire à faire de celle-ci la base d’une société nouvelle. Tout conflit porte en germe un affrontement de principe entre travailleurs et patrons, toute grève repose le problème de l’expropriation, et les revendications satisfaites ne sont considérées que comme une conquête de terrain, annonçant ou préparant une possible victoire totale. Les projets de nouvelle société partent de l’atelier, de l’usine, du chantier, considérés comme communautés. Le syndicat, les coopératives de production et de consommation deviennent les pièces d’une structure fédéraliste se substituant à l’Etat.

    TOUT, SAUF PETIT-BOURGEOIS
    La composition sociale des milieux et mouvements n’offre pas de différences notables. Par définition, tous les participants refusent d’exploiter le travail d’autrui. On ne trouvera donc ni patron, gros ou petit, ni même artisan employant des salariés. Sans doute observe-t-on dans le milieu une proportion plus élevée de travailleurs indépendants, de «petits métiers», de «débrouillards», voire de marginaux. Dans les groupes, fédérations et unions, l’immense majorité des membres sont des salariés, et généralement des travailleurs manuels. Les intellectuels de formation universitaire sont peu nombreux. Par contre, les enseignants, surtout les instituteurs, sont fréquemment présents.
    L’examen des groupes, pour ce qui concerne la France, l’Italie, l’Espagne, le Portugal, permet de confirmer ce que tout militant sait et sent, à savoir que le mouvement est foncièrement ouvrier. L’image extérieure est parfois différente, du fait que des publications, organes de petits groupes d’intellectuels autodidactes, pullulent, et que par ailleurs la littérature de propagande anarchiste abonde en reproductions de textes des théoriciens libertaires — Pierre Kropotkine, Elisée Reclus, Michel Bakounine, Carlo Cafiero, etc. —, pour la plupart issus de familles nobles, de milieux aisés ou de tradition universitaire.
    Ce qui est significatif, c’est que les milieux intellectuels se réclamant de l’anarchisme se refusent à prendre une attitude de guides ou de mentors. Ils se veulent au service du prolétariat et non pas à sa tête. Ils apportent leur capital de connaissance (et souvent leur participation physique) et le répartissent, mais font confiance aux capacités de compréhension et d’organisation des travailleurs. Ainsi, quand le syndicat des médecins d’Uruguay, fortement imprégné d’influence libertaire, projette et réalise un système de médecine sociale, toutes les mesures concrètes tendent à faire fonctionner un régime où praticiens, administrateurs, étudiants, malades et mutuelles ouvrières participeront, sans intervention de l’Etat, sans esprit corporatiste. Sur un autre plan, à Buenos Aires, le supplément culturel du quotidien anarcho-syndicaliste La Protesta présentera les meilleures signatures de la nouvelle et du roman internationaux, suivant le choix des rédacteurs ouvriers.
    Rien donc qui puisse justifier ou confirmer la sempiternelle accusation portée contre le mouvement anarchiste d’être «petit-bourgeois». Ni sur le plan doctrinal, ni de par la nature sociale de ses composants, ni par rapport aux comportements quotidiens.
    Certes, le mouvement, dans ses activités et ses desseins, correspond à un type de société en voie d’industrialisation. Constater cette évidence revient à rendre au mouvement son caractère concret, et l’innocenter du péché légendaire de n’être qu’un courant marginal de penseurs utopiques, une sorte de rassemblement hétéroclite de théoriciens farfelus. C’est en fonction d’une société déterminée, pour des motifs clairement ressentis, face à des problèmes pratiques, et avec l’objectif de construire une société neuve à partir d’éléments connus et contrôlables que le mouvement travaille.
    Son originalité — nous parlons de la période qui va jusqu’aux années 1930 —, c’est de ne pas se laisser aveugler par certains succès spectaculaires de mouvements se réclamant du socialisme et de réagir rapidement contre les dangers totalitaires que recèlent divers types de révolutions. Pendant une vingtaine d’années, les militants anarchistes furent seuls à dénoncer le caractère dictatorial et non socialiste de l’Union soviétique. Ils furent aussi sans doute les premiers à observer et à signaler la montée et l’installation au pouvoir d’une classe dirigeante nouvelle, que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de techno-bureaucratie. Dès les premières années qui suivirent la révolution russe, des hommes comme Luigi Fabbri, Rudolf Rocker, Alexander Berkman, Angel Pestaña mirent en garde les travailleurs contre le mirage d’un Etat qui se disait soviétique tout en domestiquant soviets et syndicats. Et c’est sur le plan strictement ouvrier que les campagnes de solidarité envers les travailleurs russes et les prisonniers politiques furent menées.
    D’aucuns estimeront que notre distinction entre milieu et mouvement anarchistes est discutable. Il est vrai que la frontière est floue. Dans les périodes de repli, de répression et de clandestinité, le passage des activistes se fait dans un sens. Dans les moments de tension ou d’explosion révolutionnaires, le sens se renverse. Un militant comme Buenaventura Durruti a été successivement militant syndicaliste, terroriste, «atracador» de banques, agitateur ouvrier et organisateur d’unités combattantes. Chaque phase se situe non en relation avec un revirement d’opinion, mais par rapport à des conjonctures sociales spécifiques. Ni la pensée ni le but n’ont changé. Quand un Nicolas Faucier, en France, se mutile volontairement lors d’un essai d’embauche comme tourneur, ce n’est pas pour s’installer dans le «débrouillage», mais tout simplement parce qu’il figure sur les listes noires patronales comme fomenteur de grèves et militant révolutionnaire. Ce qui peut être avancé, c’est que le milieu est, en termes globaux, une a-société, alors que le mouvement s’efforce d’être une contre-société. Mentalité de défense, d’une part, esprit de conquête, de l’autre.

    LES RAPPORTS AVEC L’EXTREME GAUCHE
    Restent à examiner les rapports entre le mouvement anarchiste s’affirmant comme tel et les divers courants minoritaires — socialistes révolutionnaires, communistes oppositionnels, et plus spécialement les partisans des conseils ouvriers, actifs en certaines époques en Hollande et en Allemagne. Les rapports avec les fractions socialistes de gauche, dans les périodes d’offensive révolutionnaire, ont fréquemment été excellents. Pour prendre l’exemple des années 1935, 1936 et 1937 en France, des phénomènes d’entente, voire d’alliance, et même d’osmose, ont existé entre jeunesses anarchistes et jeunesses socialistes, de même qu’entre l’Union anarchiste et le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP). En fait, le rapprochement s’effectuait sur un terrain libertaire, bien plus que par le ralliement des militants anarchistes à une conception de parti. En Espagne, au cours de la guerre civile, bien des tâches d’organisation économiques furent réalisées entre comités locaux de la CNT et de l’UGT.
    Pour ce qui concerne les oppositions communistes — si l’on en exclut l’Opposition ouvrière russe, proche des conceptions libertaires —, les liens furent plus lâches et les réticences constantes du côté anarchiste. Toute idée d’appareil centralisé, d’Etat tout puissant — théoriquement bien orienté — demeurait inacceptable.
    Quant aux militants «conseillistes», ils furent toujours considérés comme des membres d’une famille libertaire élargie. Leur anti-autoritarisme, leur anti-parlementarisme, leur volonté de donner la priorité aux organismes de base, leur foi en la spontanéité ouvrière ne pouvaient que les rendre sympathiques aux militants anarchistes. Ce qui rendait une articulation organique malaisée, c’était notamment la diversité de la répartition géographique des forces militantes. En Espagne comme en Italie et en France, de même qu’en Amérique latine ou aux Etats-Unis, les organisations syndicales n’étaient pas bureaucratisées au point de rendre impossibles la participation et l’influence anarchistes. Si bien que la recherche d’une nouvelle forme d’organisation ouvrière ne se présentait pas comme une nécessité. Les Industrial Workers of the World (IWW) d’Amérique du Nord, la FORA en Argentine, la CGT au Chili, l’Union syndicale italienne, les syndicats autonomes, la CGTSR, les minorités de la CGT et de la CGTU en France offraient de vastes possibilités d’action aux militants. Par contre, les manifestations de shop stewards en Grande-Bretagne, la propagande d’organisations comme l’Allgemeine Arbeiter Union en Allemagne, s’inscrivant dans des circonstances sociales différentes, étaient considérées comme se rattachant au monde libertaire.
    Il faut se souvenir que dans la campagne d’information visant à comprendre et à réhabiliter l’incendiaire du Reichstag, Marinus Van der Lubbe, dénoncé et calomnié comme instrument du pouvoir nazi — alors qu’il paya son acte de sa tête et que les «héros» du type Dimitrov (2) purent se permettre de prononcer des déclarations «historiques», leur sauvegarde étant assurée par un accord entre autorités allemandes et soviétiques —, le rôle d’un anarchiste français, André Prudhommeaux (issu lui-même d’un petit groupe de tendance conseilliste) fut essentiel. Cela, alors que les choeurs d’intellectuels, orchestrés par Willy Münzenberg (3) , rendaient inaudible l’écho de la voix solitaire de l’ouvrier du bâtiment hollandais, exécuté à la hache.
    Deux guerres mondiales, résultant de l’incompatibilité et de la croissance chaotique des forces de production capitaliste avec les formes de pouvoir héritées du passé, et ouvrant une nouvelle ère d’expansion, de lutte pour l’hégémonie, d’avances technologiques, vont précipiter les transformations sociétaires, auxquelles le mouvement anarchiste n’échappera évidemment pas. L’esprit conquérant qu’il voulait insuffler à la classe ouvrière ne trouve plus ses instruments dans les moules organisationnels du passé. Ce n’est plus qu’occasionnellement, comme au cours des grandes grèves françaises de 1936, ou lors de grèves générales, que le courant passe à nouveau. Mais avec des problèmes qui correspondent au temps : la dimension des entreprises, le rôle croissant des cadres et techniciens, l’importance décisive des manipulations financières. Alors que les formules patriotiques, pour la guerre 1914-1918, ou celles de la Résistance — pour le conflit 1939-1945 — favorisent les mobilisations et embrument les cerveaux, les restructurations économiques et la mise en place de techniques de pouvoir correspondantes modifient les hiérarchies.
    Ce sera donc à partir d’un refus différemment conditionné que le milieu et le mouvement anarchistes auront à reprendre conscience de leur situation et de leur fonction, et à renouer le combat. D’où les périodes difficiles des deux après-guerres pendant lesquelles les vocabulaires anciens persistent, mais où la nature des structures sociales nouvelles et le choix des méthodes pour y résister ou les briser plongent les militants dans l’inquiétude, mais aussi orientent leurs recherches.
    Le renouveau libertaire, diffus, confus, tâtonnant, encore que riche en expressions et se généralisant au-delà et en dehors du milieu et du mouvement, auquel nous assistons aujourd’hui, montre que l’anarchisme n’a pas fini de faire parler de lui. Saura-t-il dépasser les obstacles que lui opposent les sociétés expansionnistes — mais sans but —, matérialiser les explosions de révolte, concrétiser projets et espoirs, harmoniser les relations entre ouvriers et intellectuels, cette fois intégrés dans un même système de production, trouver dans le présent les éléments d’un futur voulu ? Ce sont là problèmes qui dépassent le cadre de notre chapitre.


    Louis Mercier

     
    Fritz Brupbacher : médecin suisse, militant de la Deuxième, puis de la Troisième Internationale, au sein desquelles il s’efforça de défendre des positions d’esprit libertaire.
    2 Georges Dimitrov, militant communiste bulgare, fut arrêté par les autorités national-socialistes en 1933 et soumis à procès, en même temps que Torgler, autre militant du PC, et Marinus Van der Lubbe, membre d’un petit groupe révolutionnaire de «communistes de conseils» hollandais, qui reconnut avoir mis le feu dans les caves du Reichstag pour protester contre l’apathie des partis ouvriers anti-nazis, et tenter de susciter un mouvement de révolte. Dimitrov, futur leader du régime communiste bulgare, et ses coïnculpés furent libérés et expulsés. Marinus Van der Lubbe fut exécuté.
    3 Willy Münzenberg fut le chef d’orchestre des campagnes de propagande pro-soviétiques, plus particulièrement dans les milieux intellectuels. Ayant rompu avec les services russes, avant même le pacte germano-soviétique, il fut assassiné dans l’Isère lors de la débâcle de 1940.


    Errico Malatesta
    L'anarchie


     
                Le mot anarchie vient du grec et signifie, à proprement parler, sans gouvernement : état d'un peuple qui se régit sans autorités constituées, sans gouvernement.          Avant qu'une telle organisation commence à être considérée comme possible et désirable par toute une catégorie de penseurs, et avant qu'elle ne soit prise comme but par un parti qui est désormais devenu l'un des facteurs les plus importants des luttes sociales modernes, le mot anarchie était universellement pris dans le sens de désordre, de confusion ; et il est encore utilisé aujourd'hui dans ce sens par les masses ignorantes et par les adversaires intéressés à déformer la vérité.
              Nous n'entrerons pas dans des considérations philologiques, parce que le problème n'est pas d'ordre philologique mais historique. Le sens vulgaire du mot ne méconnaît pas sa signification véritable et étymologique, mais il en est un dérivé, dû à ce préjugé : le gouvernement serait un organe nécessaire à la vie sociale et une société sans gouvernement devrait par conséquent être la proie du désordre, et osciller entre la toute puissance effrénée des uns et la vengeance aveugle des autres.
              L'existence de ce préjugé et son influence sur le sens qui a été donné au mot anarchie s'expliquent facilement.
              Comme tous les êtres vivants, l'homme s'adapte et s'habitue aux conditions dans lesquelles il vit, et il transmet, par hérédité, les habitudes qu'il a acquises. C'est ainsi qu'étant né et ayant vécu dans les chaînes, et étant l'héritier d'une longue série d'esclaves, l'homme a cru, quand il a commencé à penser, que l'esclavage était la caractéristique même de la vie, et la liberté lui est apparue comme quelque chose d'impossible. De la même façon, contraint depuis des siècles et donc habitué à attendre le travail, c'est-à-dire le pain, du bon vouloir du patron, ainsi qu'à voir sa propre vie perpétuellement à la merci de celui qui possède la terre et le capital, le travailleur a fini par croire que c'est le patron qui lui permet de manger et il se demande naïvement comment on ferait pour vivre si les maîtres n'étaient pas là.
              Imaginez quelqu'un qui aurait eu les deux jambes attachées depuis sa naissance, et qui aurait cependant trouvé le moyen de marcher tant bien que mal : il pourrait très bien attribuer cette faculté de se déplacer à ces liens, précisément - qui ne font au contraire que diminuer et paralyser l'énergie musculaire de ses jambes.
              Et si aux effets naturels de l'habitude s'ajoute l'éducation donnée par le patron, par le prêtre, par le professeur, etc., qui sont tous intéressés à prêcher que les maîtres et le gouvernement sont nécessaires, s'il s'y ajoute le juge et le policier qui font tout pour réduire au silence quiconque penserait différemment et serait tenté de propager ce qu'il pense, on comprendra comment a pu s'enraciner dans le cerveau peu cultivé de la masse laborieuse le préjugé selon lequel le patron et le gouvernement sont utiles et nécessaires.
              Imaginez qu'à cet homme qui a les deux jambes attachées, dont nous parlions, le médecin fasse toute une théorie et expose mille exemples habilement inventés pour le persuader qu'il ne pourrait ni marcher ni vivre si ses deux jambes étaient libres : cet homme défendrait farouchement ses liens et verrait un ennemi en quiconque voudrait les lui détacher.
              Puisqu'on croyait que le gouvernement était nécessaire et que sans gouvernement il ne pouvait y avoir que désordre et confusion, il était donc naturel et logique que le mot anarchie, qui signifie absence de gouvernement, apparaisse comme synonyme d'absence d'ordre.
              C'est là un fait qui n'est pas sans précédent dans l'histoire des mots. Aux temps et dans les pays où le peuple croyait nécessaire le gouvernement d'un seul (monarchie), le mot république, qui signifie gouvernement de plusieurs, était précisément employé dans le sens de désordre et de confusion, sens qu'on retrouve encore vivace dans la langue populaire de presque tous les pays.
              Changez l'opinion, persuadez le peuple que non seulement le gouvernement n'est pas nécessaire mais qu'il est extrêmement nuisible et, dès lors, le mot anarchie, précisément parce qu'il signifie absence de gouvernement, signifiera pour tous : ordre naturel, harmonie des besoins et des intérêts de tous, liberté totale dans la solidarité totale.
              C'est donc bien à tort que certains disent que les anarchistes ont mal choisi leur nom parce que ce nom est compris de façon erronée par les masses et qu'il se prête à une fausse interprétation. L'erreur ne dépend pas du nom mais de la chose; et les difficultés que les anarchistes rencontrent dans leur propagande ne dépendent pas du nom qu'ils se donnent mais de ce que leur conception va à l'encontre de tous les préjugés bien ancrés que le peuple nourrit au sujet du rôle du gouvernement, ou, comme on dit aussi, de l'Etat.
    ***
              Avant d'aller plus loin, il est bon de s'expliquer sur ce dernier mot qui est vraiment, à notre avis, la source de nombreux malentendus.
              Les anarchistes (dont nous-mêmes) se sont servi et se servent couramment du mot Etat, et ils entendent par là cet ensemble d'institutions politiques, législatives, judiciaires, militaires, financières, etc., qui enlèvent au peuple la gestion de ses propres affaires, la détermination de sa propre conduite, le soin de sa propre sécurité pour les confier à un petit nombre. Et, par usurpation ou par délégation de pouvoir, ce petit nombre se trouve investi du droit de faire les lois sur tout et pour tous et de contraindre le peuple à les respecter en se servant au besoin de la force de tous.
              En ce sens, le mot Etat signifie gouvernement ; ou encore c'est, si l'on veut, l'expression impersonnelle, abstraite de cette réalité qui s'incarne en la personne du gouvernement. Les expressions abolition de l'Etat, Société sans État, etc., correspondent donc parfaitement à la conception que veulent exprimer les anarchistes : destruction de tout ordre politique fondé sur l'autorité et instauration d'une société d'hommes libres et égaux, fondée sur l'harmonie des intérêts et sur le concours volontaire de tous pour mener à bien les tâches sociales.
              Mais le mot Etat a beaucoup d'autres significations, dont certaines prêtent à équivoque, particulièrement quand on s'adresse à des hommes qui, à cause de leur pénible situation sociale, n'ont pas eu le loisir de s'habituer aux subtiles distinctions du langage scientifique ; ou pire encore, quand il s'agit d'adversaires de mauvaise foi qui sont intéressés à jeter la confusion et à ne pas vouloir comprendre.
              C'est ainsi que le mot Etat s'emploie fréquemment pour désigner une société donnée, telle ou telle collectivité humaine, groupée sur un territoire donné et constituant ce que l'on appelle une entité morale ; et cela indépendamment de la façon dont les membres de la collectivité en question sont groupés et des rapports qu'ils entretiennent entre eux.
              On l'utilise aussi tout simplement comme synonyme de société. C'est à cause de ces significations différentes du mot Etat que nos adversaires croient ou plutôt feignent de croire que les anarchistes veulent abolir tout lien social, tout travail collectif et réduire les hommes à l'isolement, c'est-à-dire à une condition pire que l'état de barbarie.
              On entend aussi par Etat l'administration suprême d'un pays, le pouvoir central, distinct du pouvoir au niveau de la province ou de la commune. Ce qui explique que certains s'imaginent que les anarchistes veulent simplement une décentralisation géographique laissant intact le principe de gouvernement : c'est confondre l'anarchie avec le cantonalisme ou le communalisme.
              Enfin, le mot Etat signifie aussi condition, façon d'être, régime de vie sociale, etc. Et c'est pourquoi nous disons, par exemple, qu'il faut changer l'état économique de la classe ouvrière, ou que l'état anarchique est le seul état social fondé sur le principe de la solidarité, et autres phrases semblables qui peuvent à première vue paraître bizarres et contradictoires, employées par nous qui disons, par ailleurs et dans un autre sens, que nous voulons abolir l'Etat.
              Pour toutes ces raisons, nous croyons qu'il vaudrait mieux utiliser le moins possible l'expression abolition de l'Etat et la remplacer par cette autre, plus claire et plus concrète : abolition du gouvernement.
              C'est en tout cas ce que nous ferons au cours de ce travail.
       ***
              Nous avons dit que l'Anarchie est la société sans gouvernement.
              Mais la suppression des gouvernements est-elle possible, souhaitable et prévisible ?
              C'est ce que nous allons voir.
              Qu'est-ce que le gouvernement ?
              Malgré les coups que lui a portés la science positive, la tendance métaphysique est encore solidement enracinée dans l'esprit de la plupart de nos contemporains. Cette tendance métaphysique est une maladie de l'esprit qui fait qu'après avoir extrait les qualités d'un être par un processus logique d'abstraction, l'homme subit une espèce d'hallucination qui lui fait prendre l'abstraction pour un être réel. C'est ainsi que beaucoup voient dans le gouvernement un être moral, doté de certains attributs (la raison, la justice, l'équité), indépendants des personnes qui sont au gouvernement. Pour eux, le gouvernement, et plus abstraitement encore, l'Etat, c'est le pouvoir social abstrait ; c'est le représentant, abstrait toujours, des intérêts généraux; c'est l'expression du droit de tous considéré comme limite aux droits de chacun. Et cette façon de concevoir le gouvernement a le soutien des intéressés pour qui l'important, c'est que le principe d'autorité soit sauf et qu'il survive toujours aux coups que lui portent ceux qui se succèdent dans l'exercice du pouvoir et aux erreurs qu'ils commettent.
              Pour nous, le gouvernement, c'est l'ensemble des gouvernants. Et les gouvernants - rois, présidents, ministres, députés, etc. - ce sont ceux qui ont la faculté de faire des lois pour réglementer les rapports des hommes entre eux et de les faire exécuter ; de décréter et de percevoir les impôts ; de contraindre au service militaire ; de juger et de punir ceux qui contreviennent aux lois ; de soumettre à des règles, de superviser les contrats privés et de leur donner une sanction légale ; de monopoliser certaines branches de la production et certains services publics, ou toute la production et tous les services publics s'ils le veulent ; de promouvoir ou d'entraver l'échange de produits ; de faire la guerre aux gouvernants d'autres pays ou de faire la paix avec eux; de concéder ou de retirer des franchises ; etc. Bref, les gouvernants, ce sont ceux qui ont, à un degré plus ou moins élevé, la faculté de se servir de la force sociale - c'est-à-dire de la force physique, intellectuelle et économique de tous - pour obliger tout le monde à faire ce qu'ils veulent, eux. Cette faculté constitue, pour nous, le principe de gouvernement, le principe d'autorité.
              Quelle est la raison d'être du gouvernement ?
             Pourquoi abdiquer sa propre liberté, sa propre initiative dans les mains d'un petit nombre ? Pourquoi leur donner cette faculté de s'emparer de la force de tous, contre la volonté de chacun ou non, et d'en disposer à leur gré ? Ont-ils donc tant de qualités exceptionnelles qu'ils puissent, avec quelque apparence de raison, se substituer à la masse et s'occuper des intérêts, de tous les intérêts des hommes, mieux que ne sauraient le faire les intéressés ? Sont-ils infaillibles et incorruptibles au point qu'on puisse avec apparemment assez de prudence confier le sort de chacun et de tous à leur science et à leur bonté ?
              Et quand bien même il existerait des hommes dont la bonté et le savoir seraient infinis, quand bien même le pouvoir gouvernemental irait aux plus capables et aux meilleurs - et c'est là une hypothèse que l'Histoire n'a jamais confirmée, et dont nous pensons qu'il est impossible qu'elle soit jamais confirmée - est-ce que le fait d'avoir en main le gouvernement ajouterait quoi que ce soit à leur capacité de faire le bien ou est-ce qu'au contraire cette capacité ne s'en trouverait pas paralysée et détruite par la nécessité où se trouvent les hommes qui sont au gouvernement de s'occuper de multiples choses auxquelles ils n'entendent rien, et surtout de gaspiller le meilleur de leur énergie pour se maintenir au pouvoir, contenter leurs amis, tenir les mécontents en bride et mâter les rebelles ?
              De plus, qui désigne les gouvernants, bons ou pas, savants ou ignorants, à cette haute fonction ? S'imposent-ils d'eux-mêmes par droit de guerre, de conquête ou de révolution ? Mais alors, quelle garantie peut-on avoir que c'est bien l'intérêt commun qui les inspire ? Ce n'est alors qu'une question d'usurpation, tout simplement, et à ceux qui sont dominés, aux mécontents, il ne reste plus qu'à faire appel à la force pour secouer le joug. Sont-ils choisis par telle ou telle classe, par tel ou tel parti ? Alors, ce seront sans aucun doute les intérêts et les idées de cette classe ou de ce parti qui triompheront, et la volonté et les intérêts des autres seront sacrifiés. Sont-ils élus au suffrage universel ? Mais alors, le seul critère, c'est le nombre, qui n'est certes pas une preuve de raison, de justice ou de capacité. Seront élus ceux qui savent le mieux emberlificoter la masse; et la minorité, qui peut très bien être la moitié moins un, sera sacrifiée. Sans compter que l'expérience a démontré qu'il est impossible de trouver un mécanisme électoral qui permette aux élus d'être, à tout le moins, les représentants réels de la majorité.
              Les théories qui ont essayé d'expliquer et de justifier l'existence du gouvernement sont aussi nombreuses que variées. Mais elles sont toutes fondées sur cette idée préconçue, avouée ou non: les hommes ont des intérêts contraires et il faut une force extérieure et supérieure pour obliger les uns à respecter les intérêts des autres, en prescrivant et en imposant la règle de conduite qui fera s'harmoniser au mieux les intérêts en lutte et permettra à chacun de trouver le maximum possible de satisfaction avec le minimum possible de sacrifices.
              Si les intérêts, les tendances, les désirs d'un individu sont en opposition avec ceux d'un autre individu ou, éventuellement, de la société tout entière, qui aura le droit et la force d'obliger l'un à respecter les intérêts de l'autre ? Qui pourra empêcher tel ou tel citoyen de violer la volonté générale ? La liberté de chacun a pour limite la liberté des autres; mais qui fixera ces limites, et qui les fera respecter ? Les antagonismes naturels des intérêts et des passions rendent le gouvernement nécessaire et justifient l'autorité qui intervient dans la lutte sociale en tant que modératrice, et assigne les limites des droits et des devoirs de chacun. Voilà ce que disent le théoriciens de l'autoritarisme.
              Ceci, pour la théorie. Mais pour être justes, les théories doivent être fondées sur les faits et les expliquer ; et on sait trop bien comment, en économie sociale, les théories sont trop souvent inventées pour justifier les faits, autrement dit pour défendre le privilège et le faire accepter sans histoire par ceux-là même qui en sont les victimes.
    _____________
              Tout au long de l'Histoire, tout comme à l'époque actuelle, le gouvernement est soit la domination brutale, violente, arbitraire d'un petit nombre sur les masses; soit un instrument destiné à garantir leur domination et le privilège à ceux qui par force, ruse ou héritage, ont accaparé tous les moyens d'existence, dont la terre d'abord, et s'en servent pour tenir le peuple en esclavage et le faire travailler pour leur propre compte.
              On opprime les hommes de deux façons : soit directement, par la force brutale, par la violence physique ; soit indirectement, en leur enlevant les moyens de subsistance et en les réduisant ainsi à discrétion. La première façon est à l'origine du pouvoir, c'est-à-dire du privilège politique ; et la seconde à l'origine de la propriété, c'est-à-dire du privilège économique. On peut aussi opprimer les hommes en agissant sur leur intelligence et sur leurs sentiments : c'est là le pouvoir religieux ou universitaire ; mais comme l'esprit n'est jamais que la résultante des forces matérielles, le mensonge et les corps constitués pour le propager n'ont de raison d'être qu'autant qu'ils sont la conséquence des privilèges politiques et économiques, et un moyen pour les défendre et les consolider.
              Dans les sociétés primitives, peu populeuses et dans lesquelles les rapports sociaux ne sont pas très compliqués, les deux pouvoirs, politique et économique, se trouvent réunis dans les mêmes mains, qui peuvent être celles d'une seule et même personne ; ceci, quand une circonstance quelconque a empêché que ne s'établissent des habitudes, des coutumes de solidarité, ou qu'elle a détruit celles qui existaient et établi la domination de l'homme sur l'homme. Ceux qui, par la force, ont vaincu et terrorisé les autres disposent des personnes et des choses des vaincus, les contraignent à les servir, à travailler pour eux et à faire en tout leur volonté à eux. Ils sont tout à la fois propriétaires, législateurs, rois, juges et bourreaux.
              Mais les sociétés s'agrandissent, les besoins augmentent, les rapports sociaux se compliquent et il devient impossible qu'un despotisme de ce type se prolonge davantage. Pour des raisons de sécurité, de commodité et parce qu'il leur est impossible de faire autrement, les dominateurs se trouvent placés devant une double nécessité : d'une part, s'appuyer sur une classe privilégiée, c'est-à-dire sur un certain nombre d'individus co-intéressés à leur domination ; et d'autre part, laisser chacun subvenir comme il peut à ses propres besoins et se réserver la domination suprême qui est le droit d'exploiter tout le monde au maximum et une façon de satisfaire cette vanité : commander. Et c'est ainsi que se développe la richesse privée, autrement dit la classe des propriétaires : à l'ombre du pouvoir, sous sa protection et avec sa complicité, et souvent à son insu et pour des raisons qui échappent à son contrôle. En concentrant peu à peu dans leurs mains les moyens de production, les vraies sources de la vie -l'agriculture, l'industrie, les échanges, etc. - ces propriétaires finissent par constituer un pouvoir en soi, et ce pouvoir, à cause de la supériorité de ses moyens et de la grande quantité d'intérêts qu'il recouvre, finit toujours par soumettre plus ou moins ouvertement le pouvoir politique, autrement dit le gouvernement, et à faire de lui un gendarme à son service.
              Ce phénomène s'est reproduit maintes fois au cours de l'Histoire. Chaque fois que la violence physique, brutale, a pris le dessus dans une société, à la suite d'une invasion ou d'une quelconque entreprise militaire, les vainqueurs ont clairement tendu à concentrer dans leurs mains le gouvernement et la propriété. Cependant, la nécessité pour le gouvernement de se gagner la complicité d'une classe puissante, les exigences de la production, l'impossibilité dans laquelle il se trouve de pouvoir tout surveiller et tout diriger, tout cela a toujours rétabli la propriété privée, la division des deux pouvoirs, et par-là même, la dépendance effective de ceux qui ont en main la force, les gouvernements, envers ceux qui ont en main les sources mêmes de la force, les propriétaires. Le gouvernant finit toujours, fatalement, par être le gendarme au service du propriétaire.
              Ce phénomène n'a jamais été aussi accentué qu'à l'époque moderne. Grâce au développement de la production, à l'extension énorme des affaires, à la puissance démesurée que l'argent a acquis, et à toutes les données économiques qu'ont apporté la découverte de l'Amérique, l'invention des machines, etc., la classe capitaliste s'est assurée une telle suprématie qu'elle ne s'est plus contentée de disposer de l'appui du gouvernement : elle a voulu que le gouvernement soit issu d'elle-même. Un gouvernement qui tirait son origine du droit de conquête (droit divin, comme disaient les rois et leurs prêtres) était bien soumis par les circonstances à la classe capitaliste, mais il gardait toujours une attitude hautaine et méprisante envers ses anciens esclaves désormais enrichis, et il montrait des velléités d'indépendance et de domination. Un tel gouvernement était bien le défenseur des propriétaires, le gendarme à leur service, mais il était de ces gendarmes qui se croient quelqu'un et qui se montrent brutaux envers ceux qu'ils sont chargés d'escorter et de défendre, quand ils ne les dévalisent ou ne les massacrent pas au détour du chemin. La classe capitaliste s'en est débarrassée et s'en débarrasse par des moyens plus ou moins violents pour le remplacer par un gouvernement choisi par elle, composé de membres de sa classe, continuellement sous son contrôle et spécialement organisé pour la défendre contre les revendications possibles des déshérités.
              C'est de là que vient le système parlementaire moderne.
              Le gouvernement est, aujourd'hui, composé de propriétaires et de gens à la dévotion des propriétaires ; il est tout entier à la disposition des propriétaires, à tel point que les plus riches dédaignent souvent d'en faire partie : Rothschild n'a pas besoin d'être député ou ministre, il lui suffit de tenir députés et ministres sous sa dépendance.
              Dans beaucoup de pays, le prolétariat participe plus ou moins a l'élection du gouvernement, mais il y participe d'une façon purement formelle. C'est une concession que la bourgeoisie a fait pour utiliser le concours du peuple dans sa lutte contre le pouvoir royal et l'aristocratie, et aussi pour détourner le peuple de penser à s'émanciper : elle lui donne une souveraineté apparente. Que la bourgeoisie l'ait ou non prévu quand elle a concédé pour la première fois au peuple le droit de vote, il n'en est pas moins certain que ce droit de vote s'est révélé parfaitement dérisoire et tout juste bon à consolider le pouvoir de la bourgeoisie en donnant à la partie la plus énergique du prolétariat l'espoir, vain, d'arriver un jour au pouvoir.
              Même avec le suffrage universel, et nous pourrions dire particulièrement avec le suffrage universel, le gouvernement est resté le serviteur de la bourgeoisie et le gendarme à son service. S'il en était autrement, si le gouvernement menaçait de devenir hostile à la bourgeoisie, si la démocratie pouvait un jour être autre chose qu'un leurre pour tromper le peuple, la bourgeoisie menacée dans ses intérêts s'empresserait de se révolter et emploierait toute la force et toute l'influence qui lui viennent de ce qu'elle possède la richesse pour rappeler le gouvernement à son rôle de simple gendarme à son service.
              Quel que soit le nom que prend le gouvernement, quelles que soient son origine et son organisation, son rôle essentiel est partout et toujours d'opprimer et d'exploiter les masses, et de défendre les oppresseurs et les exploiteurs. Et ses rouages principaux, caractéristiques, indispensables, sont le policier et le percepteur, le soldat et le garde-chiourme, auxquels s'ajoute immanquablement le marchand de mensonges, qu'il soit prêtre ou professeur, appointé et protégé par le gouvernement pour asservir les esprits et les rendre dociles au joug.
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              Certes, à ce rôle fondamental du gouvernement et à ces rouages essentiels se sont ajoutés d'autres rôles et d'autres rouages au cours de l'Histoire. Admettons même que, dans un pays quelque peu civilisé, il n'ait jamais, ou presque jamais, pu exister de gouvernement qui ne se soit attribué des rôles utiles ou indispensables à la vie sociale, en plus de son rôle d'oppresseur et de spoliateur. Loin d'infirmer ce qui suit, cela le confirme et l'aggrave : c'est un fait que le gouvernement est, par nature, oppressif et spoliateur ; et de par son origine et sa situation, il est fatalement porté à défendre et à renforcer la classe dominante.
              De fait, le gouvernement se donne la peine de protéger, plus ou moins, la vie des citoyens contre les attaques directes et brutales. Il reconnaît et légalise un certain nombre de droits et devoirs primordiaux, ainsi que d'us et coutumes sans lesquels il est impossible de vivre en société. Il organise et dirige certains services publics, comme la poste, le réseau routier, la santé publique, la distribution de l'eau, l'assainissement des terres, la protection des forêts, etc. Il ouvre des orphelinats et des hôpitaux et souvent il aime à jouer au protecteur et au bienfaiteur des pauvres et des faibles - ce n'est qu'apparence, bien sûr. Mais il suffit d'observer comment et dans quel but il remplit ces rôles pour y trouver la preuve expérimentale, pratique, que tout ce que fait le gouvernement est toujours inspiré par l'esprit de domination et qu'il le fait pour défendre, agrandir et perpétuer ses propres privilèges et ceux de la classe dont il est le représentant et le défenseur.
              Un gouvernement ne saurait tenir longtemps s'il ne masque pas sa nature propre derrière le prétexte de l'intérêt commun ; il ne peut faire respecter la vie des privilégiés s'il ne se donne pas l'air de vouloir respecter celle de tous ; il ne peut pas faire accepter les privilèges d'un petit nombre s'il ne feint pas d'être le gardien du droit de tous. "La loi - dit Kropotkine (et naturellement ceux qui l'ont faite, c'est-à-dire le gouvernement - note de Malatesta) - a utilisé les sentiments sociaux de l'homme pour faire passer, avec des préceptes de morale que l'homme acceptait, des ordres utiles à la minorité des spoliateurs contre lesquels il se serait révolté."1
              Un gouvernement ne peut pas vouloir que la société se disloque, parce qu'alors lui et la classe dominante auraient moins de matériaux à exploiter. Et il ne peut pas non plus laisser la société se régir elle-même, sans ingérences officielles, parce qu'alors le peuple aurait tôt fait de se rendre compte que le gouvernement ne sert qu'à défendre les propriétaires qui le font mourir de faim et il s'empresserait de se débarrasser et du gouvernement et des propriétaires.
              Aujourd'hui, face aux réclamations insistantes et menaçantes du prolétariat, les gouvernements montrent une tendance à s'entremettre dans les rapports entre patrons et ouvriers. Ils essayent ainsi de dévoyer le mouvement ouvrier et d'empêcher, par des réformes trompeuses, que les pauvres ne prennent eux-mêmes tout ce qui leur revient, c'est-à-dire une part de bien-être égale à celle dont les autres jouissent.
              Il faut en outre tenir compte des deux faits suivants : d'une part les bourgeois, c'est-à-dire les propriétaires, sont perpétuellement en train de se faire la guerre et de se dévorer entre eux ; d'autre part, le gouvernement issu de la bourgeoisie est bien son serviteur et son protecteur dans cette mesure-là, mais, comme tout serviteur et tout protecteur, il tend aussi à s'émanciper et à dominer celui qu'il protège. D'où ces jeux de balançoire, ces louvoiements, ces concessions faites et retirées, cette recherche d'alliés chez le peuple contre les conservateurs et chez les conservateurs contre le peuple, qui sont la science des gouvernants et font illusion aux yeux des naïfs et des indolents toujours prêts à attendre que le salut leur vienne d'en haut.
              Tout cela ne change en rien la nature du gouvernement. S'il devient le régulateur et le garant des droits et devoirs de chacun, il pervertit le sens de la justice : il qualifie de délit et punit tout acte qui heurte ou menace les privilèges des gouvernants et des propriétaires ; et il qualifie de juste, de légale, la plus terrible exploitation des miséreux, ce lent et continu assassinat moral et matériel perpétré par celui qui possède contre celui qui n'a rien. S'il devient administrateur des services publics, il n'a en vue que les intérêts des gouvernants et des propriétaires, encore et toujours ; et il ne s'occupe des intérêts de la masse des travailleurs que dans la seule mesure où cela est nécessaire pour que la masse consente à payer. S'il enseigne, il fait obstacle à la propagation de la vérité et tend à préparer l'esprit et le coeur des jeunes pour qu'ils deviennent soit des tyrans implacables, soit des esclaves dociles, selon la classe à laquelle ils appartiennent. Dans les mains du gouvernement, tout devient un moyen pour exploiter, tout devient une institution policière utile pour tenir le peuple en bride.
              Et il ne peut en être autrement. Si, pour les hommes, vivre c'est lutter les uns contre les autres, il y a naturellement des vainqueurs et des perdants : le prix de la lutte, c'est le gouvernement qui est un moyen pour garantir aux vainqueurs les résultats de la victoire et les perpétuer; et il est bien certain que jamais il n'ira à ceux qui auront perdu, que la lutte ait lieu sur le terrain de la force physique ou intellectuelle, ou qu'elle ait lieu sur le terrain économique. Quant à ceux qui ont lutté pour vaincre, c'est-à-dire pour s'assurer des conditions meilleures que celles des autres et pour conquérir privilèges et domination, ils ne vont pas se servir du gouvernement pour défendre les droits des vaincus et imposer des limites à leur bon plaisir ou à celui de leurs amis et partisans.
              Le gouvernement ou, comme on dit, l'Etat, juge ; l'Etat, modérateur de la lutte sociale ; l'Etat, administrateur impartial des intérêts du public, tout cela est mensonge, illusion, utopie jamais réalisée et qui ne se réalisera jamais.
              Si vraiment les intérêts des hommes devaient être contraires les uns aux autres ; si vraiment la lutte entre les hommes était nécessairement la loi des sociétés humaines et que la liberté de chacun devait trouver ses limites dans la liberté des autres, alors chacun chercherait toujours à faire triompher ses propres intérêts sur ceux des autres ; chacun chercherait à augmenter sa propre liberté aux dépens de celle des autres ; et il y aurait un gouvernement non pas parce qu'il serait plus ou moins utile à la totalité des membres d'une société qu'il y en ait un, mais parce que les vainqueurs voudraient s'assurer les fruits de la victoire en soumettant solidement les vaincus, et se libérer de l'ennui d'être perpétuellement prêts à se défendre en chargeant de les défendre des hommes entraînés à cet effet au métier de gendarmes. Alors l'humanité serait destinée à périr ou à se débattre à tout jamais entre la tyrannie des vainqueurs et la révolte des vaincus.
              Mais heureusement, l'avenir de l'humanité est plus souriant parce que la loi qui la gouverne est plus douce.
              Cette loi, c'est la SOLIDARITE.
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              Il y a nécessairement en l'homme deux instincts fondamentaux: l'instinct de sa propre conservation, sans lequel aucun être ne pourrait exister; et l'instinct de conservation de l'espèce, sans lequel aucune espèce n'aurait pu se former et durer. L'homme est naturellement porté à défendre envers et contre tout et tous l'existence et le bien-être de sa propre personne et de sa propre progéniture.
              Dans la nature, les êtres vivants peuvent assurer leur existence et la rendre plus agréable de deux façons: d'une part, la lutte individuelle contre les éléments et contre les autres individus, de la même espèce ou d'une autre espèce ; d'autre part, l'appui mutuel, la coopération qu'on peut également appeler l'association pour la lutte contre tous les facteurs naturels contraires à l'existence, au développement et au bien-être des associés.
              Quelle part ont eu respectivement dans l'évolution du règne organique ces deux principes : la lutte d'une part, la coopération d'autre part ? Il est inutile de le chercher dans ces pages : nous ne pourrions l'exposer, pour des raisons d'espace.
              Qu'il nous suffise de constater comment la coopération (forcée ou volontaire) est devenue, chez les hommes, l'unique moyen de progrès, de perfectionnement, de sécurité ; et comment la lutte - reste atavique - est devenue totalement inapte à favoriser le bien-être des individus et porte au contraire préjudice à tous, vainqueurs comme perdants.
              L'expérience accumulée et transmise de générations en générations a montré à l'homme que s'il s'unit à d'autres hommes, sa propre conservation est plus assurée et son propre bien-être plus grand. Ainsi s'est développé chez l'homme l'instinct social qui est une conséquence de la lutte même pour l'existence, menée contre la nature environnante et contre les individus de sa propre espèce, et qui a totalement transformé les conditions de sa propre existence. C'est cet instinct social qui a permis à l'homme de sortir de l'animalité, d'acquérir une très grande puissance et de s'élever tellement au-dessus des autres animaux que les philosophes spiritualistes ont cru nécessaire de lui inventer une âme immatérielle et immortelle.
              Cet instinct social a été constitué par tout un faisceau de causes. A partir de cette base animale : l'instinct de conservation de l'espèce (qui est l'instinct social limité à la famille naturelle), il est arrivé à un degré tout à fait remarquable en intensité et en extension et il constitue désormais le fond même de la nature morale de l'homme.
              L'homme est issu des types inférieurs de l'animalité, il était faible et désarmé dans la lutte individuelle contre les bêtes carnivores. Mais il avait un cerveau capable d'un grand développement, un organe vocal apte à exprimer, par des sons divers, ses différentes vibrations cérébrales, et des mains spécialement adaptées pour donner à la matière la forme voulue : il a dû sentir rapidement le besoin de s'associer, et comprendre les avantages qui en découlaient. On peut même dire qu'il n'est sorti de l'animalité qu'à partir du moment où il est devenu un être social et où il a acquis l'usage de la parole, qui est à la fois une conséquence de la sociabilité et un puissant facteur de sociabilité.
              L'espèce humaine étant relativement limitée en nombre, la lutte pour l'existence - la lutte de l'homme contre l'homme - était moins âpre, moins permanente, moins nécessaire, même en dehors de l'association. Ce qui a dû beaucoup favoriser le développement de sentiments de sympathie et donner le temps de découvrir et d'apprécier l'utilité de l'appui mutuel.
              Enfin l'homme a acquis la capacité de modifier le milieu extérieur et de l'adapter à ses propres besoins, grâce à ses qualités primitives utilisées en coopération avec un nombre plus ou moins grand d'associés ; ses désirs se sont multipliés à mesure qu'augmentaient les moyens de les satisfaire et sont devenus des besoins ; la division du travail qui est la conséquence de l'exploitation méthodique de la nature au bénéfice de l'homme, est apparue. Tout cela a fait que la vie sociale est devenue le milieu nécessaire à l'homme, en dehors duquel il ne peut vivre sans retourner à l'état animal.
              La sensibilité s'étant affinée avec la multiplication des rapports sociaux, et grâce à l'habitude que des milliers de siècles de transmission héréditaire ont imprimée à l'espèce humaine, ce besoin de vie sociale et d'échange de pensée et d'affection entre les hommes est devenu une manière d'être nécessaire de notre organisme, s'est transformé en sympathie, en amitié, en amour, et subsiste indépendamment des avantages matériels que l'association procure ; à tel point que pour satisfaire ce besoin, l'homme affronte souvent des souffrances de toute sorte, et même la mort.
              En somme, la lutte pour l'existence a pris, chez les hommes, un caractère tout à fait différent de celle qui existe en général chez les autres animaux, pour toute une série de causes : les avantages extrêmement importants que l'association apporte à l'homme ; l'état d'infériorité physique dans lequel il se trouve face aux bêtes s'il reste isolé et qui est tout à fait disproportionné par rapport à sa supériorité intellectuelle ; la possibilité qu'il a de s'associer à un nombre toujours plus grand d'individus et d'entretenir avec eux des rapports toujours plus profonds et complexes, jusqu'à élargir l'association à toute l'humanité et à tous les aspects de la vie ; et, plus que tout peut-être, cette possibilité qu'il a de produire plus qu'il ne lui faut pour vivre, en travaillant en coopération avec les autres, ainsi que tous les sentiments affectifs qui en découlent.
              On sait aujourd'hui que la coopération a eu et qu'elle a un rôle extrêmement important dans le développement du monde organique - les recherches des naturalistes modernes nous en donnent chaque jour de nouvelles preuves - rôle que ne soupçonnaient pas ceux qui, bien mal à propos du reste, voulaient justifier par les théories darwiniennes le règne de la bourgeoisie. Mais le fossé entre la lutte chez les hommes et la lutte chez les animaux reste énorme, et proportionnel à la distance qui sépare l'homme des autres animaux.
              Les autres animaux luttent contre toute la nature, y compris les autres éléments de leur propre espèce, soit individuellement, soit le plus souvent en petits groupes, durables ou temporaires. Les animaux plus sociables, comme les fourmis, les abeilles, etc., sont solidaires avec ceux de la même fourmilière ou de la même ruche, mais en lutte avec les autres communautés de leur propre espèce, ou indifférents envers elles. Chez les hommes, au contraire, la lutte tend à élargir toujours plus l'association entre les hommes, à rendre leurs intérêts solidaires, à développer chez chacun des hommes le sentiment d'amour pour tous les hommes, à vaincre et dominer la nature extérieure, grâce à l'humanité et pour l'humanité. Toute lutte dont le but est de conquérir des avantages indépendamment des autres ou contre eux contredit la nature sociale de l'homme moderne et tend à le repousser vers l'animalité.
              Le seul état qui permette à l'homme de déployer toute sa nature et d'atteindre le plus grand développement et le plus grand bien-être possibles, c'est la solidarité, c'est-à-dire l'harmonie des intérêts et des sentiments, le concours de chacun au bien de tous et de tous au bien de chacun. Elle est le but vers lequel marche l'évolution de l'homme, elle est le principe supérieur qui apporte une solution à tous les antagonismes actuels, insolubles autrement ; et c'est elle qui fait que la liberté de chacun trouve dans la liberté des autres non pas sa limite mais son complément, et même les conditions nécessaires pour qu'elle existe.
              Michel Bakounine écrivait : "Pas un individu ne peut reconnaître sa propre humanité, ni par conséquent la réaliser dans la vie, si ce n'est en la reconnaissant dans les autres et en coopérant à sa réalisation pour les autres. Aucun homme ne peut s'émanciper s'il n'émancipe avec lui tous les hommes qui l'entourent. Ma liberté est la liberté de tous, puisque je ne suis réellement libre, libre non seulement en idée mais en fait, que quand ma liberté et mon droit trouvent leur confirmation et leur sanction dans la liberté et le droit de tous les hommes, mes égaux.
              "La situation des autres hommes m'importe beaucoup car, quelque indépendante que me paraisse ma position sociale, serais-je pape, czar, empereur ou premier ministre, je suis toujours le produit de ce que sont les derniers des hommes; s'ils sont ignorants, misérables, esclaves, mon existence est déterminée par leur ignorance, par leur misère et par leur servitude. Moi, homme éclairé et intelligent, par exemple, je suis stupide par leur stupidité; moi, courageux, je suis esclave par leur esclavage; moi, riche, je tremble devant leur misère ; moi, privilégié, je pâlis devant leur justice. Moi qui veux être libre, je ne le puis pas, car autour de moi tous les hommes ne veulent pas encore être libres et, en ne le voulant pas, ils deviennent pour moi des instruments d'oppression. "
              C'est donc dans la solidarité que l'homme atteint le plus haut degré de sécurité et de  bien-être. C'est pourquoi même l'égoïsme, c'est-à-dire le fait de ne considérer que son propre intérêt, pousse l'homme et les sociétés humaines vers la solidarité; ou encore, pour l'exprimer autrement et mieux, égoïsme et altruisme (le fait de prendre en considération les intérêts d'autrui) se confondent en un seul sentiment, tout comme se confondent en un seul et même intérêt l'intérêt de l'individu et celui de la société.
              Mais l'homme ne pouvait pas passer d'un seul coup de l'animalité à l'humanité, de la lutte brutale de l'homme contre l'homme à la lutte solidaire de tous les hommes, devenus frères, contre la nature extérieure.
              Guidé par les avantages qu'offrent l'association et la division du travail qui s'ensuivit, l'homme évoluait vers la solidarité ; mais son évolution se heurta à un obstacle qui la détourna et la détourne encore de son but. L'homme découvrit que, jusqu'à un certain point du moins et pour ce qui est des besoins matériels et primitifs, les seuls qu'il connaissait à cette époque, il pouvait tirer parti des avantages de la coopération en soumettant les autres hommes à sa domination au lieu de s'associer à eux. Et comme les instincts féroces et antisociaux hérités de ses ancêtres animaux étaient encore puissants en lui, il préféra la domination à l'association et contraignit les plus faibles à travailler pour lui. Dans la plupart des cas, c'est peut-être même en exploitant les vaincus que l'homme apprit pour la première fois à comprendre les avantages de la coopération et ce que l'appui de l'homme pouvait lui apporter d'utile.
              Cela aboutit à la propriété individuelle et au gouvernement, c'est-à-dire à l'exploitation par quelques privilégiés du travail de tous, alors que le fait d'avoir constaté le caractère utile de la coopération aurait dû conduire au contraire au triomphe de la solidarité dans tous les rapports humains.
              C'était bien toujours l'association, la coopération en dehors de laquelle il n'y a pas de vie humaine possible. Mais c'était un genre de coopération imposé et contrôlé par un petit nombre dans leur propre intérêt particulier.
              De là vient la grande contradiction, qui emplit toute l'Histoire des hommes, entre ces deux tendances : d'une part, la tendance à s'associer et à être comme des frères, pour conquérir le monde extérieur et l'adapter aux besoins de l'homme et pour satisfaire son affectivité ; et d'autre part la tendance à se diviser en autant d'unités séparées et hostiles qu'il y a de groupements déterminés par les conditions géographiques et ethnographiques, de situations économiques, d'hommes ayant réussi à conquérir un avantage et bien décidés à le conserver et à l'augmenter, d'hommes qui espèrent conquérir un privilège, et enfin d'hommes souffrant d'une injustice ou d'un privilège et qui se révoltent et veulent se libérer.
              Au cours de l'Histoire, le principe du chacun pour soi, autrement dit la guerre de tous contre tous, est venu compliquer, dévier et paralyser la guerre de tous contre la nature pour un plus grand bien-être de l'humanité, guerre dont le succès total ne peut être assuré que si elle se fonde sur ce principe : tous pour un et un pour tous.
              Cette irruption de la domination et de l'exploitation au sein de l'association humaine a affligé l'humanité de maux innombrables. Mais malgré l'oppression terrible à laquelle les masses ont été soumises, malgré la misère, les vices, les crimes, malgré cette dégradation que la misère et l'esclavage entraînent aussi bien chez les esclaves que chez les patrons, malgré les haines accumulées, les guerres exterminatrices, l'antagonisme des intérêts artificiellement créés, l'instinct social a survécu et s'est développé. La coopération était toujours la condition nécessaire pour que l'homme puisse lutter avec succès contre la nature extérieure et elle subsista donc comme la cause permanente du rapprochement des hommes entre eux, et du développement entre eux du sentiment de sympathie. L'oppression même des masses a fait que les opprimés sont devenus des frères les uns pour les autres, et seule la solidarité plus ou moins consciente ou plus ou moins étendue qui existait entre les opprimés leur a permis de supporter l'oppression et a permis à l'humanité de résister aux causes de mort qui s'étaient insinuées en elle.
              Aujourd'hui, l'extrême développement qu'a connu la production, la croissance de ces besoins qui ne peuvent être satisfaits que par le concours d'un grand nombre d'hommes de tous les pays, les moyens de communication, l'habitude des voyages, la science, la littérature, les affaires, les guerres même, tout cela a resserré et resserre toujours plus les liens des hommes entre eux, faisant de l'humanité un seul corps dont les différentes parties, solidaires entre elles, ne peuvent trouver leur plein épanouissement et la liberté de se développer que dans la santé des autres parties et du tout.
              L'habitant de Naples est aussi intéressé à l'assainissement des taudis de sa ville qu'à l'amélioration des conditions d'hygiène des populations des bords du Gange, d'où lui vient le choléra. Le bien-être, la liberté, l'avenir d'un montagnard perdu dans les gorges des Apennins ne dépendent pas seulement de l'état de bien-être ou de misère dans lequel se trouvent les habitants de son village, ni des conditions de vie générales du seul peuple italien. Ils dépendent aussi de la condition des travailleurs en Amérique et en Australie, de la découverte de tel savant suédois, des conditions morales et matérielles des Chinois, de la guerre ou de la paix en Afrique; en somme, de toutes les circonstances, grandes ou petites, qui agissent sur un être humain en un point quelconque du globe.
              Dans les conditions actuelles de la société, cette vaste solidarité qui unit entre eux tous les hommes est en grande partie inconsciente : elle naît spontanément quand les intérêts particuliers se heurtent, mais quant au intérêts de tous, les hommes ne s'en préoccupent pas, ou guère. C'est bien la preuve la plus évidente que la solidarité est la loi naturelle de l'humanité et qu'elle se développe et s'impose malgré tous les obstacles, malgré tous les antagonismes créés par la façon dont la société actuelle est organisée.
              Par ailleurs, les masses opprimées ne se sont jamais complètement résignées à l'oppression et à la misère et elles montrent qu'elles ont soif de justice, de liberté, de bien-être, aujourd'hui plus que jamais. Elles commencent à comprendre qu'elles ne pourront jamais s'émanciper que grâce à l'union, grâce à la solidarité de tous les opprimés et de tous les exploités du monde entier. Et elles comprennent également que la condition indispensable de leur émancipation, c'est la possession des moyens de production, de la terre et des instruments de travail, et donc l'abolition de la propriété individuelle. La science, l'observation des phénomènes sociaux montrent que cette abolition serait extrêmement utile aux privilégiés eux-mêmes, si seulement ils voulaient renoncer à leur esprit de domination et contribuer avec tous à travailler pour le bien-être commun.
              Si donc un jour, les masses opprimées se refusaient à travailler pour les autres, si elles enlevaient aux propriétaires la terre et les instruments de travail et les utilisaient pour leur compte et à leur profit, c'est-à-dire pour le compte et au profit de tous, si elles voulaient ne plus subir aucune domination, ni de la force brutale ni du privilège économique, si la fraternité entre les peuples et le sentiment de solidarité humaine renforcé par la communauté des intérêts mettaient fin aux guerres et aux conquêtes, le gouvernement aurait-il encore une raison d'être ?
              Une fois la propriété individuelle abolie, le gouvernement qui est là pour la défendre doit disparaître. S'il survivait, il tendrait continuellement à reconstituer, sous une forme ou sous une autre, une classe privilégiée et oppressive.
              L'abolition du gouvernement ne veut pas dire et ne peut pas signifier la dissolution des liens sociaux. Bien au contraire. La coopération qui, aujourd'hui, est forcée et orientée vers le profit d'un petit nombre serait libre, volontaire et orientée au bénéfice de tous ; c'est pourquoi elle en deviendrait d'autant plus intense et efficace.
              L'instinct social, le sentiment de solidarité se développeraient au plus haut point ; chacun des hommes ferait tout ce qu'il peut pour le bien des autres hommes, tant pour satisfaire ses propres sentiments affectifs que par intérêt bien compris.
              Une nouvelle organisation sociale naîtrait du libre concours de tous, grâce aux groupements que les hommes formeraient spontanément selon leurs besoins et leurs sympathies, de bas en haut, du simple au complexe, en partant des intérêts les plus immédiats pour arriver aux intérêts les plus lointains et les plus généraux. Et cette organisation sociale aurait pour but le plus grand bien-être et la plus grande liberté de tous, elle embrasserait toute l'humanité dont elle ferait une seule communauté fraternelle, et elle se modifierait et s'améliorerait à mesure que les circonstances se modifieraient et que l'expérience apporterait ses enseignements.
              Cette société d'hommes libres, cette société d'amis, c'est l'anarchie.
     
     

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              Nous avons jusqu'à présent considéré le gouvernement tel qu'il est et tel qu'il doit nécessairement être dans une société fondée sur le privilège, sur l'exploitation et l'oppression de l'homme par l'homme, sur l'antagonisme des intérêts, sur la lutte au sein même de la société, en un mot, sur la propriété individuelle.
              Nous avons vu que loin d'être une condition nécessaire de la vie humaine, l'état de lutte est contraire aux intérêts des individus et de l'espèce humaine. Nous avons vu que la loi du progrès humain, c'est la coopération, la solidarité et nous en avons conclu que si on abolit la propriété individuelle et toute domination de l'homme par l'homme, le gouvernement n'a plus aucune raison d'exister et doit être aboli.
              Mais (pourrait-on nous dire) une fois modifié le principe sur lequel repose aujourd'hui l'organisation sociale, une fois la lutte remplacée par la solidarité et la propriété individuelle par la propriété commune, la nature du gouvernement changerait, et au lieu d'être le représentant et le défenseur des intérêts d'une classe, il serait le représentant des intérêts de la société toute entière, puisqu'il n'y aurait plus de classes. Il aurait pour mission de garantir et de réglementer la coopération sociale, dans l'intérêt de tous ; d'assurer les services publics d'importance générale ; de défendre la société contre d'éventuelles tentatives visant à rétablir le privilège, de prévenir ce qui peut attenter à la vie, au bien-être et à la liberté de chacun et d'en réprimer les auteurs, quels qu'ils soient.
              Il y a dans la société des fonctions qui sont trop importantes et qui exigent trop de constance, trop de régularité, pour qu'elles puissent être laissées à la libre volonté des individus sans qu'il y ait de risque que tout s'en aille à vau-l'eau.
              S'il n'y a pas de gouvernement, qui organiserait et qui garantirait le bon fonctionnement de ces services : l'approvisionnement, la distribution, la santé, la poste, le télégraphe, les chemins de fer, etc.? Qui veillerait à l'instruction du peuple ? Qui entreprendrait les grands travaux qui changent la face de la terre et multiplient les forces de l'homme : les explorations, les assainissements, les grandes entreprises scientifiques ?
              Qui veillerait à ce que le capital social soit conservé et augmenté afin de le léguer enrichi et amélioré à l'humanité à venir ?
              Qui empêcherait que les forêts soient dévastées et le sol exploité de façon irrationnelle et donc appauvri ?
              Qui serait mandaté pour prévenir et réprimer les crimes, autrement dit les actes antisociaux ?
              Et ceux qui manqueraient à la loi de solidarité en ne voulant pas travailler ? Et ceux qui causeraient une épidémie dans tout le pays en refusant de se soumettre aux règles d'hygiène que la science reconnaît utiles ? Et si jamais certains voulaient, dans leur folie ou sans être fous, brûler les récoltes, violer les enfants, abuser de leur force physique envers les plus faibles qu'eux ?
              Détruire la propriété individuelle et abolir les gouvernements qui existent actuellement sans mettre sur pied un nouveau gouvernement qui organiserait la vie collective et garantirait la solidarité, sociale, ce ne serait pas abolir les privilèges ; ce ne serait pas apporter au monde la paix ni le bien-être : ce serait briser tout lien social, ramener l'humanité à la barbarie et au règne du chacun pour soi qui est le triomphe d'abord de la force brutale et ensuite du privilège économique.
              Telles sont les objections que nous font les autoritaires, même quand ils sont socialistes, autrement dit des gens qui veulent abolir la propriété individuelle et le gouvernement de classe qui en découle.
              Répondons à ces objections.
              Tout d'abord, il n'est pas vrai que la nature et le rôle du gouvernement changeraient si les conditions sociales étaient changées. L'organe et la fonction sont des données inséparables. Otez sa fonction à un organe : l'organe meurt, ou bien sa fonction se reconstitue. Faites entrer une armée dans un pays où il n'y ait aucune cause de guerre, intestine ou avec l'extérieur, ni aucune peur à ce sujet : l'armée provoquera la guerre ou elle se dispersera si elle n'y arrive pas. Là où il n'y aurait ni crimes à découvrir ni délinquants à arrêter, une police provoquera et inventera crimes et délinquants ou bien elle disparaîtra.
              Il existe en France, depuis des siècles, une institution rattachée aujourd'hui à l'administration des eaux et forêts, la Louveterie2, dont les fonctionnaires sont chargés de veiller à la destruction des loups et autres bêtes nuisibles. Personne ne s'étonnera d'apprendre que s'il y a encore des loups en France qui font des dégâts importants au moment des grands froids, c'est précisément à cause de cette institution. Les gens ne s'occupent guère des loups, puisque les louvetiers sont là pour y penser ; et les louvetiers font bien la chasse aux loups, mais ils la font de façon intelligente : pour ne pas risquer de faire disparaître une espèce aussi intéressante, ils ne touchent pas aux endroits où se fait la reproduction, afin de lui donner le temps de se faire. Et de fait, les paysans français ont une confiance très limitée en ces louvetiers et les considèrent plutôt comme des gardiens des loups dont ils assurent la conservation de l'espèce. Ce qui se comprend très bien : que feraient les "lieutenants de louveterie" s'il n'y avait plus de loups ?
              Le gouvernement, c'est un certain nombre de personnes chargées de faire les lois et habilitées à se servir de la force de tous pour obliger chacun à les respecter : il constitue déjà, de ce fait, une classe privilégiée et séparée du peuple. Comme tout corps constitué, il cherchera instinctivement à élargir ses attributions, à se soustraire au contrôle du peuple, à imposer ses propres tendances et à faire prédominer ses propres intérêts particuliers. Placé dans une situation privilégiée, le gouvernement se trouve déjà en antagonisme avec la masse, dont il détourne la force pour en disposer.
              D'ailleurs, même s'il le voulait, un gouvernement ne pourrait pas contenter tout le monde, à supposer qu'il arrive à en contenter quelques-uns. Il lui faudrait se défendre contre les mécontents et donc co-intéresser une partie du peuple pour en obtenir l'appui. Et ce serait à nouveau la vieille histoire de la classe privilégiée qui se constitue avec la complicité du gouvernement et qui, cette fois, ne s'emparerait pas de la terre mais accaparerait sans aucun doute des situations de faveur, tout spécialement créées pour elle, et qui n'oppresserait et n'exploiterait pas moins que la classe capitaliste.
              Habitués comme ils le sont à commander, les gouvernants entendraient bien ne pas retourner à l'anonymat de la foule et au cas où ils ne pourraient pas garder le pouvoir en mains propres, ils s'assureraient au moins des positions privilégiées en prévision du moment où il leur faudrait le faire passer en d'autres mains. Ils utiliseraient tous les moyens dont dispose le pouvoir pour que ce soient leurs amis à eux qui soient élus pour leur succéder, afin d'être appuyés et protégés par eux, à leur tour. Ainsi le gouvernement passerait et repasserait dans les mêmes mains et la démocratie, ou prétendu gouvernement de tous, finirait comme toujours en oligarchie, gouvernement d'un petit nombre, gouvernement d'une classe.
              Et quelle oligarchie toute-puissante, oppressive et dévoreuse celle qui aurait à sa charge, c'est-à-dire à sa disposition, tout le capital social, tous les services publics, depuis l'approvisionnement jusqu'à la fabrication des allumettes, depuis l'université jusqu'au théâtre d'opérette !!!
     
     

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              Supposons maintenant que le gouvernement ne constitue pas déjà en lui-même une classe privilégiée ; supposons qu'il puisse vivre sans créer autour de lui une classe nouvelle de privilégiés et en restant le représentant, le serviteur si l'on veut, de toute la société. A quoi servirait-il donc ? En quoi et comment pourrait-il accroître la force, l'intelligence, l'esprit de solidarité, le souci du bien-être de tous et de l'humanité future qui se trouvent exister à un moment donné dans une société donnée ?
              C'est toujours cette vieille histoire de l'homme aux deux jambes attachées qui a réussi à vivre malgré ses chaînes et qui s'imagine que s'il vit, c'est grâce à elles. Nous sommes habitués à vivre sous un gouvernement qui accapare toutes les forces, toutes les intelligences et toutes les volontés qu'il peut orienter vers ses fins à lui ; et qui entrave, paralyse, supprime toutes celles qui ne lui sont pas utiles ou qui lui sont hostiles ; et nous nous imaginons que tout ce qui se fait dans la société se fait grâce au gouvernement et que s'il n'y avait plus de gouvernement, il n'y aurait plus dans la société ni force, ni intelligence, ni bonne volonté. De la même façon, comme nous l'avons déjà dit, le propriétaire qui s'est emparé de la terre la fait cultiver à son profit particulier, en ne laissant au travailleur que le strict nécessaire pour qu'il puisse et veuille continuer à travailler ; et le travailleur asservi s'imagine que, sans le patron, il ne pourrait pas vivre, comme si c'était le patron qui créait la terre et les forces de la nature.
              Qu'est-ce que le gouvernement peut bien apporter en lui-même aux forces morales et matérielles qui existent dans telle ou telle société ? Est-ce que, par hasard, il serait comme le Dieu de la Bible qui crée à partir du néant ?
              De même que rien ne se crée dans le monde qu'on appelle généralement matériel, rien ne se crée non plus dans cette forme plus compliquée du monde matériel qu'est le monde social.  C'est pourquoi les gouvernants ne peuvent disposer que des forces qui existent dans la société, moins toutes celles que l'action gouvernementale paralyse et détruit - et elles sont très nombreuses -, moins les forces rebelles, et moins encore toutes celles qui se consument dans les heurts provoqués par un mécanisme aussi artificiel et qui sont nécessairement très nombreuses. Si jamais ils apportent en eux-mêmes quelque chose, c'est en tant qu'hommes, et non pas en tant que gouvernants qu'ils peuvent le faire. Et ce n'est qu'une partie extrêmement réduite de toutes les forces matérielles et morales à disposition du gouvernement qui est destinée à quelque chose de réellement utile à la société. Tout le reste est consumé dans des activités de répression pour tenir en bride les forces rebelles, ou bien détourné de ce but qu'est l'intérêt commun pour être utilisé au bénéfice d'un petit nombre et au préjudice de la majorité des hommes.
              Quelle est la part respective de l'initiative individuelle et de l'action sociale dans la vie et dans le progrès de la société humaine ? On a tenu là-dessus de grands discours tant et si bien que grâce aux artifices habituels du langage métaphysique, on est arrivé à tout embrouiller : affirmer comme certains le font que c'est grâce à l'initiative individuelle que le monde des hommes peut fonctionner, c'est passer désormais pour audacieux. Alors que c'est là une vérité de bon sens, qui apparaît comme évidente dès qu'on cherche à savoir ce que les mots signifient. Ce qui existe réellement, c'est l'homme, c'est l'individu : la société ou collectivité - et l'Etat ou gouvernement qui prétend la représenter - ne peuvent être que des abstractions vides si elles ne sont pas des ensembles d'individus. C'est de l'organisme de chaque individu que tirent nécessairement leur origine toutes les pensées et tous les actes des hommes, pensées et actes qui d'individuels deviennent collectifs quand ils sont ou deviennent communs à beaucoup d'individus. L'action sociale n'est donc ni la négation, ni le complément de l'initiative individuelle : elle est la résultante des initiatives, des pensées et des actions de tous les individus qui composent la société ; résultante qui, toutes choses égales par ailleurs, est plus ou moins grande selon que les forces de chacun concourent toutes au même but, ou divergent et s'opposent. Et si, au contraire, on entend par action sociale l'action du gouvernement, comme le font les autoritaires, elle est bien encore la résultante de forces individuelles, mais seulement de celles des individus qui font partie du gouvernement ou qui sont en position d'influer sur la conduite du gouvernement.
              Dans la lutte séculaire entre la liberté et l'autorité, ou en d'autres termes entre le socialisme et l'Etat de classe, la question n'est donc pas vraiment de modifier les rapports entre la société et l'individu ; la question n'est pas d'accroître l'indépendance individuelle aux dépens de l'ingérence de la société, ou celle-ci aux dépens de celle-là. Il s'agit plutôt d'empêcher que quelques individus puissent opprimer les autres ; de donner les mêmes droits et les mêmes moyens d'action à tous les individus ; et d'en finir avec la seule initiative d'un petit nombre qui entraîne nécessairement l'oppression de tous les autres. En somme, il s'agit encore et toujours de détruire la domination et l'exploitation de l'homme par l'homme, de façon à ce que tous soient intéressés au bien-être commun et qu'au lieu d'être supprimées, ou de se combattre et de s'éliminer tour à tour, les forces individuelles trouvent la possibilité de se développer totalement et de s'associer les unes aux autres pour le plus grand profit de tous.
              Il résulte de tout ce que nous avons dit que l'existence d'un gouvernement - serait-ce même le gouvernement idéal des socialistes autoritaires, pour poursuivre notre hypothèse - serait bien loin de produire une augmentation des forces productives, des forces d'organisation et de protection de la société. Au contraire, elle les amoindrirait terriblement en restreignant l'initiative à un petit nombre et en donnant à ce petit nombre le droit de tout faire, sans pour autant leur donner le don de tout savoir, naturellement, ce qui n'est pas en son pouvoir.
              Et, de fait, si vous enlevez de la législation et de ce qui est l'oeuvre d'un gouvernement tout ce qui est destiné à défendre les privilégiés et qui représente la volonté de ces mêmes privilégiés, que reste-t-il sinon le résultat de l'activité de tous ? Comme disait Sismondi, " L'Etat est toujours un pouvoir conservateur qui authentifie, régularise, organise les conquêtes du progrès (et l'Histoire montre encore qu'il les dirige à son propre profit et au profit de la classe privilégiée - note de Malatesta) mais ne les inaugure jamais. Elles ont toujours leur origine dans le bas. Elles naissent dans le fond de la société, de la pensée individuelle, qui se divulgue ensuite, devient opinion, majorité, mais doit toujours rencontrer sur ses pas et combattre dans les pouvoirs constitués la tradition, l'habitude, le privilège et l'erreur. "
              Du reste, pour comprendre comment une société peut vivre sans gouvernement, il suffit d'observer un peu en profondeur ce qui se passe dans la société telle qu'elle est aujourd'hui. On y verra qu'en réalité la plus grande partie, la partie essentielle de la vie sociale s'accomplit même aujourd'hui en dehors de l'intervention du gouvernement ; que le gouvernement n'intervient que pour exploiter les masses et défendre les privilégiés et que, pour le reste, il ne fait qu'entériner, bien inutilement, tout ce qui se fait sans lui, et souvent malgré lui et contre lui. Les hommes travaillent, procèdent aux échanges, étudient, voyagent, suivent comme ils l'entendent les règles de la morale et de l'hygiène, profitent des progrès de la science et de l'art, entretiennent entre eux une infinité de rapports, sans ressentir le besoin que quiconque leur impose la façon de se conduire. Au contraire, c'est précisément là où il n'y a pas ingérence du gouvernement que les choses vont le mieux, qu'elles prêtent le moins à contestation et qu'elles s'arrangent, par la volonté de tous, de façon à ce que tous y trouvent leur utilité et leur plaisir.
              Le gouvernement n'est pas davantage nécessaire aux grandes entreprises ni aux services publics qui requièrent le concours régulier d'un grand nombre de personnes de pays et de condition différents. Des milliers de ces entreprises sont, aujourd'hui même, le fait d'associations privées librement constituées et, de l'aveu même de tous, ce sont celles qui réussissent le mieux. Sans parler des associations de capitalistes ; bien qu'organisées dans le but d'exploiter, elles démontrent assez combien la libre association est possible et puissante, et comment elle peut aller jusqu'à concerner des gens de tous les pays et des intérêts aussi innombrables que variés. Parlons plutôt de ces associations qui s'inspirent de l'amour pour les autres, nos semblables, ou de la passion de la science, ou encore du désir simplement de se divertir ou de se faire applaudir : ce sont elles qui préfigurent le mieux ce que seront les groupements dans une société où la propriété individuelle ayant été abolie et où la lutte intestine entre les hommes n'existant plus, chacun trouvera son intérêt dans l'intérêt de tous et sa plus grande satisfaction à faire le bien et à faire plaisir aux autres. Les sociétés et les congrès scientifiques, l'Association Internationale de Sauvetage, l'association de la Croix-Rouge, les sociétés géographiques, les organisations ouvrières, les corps de volontaires qui organisent rapidement les secours dans les grandes catastrophes publiques, voilà quelques exemples, entre des milliers d'autres, de cette puissance de l'esprit d'association, lequel se manifeste toujours lorsqu'il s'agit d'un besoin ou d'une passion réellement ressenti et que les moyens ne manquent pas. Si l'association volontaire ne recouvre pas le monde entier et si elle n'embrasse pas toutes les branches de l'activité matérielle et morale, c'est à cause des obstacles qu'y mettent les gouvernements, à cause des antagonismes que crée la propriété privée, à cause de cette impuissance et de cet avilissement auxquels l'accaparement des richesses par un petit nombre réduit la grande majorité des hommes.
              Le gouvernement se charge, par exemple, du service des postes, des chemins de fer, etc. Mais en quoi aide-t-il réellement au bon fonctionnement de ces services ? Quand le peuple est mis en mesure d'en bénéficier et qu'il ressent le besoin des services en question, il pense à les organiser et les techniciens n'ont pas besoin d'un brevet du gouvernement pour se mettre au travail. Et plus le besoin est général et urgent, plus il y aura de volontaires pour s'en occuper. Si le peuple avait la possibilité de penser lui-même à la production et à l'alimentation, n'ayez aucune crainte ! , il ne se laisserait pas mourir de faim en attendant qu'un gouvernement ait fait des lois là-dessus. S'il devait y avoir un gouvernement, là encore il serait tout simplement obligé d'attendre que le peuple ait tout organisé pour venir ensuite, avec ses lois, entériner et exploiter ce qui a déjà été fait. Il est démontré que le grand moteur de toutes les activités, c'est l'intérêt personnel : eh bien, quand l'intérêt de tous sera l'intérêt de chacun (et il le sera nécessairement si la propriété individuelle n'existe pas), tous agiront et ce qui se fait aujourd'hui bien que n'intéressant qu'un petit nombre se fera d'autant plus et d'autant mieux que tous seront concernés. Si bien qu'on a peine à comprendre pourquoi certains croient que le bon fonctionnement des services publics indispensables à la vie sociale sera mieux assuré s'il se fait sous les ordres d'un gouvernement, plutôt que directement par les travailleurs ayant, par libre choix personnel ou sur la base d'accords pris avec d'autres, choisi ce genre de travail et l'exécutant sous le contrôle immédiat de tous les intéressés.
              Il ne fait aucun doute que, pour tout grand travail collectif, il faut une division du travail, une direction technique, une administration, etc. Mais les autoritaires jouent vraiment un peu trop sur les mots quand ils voient dans la nécessité bien réelle d'organiser le travail la raison d'être du gouvernement. Le gouvernement - il est bon de le répéter - c'est l'ensemble des individus qui ont reçu ou qui se sont donnés le droit et les moyens de faire les lois et de forcer les gens à obéir ; l'administrateur, l'ingénieur, etc., sont au contraire des hommes qui sont chargés de faire un certain travail ou qui s'engagent à le faire et qui le font. Gouvernement, cela veut dire délégation du pouvoir, c'est-à-dire abdication de l'initiative et de la souveraineté de tous dans les mains d'un petit nombre ; administration, cela veut dire délégation de travail, c'est-à-dire charge qui a été donnée et acceptée, échange libre de services fondé sur des accords libres. Le gouvernement est un privilégié : il a le droit de commander aux autres et de se servir des forces des autres pour faire triompher ses propres idées et ses
    propres désirs particuliers ; l'administrateur, le directeur technique, etc., sont des travailleurs comme les autres quand il s'agit, bien sûr, d'une société où tous ont des moyens égaux de se développer, ou tous sont ou peuvent être en même temps des travailleurs intellectuels et des travailleurs manuels, où les seules différences qui subsistent entre les hommes sont celles qui découlent de la diversité naturelle des aptitudes et où tous les genres de travail et de fonction donnent un droit égal à jouir des avantages sociaux. Il ne faut pas confondre le rôle qui est celui du gouvernement et le rôle d'administration des choses : ils sont fondamentalement différents et si, aujourd'hui, ils se trouvent souvent confondus, c'est à cause du privilège économique et politique.
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              Venons-en immédiatement à ces rôles du gouvernement qui font que tous ceux qui ne sont pas anarchistes l'estiment vraiment indispensable : assurer la défense interne et externe d'une société, autrement dit la guerre, la police et la justice.
              Quand les gouvernements seront abolis et que la richesse sociale sera mise à la disposition de tous, tous les antagonismes entre les différents peuples disparaîtront rapidement et la guerre n'aura plus de raison d'être. Ajoutons que le monde étant ce qu'il est aujourd'hui, si la révolution se fait et qu'elle n'éveille pas un écho immédiat, elle suscitera certainement partout assez de sympathie pour qu'aucun gouvernement étranger à ce pays n'ose faire marcher ses troupes contre elle, au risque de se retrouver avec une révolution chez lui. Admettons cependant que les gouvernements de pays non encore émancipés veuillent et puissent tenter de rejeter dans l'esclavage un peuple libre : est-ce que ce peuple libre aura besoin d'un gouvernement pour le défendre ? Pour faire la guerre il faut des hommes qui aient les connaissances géographiques et techniques nécessaires et, surtout, des masses qui veuillent se battre. Un gouvernement ne peut ni augmenter les capacités des premiers, ni la volonté et le courage des autres. L'expérience historique montre qu'un peuple qui veut vraiment défendre son propre pays est invincible ; et en Italie, tout le monde sait bien comment, devant les corps de volontaires (formation anarchiste), des trônes se sont écroulés et les armées régulières, composées d'hommes enrôlés de force ou soudoyés, s'évanouissent.
              Et la police ? Et la justice ? Beaucoup s'imaginent que s'il n'y avait pas de carabiniers, de policiers, de juges, chacun serait libre de tuer, de violer, de nuire aux autres, à sa fantaisie ; et ils s'imaginent aussi que, au nom de leurs principes, les anarchistes voudraient voir respecter cette étrange liberté qui viole et détruit la liberté et la vie des autres. Ils vont presque jusqu'à s'imaginer qu'une fois abattus le gouvernement et la propriété individuelle, nous les laisserons tranquillement se reconstituer, l'un comme l'autre, pour respecter la liberté de ceux qui ressentiraient le besoin d'être des gouvernants et des propriétaires. Bizarre façon, vraiment, de comprendre nos idées!... Il est vrai que cela permet plus facilement de s'épargner la peine de les réfuter : un haussement d'épaules y suffit.
              La liberté que nous voulons, pour nous et pour les autres, ce n'est pas la liberté absolue, abstraite, métaphysique qui, dans la pratique, se traduit fatalement par l'oppression du plus faible. C'est la liberté réelle, la liberté qui est possible : celle qui est la communauté consciente des intérêts, la solidarité volontaire. Si nous proclamons cette maxime : FAIS CE QUE TU VEUX, et si nous résumons en elle tout notre programme, c'est parce que nous estimons que, dans une société harmonique, une société sans gouvernement et sans propriété, chacun VOUDRA CE QU'IL DEVRA VOULOIR, ce n'est pas très difficile à comprendre.
              Mais si jamais quelqu'un voulait nous faire du mal et faire du mal aux autres, que ce soit à cause de l'éducation qu'il a reçue dans la société actuelle, à cause de problèmes de santé, ou pour toute autre raison, on peut être certain que nous ferions tout pour l'en empêcher, par tous les moyens dont nous disposerions. Nous savons fort bien que l'homme est la conséquence de son propre organisme et du milieu cosmique et social dans lequel il vit ; nous ne confondons pas le droit sacré de se défendre et le prétendu droit de punir qui est absurde ; dans le délinquant, c'est-à-dire dans celui qui commet des actes antisociaux, nous ne verrions pas l'esclave révolté, comme le fait le juge aujourd'hui, mais un frère malade ayant besoin de soins. De la même façon, nous ne mettrions aucune haine dans la répression, nous nous efforcerions de ne pas outrepasser la nécessité qu'il y aurait à se défendre et nous ne penserions pas à nous venger mais à soigner, à aider le malheureux par tous les moyens que la science pourrait nous offrir. De toute façon, quoi qu'en penseraient les anarchistes auxquels il peut arriver, comme à tous les théoriciens, de perdre de vue la réalité pour courir droit vers un semblant de logique, il est certain que le peuple entendrait bien ne pas laisser attenter impunément à son bien-être ni à sa liberté et que, si la nécessité s'en faisait sentir, il s'occuperait lui-même de se défendre contre les tendances antisociales de certains. Mais pour cela, à quoi bon des gens qui font métier de faire les lois ?
              A quoi bon aussi ceux qui recherchent et inventent des contrevenants aux lois parce que cela leur permet de vivre ? Le peuple arrive toujours à empêcher ce que vraiment il réprouve et estime nocif, mieux que tous les législateurs, sbires et juges de métier. Quand dans les insurrections, le peuple a voulu faire respecter la propriété privée - bien à tort -, il l'a fait respecter mieux que n'aurait pu le faire toute une armée de policiers.
              Les coutumes suivent toujours les besoins et les sentiments de l'ensemble des gens ; et elles sont d'autant plus respectées qu'elles sont moins soumises à l'approbation des lois, parce qu'alors tous en voient et en comprennent l'utilité et que les intéressés, ne se faisant aucune illusion sur la protection que peut apporter le gouvernement, pensent eux-mêmes à les faire respecter. Pour une caravane qui traverse les déserts d'Afrique, économiser l'eau est une question de vie ou de mort : l'eau devient, dans ce cas, quelque chose de sacré, et personne ne se permet de la gaspiller. Le secret est nécessaire aux conspirateurs : il est gardé, ou celui qui le viole est frappé d'infamie. Les dettes de jeu ne sont pas garanties par la loi : celui qui ne les paie pas est considéré par les autres joueurs et se considère lui-même comme déshonoré.
              Est-ce que par hasard ce serait à cause des gendarmes qu'on ne tue pas plus que ce n'est le cas ? La plus grande partie des communes, en Italie, ne voient les gendarmes que de loin en loin ; des millions d'hommes vont par monts et par vaux, loin de l'oeil tutélaire de l'autorité, de sorte qu'on pourrait les attaquer sans courir le moindre risque d'être châtié : ils n'en sont pas pour autant moins en sécurité que ceux qui vivent dans des centres plus surveillés. La statistique montre que le nombre des délits accuse à peine l'effet des mesures de répression alors qu'il se modifie rapidement si les conditions économiques et l'état de l'opinion publique se modifient.
              Du reste, les lois qui punissent ne concernent que les faits qui sortent de l'ordinaire, les faits exceptionnels. La vie quotidienne, elle, se déroule hors de la portée du code pénal ; ce qui la régit, presque sans qu'elle en ait conscience, par accord tacite et volontaire de tous, c'est un grand nombre d'us et coutumes, bien plus importants pour la vie sociale que les articles du code pénal et mieux respectés, quoique complètement exempts de toute sanction autre que cette sanction naturelle : le manque d'estime qu'encourent ceux qui violent ces us et coutumes et les conséquences qu'entraîne, pour eux, ce manque d'estime.
              Et en cas de contestations, l'arbitrage volontairement accepté, ou la pression de l'opinion publique, ne serait-ce pas là un moyen plus apte à donner raison à celui qui a effectivement raison plutôt qu'une magistrature irresponsable ayant le droit de juger tout et tout le monde, et nécessairement incompétente donc injuste ?
              De même que le gouvernement ne sert en général qu'à protéger les classes privilégiées, de même la police et la magistrature ne servent qu'à réprimer ces délits que le peuple ne considère pas comme des délits : ceux qui heurtent les privilèges du gouvernement et des propriétaires. Pour une véritable défense sociale, pour défendre le bien-être et la liberté de tous, rien n'est plus pernicieux que l'existence de ces classes que le prétexte de défendre tout le monde fait vivre, qui s'habituent à voir en tout un chacun un gibier à mettre en cage et qui vous frappent sans savoir pourquoi, sur l'ordre d'un chef, comme des tueurs à gages inconscients.
    ***
              Certains nous disent : Soit ; l'anarchie est peut-être bien une forme parfaite de vie en commun, mais nous, nous ne voulons pas nous lancer à l'aveuglette. Alors dîtes-nous en détail comment sera organisée votre société. Et les voilà qui posent toute une série de questions, très intéressantes s'il s'agit d'étudier les problèmes qui se poseront forcément dans une société émancipée, mais inutiles, absurdes ou ridicules si on prétend en obtenir de nous une solution définitive. Quelles seront les méthodes pour éduquer les enfants ? Comment sera organisée la production ? Y aura-t-il encore des grandes villes ou la population sera-t-elle également répartie sur toute la surface du globe ? Et si tous les habitants de la Sibérie voulaient aller passer l'hiver à Nice ? Et si tout le monde
    voulait manger des perdrix et boire du Chianti ? Qui fera le métier de mineur, et celui de marin ? Qui videra les fosses d'aisance ? Les malades seront-ils soignés à leur domicile ou à l'hôpital ? Qui fixera les horaires de chemin de fer ? Qu'est-ce qui se passera si le mécanicien est pris de colique quand le train roule ?... Et tout à l'avenant : on attend de nous que nous possédions toute la science et l'expérience de ce qui se passera dans l'avenir et qu'au nom de l'anarchie, nous prescrivions aux hommes à venir à quelle heure ils doivent aller au lit et quels jours ils doivent se couper les cors aux pieds !
              Si à toutes ces questions, ou à celles d'entre elles du moins qui sont réellement sérieuses et importantes, ceux qui nous lisent attendent vraiment de nous une réponse qui soit plus que notre opinion personnelle du moment, cela veut dire que nous avons manqué notre but, qui est de leur expliquer ce qu'est l'anarchie.
              Nous ne sommes pas plus prophètes que les autres ; et si jamais nous avions la prétention de donner une solution officielle à tous les problèmes qui se présenteront dans la vie de la société future, ce serait une façon vraiment étrange de comprendre l'abolition du gouvernement. Ce serait nous déclarer gouvernement et prescrire un code universel pour les hommes actuels et à venir, à la façon des législateurs de la religion.
              Heureusement, nous n'aurions ni bûchers ni prisons pour imposer notre Bible, et l'humanité pourrait, en toute impunité, rire de nous et de nos prétentions !
              Nous nous préoccupons beaucoup de tous les problèmes de la vie sociale, par intérêt pour la science et parce que nous comptons bien voir l'anarchie réalisée et concourir comme nous le pourrons à l'organisation de la société nouvelle. Nous avons donc nos solutions qui, selon les cas, nous semblent définitives ou provisoires, et nous en parlerions un peu si le manque d'espace ne nous l'interdisait pas. Mais le fait que nous pensions telle ou telle chose sur tel ou tel problème, à tel ou tel moment, en fonction des données que nous avons aujourd'hui, ne veut nullement dire que c'est ainsi que cela se fera dans l'avenir. Qui peut prévoir quelles activités prendront leur essor quand l'humanité se sera affranchie de la misère et de l'oppression ? Quand il n'y aura plus ni esclaves ni patrons et que la lutte contre les autres, avec les haines et les rancoeurs qui en découlent, ne sera plus une nécessité de la vie ? Qui peut prévoir les progrès de la science, les moyens nouveaux de production, de communication, etc.?
              L'essentiel, c'est de constituer une société dans laquelle l'exploitation et la domination de l'homme par l'homme soient impossibles, où tous aient la libre disposition des moyens d'existence, de développement et de travail, où tous puissent concourir à l'organisation de la vie sociale comme ils l'entendent et comme ils le peuvent. Dans une telle société, tout sera nécessairement fait de façon à satisfaire au mieux les besoins de tous, étant donné les connaissances et les possibilités du moment ; et à mesure que les connaissances et les moyens augmenteront, tout se modifiera pour devenir meilleur encore.
              Un programme qui touche aux bases mêmes de l'organisation sociale ne peut, au fond, qu'indiquer une méthode. Et c'est la méthode qui différencie avant tout les partis et qui décide de leur importance historique. Si on met à part la méthode, tous les partis disent vouloir le bien des hommes et beaucoup le veulent effectivement ; les partis disparaissent et, avec eux, toute action organisée et orientée vers un but déterminé. Il faut donc avant tout considérer l'anarchie comme une méthode.
              On peut réduire à deux types les méthodes dont les partis non anarchistes attendent ou disent attendre le plus grand bien de chacun et de tous : la méthode autoritaire et la méthode prétendument libérale. La première confie à un petit nombre la direction de la vie sociale et aboutit à l'exploitation et à l'oppression de la masse par un petit nombre. La seconde s'en remet à la libre initiative des individus et proclame sinon l'abolition, du moins la limitation au minimum possible des attributions du gouvernement ; mais comme elle respecte la propriété individuelle et qu'elle repose entièrement sur le principe du chacun pour soi et donc de la rivalité entre les hommes, sa liberté n'est autre que la liberté des plus forts, des propriétaires : la liberté d'exploiter et d'opprimer les fiables, ceux qui n'ont rien, loin de produire l'harmonie, elle tend à creuser toujours plus la distance entre les riches et les pauvres et elle aboutit, elle aussi, à l'exploitation et à la domination, c'est-à-dire à l'autorité. Cette seconde méthode, c'est-à-dire le libéralisme, est en théorie une sorte d'anarchie sans socialisme ; c'est pourquoi elle n'est que mensonge, car la liberté n'est pas possible sans l'égalité et la véritable anarchie ne peut pas exister en dehors de la solidarité, en dehors du socialisme. Toute la critique que les libéraux font du gouvernement se limite à vouloir lui enlever un certain nombre d'attributions et à appeler les capitalistes à se les disputer. Elle ne peut pas attaquer le rôle répressif qui est l'essence même du gouvernement parce que, sans le gendarme, le propriétaire ne pourrait pas exister ; la capacité de réprimer du gouvernement doit même être continuellement augmentée, à mesure que la libre concurrence fait que la dysharmonie et l'inégalité augmentent.
              La méthode des anarchistes est une méthode nouvelle : la libre initiative de tous et le libre accord après que la propriété individuelle ayant été révolutionnairement abolie, tous auront été également mis en mesure de disposer des richesses sociales. Cette méthode, qui ne laisse aucune chance à la propriété individuelle de se reconstituer, doit conduire au triomphe total du principe de solidarité, par la voie de la libre association.
              Si on considère les choses ainsi, on voit que tous les problèmes qui sont mis en avant pour combattre les idées anarchistes apportent, au contraire, des arguments en faveur de l'anarchie, parce que c'est l'anarchie seule qui indique par quelle voie peuvent être trouvée expérimentalement les solutions qui répondent le mieux aux préceptes de la science et aux besoins et sentiments de tous.
              Comment éduquera-t-on les enfants ? Nous ne le savons pas. Et après ? Les parents, les pédagogues et tous ceux qui s'intéressent au sort des nouvelles générations se réuniront, discuteront, seront d'accord ou d'avis très différents, et ils mettront en pratique les méthodes qu'ils croiront être les meilleures. Et, par la pratique, la méthode qui est effectivement la meilleure finira par triompher.
              Et il en sera de même pour tous les problèmes qui se poseront.
     
     

    ***
              Il résulte de tout ce que nous avons dit jusqu'ici que telle que l'entend le parti anarchiste - et elle ne peut être entendue autrement - l'anarchie est basée sur le socialisme. S'il n'y avait pas ces écoles socialistes qui scindent artificiellement l'unité naturelle de la question sociale et n'en prennent en considération qu'une partie séparée de l'ensemble ; s'il n'y avait pas toutes ces équivoques qui sont là pour tenter de rendre plus difficile la voie à la révolution sociale, nous pourrions même dire d'emblée que l'anarchie est synonyme de socialisme, les deux signifiant l'abolition de la domination et de l'exploitation de l'homme par l'homme, que cette domination et cette exploitation soient rendues possibles par la force des baïonnettes ou par l'accaparement des moyens d'existence.
              Tout comme le socialisme, l'anarchie a pour base, pour point de départ l'égalité des conditions, qui est son milieu nécessaire ; son phare est la solidarité et sa méthode la liberté. Elle n'est pas la perfection ; elle n'est pas l'idéal absolu qui s'éloigne au fur et à mesure qu'on s'en approche, comme l'horizon : elle est la voie ouverte à tous les progrès, à tous les perfectionnements, réalisés dans l'intérêt de tous.
     
     
    ***
              L'anarchie est le seul mode de vie en commun qui laisse ouverte la voie pour atteindre le plus grand bien possible des hommes, car elle seule détruit toute classe intéressée à maintenir la masse dans l'oppression et la misère. L'anarchie est possible, car elle ne fait en réalité que débarrasser l'humanité d'un obstacle, le gouvernement, contre lequel il lui a fallu sans cesse lutter pour poursuivre son chemin difficile et pour avancer. Ceci étant bien établi, les autoritaires sont poussés dans leurs derniers retranchements ; et là, ils reçoivent les renforts d'un bon nombre de ceux qui, bien qu'étant de chauds partisans de la liberté et de la justice, ont peur de la liberté et ne savent pas se décider à imaginer une humanité qui vivrait et irait son chemin sans tuteurs ni bergers ; et ceux-là, harcelés par la vérité, demandent piteusement que la chose soit remise à plus tard, le plus tard possible.
              Voilà l'essentiel des arguments qu'on nous oppose, à ce stade de la discussion.
              C'est sans doute un très bel idéal que cette société sans gouvernement, qui se régit sur la base de la coopération libre et volontaire, qui s'en remet en tout à l'action spontanée des intéressés et qui est tout entière fondée sur la solidarité et l'amour ; mais comme tous les idéaux, c'est un idéal qui reste dans les nuages. L'humanité que nous connaissons, nous, a toujours vécu divisée en opprimés et en oppresseurs ; et si ces derniers sont pleins de l'esprit de domination et ont tous les vices des tyrans, les opprimés sont rompus au servilisme et ils ont tous les vices que produit l'esclavage, et qui sont encore pires. Le sentiment de la solidarité est loin d'être dominant chez les hommes d'aujourd'hui, et s'il est vrai que les hommes sont et deviennent toujours plus solidaires les uns des autres, il n'en reste pas moins vrai que ce qui se voit le plus et ce qui laisse l'empreinte la plus profonde sur le caractère des hommes, c'est la lutte pour l'existence que chacun mène quotidiennement contre tous, c'est la rivalité qui harcèle tout le monde, ouvriers et patrons, et qui fait que l'homme est un loup pour l'homme. Elevés dans une société basée sur l'antagonisme des classes et des individus, comment les hommes pourraient-ils donc se transformer d'un seul coup et devenir capables de vivre dans une société où chacun fera ce qu'il voudra et devra vouloir le bien des autres, sans coercition externe, sous la seule impulsion de sa propre nature ? Où trouverez-vous le courage, le bon sens de confier le sort de la révolution, le sort de l'humanité à une populace ignorante, anémiée par la misère, abrutie par le prêtre, qui peut être aujourd'hui férocement sanguinaire et se fera demain grossièrement berner par un petit malin ou s'écrasera servilement sous la botte du premier militaire qui osera parler en maître ? Ne sera-t-il pas plus prudent de se rapprocher de l'idéal anarchiste en passant par l'étape d'une république démocratique ou socialiste ? Ne faudra-t-il pas un gouvernement composé des meilleurs pour éduquer, pour préparer les générations à leurs destinées futures ?
              Si nous avions réussi à faire comprendre à ceux qui nous lisent tout ce que nous avons dit jusque là et à le leur faire accepter, ces objections-là non plus n'auraient aucune raison d'être, mais, quoi qu'il en soit, il est bon d'y répondre, même au risque de nous répéter.
              Nous nous trouvons toujours confrontés à ce préjugé : le gouvernement est une force nouvelle, issue on ne sait d'où, qui ajoute par lui-même quelque chose à la somme des forces et des capacités de ceux qui le composent et de ceux qui lui obéissent. Mais c'est tout le contraire ; tout ce qui se fait au sein de l'humanité, ce sont les hommes qui le font ; et le gouvernement, lui, en tant que gouvernement, n'apporte qu'une seule chose qui soit sienne : sa tendance à faire de tout un monopole en faveur d'un certain parti et d'une certaine classe, et à résister à toute initiative qui naît en dehors de sa coterie.
              Abolir l'autorité, abolir le gouvernement, cela ne veut pas dire détruire les forces individuelles et collectives qui agissent au sein de l'humanité, ni détruire les influences que les hommes exercent mutuellement les uns sur les autres: cela, ce serait réduire l'humanité à l'état d'une masse d'atomes coupés les uns des autres et inertes, ce qui est impossible et serait, si jamais c'était possible, la destruction de toute société, la mort de l'humanité. Abolir l'autorité, cela veut dire abolir le monopole de la force et de l'influence; abolir cet état de choses qui fait de la force sociale, autrement dit la force de tous, un instrument de la pensée, de la volonté, des intérêts d'un petit nombre d'individus qui, en utilisant la force de tous, suppriment la liberté de chacun à leur propre avantage et à l'avantage de leurs idées ; cela veut dire détruire un mode d'organisation sociale qui fait que, entre deux révolutions, l'avenir est accaparé au profit de ceux qui ont été les vainqueurs d'un moment.
              Michel Bakounine écrivait en 1872 que les grands moyens d'action de l'Internationale étaient la propagande de ses idées et l'organisation de l'action naturelle de ses membres sur les masses, et il ajoutait : "A quiconque prétendrait qu'une action ainsi organisée serait un attentat contre la liberté des masses, une tentative de créer un nouveau pouvoir autoritaire, nous répondrons qu'il n'est qu'un sophiste et un sot. Tant pis pour ceux qui ignorent les lois naturelles et sociales de la solidarité humaine au point d'imaginer qu'une absolue indépendance mutuelle des individus et des masses soit une chose possible ou, au moins, durable.
              "La désirer signifie vouloir la destruction de la société, puisque la vie  sociale n'est autre chose que cette dépendance mutuelle, continuelle, des individus et des masses.
              " Tous les individus, fussent-ils, les plus intelligents et les plus forts, bien plus, surtout s'ils sont les plus intelligents et les plus forts, en sont à chaque instant les producteurs et les produits. La liberté même de chaque individu n'est que la résultante, reproduite continuellement, de cette masse d'influences matérielles et morales exercée sur lui par tous les individus qui l'entourent, par la société au milieu de laquelle il naît, se développe et meurt. Vouloir échapper à cette influence au moyen d'une liberté transcendante, divine, absolument égoïste et suffisante à elle-même, est la tendance au non-être ; vouloir renoncer à l'exercer sur les autres signifie renoncer à toute action sociale, à l'expression même de ses pensées et de ses sentiments et se résout aussi dans le non-être. Cette indépendance tant louée par les idéalistes et les métaphysiciens et la liberté individuelle conçue en ce sens sont donc le néant.
              "Dans la nature comme dans la société humaine, qui n'est autre chose que celle même nature, tout ce qui vit ne vit qu'à la condition suprême d'intervenir, de la manière la plus positive et aussi puissamment que sa nature le comporte, dans la vie des autres. L'abolition de cette influence mutuelle serait la mort, et quand nous revendiquons la liberté des masses, nous ne prétendons abolir aucune des influences naturelles que les individus ou les groupes d'individus exercent sur elles : ce que nous voulons, c'est l'abolition des influences artificielles, privilégiées, légales, officielles. "
              Il est bien certain que dans l'état actuel de l'humanité où la grande majorité des hommes, opprimée par la misère et abrutie par la superstition, vit dans l'avilissement le plus complet, le sort de l'humanité dépend de l'action d'un nombre relativement restreint d'individus. Il est bien certain qu'on ne pourra pas du jour au lendemain faire en sorte que tous les hommes s'élèvent au point de sentir qu'il est de leur devoir d'agir en tout de façon à ce qu'il en découle pour les autres le plus grand bien possible, et d'y trouver leur plaisir. Mais si les forces pensantes et dirigeantes de l'humanité sont rares aujourd'hui, ce n'est pas une raison pour en paralyser encore une partie, ni pour en soumettre un grand nombre à un petit nombre d'entre elles. Ce n'est pas une raison pour organiser la société de façon à ce que les forces les plus vives et les capacités les plus réelles se retrouvent finalement en dehors du gouvernement et, pour ainsi dire, privées d'influence sur la vie sociale, à cause de l'inertie qu'entraîne le fait d'avoir une situation assurée, à cause de l'hérédité, du protectionnisme, de l'esprit de corps, et à cause de toute la mécanique gouvernementale. Quant à celles qui parviennent au gouvernement, se retrouvant coupées de leur propre milieu et intéressées avant tout autre chose à rester au pouvoir, elles perdent toute puissance d'action et ne servent qu'à faire obstacle aux autres.
              Abolissez cette puissance négative qu'est le gouvernement et la société sera ce qu'elle pourra être étant donné les forces et les possibilités du moment, mais elle le sera pleinement. S'il y a des hommes instruits et désireux de répandre l'instruction, ils organiseront les écoles et s'efforceront de faire voir l'utilité et le plaisir qu'il y a à s'instruire. Et si ces hommes n'existaient pas, ou s'ils étaient peu nombreux, ce n'est pas un gouvernement qui pourrait les créer ; il ne pourrait que faire ce qu'il fait effectivement aujourd'hui : prendre ces hommes, les enlever à leur travail fécond, les mettre à rédiger des règlements que la police doit imposer, et d'enseignants intelligents et passionnés, en faire des hommes politiques, autrement dit des parasites inutiles, dont le seul souci est d'imposer leurs propres lubies et de se maintenir au pouvoir.
              S'il y a des médecins et des hygiénistes, ils organiseront les services de la santé. Et s'il n'y en avait pas, ce n'est pas un gouvernement qui pourrait les créer : tout ce qu'il pourrait faire, c'est d'enlever tout crédit à ceux qui existent, étant donné les soupçons, bien trop justifiés, que le peuple nourrit contre tout ce qui lui est imposé, et les faire massacrer comme empoisonneurs quand ils iraient soigner le choléra.
              S'il y a des ingénieurs, des mécaniciens, etc., ils organiseront les chemins de fer. Et s'il n'y en avait pas, là encore, ce n'est pas un gouvernement qui pourrait les créer.
              En abolissant le gouvernement et la propriété individuelle, la révolution ne créera pas de forces qui n'existent pas. Mais elle laissera à toutes les forces et à toutes les capacités qui existent le champ libre pour se déployer ; elle détruira toute classe intéressée à maintenir les masses dans l'abrutissement ; et elle fera en sorte que chacun pourra agir et avoir une influence en proportion de ses capacités et conformément à ses passions et à ses intérêts.
              Par ailleurs, si l'on veut un gouvernement qui ait pour tâche d'éduquer les masses et de les conduire à l'anarchie, il faut encore indiquer quelle sera l'origine d'un tel gouvernement et comment il sera formé.
              Est-ce que ce sera la dictature des meilleurs ? Mais qui sont les meilleurs ? Et qui leur reconnaîtra cette qualité ? La majorité est d'ordinaire attachée à de vieux préjugés ; ses idées et ses instincts sont déjà dépassés par une minorité plus favorisée. Mais parmi ces milliers de minorités qui croient toutes avoir raison, et peuvent toutes avoir raison en partie, qui choisira, et sur quel critère, pour remettre la force sociale à la disposition de l'une d'entre elles, alors que seul l'avenir peut décider entre les parties qui s'affrontent ? Prenez cent partisans intelligents de la dictature et vous découvrirez que chacun d'entre eux pense qu'il devrait être, sinon le dictateur ou l'un des dictateurs, du moins très proche d'eux. Les dictateurs seraient donc ceux qui réussiraient à s'imposer par une voie ou par une autre ; et par les temps qui courent, on peut être absolument certain que toutes leurs forces seraient employées à se défendre des attaques de leurs adversaires et qu'ils oublieraient toute velléité d'éduquer, s'ils n'en avaient jamais eu.
              Est-ce que sera, au contraire, un gouvernement élu au suffrage universel et qui émanerait donc, de façon plus ou moins exacte, des volontés de la majorité ? Mais si vous estimez ces braves électeurs incapables de s'occuper eux-mêmes de leurs propres intérêts, comment sauront-ils donc choisir les bergers qui doivent les guider ? Et comment pourront-ils donc résoudre ce problème d'alchimie sociale : faire jaillir l'élection d'un génie du vote d'une masse d'imbéciles ? Et que deviendront les minorités qui sont la partie la plus intelligente, la plus active, la plus avancée d'une société ?
                                                         ***
              Il n'y a qu'un moyen de résoudre le problème social au bénéfice de tous : chasser révolutionnairement le gouvernement, chasser révolutionnairement ceux qui détiennent la richesse sociale ; mettre tout à la disposition de tous et laisser que toutes les forces, toutes les capacités, toutes les bonnes volontés qui existent chez les hommes agissent pour répondre aux besoins de tous.
              Nous luttons pour l'anarchie et pour le socialisme parce que nous pensons que l'anarchie et le socialisme doivent se réaliser immédiatement ; autrement dit nous pensons que, dans l'acte même de la révolution, il faut chasser le gouvernement, abolir la propriété et confier tous les services publics - l'ensemble de la vie sociale, dans ce cas-là - à l'action spontanée, libre, non officielle ni autorisée de tous les intéressés et de tous les volontaires.
              Il y aura certainement des difficultés et des inconvénients ; mais ils trouveront leur solution et ils ne pourront la trouver qu'anarchiquement, c'est-à-dire grâce à l'action directe des intéressés et aux libres accords.
              Nous ne savons pas si la prochaine révolution verra le triomphe de l'anarchie et du socialisme ; mais ce qui est certain, c'est que si des programmes prétendus de compromis devaient triompher, ce serait parce que nous aurions été vaincus, cette fois, et non pas parce que nous aurions cru utile de laisser en vie une partie de ce système mauvais sous lequel l'humanité gémit.
              Nous aurons en tout cas, sur les événements, l'influence que nous donneront notre nombre, notre énergie, notre intelligence et notre intransigeance. Même si nous devions être vaincus, notre travail n'aura pas été inutile parce que plus nous aurons été décidés à mettre en oeuvre l'ensemble de notre programme et moins il y aura de propriété et de gouvernement dans la société nouvelle. Et nous aurons fait un grand travail parce que le progrès humain se mesure précisément en fonction de la diminution du gouvernement et de la diminution de la propriété privée.
              Et si aujourd'hui nous tombions sans renier notre drapeau, nous pouvons être certains de la victoire pour demain.

    E. Malatesta
    1 Le texte des différentes citations de ce chapitre est tiré de la brochure L'Anarchie publiée à Paris en 1969 par le groupe Golem (62 p., 18 cm. Postface de Luigi Fabbri).
    2 En français dans le texte.

    Fernand Pelloutier
    Lettre aux anarchistes
    Précédant
    Le Congrès Général du Parti Socialiste Français (3-8 décembre 1899) , P.-V. Stock, 1900

     
    Je serai bref : l'espace m'est mesuré, et d'ailleurs les paroles que je vais dire trouvent une illustration parfaite en la personne de propagandistes comme Malatesta, qui savent si bien unir à une passion révolutionnaire indomptable l'organisation méthodique du prolétariat.J'estime que le résultat du congrès socialiste nous trace de nouveaux devoirs. Nous avons jusqu'ici, nous anarchistes, mené ce que j'appellerai la propagande pratique (par opposition avec la propagande purement théorique de Grave) sans l'ombre d'une unité de vue. La plupart d'entre nous ont papillonné de méthode en méthode, sans grande réflexion préalable et sans esprit de suite, au hasard des circonstances. Tel qui la veille avait traité d'art, conférenciait aujourd'hui sur l'action économique et méditait pour le lendemain une campagne antimilitariste. Très peu, après s'être tracé systématiquement une règle de conduite, surent s'y tenir et, par la continuité de l'effort, obtenir dans une direction déterminée le maximum de résultats sensibles et présents. Aussi, à notre propagande par l'écriture, qui est merveilleuse et dont nulle collectivité Ñ si ce n'est la collectivité chrétienne à l'aube de notre ère Ñ n'offre un pareil modèle, ne pouvons-nous opposer qu'une propagande agiedes plus médiocres, et c'est d'autant plus regrettable que, par la solidité même de sa foi morale et économique Ñ aussi éloignée du matérialisme marxiste que le naturalisme de Zola est éloigné de celui d'Armand Sylvestre Ñ l'anarchiste a des ressources d'énergie et une ardeur prosélyte pour ainsi dire inépuisables.
    Ce que je demande donc, c'est (non pas certes l'unité de pensée, telle même qu'elle pourrait résulter d'une conférence semblable à celle que nous tînmes à Londres en 1896), mais le choix ferme par chacun de nous, à la lumière de sa propre propagande et la résolution non moins ferme d'y consacrer toute la force qui lui a été départie.
    La caractéristique du congrès socialiste a été l'absence totale des syndicats ouvriers. Cette absence a frappé tout le monde, et moi-même, bien que connaissant l'horreur professée depuis longtemps par les syndicats à l'égard des sectes politiques, jai été surpris, je l'avoue, du petit petit nombre qu'il y en avait à ce «premier» congrès général du Parti socialiste. Cette absence fut le résultat d'un état d'esprit où il entre assurément beaucoup de scepticisme (je ne dis pas d'indifférence) à l'endroit de l'action parlementaire. Les syndicats ne croient plus que médiocrement à l'efficacité et, par conséquent, à l'utilité des réformes partielles, qu'elles soient d'ordre politique ou d'ordre économique, et ils croient encore moins à la sincérité des parlementaires : cela paraîtra particulièrement évident si l'on songe qu'après avoir témoigné, en termes parfois très chaleureux, leur reconnaissance pour les décrets du citoyen Millerand, ils ne crurent pourtant pas devoir se rendre au congrès où devait s'instruire le procès et s'opérer peut-être l'exécution du même citoyen Millerand.
    Mais ne nous leurrons pas : il entre aussi dans l'état d'esprit des syndicats, ou plutôt il y entrait encore la veille du Congrès, la crainte, je pourrais même dire la certitude que, comme tous les congrès où les socialistes ont agité des problèmes et des passions politiques, celui-ci verrait naître entre les diverses fractions présentes, et à la suite de querelles abominables (qui, d'ailleurs, n'ont pas manqué d'éclater), une nouvelle et irréparable rupture. On ne pouvait pas admettre qu'où se trouveraient et le «Torquemada en lorgnons» et l'aspirant-fusilleur d'anarchistes, et Lafargue et Zévaès, il n'y eût point de tentatives de chantage, extorsions de votes, pratiques d'une délicatesse douteuse et, si cela ne suffisait pas, retraite en bon ordre. Or, contrairement à toutes les prévisions, le congrès de 1899 a réalisé, sinon l'union, du moins l'Unité socialiste. Tel était devenu le désir de la foule de ne plus voir ses efforts pour l'émancipation contrariés, souvent brisés par les compétitions des chefs socialistes, que ceux-ci ont compris enfin la nécessité de se soumettre et se sont soumis. Nous savons l'enthousiasme, un peu puéril, avec laquelle a été accueillie cette unité de nombre Ñ à laquelle nous préférons, nous, anarchistes, l'unité d'aspiration, mille fois plus puissante. Je crains donc qu'un enthousiasme pareil ne s'empare également des syndicats et des agglomérations de syndicats et ne détermine une partie d'entre eux à se remettre inconsidérément sous le joug politicien.
    On objectera peut-être que l'unité née de ce congrès est artificielle et précaire. Je l'ai cru, moi aussi, tout d'abord, je ne le crois plus aujourd'hui. Sans doute, le Parti ouvrier français, celui dont l'existence nous est si précieuse qu'il faudrait l'inventer, s'il n'existait pas, tant sa morgue et son outrecuidance rendent haïssable à la masse corporative le socialisme politique,le Parti ouvrier français a su se faire, dans le Comité général du Parti, une place enviable et il s'efforcera, nul ne le conteste, d'y régner en maître, jouant de sa force numérique et de ses menaces de scission comme Jules Guérin naguère du dossier Félix Faure. Mais Jaurès se lassera bien un jour d'être dupe ; mais tel et tel que je sais feront peut-être, quelque soir, sur le dos des Guesdistes, un solennel 18 Brumaire ; mais Ñ et surtout Ñ les Fédération départementales autonomes auxquelles guesdistes et blanquistes ont bien imprudemment accordé une grande place Ñ finiront par absorber le Comité général, après avoir émasculé, en les abandonnant, le P.O.F et le P.S.R. dont elles sont aujourd'hui la substance. Il est vrai qu'alors le comité du Parti socialiste sera imprégné d'un esprit fédéraliste actuellement inconnu et qu'au lieu de trouver en lui la haine aveugle dont nous honorons les jacobins et les terroristes (en chambre), nous trouverons des gens sympathiques à la partie essentielle de notre doctrine : la libération intégrale de l'humanité. Mais le Parti socialiste ne sera pas seulement encore un parti parlementaire, paralysant l'énergie et l'esprit d'initiative que nous cherchons à inspirer aux groupes corporatifs, il sera de plus un parti contre-révolutionnaire, trompant l'appétit populaire par des réformes anodines, et les associations corporatives, renonçant à l'admirable activité qui, en dix ans, les a pourvus de tant d'institutions dues à elles-mêmes et à elles seules, se confieront encore aux irréalisables promesses de la politique. Cette perspective est-elle pour nous plaire ?
    Actuellement, notre situation dans le monde socialiste est celle-ci : Proscrits du «Parti» parce que, non moins révolutionnaires que Vaillant et que Guesde, aussi résolument partisans de la suppression de la propriété individuelle, nous sommes en outre ce qu'ils ne sont pas : des révoltés de toutes les heures, des hommes vraiment sans dieu, sans maître et sans patrie, les ennemis irréconciliables de tout despotisme, moral ou matériel, individuel ou collectif, c'est-à-dire des lois et des dictatures (y compris celle du prolétariat) et les amants passionnés de la culture de soi-même.
    Accueillis, au contraire, à raison même de ces sentiments, par le «Parti» corporatif, qui nous a vus dévoués à l'Ïuvre économique, purs de toute ambition, prodigues de nos forces, prêts à payer de nos personnes sur tous les champs de bataille, et après avoir rossé la police, bafoué l'armée, reprenant, impassibles, la besogne syndicale, obscure, mais féconde.
    Eh ! bien, cette situation, sachons la conserver ; et pour la conserver, consentons, ceux d'entre nous qui, à l'instar des collectivistes, considèrent l'agglomération syndicale et coopérative d'un Ïil défiant, à respecter, et les autres, ceux qui croient à la mission révolutionnaire du prolétariat éclairé, à poursuivre plus activement, plus méthodiquement et plus obstinément que jamais l'Ïuvre d'éducation morale, administrative et technique nécessaire pour rendre viable une société d'hommes libres.
    Je ne propose, on le voit, ni une méthode nouvelle ni un assentiment unanime à cette méthode. Je crois seulement, en premier lieu, que, pour hâter la «révolution sociale» et faire que le prolétariat soit en état d'en tirer tout le profit désirable, nous devons, non-seulement prêcheraux quatre coins de l'horizon le gouvernement de soi par soi-même, mais encore prouver expérimentalement à la foule ouvrière, au sein de ses propres institutions, qu'un tel gouvernement est possible, et aussi l'armer, en l'instruisant de la nécessité de la révolution, contre les suggestions énervantes du capitalisme.
    Je demande, en second lieu, à ceux qui, comme nos camarades de l'Homme libre,pensent autrement que nous sur l'avenir des unions ouvrières, la neutralité bienveillante à laquelle nous avons droit, et toute la ténacité et toute l'ardeur dont ils sont capables à ceux qui admettent, dans des proportions diverses, l'utilité de l'organisation syndicale.
    Les syndicats ont depuis quelques années une ambition très haute et très noble. Ils croient avoir une mission sociale à remplir et, au lieu de se considérer soit comme de purs instruments de résistance à la dépression économique, soit comme de simples cadres de l'armée révolutionnaire, ils prétendent, en outre, semer dans la société capitaliste le germe de groupes libres de producteurs par qui semble devoir se réaliser notre conception communiste et anarchiste. Devons-nous donc, en nous abstenant de coopérer à leur tâche, courir le risque qu'un jour les difficultés ne les découragent et qu'ils ne se rejettent dans les bras de la politique.
    Tel est le problème que je soumets à l'examen des camarades, avec l'espoir que ceux qui l'auront résolu dans le même sens que moi, n'épargneront plus leur temps ni leurs forces pour aider à l'affranchissement des esprits et des corps.
    F.P.
    12 décembre 1899.

    Fernand Pelloutier

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