vendredi 27 juin 2014

ACTION DIRECTE premier partie


LA GUERRE SOCIALE EST DÉCLARÉE !
suivi de
Chômage, du régime d'assurance au régime d'assistance
Petit historique pour comprendre facilement comment, par des reculs successifs,
le système d'indemnisation du chômage en arrive aujourd'hui au RMA

LA GUERRE SOCIALE EST DÉCLARÉE !
Les Temps maudits n° 18, janvier-avril 2004

En guise d’éditorial, nous vous proposons cette sombre liste des batailles engagées par le patronat, contre le salariat. Nous avons ici pointé des mesures qui n’ont pas eu un retentissement médiatique important, mais qui sont porteuses de sens — libéral —, car aggravant la précarité et affaiblissant le droit du travail... et nous n'avons rien dit de la mise en concurrence des ANPE, des retraites, de la décentralisation dans la fonction publique, etc. Il s'agit bien d'une déclaration de guerre sociale !
Chèque-emploi associatif et jeune été (20 mai 2003)
Une loi simplifie l’embauche et la gestion de salariés par les associations. Un décret doit en fixer les modalités d'application.
Elle crée aussi un «chèque emploi jeune été» visant à faciliter les emplois saisonniers des étudiants dont les conditions de mise en œuvre seront également précisées par décret.
L'article L. 128-1 créé dans le Code du travail par l’article 1er de la loi s'apparente au chèque Emploi service sur plusieurs points, notamment:
— faciliter l'embauche, faciliter le paiement du salarié, et simplifier les déclarations et le calcul des cotisations et contributions sociales.
L'intérêt du chèque-emploi service est multiple :
— à l'embauche, l'employeur est dispensé d'effectuer les déclarations adminitratives habituelles, de demander l’immatriculation du salarié, de rédiger les contrats de travail,
— au cours du contrat, l’emplayeur est dispensé d’établir un bulletin de paie. Le paiement par chèque-emploi associatif comprend le règlement du salaire et de l’indemnité de congés payés,
— de façon générale, l’employeur est dispensé de calculer et de déclarer les cotisations sociales.

Simplifications du Code du travail et de la sécurité sociale, par ordonnance

Les principales mesures sont:
Titre emploi-service
Dans le cadre des ordonnances gouvernementales annoncées de simplification et d'harmonisation du droit du travail, il est envisagé d'étendre et de simplifier le recours au titre emploi-service.
Le futur texte ouvre la possibilité de définir les différents tiers payeurs possibles susceptibles d'acquérir et de distribuer ce type de titres et d'énumérer de façon exhaustive les services et activités pouvant être rémunérées par ce biais: services d'aides aux personnes à domicile, ou présentant un caractère d'utilité sociale.
Cette mesure devrait être prise en Conseil des ministres avant fin 2003, au plus tard le 3 juillet 2004. — Loi n° 2003-591 du 2 juillet 2003 habilitant le gouvernement à simplifier le droit, JO du 3 juillet.
Un dispositif simplifié intitulé «titre emploi simplifié entreprise » (TESE) devrait être instauré au profit des très petites entreprises, et pour des embauches occasionnelles ou de courte durée (des «extras»). Ce document se substituerait à la DUE (Déclaration unique d'embauche), au bulletin de paie et au contrat de travail ainsi qu'aux déclarations sociales. L’administration destinataire du TESE procèderait ensuite, au vu des informations transmises au calcul du montant de la rémunération, des cotisations dues à l’ensemble des organismes sociaux. Elle établirait aussi le bulletin de paie et accomplirait les déclarations sociales obligatoires.
Ce dispositif devrait en premier lieu être expérimenté dans certains secteurs d’activités tels l’hôtelllerie et la restauration, le Bâtiment et les travaux publics, avant d’être étendu par voie conventionnelle à d’autres secteurs.
Le gouvernement souhaite une véritable concertation à ce sujet entre partenaires sociaux et organismes de sécurité sociale, d'ici à juillet 2004. — Loi n° 2003-591 du 2 juillet 2003 habilitant le gouvernement à simplifier le droit, JO du 3 juillet.

CDD, contrats de travail temporaires
Parrni les mesures prévues, certaines intéressent les contrats à durée déterminée, et les contrats de travail temporaire et les contrats de travail à temps partiel. Ainsi, notamment devraient être supprimées les dispositions du Code du travail relatives la définition du temps partiel et au décompte des travailleurs temporaires dans les effectifs des entreprises de travail temporaire.
En outre, devrait être interdite, dans le Code du travail, la possibilité de remplacer le chef d'entreprise ou son cojoint non salarié, ou encore un collaborateur ou associé non salarié, par un salarié en contrat à durée déterminée ou intérimaire, en cas d'indisponibilité temporire. Article L. 122-1.1 du Code du travai, listant les cas de recours au contrat à durée déterminée, devrait notamrnent être expressément modifié. — Loi n° 2003-591 du 2 juillet 2003 habilitant le gouvernement à simplifier le droit, JO du 3 juillet.

Accidents du travail
Réduction du nombre de registres obligatoires.
En matière d’accidents du travail, et plus généralement dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail, plusieurs regisstres doivent être régulièrement mis à jour, dont la tenue varie en fonction de la taille et de la nature de l’entreprise:
— registre des observations et mises en demeure via l’inspecteur du travail, avec les avis rendus par le CHSCT si un reqistre spécifique n’a pas été ouvert,
— registre médical établi par le médecin du travail,
— registre d’hygiène et de sécurité regroupant toutes les consignes relatives à la sécurité dans l’entreprise,
— registre des accidents bénins, c'est-dire ceux qui n’ont entraîné ni arrêt de travail ni soins médicaux donnant lieu à prise en charge.
— registre des délégués du personnel.
Il  est d'ores et déjà envisagé de supprimer le registre des observations et mises en demeure. Pour le reste , aucune autre précision n’est apportée aux éléments modifiés et aux modalités d’harmonisation.
Parallèlement, il est prévu d’adapter le document d’évaluation des risques à la taille et à la nature de l’entreprise.
Ces mesures devraient être prise en Conseil des ministres avant fin 2003, au plus tard le 3 juillet 2004.
Supression de l’enquête légale
Le gouvernement entend également supprimer la procédure d’enquête légale.
En matière d’accidents du travail, cette procédure est obligatoire lorsque l'accident paraît devoir entraîner la mort de la victime ou au moins son incapacité permanente et totale de travail, ou encore lorsque la victime est décédée. La CPAM diligente alors une enquête contradictoire dans les 24 heures auprès d'un agent assermenté et agréé par le ministère du Travail et de la Sécurité sociale, qui ne peut en aucun cas appartenir au personnel de la CPAM ou de la caisse régionale (CRAM).
Cette procédure devrait être supprimée faute d'enquêteurs. En pratique, de nombreuses enquêtes ne sont pas réalisées. Or le défaut d'enquête légale rend l'accident inopposable à l’employeur en matière de tarification et en matière de responsabilité pour faute inexcusable.
Cette procédure serait tout simplement remplacée par l’enquête administrative déjà existante, qui consiste pour la CPAM à faire procéder  «aux constatations
nécessaires» par un de ses agents, dès qu'elle a connaissance d'un accident. — Loi n° 2003-591 du 2 juillet 2003 habilitant le gouvernement à simplifier le droit, JO du 3 juillet.

Nouveau dispositif d'allègement de charges sociales : période transitoire 2003/2005
Objectifs de la nouvelle législation
La loi n° 2003-47 du 17 janvier 2003 a créé une reduction générale des cotisations patronales de sécurité sociale applicabe à compter du 1er juillet 2003. Elle se substitue, à cette date, aux mesures d’allègement du coût du travail sur les bas salaires mises en plaœ depuis 1993 : réduction dégressive sur les bas salaires, dite «ristourne Juppé» et allègement des cotisations sociales liées à la mise en œuvre d'accords de réduction du temps de travaiL
Cette réforme est mise en œuvre progressivement, la réduction atteignant son niveau maximal au l1er juillet 2005. Cette réduction générale vise trois objectifs :
— compenser le coût pour les entreprises de l’unification progressive des salaires mininum,
— concentrer et maximaliser  les effets des allègements de cotisations sur les bas salaires,
—  et, enfin, simplifier les dispositifs d’allégements de cotisations patronales existants. En effet, la réduction générale se substitue, au 1er juillet 2003, aux mesures d'allègements du coût du travail sur les bas salaires mises en place depuis 1993.
Loi n° 2003-47 du 17 janvier 2003, JO du 18 janvier 2003.
Décret n° 2003-487 du 11 juin 2003, JO du 12 juin 2003.

Modalités de calcul
La réduction porte sur les cotisations patronales de sécurité sociale :
— assurances sociales (maladie, maternité, invalidité, décès),
— allocations familiales,
— accident de travaiL
La réduction ne porte pas sur la cotisation supplémentaire prévue à l'année L.242.7 du Code de la sécurité sociale à la charge des entreprises compte tenu des risques exceptionnels d’accidents du travail ou de maladies professionnelles présentées par l’entreprise.
La réduction est calculée en fonction de la rémunération horaire du salarié. Il s'agit de la rémuntion brute mensuelle divisée par le nombre d’heures rémunérées au cours du mois.
La réduction s'applique aux salariés:
- quelle que soit leur date d embauche,
- quelle que soit leur durée de travail.
La réduction est calculée chaque mois civil pour chaque salarié. Son montant, le cas échéant cumulé avec d’autres mesures d’exonération, est limité à celui des cotisations patronales de sécurité sociale dues pour l’emploi du salarié. La réduction est calculée par mois civil selon la formule suivante:
R = Brut x coefficient
La réduction est au plus égale à 26 % de la rémunération maximum obtenue au niveau du SMIC.

Contrat initiative-emploi
Le décret n°2002-400 du 2S mars 2002 relatif au contrat intiative emploi est modifié par le décret du 27 juin 2003. Ce dernier élagit le champ des bénéficiaires du CIE et modifie les modalités d'octroi de l'aide forfaitaire versée par les pouvoirs publics. - Décret n° 2003-565 du 27 juin 2003, JO du 28 juin.
Ces nouvelles dispositions sont applicables aux conventions de CIE conclues à compter du 1er juillet 2003.
Jusqu'alors, les demandeurs d'emplois depuis au moins 24 mois durant les 36 demiers mois pouvaient être employés en CIE. Désormais, la durée de chômage exigée est abaissée à 18 mois, au cours des 36 derniers mois. Article 1 du décret no 2003-565 du 27 juin 2003, JO du 28 juin.
Le montant forfaitaire versé à l’employeur par l’État est égal à 500 euros, lorsque la personne embauchée en CIE est âgée de plus de 50 ans et de moins de 65 ans et bénéficiaire du RMI. — Article 2 du décret n° 2003-565 du 27 juin 2003, JO du 28 juin.
L'aide forfaitaire est désormais versée trimestriellement à terme échu, durant 24 mois consécutifs en cas de CDI ou jusqu'au terme du CDD.
L’employeur doit présenter un justificatif attestant de l’emploi du bénéficiaire dans l’établissement. Elle était depuis 2002 versée à la fin du 12e mois du CIE ou du dernier mois s'il s'agissait d'un CDD.
Par ailleurs, la durée de versement de l’aide est allongée de 36 mois supplémentaires lorsque la personne embauchée en CDI est de de plus de 50 ans et de moins de 65 ans et :
— soit inscrite comme demandeur d’emploi depuis au moins 12 mois dans les 18 derniers mois,
— soit travailleur handicapé bénéficiant de l’obligation d’emploi de 6%, prévue à l’artice L. 323-1 du Code du travail,
- soit bénéficiaire de l’allocation spécifique de solidarité,
-soit bénéficiaire du RMI.
Durant cette période supplémentaire, l’aide est versée à l’employeur semestriellement à terme échu, sur présentation par l’emplayeur d'un justificatif attestant de l’emploi du bénéficiaire dans l’établissement.

Projet de loi de finances 2004 :
les mesures annoncées par les ministres chargés des affaires sociales et de la santé.

Le conseil des ministres a examiné le 25 septembre 2003 le projet de loi de finances 2004. Dans la présentation du budget 2004 du ministère des affaires sociales, du travail et de la solidarité et du ministère de la santé, de la famille et des personnes handicapées, nous retiendrons les principales mesures qui ont un impact direct sur le secteur de l’action sociale et médico-sociale, à savoir :
— la réforme de l’aide médicale de l’État. Francois Fillon a annoncé une réforme d'ensemble de l’aide médicale de l’État (AME). Il est reproché au systÈme actuel une montée en charge rapide de son coût (100 milllons d'euros en 2000 et plus de 600 millions en 2003) qui s'expliquerait par «la hausse du nombre d'étrangers en situation irrégulière, mais aussi par une insuffisance de contrôle de l’accès au dispositif». Cette réforme vise à renforcer le contrôle de l’ouverture des droits, elle introduira une participation financière des bénéficiaires (ticket modérateur, sauf pour les personnes atteintes de pathologies lourdes) conformément à la loi de finance rectificative de fin 2002 dont la mise en œuvre avait échoué suite aux réactions des associations. Elle limitera également les remboursements aux soins médicalement indispensables. En revanche, l’accès à la médecine de ville des bénéficiaires de l’AME devrait être garanti,
— la décentralisation du RMI. Le projet de loi relatif au RMI et au RMA. discuté au Parlement cet automne, opèrera un transfert de compétence de l’État vers les départements en ce qui concerne le financement de l’allocation. Pour permettre cette réforme, les départements bénéficieront d'un transfert de ressources de la taxe intérieure sur les produits pétroliers,
— la réduction des durées d'indemnisation de l'ASS. Le gouvernement entend modifier les conditions d’attribution de l’allocation de solidarité spécifique (ASS). Cette allocation est attribuée sans limitation de durée aux chômeurs remplissant certaines conditions, notamment de ressources, ayant épuisé leurs droits aux allocations d’assurance chômage. La réforme envisagée vise à réduire à deux ans la durée de versement de l'ASS pour les nouveaux bénéficiaires de moins de 55 ans entrant dans le dispositif à compter du 1er janvier 2004. Pour les allocataires actuels, cette durée devrait être fixée à trois ans à compter du 1er juillet 2004. Il est prévu également une suppression de la majoration de l’ASS accordée aux allocataires âgés de plus de 55 ans pour les nouveaux entrants. Les personnes qui sortiront du régime de solidarité au bout de deux ans devraient ainsi basculer vers le dispositif du RMI, dont le financement sera transféré aux départements dans le cadre de la décentralisation,
— la diminution des aides à l’emploi dans le secceur non marchand. Dans son discours de présentation du budget 2004, François Fillon insiste sur la priorité qu'il entend donner à l’emploi marchand par rapport aux aides à l’emploi non marcharid. Le nombre d’entrées en contrat emploi-Solidarité (CES) passera ainsi de 240.000 à 170.000 en 2004 et le nombre de contrats emploi consolidés (CEC) de 25.000 à 15.000. Le nombre de sorties du dispositif emploi jeune devrait également se poursuivre, passant ainsi de 150.000 fin 2003 à 104.000 fin 2004.

Le CIVIS

Le contrat d'insertion dans la vie sociale. est remplacé (remplace ?) emplois-jeunes. Le décret 2003-644 du 11 juillet 2003 décrit le nouveau dispositif. Le gouvernement met en place des contrats d’insertion dans la vie sociale essentiellement pour le milieu associatif, ce qui permettra de «créer de nouveaux emplois et d’aider les jeunes plus ou moins en difficulté» a expliqué le ministre.
Le public concerné:
— des jeunes:
* sans emploi,
* titulaires ou non du baccalauréat ( général, technologique ou professionnel) ou ayant abandonné leurs études supérieures avant l’obtention du DEUG (ou équivalent),
* porteurs d'un projet à vocation sociale et humanitaire. Ce projet peut concerner le domaine de l’intégration, de la politique de la ville, du sport...
* âgés de 18 à 22 ans. Les personnes âgées de plus de 22 ans peuvent bénéficier du CIVIS dès lors que le contrat proposé arrive à échéance avant leurs 25 ans.
Gr✠au CIVIS le jeune bénéficiera d'une formation ou d'une validation des acquis professionnels.
La forrnation et la validation pourront relever de la compétence des régions.
Le contrat de travail 
Le CIVIS peut prendre la forme d'un contrat de travail auprès des associations ou de l'Éducation nationale, d'une allocation de formation ou d'une bourse pour une création d'emploi;
Conclu avec un organisme de droit privé à but non lucratif, le contrat de travail a les caractéristiques suivantes:
— une durée maximale de 3 ans (ou le temps nécessaire pour que le jeune embauché après ses 22 ans atteigne l’âge de 25 ans),
— il peut être à temps plein ou à temps partiel (au moins égal à la moitié de la durée collective du travail applicable dans l’organisme employeur),
— le décret n’indique pas les conditions de rémunération du jeune, par conséquent c'est au minimum le SMIC au pro rata du temps travaillé.
— pour un temps plein, la durée du travail hebdomadaire dépend de la convention collective de l’établissement d'accueil et des accords particuliers qui ont pu être signés au sein de l’établissement,
- Il en est de même pour les autres conditions de travail (tickets restaurant, etc.).
L'aide de l’État
L'aide de l’État, et le cas échéant d'une ou plusieurs collectivités territoriales, est conditionnée par la signature d'une convention répondant aux exigences d'un cahier des charges élaboré par le prefet de département.
Ce cahier des charges précise notamment: les caractéristiques de l’activité d’utilité sociale développée par l’organisme employeur, la définition des besoins du jeune en matière d'orientation, de formation professionnelle...
La convention mentionne:
— l’activité confiée au jeune,
— la durée du travail du jeune,
— les objectifs fixés pour assurer au jeune un parcours personnalisé, les actions de formation, de tutorat, de professionnalisation et de validation des acquis destinées à préparer l’accès à l'emploi à l'issue du contrat,
— la convention collective applicable,
— le montant et les modalités du versement de l’aide de l’État et s'il y a lieu des collectivités territoriales,
— les modalités de contrôle et d'application de la convention.
Montant de l’aide
L'aide est versée à compter de la date d’embauche du jeune et jusqu'à l’échéance du contrat ; elle est calculée forfaitairement en référence au SMIC  horaire brut incluant les charges patronales de toutes natures. Son montant peut atteindre:
— 33 % du SMIC (cas général),
— 66 % du SMIC lorsque l’activité visée par la convention concerne l'aide aux personnes menasées d exclusion, aux personnes âgées ou handicapées, le domaine du lien social dans les quartiers relevant de la politique de la ville, de la politique de l’intégration ou du sport.
A titre complémentaire, lorsque le jeune concerné rencontre des difficultés particulières d’insertion, une aide supplémentaire et forfaitaire peut être attribuée à l’organisme employeur pour raccompagnement, l’encadrement et la formation de l’intéressé.

Réforme de la formation professionnelle
Les négociations des partenaires sociaux ont abouti, le 20 septembre dernier, à un accord interprofessionnel en cours de signature qui va bouleverser le régime actuel de la formation professionnlle issu de la loi de 1971.
— l’ augmentation de la contribution financière minimale des entre prises à la formation professionnelle oontinue à compter du ler janvier 2004,
— la création d'un droit individuel à la formation à l’initiative du salarié
— dans le cadre du plan de formation, la possibilité de suivre des actions de formation se déroulant hors du temps de travail et donnant lieu à une allocation de formation,
— une fois l'accord signé, sa validité sera subordonnée à l'adaptation de l’ensemble des dispositions législatives et réglementaires nécessaires à son application.

La Rédaction.

Chômage, du régime d'assurance au régime d'assistance
Petit historique pour comprendre facilement comment, par des reculs successifs,
le système d'indemnisation du chômage en arrive aujourd'hui au RMA
Imagine-t-on que, sous prétexte de «sauver le régime de la Sécurité sociale» et de faire recouvrer de gré ou de force la santé aux malades, les «partenaires» sociaux et l'Etat décidaient de ne plus rembourser les soins des personnes atteintes de longues maladies et de laisser celles-ci au bon vouloir des collectivités locales, passant ainsi du régime de la solidarité à celui de la charité ?C'est la mésaventure qui touche le régime d'indemnisation du chômage dans lequel les chômeurs, victimes de la lèpre ultralibérale, vont bientôt être renvoyé-e-s à la charité — parfois peu désintéressée — des maires et des CCAS.
Les retraites ont été dynamitée en deux fois, en 93 pour le privé, cette année pour le public. Les régimes spéciaux sont d'ores et déjà programmés.
Pour le chômage, la méthode est plus insidieuse et néanmoins efficace. Le code du travail est l'objet depuis des décennies d'un travail de sape mené sur le long terme et qui passe quasiment inaperçu.
Il est d'autant plus efficace que le Medef peut quasiment légiférer par le biais de l'Unédic que le patronat, profitant d'une division syndicale aux conséquences funestes, domine depuis sa création.
Historiquement l'assurance chômage aurait dû être une des branches de la Sécurité Sociale, comme la maladie, la vieillesse, les allocations familiales. Dans l'esprit des fondateurs de 1945, il s'agissait de créer une vraie sécurité sociale, un vrai filet de sécurité, un système qui assure des droits, qui rompt avec toutes les pratiques d'assistance ou de charité, un système financé par les cotisations, géré par les représentant-e-s élu-e-s des salarié-e-s. En 1945, et ce jusqu'aux ordonnances de 1967, le patronat fut exclu de la gestion de la sécurité sociale : il n'avait le droit d'occuper qu'un tiers des sièges. Les syndicats de salarié-e-s, en collaboration avec les pouvoirs publics en cas de nécessité, décidaient de la répartition de ces fonds (supérieurs au budget de l'État).
Mais la France de 1945 avait surtout des préoccupations de pénurie de main d'ouvre : l'heure était à la "reconstruction" et la branche chômage ne fut pas mise en place. Les rares chômeurs continuèrent de recevoir les aides publiques existantes.
En 1958, l'entrée dans le marché commun, les restructurations technologiques et structurelles des entreprises firent craindre des phases récessives importantes. De Gaulle exhorta patronat et syndicats à négocier. Le patronat et FO sautèrent sur l'occasion. Le premier y vit une possibilité de rompre avec une gestion aux mains des syndicats de salarié-e-s, l'autre de contrebalancer la présence de la CGT dans la gestion de la Sécurité Sociale. Il en sortira l'UNEDIC (Union Nationale pour l'Emploi Dans l'Industrie et le Commerce) et les ASSEDIC (Association pour l'Emploi Dans l'Industrie et le Commerce). L'accord fondateur (signé par CNPF, CFTC, FO et CGC) introduisait le patronat dans la gestion à travers le paritarisme et faisait payer aux salariés une partie du risque chômage à travers les cotisations alors que le chômage est de la stricte responsabilité du patronat. La CGT refusa de signer.
L'Unédic décide des règles d'indemnisation du chômage. Ces règles sont révisées à l'occasion de chaque renégociation de la convention. Elles sont soumises à l'agrément du gouvernement. Une fois agréées, elles deviennent obligatoires et entrent dans le code du travail. Au besoin, le gouvernement fait voter des lois pour rendre le code du travail conforme à la convention.
A l'époque du plein emploi, l'Unédic assurait un revenu de remplacement sensiblement égal au salaire et favorisait la mobilité en indemnisant l'allocataire 110% de son ancien salaire pendant un an de formation librement choisie. Heureuse époque !
En 1967, l'Etat complèta le dispositif en créant l'Agence nationale pour l'emploi, établissement public.
La chasse aux «faux-chômeurs» fut ouverte.
Arriva «la crise», le chômage de masse, les subventions aux patrons de la sidérurgie et des chantiers navals, les discours d'Yves Montant à la télé, Bernard Tapie en modèle pour la jeunesse, les chantres de la liberté d'entreprendre, de licencier, de délocaliser, le chômage de très longue durée, les nouveaux pauvres, les SDF. Les politiques de l'emploi firent leur deuil du plein emploi comme objectif directement réalisable.
Les millions d'ancien-ne-s salarié-e-s, de licencié-e-s, furent fustigé-e-s pour leur passivité, pour leur manque d'esprit d'entreprise. Patrons et hommes politiques appelèrent à la chasse aux faux-chômeurs. En 1979, le ministère du travail créa les Services du Contrôle de la Recherche d'Emploi. A effectif égal, l'inspection du travail contrôle moins les entreprises pour mieux contrôler les chômeurs. La loi renversa la charge de la preuve : au contraire des principes du droit, les chômeurs accusés «d'insuffisance d'actes positifs de recherche d'emploi», doivent désormais fournir les preuves de leur innocence.
En 1984, l'Unédic inventa les filières d'indemnisation (les droits devinrent proportionnels à sa durée de cotisation) : ce fut la fin de la mutualisation et de la solidarité dans le régime.
Une nouvelle catégorie de chômeurs apparut : les «fin de droit». Sans droit au travail, sans droit à l'indemnité chômage.
L'Allocation de Solidarité (payée par l'État et versée par l'Assédic) créée la même année en récupéra une partie. Le patronat mit ainsi entièrement à la charge de la solidarité les victimes de sa politique. Les conditions d'obtention de l'ASS exclut des centaines de milliers de chômeurs qui se retrouvèrent sans aucun revenu.
En 1988, le gouvernement créa le revenu minimum d'insertion, RMI (payé par l'État et versé par la CAF). Les moins de 25 ans, particulièrement touchés par la précarité, n'y avaient pas droit. La patronat ne contribuait toujours pas.
En 1991, Michel Charasse lança une campagne contre les «faux chômeurs». Le Parlement vota une loi sur le contrôle des chômeurs. La précarité entra dans le code. Les textes d'application obligèrent les chômeurs à accepter le temps partiel, les baisses de salaire (jusqu'à 30 % de son ancien salaire), à répondre à toutes convocations y compris téléphoniques, à fournir des preuves. Le chômeur devint suspect.
En 1992, le patronat choisit la CFDT pour présider l'Unédic. Il ne le regretta pas. L'Unédic mit en place de la dégressivité des allocations (elles baissèrent tous les 4 mois de 17 %), imposa des délais de carence, allongea les durées de cotisations requises pour ouvrir des droits ... Les jeunes furent particulièrement touchés (alors que les contrats précaires se multipliaient, l'ouverture de droits passa de 3 mois de travail exigés dans les douze derniers mois à quatre mois dans les huit derniers).
En même temps, des avantages financiers encouragèrent le patronat à recourir aux temps partiels (1993 ; 1996 -loi Robien- ; 1998-2000 -lois Aubry).
En juillet 1997, l'Unédic s'en prit à la formation : elle baissa l'AFR (allocation formation reclassement) qui avait pourtant fait la preuve de son utilité.
Enfin, elle supprima les fonds sociaux d'urgence dans les antennes ASSEDIC. Le principe qui avait présidé à la création du régime en 1958 selon lequel le chômeur devait avoir les moyens de se consacrer à sa recherche d'emploi ou à sa formation fut définitivement enterré. Désormais les chômeurs doivent justifier leur état de «pauvres» pour quémander l'assistance dans les divers bureaux d'aide sociale.
En quelques années, l'Unédic a mis en oeuvre les principes du libéralisme le plus sauvage, considérant que la diminution voire la privation du revenu de remplacement constituent une incitation au retour à l'emploi. Chômeur affamé est moins exigeant.
L'Unédic n'assure plus depuis longtemps la mission d'indemnisation de tous les chômeurs qui lui a été confiée lors de sa création en 58. Il n'indemnise même pas une partie de celles et ceux qui cotisent au régime. Les conditions d'ouverture des droits excluent massivement les jeunes et les précaires. Ce système n'assure même pas une protection par rapport aux conditions de la flexibilité que le patronat ne cesse d'appeler de ses voux.
En 1997 toujours, l'Etat restreignit encore les conditions d'attribution de l'ASS (baisse du plancher de ressources du foyer de 10 000 à 8 000 f et non prise en compte des périodes de chômage indemnisé dans les périodes de travail requises pour ouvrir le droit) : des milliers de demandeurs d'emploi se retrouvèrent au RMI ou sans aucune allocation.
A cette date, les ASSEDIC n'indemnisaient que 42 % des demandeurs d'emploi inscrit-e-s. Nous n'avons pas de chiffre actualisé. C'est que l'augmentation des radiations est devenue tellement exponentielle et tellement rapide qu'on ne dispose plus de chiffre précis.
Entretemps, il y a eu le PARE. Le PARE est la convention Unédic de juillet 2001. Le PARE est le plus beau fleuron du Médef dans son projet de refondation sociale. Le PARE consacre la main mise du patronat sur le service public de l'emploi. L'ANPE, en partie financée par l'Assédic, est contrôlée par elle et soumise à des objectifs de rendement y compris pour les radiations. Le PARE substitue le contrat individuel au droit collectif. Le PARE achève de liquider les droits à une formation librement choisie : l'AFR est supprimée, les formations sont réduites à 6 mois. Les formations mises en place répondent directement aux besoins décidés par les patrons qui contrôlent les ASSEDIC, et utilisent l'ANPE (via le PAP) pour les imposer. (Avant juillet 2002, il était encore possible d'obtenir des formations longues assorties d'un revenu tout au long de la formation (l'AFR). Avec le PARE, le chômeur en formation ne perçoit un revenu que pendant la durée des droits qu'il s'est ouvert.) Les ASSEDIC décident du type de formation dispensée : les exigences transmises par le patronat et entérinées par les Bureaux des ASSEDIC pour les «formations homologuées» sont : formations courtes, non diplômantes, pour un «rapide retour à l'emploi» dans les secteurs où le patronat manque de main d'oeuvre. Le PARE finance les formations qui, avant, étaient payées par les patrons. Le PARE sert de modèle à la réforme des droits à la formation dans le secteur privé. Le PARE détourne les cotisations prélevées sur les salaires, destinées aux chômeurs, et verse les indemnités qui leur sont dues ... aux employeurs. (Pendant 3 ans maximum, l'Assédic verse aux employeurs qui embauchent un chômeur une aide dégressive égale ou inférieure au montant de l'allocation antérieurement perçue.) Le PARE formate la main d'oeuvre pour la préparer à la précarité généralisée et à la baisse du coût du travail. Le PARE surtout est une machine à radier pour des motifs administratifs. Grâce au PARE, les signataires de la convention (patronat + CFDT + CFTC + CGC) attendaient plus de 113 milliards d'excédents. Au lieu de quoi, ils prirent, en décembre 2002, de nouvelles mesures, rétroactives, pour encore une fois, "sauver le régime" : l'Unédic annonça lors de l'été 2003 que 613 000 à 850 000 chômeurs allaient voir leurs droits diminuer (de moins 8 mois à moins 24 mois !) ou disparaître dès le premier janvier 2004. 2 chômeurs sur 5 vont sortir du régime dans les mois qui viennent et vont rejoindre les cohortes des "fin de droit" en ASS, au RMI ou sans revenu.
Quand le gouvernement s'occupe de l'ASS
En ASS ? Oui mais pas longtemps. Le gouvernement s'en occupe aussi. Le gouvernement Juppé avait inscrit la disparition de l'ASS au Parlement . juste avant la dissolution. Le gouvernement Raffarin prétend la restreindre drastiquement. L'ASS, aujourd'hui, c'est 420 000 personnes environ qui ont justifié de cinq ans d'activité salariée dans les dix ans précédant la fin du contrat de travail et qui recherchent activement un emploi. L'ASS est une allocation différentielle, plafonnée à 13,56 euros par jour (soit 406,80 euros par mois de 30 jours). Elle est majorée de 40 % pour les plus de 55 ans qui justifient de 20 ans d'activité salariée ou les plus de 57,5 ans comptant plus de 10 ans d'activité salariée. L'ASS complète d'éventuels revenus du ménage et est supprimée au-delà de 949,20 euros de revenu mensuel pour une personne seule et 1 491,60 euros par mois pour un couple. Elle est versée pour une durée illimitée sous réserve d'un réexamen du dossier tous les six mois. L'ASS entre dans le calcul des annuités pour la retraite. 61 % des bénéficiaires de l'ASS ont plus de 45 ans et 28 % plus de 55 ans. 90 % des allocataires sont sans emploi depuis plus de deux ans, 50 % depuis plus de six ans. Plus de 50 % des allocataires étaient ouvriers (deux fois plus que parmi l'ensemble des demandeurs d'emploi). Les licenciements économiques comme rupture de contrat de travail sont trois fois plus nombreux que pour l'ensemble des chômeurs. 12 % des sorties d'ASS sont dues à un arrêt de la recherche d'emploi du fait d'une maladie, 10 % représentent les départs en retraites, plus de 30 % le recouvrement d'un emploi. Un quart seulement des personnes indemnisées le 31 octobre 1999 sont sorties de l'allocation un an plus tard. Afin de "dynamiser le marché du travail et d'améliorer les conditions de retour à l'emploi" ! ! ! (Fillon, présentation du budget 2004), le gouvernement entend éliminer 130 000 bénéficiaires dès l'an prochain, beaucoup plus ensuite. Parmi les mesures :
Limitation de l'ASS à 2 ans dès le 1er janvier 2004 (3 ans pour les allocataires actuels mais la mesure sera rétroactive à compter du 1er juillet) sauf pour les plus de 55 ans.
Suppression de la majoration de 40 % pour les plus de 55 ans, certes «vieux» mais néanmoins redynamisables. (Pour les nouveaux entrants uniquement.)
Rétroactivité de la réforme de 1997 aux allocataires entrés en ASS avant cette date (abaissement du plafond des ressources pour les couples). La durée et les taux de l'ASS étant fixés par décret, la décision peut être signée par le gouvernement sans débat.
Toutes les mesures sont prises pour que les chômeurs ne puissent pas résister aux conditions précarisées de l'emploi développées par le Patronat et institutionnalisées par les politiques publiques de l'Emploi. Pour des centaines de milliers de salariés en France, la norme de travail n'est plus le CDI, le temps plein et le SMIC, mais le CDD, le temps partiel et le demi-SMIC. C'est un des buts du Patronat. Certaines organisations syndicales l'ont fait leur.
A une exception près, l'État a toujours agréé les conventions UNEDIC (1984, 1992, 1996, 2001), le Parlement a toujours voté les modifications législatives nécessaires, sans compter les innombrables mesures de la politique de l'emploi créant et subventionnant des contrats "atypiques".
Après les RMIstes, une caste de chômeurs sans droit au chômage, les RMAstes, une caste de travailleurs sans droit du travail
Le RMA est le dernier de ces contrats atypiques. Mais quel contrat ! Le RMA, discuté, amendé et finalement voté par le Sénat le 27 mai a surgi de nulle part en surprenant tout le monde, en premier lieu les associations dites d'insertion. Rien à voir avec le RMA d'Alain Lambert précédemment adopté par le Sénat. Ce projet de loi-là a été discuté au conseil des Ministres et présenté par le gouvernement après avis du Conseil d'État. Il a été choisi pour étrenner la nouvelle loi constitutionnelle sur la décentralisation. L'Assemblée nationale doit l'adopter définitivement prochainement. Date d'ouverture prévue : 1er janvier 2004.
Il est intitulé : loi portant décentralisation en matière de revenu minimum d'insertion et créant un revenu minimum d'activité. En fait, il modifie profondément la loi de 1988.
Le postulat du gouvernement est que le I d'insertion n'a jamais été pris au sérieux, particulièrement par les RMIStes. On se souvient des débats en 1988 pour conditionner l'aumône à un contrat d'insertion. Que l'Etat ait enrichi de quelques milliards de plus la famille Seillière lors de la liquidation de la sidérurgie ou gavé Dassault de subventions est naturel. Que Jean-Marie Messier ait reçu en 2001 un salaire équivalent à un RMI toutes les 34 secondes (36,26 millions d'euros) sans parler des 20,55 millions d'euros d'indemnité de licenciement n'émeut pas ces braves gens, pas plus que le fait qu'une ouvrière bangladaise de Michael Eisner, le PDG de Disney devrait travailler 210 ans pour gagner l'équivalent d'une heure de salaire de son patron. Mais verser une obole, sans contrepartie, aux victimes du libéralisme pour qu'elles ne meurent pas de faim perturbe profondément les parlementaires.
Donc l'insertion. Avant d'être associé à RMIstes, l'insertion était accolée à délinquant, à repris de justice. Ou encore à fou. Le mot en dit long sur la résurgence des vieilles peurs bourgeoises des classes dangereuses.
Après l'avoir spolié-e de ses droits à des moyens convenables d'existence, comme le prescrit pourtant la constitution, et l'avoir réduit-e à l'indigence, les adeptes de la réinsertion ont forgé une image caricaturale et délirante du/de la RMIste : ce n'est pas une personne qui recherche un emploi, qui participe à des activités associatives, militantes, sportives, culturelles, qui déploie des trésors de stratégies pour boucler ses fins de mois à partir du 15, non, c'est une sorte de handicapé-e social-e, voire mental-e. Quand elle n'est pas une fainéante à laquelle il faut «réinculquer la valeur Travail», (tous les termes cités ici proviennent des débats au Sénat) c'est une personne «fragile», qui, en perdant son «employabilité» a perdu «ses repères», et l'«estime de soi», qui a besoin de l'«accompagnement» d'un «référent» ou d'un «tuteur» dans son «cheminement parfois chaotique.»
Sous ces sentiments de dame patronnesse, il s'agit de faire le tri parmi les RMIstes entre employables et irrécupérables, de rationaliser la gestion de cette main d'œuvre, particulièrement celle qui n'est pas qualifiée, pour la livrer au patronat à un prix défiant toute concurrence.
Qu'est-ce que le RMI aujourd'hui ? Le RMI est un différentiel. C'est aussi un revenu familial fondé sur les revenus du foyer et non sur la situation de la personne, Le montant maximum de l'allocation depuis le 1er janvier 2003 est de 411,70 euros pour une personne seule. En fait, il est de 362,30 euros (2376 f) pour la plupart des RMIStes auxquel-le-s un "forfait logement" (- 49,40 euros) est systématiquement déduit. 27 % des allocataires sont des célibataires. Il est de 617,55 euros théoriques pour un couple, 518,74 euros réels (3402f) (- 98,81 euros de «forfait logement»). Un couple avec 2 enfants est censé vivre avec 742,3 euros (4870f). C'est l'un des minima sociaux les moins élevés d'Europe. Contrairement aux pays voisins qui accordent un revenu à la majorité légale, il est interdit aux - de 25 ans. Il est indexé sur les prix et non sur les salaires. Il compte pour 0 dans la retraite. Aujourd'hui, 1 million de personnes perçoivent le RMI, plus de 2 millions en vivent en comptant les ayants droits. L'évolution du nombre d'allocataires du RMI épouse étroitement la conjoncture économique et la courbe du chômage. La moitié a signé un contrat d'insertion. L'allocataire est théoriquement libre de choisir son Insertion : activités culturelles, artistiques, bénévolat associatif, soins médicaux. Pas d'obligation d'insertion professionnelle même si la pression est forte pour que l'allocataire inscrive la recherche d'emploi dans son contrat. La moitié des allocataires serait toujours inscrite à l'ANPE malgré les radiations massives provoquées par les quotas imposés aux agents de l'ANPE. 10 %, trop éprouvés par la précarité et les galères, seraient considérés comme irrécupérables par le patronat. Bon an mal an, 300 000 entrent dans le dispositif et 300 000 en sortent.
Pour inciter ces paresseux à travailler, ils peuvent cumuler pendant au maximum un an un salaire avec une partie du RMI. Cette mesure dite «d'intéressement» concerne un peu plus de 10 % des allocataires ce qui fait dire à Fillon que "les efforts dits de «redynamisation» n'ont pas abouti au résultat escompté." Salauds de pauvres !
Le système est cogéré par le préfet et le président du conseil général.
La loi impose encore que le Département inscrive obligatoirement à son budget un crédit au moins égal à 17 % des sommes versées par l'Etat, au cours de l'exercice précédent, aux bénéficiaires du RMI vivant sur leur territoire et les consacre à l'insertion.
Les dossiers de demande et de renouvellement sont instruits par les CLI composées de représentants de l'Etat, du département, des collectivités locales, de l'ANPE, des associations dédiées à l'insertion.
Ces CLI ont une très mauvaise réputation parmi les RMIstes. Sorte de tribunal, moralisateur, humiliant, culpabilisant, il propose aussi la suspension des allocations des mauvais pauvres. Les radiations sont prononcées par le préfet. Outre les suspendu-e-s pour non respect de leur contrat d'insertion, on a vu des RMIstes radiés pour refus d'emploi ou pour refus d'effectuer un CES, on a vu une femme de 59 ans vivant avec son fils majeur privée de ressources parce que le fils refusait de se rendre à l'ANPE et de se présenter à la CLI. Conserver son RMI requiert que toute la famille soit dotée d'une échine souple.
Demain, cela risque d'être pire. Le projet de loi place les RMIstes sous la férule du président du conseil général. Il maintient seulement le cadre législatif et réglementaire unique fixant les conditions d'attribution et le barème de l'allocation de RMI.
Il dote le président du conseil général de pouvoirs régaliens : c'est lui qui attribue, renouvelle, suspend le versement de l'allocation. C'est lui qui nomme les membres de la CLI laquelle perd ses prérogatives sauf celle de donner son avis sur les sanctions à l'égard des RMIstes rétifs.
C'est encore lui qui nomme le référent qui élaborera le contrat d'insertion avec l'allocataire et les ayants droits majeurs et veillera à son application, à moins que, comme il est probable, il ne délègue ce pouvoir au maire (bonjour le clientèlisme !), à une collectivité intercommunale ou à une association agréée. Combien de CCAS ou CIAS seront-ils chargés du contrôle voire du flicage des allocataires ? Comment assurer le respect de la vie privée quand une partie de leurs concitoyens connaîtra la situation professionnelle, sociale, financière et de santé de l'allocataire et des ayants droit ainsi que leurs conditions d'habitat ? Comment éviter le sentiment de honte et d'humiliation dans les bourgs et villages où la fierté cache la misère ?
Comment éviter que les élus aient «leurs pauvres», leurs «bons pauvres» qui fileront doux et voteront bien, comme au 19ème siècle les bourgeois avaient «leurs indigents» ?
Le projet de loi ne prévoit qu'un contrôle a posteriori de l'IGAS (inspection générale des affaires sociales).
L'insertion décline emploi, travail, activité économique et RMA. Fillon déclare : Il s'agit «d'inciter l'allocataire à prendre une part plus active à son parcours
d'insertion (responsabilisation accrue dans le processus de contractualisation) et à mettre l'accent sur l'insertion professionnelle à laquelle une priorité est donnée dans le contenu du contrat d'insertion.» Il s'agit aussi «d'améliorer son employabilité». Pour ce, l'allocataire est immédiatement orienté sur l'ANPE. Fillon ajoute : «La réforme s'inspire aussi des expériences européennes en matière de gestion et d'activation des minima sociaux qui le plus souvent s'appliquent à rechercher un meilleur équilibre entre une mobilisation accrue des allocataires pour l'accès au travail et une obligation plus forte pour les pouvoirs publics de développer l'offre locale d'emploi par des travaux d'intérêt général ou par une insertion dans l'entreprise, dans le cadre d'un pilotage confié généralement aux collectivités territoriales.»
Des travaux d'intérêt général ! Des TIG !
Cela fait longtemps que le travail n'est plus envisagé comme un moyen de se procurer un revenu mais comme une mesure de maintien de l'ordre.
Le gouvernement en tire les conséquences en introduisant dans le code du travail un nouveau type de contrat qui, selon le rapporteur du projet de loi, permettra aux employeurs de bénéficier «d'une aide substantielle permettant de réduire significativement les coûts salariaux».
Et comment ! Selon nos calculs, cette main d'ouvre coûtera aux employeurs de 2,70 à 3,40 euros de l'heure (17.71f à 22,30f), toutes charges et exonérations comprises. Un sénateur a compté 4,3 euros de l'heure dans le secteur marchand. Peu importe.
Guillaume Sarkozy, vice-président du MEDEF déclarait le 28 novembre 2002 (devant les journalistes de la presse économique) : «Je suis fier d'être le représentant d'une industrie qui délocalise». Demain, il va pouvoir délocaliser sur place en embauchant des RMAstes. Car le RMA fournira de la main d'œuvre à prix cassé au secteur privé.
Le RMA intéresse les employeurs du secteur non marchand, dont le champ est identique à celui des employeurs des contrats aidés du type CES ou CEC (à l'exception des services de l'Etat et du département). Ils bénéficient d'une exonération totale des cotisations patronales de sécurité sociale.
Le RMA intéresse les employeurs du secteur marchand, à la seule exception des employeurs particuliers. Il n'est pas prévu d'exonération, mais il est probable que s'appliqueront les abattements pratiqués sur les bas salaires.
Le RMA s'ajoute aux autres contrats précaires type CES, CEC, CQA. Il est d'ores et déjà prévu qu'un CES ou tout autre contrat dit "aidé" pourrait succéder au RMA dans ce long parcours d'insertion qui mènera le salarié du XXIe siècle au minimum vieillesse sans avoir jamais goûté au CDI.
Le RMA est un contrat précaire de 6 mois renouvelable 2 fois (maximum 18 mois).
La condition de 2 années d'ancienneté dans le RMI pour devenir l'heureux bénéficiaire d'un RMA a été supprimée. Mais l'ancienneté pourra être fixée par décret.
Le RMA est un contrat à temps partiel d'une durée hebdomadaire minimale de 20h avec une période d'essai de 15 jours maximum.
Le département pourra financer des formations, en dehors du temps de travail. Mais le département ne sera plus obligé d'inscrire à son budget un crédit au moins égal à 17 % des sommes versées par l'Etat et il est probable que certains départements trouveront mieux à faire que de financer la formation des chômeurs.
Le RMAste travaillera comme un vrai salarié mais il n'aura pas un vrai salaire. Pour 20h de travail hebdomadaire, ses revenus s'accroîtront de 130 euros de plus que son RMI, quelle que soit sa situation de famille.
L'employeur touchera du département l'équivalent RMI net (forfait-logement déduit) pour célibataire et lui reversera cette somme augmentée de 130 euros pour atteindre un demi-SMIC soit un total de 545 euros.
Le RMAste ne cotisera que sur la base de 130 euros. Pour ouvrir des droits à la retraite, il faudrait qu'il travaille 160 ans à ce régime. L'Assedic empochera ses cotisations mais ne lui reversera rien quand il retournera au chômage. Il n'aura que le RMI. Il n'aura pas droit à des indemnités journalières en cas d'accident ou de maladie, mais son RMA lui sera versé jusqu'à la fin de son contrat. Le régime de la CMU sera maintenu comme il l'aurait été s'il avait retrouvé un emploi normal. (Dans ce dernier cas, la CMU est maintenue pendant un an)
Il est sans précédent que, sur un contrat de travail, la base des cotisations ne soit pas la totalité du salaire perçu.
Dans le RMA, le travail s'appelle "mesure d'accès à l'emploi" ou "action d'insertion", le patron se nomme un "tuteur" et le salarié un "bénéficiaire". L'employeur-tuteur atteste tous les 3 mois au référent que l'action d'insertion est suivie. S'il est établi que le non-respect de l'action d'insertion est imputable, sans motif légitime, au bénéficiaire, le versement du RMI peut être suspendu.
On peut en déduire, tout à fait légitimement que cette nouvelle caste de salarié-e-s n'aura ni le droit de grève, ni le droit de déplaire à son patron. Exclue du droit au chômage, elle est exclue du droit du travail.
Le RMAste est autorisé à rompre son contrat s'il justifie d'une embauche en CDI, ou en CDD d'au moins 6 mois ou du suivi d'une formation qualifiante.
Le contrat peut être suspendu afin de lui permettre d'effectuer la période d'essai afférente à une offre d'emploi.
Le RMA ne peut se cumuler avec une autre activité professionnelle rémunérée que si la convention le prévoit et à l'issue d'une période de quatre mois à compter de la date d'effet du contrat initial.
Autant dire qu'on maintient le RMAste dans la pauvreté, d'autant que le RMA est moins avantageux que tous les autres revenus, cumulables partiellement avec le RMI pendant un an.
Employeur, pour embaucher un ou plusieurs RMAstes, il suffit de ne pas avoir licencié pour motif économique dans les six mois précédant la date d'effet du RMA, de ne pas licencier un salarié sous CDI pour le remplacer par un RMAste et d'être à jour du versement de ses cotisations et contributions sociales. Virez vos intérimaires, ne prorogez pas les CDD, et tant que vous y êtes, virez les CDI, personne n'ira vérifier ! Soyez généreux ! Devenez tuteurs !
La loi n'interdit pas de faire fonctionner une entreprise avec uniquement des RMAstes.
La décentralisation pourrait bien sonner la mort du RMI. Pour financer le RMI-RMA, le gouvernement a prévu d'affecter aux départements l'équivalent des dépenses-RMI 2003 (4910M d'euros) de la TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers). Le Gouvernement n'envisage pas de clause prévoyant l'évolution de la dotation en fonction des dépenses réelles d'allocation : sa répartition sera fondée sur le constat des dépenses réalisées par l'Etat avant la décentralisation et l'évolution du transfert "devrait suivre celle du produit de l'impôt".
L'arrivée massive d'une partie des exclu-e-s de l'Assédic et des rejeté-e-s de l'ASS risque d'obliger les conseils généraux à piocher dans le budget départemental pour compléter (et augmenter d'autant la fiscalité locale) et/ou à sélectionner les allocataires au profit des volontaires pour le RMA.
Ainsi, une employée qui percevait un SMIC et demi avant d'être licenciée de, par exemple, Danone, pourrait, au terme d'un rapide parcours Assédic-ASS-RMI, être obligée d'accepter un RMA dans le même groupe Danone pour 130 euros.
La délocalisation sur place ne fait que commencer : L' "activation des dépenses passives" est inscrite dans les directives européennes signées par les chefs d'Etats.
Le démantèlement du salariat est en route tandis que l'Inspection du travail a pour consigne de regarder ailleurs. De prétendus travailleurs "indépendants", en fait des sous-traitants sans salaires, accomplissent les tâches externalisées des entreprises. Des salarié-e-s accomplissent à domicile des tâches autrefois effectuées en atelier, à la chaîne, et font travailler toute la famille, enfants compris, pour tenter d'atteindre le SMIC. Sous prétexte d' "évaluation en milieu de travail", l'ANPE envoie des chômeurs travailler dans des entreprises jusqu'à 80h, absolument gratuitement, les frais étant à leur charge.
La tour de Babel — pardon, le plan «Montage exotique» selon le nom de code inventé par les patrons des Chantiers de l'Atlantique — ressuscite aux chantiers navals de St-Nazaire où les sous-sous-traitants de sous-traitants oublient l'existence du code du travail, quand ils n'oublient pas carrément de verser les salaires à leurs équipes polonaises, indiennes, roumaines, grecques, portugaises, etc. Ils ne font qu'anticiper les décisions souhaitées par les négociateurs de l'Organisation Mondiale du Commerce sur le commerce des services qui permettraient d'exploiter des immigrés en les faisant travailler sur notre sol avec des contrats de travail établis selon la réglementation des pays d'origine («mode 4» de l'AGCS pour les initié-e-s), qui mèneraient à la fin du droit du travail, du droit de syndiquer, des conventions collectives, du droit de grève ...
Pour accélérer le processus, le gouvernement a nommé une commission chargée de la «modernisation du droit du travail». On peut craindre le pire.
Le droit à un emploi ou, à défaut, à des moyens convenables d'existence est inscrit dans la Constitution.
Il est intolérable que des millions d'hommes et de femmes soient utilisé-e-s puis rejeté-e-s sans moyens de vivre, sans avenir.
La sécurité matérielle de tou-te-s doit être assurée et cela lors de chaque phase de la vie.
C'était l'objectif des fondateurs de la sécurité sociale en 1945. C'était aussi l'un des objectifs des syndicats qui, comme la CGT et la CFDT, revendiquaient pour les chômeurs des allocations qui, en aucun cas, ne seraient inférieures au SMIC (déclaration commune au Premier Ministre, décembre 1974).
Garantir un revenu équivalent au SMIC à chacun-e, quelle que soit sa situation, voilà qui permettrait de poser différemment les questions de formation, qui permettrait de résister à la précarité, à l'intensification du travail, au harcèlement et à la pression sur les salaires en redonnant de la liberté de choix.



monique.ac61@free.fr pour AC ! Orne Septembre 2003


(Sources : Sites ministériels, Sénat, argumentations et contributions de militant-e-s et de collectifs AC ! et de chercheurs (Villiers-Coutrot, Véronèse, Vivier, Daniel-Tuchszirer, AC ! Rhône, AC ! Orne, etc. Mille excuses à celles et ceux non cités).


Émile POUGET
LE SABOTAGE

D'après une édition de 1969 (éditeur inconnu)
Sommaire

Chapitre premier : Quelques jalons historiques
Chapitre II : La "marchandise" travail
Chapitre III : Morale de classe
Chapitre IV : Les procédés de sabotage
Chapitre V : l'obstructionnisme
Conclusion
Notes



Quelques jalons historiques
Le mot "sabotage" n'était, il y a encore une quinzaine d'années qu'un terme argotique, signifiant non l'acte de fabriquer des sabots, mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté "comme à coups de sabots".
Depuis, il s'est métamorphosé en une formule de combat social et c'est au Congrès Confédéral de Toulouse, en 1897, qu'il a reçu le baptême syndical.
Le nouveau venu ne fut pas, dès l'abord, accueilli par tous, dans les milieux ouvriers, avec un chaleureux enthousiasme. Certains le virent d’assez mauvais œil, lui reprochant ses origines roturières, anarchiques et aussi son... immoralité.
Malgré cette suspicion, qui ressemblait presqu’à de l’hostilité, le sabotage a fait son chemin... dans tous les mondes.
Il a désormais les sympathies ouvrières. Et ce n’est pas tout. Il a conquis droit de cité au Larousse, et nul doute que l’Académie, - à moins qu’elle n’ait été "sabotée" elle même avant d’être parvenue à la lettre S de son dictionnaire,- ne se résolve à tirer au mot "sabotage" sa plus cérémonieuse révérence et à lui ouvrir les pages de son officiel recueil.
On aurait cependant tort de croire que la classe ouvrière a attendu, pour pratiquer le sabotage, que ce mode de lutte ait reçu la consécration des Congrès corporatifs. Il en est de lui comme de toutes les formes de révolte, il est aussi vieux que l’exploitation humaine.
Dès qu'un homme a eu la criminelle ingéniosité de tirer profit du travail de son semblable, de ce jour, l'exploité a, d’instinct, cherché à donner moins que n’exigeait son patron.
Ce faisant, avec tout autant d'inconscience qu’en mettait M. Jourdain à faire de la prose, cet exploité a fait du sabotage, manifestant ainsi, sans le savoir, l’antagonisme irréductible qui dresse l’un contre l’autre, le capital et le travail.
Cette conséquence inéluctable du conflit permanent qui divise la société, il y a trois quarts de siècle, le génial Balzac la mettait en lumière. Dans "La Maison Nucingen", à propos des sanglantes émeutes de Lyon, en 1831, il nous a donné une nette et incisive définition du sabotage :Voici - explique Balzac. - On a beaucoup parlé des affaires de Lyon, de la république canonnée dans les rues, personne n’a dit la vérité. La république s’était emparée de l’émeute, comme un insurgé s’empare du fusil. La vérité, je vous la donne pour drôle et profonde.
Le commerce de Lyon est un commerce sans âme, qui ne fait pas fabriquer une aune de soie sans qu’elle soit commandée et que le paiement soit sûr. Quand la commande s'arrête, l'ouvrier meurt de faim, il gagne à peine de quoi vivre en travaillant, les forçats sont plus heureux que lui.
Après la révolution de juillet, la misère est arrivée à ce point que les CANUTS ont arboré le drapeau : "Du pain ou la mort !" une de ces proclamations que le gouvernement aurait dû étudier. Elle était produite par la cherté de la vie à Lyon. Lyon veut bâtir des théâtres et devenir une capitale, de là des octrois insensés. Les républicains ont flairé cette révolte à propos du pain, et ils ont organisé les CANUTS qui se sont battus en partie double. Lyon a eu ses trois jours, mais tout est rentré dans l'ordre, et le canut dans son taudis.
Le canut, "probe jusque là", rendant en étoffe là, rendant en étoffe la soie qu’on lui pesait en bottes, "a mis la probité à la porte en songeant que les négociants le victimaient, et a mis de l'huile à ses doigts : il a rendu poids pour poids, mais il a vendu la soie représentée par l'huile", et le commerce des soieries a été infesté d'"étoffes graissées", ce qui aurait pu entraîner la perte de Lyon et celle d'une branche du commerce français... Les troubles ont donc produit les "gros de Naples" à quarante sous l'aune...
ooo
Balzac a soin de souligner que le sabotage des canuts fut une représaille de victimes. En vendant la "gratte" que, dans le tissage ils avaient remplacés par l’huile, ils se vengeaient des fabricants féroces,... de ces fabricants qui avaient promis aux ouvriers de la Croix-Rousse de leur donner des baïonnettes à manger, au lieu de pain... et qui ne tinrent que trop promesse !
Mais, peut-il se présenter un cas où le sabotage ne soit pas une représaille ? Est-ce qu'en effet, à l'origine de tout acte de sabotage, par conséquent le précédent, ne se révèle pas l'acte d'exploitation ?
Or, celui-ci, dans quelques conditions particulières qu'il se manifeste, n'engendre-t-il pas, - et ne légitime-t-il pas aussi,- tous les gestes de révolte, quels qu'ils soient ?
Ceci nous ramène donc à notre affirmation première : le sabotage est aussi vieux que l'exploitation humaine !
Il n'est d'ailleurs pas circonscrit aux frontières de chez nous. En effet, dans son actuelle formulation théorique, il est une importation anglaise.
Le sabotage est connu et pratiqué outre-Manche depuis longtemps, sous le nom de "Ca’Canny" ou "Go Canny", mot de patois écossais dont la traduction à peu près exacte qu’on puisse en donner est : « Ne vous foulez pas. »
Un exemple de la puissance persuasive du "Go Canny" nous est donné par le Musée Social [1] :
En 1889, une grève avait éclaté à Glasgow. Les dockers unionistes avaient demandé une augmentation de salaire de 10 centimes par heure. Les employeurs avaient refusé et fait venir à grand frais, pour les remplacer, un nombre considérable de travailleurs agricoles. Les dockers durent s’avouer vaincus, et ils consentirent à travailler aux mêmes prix qu’auparavant, à condition qu’on renverrait les ouvriers agricoles. Au moment où ils allaient reprendre le travail, leur secrétaire général les rassembla et leur dit :
"Vous allez revenir travailler aujourd’hui aux anciens prix. Les employeurs ont dit et répété qu’ils étaient enchantés des services des ouvriers agricoles qui nous ont remplacés pendant quelques semaines. Nous, nous les avons vus ; nous avons vu qu’ils ne savaient même pas marcher sur un navire, qu’ils laissaient choir la moitié des marchandises qu’ils portaient, bref que deux d'entre eux ne parvenaient pas à faire l'ouvrage d'un de nous. Cependant, les employeurs se déclarent enchantés du travail de ces gens-là ; il n’y a donc qu’à leur en fournir du pareil et à pratiquer le "Ca’Canny". Travaillez comme travaillaient les ouvriers agricoles. Seulement, il leur arrivait quelquefois de se laisser tomber à l'eau ; il est inutile que vous en fassiez autant." Cette consigne fut exécutée et pendant deux ou trois jours les dockers appliquèrent la politique du "Ca’Canny". Au bout de ce temps les employeurs firent venir le secrétaire général et lui dirent de demander aux hommes de travailler comme auparavant, moyennant quoi ils accordaient les 10 centimes d'augmentation....
Voilà pour la pratique. Voici maintenant pour la théorie. Elle est empruntée à un pamphlet anglais, publié vers 1895, pour la vulgarisation du "Go Canny" :
Si vous voulez acheter un chapeau dont le prix est de 5 francs, vous devez payer 5 francs.
Si vous ne voulez payer que 4 francs, il faudra vous contenter d’un chapeau d’une qualité inférieure.
Un chapeau est une marchandise.
Si vous voulez acheter une demi-douzaine de chemises à 2 fr. 50 chaque, vous devez payer 15 francs. Si vous ne voulez payer que 12 fr. 50, vous n’aurez que cinq chemises.
Une chemise est une marchandise.
Les employeurs déclarent que le travail et l'adresse sont de simples marchandises, comme les chapeaux et les chemises. "Très bien, disons-nous, nous vous prenons au mot."
Si le travail et l'adresse sont des marchandises, les possesseurs de ces marchandises ont le droit de vendre leur travail et leur adresse exactement comme le chapelier vend un chapeau ou le chemisier une chemise.
Ils donnent valeur pour valeur. Pour un prix plus bas vous avez un article inférieur ou de qualité moindre.
Payez au travailleur un bon salaire, et il vous fournira ce qu'il y a de mieux comme travail et comme adresse.
Payez au travailleur un salaire insuffisant et vous n'aurez plus le droit à exiger la meilleure qualité et la plus grande quantité de travail que vous n’en avez eu à exiger un chapeau de 5 francs pour 2 fr 50.
Le "Go Canny" consiste donc à mettre systématiquement en pratique la formule "à mauvaise paye, mauvais travail !" Mais il ne se circonscrit pas à cela seul. De cette formule découlent, par voie de conséquence logique, une diversité de manifestations de la volonté ouvrière en conflit avec la rapacité patronale.
Cette tactique, que nous venons de voir vulgarisée en Angleterre, dès 1889, et préconisée et pratiquée dans les organisations syndicales, ne pouvait pas tarder à passer la Manche. En effet, quelques années après, elle s’infiltrait dans les milieux syndicaux français.
C'est en 1895 que, pour la première fois, en France, nous trouvons trace d’une manifestation théorique et consciente du sabotage : Le Syndicat National des Chemins de Fer menait alors campagne contre un projet de loi - le projet Merlin-Trarieux- qui visait à interdire aux cheminots le droit au syndicat. La question de répondre au vote de cette loi par la grève générale se posa et, à ce propos, Guérard, secrétaire du syndicat, et à ce titre délégué au Congrès de l'Union fédérative du centre ( parti Allemaniste) prononça un discours catégorique et précis. Il affirma que les cheminots ne reculeraient devant aucun moyen pour défendre la liberté syndicale et qu’ils sauraient, au besoin, rendre la grève effective par des procédés à eux ; il fit allusion à un moyen ingénieux et peu coûteux : "... avec deux sous d'une certaine manière, utilisée à bon escient, déclara-t-il, il nous est possible de mettre une locomotive dans l'impossibilité de fonctionner..."
Cette nette et brutale affirmation, qui ouvrait des horizons imprévus, fit gros tapage et suscita une profonde émotion dans les milieux capitalistes et gouvernementaux qui, déjà, n’envisageaient pas sans angoisses la menace d'une grève des chemins de fer.
Cependant, si par ce discours de Guérard, la question du sabotage était posée, il serait inexact d’en déduire qu’il n’a fait son apparition en France que le 23 juin 1895. C'est dès lors qu'il commence à se vulgariser dans les organisations syndicales, mais cela n'implique pas qu'il fut resté ignoré jusque là.
Pour preuve qu’il était connu et pratiqué antérieurement, il nous suffira de rappeler, comme exemple typique, un "mastic" célèbre dans les fastes télégraphiques :
C'était vers 1881, les télégraphistes du Bureau central, mécontents du tarif des heures supplémentaires de nuit, adressèrent une pétition au ministre d’alors, M. Ad. Cochery. Ils réclamaient dix francs, au lieu de cinq qu'ils touchaient, pour assurer le service du soir à sept heures du matin. Ils attendirent plusieurs jours la réponse de l'administration. Finalement, celle-ci n’arrivant pas, et, d'un autre côté, les employés du Central ayant été avisés qu'il ne leur serait même pas répondu, une agitation sourde commença à se manifester. La grève était impossible, on eut recours au "mastic". Un beau matin, Paris s'éveilla dépourvu de communications télégraphiques (le téléphone n’était pas encore installé). Pendant quatre ou cinq jours il en fut ainsi. Le haut personnel de l'administration, les ingénieurs avec de nombreuses équipes de surveillants et d’ouvriers vinrent au bureau central, mirent à découvert tous les câbles des lignes, les suivirent de l'entrée des égouts aux appareils. Ils ne purent rien découvrir. Cinq jours après ce "mastic" mémorable dans les annales du Central, un avis de l’administration prévenait le personnel que dorénavant le service de nuit serait tarifé dix francs au lieu de cinq. On n'en demandait pas plus. Le lendemain matin, toutes les lignes étaient rétablies comme par enchantement. Les auteurs du « mastic » ne furent jamais connus et si l'administration en devina le motif, le moyen employé resta toujours ignoré [2].
Désormais, à partir de 1895, le branle est donné. Le sabotage qui, jusqu'alors, n'avait été pratiqué qu'inconsciemment, instinctivement par les travailleurs, va - sous l'appellation populaire qui lui est restée, - recevoir sa consécration théorique et prendre rang parmi les moyens de lutte avérés,
reconnus, approuvés et préconisés par les organisations syndicales.
Le Congrès confédéral qui se tint à Toulouse, en 1897, venait de s’ouvrir.
Le préfet de la Seine, M de Selves, avait refusé aux délégués du syndicat des Travailleurs municipaux, les congés qu’ils demandaient pour participer à ce Congrès. L'Union des syndicats de la Seine protesta, qualifiant avec juste raison ce veto d’attentat à la liberté syndicale.
Cette interdiction fut évoquée à la première séance du Congrès et une proposition de blâme contre le préfet de la Seine fut déposée. L'un des délégués - qui n'était autre que l'auteur de la présente étude, - fit observer combien peu M. de Selves se souciait de la flétrissure d’un congrès ouvrier. Et il ajouta :
"Mon avis est qu’au lieu de se borner à protester, mieux vaudrait entrer dans l'action et qu'au lieu de subir les injonctions des dirigeants, de baisser la tête quand ils dictent leurs fantaisies, il serait plus efficace de répondre du tac au tac. Pourquoi ne pas répliquer à une gifle par un coup de pied?..." J'expliquai que mes observations dérivaient d’une tactique de combat sur laquelle le Congrès serait appelé à se prononcer. Je rappelai, à ce propos, l'émotion et la peur dont le monde capitaliste avait tressailli lorsque le camarade Guérard avait déclaré que la minime somme de 10 centimes... dépensée
intelligemment,... suffirait à un ouvrier des chemins de fer pour mettre un train, attelé de puissantes machines à vapeur, dans l'impossibilité de démarrer.
Puis, rappelant que cette tactique révolutionnaire à laquelle je faisais allusion serait discutée au cours du Congrès, je conclu en déposant la proposition ci-dessous :
Le Congrès, reconnaissant qu’il est superflu de blâmer le gouvernement - qui est dans son rôle en serrant la bride aux travailleurs - engage les travailleurs municipaux à faire pour cent mille francs de dégâts dans les services de la Ville de Paris, pour récompenser M. de Selves de son veto.
C'était un pétard !... Et il ne fit pas long feu. Tout d'abord, la stupéfaction fut grande chez beaucoup de délégués qui, de prime abord, ne comprenaient pas le sens volontairement outrancier de la proposition.
Il y eut des protestations et l'ordre du jour pur et simple enterra ma proposition.
Qu’importait ! Le but visé était atteint : l'attention du Congrès était en éveil, la discussion était ouverte, la réflexion aguichée.
Aussi, quelques jours après, le rapport que la Commission du boycottage et du sabotage soumettait à l'assemblée syndicale était-il accueilli avec la plus grande et la plus chaleureuse sympathie.
Dans ce rapport, après avoir défini, expliqué et préconisé le sabotage, la Commission ajoutait :
Jusqu’ici, les travailleurs se sont affirmés révolutionnaires ; mais, la plupart du temps, ils sont restés sur le terrain théorique : ils ont travaillé à l'extension des idées d’émancipation, ont élaboré et tâché d’esquisser un plan de société future d’où l’exploitation humaine sera éliminée.
Seulement, pourquoi à côté de cette oeuvre éducatrice, dont la nécessité n’est pas contestable, n’a-t-on rien tenté pour résister aux empiétements capitalistes et, autant que faire se peut, rendre moins dures aux travailleurs les exigences patronales ?
Dans nos réunions on lève toujours les séances aux cris de : "Vive la révolution sociale", et loin de se concrétiser en un acte quelconque, ces clameurs s’envolent en bruit.
De même il est regrettable que les Congrès affirmant toujours leur fermeté révolutionnaire, n’aient pas encore préconisé de résolutions pratiques pour sortir du terrain des mots et entrer dans celui de l'action.
En fait d'armes d'allures révolutionnaires on n'a jusqu'ici préconisé que la grève et c'est d'elle dont on a usé et dont on use journellement. Outre la grève, nous pensons qu'il y a d'autres moyens à employer qui peuvent dans une certaine mesure, tenir les capitalistes en échec...
L'un de ces moyens est le boycottage. Seulement, la Commission constate qu'il est inopérant contre l'industriel, le fabricant. Il faut donc autre chose. Cette autre chose, c'est le sabotage. Citons le rapport :
Cette tactique, comme le boycottage, nous vient d'Angleterre où elle a rendu de grands services dans la lutte que les travailleurs soutiennent contre les patrons. Elle est connue là-bas sous le nom de "Go Canny".
A ce propos, nous croyons utile de vous citer l'appel lancé dernièrement par l'"Union Internationale des Chargeurs de navires", qui a son siège à Londres : "Qu'est-ce que "Go Canny"?
C’est un mot court et commode pour désigner une nouvelle tactique, employée par les ouvriers au lieu de la grève.
"Si deux écossais marchent ensemble et que l’un coure trop vite, l'autre lui dit : "Marche doucement, à ton aise".
"Si quelqu’un veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs, il doit payer cinq francs.Mais s'il ne veut en payer que quatre, eh bien ! il en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est "une marchandise".
"Si quelqu’un veut acheter six chemises de deux francs chacune, il doit payer douze francs. S'il n’en paie que dix, il n'aura que cinq chemises. La chemise est encore "une marchandise en vente sur le marché".
"Si une ménagère veut acheter une pièce de boeuf qui vaut trois francs, il faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs, alors on lui donne de la mauvaise viande. Le boeuf est encore "une marchandise en vente sur le marché".
"Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont "des marchandises en vente sur le marché", - tout comme les chapeaux, les chemises et le boeuf.
"- Parfait, répondons-nous, nous vous prenons au mot.
"Si ce sont des "marchandises", nous les vendrons tout comme le chapelier vend ses chapeau et le boucher sa viande. Pour de mauvais prix, ils donnent de la mauvaise marchandise. Nous en ferons autant.
"Les patrons n’ont pas le droit de compter sur notre charité. S’ils refusent même de discuter nos demandes, eh bien, nous pouvons mettre en pratique le "Go Canny" - la tactique de "travaillons à la douce", en attendant qu’on nous écoute."
Voilà clairement défini le "Go Canny", le sabotage : A MAUVAISE PAYE, MAUVAIS TRAVAIL.
Cette ligne de conduite, employée par nos camarades anglais, nous la croyons applicable en France, car notre situation sociale est identique à celle de nos frères d’Angleterre.
ooo
Il nous reste à définir sous quelles formes doit se pratiquer le sabotage.
Nous savons tous que l'exploiteur choisit habituellement pour augmenter notre servitude le moment où il est le plus difficile de résister à ses empiétements par la grève partielle, seul moyen employé jusqu'à ce jour.
Pris dans l’engrenage, faute de pouvoir se mettre en grève, les travailleurs frappés subissent les exigences nouvelles du capitaliste.
Avec le "sabotage", il en est tout autrement : les travailleurs peuvent résister; ils ne sont plus à la merci complète du capital ; ils ne sont plus la chair molle que le maître pétrit à sa guise : ils ont un moyen d’affirmer leur virilité et de prouver à l’oppresseur qu’ils sont des hommes.
D'ailleurs, le "sabotage" n'est pas aussi nouveau qu'il le paraît : depuis toujours les travailleurs l'ont pratiqué individuellement, quoique sans méthode.
D'instinct, ils ont toujours ralenti leur production quand le patron a augmenté ses exigences ; sans s'en rendre clairement compte, ils ont appliqué la formule: A MAUVAISE PAYE, MAUVAIS TRAVAIL.
Et l’on peut dire que dans certaines industries où le travail aux pièces s’est substitué au travail à la journée, une des causes de cette substitution a été le sabotage, qui consistait alors à fournir par jour la moindre quantité de travail possible. Si cette tactique a donné déjà des résultats, pratiquée sans esprit de suite, que ne donnera-t-elle pas le jour où elle deviendra une menace continuelle pour les capitalistes ?
Et ne croyez pas, camarades, qu’en remplaçant le travail à la journée par le travail aux pièces, les patrons se soient mis à l’abri du sabotage : cette tactique n’est pas circonscrite au travail à la journée.
Le sabotage peut et doit être pratiqué pour le travail aux pièces. Mais ici, la ligne de conduite diffère : restreindre la production serait pour le travailleur restreindre son salaire ; il lui faut donc appliquer le sabotage à la qualité plutôt qu’à la quantité. Et alors, non seulement le travailleur ne donnera pas à l’acheteur de sa force de travail plus que pour son argent, mais encore, il l'atteindra dans sa clientèle qui lui permet indéfiniment le renouvellement du capital, fondement de l'exploitation de la classe ouvrière. Par ce moyen, l'exploiteur se trouvera forcé, soit de capituler en accordant les revendications formulées, soit de remettre l'outillage aux mains des seuls producteurs.
Deux cas se présentent couramment : le cas où le travail aux pièces se fait chez soi, avec un matériel appartenant à l'ouvrier, et celui où le travail est centralisé dans l'usine patronale, dont celui-ci est le propriétaire.
Dans ce second cas, au sabotage sur la marchandise vient s’ajouter le sabotage sur l'outillage.
Et ici nous n'avons qu’à vous rappeler l'émotion produite dans le monde bourgeois il y a trois ans, quand on sut que les employés de chemin de fer pouvaient, avec deux sous d’un certain ingrédient, mettre une locomotive dans l’impossibilité de fonctionner. Cette émotion nous est un avertissement de ce que pourraient les travailleurs conscients et organisés.
Avec le "boycottage" et son complément indispensable, le sabotage, nous avons une arme de résistance efficace qui, en attendant le jour où les travailleurs seront assez puissants pour s’émanciper intégralement nous permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous sommes les victimes.
Il faut que les capitalistes le sachent : le travailleur ne respectera la machine que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui abrège le travail, au lieu d'être comme aujourd’hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la tueuse de travailleurs.
En conclusion de ce rapport, la Commission proposa au Congrès la résolution suivante :
Chaque fois que s’élèvera un conflit entre patrons et ouvriers soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu’il soit dû à l’initiative ouvrière, et au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner des résultats aux travailleurs visés : que ceux-ci appliquent le "boycottage" ou le "sabotage" - ou les deux simultanément - en s’inspirant des données que nous venons d’exposer.
La lecture de ce rapport fut accueillie par les applaudissements unanimes du Congrès. Ce fut plus que de l'approbation : ce fut de l'emballement. Tous les délégués étaient conquis, enthousiasmés. Pas une voix discordante ne s'éleva pour critiquer ou même présenter la moindre observation ou objection.
Le délégué de la Fédération du Livre, Hamelin, ne fut pas des moins enthousiastes. Il approuva nettement la tactique préconisée et le déclara en termes précis, dont le compte rendu du Congrès ne donne que ce pâle écho :
Tous les moyens sont bons pour réussir, affirma-t-il. J'ajoute qu'il y a une foule de moyens à employer pour arriver à la réussite ; ils sont faciles à appliquer pourvu qu’on le fasse adroitement. Je veux dire par là qu’il y a des choses qu’on doit faire et qu’on ne doit pas dire.
Vous me comprenez.
Je sais bien que si je précisais, on pourrait me demander si j’ai le droit de faire telle ou telle chose : mais, si l’on continuait à ne faire que ce qu’il est permis de faire on n’aboutirait à rien. Lorsqu’on entre sur la voie révolutionnaire, il faut le faire avec courage, et quand la tête est passée, il faut que le corps y passe.
Des chaleureux applaudissements soulignèrent le discours du délégué de la Fédération du Livre et, après que divers orateurs eurent ajouté quelques mots approbatifs, sans qu’aucune parole contradictoire ait été prononcée, la motion suivante fut adoptée à l'unanimité :
Le syndicat des Employés de commerce de Toulouse invite le Congrès à voter par des acclamations les conclusions du rapport et à le mettre en pratique à la première occasion qui se présentera.
Le baptême du sabotage ne pouvait être plus laudatif. Et ce ne fut pas là un succès momentané, - un feu de paille, conséquence d’un emballement d’assemblée,- les sympathies unanimes qui venaient de l'accueillir ne se démentirent pas.
Au Congrès confédéral suivant, qui se tint à Rennes en 1898, les approbations ne furent pas ménagées à la tactique nouvelle. Entre les orateurs qui, au cours de la discussion prirent la parole pour l'approuver, citons, entre autres, le citoyen Lauche, - aujourd’hui député de Paris : il dit combien le syndicat des Mécaniciens de la Seine, dont il était le délégué, avait été heureux des décisions prises au Congrès de Toulouse, relativement au boycottage et au sabotage.
Le délégué de la Fédération des Cuisiniers se tailla un beau succès et dérida le Congrès, en narrant avec humour le drolatique cas de sabotage suivant : les cuisiniers d'un grand établissement parisien, ayant à se plaindre de leur patron, restèrent à leur poste toute la journée, fourneaux allumés ; mais, au moment où les clients affluèrent dans les salles, il n'y avait dans les marmites que des briques "cuisant" à grande eau... en compagnie de la pendule du restaurant. Du rapport qui clôtura la discussion - et qui fut adopté à l'unanimité,- nous extrayons le passage suivant :
... La Commission tient à indiquer que le sabotage n’est pas chose neuve ; les capitalistes le pratiquent, chaque fois qu’ils y trouvent intérêt ; les adjudicataires en ne remplissant pas les clauses de bonne qualité des matériaux, etc., et ils ne le pratiquent pas que sur des matériaux : que sont leurs diminutions de salaires, sinon un sabotage sur le ventre des prolétaires ?
Il faut d'ailleurs ajouter que, instinctivement, les travailleurs ont répondu aux capitalistes en ralentissant la production, en sabotant inconsciemment. Mais, ce qui serait à souhaiter, c’est que les travailleurs se rendent compte que le sabotage peut être pour eux une arme utile de résistance, tant par sa pratique que par la crainte qu’il inspirera aux employeurs, le jour où ils sauront qu’ils ont à redouter sa pratique consciente. Et nous ajouterons que la menace du sabotage peut souvent donner d’aussi utiles résultats que le sabotage lui-même.
Le Congrès ne peut pas entrer dans le détail de cette tactique ; ces choses-là ne relèvent que de l'initiative et du tempérament de chacun et sont subordonnées à la diversité des industries. Nous ne pouvons que poser la théorie et souhaiter que le sabotage entre dans l'arsenal des armes de lutte des prolétaires contre les capitalistes, au même titre que la grève et que, de plus en plus, l'orientation du mouvement social ait pour tendance l'action directe des individus et une plus grande conscience de leur personnalité...
Une troisième et dernière fois, le sabotage subit le feu d’un congrès : ce fut en 1900, au Congrès confédéral qui se tint à Paris.
On vivait alors une période trouble. Sous l’influence de Millerand, ministre du commerce, se constatait une déviation qui avait sa cause dans les tentations du Pouvoir. Bien des militants se laissaient aguicher par les charmes corrupteurs du ministérialisme et certaines organisations syndicales étaient entraînées vers une politique de "paix sociale" qui, si elle eut prédominé, eut été funeste au mouvement corporatif. C'eut été pour lui, sinon la ruine et la mort, tout au moins l'enlisement et l'impuissance.
L'antagonisme, qui s’accentua dans les années qui suivirent, entre les syndicalistes révolutionnaires et les réformistes, pointait. De cette lutte intestine, la discussion, ainsi que le vote sur le sabotage furent une première et embryonnaire manifestation. La discussion fut courte. Après que quelques orateurs eurent parlé en faveur du sabotage, une voix s’éleva pour le condamner: celle du président de séance. Il déclara que "s'il n’avait pas eu l'honneur de présider, il se serait réservé de combattre le sabotage proposé par le camarade Riom et par Beausoleil" ; et il ajouta qu'il "le considérait comme plus nuisible qu'utile aux intérêts des travailleurs et comme répugnant à la dignité de beaucoup d'ouvriers."
Il suffira, pour apprécier à sa valeur cette condamnation du sabotage d'observer que, quelques semaines plus tard, il ne "répugna pas à la dignité" de ce moraliste impeccable et scrupuleux d'être nanti, râce aux bons offices de Millerand, d'une sinécure de tout repos [3]. Le rapporteur de la Commission de laquelle ressortissait le sabotage, choisi pour son travail sur la "marque syndicale", était un adversaire du sabotage. Il l’exécuta donc en ces termes :
Il me reste à dire un mot au sujet du sabotage. Je le dirai d'une façon franche et précise. J'admire ceux qui ont le courage de saboter un exploiteur, je dois même ajouter que j'ai ri bien souvent aux histoires que l'on nous a racontées au sujet du sabotage, mais pour ma part, je n’oserais faire ce que ces bons amis ont fait. Alors, ma conclusion est que si je n'ai pas le courage de faire une action, ce serait de la lâcheté d'inciter un autre à la faire.
Je vous avoue que, dans l'acte qui consiste à détériorer un outil ou toute chose confiée à mes soins, ce n'est pas la crainte de Dieu qui paralyse mon courage, mais la crainte du gendarme !
Je laisse à vos bons soins le sort du sabotage.
Le Congrès n'épousa cependant pas les vues du rapporteur. Il fit bien un "sort" au sabotage, mais il fut autre que celui qui lui avait été conseillé. Un vote eut lieu, par bulletins, sur cette question spéciale - d’improbation ou d’approbation du sabotage - et il donna les résultats suivants :
 
 
Pour le sabotage
117
Contre
76
Bulletins blancs
2
 
Ce vote précis clôtura la période de gestation, d’infiltration théorique du sabotage.
Depuis lors, indiscutablement admis, reconnu et accepté, il n'a plus été évoqué aux Congrès corporatifs et il a pris rang définitivement au nombre des moyens de lutte préconisés et pratiqués dans le combat contre le capitalisme. Il est à remarquer que le vote ci-dessus, émis au Congrès de 1900, est déjà une indication du tassement qui va s’effectuer dans les organisations syndicales et qui va mettre les révolutionnaires à un pôle, les réformistes à l'autre. En effet, dans tous les Congrès confédéraux qui vont suivre, quand révolutionnaires et réformistes se trouveront aux prises, presque toujours la
majorité révolutionnaire sera à peu près ce qu'elle a été dans le vote sur le sabotage, - soit dans la proportion des deux tiers, contre une minorité d'un tiers.
 


La "Marchandise" travail







Dans l'exposé historique qui précède, nous venons de constater que le sabotage, sous l'expression anglaise de "Go Canny", découle de la conception capitaliste que le travail humain est une marchandise.
Cette thèse, les économistes bourgeois s'accordent à la soutenir. Ils sont unanimes à déclarer qu'il y a un marché du travail, comme il y a un marché du blé, de la viande, du poisson ou de la volaille.
Ceci admis, il est donc logique que les capitalistes se comportent à l'égard de la "chair à travail" qu'ils trouvent sur le marché comme lorsqu'il s'agit pour eux d'acheter des marchandises ou des matières premières : c'est-à- dire qu'ils s'efforcent de l'obtenir au taux le plus réduit.
C'est chose normale étant donné les prémisses.
Nous sommes ici en plein jeu de la loi de l'offre et de la demande.
Seulement, ce qui est moins compréhensible, c'est que, dans leur esprit, ces capitalistes entendent recevoir, non une quantité de travail en rapport avec le taux du salaire qu'ils payent, mais bien, indépendamment du niveau de ce salaire, le maximum de travail que puisse fournir l'ouvrier. En un mot, ils prétendent acheter non une quantité de travail, équivalente à la somme qu'ils déboursent, mais la force de travail intrinsèque de l'ouvrier : c'est, en effet, l'ouvrier tout entier - corps et sang, vigueur et intelligence - qu'ils exigent.
Lorsqu'ils émettent cette prétention, les employeurs négligent de tenir compte que cette "force de travail" est partie intégrante d'un être pensant, capable de volonté, de résistance et de révolte.
Certes, tout irait mieux dans le monde capitaliste si les ouvriers étaient aussi inconscients que les machines de fer et d'acier dont ils sont les servants et si, comme elles, ils n'avaient en guise de coeur et de cerveau qu'une chaudière ou une dynamo.
Seulement, il n'en est pas ainsi ! Les travailleurs savent quelles conditions leurs sont faites dans le milieu actuel et s'ils les subissent, ce n'est point de leur plein gré. Ils se savent possesseurs de la "force de travail" et s'ils acquiescent à ce que le patron embauche en "consomme" une quantité donnée, ils s'efforcent que cette quantité soit en rapport plus ou moins direct avec le salaire qu'ils reçoivent. Même parmi les plus dénués de conscience, parmi ceux qui subissent le joug patronal, sans mettre en doute son bien fondé, jaillit intuitivement la notion de résistance aux prétentions capitalistes : ils tendent à ne pas se dépenser sans compter.
Les employeurs n'ont pas été sans constater cette tendance qu'ont les ouvriers à économiser leur "force de travail". C'est pourquoi, certains d'entre eux ont habilement paré au préjudice qui en découle pour eux, en recourant à l'émulation pour faire oublier à leur personnel cette prudence restrictive.
Ainsi, les entrepreneurs du bâtiment, surtout à Paris, ont vulgarisé une pratique, qui d'ailleurs tombe en désuétude depuis 1906 - c'est-à-dire depuis que les ouvriers de la corporation sont groupés en syndicats puissants.
Cette pratique consiste à embaucher un « costaud » qui, sur le chantier, donne l'élan à ses camarades. Il "en met" plus que quiconque... et il faut le suivre, sinon les retardataires risquent d'être mal vus et d'être débauchés comme incapables.
Une telle manière de procéder dénote bien que ces entrepreneurs raisonnent à l'égard des travailleurs comme lorsqu'ils traitent un marché pour l'acquisition d'une machine. De même qu'ils achètent celle-ci avec la fonction productive qui lui est incorporée [4], de même ils ne considèrent l'ouvrier que comme un instrument de production qu'ils prétendent acquérir en entier, pour un temps donné, tandis qu'en réalité, ils ne passent de contrat avec lui que pour la fonction de son organisme se traduisant en travail effectif. Cette discordance qui est la base des rapports entre patrons et ouvriers met en relief l'opposition fondamentale des intérêts en présence : la lutte de la classe qui détient les moyens de production contre la classe qui, dénuée de capital, n'a d'autre richesse que sa force de travail.
Dès que, sur le terrain économique, employés et employeurs prennent contact, se révèle cet antagonisme irréductible qui les jette aux deux pôles opposés et qui, par conséquent, rend toujours instables et éphémères leurs accords.
Entre les uns et les autres, en effet, il ne peut jamais se conclure un contrat au sens précis et équitable du terme. Un contrat implique l'égalité des contractants, leur pleine liberté d'action et, de plus, une de ses caractéristiques est de présenter pour tous ses signataires un intérêt réel et personnel, dans le présent aussi bien que dans l'avenir.
Or, lorsqu’un ouvrier offre ses bras à un patron, les deux "contractants" sont loin d'être sur le pied d'égalité. L'ouvrier obsédé par l'urgence d'assurer son lendemain, - si même il n'est pas tenaillé par la faim, - n'a pas la sereine liberté d'action dont jouit son embaucheur. En outre, le bénéfice qu'il retire de son louage de travail n'’est que momentané, car s'il y trouve sa vie immédiate, il n'est pas rare que le risque de la besogne à laquelle il est astreint ne mette sa santé, son avenir en péril.
Donc, entre patrons et ouvriers, il ne peut se conclure d'engagements qui méritent le qualificatif de contrats. Ce qu'on est convenu de désigner sous le nom de "contrat de travail" n'a pas les caractères spécifiques et bilatéraux du contrat ; c'est, au sens strict, un contrat unilatéral, favorable seulement à l'un des contractants, - un contrat léonin.
Il découle de ces constatations que, sur le marché du travail, il n'y a, face à face, que des belligérants en permanent conflit ; par conséquent, toutes les relations, tous les accords des uns et des autres ne peuvent être que précaires, car ils sont viciés à la base, ne reposant que sur le plus ou le moins de force et de résistance des antagonistes. C'est pourquoi, entre patrons et ouvriers, ne se conclut jamais - et ne peut jamais se conclure, - une entente durable, un contrat au sens loyal du mot: il n'y a entre eux que des armistices qui, suspendant pour un temps les hostilités, apportent une trêve momentanée aux faits de guerre. Ce sont deux mondes qui s'entrechoquent avec violence : le monde du capital, le monde du travail. Certes, il peut y avoir, - et il y a,- des infiltrations de l'un dans l'autre ; grâce a une sorte de capillarité sociale, des transfuges passent du monde du travail dans celui du capital et, oubliant ou reniant leurs origines, prennent rang parmi les plus intraitables défenseurs de leur caste d'adoption. Mais, ces fluctuations dans les corps d'armée en lutte n’infirment pas l'antagonisme des deux classes
D'un côté comme de l'autre les intérêts en jeu sont diamétralement opposés et cette opposition se manifeste en tout ce qui constitue la trame de l'existence. Sous les déclamations démocratiques, sous le verbe menteur de l'égalité, le plus superficiel examen décèle les divergences profondes qui séparent bourgeois et prolétaires : les conditions sociales, les modes de vivre, les habitudes de penser, les aspirations, l'idéal... tout ! tout diffère !
 
 
 



Morale de classe
Il est compréhensible que, de la différentiation radicale dont nous venons de constater la persistance entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise découle une moralité distincte.
Il serait, en effet, pour le moins étrange, qu'il n’y ait rien de commun entre un prolétaire et un capitaliste, sauf la morale.
Quoi ! Les faits et gestes d'un exploité devraient être appréciés et jugés avec le critérium de son ennemi de classe ?
Ce serait simplement absurde !
La vérité, c'est que, de même qu'il y a deux classes dans la société, il y a aussi deux morales - celle des capitalistes et celle des prolétaires.
La morale naturelle ou zoologique, écrit Max Nordau, déclarerait que le repos est le mérite suprême, et ne donnerait à l'homme le travail comme désirable et glorieux qu’autant que ce travail est indispensable à son existence matérielle. Mais les exploiteurs n'y trouvent pas leur compte. Leur intérêt, en effet, réclame que la masse travaille plus qu'il n'est nécessaire pour elle, et produise plus que son propre usage ne l'exige. C'est qu’ils veulent précisément s'emparer du surplus de production ; à cet effet, ils ont supprimé la morale naturelle et en ont inventé une autre, qu'ils ont fait établir par leurs philosophes, vanter par leurs prédicateurs, chanter par leurs poètes : morale d'après laquelle l'oisiveté serait la source de tous les vices, et le travail une vertu, la plus belle de toutes les vertus...
Il est inutile d'observer que cette morale est à l'usage exclusif des prolétaires, les riches qui la prônent n'ayant garde de s’y soumettre : l'oisiveté n'est vice que chez les pauvres.
C'est au nom des prescriptions de cette morale spéciale que les ouvriers doivent trimer dur et sans trêve au profit de leurs patrons et que tout relâchement de leur part, dans l'effort de production, tout ce qui tend à réduire le bénéfice escompté par l'exploiteur, est qualifié d'action immorale.
Par contre, c'est toujours en excipant de cette morale de classe que sont glorifiés le dévouement aux intérêts patronaux, l’'assiduité aux besognes les plus fastidieuses et les moins rémunératrices, les scrupules niais qui créent "l'honnête ouvrier", en un mot toutes les chaînes idéologiques et sentimentales qui rivent le salarié au carcan du capital, mieux et plus sûrement que des maillons de fer forgé.
Pour compléter l'oeuvre d'asservissement, il est fait appel à la vanité humaine: toutes les qualités du bon esclave sont exaltées, magnifiées et on a même imaginé de distribuer des récompenses - la médaille du travail ! - aux ouvriers-caniches qui se sont distingués par la souplesse de leur épine dorsale, leur esprit de résignation et leur fidélité au maître.
De cette morale scélérate la classe ouvrière est donc saturée jusqu'à profusion.
Depuis sa naissance, jusqu'à la mort, le prolétaire en est englué : il suce cette morale avec le lait plus ou moins falsifié du biberon qui, pour lui, remplace trop souvent le sein maternel ; plus tard, à la "laïque", on la lui inculque encore, en un dosage savant, et l'imprégnation se continue, par mille et mille procédés, jusqu'à ce que, couché dans la fosse commune, il dorme de son éternel sommeil.
L'intoxication résultante de cette morale est tellement profonde et tellement persistante que des hommes à l'esprit subtil, au raisonnement clair et aigu, en restent cependant contaminés. C'est le cas du citoyen Jaurès, qui, pour condamner le sabotage, a excipé de cette éthique, créée à l'usage des capitalistes. Dans une discussion ouverte au Parlement sur le Syndicalisme, le 11 mai 1907, il déclarait :
Ah ! s'il s'agit de la propagande systématique, méthodique du sabotage, au risque d'être taxé par vous d'un optimisme où il entrerait quelque complaisance pour nous-mêmes, je ne crains pas qu'elle aille bien loin. Elle répugne à toute la nature et à toutes les tendances de l'ouvrier...
Et il insistait fort :
Le sabotage, affirmait-il, répugne à la valeur technique de l'ouvrier. La valeur technique de l'ouvrier, c'est sa vraie richesse ; voilà pourquoi le théoricien, le métaphysicien du syndicalisme, Sorel déclare que, accordât-on au syndicalisme tous les moyens possibles, il en est un qu'il doit s'interdire à lui même : celui qui risquerait de déprécier, d'humilier dans l'ouvrier cette valeur professionnelle, qui n'est pas seulement sa richesse précaire d'aujourd'hui, mais qui est son titre pour sa souveraineté dans le monde de demain...
Les affirmations de Jaurès, même placées sous l'égide de Sorel, sont tout ce qu'on voudra, - voire de la métaphysique, - hormis la constatation d'une réalité économique.
Où diantre a-t-il rencontré des ouvriers que "toute leur nature et toutes leurs tendances" portent à donner le plein de leur effort, physique et intellectuel à un patron, en dépit de conditions dérisoires, infimes ou odieuses que celui-ci leur impose ?
En quoi, d'autre part, la "valeur technique" de ces problématiques ouvriers sera-t-elle mise en péril, parce que, le jour où ils s'apercevront de l'exploitation éhontée dont ils sont victimes, ils tenteront de s'y soustraire tout d'abord, ne consentiront plus à soumettre leurs muscles et leurs cerveaux à une fatigue indéfinie, pour le seul profit du patron ?
Pourquoi ces ouvriers gaspilleraient-ils cette "valeur technique" qui constitue leur "vraie richesse" - aux dires de Jaurès - et pourquoi en feraient-ils presque gratuitement cadeau au capitaliste ? N'est-il pas plus logique qu'au lieu de se sacrifier, en agneaux bêlants sur l'autel du patronat, ils se défendent, luttent, et estiment au plus haut prix possible leur "valeur technique", ils ne cèdent leur "vraie richesse" qu'aux conditions les meilleures, ou les moins mauvaises ?
A ces interrogations l'orateur socialiste n'apporte pas de réponse, n'ayant pas approfondi la question. Il s'est borné à des affirmations d'ordre sentimental, inspirées de la morale des exploiteurs et qui ne sont que le remâchage des arguties des économistes reprochant aux ouvriers français leurs exigences et leurs grèves, les accusant de mettre l'industrie nationale en péril.
Le raisonnement du citoyen Jaurès est, en effet, du même ordre, avec cette différence qu'au lieu de faire vibrer la corde patriotique, c'est le point d'honneur, la vanité, la gloriole du prolétaire qu'il a tâché d'exalter, de surexciter.
Sa thèse aboutit à la négation formelle de la lutte de classe, car elle ne tient pas compte du permanent état de guerre entre le capital et le travail.
Or, le simple bon sens suggère que le patron étant l'ennemi, pour l'ouvrier, il n'y a pas plus déloyauté de la part de celui-ci à dresser des embuscades contre son adversaire qu'à le combattre à visage découvert.
Donc, aucun des arguments empruntés à la morale bourgeoise ne vaut pour apprécier le sabotage, non plus que toute autre tactique prolétarienne ; de même, aucun de ces arguments ne vaut pour juger les faits, les gestes, les pensées ou les aspirations de la classe ouvrière.
Si sur tous ces points on désire raisonner sainement, il ne faut pas se référer à la morale capitaliste, mais s'inspirer de la morale des producteurs qui s'élabore quotidiennement au sein des masses ouvrières et qui est appelée à régénérer les rapports sociaux, car c'est elle qui réglera ceux du monde de demain.


Les procédés de sabotage
Sur le champ de bataille qu'est le marché du travail, où les belligérants s’entrechoquent, sans scrupules et sans égards, il s'en faut, nous l'avons constaté, qu'ils se présentent à armes égales.
Le capitaliste oppose une cuirasse d'or aux coups de son adversaire qui, connaissant son infériorité défensive et offensive, tâche d'y suppléer en ayant recours aux ruses de guerre. L'ouvrier, impuissant our atteindre son adversaire de front, cherche à le prendre de flanc, en l'attaquant dans ses oeuvres vives : le coffre-fort.
Il en est alors des prolétaires comme d'un peuple qui, voulant résister à l'invasion étrangère et ne se sentant pas de force à affronter l'ennemi en ataille rangée se lance dans la guerre d'embuscades, de guérillas. Lutte déplaisante pour les grands corps d'armée, lutte tellement horripilante et meurtrière que, le plus souvent, les envahisseurs refusent de reconnaître aux francs-tireurs le caractère de belligérants.
Cette exécration des guérillas pour les armées régulières n'a pas plus lieu de nous étonner que l'horreur inspirée par le sabotage aux capitalistes.

C'est qu'en effet le sabotage est dans la guerre sociale ce que sont les guérillas dans les guerres nationales : il découle des mêmes sentiments, répond aux mêmes nécessités et a sur la mentalité ouvrière d'identiques conséquences.
On sait combien les guérillas développent le courage individuel, l'audace et l'esprit de décision ; autant peut s'en dire du sabotage : il tient en haleine les travailleurs, les empêche de s'enliser dans une veulerie pernicieuse et comme il nécessité une action permanente et sans répit, il a l'heureux résultat de développer l'esprit d'initiative, d'habituer à agir soi-même, de surexciter la combativité.
De ces qualités, l'ouvrier en a grandement besoin, car le patron agit à son égard avec aussi peu de scrupules qu’en ont les armées d'invasion opérant en pays conquis : il rapine le plus qu'il peut !
Cette rapacité capitaliste, le milliardaire Rockefeller l’a blâmée... quitte, très sûrement, à la pratiquer sans vergogne.
Le tort de certains employeurs, a-t-il écrit, est de ne point payer la somme exacte qu'ils devraient ; alors le travailleur a une tendance à restreindre son labeur.
Cette tendance à la restriction du labeur que constate Rockefeller - restriction qu'il légitime et justifie par le blâme qu'il adresse aux patrons - est du sabotage sous la forme qui se présente spontanément à l'esprit de tout ouvrier : le "ralentissement du travail".
C'est, pourrait-on dire, la forme instinctive et primaire du sabotage .
C'est à son application qu'à Beaford, dans l'Indiana, Etats-Unis (c'était en 1908), se décidaient une centaine d'ouvriers qui venaient d'être avisés qu'une réduction de salaire s'élevant à une douzaine de sous par heure leur était imposée. Sans mot dire, ils se rendirent à une usine voisine et firent rogner leurs pelles de deux pouces et demi.
Après quoi, ils revinrent au chantier et répondirent au patron : "A petite paie, petite pelle !".
Cette forme de sabotage n'est praticable que pour des ouvriers payés à la journée. Il est, en effet, bien évident que ceux qui travaillent aux pièces et de leur révolte passive puisqu'ils saboteraient leur propre salaire. Ils doivent donc recourir à d'autres moyens et leur préoccupation doit être de diminuer la qualité et non la quantité de leur produit.
De ces moyens, le Bulletin de la bourse du travail de Montpellier donnait un aperçu, dans un article publié dans les premiers mois de 1900, quelques semaines avant le Congrès confédéral qui se tint à Paris :
Si vous êtes mécanicien, disait cet article, il vous est très facile avec deux sous d'une poudre quelconque, ou même seulement avec du sable, d'enrayer votre machine, d'occasionner une perte de temps et une réparation fort coûteuse à votre employeur. Si vous êtes menuisier ou ébéniste, quoi de plus facile que de détériorer un meuble sans que le patron s'en aperçoive et lui faire perdre ainsi des clients ? Un tailleur peut aisément abîmer un habit ou une pièce d'étoffe ; un marchand de nouveautés, avec quelques taches adroitement posées sur un tissu le fait vendre à vil prix ; un garçon épicier, avec un mauvais emballage, fait casser la marchandise ; c'est la faute de n'importe qui, et le patron perd le client. Le marchand de laines, mercerie, etc., avec quelques gouttes d'un corrosif répandues sur une marchandise qu'on emballe, mécontente le client ; celui-ci renvoie le colis et se fâche : on lui répond que c'est arrivé en route... Résultat, perte souvent du client. Le travailleur à la terre donne de temps en temps un bon coup de pioche maladroit, - c'est-à-dire adroit,- ou sème de la mauvaise graine au milieu d'un champ, etc...
Ainsi qu'il est indiqué ci-dessus, les procédés de sabotage sont variables à l'infini. Cependant, quels qu'ils soient, il est une qualité qu'exigent d'eux les militants ouvriers : c'est que leur mise en pratique n'ait pas une répercussion fâcheuse sur le consommateur.
Le sabotage s'attaque au patron, soit par le ralentissement du travail, soit en rendant les produits fabriqués invendables, soit en immobilisant ou rendant inutilisable l'instrument de production, mais le consommateur ne doit pas ouffrir de cette guerre faite à l'exploiteur.
Un exemple de l'efficacité du sabotage est l'application méthodique qu'en on faite les coiffeurs Parisiens :
Habitués à frictionner les têtes, ils se sont avisés d'étendre le système du shampoing aux devantures patronales. C'est au point que, pour les patrons coiffeurs, la crainte du "badigeonnage" est devenue la plus convaincante des sanctions.
C'est grâce au badigeonnage - pratiqué principalement de 1902 à mai 1906 - que les ouvriers coiffeurs ont obtenu la fermeture des salons à des heures moins tardives et c'est aussi la crainte du badigeonnage qui leur a permis d'obtenir, très rapidement ( avant le vote de la loi sur le repos hebdomadaire) la généralisation de la fermeture des boutiques, un jour par semaine.
Voici en quoi consiste le badigeonnage : en un récipient quelconque, tel un oeuf préalablement vidé, le "badigeonneur" enferme un produit caustique ; puis, à l'heure propice, il s'en va lancer contenant et contenu sur la devanture du patron réfractaire.
Ce "shampoing" endolorit la peinture de la boutique et le patron profitant de la leçon reçue devient plus accommodant.
Il y a environ 2300 boutiques de coiffeurs à Paris, sur lesquelles, durant la campagne de badigeonnage, 2000 au moins ont été badigeonnées une fois... sinon plusieurs. "L'Ouvrier coiffeur", l'organe syndical de la Fédération des coiffeurs a estimé approximativement à 200.000 francs les pertes financières occasionnées aux patrons par le procédé du badigeonnage.
Les ouvriers coiffeurs sont enchantés de leur méthode et ils ne sont nullement disposés à l'abandonner. Elle a fait ses preuves, disent-ils, et ils lui attribuent une valeur moralisatrice qu'ils affirment supérieure à toute sanction légale.
Le badigeonnage, comme tous les bons procédés de sabotage s'attaque donc à la caisse patronale et la tête des clients n'a rien à en redouter.
Les militants ouvriers insistent fort sur ce caractère spécifique du sabotage qui est de frapper le patron et non le consommateur. Seulement, ils ont à vaincre le parti-pris de la presse capitaliste qui dénature leur thèse à plaisir en présentant le sabotage comme dangereux pour les consommateurs principalement.
On n'a pas oublié l'émotion que soulevèrent, il y a quelques années, les racontars de quotidiens, à propos du pain au verre pilé. Les syndicalistes s'évertuaient à déclarer que mettre du verre pilé dans le pain serait un acte odieux, stupidement criminel et que les ouvriers boulangers n'avaient jamais eu semblable pensée. Or , malgré les dénégations et les démentis, le mensonge se répandait, se rééditait et, naturellement, indisposait contre les ouvriers boulangers nombre de gens pour qui ce qu'imprime leur journal est parole d'évangile.
En fait, jusqu'ici, au cours des diverses grèves de boulangers, le sabotage constaté s'est borné à la détérioration des boutiques patronales, des pétrins ou des fours. Quand au pain, s'il en a été fabriqué d’immangeable, - pain brûlé ou pas cuit, sans sel, ou sans levain, etc., mais, insistons-y, jamais au verre pilé !- ce ne sont pas, et ce ne pouvaient être les consommateurs qui en ont pâti, mais uniquement les patrons.
Il faudrait, en effet, supposer les acheteurs pétris de bêtise... à en manger du foin !... pour accepter, au lieu de pain, un mélange indigeste ou nauséabond. Si le cas se fût présenté, ils eussent évidemment rapporté ce mauvais pain à leur fournisseur et eussent exigé à la place un produit comestible.
Il n'y a donc à retenir le pain au verre pilé que comme un argument capitaliste destiné à jeter le discrédit sur les revendications des ouvriers boulangers.
Autant peut s'en dire du "canard" lancé en 1907 par un quotidien, - spécialiste en excitations contre le mouvement syndical,- qui raconta qu’un préparateur en pharmacie, féru du sabotage, venait de substituer de la strychnine et autres poisons violents à d'innocentes drogues prescrites pour la préparation de cachets.
Contre cette histoire, qui n'était qu’un mensonge,- et aussi une insanité,- le syndicat des préparateurs en pharmacie protesta avec juste raison.
En réalité, si un préparateur en pharmacie avait intention de sabotage, jamais il n'imaginerait d'empoisonner les malades... ce qui, après avoir conduit ceux-ci au tombeau, l'amènerait lui-même en cour d'assise et ne causerait aucun sérieux préjudice à son patron.
Certes, le "potard" saboteur agirait autrement. Il se bornerait à gaspiller les produits pharmaceutiques, à en faire une généreuse distribution ; il pourrait encore employer pour les ordonnances les produits purs,- mais très coûteux,- en place des produits frelatés qui s'emploient couramment.
En ce dernier cas, il se dégagerait d'une complicité coupable... de sa participation au sabotage patronal,- criminel celui-là !- et ,qui consiste à délivrer des produits de basse qualité, d'action quasi nulle, au lieu des produits purs ordonnancés par le médecin.
Il est inutile d'insister davantage pour démontrer que le sabotage pharmaceutique peut être profitable au malade, mais qu'il ne peut jamais, - au grand jamais ! lui être nuisible.
C'est d'ailleurs par des résultats similaires, favorables au consommateurs, que, dans bien des corporations,- entre autre celles de l'alimentation,- se manifeste le sabotage ouvrier.
Et s'il n'y a un regret à formuler c'est que le sabotage ne soit pas davantage entré dans nos moeurs ouvrières. Il est triste, en effet, de constater que, trop souvent, des travailleurs s'associent aux plus abominables frelatages qu'il part de responsabilité qui leur incombe dans des agissements que le Code peut excuser, mais qui n'en sont pas moins des crimes.
Un appel à la population parisienne - dont ci-dessous est reproduit l'essentiel,- lancé en 1908 par le syndicat des Cuisiniers, en dit plus long sur ce sujet que bien des commentaires :
Le 1er juin dernier, un chef cuisinier, arrivé du matin même dans un restaurant populaire, constatait que la viande qui lui était confiée s'était tellement avariée, que la servir eut été un danger pour les consommateurs ; il en fit part au patron qui exigea qu'elle soit quand même servie ; l'ouvrier, révolté de la besogne qu'on voulait de lui, refusa de se faire complice de l'empoisonnement de la clientèle.
Le patron, furieux, de cette indiscrète loyauté, se vengea en le congédiant et en le signalant au syndicat patronal des restaurants populaires "La Parisienne", afin de l'empêcher de se replacer. Jusqu'ici, l'incident révèle seulement un acte individuel et ignoble du patron et un acte de conscience d'un ouvrier ; mais la suite de l'affaire révèle, comme on va le voir, une solidarité patronale tellement scandaleuse et dangereuse, que nous nous croyons obligés de la dénoncer :
Quand l'ouvrier s’est représenté à l'office de placement du syndicat patronal, le préposé à cet office lui déclara : qu'à lui, ouvrier, ça ne le regardait pas si les denrées étaient ou non avariées, que ce n'était pas lui qui était responsable ; que du moment qu'on le payait il n'avait plus qu'à obéir, que son acte était inadmissible et que désormais il n'avait plus à compter sur leur service de placement pour avoir du travail.
Crever de faim ou se faire au besoin complice d'empoisonnement, voilà le dilemme posé aux ouvriers par ce syndicat patronal.
D'autre part, ce langage établit que, loin de réprouver la vente des denrées avariées, ce syndicat couvre et défend ces actes et poursuit de sa haine les empêcheurs d'empoisonner tranquillement !
Il n'est sûrement pas un specimen unique dans Paris, ce restaurateur sans scrupules qui sert de la viande pourrie à sa clientèle. Cependant, rares sont les cuisiniers qui ont le courage de suivre l'exemple donné.
C'est que, hélas, à avoir trop de conscience, ces travailleurs risquent de perdre leur gagne-pain,- voir d'être boycottés ! Or, ce sont là des considérations qui font tourner bien des têtes, vaciller bien des volontés et mettent un frein à bien des révoltes.
Et c'est pourquoi, trop peu nous sont dévoilés les mystères des gargotes,- populaires ou aristocratiques.
Il serait pourtant utile au consommateur de savoir que les énormes quartiers de boeuf qui, aujourd'hui, s'étalent à la devanture du restaurant, qu'il fréquente sont des viandes appétissantes qui, demain, seront trimballées et détaillées aux Halles... tandis qu'à la gargote en question se débiteront des viandes suspectes.
Il lui serait également utile, au client, de savoir que le potage bisque d'écrevisse qu'il savoure est fait avec les carapaces de langoustes laissées hier, - par lui ou d'autres,- sur l'assiette ; carapaces soigneusement raclées, pour en détacher la pulpe y adhérent encore et qui, broyées au mortier, est finement délayée par un coulis qu'on teinte en rose avec du carmin.
De savoir aussi : qu'on « fait » les filets de Barbue avec de la lotte ou du cabillaud ; que les filets de chevreuil sont de la « tranche » de boeuf, pimentée grâce à une marinade endiablée ; que pour enlever aux volailles la saveur « passée » et les « rajeunir » on promène dans l'intérieur un fer rouge.
Et encore, que tout le matériel de restaurant : cuillers, verres, fourchettes, assiettes, etc., est essuyé avec les serviettes abandonnées par les clients après leur repas, - d'où contagion possible de tuberculose... sinon d'avarie !
La liste serait longue,- et combien nauséeuse ! - s'il fallait énumérer tous les "trucs" et les "fourbis" de commerçants rapaces et sans vergogne, qui, embusqués au coin de leur boutique, ne se satisfont point de détrousser leurs pratiques, mais encore trop souvent, les empoisonnent par dessus le marché.
D'ailleurs, il ne suffit pas de connaître les procédés ; il faut savoir quelles sont les maisons «honorables» qui sont coutumières de ces criminelles manières de faire. C'est pourquoi nous devons souhaiter, dans l'intérêt de la santé publique, que les ouvriers de l'alimentation sabotent les réputations surfaites de leurs patrons et nous mettent en garde contre ces malfaiteurs.
Observons, au surplus, qu'il est, pour les cuisiniers, une autre variété de sabotage : c'est de préparer les plats d'excellente façon, avec tous les assaisonnements nécessaires et en y apportant tous les soins requis par l'art culinaire ; ou bien, dans les restaurants à la portion, d'avoir la main lourde et copieuse, au profit des clients.
De tout ceci il résulte donc, que, pour les ouvriers de cuisine, le sabotage s'identifie avec l'intérêt des consommateurs, soit qu’ils s'avisent d’être de parfaits maîtres-queux, soit qu'ils nous initient aux arcanes peu ragoûtantes de leurs officines.
Certains objecteront peut-être que, dans ce dernier cas, les cuisiniers font, non pas acte de sabotage, mais donnent un exemple d'intégrité et de loyauté professionnelle digne d'encouragement.
Qu'ils prennent garde ! Ils s'engagent sur une pente très savonnée, très glissante et ils risquent de rouler à l'abîme... c'est-à-dire, à la condamnation formelle de la société actuelle.
En effet, la falsification, la sophistication, la tromperie, le mensonge, le vol, l'escroquerie sont la trame de la société capitaliste ; les supprimer équivaudrait à la tuer... Il ne faut pas s'illusionner : le jour où on tenterait d'introduire dans les rapports sociaux, à tous les degrés et dans tous les plans, une stricte loyauté, une scrupuleuse bonne foi, plus rien ne resterait debout, ni industrie ni commerce, ni banque..., rien ! rien !
Or, il est évident que, pour mener à bien toutes les opérations louches auxquelles il se livre, le patron ne peut agir seul ; il lui faut des aides, des complices... il les trouve dans ses ouvriers, ses employés. Il s’en suit logiquement qu'en associant ses employés à ses manoeuvres - mais non à ses bénéfices - le patron, dans n'importe quelle branche de l'activité, exige d'eux une soumission complète à ses intérêts et leur interdit d'apprécier et de juger les opérations et les agissements de sa maison; s'il en est qui ont un caractère frauduleux, voir criminel, cela ne les regarde point. "Ils ne sont pas responsables... Du moment qu'on les paie, ils n'ont qu'à obéir...", ainsi l'observait très bourgeoisement le préposé de la "Parisienne" dont il a été question plus haut.
En vertu de tels sophismes, le travailleur doit faire litière de sa personnalité, étouffer ses sentiments et agir en inconscient ; toute désobéissance aux ordres donnés, toute violation des secrets professionnels, toute divulgation des pratiques, pour le moins malhonnêtes, auxquelles il est astreint, constitue de sa part un acte de félonie à l'égard du patron.
Donc, s'il se refuse à l'aveugle et passive soumission, s'il ose dénoncer les vilenies auxquelles on l'associe, il est considéré comme se rebellant contre son employeur, car il se livre envers lui à des actes de guerre - il le sabote!
Au surplus, cette manière de voir n'est pas particulière aux patrons, c'est aussi comme acte de guerre,- comme acte de sabotage, - que les syndicats ouvriers interprètent toute divulgation préjudiciables aux intérêts capitalistes.

Cet ingénieux moyen de battre en brèche l'exploitation humaine a même reçu un nom spécial : c'est le abotage par la méthode de la "bouche ouverte".
L'expression est on ne peut plus significative. Il est, en effet, certain que bien des fortunes ne se sont édifiées que grâce au silence qu'ont gardé sur les pirateries patronales les exploités qui y ont collaboré. Sans le mutisme de ceux-ci, il eût été difficile, sinon impossible aux exploiteurs de mener à bien leurs affaires ; si elles ont réussi, si la clientèle est tombée dans leurs panneaux, si leurs bénéfices ont fait boule de neige, c'est grâce au silence de leurs salariés.
Eh bien ! ces muets du sérail industriel et commercial sont las de rester bouche close. Ils veulent parler ! Et ce qu'ils vont dire va être si grave que leurs révélations vont faire le vide autour de leur patron, que sa clientèle va se détourner de lui...
Cette tactique de sabotage qui, sous ses formes anodines et vierges de violence, peut être aussi redoutable pour bien des capitalistes que la brutale mise à mal d'un précieux outillage est en passe de considérable vulgarisation.
C'est donc à elle que recourent les travailleurs du bâtiment qui dévoilent, à l'architecte ou au propriétaire qui fait construire, les malfaçons de l'immeuble qu'ils viennent de terminer, ordonnées par l'entrepreneur et à son profit : murs manquant d'épaisseur, emploi de mauvais matériaux, couches de peinture escamotées, etc.
"Bouche ouverte", également, lorsque les ouvriers du métro dénoncent à grand fracas les criminels vices de construction des tunnels ;
"Bouche ouverte", aussi, quand les garçons épiciers pour amener à composition les maisons réfractaires à leur revendications ont avisé, par voies d'affiches, les ménagères des trucs et filouteries du métier;
"Bouche ouverte", encore, les placards des préparateurs en pharmacie - en lutte pour la fermeture à 9 heures du soir - dénonçant le coupable sabotage des malades par des patrons insoucieux.
Et c'est de même à la pratique de la "bouche ouverte" qu'ont décidé de recourir les employés des maisons de Banque et de Bourse. Dans une assemblée générale, tenue en juillet dernier, le syndicat de ces employés a adopté un ordre du jour menaçant les patrons, s'ils font la sourde oreille aux revendications présentées, de rompre le silence professionnel et de révéler au public tout ce qui se passe dans les cavernes de voleurs que sont les maisons de finance.
Ici, une question se pose :
Que vont dire de la "bouche ouverte" les pointilleux et tatillons moralistes qui condamnent le sabotage au nom de la morale ?
Auxquels des deux, patrons ou employés, vont aller leurs anathèmes ?
Aux patrons, escrocs, spoliateurs, empoisonneurs, etc., qui entendent associer leurs employés à leur indignité, les rendre complices de leurs délits, de leurs crimes ?
Ou bien, aux employés qui, se refusant aux malhonnêtetés et aux scélératesses que l'exploiteur exige d'eux, libérant leur conscience en mettant public ou consommateurs en garde ?
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Nous venons d'examiner les procédés de sabotage mis en oeuvre par la classe de travail, sans qu'il y ait abandon du chantier ou de l'atelier ; mais le sabotage ne se limite pas à cette action restreinte ; il peut devenir, - et il devient de plus en plus,- un aide puissant en cas de grève.
Le milliardaire Carnegie, le roi du Fer, a écrit :
Attendre d'un homme qui défend son salaire pour les besoins de sa vie, d'assister tranquillement à son remplacement par un autre homme, c'est trop attendre.
... et les capitalistes sont du nombre !
C'est ce que ne cessent de dire, de répéter, de clamer les syndicalistes. Mais, il n'y a pire sourds, on le sait, que ceux qui ne veulent pas entendre ... et les capitalistes sont du nombre !
Cette pensée du milliardaire Carnegie, le citoyen Bousquet, secrétaire du Syndicat des Boulangers parisiens, l'a paraphrasée dans un article de La Voix du Peuple [5] :
Nous pouvons constater, écrivait-il, que le simple fait de l’arrêt du travail n’est pas suffisant pour l’aboutissement d’une grève. Il serait nécessaire et même indispensable, pour le résultat du conflit, que l’outillage,- c’est-à-dire les moyens de production de l’usine, du tissage, de la mine, de la boulangerie, etc., - soit réduit à la grève, c’est à dire au non fonctionnement...
Les renégats vont travailler. Ils trouvent les machines, les fours en bon état,- et ce, par la suprême faute des grévistes qui, ayant laissé en bonne santé les moyens de production, ont laissé derrière eux la cause de leur échec revendicatif...
Or, se mettre en grève et laisser en état normal les machines et les outils, est du temps perdu pour une lutte efficace. En effet, le patronat, disposant des renégats, de l'armée, de la police, fera fonctionner les machines... et le but de la grève ne sera pas atteint.
Le premier devoir avant la grève est donc de réduire à l’impuissance les instruments de travail. C’est l’A B C de la lutte ouvrière. Alors, la partie devient égale entre le patron et l’ouvrier, car, alors, la cessation du travail qui est réelle, produit le but désiré, c’est-à-dire l’arrêt de la vie dans le clan bourgeois.
Désir de grève dans l’alimentation ?... Quelques litres de pétrole ou autre matière grasse et odorante répandue sur la sole du four... Et renégats ou soldats peuvent faire venir du pain. Ce pain sera immangeable, car les carreaux (pendant au moins trois mois) garderont l’odeur de la matière et l’inculqueront au pain. Résultat : four inutilisable et à démolir.
Désir de grève dans la métallurgie ?... Du sable ou de l’émeri dans les engrenages de ces machines qui, montres fabuleuses, marquent l'exploitation du prolétariat ; ce sable fera grincer ces machines encore plus fort que le patron ou le contre-maître, et le colosse de fer, le pondeur de travail, sera réduit à l'impuissance et les renégats aussi...
C'est la même thèse qu’a effleurée dans sa brochure Le Syndicalisme dans les chemins de fer, le citoyen A. Renault, employé de l'Ouest-Etat, thèse qui lui a valu, en septembre dernier, d'être révoqué par le Conseil d'enquête, qui en la circonstance, a eu figure de conseil de guerre :
Pour être certain du succès, expliquait Renault, au cas où la majorité des employés de chemin de fer ne cesserait pas le travail au début, il est indispensable qu'une besogne dont il est inutile de donner ici une définition, soit faite, au même instant, dans tous les centres importants, au moment de la déclaration de grève. Pour cela, il faudrait que des équipes de camarades résolus, décidés, coûte que coûte, à empêcher la circulation des trains, soient dès maintenant constitués dans tous les groupes et les points importants. Il faudra choisir des camarades parmi les professionnels, parmi ceux qui, connaissant le mieux les rouages du service, sauraient trouver les endroits sensibles, les points faibles, frapperaient à coup sûr sans faire de destruction imbécile et par leur action efficace, droite, intelligente autant qu'énergique, rendraient, d'un seul coup, inutilisable pour quelques jours, le matériel indispensable au fonctionnement du service et à la marche des trains. Il faut
penser sérieusement à cela.
Il faut compter avec les jaunes, les soldats...
Cette tactique qui consiste à doubler la grève des bras de la grève des machines peut paraître s'inspirer de mobiles bas et mesquins. Il n’en est rien !
Les travailleurs conscients se savent n'être qu’une minorité et ils redoutent que leurs camarades n’aient pas la ténacité et l'énergie de tenir jusqu'au bout. Alors, pour entraver la désertion de la masse, ils lui rendent la retraite impossible : ils coupent les ponts derrière elle.
Ce résultat, ils l'obtiennent en enlevant aux ouvriers, trop soumis aux puissances capitalistes, l'outil des mains et en paralysant la machine que fécondait leur effort. Par ces moyens, ils évitent la trahison des inconscients et les empêchent de pactiser avec l'ennemi en reprenant le travail mal à propos.
Il y a une autre raison à cette tactique : ainsi que l'ont noté les citoyens Bousquet et Renault, les grévistes n'ont pas que les renégats à craindre ; ils doivent aussi se méfier de l'armée.
En effet, il devient de plus en plus d'usage capitaliste de substituer aux grévistes la main d'oeuvre militaire. Ainsi, dès qu'il est question d'une grève de boulangers, d'électriciens, de travailleurs des Chemins de Fer, etc., le gouvernement à énerver la grève et à la rendre inutile et sans objet en remplaçant les grévistes par les soldats.
C'est au point que, pour remplacer les électriciens, par exemple, le gouvernement a dressé un corps de soldats du génie, auxquels on a appris le fonctionnement des machines génératrices d'électricité, ainsi que la manipulation des appareils et qui sont toujours prêts à accourir prendre la place des ouvriers de l'industrie électrique au premier symptôme de grève.
Il est donc de lumineuse évidence que si les grévistes, qui connaissent les intentions du gouvernement, négligent,- avant de suspendre le travail,- de parer à cette intervention militaire, an la rendant impossible et inefficace, ils sont vaincus d'avance.
Prévoyant le péril, les ouvriers qui vont engager la lutte seraient inexcusables de ne pas y obéir. Ils n'y manqueront pas !
Mais alors il arrive qu'on les accuse de vandalisme et qu'on blâme et flétrit leur irrespect de la machine. Ces critiques seraient fondées s'il y avait de la part des ouvriers volonté systématique de détérioration, sans préoccupation de but. Or, ce n'est pas le cas ! Si les travailleurs s'attaquent aux machines c'est, non par plaisir ou dilettantisme, mais parce qu'une impérieuse nécessité les y oblige.
Il ne faut pas oublier qu'une question de vie ou de mort se pose pour eux : s'ils n'immobilisent pas les machines, ils vont à la défaite, à l'échec de leurs espérances ; s'ils les sabotent, ils ont de grandes chances de succès, mais par contre, ils encourent la réprobation bourgeoise et sont accablés d'épithètes malsonnantes.
Etant donné les intérêts en jeu, il est compréhensible qu'ils affrontent ces anathèmes d'un coeur léger et que la crainte d'être honnis par les capitalistes et leur valetaille ne les fasse pas renoncer aux chances de victoire que leur réserve une ingénieuse et audacieuse initiative.
Ils sont dans une situation identique à celle d'une armée qui, acculée à la retraite, se résout à regret à la destruction des armements et des approvisionnements qui gêneraient sa marche et risqueraient de tomber au pouvoir de l'ennemi. En ce cas, cette destruction est légitime, tandis qu'en toute autre circonstance elle serait folie.
En conséquence, il n'y a pas plus raison de blâmer les ouvriers qui, pour assurer leur triomphe recourent au sabotage, qu'il n'y a lieu de blâmer l'armée qui, pour se sauver elle-même, sacrifie ses "impedimenta".
Nous pouvons donc conclure qu'il en est du sabotage, ainsi que de toutes les tactiques et de toutes les armes : la justification de leur emploi découle des nécessités et du but poursuivi.

C'est à cette préoccupation des nécessites inéluctables et du but à atteindre qu'obéissaient, il y a quelques années, les employés des tramways de Lyon qui, pour rendre impossible la circulation des "cars" , avec des renégats pour wattmen, coulaient du ciment dans les aiguilles des rails.
Autant peut s'en dire également du personnel du Chemin de fer du Médoc qui se mit en grève en juillet 1908 : avant de suspendre le travail il avait eu soin de couper la ligne télégraphique reliant les gares et, lorsque la Compagnie voulut organiser un service de fortune il fut constaté que les organes de prise d'eau des locomotives avaient été dévissés et cachés.
Un original procédé est le suivant, qui fut appliqué à Philadelphie dans une grande maison de fourrures, une de ces dernières années : avant de quitter le travail les ouvriers coupeurs furent invités par le Syndicat à modifier la grandeur de leurs "patrons" régulièrement d'un pouce en plus ou en moins. Chaque ouvrier suivit le conseil, rognant ou augmentant ses "patrons" à sa guise...
Après quoi, le travail ayant cessé des "jambes noires" furent embauchés sans que les grévistes en soient émus. Ces jaunes se mirent au travail et ce fut un beau gâchis ! Les coupeurs coupèrent... et rien ne s'accordait ! Tant et si bien qu'après avoir perdu beaucoup de dollars, le patron fut dans l'obligation de réembaucher les grévistes...
Chacun reprit son poste et chacun redressa ses "patrons" en plus ou en moins.
On n'a pas oublié la formidable désorganisation qu'apporta au printemps de 1909 la grève des Postes et Télégraphes. Cette grève étonna bien des aveugles volontaires, auxquels échappent les symptômes sociaux les plus accentués ; ceux- là eussent manifesté moins de stupéfaction s'ils avaient su que le "Cri Postal", l'organe corporatif des sous-agents des P. T. T., déclarait, dès le mois d'avril 1907 :
Vous nous parlez coups de trique, nous répondrons coups de matraque... Ce que vous ne pourrez jamais empêcher, c'est qu'un jour, les correspondants et les télégrammes pour Lille aillent faire un tour à Perpignan. Ce que vous ne pourrez jamais empêcher, c'est que les communications téléphoniques soient subitement embrouillées et les appareils télégraphiques subitement détraqués. Ce que vous ne pourrez jamais empêcher c'est que dix mille employés restent à leur poste, mais les bras croisés. Ce que vous ne pourrez jamais empêcher c'est que dix mille employés vous remettent le même jour et à la même heure, leur demande de mise en disponibilité et cessent le travail légalement aussitôt. Et ce que vous ne pourrez jamais faire, c'est les remplacer par des soldats...
Bien d'autres exemples seraient à citer. Mais, n'écrivant pas un traité de sabotage, il ne peut être question d'exposer ici les moyens, aussi complexes que variés, auxquels recourent et peuvent recourir les travailleurs. Les quelques-uns que nous venons de rappeler suffisent amplement pour faire saisir sur le vif les caractères du sabotage.
Outre les procédés exposés ci-dessus, il en est un autre - qui s’est passablement répandu depuis l'échec de la deuxième grève des Postiers,- et qu'on pourrait qualifier de sabotage par représailles.

A la suite de cette deuxième grève, des groupes de révolutionnaires, dont les recherches de la police et du parquet n'ont pas réussi à découvrir la filière, décidèrent de saboter les lignes télégraphiques et téléphoniques, pour protester contre le renvoi en masse de plusieurs centaines de grévistes. Ils annoncèrent leur intention de s'acharner à ces guérillas d'un nouveau genre tant que les postiers révoqués pour faits de grève, n'auraient pas été réintégrés.
Une circulaire confidentielle envoyée aux adresses sûres que ces groupes, - ou ce groupe,- s'étaient procurées, précisait dans quelles conditions devait s'opérer cette campagne de sabotage des fils.
Les camarades qui t'envoient ce papier, disait cette circulaire, te connaissent si tu ne les connais pas ; excuse-les de ne pas signer. Ils te connaissent pour un révolutionnaire sérieux.
Ils te demandent de couper les fils télégraphiques et téléphoniques qui seront à ta portée dans la nuit de lundi à mardi 1er juin. Les nuits suivantes tu continueras sans autre mot d'ordre, le plus souvent que tu pourras.
Quand le Gouvernement en aura assez il réintégrera les 650 postiers qu'il a révoqué.
Dans une seconde partie, cette circulaire contenait un formulaire détaillé et technique qui exposait les différentes façons de couper les fils tout en évitant d'être électrocutés. Elle recommandait aussi, avec beaucoup d'insistance, de ne pas toucher aux fils des signaux ni aux fils télégraphiques des compagnies de chemin de fer et, pour rendre impossible toute erreur, il était insisté minutieusement sur les moyens de reconnaître les fils des compagnies de ceux des lignes de l'état.
L'hécatombe des fils télégraphiques et téléphoniques fut considérable sur tous les points de la France et elle se continua sans répit jusqu'à la chute du ministère Clémenceau.
A l'avènement du ministère Briand il y eut une sorte d'armistice, une suspension des hostilités contre les lignes télégraphiques, les nouveaux ministres ayant laissé entrevoir comme prochaine la réintégration des victimes de la grève.
Depuis, en diverses circonstances, certains groupes, voulant protester contre l'arbitraire du pouvoir, ont pris l'initiative de s'adonner à cette guerre aux fils télégraphiques et téléphoniques. Voici, à titre documentaire, l'un des bilans d'un des groupes les plus actifs en ce genre d'opérations :
Septième bilan du groupe révolutionnaire secret de la région de Joinville et ses succursales :
Fils télégraphiques et téléphoniques coupés pour protester contre l'arrestation arbitraire du camarade Ingweiller, secrétaire de l'Union syndicale des ouvriers sur métaux, les poursuites scandaleuses engagées contre le comité de grève du Bi-Métal et les condamnations prononcées le 25 juillet 1910.
Opérations faites par le comité révolutionnaire secret de la région de Joinville et le comité de Seine-et-Oise du 8 au 28 juillet 1910 :
 
 
8 au 28 juillet 1910
Région de Montesson, le Vésinet, Pont du Pecq
78 lignes
25 juillet.-
Route de Melun à Montgeron
32 ------
25 juillet.-
Route de corbeil à Draveil.
24 ------
28 juillet.-
Ligne du P.-L.-M. (Porte de Charenton)
87 ------
 
Total................
221 lignes
Report des 6 précédents bilans
.....................
574 ------
 
Total................
795 lignes
 
 
 Jusqu'ici, nous n'avons envisagé le sabotage que comme un moyen de défense utilisé par le prolétariat contre le patron. Il peut, en outre, devenir un moyen de défense du public contre l'état ou les grandes compagnies.
L'Etat - à tout seigneur tout honneur ! - en a déjà pâti. On sait avec quelle désinvolture il exploite les services publics qu'il a englobés. On sait aussi que les voyageurs du réseau de l'Ouest sont, entre tous, les plus mal lotis. Aussi, à bien des reprises, un vent de colère a-t-il passé sur eux et il y a eu alors, en crise de révolte, fusion des classes contre l'Etat maudit.
Nous avons assisté à un rude sabotage de la gare St-Lazare... mais ce ne fut qu'un geste d'exaspération impulsif et momentané. Or, voici qu'un syndicat de "défense des intérêts des voyageurs" vient, à fin août dernier, de se constituer et, dès sa naissance, convaincu de l'inanité des moyens légaux, il a (dans une réunion tenue à Houilles) affirmé sa volonté de recourir, pour obtenir satisfaction, à tous les moyens "possibles et imaginables" et s'est déclaré partisan d'un sabotage intensif du matériel. C'est preuve que le sabotage fait son chemin !
 
 



L'obstructionnisme
L'obstructionnisme est un procédé de sabotage à rebours qui consiste à appliquer avec un soin méticuleux les règlements, à faire la besogne dont chacun a charge avec une sage lenteur et un soin exagéré.
Cette méthode est surtout usitée dans les pays germaniques et une des premières et importantes applications en a été faite en 1905, en Italie, par les travailleurs des chemins de fer.
Il est inutile d'insister pour démontrer qu'en ce qui concerne spécialement l'exploitation des voies ferrées, les circulaires et les règlements chevauchent les uns sur les autres ; il n'est pas difficile non plus de concevoir combien leur scrupuleuse et stricte application peut apporter de désarroi dans le service.
Le gâchis et la désorganisation furent, en Italie, lors de l'Obstruction des "Ferrovieri" fantastiques et formidables. En fait, la circulation des trains fut presque suspendue.
L'évocation de ce que fut cette période de résistance passive fera saisir toute l'ingéniosité de cette tactique de lutte ouvrière. Les reporters qui vécurent l'obstruction nous en donnèrent des récits qui ont une saveur que n'aurait pas un exposé théorique. Laissons-leur donc la parole :
Le règlement veut qu'on ouvre le guichet pour la distribution des tickets trente minutes avant l'heure du départ du train et qu'on le ferme cinq minutes avant. On ouvre donc les guichets. La foule se presse et s'impatiente. Un monsieur offre un billet de 10 francs pour payer un ticket de 4 fr. 50. L'employé lui lit l'article qui impose aux voyageurs de se présenter avec leur argent, compté jusqu'aux centimes. Qu'il aille donc faire de la monnaie. L'incident se répète pour huit voyageurs sur dix. Contre tout usage, mais selon le règlement, on ne rend pas la monnaie, fût-ce un franc. Après vingt-cinq minutes, une trentaine de personnes à peine ont pris leurs billets. Les autres arrivent, essoufflées, avec leur monnaie. Mais le guichet est fermé, parce que le délai réglementaire est écoulé.
Ne croyez pas, toutefois, que ceux qui ont pu prendre leurs billets ne soient pas à plaindre. Ils ne sont qu'au début de leurs peines. Ils sont dans le train, mais le train ne part pas. Il doit attendre que d'autres trains arrivent, d'autres trains qui sont en panne à cinq cent mètres de la gare. Car, d'après le règlement, on a accompli là des manoeuvres qui ont déterminé un arrêt interminable. Des voyageurs impatientés, sont même descendus pour gagner à pied la gare ; mais les surveillants les ont arrêtés et leur ont dressé procès-verbal.
D'ailleurs, dans le train qui doit partir, il y a des tuyaux de chauffage à surveiller, et une inspection minutieuse peut durer jusqu'à deux heures. Enfin, le train s'ébranle. On pousse un soupir de soulagement. On croit toucher au but. Illusion !
A la première gare, le chef de train examine toutes les voitures et donne les ordres opportuns. On vérifie notamment si toutes les portières sont bien fermées. On devrait s'arrêter une minute ; c'est un quart d'heures au moins qu'il faut compter...
      Ces incidents, qui se produisent au premier jour, à Rome et un peu partout, ne donnent qu'une image, imparfaite encore, de la situation. Pour les manoeuvres dans les gares et pour la formation des trains de marchandises, les choses étaient bien plus compliquées.
Et tout cela entremêlé d'incidents grotesques ou joyeux à faire pâmer d'aise les mânes de Sapeck.
A Milan, un train s'était formé péniblement après une heure et demie de travail. Le surveillent passe et voit, tout au milieu, une de ces vieilles et horribles voitures que, par avarice, les Compagnies s'obstinent à faire circuler. "Voiture hors d'usage", prononce-t-il. Et tout de suite, il faut détacher la voiture et reformer le train.
A Rome, un chauffeur doit reconduire sa machine au dépôt. Mais il s'aperçoit que, derrière le tender on n'a pas placé les trois lanternes réglementaires. Il refuse donc de bouger. On va donc chercher les lanternes ; mais au dépôt, on refuse de les livrer, car on réclame un mot écrit du chef de gare. Cet incident prend une demi-heure.
Au guichet se présente un voyageur avec un billet à prix réduit. Au moment de timbrer, l'employé demande :
- Vous êtes bien M. Untel, dont le nom figure sur le billet ?
- Certainement.
- Vous avez des papiers constatant votre identité ?
- Non, pas sur moi.
- Alors, soyez assez bon pour trouver deux témoins qui me garantissent votre identité...
      Toujours au guichet : un député se présente.
- Ah ! vous êtes l'honorable X... ?
- Parfaitement.
- Votre médaille ?
- Voici.
- Veuillez me donner votre signature.
- Avec plaisir. Un encrier.
- Je n'en ai malheureusement pas.
- Alors, comment puis-je signer ?
Et l'employé, placide et imperturbable de répondre :
- Je crois qu'au buffet...
Le correspondant d'un grand journal parisien narra, à l'époque, son burlesque voyage au temps d'obstruction :
Je me fis conduire à la gare des Termini (à Rome), où j'arrivai juste à l'heure du départ réglementaire du train Civita-Vecchia, Gênes, Turin et Modane. Je me présentai au guichet, qui était libre.
- Suis-je encore à temps pour le train de Gènes ? demandai-je à l'employé.
Celui-ci me regarde un moment d'un air étonné ; puis il me répond avec flegme, en scandant les syllabes :
- Certainement, le train de Gênes n'est pas encore parti.
- Donnez- moi donc un billet d'aller et retour pour Civita-Vecchia, dis-je en lui passant ma monnaie comptée à l'avance.
L'employé prend ma monnaie, observe minutieusement et une à une chaque pièce, chaque sou ; il les palpe, les fait sonner pour les vérifier, le tout avec une lenteur telle que je lui dis, feignant l'impatience :
- Mais vous allez me faire manquer mon train !
- Bah ! Votre train ne part pas encore...
- Comment ! comment ! fis-je.
- Oui... On dit qu'il y a une petite chose de détraquée dans la machine.
- Eh bien ! on la changera !
- "Chi lo sa ?..."
Je laisse cet homme impassible, et gagne le quai dont la physionomie est anormale. Plus de ces allées et venues fébriles, de facteurs, d'employés ; ceux-ci sont répartis en petits groupes, parlant posément entre eux, ce pendant que les voyageurs font les cent pas evant les portières du train ouvertes. Partout règne le calme d'une petite gare de province.
Je m'approche d'une voiture de première classe. Une dizaine de manoeuvres astiquent les poignées de cuivre, nettoient les vitres, ouvrent et ferment les portières pour s'assurer qu'elles jouent bien, époussètent les coussins, éprouvent les robinets d'eau et les boutons de lumière électrique. Une vraie rage de propreté, fait inouï dans les chemins de fer italiens ! Huit minutes ont passé et la voiture n'est pas prête encore.
- "Dio mio" ! s'écrie soudain un des manoeuvres. Voilà de la rouille sur les poignées de cette portière ! Et il frotte la rouille avec une ardeur sans pareille.
- Est-ce que vous allez nettoyer ainsi toutes les voitures ? lui dis-je.
- Toutes ! me répond cet homme consciencieux d'une voix grave. Et il y en a quinze à nettoyer encore !
Cependant, la locomotive n'est pas encore là. Je m'enquiers. Un employé complaisant m'assure que le mécanicien est entré au dépôt à l'heure réglementaire, mais il lui a fallu beaucoup de temps pour mettre sa machine en état, car il a voulu peser les sacs de charbon, compter une à une les briques d'aggloméré, enfin, inquiet sur certains appareils, il a dû prier son chef de venir discuter avec lui, - conformément au règlement !
J'assiste au dialogue suivant entre un sous-chef de gare et le chef de train :
"- Ecoutez, dit le sous-chef de gare, vous savez bien que si vous exigez que le train soit formé suivant les règlements, on ne partira plus.
"- Pardon, chef, réplique l'autre avec calme. Il faut d'abord faire respecter l'article 293 qui exige que les voitures à tampons fixes alternent entre les voitures à tampons à ressort. Puis, il y a tout le train à reformer, car aucun des tampons ne coïncide exactement avec son contraire, comme il est prescrit à l'article 236, lettre A. Les chaînes de sûreté manquent en partie à certaines voitures qu'il faudra par conséquent réparer, comme l'exige l'article 326, lettre B. De plus, la formation du train n'est pas faite comme il est prescrit, parce que les voitures pour...
" - Vous avez parfaitement raison, s'écrie le sous-chef de gare. Mais pour faire tout cela, il faut une journée !
" - Ce n'est que trop vrai, soupire le chef de train, goguenard. Mais, que vous importe ? une fois en route la responsabilité pèse toute sur moi. J'insiste donc pour que le règlement soit respecté... "
Finalement, un coup de sifflet annonce que la locomotive s'avance, s'arrêtant longuement à chaque aiguillage pour une longue discussion entre le mécanicien et l'aiguilleur. En arrivant sur la voie où notre train l'attend, le mécanicien s'arrête encore une fois avec prudence : avant d'aller plus loin et d'aborder la tête de son train, il veut savoir si les freins des voitures sont en bon état, s'il n'y a pas de lampistes ou d'autres agents sur les toits des wagons... Un accident est si vite arrivé ! Enfin, le mécanicien se déclaré satisfait et il amène sa locomotive à l'amarrage.
Nous allons partir ?... Allons donc ! Le manomètre de la machine doit marquer 5 degrés et il en marque 4. D'habitude, on part quand même et la pression monte en route. Mais le règlement exige les 5 degrés au départ et notre mécanicien ne partirait pour rien au monde à 4,5 dixièmes ce soir.
Nous finissons par démarrer avec une heure et demie de retard. Nous sortons de la gare avec une sage lenteur, sifflant à toutes les aiguilles, longeant six trains en panne à deux kilomètres de Rome et dont les voyageurs pestent à qui mieux mieux, et... nous voici sous la coupe des contrôleurs qui passent leur temps à faire signer les voyageurs munis de permis, de demi-permis et de billets circulaires.
Cependant, première station. Des voyageurs montent. Les employés vérifient lentement la fermeture de toutes les portières, qu'ils ouvrent et ferment. Dix minutes se perdent encore. Malgré tout, le chef de gare siffle pour le départ.
- "Momento" ! lui crie le chef de train. "Momento" !
- Qu'y-a-t-il ? demande le chef de gare.
- Je vais fermer la vitre de ce compartiment, là bas, comme le prescrit l'article 676 du règlement.
Et il le fait comme il l'a dit !
On repart... A la gare suivante, nouvelle comédie.
Il y a là des colis à prendre, neuf malles et cinq valises que le chef de train tient à vérifier avant de les admettre - comme il est prescrit par l'article 739 du règlement. Et nous sommes arrivés enfin à Civita-Vecchia, à minuit 40, avec près de trois heures de retard, sur un parcours qui, d'ordinaire, se fait en deux heures...
Voilà ce qu'est l'obstructionnisme : respect et application, poussés jusqu'à l'absurde, des règlements ; accomplissement de la besogne dévolue avec un soin excessif et une non moins excessive lenteur.
Ceci exposé, il n'est pas inutile de connaître l'appréciation portée sur cette tactique de lutte par le Congrès International des Ouvriers du Transport qui se tint à Milan, en Juin 1906. Le rapporteur était un délégué autrichien, le citoyen Tomschick :
Il est très difficile de dire, déclara-t-il : le Congrès recommande aux travailleurs des chemins de fer de se mettre en grève ou d'employer la résistance passive. Par exemple, ce qui est bon et possible en Autriche, peut être mauvais et impossible à exécuter dans les autres pays...
Quant à la résistance passive : Elle est ancienne, elle a été appliquée déjà en 1895. Les camarades italiens ont employé la résistance passive bien maladroitement, en l'étendant également aux trains de voyageurs. Ils ont ainsi excité la population et c'était absolument inutile, car la circulation des voyageurs n'est pas la partie la plus importante du commerce, elle ne vient qu'en deuxième ligne. Pour les chemins de fer c'est surtout la circulation des marchandises qui entre en considération et il faut frapper les chemins de fer par son arrêt. Si les camarades italiens avaient fait ceci, ils auraient sans doute obtenu de grands avantages. Plus les marchandises s'accumulent, plus l'entière circulation est arrêtée et la conséquence en est que les voyageurs protestent parce qu'ils doivent rester en dehors et attendre en vain leur transport. Dans ces cas les réclamations des voyageurs ne s'adresseront pas aux travailleurs des chemins de fer, mais aux administrations. En Italie, on a pu constater le contraire : la population était contre les travailleurs des chemins de fer.
Je vous dis que la résistance passive est bien plus difficile à exécuter que la grève. Lors de la résistance passive les travailleurs des chemins de fer sont toujours sous le fouet des supérieurs, à chaque quart d'heure ils doivent se défendre contre toute sorte de commandements et, à cause du refus de travail, ils peuvent être congédiés à chaque moment.
Prenez tous les fonctionnaires : tout au plus dix sur cent savent les instructions, car les employés ne sont pas instruits par leurs chefs. Vous pouvez alors vous imaginer combien il est difficile d'éclairer et d'informer les travailleurs des chemins de fer lors d'une résistance passive.
Et puis il y a encore une circonstance importante qu'il ne faut pas oublier : lors de la résistance passive on surcharge de travail les hommes indifférents, ils doivent courir continuellement, ils ont peu de repos et par la perte de la rémunération kilométrique ils ont en même temps une diminution de leur gain. C'est pourquoi, nous y insistons encore une fois, l'exécution de la résistance passive n'est point une tâche facile...
Le Congrès ne désapprouva d'ailleurs pas l'Obstruction : il ne se prononça pas entre les deux moyens, - la résistance passive et la grève, - laissant aux intéressés le soin d'user de l'une ou de l'autre, selon qu'ils le jugeraient préférable.
Ces réserves du Congrès, au sujet de la résistance passive, en étaient si peu une condamnation que, l'année suivante, en octobre 1907, les cheminots autrichiens avaient recours à ce moyen de lutte : l'obstruction se continua durant une quinzaine de jours et les compagnies furent obligées de capituler. Depuis, en maintes circonstances, l'obstructionnisme a été pratiqué dans les pays autrichiens : entre autres corporations qui y ont eu recours, citons celles des employés des postes et des typographes. Ajoutons, avant de conclure, que ce procédé de lutte a acquis droit de cité en Allemagne : à l'approche du jour de l'an 1908 les employés des grandes maisons d'édition de Liepzig ont usé de ce sabotage à rebours qu'est l'Obstructionnisme. Un journal corporatif exposa les faits comme suit :
Ces employés qui, malgré la cherté des vivres, devaient travailler à des conditions excessivement précaires, avaient soumis un projet de tarif aux patrons demandant un minimum de salaire de 110 marks par mois. Les patrons comptant sur le manque d'union des employés (il existe 5 syndicats différents, dont 1 socialiste), auraient bien voulu traîner les pourparlers en longueur pour arriver à la morte-saison et ainsi pouvoir faire fi des revendications ouvrières. Mais ils avaient compté sans la vigilance du syndicat socialiste qui convoqua tous les employés à une réunion, où il fut décidé d'adopter le sabotage pour forcer les patrons à donner une solution. Le lendemain, les employés entrèrent dans la résistance passive, c'est-à-dire qu'ils travaillèrent consciencieusement, sans trop se presser, recomptèrent plusieurs fois les factures avant de les expédier, mettant le plus grand soin aux emballages, etc., et le résultat fut que quantité de ballots de livres ne purent être expédiés. Les patrons, voyant les choses tourner de cette façon, accordèrent dès le lendemain l'augmentation demandée.
Il nous reste à observer que si l'obstructionnisme a fait ses preuves en Allemagne, il n'a pas encore, - sauf erreur, - été pratiqué en France. Cependant, il n'est pas improbable qu'il s'y acclimate... il n'est besoin pour cela que de l'occasion, de circonstances propices.
 
 



Conclusion





Ainsi que nous venons de le constater par l'examen des modalités du sabotage ouvrier, sous quelque forme et à quelque moment qu'il se manifeste, sa caractéristique est, - toujours et toujours ! - de viser le patronat à la caisse.
Contre ce sabotage, qui ne s'attaque qu'aux moyens d'exploitation, aux choses inertes et sans vie, la bourgeoisie n'a pas assez de malédictions. Par contre, les détracteurs du sabotage ouvrier ne s'indignent pas d'un autre sabotage, - véritablement criminel, monstrueux et abominable on ne peut plus, celui-là, - qui est l'essence même de la société capitaliste ;
Ils ne s'émeuvent pas de ce sabotage qui, non content de détrousser ses victimes, leur arrache la santé, s'attaque aux sources même de la vie... à tout! Il y a à cette impassibilité une raison majeure: c'est que, de ce sabotage-là, ils sont les bénéficiaires !
Saboteurs, les commerçants qui, en tripatouillant le lait, aliment des tout petits, fauchent en herbe les générations qui poussent ;
Saboteurs, les fariniers et les boulangers qui additionnent les farines de talc ou autres produits nocifs, adultérant ainsi le pain, nourriture de première nécessité ;
Saboteurs, les fabricants de chocolat à l'huile de palme ou de coco ; de grains de café à l'amidon, à la chicorée et aux glands ; de poivre à la coque d'amandes ou aux grignons d'olives ; de confitures à la glucose ; de gâteaux à la vaseline; de miel à l'amidon et à la pulpe de châtaigne ; de vinaigre à l'acide sulfurique ; de fromages à la craie ou à la fécule ; de bière aux feuilles de buis, etc., etc.
Saboteurs, les trafiquants, Ô combien patriotes ! - plus et mieux que Bazaine, - qui, en 1870-71, contribuèrent au sabotage de leur patrie en livrant aux soldats des godillots aux semelles de carton et des cartouches à la poudre de charbon ; saboteurs, également, leurs rejetons qui, entrés dans la carrière paternelle avec au cœur le traditionnel bonnet à poil, construisent les chaudières explosives des grands cuirassés, les coques fêlées des sous-marins, fournissent l'armée de "singe" pourri, de viandes avariées ou tuberculeuses, de pain au talc ou aux féveroles, etc.[6]
Saboteurs, les entrepreneurs de bâtisses, les constructeurs de voies ferrées, les fabricants de meubles, les marchands d'engrais chimiques, les industriels de tous poils et de toutes les catégories...
Tous saboteurs ! tous, sans exceptions!... car, tous, en effet, truquent, bouzillent, falsifient, le plus qu'ils peuvent.
Le sabotage est partout et en tout : dans l'industrie, dans le commerce, dans l'agriculture... partout! partout ! or , ce sabotage capitaliste qui imprègne la société actuelle, qui constitue l'élément dans le quel elle baigne, - comme nous baignons dans l'oxygène de l'air, - ce sabotage qui ne disparaîtra qu'avec elle, est bien autrement condamnable que le sabotage ouvrier.
Celui-ci, - il faut y insister ! - ne s'en prend qu'au capital, au coffre-fort, tandis que l'autre s'attaque à la vie humaine, ruine la santé, peuple les hôpitaux et les cimetières.
Des blessures que fait le sabotage ouvrier ne gicle que l'or ; de celles produites par le sabotage capitaliste, au contraire, le sang coule à flots.
Le sabotage ouvrier s'inspire de principes généreux t altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l'arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l'exploitation qui les étreint et les écrase... Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure.
Le sabotage capitaliste, lui, n'est qu'un moyen d'exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l'expression d'une répugnant rapacité, d'une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire... Loin d'engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort.


Notes


 
1. Circulaire no 9, 1896.
2. Le travailleur des PTT numéro de septembre 1905.
3. Il s'agit de M. Treich, alors secrétaire de la Bourse du Travail de Limoges et fougueux "guesdiste "... nommé peu après receveur de l'enregistrement à Bordeaux.
4. Il y a cependant des cas où le vendeur d'une machine ne cède pas intégralement à son acheteur la fonction productrice de la dite machine. En exemple , certaines machines à fabriquer des chaussures qui sont munies d'un compteur enregistrant le nombre des chaussures produites et qui sont vendues avec la stipulation que l'acheteur paiera indéfiniment une certaine redevance par paire de chaussure produite.
5. Dans le numéro du 21 mai 1905.
6. Autre et récent exemple de sabotage capitaliste :Lors du Circuit de l'Est, il fut fait grand tapage, sous prétexte de sabotage d'aéroplanes. Il est superflu de décharger les révolutionnaires d'un tel crime. Ils ont en trop haute estime cette invention merveilleuse pour avoir songé à saboter un aéroplane... fût-il piloté par un officier.
Après enquête, il a été reconnu que le seul et unique saboteur des aéroplanes était un honnête commerçant... et patriote, comment donc !
On avait commandé à ce mercanti de l'huile de ricin de première qualité (utilisée pour le graissage des moteurs) et il livra, en remplacement, du sulforicinate d'ammoniaque, produit inférieur et nocif qu'il vendit au taux de l'huile de ricin.
Sous l'action de la chaleur développée par la rotation excessivement rapide du moteur, le sulforicinate d'ammoniaque se dissocia et il se forma de l'acide sulfurique dont l'action corrosive fut désastreuse pour les organes métalliques qu'au lieu de graisser il détériora et immobilisa. Ce sabotage capitaliste eut pu causer la mort des aviateurs Legagneux et le lieutenant Aquaviva...



Émile POUGET
LE SABOTTAGE
Almanach du Père Peinard, 1898
Le SABOTTAGE est une riche binaise qui, d'ici peu, fera rire jaune les capitalos.Au dernier Congrès Corporatif de Toulouse, où s'étaient amenés quantité de bon fieux, envoyés par les Syndicats, des quatre coins de la France, le SABOTTAGE a été acclamé bougrement.
Ça été un enthousiasme faramineux !
Et tous les délégués se sont promis, une fois rentrés dans leur patelin, de vulgariser le fourbi, afin que les turbineur se mettent à le pratiquer en grande largeur.
Et je vous l'assure, les camaros, cet enthousiasme n'est pas le résultat d'un emballement passager, Ñ un feu de paille.
Non pas !
L'idée du SABOTTAGE ne restera pas à l'état de rêve bleu : on usera du truc !
Et les exploiteurs comprendront enfin que le métier de patron commence à ne plus être tout rose.
Ceci dit, pour les bons bougres qui ne sauraient pas encore de quoi il retourne, que j'explique ce qu'est le sabottage.
Le sabottage, c'est le tirage à cul conscient, c'est le ratage d'un boulot, c'est le grain de sable roublardement fourré dans l'engrenage minutieux pour que la machine reste ne passe, c'est le coulage systématique du patron... Tout ça pratiqué en douce, sans faire de magnes, ni d'épates.
Le sabottage est le petit cousin du boycottage. Et foutre, dans une kyrielle de cas où la grève est impossible il peut rendre de sacrés services aux prolos.
Quand un exploiteur sent que ses turbineurs ne sont pas en situation de se fiche en grève, il ne se prive pas de leur faire des avanies. Pris dans l'engrenage de l'exploitation, les pauvres bougres n'osent pas piper mot, crainte d'être sacqués. Ils se rongent de colère et courbent la tête : ils subissent les mufleries patronales, la rage au ventre.
Mais ils les subissent ! Et, que ce soit avec ou sans rage, le patron s'en fout, pourvu qu'ils marchent à sa guise.
Pourquoi en est-il ainsi ?
Parce que les prolos ne trouvent pas un joint pour répondre au singe du tac au tac et, par leur action, neutraliser sa rosserie.
Le joint existe pourtant :
C'est le sabottage !
Y a belle lurette que les anglais le pratiquent, Ñ et ils s'en trouvent bougrement bien.
A supposer, par exemple, un grand bagne dont le patron, tout par un coup, a une lubie accapareuse, Ñ soit qu'il ait une nouvelle maîtresse à entretenir, soit qu'il guigne l'achat d'un château... ou autre fantaisie qui nécessite de sa part une augmentation de bénéfices. Le salaud n'hésite pas : pour réaliser le profit qu'il vise il diminue ses prolos Ñ sous prétexte que les affaires vont mal Ñ c'est foutre pas les mauvaises raisons qui lui manquent !
Supposons que ce galeux ait très bien tiré ses plans et que son serrage de vis coïncide avec une situation tellement emberlificotée que ses prolos ne puissent tenter la grève. Qu'arrivera-t-il ?
En France, les pauvres exploités groumeront salement, maudiront le vampire. Quelques-uns Ñ les plus marioles Ñ feront du chabut et plaqueront le bagne ; quant aux autres, ils subiront leur mauvais sort.
En Angleterre, ça se passera autrement, foutre ! Et ça, grâce au sabottage. En douce, les prolos de l'usine se glisseront le mot d'ordre dans le tuyau de l'oreille : «Hé, les copains, on sabotte..., faut aller piano, piano !...» Et, sans plus de magnes, la production se trouvera ralentie. Tellement ralentie que si le patron n'est pas une moule renforcée, il ne persistera pas dans sa muflerie : il reviendra à l'ancien tarif, Ñ car il se sera rendu compte qu'à ce petit jeu, pour cinq sous qu'il filoute sur la journée de chaque prolo il perd quatre fois autant.
Ce que c'est que d'avoir le nez creux !
Là où des niguedouilles auraient été roulés, des gas marioles, farcis de jugeotte et d'initiative, se tirent du pétrin.
ÑOÑ
Le sabottage, les anglais l'ont pigé aux écossais, Ñ car les écossais sont cossards, Ñ et ils leur ont même emprunté le nom de baptême du système : le Go canny.
Dernièrement, l'UNION INTERNATIONALE DES CHARGEURS DE NAVIRES, qui a son siège à Londres, a lancé un manifeste prônant le sabottage, afin que les dockers se fichent à le pratiquer, car jusqu'ici, c'est surtout dans les mines et les tissages que les prolos anglais ont sabotté.
Voici le manifeste en question
Qu'est-ce que Go Canny?
CÕest un mot court et commode pour désigner une nouvelle tactique, employée par les ouvriers au lieu de la grève.
Si deux écossais marchent ensemble et que lÕun coure trop vite, l'autre lui dit : Go Canny,ce qui veut dire : "Marche doucement, à ton aise".
Si quelquÕun veut acheter un chapeau qui vaut cinq francs, il doit payer cinq francs. Mais s'il ne veut en payer que quatre, eh bien ! il en aura un de qualité inférieure. Le chapeau est "une marchandise".
Si quelquÕun veut acheter six chemises de deux francs chacune, il doit payer douze francs. S'il nÕen paie que dix, il n'aura que cinq chemises. La chemise est encore "une marchandise en vente sur le marché".
Si une ménagère veut acheter une pièce de bÏuf qui vaut trois francs, il faut qu'elle les paye. Et si elle n'offre que deux francs, alors on lui donne de la mauvaise viande. Le bÏuf est encore "une marchandise en vente sur le marché".
Eh bien, les patrons déclarent que le travail et l'adresse sont "des marchandises en vente sur le marché", - tout comme les chapeaux, les chemises et le bÏuf.
Ñ Parfait, répondons-nous, nous vous prenons au mot.
Si ce sont des "marchandises", nous les vendrons tout comme le chapelier vend ses chapeau et le boucher sa viande. Pour de mauvais prix, ils donnent de la mauvaise marchandise. Nous en ferons autant.
Les patrons nÕont pas le droit de compter sur notre charité. SÕils refusent même de discuter nos demandes, eh bien, nous pouvons mettre en pratique le Go CannyÑ la tactique de "travaillons à la douce", en attendant quÕon nous écoute."
Donc, voilà le sabottage chouettement défini : à mauvaise paye, mauvais travail!
Eh fichtre, ça sera rupinskoff, lorsque ce fourbi sera entré dans nos mÏurs : sale coup pour la fanfare patronale, quand les singes se seront convaincus Ñ par expérience Ñ que, désormais, cette tuile est toujours prête à leur tomber sur la hure. La crainte de perdre de la galette et de s'acheminer vers la faillite adoucira l'arrogance des capitalos.
Se sentant vulnérables, à la caisse, Ñ qui leur sert de cÏur ! Ñ il y regarderont à deux fois, avant d'accoucher de quelques uns de leurs coutumières charogneries.
Certes, y a de bons bougres qui, sous prétexte qu'on doit guigner la disparition radicale du capitalisme, trouveront trop mesquin de se borner à tenir les singes en respect et à les empêcher de sortir leurs griffes.
Ceux-là perdent de vue la double face de la Question Sociale : le présent et l'avenir.
Or, le présent prépare l'avenir ! Si jamais le proverbe «comme on fait son plumard on se couche !» a été de circonstance, c'est bien ici :
Moins nous nous laisserons mater par les patrons, moins intense sera notre exploitation, plus forte sera notre résistance révolutionnaire, plus grande sera la conscience de notre dignité et plus vigoureux nos désirs de liberté et de bien-être ;
Et par conséquent, plus aptes nous serons à préparer l'éclosion de la société galbeuse où y aura plus ni gouvernants, ni capitalos ;
Et plus aptes aussi, quand on en sera là, à évoluer dans le milieu nouveau.
Si, au contraire, au lieu de commencer, dès maintenant, l'apprentissage de la liberté, nous nous désintéressons de la vie courante, méprisant les besoins de l'heure présente, nous ne tarderons pas à nous dessécher dans l'abstraction et à devenir l'illustres fendeurs de cheveux en quatre. De la sorte, vivant trop dans le rêve, notre activité s'émoussera et, comme nous aurons perdu tout contact avec la masse, le jour où nous voudrons secouer notre torpeur, nous serons aussi empêtrés d'un éléphant qui aurait trouvé un clysopompe.
Y a donc pas à tortiller : pour réaliser l'équilibre de la vie, de façon à porter l'activité humaine au plus haut degré, il ne faut négliger ni le présent, ni l'avenir.
Quand l'un des deux l'emporte sur l'autre, la rupture d'équilibre qui en résulte ne donne rien de chouette : ou bien, quand on est tout au présent, on s'encroûte dans des couillonnades et des mesquineries ; ou bien, si c'est dans le bleu qu'on s'envole, on arrive à se cristalliser dans l'idéal.
Et c'est pourquoi, je le serine aux fistons qui ont du poil au ventre : qu'ils ne perdent de vue, ni le présent, ni l'avenir.
De la sorte, ils activeront la germination des idées galbeuses et de l'esprit de rebiffe.


Émile Pouget

Émile Pouget
La Confédération Générale du Travail

Bibliothèque du Mouvement Prolétarien
Librairie des sciences politiques et sociales Marcel Rivière, 1910
L'ORGANISATION
Depuis qu'au congrès corporatif de Limoges de 1895 la classe ouvrière s'est donné une organisation autonome, indépendante de tous les partis démocratiques, elle a eu la tendance continue à toujours se libérer davantage de toutes les tutelles, soit de l'État, soit des municipalités.
C'est que la classe ouvrière ne rêve pas de s'adapter au monde capitaliste, de s'encastrer dans le système de production actuelle, pour s'y développer au mieux de ses intérêts. Elle a des visées plus hautes — des visées de transformation sociale — et ce sont ces aspirations révolutionnaires qui l'ont amenée à se constituer en parti de classe et en opposition à tous les autres partis et en opposition à toutes les autres classes.
Ainsi, outre que par sa forme d'organisation la classe ouvrière entend s'être forgé un moyen de lutter, au jour le jour, contre les forces d'exploitation et d'oppression, elle entend, aussi, réaliser et fortifier des groupements aptes à accomplir l'expropriation capitaliste et capables de procéder à une réorganisation sociale sur le plan communiste.
L'organisme confédéral est essentiellement fédéraliste. A la base, il y a le syndicat — qui est un agglomérat de travailleurs ; au deuxième degré, il y a la fédération de syndicats et l'union de syndicats — qui sont des agglomérats de syndicats ; puis, au troisième et dernier degré, il y a la Confédération générale du Travail — qui est un agglomérat de fédérations et d'unions de syndicats.
A chaque degré, l'autonomie de l'organisme est complète : les fédérations et unions de syndicats sont autonomes dans la Confédération ; les syndicats sont autonomes dans les fédérations et unions de syndicats ; les syndiqués sont autonomes dans les syndicats.
Cette coordination des forces ouvrières s'est faite, naturellement, logiquement, comme toutes les manifestations de la vie, et non arbitrairement, suivant un programme élaboré à l'avance. Elle s'est faite du simple au composé, en partant de la base : les syndicats se sont d'abord constitués ; puis, quand la nécessité de groupements plus complexes est apparue, sont venues les fédérations et unions de syndicats; ensuite, à son heure, s'est réalisée la Confédération.

I. — Les syndicats
Les syndicats, cellule de l'organisation corporative, sont constitués par le groupement des ouvriers d'un même métier, d'une même industrie ou accomplissant des besognes similaires. La volonté initiale des constituants du syndicat est de réaliser une force capable de résister aux exigences patronales. Donc, le groupement se fait, spontanément, sur le terrain économique, sans qu'il soit besoin qu'intervienne aucune idée préconçue, ce sont des intérêts qui sont en jeu ; et tous les ouvriers qui ont des intérêts identiques à ceux débattus dans ce groupement peuvent s'y affilier, sans qu'ils aient à faire connaître quelles sont leurs conceptions en matière philosophique, politique ou religieuse.
Une caractéristique du syndicat, sur laquelle il est nécessaire d'insister, est qu'il ne limite pas son action à revendiquer uniquement pour ses membres ; il n'est pas un groupement particulariste, mais profondément social, et c'est pour l'ensemble de la corporation qu'il combat. Par là même ne préside à sa coordination aucune pensée d'étroit égoïsme, mais un sentiment de profonde solidarité sociale ; il manifeste, dès l'origine, les tendances communistes qu'il porte en soi et qui iront en s'accentuant, au fur et à mesure de son développement.
On sait que les syndicats ne sont pas de création récente, quoique la loi qui règle leur existence ne remonte qu'à 1884. Longtemps avant, malgré l'interdiction légale il s'en était constitué. Et c'est parce que, en fait, les syndicats avaient conquis leur place au soleil que l'État s'est avisé de leur reconnaître une existence légale ; il a sanctionné ce qu'il ne pouvait empêcher. Il l'a fait, d'ailleurs, avec l'arrière-pensée de canaliser et d'énerver cette force ouvrière.
Ces préoccupations gouvernementales n'échappèrent pas à la clairvoyance des travailleurs. Aussi, dès l'abord, ils accueillirent avec répugnance et suspicion la loi nouvelle, se refusant à remplir les formalités exigées. Depuis lors, cependant, la plupart des syndicats qui se fondent ne se constituent plus en marge de la loi. Certes, il y a dans ce fait un peu d'accoutumance ; cependant, cela ne signifie pas que les organisations corporatives disciplinées se soumettent à l'esprit de la loi. Le contraire est plus exact : les syndicats ne tiennent pas compte des prescriptions législatives ; ils se développent sans se préoccuper d'elles et, s'ils remplissent les formalités exigées, c'est parce qu'ils n'y attachent aucune importance, se sachant assez forts pour passer outre.
La loi de 1884, après avoir aboli la législation interdisant tout groupement corporatif édicte pour les syndicats la nécessité de déposer leurs statuts à la mairie et les noms de ceux qui, à un titre quelconque, sont chargés de l'administration; il est stipulé que ces derniers doivent être français.
Les réunions syndicales sont libres ; elles se tiennent sans avis préalable aux autorités, sans qu'aucune entrave puisse être mise à leur tenue.
De prime abord, l'objection faite à cette loi fut l'obligation de faire connaître le nom des militants du syndicat. On craignait avec raison que la police, avisée ainsi naturellement, n'intervînt chez les patrons des administrateurs et leur occasionnât des ennuis. Ce n'était pas une crainte exagérée ; la chose s'est produite un nombre incalculable de fois. Seulement, à la pratique de la lutte, les militants se sont rendu compte que cet inconvénient résultait autant de l'action syndicale elle-même que de la déclaration légale.
L'administration syndicale est très simple; l'assemblée générale du syndicat nomme un conseil syndical de quelques membres, environ une dizaine, et un secrétaire et un trésorier ont charge de la besogne, toute d'administration. Les fonctions du conseil syndical, de même que celles du secrétaire et du trésorier, sont très définies, limitées à l'exécution des décisions de l'assemblée. Pour toute question d'ordre général et non prévue, c'est à elle qu'il en est référé. Les décisions de l'assemblée générale sont souveraines et valables quel que soit le nombre des membres présents. En cela se manifeste la divergence de principe qui met aux deux pôles le démocratisme et le syndicalisme. Le premier est la manifestation des majorités inconscientes, qui, par le jeu du suffrage universel, font bloc pour étouffer les minorités conscientes, en vertu du dogme de la souveraineté populaire. À cette souveraineté, le syndicalisme oppose les droits des individus et il tient seulement compte des volontés exprimées par eux. Si les volontés manifestées sont peu nombreuses, c'est regrettable, mais ce n'est pas une raison pour les annihiler sous le poids mort des inconsciences ; il considère donc que les indifférents, par le seul fait qu'ils ont négligé de formuler leur volonté, n'ont qu'à acquiescer aux décisions prises. Et cela est d'autant plus normal qu'ils se sont enlevé tout droit de critique, par leur apathie et leur résignation.
La besogne du syndicat qui prime toutes les autres et qui lui donne son véritable caractère d'organisme de combat social est une besogne de lutte de classe ; elle est de résistance et d'éducation. Le syndicat veille aux intérêts professionnels, non pas spécialement de ses membres, mais de l'ensemble de la corporation ; par son action, il tient en respect le patron, réfrène ses insatiables désirs d'exploitation, revendique un mieux-être toujours plus considérable, se préoccupe des conditions d'hygiène dans la production, etc. Outre cette besogne quotidienne, il a souci de ne pas négliger l'œuvre éducatrice qui consiste à préparer la mentalité des travailleurs à une transformation sociale éliminant le patronat.
Les besognes au jour le jour auxquelles le syndicat fait face sont de deux ordres: appui mutuel et résistance ; ainsi il s'occupe du placement des sans-travail et facilite à ceux-ci la recherche d'emploi ; il y a même des syndicats qui s'adonnent à des œuvres de mutualité, telles que secours de maladie, de chômage, etc.
C'est dans cette voie, qui n'est pas spécifique de la lutte de classe et qui, au contraire, si d'autre horizon n'apparaissait pas, constituerait une adaptation du syndicat au milieu capitaliste, que les pouvoirs publics voudraient voir s'aiguiller les organisations corporatives. Ils les souhaiteraient mettant au premier plan ces œuvres, plus mutualistes que revendicatrices. Mais les syndicats français ont dépassé ce stade ; ils ont fait de la mutualité autrefois, principalement pour masquer l'œuvre illégale de résistance au patronat ; ils ont même caressé le rêve de s'émanciper par la coopération ; seulement, l'expérience aidant, ils se sont dégagés et, aujourd'hui, c'est l'œuvre de résistance à l'exploitation capitaliste qui domine toutes leurs préoccupations.
Cette attitude différencie les syndicats français de ceux des autres pays (Angleterre, Allemagne, etc.), où la mutualité tient une large place dans les préoccupations. En France, on ne dédaigne pas la mutualité, forme primaire de la solidarité, mais on en fait en dehors du syndicat, afin de ne pas surcharger l'organisme de lutte et risquer d'atténuer ainsi sa force combative.
Le tableau suivant, qui indique les institutions créées par les syndicats, fait constater le rôle effacé attribué à la mutualité dans les syndicats. Sur plus de 5500 syndicats au 1er janvier 1908, date de la dernière statistique, qui englobe les syndicats ouvriers «rouges» aussi bien que les «jaunes», et qui a été dressée par le ministère du Travail, il y avait en leur sein:

Bureaux ou offices de placement.................................................................1290
Bibliothèques professionnelles.....................................................................1412
Caisses de secours mutuels...........................................................................1037
Caisses de chômage..........................................................................................743
Secours de route (viaticum)..........................................................................972
Cours et écoles professionnelles.................................................................484
Caisses de retraite.........................................................................................95
Caisses de crédit mutuel................................................................................75
Coopératives de consommation, économats.................................................126
Coopératives de production...........................................................................64
On le voit, à part les bureaux de placement qui, après les bibliothèques, tiennent le premier rang, les œuvres de mutualité n'arrivent pas à dépasser le cinquième de l'effectif des organisations syndicales. Les caisses de chômage et celles de secours de route, qui sont une sorte de solidarité de classe, viennent à peu près sur le même rang — englobant environ le sixième de l'effectif syndical.
Le gouvernement s'est préoccupé de pousser au développement des caisses de chômage, en accordant une prime— sous forme de subvention globale de cent mille francs à répartir annuellement entre elles —, mais l'appât de cette subvention n'a pas eu l'effet qu'il espérait. Les organisations corporatives n'ont pas été aguichées ; elles ont prêté à l'État l'arrière-pensée de vouloir les leurrer, avec l'espoir de pallier le chômage grâce à ces caisses. Aussi, infime est le nombre des organisations qui, sur cette incitation, ont constitué des caisses de chômage; la majeure partie des caisses est antérieure à cette subvention.
Dans la plupart des cas, avons-nous dit, les caisses de mutualité et de chômage ne sont pas soudées au syndicat ; elles en sont des filiales autonomes, ayant une existence propre, et l'adhésion à ces caisses n'est pas, pour le syndiqué, obligatoire. Il n'en est guère autrement que dans les syndicats de constitution déjà ancienne. L'autonomie relative de ces diverses œuvres a l'avantage de ne pas surcharger le syndicat de préoccupations autres que la résistance et de ne pas atténuer son caractère de lutte de classe.
C'est cela qui est, en France, l'objectif dominant de l'organisation syndicale: la lutte de classe. Et c'est justement parce qu'ils ont ce caractère nettement combatif que les syndicats n'ont pas encore englobé dans leur sein les foules ouvrières dont s'enorgueillissent les organisations d'autres pays. Seulement, ce qu'il faut souligner, c'est que ces foules vont à ces syndicats attirées surtout par le mirage de la mutualité, tandis qu'en France ces préoccupations sont très secondaires et les travailleurs se syndiquent parce qu'ils sentent — plus ou moins vaguement ou nettement —la nécessité de la résistance au patronat.
Ce caractère des syndicats français, les statuts types édités par la Confédération générale du Travail le formulent en la suivante déclaration préalable :
«Considérant que par sa seule puissance le travailleur ne peut espérer réduire l'exploitation dont il est victime; ,
Que, d'autre part, ce serait s'illusionner que d'attendre notre émancipation des gouvernants, car — à les supposer animés des meilleures intentions à notre égard — ils ne peuvent rien de définitif, attendu que l'amélioration de notre sort est en raison directe de la décroissance de la puissance gouvernementale ;
Considérant que, de par les effets de l'industrie moderne et de l'appui «logique» que procure le pouvoir aux détenteurs de la propriété et des instruments de production, il y a antagonisme permanent entre le Capital et le Travail ;
Que, de ce fait, deux classes bien distinctes et irréconciliables sont en présence : d'un côté, ceux qui détiennent le Capital, de l'autre les Producteurs qui sont les créateurs de toutes les richesses, puisque le Capital ne se constitue que par un prélèvement effectué au détriment du Travail ;
Pour ces raisons, les prolétaires doivent donc se faire un devoir de mettre en application l'axiome de l'Internationale: «L'ÉMANCIPATION DES TRAVAILLEURS NE PEUT ÊTRE QUE L'ŒUVRE DES TRAVAILLEURS EUX-MEMES» ;
Considérant que, pour atteindre ce but, de toutes les formes de groupement le syndicat est la meilleure, attendu qu'il est un groupement d'intérêts coalisant les exploités devant l'ennemi commun: le capitaliste; que par cela même il rallie dans son sein tous les producteurs de quelque opinion ou conception philosophique, politique ou religieuse  qu'ils se réclament ;
Considérant également que si le syndicat se cantonnait dans un isolement regrettable, il commettrait fatalement (toutes proportions gardées) la même erreur que le travailleur isolé et qu'il manquerait ainsi à la pratique de la  solidarité; il y a donc nécessité que tous les producteurs s'unissent d'abord dans le syndicat et, ce premier acte réalisé, complètent l'œuvre syndicale en faisant adhérer leur syndicat à leur Fédération locale ou Bourse du travail, et par le canal de leur union nationale à la Confédération  générale du Travail ;
À cette condition seulement, les travailleurs pourront lutter efficacement contre les oppresseurs jusqu'à la complète disparition du salariat et du patronat.»
Cette déclaration, qui précise l'orientation syndicale, est, en termes plus ou moins explicites, celle dont se réclament la grande majorité des syndicats. En effet, sur les 5 500 syndicats, les plus actifs, les plus vivants —  ceux qu'on qualifie de «syndicats rouges»— sont adhérents à la Confédération du Travail. Celle-ci groupe, en fait, dans sa section des fédérations, 2 600 syndicats et, si l'on tient compte qu'à sa section des Bourses du travail sont groupés nombre de syndicats qui ne sont pas affiliés à une Fédération corporative, on constate que plus des deux tiers des syndicats sont confédérés. Outre les syndicats adhérant seulement à leur Fédération corporative et à leur Bourse du travail, le nombre de ceux adhérant seulement à leur Bourse s'élève à la section des Bourses du travail à environ 900. Ces syndicats, ajoutés aux 2 600 affilés aux Fédérations corporatives, donnent un total de 3 500 syndicats confédérés.
D'autre part, il faut se souvenir que les statistiques gouvernementales n'ont qu'une valeur relative. Sur les 5 500 syndicats qu'elles annoncent, il en est de fictifs et d'inexistants —, sans compter les syndicatsjaunes. Or, quoique la plupart de ces derniers n'aient qu'une vitalité problématique, constitués qu'ils sont sous l'influence patronale, ils n'en font pas moins nombre. Ainsi, dans le seul département du Nord (qui d'ailleurs à ce point de vue offre une situation tout à fait exceptionnelle), les patrons, aidés des congrégations religieuses, ont créé une centaine de syndicats jaunes; la plupart de ces prétendus syndicats comprennent une trentaine d'ouvriers d'une même usine, sous les ordres d'un contremaître. De tels agglomérats n'ont de syndicats que l'étiquette — cependant ils ont leur état civil à l'Annuaire des syndicats que publie l'État.
Par conséquent, en faisant le départ des syndicats fictifs, problématiques et jaunes, on constate que la majeure partie des syndicats relève de la Confédération générale du Travail.

II. — Les Fédérations et les Unions de syndicats
L'affiliation des syndicats à la Confédération s'effectue par la voie d'une double série d'organismes fédératifs qui groupent, d'un côté, les syndicats de professions diverses agglomérées dans une même ville ou région et, de l'autre, les syndicats d'une même profession répandus sur la surface du territoire.
Les premiers de ces groupements sont les Bourses du travail ou Unions de syndicats; les seconds sont les Fédérations nationales corporatives.
L'Union des syndicats d'une même ville est une telle nécessité que ce mode de groupement s'est développé rapidement, plus rapidement même que les Fédérations corporatives. Les syndicats ont vite compris que si, dans leur centre, ils restaient isolés les uns des autres, ils se trouveraient à peu près dans la même situation qu'un travailleur se tenant à l'écart du syndicat : ils n'eussent pu compter que sur leurs propres forces et leurs sentiments de révolte n'eussent pas été fécondés par leur esprit de solidarité.
Donc, le groupement des syndicats d'une même ville s'est fait plus spontanément que le groupement fédéral corporatif, rayonnant sur toute la France. Il a d'ailleurs été facilité par l'appui des municipalités, qui, avec une arrière-pensée politique, ont donné locaux et subventions à ces agglomérats de syndicats. Ces institutions nouvelles ont pris le titre de Bourses du travail. Les municipalités avaient espéré que ces organisations limiteraient leur action au terre à terre corporativiste et avaient escompté par leurs largesses s'attirer la reconnaissance des syndicats, s'en faire une clientèle électorale.
Or, la Bourse du travail est, en devenir, l'organisme qui, dans une société transformée, où il n'y aura plus possibilité d'exploitation humaine, se substituera à la municipalité. Par conséquent, il est inévitable que des conflits éclatent entre ces deux forces en présence, l'une représentant le passé, l'autre l'avenir.
Les syndicats ne se sont pas crus liés par les subventions reçues; ils ont suivi leur voie, sans se préoccuper si leur action causait ou non un préjudice électoral au personnel politique de l'hôtel de ville.
Alors, par rancune et par dépit, nombre de municipalités sont parties en guerre contre les Bourses du travail, leur refusant les subventions ou ne les accordant qu'à des conditions inacceptables. Et il est à noter que ces persécutions ne sont pas particulières à des municipalités d'opinion réactionnaire ou simplement républicaine, mais que des municipalités socialistes ont été des plus acharnées contre les Bourses du travail. Pour n'en citer que deux : celles des deux grandes villes, Paris et Lyon.
Ces conflits sont une manifestation de la divergence qu'il y a entre le démocratisme et le syndicalisme. Quelles que soient les opinions arborées par les municipalités — même socialistes—, ces opinions évoluent dans le cadre de la société capitaliste et, par conséquent, aboutissent à le perpétuer ; au contraire, à la Bourse du travail, parce que les opinions sont une préoccupation insignifiante, tout concourt à développer l'embryon de la société nouvelle qui se substituera au capitalisme. C'est cet antagonisme que marquent les conflits entre les municipalités et les Bourses du travail ; il y a discordance complète de points de vue et d'intérêts entre ces deux organismes —discordance qui ne tient pas aux opinions, encore une fois, puisque des municipalités de toutes opinions ont persécuté des Bourses du travail.
C'est par besoin, faute de ressources suffisantes, que les organisations ouvrières acceptaient ou demandaient les subventions municipales; mais, à l'épreuve, elles ont compris à quels dangers les expose cette tutelle et elles ont manœuvré pour s'en libérer. Il s'est constitué d'abord des Unions de syndicats, vivant à côté de la Bourse du travail, quelquefois même dans le local municipal. Il y a alors une juxtaposition d'organismes qui prête à un peu de confusion : la Bourse du travail et l'Union des syndicats s'entrelacent, administrées quelquefois par les mêmes hommes. Mais l'Union des syndicats est alors un organisme moralement autonome, pouvant faire sa propagande sans se préoccuper si cela plaît ou non à la municipalité, et la Bourse du travail n'est plus qu'un local ou tout au plus un organisme inférieur. Quand cette situation se présente, la Confédération du Travail s'affilie l'Union des syndicats et non la Bourse du travail.
Cette semi-indépendance est encore trop précaire ; aussi, de plus en plus, les Unions locales tendent à se libérer de tout subventionnisme, en s'installant dans des locaux à elles. Cette pleine autonomie, qui est en passe de se réaliser — trop lentement au gré des plus actifs militants —, tout en nécessitant, de la part des syndicats, de lourds sacrifices et de grands efforts, donnera au mouvement syndical un essor prodigieux et accroîtra la confiance que les travailleurs mettent en lui.
Les Bourses du travail ou Unions locales sont aujourd'hui au nombre de 157, affiliées à la Confédération du Travail ; elles groupent 2 600 syndicats, sur lesquels environ 1700 sont reliés à une Fédération nationale corporative. Il y a donc à peu près 900 syndicats qui, au point de vue de l'affiliation à la Confédération, sont «boiteux» attendu qu'ils ne relèvent que de l'une des deux sections confédérales, celle des Bourses du travail.
L'administration de ces organismes locaux procède toujours du principe fédératif : les syndicats nomment un ou plusieurs délégués, sans durée de mandat déterminée, par conséquent toujours révocables, pour constituer un conseil d'administration qui doit assurer le fonctionnement de tous les services de la Bourse du travail. Ces services sont de deux ordres : de solidarité et de propagande.
Outre le service de placement gratuit, les Bourses du travail assurent, au mieux de leurs ressources, l'aide aux  ouvriers sans travail et de passage ; elles assurent le fonctionnement de cours professionnels, donnent des renseignements judiciaires, etc. Au point de vue propagande, leur besogne n'est pas moins importante : sous leur influence, le contingent syndical s'accroît en nombre et en conscience, soit qu'elles prennent l'initiative de la constitution de nouveaux syndicats, soit qu'elles aident au développement de ceux existants. Exemple: c'est à l'activité des Bourses du travail du Midi que sont dues la pénétration du syndicalisme chez les travailleurs agricoles et la création de nombreux syndicats de paysans vignerons dans le centre de la France, c'est la Bourse du travail de Bourges qui a organisé les bûcherons ; dans l'Ouest, c'est la Bourse du travail de Brest qui a secoué la vieille Bretagne, jusque-là restée à l'écart de tout mouvement ouvrier.
D'autre part, quand une grève éclate, les Bourses du travail sont le foyer où se concentrent les travailleurs en révolte et, si une action d'ensemble s'organise, matérialisant la solidarité de toute la classe ouvrière du pays — propagande générale ou mouvement de masse —, c'est d'elles que rayonne l'influence vivifiante. Qui plus est, au point de vue antimilitariste, leur action est considérable: elles sont accueillantes aux soldats, les réconfortent et contrebalancent en eux les influences pernicieuses de la caserne.
Les Bourses du travail ou Unions sont unies entre elles par un lien fédératif: elles sont affiliées à un organisme qui était, il y a quelques années, la Fédération des Bourses du travail et qui est devenue, depuis la réalisation de l'unité ouvrière au congrès de Montpellier de 1902, la Section confédérale des Bourses du travail.
Nous venons de voir que les Bourses ou Unions étaient, au moment du Congrès de Marseille, de 157. Depuis, leur nombre s'est accru et il s'accroîtra encore. Il est évident, en effet, que le nombre de ces groupements est indéfini, a puisqu'il peut s'en constituer dans chaque centre où existent au moins trois syndicats. Cette multiplicité n'est pas un mal, au contraire ! Cependant, elle risquerait, à un moment donné, de vicier le fonctionnement de la Confédération.
Cette difficulté a été prévue et elle est désormais évitée grâce à un organisme intermédiaire: l'Union régionale de syndicats.
L'Union régionale se crée tantôt dans les limites du département, tantôt dans les limites d'un bassin de production déterminé. Elle ne se substitue pas aux Bourses du travail ou Unions locales dans le rayon de leur action, mais celles-ci, au lieu d'adhérer directement à la Confédération, n'y adhèrent que par le canal de l'Union régionale à laquelle elles sont affilées.
Ainsi, l'Union départementale de Seine-et-Marne est composée des Unions locales de Melun, Meaux, Nemours, etc. ; celle des Alpes-Maritimes des Unions locales de Nice, Menton, etc.
L'Union régionale est donc un échelon ajouté à l'organisme confédéral, qui a pour but de mieux souder les organisations syndicales d'une région et qui, en outre, évitera l'engorgement de la section confédérale des Bourses du travail.
De cette façon, l'équilibre n'est pas rompu entre cette section et l'autre section confédérale, qui est celle des Fédérations nationales corporatives.
Les Fédérations corporatives sont constituées par des syndicats de même industrie ou de professions similaires. Pendant longtemps, il s'est élevé, au sein de la Confédération, des discussions au sujet du groupement fédéral par métier ou par industrie. Depuis le Congrès d'Amiens (octobre 1906), sans que soient éliminées les Fédérations de métier existantes, ne sont plus admises, à la Confédération, que les Fédérations d'industrie.
Les Fédérations corporatives rayonnent sur tout le pays, et, quoique leur action s'exerce dans un autre plan que celle des Bourses du travail, elle est d'une importance aussi capitale. On peut dire que ces deux organismes se complètent et que, par leur soudure dans la Confédération, ils portent au plus haut degré de cohérence et d'efficacité le groupement ouvrier.
Si l'agglomérat syndical se bornait aux organismes locaux que sont les Bourses du travail, l'horizon ouvrier se trouverait trop limité à la région et c'est aux frontières de leur corporation que seraient bornées, existant seules, les Fédérations corporatives. Ces deux formes de groupement se complètent donc et portent au maximum d'acuité la solidarité prolétarienne.
Les Fédérations corporatives, en servant de trait d'union aux syndicats épars sur la surface du territoire, leur donnent une nécessaire unité de vues et préparent l'unité d'action pour la lutte. Elles font éclater les différences de conditions de travail et entravent l'abaissement des salaires que vise à réaliser l'exploitation capitaliste, en s'installant dans les régions nouvelles où elle espère trouver des salariés ignorants et à bon marché. Dans les batailles sociales que sont les grèves, leur intervention est efficace, car, outre qu'elles peuvent faire le vide dans la localité en conflit, elles peuvent appuyer les travailleurs en lutte, en condensant en leur faveur l'effort solidaire de toute la corporation. Il est bien évident que, livré à lui-même, n'ayant à faire fond que sur ses maigres ressources, un syndicat isolé aurait une puissance de résistance très limitée. Le groupement fédéraliste accroît cette puissance, la multiplie.
Les Fédérations corporatives ne sont pas, au point de vue organique, d'un type uniforme. La dominante est, toujours, le fédéralisme avec, à la base, l'autonomie pour le syndicat. Cependant, il est quelques fédérations, parmi les plus anciennes, où subsiste encore un centralisme qui aurait tendance à étouffer l'autonomie du syndicat; mais ce sont là les vestiges d'un passé qui s'abolit sous la poussée de la conscience révolutionnaire.
La Fédération, à base essentiellement fédérale, est administrée par un Comité fédéral formé d'un délégué de chaque syndicat affilié. Ce délégué, toujours révocable par le syndicat dont il relève, reste donc, par correspondance, en contact permanent avec l'organisation qui le mandate ; de la sorte est apporté, au Comité fédéral, avec le plus de fidélité, l'esprit des divers syndicats. Les Fédérations de l'Alimentation, des Cuirs et Peaux, des Métaux, etc., sont  ainsi constituées.
Le type de la Fédération centraliste est donné par la Fédération du Livre; elle est administrée par un Comité central, nommé pour plusieurs années, au scrutin de liste, par l'ensemble des fédérés. Il est inutile de montrer les inconvénients qui peuvent résulter d'une telle administration : le Comité central est un pouvoir qui ne relève quasiment de personne et il peut arriver qu'il ne représente pas l'esprit de la corporation.
Un autre mode de groupement fédératif est le syndicat national, avec sections à la base, n'ayant qu'une autonomie très relative. Cette forme d'agrégation syndicale peut être tenue pour spéciale aux travailleurs relevant de l'État ou de grandes compagnies.
Les sections syndicales d'un syndicat national ont une vie autonome infime. Les trois quarts des cotisations perçues sont centralisées au syndicat, de sorte que la section, ne gardant pour elle qu'environ un quart, se trouve manquer de ressources et, diminuée de moyens d'actions, elle est obligée, pour sa propagande, d'en appeler à l'intervention centrale.
Le syndicat national est modelé sur l'organisation de l'État qu'il combat ; cette forme de groupement répond évidemment à des nécessités de cohésion qui résultent de l'organisation de l'État-patron ; mais les travailleurs qui l'acceptent, s'ils ne consultaient que leurs préférences, pencheraient pour un mode de groupement plus autonome, plus fédératif.
Quelle que soit la diversité des types fédératifs, leur caractéristique est, à de rares exceptions près, un puissant souffle d'esprit fédéral. Le centralisme qui, en d'autres pays, tue l'initiative ouvrière et entrave l'autonomie du syndicat répugne à la classe ouvrière française. Et c'est cet esprit d'autonomie et de fédéralisme —qui sera l'essence des sociétés économiques de l'avenir —qui donne au syndicalisme français figure si profondément révolutionnaire.
Les ressources financières des fédérations sont diverses, provenant de cotisations qui oscillent en moyenne entre 10 et 40 centimes par membre et par mois. Cette faiblesse des cotisations s'explique par les besognes auxquelles fait face la Fédération : elles sont surtout de propagande et de résistance au patronat. Les services de mutualité, comme nous l'avons dit, sont très réduits : viaticum dans la plupart et, pour quelques fédérations, secours de chômage. Quant à l'appui donné aux grèves, au point de vue financier, il relève en majeure partie des initiatives de solidarité. Les organisations françaises n'ont pas la prétention de dresser leurs coffres-forts contre la puissance capitaliste; aussi, tout en tenant compte de la nécessité qu'il y a de soutenir financièrement une grève, elles n'escomptent pas son succès que de fortes caisses.
La Fédération du Livre a, tant au point de vue financier que mutuelliste, physionomie à part. Sa cotisation est de 2 francs par mois et par membre et elle assure aux syndiqués : secours de chômage, viaticum, secours de maladie, secours de grève. Elle rappelle, tant par la forme que par l'esprit, les organisations anglaises et, au surplus, l'autonomie de ses syndicats est très relative, leur action étant subordonnée au consentement de la Fédération.
La majeure partie des Fédérations publient un organe corporatif, dans la plupart des cas mensuel, et qui, le plus souvent, est servi gratuitement à tous les fédérés.
À des périodes déterminées, chaque Fédération tient un congrès où s'examine l'œuvre accomplie, où se révisent les tendances et se manifeste l'orientation de l'agrégat syndical. Les syndicats nationaux tiennent un congrès annuel, nécessité par la forme même de leur organisation centraliste ; quant à la plupart des Fédérations, elles organisent sinon un congrès tous les ans, au moins tous les deux ans. Seule la Fédération du Livre se borne à un congrès tous les cinq ans.
L'importance de ces assises ouvrières, pour la marche de la Fédération, est considérable. Là, se retrempe l'organisation, et la mise en contact des militants venus de tous les points du pays renouvelle et vivifie leurs convictions, de même qu'à ce frottement disparaissent les résidus d'esprit particulariste.
Les Fédérations sont, actuellement, au nombre de 60 et les syndicats nationaux de trois, groupant un minimum de 2600 syndicats ou sections syndicales. L'effectif fédéral, au point de vue du nombre de syndiqués que représente cet agglomérat, serait, d'après les statistiques financières  de la Confédération, de 295 000. Seulement il faut tenir compte que, pour des raisons diverses, au lieu de majorer leur effectif les Fédérations ont tendance à cotiser pour un  chiffre de fédérés moindre que leur effectif. Ce chiffre de 295 000 est donc inférieur à la réalité. Cela est désormais du passé. Depuis le 1er janvier 1910, les cotisations confédérales sont perçues par un timbre, délivré par la C.G.T. et qui est appliqué sur la carte ou livret du syndiqué.
Sur ces 2600 syndicats, la plupart sont affiliés à leur Bourse du travail ou Union locale (exception faite de ceux, qui n'ont pas dans leur rayon d'union locale). Le chiffre des syndicats «boiteux», c'est-à-dire qui, tout en adhérant à leur Fédération corporative, ne sont pas affiliés à leur Bourse du travail ou Union locale, ne dépasse pas 300.
Les plus fortes fédérations sont: celle du Bâtiment, groupant 316 syndicats, celle du Livre et celle de la Métallurgie, groupant chacune environ 180 syndicats ; viennent ensuite la Fédération du Textile avec 126 syndicats, la Fédération des Mineurs avec une soixantaine, etc. ; la Fédération des Cuirs et Peaux groupe 68 syndicats, mais il est à observer que, depuis son dernier congrès, elle a travaillé à fusionner en un même groupement les syndicats de spécialités existant dans une même ville. À noter les Fédérations paysannes  dont le développement, ces dernières années, a été un des symptômes de la puissance de rayonnement de la Confédération : la Fédération des Agriculteurs du Midi  (principalement viticulteurs) groupe 72 syndicats, la Fédération des Agriculteurs du Nord une quinzaine et la Fédération des Bûcherons plus d'une centaine.
Le type des syndicats nationaux est donné par celui des travailleurs du Chemin de fer, qui comprend 270 sections. Ce syndicat, de même que ceux qui se sont formés après lui a dû vaincre le mauvais vouloir gouvernemental. L'État entendait interdire à ses ouvriers de se syndiquer et il n'a consenti à respecter leurs syndicats que lorsqu'il n'a pu faire autrement. Longtemps la liberté syndicale a été contestée aux travailleurs des chemins de fer; leur groupement est accepté aujourd'hui par l'État qui, par contre, prétend refuser la liberté syndicale aux postiers, de même qu'aux instituteurs. Il en sera pour ceux-ci comme il en a été pour les travailleurs des chemins de fer.

III. — L'organisme confédéral
La concentration syndicale s'effectue par trois paliers : premier palier, le syndicat ; deuxième palier, d'un côté la Fédération nationale corporative, de l'autre l'Union locale de syndicats divers, la Bourse du travail ou l'Union régionale ; troisième palier, la Confédération du Travail.
À la Confédération viennent aboutir tous les organismes fédératifs de la classe ouvrière; c'est là qu'ils entrent en contact et c'est là que s'unifie, s'intensifie et se généralise l'action économique du prolétariat. Mais il ne faut pas s'y tromper: la Confédération n'est pas un organisme de direction, mais bien de coordination et d'amplification de l'action révolutionnaire de la classe ouvrière ; elle est donc tout le contraire des organismes démocratiques qui, par leur centralisation et leur autoritarisme, étouffent la vitalité des unités composantes. lci, il y a cohésion et non centralisation, impulsion et direction. Le fédéralisme est partout et, à chaque degré, les organismes divers —l'individu, le syndicat, la Fédération ou la Bourse du travail — sont tous autonomes. C'est là ce qui fait la puissance rayonnante de la Confédération : l'impulsion ne vient pas d'en haut, elle part d'un point quelconque et ses vibrations se transmettent, en s'amplifiant, à la masse confédérale.
La fonction et le but de la Confédération sont définis par ses statuts : elle groupe les salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels.
Cette définition englobe toutes les manifestations de l'activité humaine. Ainsi, par son acte constitutif, la Confédération affirme nettement que son action n'est pas limitée à l'étroitesse des intérêts purement corporatifs et que le devenir social ne lui est pas indifférent.
C'est d'ailleurs ce que précise le paragraphe suivant : elle groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat.
La Confédération est donc neutre au point de vue politique. Il en est de même au point de vue confessionnel, malgré qu'il n'en soit rien précisé dans cette déclaration de principe. S'il n'est pas fait allusion à la neutralité religieuse, c'est uniquement parce qu'en France ces croyances sont un vestige d'un passé qui s'abolit de jour en jour et dont il n'est plus question dans la vie courante. Au point de vue politique, la neutralité affirmée n'implique point l'abdication ou l'indifférence en face des problèmes d'ordre général, d'ordre social : il n'est nullement question d'un neutralisme qui réduirait la Confédération à évoluer dans les cadres d'un corporatisme étroit et à ne rien voir au-delà des besognes momentanées et restreintes d'une défense professionnelle s'adaptant à la société capitaliste. Le neutralisme affirmé est, au contraire, la proclamation d'un idéal permanent plus précis, plus net, que celui qui forme le bagage idéologique des divers partis socialistes parlementaires : cet idéal va au-delà, dépasse et domine les contingences du moment.
L'agglomérat confédéral s'effectue en dehors de toutes les écoles politiques qui ne sont toutes —même quand elles se réclament des doctrines de transformation sociale — qu'un prolongement du démocratisme ; sa base est le terrain économique et ainsi se réalise la dislocation nécessaire, qui enraye tout confusionnisme entre classes et partis.
C'est dans le plan parlementaire, dans les cadres de la société bourgeoise que s'agitent les écoles politiques, et leur tendance dominante se limite à poursuivre une modification de la façade sociale. C'est d'ailleurs à l'opinion de tous qu'elles font appel, et non à l'intérêt d'une classe déterminée. Seules font exception les écoles socialistes ;  elles prétendent représenter et amalgamer les deux: classe et opinion.Les expériences de ce dernier quart de siècle sont l'illustration de l'illogisme d'une telle prétention; fatalement, mécaniquement, étant donné le milieu où se manifeste leur action, elles sont entraînées à négliger le côté «classe» pour ne se préoccuper que de celui «opinion». Aussi toutes versent-elles dans le parlementarisme et elles deviennent une forme extrême du démocratisme, et rien de plus.
Il en va autrement pour la Confédération : elle néglige les opinions — qui sont fugaces et changeantes —  pour ne retenir que les intérêts de classe du prolétariat. Ces intérêts sont la base solide, inébranlable, sur laquelle elle s'érige, et le but qu'elle poursuit a un caractère de fixité et de permanence sur lequel sont sans influence les relativités du présent, non plus que les aspects différents des régimes politiques.
Elle opère donc une cassure complète entre la société actuelle et la classe ouvrière, et la formation nouvelle dégage et met en pleine lumière qu'il n'y a qu'un groupement normal et efficace : le groupement de classe. La brisure se fait donc, nette et intégrale, entre les formations sociales du passé et celles que la Confédération évoque et qu'elle travaille à réaliser.
L'idéal proclamé et poursuivi est la disparition du salariat et du patronat. Cette disparition ne peut être totale que si est totale l'élimination des forces d'oppression, concrétées par l'État, et des forces d'exploitation, manifestées par le capitalisme. Ensuite, sur les ruines du monde bourgeois, sera possible l'épanouissement d'un fédéralisme  économique, au sein duquel l'être humain aura toute liberté de développement et de satisfaction et dont les syndicats — groupes de production, de circulation, de répartition — seront la cellule constitutive. Or, il est bien évident que la réalisation de cette transformation sociale ne peut être que l'œuvre des groupements qui, dans la société actuelle, sont l'embryon des organismes de la société nouvelle, les syndicats ! On ne peut pas concevoir de groupements autres que ceux-là, aptes à cette besogne d'expropriation et de réorganisation.
Le but proclamé par la déclaration de principes de la Confédération s'identifie donc avec l'idéal posé par toutes les écoles de philosophie sociale ; seulement, elle le pose expurgé de toutes les superfétations doctrinales, de toutes les vues particulières aux sectes, pour n'en conserver que l'essence. On peut même observer qu'elle le pose avec autrement d'ampleur que les écoles qui rêvent d'une réalisation sociale étatiste; il en est, parmi celles-ci, qui bornent leur conception à une transformation qui laisserait subsister le salariat ; les producteurs seraient encore des salariés, mais, au lieu d'être à la solde de patrons individuels, ils seraient les salariés de l'État, devenu l'organe représentatif de l'ensemble de la société et faisant face, désormais, à toutes les fonctions sociales — production, distribution, etc.
Différant de cette conception étroite et centraliste, l'idéal posé par la Confédération condense toutes les aspirations de transformation sociale, et c'est cela qui lui donne physionomie à part, et la place au-delà des diverses écoles. On peut même reconnaître qu'elle dépasse celles-ci — quelles qu'elles soient — en vigueur révolutionnaire, attendu qu'en elle l'acte s'allie à la pensée, puisque, dans le milieu actuel, elle constitue non seulement la force destructive de la société capitaliste, mais encore féconde et réchauffe l'embryon de la société transformée.
Ce qui concourt à donner à la Confédération sa puissance de pénétration et de rayonnement, c'est que, de cet idéal dont elle jalonne la route de l'avenir, elle ne fait pas un indispensable acte de foi; ce n'est pas un «credo» qui ouvre la porte des syndicats aux travailleurs qui le formulent et le ferment à ceux qui s'y refusent. Ce serait alors glisser dans les agglomérats d'opinion, avec lesquels la Confédération n'a ni rapports ni contacts. Une seule condition est nécessaire pour entrer au syndicat : c'est d'être un salarié, un exploité. Le travailleur est instinctivement conduit à s'y affilier dès qu'il sent peser sur ses épaules le joug de l'exploitation et que sa conscience, jusque-là somnolente, s'éveille. Peu importe alors ses conceptions philosophiques et même ses croyances religieuses. Le principal est qu'il vienne au syndicat. Une fois là, avant qu'il soit longtemps, il dépouillera le vieil homme ; dans ce milieu fécondant, au frottement et à la fréquentation des camarades de lutte, son éducation sociale se fera. Et il en sera ainsi, parce que l'idéal confédéral n'est pas une formulation théorique, doctrinale, mais la constatation d'une nécessité sociale, fatalement oppositionnelle à la société capitaliste et qui est la résultante logique de la cohésion du prolétariat sur le terrain économique.
Ainsi s'éclaire et se définit la neutralité du syndicalisme français, en face des problèmes d'ordre général; sa neutralité n'implique pas passivité. La Confédération n'abdique devant aucun problème social, non plus que politique (en donnant à ce mot son sens large). Ce qui la distingue des partis démocratiques, c'est qu'elle ne participe pas à la vie parlementaire: elle est a-parlementaire, comme elle est a-religieuse, et aussi comme elle est a-patriotique. Mais son indifférence en matière parlementaire ne l'empêche pas de réagir contre le gouvernement, et l'expérience a prouvé l'efficacité de son action, exercée contre les pouvoirs publics, par pression extérieure.
Sur ces bases, essentiellement économiques, se réalise et se développe la Confédération : elle est ainsi constituée par ses deux sections, celle des Fédérations nationales corporatives (à laquelle adhèrent les Fédérations d'industrie), celle des Bourses du travail (à laquelle adhèrent les Unions locales ou Bourses du travail) — avec, pour chaque section, un comité distinct et autonome, formé à raison d'un délégué par organisation adhérente. Chacun de ces comités décide des propagandes qui lui incombent, faisant face à son action avec les cotisations qu'il perçoit.
La réunion des délégués des deux sections forme le Comité confédéral ; de lui relèvent les propagandes d'ordre absolument général, intéressant l'ensemble de la classe ouvrière. Ainsi, lorsqu'il fut question de mener la campagne d'agitation contre les Bureaux de placement et aussi celle pour la Journée de huit heures, des commissions spéciales, nommées par lui, eurent charge de faire le nécessaire. Le Comité confédéral n'a pas de ressources propres et à ses dépenses contribuent, à parts égales, les deux sections.
Le budget de la Confédération est modeste. Les cotisations perçues sont pour la section des Fédérations (depuis janvier 1910) de 60 centimes par cent syndiqués, et par mois; pour la section des Bourses du travail de 5 centimes par syndiqué et par an.
Au cours du dernier exercice (1er juin 1906 au 30 juin 1908) la section des Fédérations a perçu 22237 francs de  cotisations; avec les recettes diverses, et y compris l'encaisse antérieure, elle accusait, au 30 juin 1908, 27339 francs de recettes et 23 530 francs de dépenses.
Dans le même laps de temps, la section des Bourses percevait, en tant que cotisations, 15 640 francs et accusait 16400 francs de recettes avec 16080 francs de dépenses.
Mais on aurait tort d'évaluer l'influence et la puissance confédérale seulement d'après ses ressources. Il serait inexact de prétendre que, pour elle, l'argent est le nerf de la guerre. Elle a une force d'expansion qui ne se jauge pas financièrement ; d'elle émane un incomparable élan révolutionnaire et elle est un si vivifiant foyer d'action que l'influence exerce et la besogne accomplie sont hors de toute proportion avec ses ressources financières.
Ce budget n'a d'ailleurs pas d'autre destination que de faire face aux nécessités administratives et aux besognes de propagande, et il n'est pas un budget de solidarité. Quand une grève surgit, la Confédération apporte son appui moral, envoie des délégués sur le champ de grève, canalise l'effort de solidarité syndicale, mais ne fournit pas directement de subsides. Cette fonction est normalement remplie par les Fédérations corporatives, qui, la plupart, assurent des secours aux grévistes, soit avec les fonds de leur caisse spéciale de grève, soit par une cotisation supplémentaire, prélevée sur tous les fédérés.
Le Comité confédéral n'intervient que comme un condensateur de solidarité, un élément de suractivité et de polarisation, mais jamais il ne se manifeste comme élément de direction, substituant sa volonté à celle des intéressés.
La Confédération s'est donné un signe de reconnaissance, une marque de solidarité, qu'utilisent seules les organisations confédérées (pour leurs appels, circulaires,  publications, etc.): le «label confédéral» —une mappemonde sur laquelle, par-dessus frontières et océans, s'entrelacent deux mains fraternelles, avec, en exergue, la : devise Bien-être et Liberté. Ce «label» est le symbole du lien de solidarité qui relie la classe ouvrière en ses communes aspirations.
La Confédération a aussi son propre organe, un journal hebdomadaire, la Voix du peuple, à propos duquel peut se faire la même observation que pour le budget confédéral: cette feuille a un tirage restreint, 7 000 exemplaires par semaine, seulement. Mais on aurait tort d'en conclure à  une faible influence de cet organe ; comme la majeure partie des syndicats confédérés y sont abonnés, il arrive ainsi aux mains des plus actifs militants, membres des bureaux .et des conseils syndicaux et, grâce à eux, par leur intermédiaire, se diffuse la pensée confédérale.
Tous les deux ans, un Congrès général réunit les organisations confédérées: à ces assises, outre les questions de propagande, se précise l'orientation générale du mouvement syndicaliste. À ces congrès, les syndicats seuls ont une voix délibérative — étant seuls les unités confédérales, les Fédérations corporatives et les Bourses du travail peuvent y envoyer et y envoient des délégués mais ceux-ci n'ont que voix consultative. Ces congrès sont l'équivalent, pour la Confédération, de ce qu'est, pour un syndicat, l'assemblée générale de ses adhérents : grâce à ces réunions, les éléments syndicaux entrent en contact et il en résulte une fermentation utile; les courants d'opinion se dégagent, l'orientation se précise.
A l'un des derniers Congrès (Amiens 1906), auquel un millier de syndicats participaient, ayant mandaté 400 délégués, la question dominante qui fut discutée avait trait à l'autonomie de la Confédération : il était proposé de la faire entrer en rapport avec le Parti socialiste. Cette proposition fut repoussée à la quasi-unanimité : par 384 mandats contre une trentaine, il fut proclamé que la Confédération doit rester autonome et reconnu qu'elle est le seul organisme de lutte de classe réelle ; et aussi que le syndicalisme est apte à préparer et à réaliser, sans interventions extérieures, par la grève générale, l'expropriation capitaliste et la réorganisation sociale, avec pour base le syndicat, qui de groupement de résistance se transformera en groupement de production et de répartition.
Au Congrès de Marseille (1908), douze cents syndicats s'étaient fait représenter. Ces assises se tinrent dans une atmosphère pesante. Les membres du bureau confédéral étaient alors emprisonnés, à Corbeil, à la suite du massacre de Villeneuve-Saint-Georges, et le ministère Clemenceau manœuvrait pour briser la C.G.T.
L'acte essentiel de ce congrès fut la discussion sur l'antimilitarisme et l'attitude de la classe ouvrière en cas de guerre. Le vote de l'ordre du jour catégorique (par 670 contre 406) qui clôtura cette discussion fut une fière réponse aux menaces gouvernementales.
Ainsi, chacun des congrès confédéraux de ces dernières années a marqué un grandissement de la force confédérale et parallèlement un accroissement de la conscience révolutionnaire.
Quel est exactement, au point de vue numérique, le dénombrement de cette force ? C'est difficile à dire.
Nous l'avons vu plus haut, à l'heure actuelle, la Confédération groupe, dans sa section des Fédérations, 64 organismes fédératifs de corporations et, dans sa section des Bourses du travail, elle groupe 154 organismes locaux. D'après les cotisations versées à la section des Fédérations, je répète que l'effectif est au minimum de 295000. Cependant, il a été nécessaire d'observer que ce chiffre indique bien un minimum ; pour des raisons particulières — principalement budgétaires —, des Fédérations n'ont jusqu'ici cotisé que pour un effectif inférieur au nombre de leurs affiliés. Donc, pour dresser une statistique réelle, il faudrait connaître l'importance de cet écart. Autant peut s'en dire en ce qui concerne la section confédérale des Bourses du travail, le dernier exercice
financier (du 1er juin 1906 au 30 juin 1908) donne pour les 154 groupements affiliés un effectif de 2014 syndicats, alors qu'en réalité il y a, dans les Bourses du travail ou Unions des syndicats, 2 600 syndicats au bas mot.
Le chiffre de 295 000 travailleurs confédérés qui se dégage de l'examen du budget de la section des Fédérations est donc, j'y insiste, très au-dessous de la réalité. À ce nombre, il faut ajouter la quantité de travailleurs fédérés, pour lesquels les Fédérations n'ont pas cotisé, en outre, il faut faire entrer en ligne de compte que, sur les 2600 syndicats affiliés aux Bourses du travail, il en est à peu près 900 qui ne sont pas reliés à leur fédération corporative. C'est donc une importante quantité numérique qui vient s'ajouter aux évaluations ci-dessus.
La statistique publiée par le gouvernement— sujette à caution, nous l'avons dit — accusait, en 1908, 957 000 travailleurs des deux sexes, groupés dans plus de 5500 syndicats. Nous savons que l'effectif, en tant que syndicats de la Confédération, est d'environ 3 500, groupant, en 1908, à la section des Fédérations, 295 000 travailleurs qui, avec l'élément seulement adhérant aux Bourses du travail, forme un total de plus de 400 000 syndiqués. Mais ces chiffres n'ont qu'une valeur momentanée ; la Confédération étant en continuel grandissement, ils sont aujourd'hui au-dessous de la vérité : à la section des Fédérations, l'effectif est d'au moins 350 000, avec l'effectif seulement adhérant aux Bourses, on a un total d'au moins 500 000 syndiqués.
Ces supputations sont nécessaires pour se donner une idée générale de l'effectif de la Confédération. Mais il est indispensable d'observer qu'un tel organisme — qui est un organisme de constante lutte de classe — ne doit pas se comparer avec des organisations moins guerrières et plus financières. La puissance de la Confédération du Travail ne réside pas dans de fortes caisses et il serait inexact de l'évaluer uniquement d'après ses cadres. Elle est un organisme vivant, au sein duquel les réactions s'accomplissent selon les modes que nous voyons en action dans la nature : les éléments qu'elle groupe — et qui sont les éléments d'élite de la classe ouvrière, les plus conscients, les plus révolutionnaires — agissent sur la masse prolétarienne à l'égal des ferments et, aux heures psychologiques, leur influence est prépondérante.

LA TACTIQUE
L'ACTION DIRECTE
De la constitution en bloc autonome des travailleurs — bloc qui manifeste avec une grandissante acuité la lutte de classe — devaient résulter des moyens d'action adéquats à cette forme de groupement et aux tendances qu'il exprime.
C'est ce qui s'est produit. Les méthodes d'action de l'organisation confédérale ne s'inspirent pas de l'idée démocratique vulgaire ; elles ne sont pas l'expression du consentement d'une majorité dégagée par le procédé du suffrage universel. Il n'en pouvait d'ailleurs pas être ainsi, dans la plupart des cas, car il est rare que le syndicat englobe la totalité des travailleurs ; trop souvent, il ne groupe qu'une minorité. Or, si le mécanisme démocratique était pratiqué par les organisations ouvrières, le non-vouloir de la majorité inconsciente et non syndiquée paralyserait toute action. Mais la minorité n'est pas disposée à abdiquer ses revendications et ses aspirations devant l'inertie d'une masse que l'esprit de révolte n'a pas animée et vivifiée encore. Par conséquent, il y a, pour la minorité consciente, obligation d'agir, sans tenir compte de la masse réfractaire, et ce, sous peine d'être forcée à plier l'échine, tout comme les inconscients.
Au surplus, la masse amorphe, pour nombreuse et compacte qu'elle soit, serait très mal venue à récriminer. Elle est la première à bénéficier de l'action de la minorité, c'est elle qui a tout le profit des victoires remportées sur le patronat. Au contraire, les militants sont souvent les victimes de la bataille ; les patrons les pourchassent, les mettent à l'index, les affament, et ce, avec la complicité  du gouvernement.
Donc l'action syndicale, si infime que soit la minorité militante, n'a jamais une visée individuelle et particulariste; toujours elle est une manifestation de solidarité et l'ensemble des travailleurs intéressés, quoique n'y participant en rien, est appelé à bénéficier des résultats acquis.
Qui pourrait récriminer contre l'initiative désintéressée de la minorité ? Ce ne sont pas les inconscients, que les militants n'ont guère considérés que comme des zéros humains, n'ayant que la valeur numérique d'un zéro ajouté à un nombre, s'il est placé à sa droite. Que ne viennent-ils au syndicat? Il n'est pas un groupement fermé ; d'ailleurs, loin de se passer de leur concours, les militants s'efforcent de les syndiquer, d'avoir leur appui.
Ainsi apparaît l'énorme différence de méthode qui distingue le syndicalisme du démocratisme ; celui-ci, par le mécanisme du suffrage universel, donne la direction aux inconscients, aux tardigrades (ou mieux à leurs représentants) et étouffe les minorités qui portent en elles l'avenir.  La méthode syndicaliste, elle, donne un résultat diamétralement opposé : l'impulsion est imprimée par les conscients, les révoltés, et sont appelées à agir, à participer au mouvement, toutes les bonnes volontés.
Une formule expressive, heureuse, de parfaite limpidité, est venue condenser et résumer la tactique du syndicalisme révolutionnaire : l'Action directe.
À bien voir, l'Action directe n'est pas chose neuve — sa nouveauté est d'être la formulation théorique d'un  mouvement —, car autrement elle est la raison d'être de tout syndicat. Dès qu'il s'en constitue un, on peut inférer que, consciemment ou inconsciemment, les travailleurs qui le composent visent à faire leurs affaires eux-mêmes,  à lutter directement sans intermédiaires, sans se fier à d'autres qu'à soi pour la besogne à accomplir. Ils sont logiquement amenés à faire de l'Action directe — c'est-à-dire de l'action syndicale, indemne de tout alliage, sans compromissions capitalistes ou gouvernementales, sans intrusion dans le débat de «personnes interposées».
Ainsi, la caractéristique de l'Action directe est d'être une manifestation spontanée ou réfléchie, mais sans intervention d'agent extérieur, de la conscience et de la volonté ouvrière, et ce, indépendamment de son intensité. Celle-ci est affaire de circonstances, de résistance à vaincre. Action directe n'est pas, fatalement, synonyme de violence : elle peut se manifester sous des allures bénévoles et pacifiques ou très vigoureuses et fort violentes, sans cesser d'être — en un cas comme en l'autre — de l'Action directe.
Elle est, en outre, variée en ses modalités, suivant que l'attaque est plus expressément dirigée contre les capitalistes ou contre l'État. Contre celui-ci, l'Action directe se matérialise sous forme de pression extérieure, tandis que, contre le patronat, les moyens communs sont la grève, le boycottage, le label, le sabotage.
Il est bien évident qu'une catégorisation trop systématique pécherait par étroitesse ; ces diverses modalités peuvent se manifester au cours d'un même conflit et simultanément.
Il faut noter, en outre, que, si l'Action directe est la dominante du syndicalisme français, elle n en est cependant pas l'unanime tendance. Il y a, au sein de la Confédération — comme en tout groupement —, deux pôles: à côté des éléments révolutionnaires, survivent des groupements «réformistes», à manifestations hétérogènes, mais qui peuvent cependant se rattacher à deux conceptions : le corporatisme et l'interventionnisme.
Observons de suite que ceux qui se réclament de l'une ou de l'autre de ces tendances ont dû, sous l'influence confédérale, modifier leurs concepts et leur orientation. Les heurts résultant des divergences doctrinales vont s'atténuant, grâce à une graduelle marche en avant des éléments «réformistes», qui en sont venus à accepter les fins révolutionnaires d'expropriation capitaliste que poursuit la Confédération.
À l'origine, le corporatisme, en limitant son action à  des améliorations de détail, n'ayant ni vues d'ensemble, ni idéal, ni d'autre horizon que la frontière corporative, ne menaçait en rien la société capitaliste. D'autre part, l'espoir en l'intervention de l'État qui, parce que saturé de démocratisme, se ferait bon gendarme en faveur des exploités aboutissait aux mêmes fins conservatrices. De l'une et l'autre conception découlait la collaboration de classes, substituée à la lutte de classe, pierre angulaire du syndicalisme.
Cette orientation déviatrice et pacifiste, qui est en voie d'extinction, les pouvoirs publics cherchent à la revivifier par des mesures législatives qui tendent à subordonner les syndicats à l'État, à restreindre leur champ d'activité et à parlementariser leur action. Dans cet ordre a été institué le «Conseil supérieur du travail», où siègent des élus ouvriers et patronaux, avec pour fonction de «mâcher» les lois ouvrières au Parlement — qui, la plupart du temps, n'avale pas cette pâtée. Le gouvernement avait aussi institué des «Conseils du travail» qui n'ont jamais fonctionné d'ailleurs, et où délégués ouvriers et patronaux auraient solutionné les conflits économiques, de même encore, il songe à octroyer aux syndicats la capacité juridique et commerciale, espérant les entraîner sur le terrain capitaliste où les appétits mercantiles et financiers leur feraient oublier la lutte de classe ; un autre projet de même ordre est la réglementation des grèves par l'arbitrage obligatoire, qui n'aurait d'autre conséquence que d'énerver la résistance ouvrière et d'étrangler le droit de grève.
L'accueil fait dans les milieux ouvriers à ces projets de réaction syndicale n'est pas pour enchanter le gouvernement: les travailleurs ont percé à jour son machiavélisme  et ils refusent énergiquement les cadeaux qu'on rêve de leur octroyer. La tendance révolutionnaire n'a donc pu être enrayée et il apparaît, de plus en plus, à la classe ouvrière, qu'il n'y a pas d'autre solution aux conflits économiques que celle résultant du choc des deux forces en présence.

I. — La grève
Au premier plan des moyens d'action, le plus à la portée des travailleurs est le refus du travail — la grève. Ont recours à elle les travailleurs inorganisés de même que les travailleurs organisés.
En effet, la grève n'implique pas l'existence d'un syndicat. Dans les centres où les travailleurs végètent, sans lien entre eux, poussière humaine à la merci de l'exploiteur, elle est souvent le prélude du groupement quand le joug se fait trop écrasant, c'est à la grève que les victimes ont recours, et alors ce soulèvement spasmodique nécessite une coalition momentanée qui, sous l' action des plus conscients, devient l'embryon d'un syndicat.
Dans la grève de travailleurs organisés, il entre davantage de méthode et de conscience révolutionnaire, et la portée économique du conflit n'est pas limitée aux seules questions du litige ; la grève apparaît alors comme un épisode de guerre sociale.
Il est nécessaire de noter que l'appréciation des travailleurs sur la valeur de la grève en tant que moyen révolutionnaire s'est considérablement modifiée sous l'influence du syndicalisme. La grève n'est plus regardée comme un «mal» fatal, inévitable, un abcès qui, en crevant, manifesterait brutalement l'antagonisme du capital et du travail, mais sans profit possible et immédiat pour ce dernier. Elle a subi une modification parallèle à celle subie par l'idée de révolution. La révolution n'est plus considérée comme une catastrophe devant éclater en des jours proches ou lointains ; elle est tenue pour un acte se matérialisant journellement, grâce à l'effort de la classe ouvrière en révolte, et la grève est considérée comme l'un des phénomènes de cette révolution. Par conséquent, celle-ci n'est plus tenue pour un «mal» ; elle est l'heureux symptôme d'un accroissement de l'esprit de révolte et elle se manifeste comme un phénomène d'expropriation partielle du capital. Il est reconnu que ses résultats ne peuvent être que favorables à la classe ouvrière ; au point de vue moral, il y a accroissement de la combativité prolétarienne et, du côté matériel, l'assaut donné sur un point à la société capitaliste comporte une diminution des privilèges de la classe exploiteuse, qui se traduit par un accroissement en bien-être et en liberté pour la classe ouvrière.
Cette conception de la grève rend vivante, et de tous les instants, la lutte de classe; elle donne aux conflits économiques une grandissante acuité; d'elle découle, logiquement et par extension, la notion de grève générale.
Multiples peuvent être les causes de grève, toute compression, toute exploitation pouvant susciter le conflit cependant, une classification peut s'esquisser comme suit : grèves offensives (demandes d'améliorations de tout ordre) ; grèves défensives (pour s'opposer à la reprise par le patron d'améliorations réalisées) ; grèves de dignité (engagées pour se soustraire à l'insolence de chefs ou contremaîtres ou pour obtenir la suppression de pratiques humiliantes, telle la «fouille» en certains ateliers) ; grèves de solidarité (déclarées sans motif autre qu'un acte de solidarité envers un ou plusieurs camarades ou, encore, envers une autre corporation).
La déclaration de grève, dans la plupart des Fédérations, est laissée à l'initiative des intéressés.
Ainsi, les statuts de la Fédération des Cuirs et Peaux disent:
«Tout syndicat déclarant la grève devra en aviser le Comité fédéral, avant de commencer la lutte. Le Comité fédéral, sans avoir le droit de s'opposer à la résolution prise par le syndicat, pourra, néanmoins, faire des objections s'il le juge nécessaire.»
Il est naturel que la Fédération intéressée au conflit soit avisée: cela n'entache en rien l'autonomie du syndicat. Exception est faite en cas de grève défensive, la cessation de travail ne comportant pas d'atermoiements.
Cet esprit anime la majeure partie des Fédérations corporatives; il en est cependant quelques-unes, entre autres la Fédération des travailleurs du Livre, qui stipulent strictement que la déclaration de grève est subordonnée à la décision du Comité central.
Cette différence d'attitude fédérative s'explique par la différence de tactique de lutte : pour ces dernières Fédérations, l'argent est le nerf de la guerre et elles comptent surtout sur l'appui financier qu'elles peuvent donner aux grévistes ; il leur semble donc normal que, la caisse devant être engagée, ceux pour qui elle va être écornée attendent l'avis du Comité.
Au contraire, dans les autres Fédérations, sans faire fi des moyens pécuniaires, ce n'est pas d'eux principalement qu'est escomptée la victoire : c'est de l'élan, de l'attitude révolutionnaire, de la vigueur agressive des grévistes qu'est espéré le succès. L'appui financier est, en grande partie, dû à des souscriptions volontaires et l'alimentation des grévistes est assurée par des «marmites communistes». La grève acquiert ainsi des aspects de bataille sociale qu'anime l'ébauche communiste des «popottes».
Il arrive aussi que la grève perde son caractère de conflit partiel et que, à l'appui moral et pécuniaire des corporations voisines, s'ajoute leur appui effectif. Alors, c'est la grève se généralisant à toute une ville, c'est la vie sociale s'arrêtant pour que satisfaction soit donnée à une seule corporation — et quelquefois même pour que ne soit pas lésé un seul ou plusieurs camarades, si la cause initiale de la grève est un acte de solidarité.
Ainsi la grève, par ses mobiles intérieurs, par ses manifestations extérieures, dépasse le cadre corporatif et devient un épisode révolutionnaire. En dehors de la grève, moyen traditionnel de résistance au patronat, la Confédération préconise encore le boycottage et le label, ainsi que le sabotage.

II. — Boycottage et label
Le boycottage et le label — qui sont la contrepartie l'un de l'autre — dérivent des mêmes principes d'auto-émancipation.
Le boycottage est la mise à l'index, l'interdit jeté sur un industriel ou un commerçant, l'invite aux ouvriers de ne pas accepter de travail chez lui et, si c'est un débitant qui est boycotté, l'invite aux consommateurs de ne pas se servir à sa boutique. Outre qu'il est un moyen d'obliger le patron à céder aux revendications ouvrières, le boycottage est aussi un moyen de se défendre, en tant que consommateurs, contre la rapacité des intermédiaires qui tenteraient de récupérer, sur le dos du consommateur, les améliorations obtenues par le producteur.
Le label, dont l'action moins brutale peut paraître inspirée d'intentions plus pacifistes, est l'opposé du boycottage : il est l'invitation faite par une corporation à la masse ouvrière afin qu'elle utilise, sans qu'il lui en coûte rien de plus que la volonté de manifester son esprit de solidarité, sa force de consommation en faveur des camarades de la corporation indiquée. Et ce, de façon très simple : en se fournissant chez les commerçants et industriels que la «marque syndicale» recommande comme respectant les conditions syndicales.
Le label est considérablement développé dans l'industrie du Livre : les imprimeurs qui occupent des ouvriers syndiqués intercalent, à côté de leur firme, la «marque syndicale», délivrée par la Fédération et qui est l'attestation que ce travail a été exécuté par des ouvriers syndiqués. Rares sont encore les autres corporations qui imposent le label industriel. Mais, dans d'autres branches, telle l'Alimentation ou chez les Coiffeurs, une pancarte «affiche-label» délivrée par la Fédération et la Confédération, indique à la clientèle que sont syndiqués les ouvriers ou employés de la maison.
Le label est donc l'invitation faite par une corporation à la masse ouvrière d'utiliser (sans autre effort que celui exigé par une pensée de solidarité) sa force de consommation en faveur des camarades de la corporation indiquée. Malgré qu'en apparence le label ne soit pas une manifestation d'un révolutionnarisme flamboyant, il n'en dérive pas moins du même principe : les travailleurs luttant et se défendant contre le capitalisme, directement et par leurs propres forces, sans se reposer sur une puissance extérieure.

III. — Sabotage
Le sabotage est la mise en pratique de la maxime: «À mauvaise paye, mauvais travail» ; il frappe le patron au cœur, c'est-à-dire au coffre-fort. Le sabotage s'effectue tantôt par un ralentissement dans la production, tantôt par de la malfaçon ; tantôt même il s'attaque à l'instrument de production. Dans le commerce, le sabotage s'effectue par le gaspillage de l'objet vendu, dont le commis fait au besoin profiter l'acheteur, ou encore par la rebuffade envers ce dernier, de manière à le pousser à s'approvisionner ailleurs. Le sabotage est, le plus souvent, l'acte individuel venant souligner la revendication collective. Il est bon d'ajouter que la crainte du sabotage est un calmant précieux et suffit souvent à ramener les patrons récalcitrants à de meilleurs sentiments.
Un exemple de l'efficacité du sabotage est la conquête par les ouvriers coiffeurs parisiens, du repos hebdomadaire et aussi de la diminution de la durée d'ouverture des salons de coiffure. C'est par le «badigeonnage» des  devantures patronales avec un produit caustique détériorant la peinture que cette corporation a conquis les améliorations précitées. En l'espace de trois ans, sur les 2000 boutiques de coiffure de Paris, il n'y en a peut-être pas cent qui n'aient pas été badigeonnées au moins une fois, sinon plusieurs. Aussi, les résultats en sont intéressants: au lieu de veiller, le soir, jusqu'à des heures très tardives, les salons de coiffure ferment, en moyenne, à 8 heures ; de plus, ils ferment un jour par semaine (le lundi ou le dimanche) depuis le 1er mai 1906.

IV. — La lutte contre l'État
Les moyens d'action que nous venons d'esquisser rapidement, outre qu'ils concernent principalement la lutte immédiate, se rapportent surtout à la bataille contre le patron. Mais le syndicalisme exerce une action sociale qui, sans se manifester par une participation directe à la vie parlementaire, n'en a pas moins pour objet de ruiner l'État moderne, de le briser, de l'absorber. Poursuivant l'émancipation intégrale, il ne peut se borner à vouloir libérer le travailleur du capitalisme et le laisser sous le joug de l'État. Seulement, la lutte contre les pouvoirs publics n'est pas menée sur le terrain parlementaire, et cela parce que le syndicalisme ne vise pas à une simple modification du personnel gouvernemental, mais bien à la réduction de l'État à zéro, en transportant dans les organismes syndicaux les quelques fonctions utiles qui font illusion sur sa valeur, et en supprimant les autres purement et simplement. Il serait donc inexact de déduire de ce que le syndicalisme ne cherche pas à pénétrer dans les assemblées légiférantes, en y envoyant des mandataires, qu'il est indifférent à la forme du pouvoir ; il le veut le moins oppressif, le moins lourd possible, et il travaille en ce sens par une action sociale qui, pour se manifester du dehors, n'en est pas moins efficace. A la tactique de la pénétration, qui entraînerait la classe ouvrière à faire, fatalement, acte de «parti», il oppose et préfère la tactique de la pression extérieure qui dresse le prolétariat en bloc de «classe» sur le terrain économique.
Cette tactique de la pression extérieure engendre les mouvements de masse — qui sont une combinaison des modes d'action partielle, grève, boycottage, sabotage—, prodromes de la réalisation de la grève générale expropriatrice et qui, en soulevant, en unanime protestation, tout ou partie de la classe ouvrière contre les pouvoirs publics, obligent ceux-ci à tenir compte des volontés prolétariennes.
Un des plus caractéristiques de ces mouvements de masse a été, en 1903-1904, la campagne contre les bureaux de placement qui, après deux mois d'agitation grandissante, a amené le Parlement à sanctionner légalement la suppression de ces officines, ce que, depuis vingt ans, malgré pétitions et réclamations pacifiques, il s'était obstiné à refuser.
C'est encore des mêmes notions d'action de masse et de pression extérieure qu'a découlé la campagne d'agitation pour les huit heures qui, dans le plan législatif, a obligé le Parlement — grâce aux grandioses manifestations de mai 1906 —à légiférer sur le repos hebdomadaire. Et la relation de cause à effet est, en la circonstance, on ne peut plus tangible : le vote et la promulgation de cette loi suivent de quelques semaines le 1er Mai et, qui plus est, il faut remarquer que le Sénat était, quelques mois auparavant, en grande majorité opposé à une législation sur le repos hebdomadaire ; s'il s'y est résolu, c'est qu'il a été emporté par le mouvement, c'est qu'il s'est modifié sous la répercussion de la pression extérieure des syndicats.
Ainsi, la classe ouvrière ne borne pas son action à lutter directement contre le patron, elle lutte aussi — et toujours directement, c'est-à-dire sans recourir au parlementarisme, au système de la participation à l'œuvre gouvernementale, par voie de «personnes interposées» contre l'État, qui est l'expression défensive du patronat et, par là même, en est le souteneur obligé. Aussi, l'action ouvrière, outre les assauts qu'elle donne au pouvoir, dans le but de le faire reculer, vise-t-elle en même temps à amoindrir sa force oppressive, et ce, jusqu'à disparition complète.


V. — La grève générale
Le mode d'action qui permettra à la classe ouvrière de mener à bien cette œuvre, qui est celle de l'émancipation intégrale, est l'aboutissant logique de son groupement sur le terrain économique et des conceptions qui s'en dégagent : il a son expression dans l'idée de grève générale.
La grève générale est la cassure matérielle entre le prolétariat et la bourgeoisie, qu'a précédée la cassure morale et idéologique par l'affirmation de l'autonomie de la classe ouvrière. Celle-ci, après avoir proclamé qu'elle porte en elle tous les éléments réels de la vie sociale, ayant acquis la vigueur et la conscience nécessaires pour imposer ses volontés, passera à l'acte, se refusant à produire pour la classe bourgeoise, et cette révolte décisive sera la grève générale.
Ce refus de continuer la production dans le plan capitaliste ne sera pas purement négatif, il sera concomitant à la prise de possession de l'outillage social et à une réorganisation sur le plan communiste, effectuée par les cellules sociales que sont les syndicats. Les organismes corporatifs devenus les foyers de la vie nouvelle disloqueront et ruineront ces foyers de l'ancienne société que sont l'État et les municipalités. Désormais, les centres de cohésion y seront dans les fédérations corporatives, dans les unions syndicales, et c'est à ces organismes que reviendront les quelques fonctions utiles aujourd'hui dévolues aux pouvoirs publics et aux communes.
Cette crise révolutionnaire est préparée par les catastrophes partielles, qui sont les préliminaires de la générale expropriation capitaliste : tantôt, grèves se généralisant à une corporation (telle la grève des électriciens parisiens, celle des travailleurs des PTT) ; tantôt, grèves générales locales (comme il s'en est produit à diverses reprises dans les grands centres, Marseille, Saint-Étienne, Nantes, etc.), tantôt, mouvements de masse qui viennent, en vagues grandissantes, déferler contre le capitalisme et l'État.

LES RÉSULTATS
Les bénéfices que les travailleurs français ont retirés et retirent de leur organisation de classe ne peuvent se mesurer que par approximations. Ces bénéfices sont de deux ordres : matériels et moraux, et, pour en fixer la valeur, il n'y a guère d'autre moyen d'appréciation que les résultats des conflits engagés contre le patronat.
Il faut d'abord tenir compte qu'il est des causes automatiques d'améliorations : découvertes scientifiques, développement de l'outillage industriel, rapidité des moyens de communications, etc. Mais ces progrès — dont, au surplus, la classe ouvrière ne profite qu'en très minime proportion — ne modifient pas la structure sociale et ne changent rien aux rapports qui subordonnent le travailleur au patron et au dirigeant.
Par conséquent, il ne faut enregistrer ces progrès automatiques ni comme résultats de l'action ouvrière ni comme preuves de la sympathie des capitalistes envers le prolétariat. Ne doivent être portées au compte syndical que les améliorations obtenues par la poussée ouvrière, que cette poussée s'esquisse seulement en menace ou qu'elle aille jusqu'au conflit plus ou moins brutal.

I. — Les grèves
Au point de vue matériel, des indications nous sont fournies par l'Office du travail, qui dresse annuellement une statistique des grèves. L'origine gouvernementale de cette statistique et la difficulté de l'établir doivent nous inciter à ne donner à ces chiffres qu'une valeur relative ; nous devons les recueillir comme indications générales et ne pas leur attribuer une trop grande exactitude.
Cette statistique ne porte que sur les conflits déclarés et non sur ceux qui ont pu se solutionner à l'amiable, avant la crise de cessation de travail.
En la décennie 1890-1900, sur 100 grèves, la proportion de résultats a été: réussites, 23,8 % ; transactions, 32,2 % ; échecs, 43,8 %. Si, au lieu de se borner à examiner le simple pourcentage des grèves, on cherche le pourcentage des résultats par nombre de grévistes, on trouve: réussites, 18,4 % ; transactions, 43,33 % ; échecs, 37,36 %.
En cette dizaine d'années, il y a donc eu 56 grèves sur 100 qui se sont terminées par des améliorations plus ou moins considérables en faveur des ouvriers ; et, sur un cent de travailleurs, il y en a eu 61,38 qui ont retiré un bénéfice matériel de ces conflits.
Dans les quatre années qui suivent (de 1901 à 1904), il a été enregistré 2628 grèves qui ont englobé 718 306 travailleurs. Les résultats sont les suivants:
644 grèves (soit 24 %) se sont terminées par une réussite ; 995 (soit 38 %) par une transaction; 989 (soit 37,8 %) par un échec. En examinant le chiffre des grévistes, on trouve que 14 % ont obtenu satisfaction (98 978), que 65 % ont eu satisfaction partielle (462 976) et, comme échec, seulement 21 % (156 441 grévistes).
En ces quatre ans, par conséquent, pour 100 grèves, 62 se sont terminées favorablement (réussites ou transactions) et 37,8 défavorablement. Il y a donc, en comparaison de la décade antérieure, accroissement de résultats en faveur des travailleurs ; et cet accroissement est autrement sensible en examinant le chiffre des grévistes. Sur 100 travailleurs entrés en conflit, 79 en ont tiré un bénéfice et seulement 21 ont subi un échec.
Cet accroissement de résultats favorables est encore plus marqué par la statistique des grèves de 1906; sur 830 grèves qui ont éclaté en cette année, 184 se sont terminées par la réussite totale (soit 22,17 %); 361 par une réussite partielle (soit 43,50%); 285 par un échec (soit 34,33 %)
147 888 travailleurs ont participé à ces 830 conflits et 22872 d'entre eux ont obtenu les améliorations exigées (soit 12,87 %), 125 016 n'ont obtenu que des améliorations partielles (soit 70,37%), 29778 seulement ont subi un échec (soit 19,76 %). Ainsi, sur 100 grèves déclarées en 1905, il y a 65,67 de réussites et 34,33 d'échecs et, sur 100 travailleurs qui ont fait grève, 83,24 en ont tiré profit. La progression est caractéristique:
GRÈVES TERMINÉES FAVORABLEMENT
De 1890 à 1900.................................................................56 %
De 1901 à 1904.................................................................62 %
En 1905..............................................................................65,67 %
NOMBRE DE GRÉVISTES BÉNÉFICIAIRES
De 1890 à 1900.................................................................23,38 %
De 1901 à 1904.................................................................79 %
En 1905..............................................................................83,24 %
La raison de cet accroissement graduel de victoires ouvrières, il ne faut pas la chercher ailleurs que dans le développement de la conscience ouvrière et de la puissance de l'organisation confédérale.
Avant 1900, la Confédération du Travail n'avait pas acquis l'épanouissement actuel ; elle était tiraillée par les tendances politiciennes et, sous le ministère Waldeck-Rousseau - Millerand, les manœuvres du pouvoir tendaient à enrayer l'essor syndical, s'efforçant de domestiquer les syndicats et d'en faire des organismes d'État.
Depuis 1900, au contraire, la Confédération du Travail, faisant front à toutes les embûches, a poursuivi l'œuvre d'organisation autonome de la classe ouvrière sur le terrain économique, proclamant que le combat devait se mener avec une égale vigueur contre le pouvoir et contre le patronat. Et le développement de l'organisme confédéral, vivifié par cette attitude de lutte, a suivi une marche ascendante.
Dès lors, il est naturel que cette attitude révolutionnaire  se soit traduite, dans les faits, par une accentuation du caractère révolutionnaire des grèves et, par conséquent,  par une augmentation des solutions favorables aux travailleurs.
C'est à la vigueur déployée dans la bataille et aussi à l'idéal révolutionnaire dont sont pénétrés les ouvriers français, et non à la puissance de leurs caisses syndicales, que sont dus ces résultats. Ces constatations ne sont pas  pour les inciter à dévier de leur ligne de conduite. S'ils s'avisaient de remplacer l'élan révolutionnaire par la thésaurisation, et de n'entreprendre de mouvements qu'avec une caisse amplement garnie et avec la prudence qu'exige la crainte d'engager de gros capitaux dans une lutte dont l'issue est douteuse, auraient-ils de meilleurs résultats ? C'est peu probable. En tous les cas, la comparaison avec les résultats obtenus dans les pays où ces tactiques prédominent n'est pas défavorable à la France.
L'accentuation révolutionnaire du mouvement gréviste est d'ailleurs caractérisée par ce fait qu'en 1905, si l'on ne tient compte que des deux plus importantes revendications parcellaires, qui sont l'augmentation des salaires et la diminution de la durée du travail, on constate que les mouvements offensifs dominent:
Sur 177666 grévistes, près de 70% —124000 — ont exigé une augmentation de salaire et plus de 85 % ont obtenu gain de cause, totalement ou en partie.
530 000 grévistes ont réclamé une diminution du temps de travail. Sur ce nombre, près de 40 % ont eu complète satisfaction, 51% ont bénéficié d'une victoire partielle et seulement 9,35 % ont subi un échec.

II. — Les conditions du travail
Il faudrait pouvoir procéder à un examen d'ensemble et montrer quelle a été la répercussion heureuse de l'action syndicale sur l'amélioration générale des conditions de travail. Mais les éléments de cette appréciation manquent. Il n'est possible que de signaler quelques faits, en certaines corporations données, où la poussée syndicale a été d'une efficacité indéniable.
Ainsi, chez les bûcherons du centre de la France (Cher et Nièvre), avant la création des syndicats, les salaires oscillaient entre 80 centimes et 1 fr. 25 par jour et la durée du travail était de quinze à seize heures. Aujourd'hui, grâce à la puissance de l'organisation syndicale, le maximum de la durée du travail journalier est de dix heures, pour le travail des bois ; de plus, les conditions du travail ont été modifiées, les salaires augmentés de 40 à 50 % et le contrat collectif, ainsi qu'une sorte de commandite paysanne, remplace, pour le travail du bois, l'ancien embauchage individuel.
Dans le midi de la France, par une série de grèves (1904-1905), les ouvriers viticulteurs ont obtenu de 25 à 30 % d'augmentation des salaires, avec une durée de travail oscillant entre un maximum de huit heures et un minimum de six heures.
En dix ans, les ouvrières et ouvriers des manufactures de tabacs, qui sont très solidement groupés, ont fait passer leur salaire d'une moyenne de 5 fr. 15 à une moyenne de 5 fr. 90, pour les hommes ; dans le même laps de temps, le salaire des femmes montait d'une moyenne de 3 fr. 23 à 3 fr. 94. De plus, la journée de neuf heures a été acquise.
Les ouvriers des manufactures d'allumettes, qui sont syndiqués dans la proportion de neuf sur dix, ont, en dix ans, fait monter la moyenne des salaires : pour les hommes, de 5 francs à 5 fr. 68 ; pour les femmes, de 3 fr. 45 à 5 francs. Eux aussi ont la journée de neuf heures.
Les ouvriers des ateliers des postes, télégraphes et téléphones, ainsi que ceux occupés à la pose des lignes et à leur entretien ont obtenu, par l'effort syndical, la journée de huit heures et un minimum de salaire de 5 francs.
Le personnel des Arsenaux de la Marine de l'État a conquis, depuis cinq ans, la journée de huit heures.
Les ouvriers boulangers ont obtenu des augmentations de salaire allant, dans certains centres, jusqu'à 1 franc par jour.
Les ouvriers coiffeurs ont ramené la fermeture des salons de coiffure à des heures normales, et ce, en certaines villes, par la grève et, en d'autres, par le sabotage particulier qu'est le badigeonnage des devantures.
Malgré ce qu'elles ont de très incomplet, ces quelques indications évoquent l'importance des résultats de l'action syndicale. Il faut observer que la grève n'a pas été toujours nécessaire ; la pression syndicale a quelquefois suffi pour rendre les exploiteurs conciliants, que ceux-ci fussent des patrons particuliers ou bien l'État.
La force syndicale a, en effet, cet avantage qu'il lui est possible de s'affirmer et d'atteindre le résultat qu'elle vise par la seule menace de la lutte. Et c'est cette menace qui, en se généralisant et s'accentuant, devient la vigoureuse manifestation de puissance ouvrière qu'est la pression extérieure, exercée sur les pouvoirs publics.
C'est par la pression extérieure que fut arrachée au Parlement la suppression des bureaux de placement. Après des incidents divers, tels que mises à sac d'officines de placeurs, manifestations plus ou moins violentes, la Confédération du Travail organisait, le même jour, dans les principales villes de France, cent meetings de protestation (le 5 décembre 1903).
L'impression que causa cette vigoureuse campagne d'agitation — menée à bien avec de faibles ressources — amena le Parlement à légiférer contre les bureaux de placement, ce qu'il s'était refusé à faire pendant vingt ans.
C'est encore par la pression extérieure que, en 1905, les conseillers prud'hommes ouvriers de la Seine obligèrent le Parlement à modifier la loi régissant la jurisprudence prud'homale ; ils refusèrent de siéger et cette sorte de grève eut le résultat voulu.

III. — Le 1er Mai 1906 et les huit heures
Nul mouvement ne symbolise mieux les méthodes d'action confédérale que la campagne d'agitation pour les huit heures, qui a eu son premier épanouissement en mai 1906, en conformité à la décision prise au Congrès confédéral de Bourges, en 1904.
a) Le sens de la résolution de Bourges. — Cette résolution stipulait que, jusqu'au 1er mai 1906, une intense campagne d'agitation allait familiariser les travailleurs avec la nécessité de réduire à huit heures la durée du travail, leur faire comprendre que cette amélioration ne sera acquise que par leur volonté et que, par conséquent, il fallait qu'ils aient l'initiative et l'énergie de ne pas consentir à travailler plus de huit heures par jour. Le Premier Mai 1906 était indiqué comme date d'action.
Certains ont pris à tâche de déformer cette résolution, d'en dénaturer l'esprit, pour la réduire à une formule impérative et, sous prétexte qu'au 1er Mai 1906 la classe ouvrière n'a pas, d'un bond, conquis la journée de huit heures, ils ont conclu avec empressement à la «faillite» du syndicalisme révolutionnaire.
Qu'il me soit permis, à ce propos, de me citer, afin  d'indiquer le mal-fondé de cette déformation. Au lendemain du Congrès de Bourges, dans le Mouvement socialiste du 15 mars 1905, j'écrivais:
«....  Il faut comprendre que la formule «Conquête de la journée de Huit Heures» n'a pas un sens étroit et rigidement concret ; c'est une plate-forme d'action qui s'élargit jusqu'à englober toutes les conditions de travail.
La "journée de Huit Heures" est, si l'on peut s'exprimer ainsi, un mot de passe qui va permettre aux travailleurs de s'entendre facilement pour une action d'ensemble à accomplir. Cette action consistera à arracher au patronat le plus qu'il sera possible et, suivant les milieux et suivant les corporations, la pression revendicatrice pourra s'intensifier sur tel ou tel point particulier... Ainsi, pour les ouvriers de l'Alimentation, pour les Coiffeurs, etc., l'effort se concentre, momentanément, sur la conquête du repos hedomadaire...»
Et je concluais:
«Quoi qu'il advienne, le mouvement pour les huit heures portera des fruits. Le principe de physique «rien ne se crée, rien ne se perd» se vérifiera. L'effort accompli ne sera pas perdu ; toujours l'action engendre l'action...»
Tel était le sens de la résolution de Bourges qui, prise à la lettre, était une affirmation théorique, rigide, absolue, mais qui, en passant dans la réalité, devait subir —et a subi — les atténuations fatales qu'imposent les circonstances, le milieu, la vie.
b) Les résultats moraux. — Ce qu'il faut avant tout retenir, c'est l'énorme travail éducatif qui a découlé de cette résolution.
Pendant dix-huit mois, une propagande intense s'est faite pour les huit heures et il en est résulté la vulgarisation de la nécessité des courtes journées. Désormais, la journée de huit heures n'apparaît plus dans un lointain irréalisable — telle que l'avait posée l'imprécise propagande du socialisme dogmatique — et, qui plus est, se trouve détruit aussi le préjugé qui attribuait les conditions de vie restreinte aux faibles journées, tandis que c'est le contraire : aux courtes journées de travail correspondent les hauts salaires.
Outre cette vulgarisation, qui était indispensable pour que puissent se réaliser des améliorations portant sur la durée du travail, le caractère dominant de cette agitation a été de faire vibrer en une commune aspiration la classe ouvrière. Et non seulement le prolétariat des usines, mais encore la masse paysanne a été secouée, arrachée à ses préjugés. C'est sur cette masse, jusqu'à ces derniers temps inerte et insensible, que s'appuyaient les éléments de réaction. Or, c'est grâce à la propagande syndicaliste que les paysans viennent à la Révolution.
Grâce à l'agitation des huit heures, la classe ouvrière s'est sentie mêmes cœurs, mêmes espoirs, mêmes vouloirs. Elle a vibré à l'unisson.
La secousse a amené une cohésion plus grande. Ainsi il a été constaté que les éléments de la Confédération, qui étaient imprégnés de tendances modérées et plus corporativistes, ont subi l'entraînement et sont entrés dans le mouvement ; de sorte que l'accentuation d'action s'est faite dans l'ensemble, sur toute la ligne.
Certes, cette première levée en masse qu'ont été les journées de Mai 1906 n'a pas amené de déclenchement social. Mais elle a matérialisé la puissance d'action des travailleurs et a montré que l'entrée en lutte, sur le terrain économique, engendre les plus fécondes répercussions sociales, influençant les pouvoirs publics et agissant contre eux, aussi efficacement que contre les capitalistes .
Cette levée en masse a été le choc de deux classes. Le Travail et le Capital se sont trouvés face à face, à l'état de guerre; et le pouvoir, pour «avancé» qu'il soit au point de vue simplement politique, s'est trouvé de «l'autre côté de la barricade» — contre le prolétariat.
Cette gymnastique de révolte a eu, au point de vue moral, de précieuses conséquences : outre qu'elle a rendu la classe ouvrière plus consciente, elle lui a permis de mesurer sa force et lui a fait entrevoir ce qu'elle pourra — lorsqu'elle voudra fermement.
c) Les résultats matériels. — Mais l'agitation pour les huit heures et la levée en masse de Mai 1906 ont eu aussi des résultats matériels, qu'il est utile d'esquisser.
Sur le pouvoir, d'abord, la pression exercée s'est rapidement manifestée par le vote de la loi sur le repos hebdomadaire ; puis, pour étaler sa sollicitude à l'égard des travailleurs, le gouvernement a annoncé son intention de proposer que soit réduite au maximum de dix heures la durée de la journée de travail, qui est actuellement de douze heures.
Au point de vue économique, un premier résultat a été la vulgarisation de la pratique de la «semaine anglaise», c'est-à-dire la suspension du travail, dans les usines et les ateliers, le samedi après-midi. Cette pratique tend à se répandre, comme corollaire de la fermeture des magasins le dimanche et, depuis le 1er Mai 1906, elle est en usage dans nombre d'ateliers de mécanique ou de métallurgie.
Les travailleurs de l'imprimerie ont obtenu la journée de neuf heures, au lieu de dix, avec une augmentation de salaire qui est, pour le typographe parisien, de  70 centimes par jour (7 fr. 20 au lieu de 6 fr. 50). Pour les ouvriers des machines à imprimer, l'augmentation a été variable et a été surtout caractérisée par un relèvement des petits salaires.
Les lithographes, dont la Fédération se distingua par une merveilleuse campagne d'agitation, ne purent pas, malgré leur obstination, obtenir la journée de huit heures ; ils ont dû se satisfaire de celle de neuf heures dans certains centres.
À Paris, dans la joaillerie, la journée a été réduite à dix heures, dans les trois quarts des maisons, avec une augmentation de salaire qui a atteint jusqu'à 1 fr. 50 par jour. Dans la bijouterie, il y a eu aussi la journée de neuf heures avec, en bien des cas, augmentation de salaire, en quelques rares maisons se fait aujourd'hui la journée de huit heures.
Les infirmiers des hospices parisiens ont, par la seule pression syndicale, obtenu diverses améliorations, portant sur les congés du travail.
Les coiffeurs ont, à partir du 1er Mai 1906, donc avant la loi, imposé la fermeture des salons de coiffure un jour par semaine.
Les ouvriers terrassiers ont obtenu que, dans les prochaines adjudications, serait tentée la journée de huit heures et, pour une spécialité (les tubistes travaillant à l'air comprimé), la journée qui était de douze heures a été ramenée à huit heures, avec même salaire. De plus, le syndicat qui, avant le 1er Mai, comptait huit cents adhérents, en avait trois mille après.
Dans le bâtiment, les résultats n'en sont pas moins appréciables : les tailleurs de pierre qui avaient 75 centimes de l'heure ont obtenu 85 et même 90 centimes. Les ouvriers du ravalement ont obtenu neuf heures au lieu de dix et même salaire (12 francs). Les maçons limousinants, qui avaient de 60 à 65, ont monté au minimum de 70 et la majorité 75 centimes de l'heure. Les maçons-plâtriers touchaient de 75 à 80 et, de façon générale, ils ont un sou d'augmentation par heure, allant même jusqu'à 95 centimes. Les «garçons de ces corporations ont tous obtenu une augmentation oscillant entre 5 et 10 centimes ; ceux qui avaient 45 centimes sont passés entre 50 et 55 centimes ; ceux de 50 à 55 (1). En outre, le repos hebdomadaire, de façon générale, a été obtenu — et ce, avant la mise en vigueur de la loi.
Mais, outre ces satisfactions matérielles, il y a, pour le bâtiment, d'autres observations à noter : avant le mouvement de mai, sur les chantiers, les ouvriers se modelaient sur le plus «bûcheur», celui-là était l'entraîneur qui poussait à «en abattre». Aujourd'hui, c'est le contraire : on se modèle sur celui qui travaille le plus lentement, c'est lui qui est l'entraîneur —si on peut s'exprimer ainsi. La conséquence est que, pour les entrepreneurs, il y a diminution de rendement d'environ 20 à 25 %. Outre cela,  il y a, désormais, chez les ouvriers du bâtiment, un élan syndical superbe.
Chez les menuisiers où, ces dernières années, s'était constatée une regrettable apathie, le mouvement de mai a été un coup de fouet. Si, en quelques rares maisons seulement, a été obtenue la journée de neuf heures, il s'est constaté un relèvement de la conscience syndicale de très heureux présage.
Les peintres en bâtiment ont obtenu que le salaire soit porté à 0 fr. 85 au lieu de 0 fr. 75 et 0 fr. 80 par heure.
Les ouvriers des tanneries et peausseries ont obtenu la réduction de la journée de travail à dix heures au lieu de douze, avec augmentation de salaire et le repos hebdomadaire.
Ces quelques indications, bien que très incomplètes, et restreintes plutôt à Paris, montrent l'efficacité matérielle de la campagne des huit heures.
En province, aussi, les résultats matériels acquis ont été importants : à de très rares exceptions près, partout où l'action s'est engagée, il s'est enregistré des résultats. Une énumération, outre que fastidieuse, ne pourrait être qu'incomplète. Parmi les corporations qui ont agi et qui, en nombre de villes, ont obtenu des améliorations, citons les diverses catégories d'ouvriers du bâtiment, les ouvriers des cuirs et de la chaussure, les ouvriers de l'alimentation, les coiffeurs, les métallurgistes, les lithographes, les typographes, etc.
Telle est, en rapide raccourci, la vue d'ensemble des efforts et des conséquences, au double point de vue moral et matériel, de la campagne des huit heures, qui a eu son épanouissement au 1er Mai 1906.

IV. — Effort continu
Le mouvement de mai 1906 n'a pas été un aboutissement, un couronnement d'action, mais, au contraire, un commencement, un engrènement de lutte.
Pourtant, certains ont tenu à considérer cette campagne comme une «fin».
Ceux-là ont été de deux sortes : d'abord, des dénigreurs du syndicalisme, redoutant que son attraction ne détourne les travailleurs du parlementarisme et, d'autre part, les ennemis de la classe ouvrière.
Les uns et les autres — en raison de leurs mobiles particuliers — se sont évertués à travestir les événements et à présenter la campagne confédérale comme une faillite de la tactique révolutionnaire, sous le prétexte qu'au Premier Mai 1906 la journée de huit heures ne fut pas conquise d'un bond.
Cette argumentation a reçu des faits le plus éclatant des démentis. La faillite prévue, annoncée, n'est pas venue — il s'en faut !
Le syndicalisme révolutionnaire est plus vigoureux, puissant que jamais. À ceux qui avaient prédit sa mort, les organisations confédérées ont prouvé combien il est vivace et fécond, par le meilleur des arguments — par l'action !
Depuis mai 1906, la lutte économique s'est poursuivie — et intensifiée — avec une vigueur inlassable. Cependant ce n'est pas faute que les difficultés ne se soient accumulées sous les pas de la C.G.T.
Elle a, ces dernières années, subi un rude assaut.
Elle a été en butte aux persécutions forcenées du pouvoir, synthétisé en Clemenceau. Ce politicien crut profitable de couronner sa louche carrière en essayant, pour le compte de la haute banque et du grand patronat, de briser la Confédération. Il a échoué dans cette tentative et n'y a gagné que mépris et renom sanglant.
Ce n'est pas le lieu d'esquisser l'historique de cette période de persécution, commencée par des menaces de dissolution de la C.G.T. et qui se continua par l'incarcération de militants, par de basses et ténébreuses manœuvres et par les tueries ouvrières de Raon-l'Étape et de Villeneuve Saint-Georges.
Malgré toutes les embûches, malgré l'acuité de cette réaction, l'organisation syndicale n'en a pas moins continué son essor.
Sa marche en avant a été marquée par des mouvements sociaux d'une importance considérable. Tels, entre autres, la grève des électriciens, en mars 1907, l'effondrement du lock-out du bâtiment en 1908  et, en 1909, la grève de tout le personnel des P.T.T.
Ainsi, l'action syndicaliste gagne non seulement en profondeur, mais en étendue. Désormais, elle n'est plus limitée à la seule masse ouvrière. Elle a conquis — et elle conquiert tous les jours davantage — des couches qui semblaient loin de sa portée, tels les salariés de l'État (instituteurs, fonctionnaires, etc.), qui se révoltent de plus en plus contre l'Autorité étatique.
En ces circonstances encore, il s'est constaté, une fois de plus l'inefficacité de la répression. De toutes les épreuves subies, le syndicalisme sort toujours plus fort, toujours plus vigoureux !
Aussi est-on en droit de conclure que les persécutions incessantes dont le gouvernement démocratique a poursuivi les militants syndicalistes, la rigueur des répressions judiciaires, la fréquence des interventions de l'armée, etc., sont autant de preuves de la force redoutable qu'est devenue, en face du pouvoir et du patronat, la Confédération générale du Travail.
Nous venons d'esquisser, rapidement, la tactique et l'action de la Confédération générale du Travail. Nous avons suivi pas à pas le développement de l'organisation syndicale, noté ses caractères d'autonomie et de fédéralisme, constaté que l'action qu'engage ainsi la classe ouvrière, sur le terrain économique, ne se limite pas aux broutilles corporatives, mais s'élargit au point d'englober l'ensemble des problèmes sociaux.
Nous avons constaté les résultats de sa tactique et de ses moyens d'action, reconnu le caractère essentiellement révolutionnaire de cette pratique, même quand l'action engagée se limite à des revendications momentanées et parcellaires.
Nous avons vu le processus normal de la grève ; la grève, d'abord partielle, battant en brèche le capital, visant à l'exproprier partiellement de ses privilèges ; puis devenant grève de solidarité ou bien grève de corporation, accentuant son caractère social et s'attaquant non seulement au capital, mais aussi au pouvoir. Ensuite, de la grève ainsi comprise et pratiquée, nous avons vu surgir l'idée de grève générale, qui est la matérialisation de l'idée de révolution intégrale et dont la réalisation s'esquisse par les levées en masse du genre de celle de mai 1906.
C'est pourquoi, des leçons d'hier, de ce que nous avons vu et constaté, nous pouvons conclure que l'avenir est au syndicalisme et qu'il porte en lui un monde nouveau.

[1] De nouvelles luttes ont encore accentué ces résultats. Ainsi. par contrat passé, en décembre 1909, entre les divers syndicats ouvriers et la chambre syndicale des entrepreneurs de maçonnerie à Paris, les salaires sont : pour les tailleurs de pierre, 1 franc ; les limousinants, 0 fr. 55; les maçons-plâtriers, 0 fr. 95. Les «garçons» maçons ont 0 fr. 70 ; les «garçons» limousinants, 0 fr. 65.


Émile Pouget


Voltairine de Cleyre
DE LÕACTION DIRECTE
in Mother Earth (1912)
Traduit  (et annoté) par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°2 -
«Vous pourriez, en prenant seulement votre voiture, vous rendre chez moi et me tuer sans débourser dÕautres frais quÕun peu dÕessence; cependant, si vous tenez absolument à dépenser mille dollars, je vous propose une autre solution: je vous descends dÕun coup de revolver et ensuite je donnerai lÕargent à ceux qui se battent pour une société libre où il nÕy aura plus ni assassins ni présidents, ni mendiants ni sénateurs.»Réponse de Voltairine de Cleyre au sénateur Joseph R. Hawley qui avait offert une prime de 1000 dollars à quiconque tuerait un anarchiste.

Du point de vue de celui qui pense être capable de discerner la route du progrès humain, si tant est quÕil doit y avoir un progrès; du point de vue de celui qui discerne un tel chemin sur la carte de son esprit et sÕefforce de lÕindiquer aux autres, de le leur montrer comme il le voit; du point de vue de celui qui, en faisant cela, a choisi des expressions claires et simples à ses yeux afin de communiquer ses pensées aux autres Ñ, pour un tel individu, il apparaît regrettable et confus pour lÕesprit que lÕexpression «action directe» ait soudain acquis, aux yeux de la majorité de lÕopinion publique, un sens limité, qui nÕest pas du tout inclus dans ces deux mots, et que ceux qui pensent comme lui ne lui ont certainement jamais donné.
Cependant, il arrive souvent que le progrès joue des tours à ceux qui se croient capables de lui fixer des bornes et des limites. Fréquemment des noms, des phrases, des devises, des mots dÕordre ont été retournés, détournés, inversés, déformés à la suite dÕévénements incontrôlables par ceux qui utilisaient ces expressions correctement ; et ceux qui persistaient à défendre leur interprétation, et insistaient pour quÕon les écoute, ont finalement découvert que la période où se développaient lÕincompréhension et les préjugés annonçait seulement une nouvelle étape de recherche et de compréhension plus approfondie.JÕai tendance à penser que cÕest ce qui se passera avec le malentendu actuel concernant lÕaction directe. A travers la mécompréhension, ou la déformation délibérée, de certains journalistes de Los Angeles, à lÕépoque où les frères McNamara (1) plaidèrent coupables, ce malentendu a soudain acquis, dans lÕesprit de lÕopinion, le sens dÕ «attaques violentes contre la vie et la propriété» des personnes. De la part des journalistes, cela relevait soit dÕune ignorance crasse, soit dÕune malhonnêteté totale. Mais cela a poussé pas mal de gens à se demanderce quÕest vraiment lÕaction directe.

QuÕest-ce que lÕaction directe?*
En réalité, ceux qui la dénoncent avec autant de vigueur et de démesure découvriront, sÕils réfléchissent un peu, quÕils ont eux-mêmes, à plusieurs reprises, pratiqué lÕaction directe, et quÕils le feront encore.
Toute personne qui a pensé, ne serait-ce quÕune fois dans sa vie, avoir le droit de protester, et a pris son courage à deux mains pour le faire ; toute personne qui a revendiqué un droit, seule ou avec dÕautres, a pratiqué lÕaction directe. Il y a une trentaine dÕannées, je me souviens que lÕArmée du Salut pratiquait vigoureusement lÕaction directe pour défendre la liberté de ses membres de sÕexprimer en public, de se rassembler et de prier. On les a arrêtés, condamnés à des amendes et emprisonnés des centaines et des centaines de fois, mais ils ont continué à chanter, prier et défiler, jusquÕà ce que finalement ils obligent leurs persécuteurs à les laisser tranquilles. Les Industrial Workers of the World (2) mènent à présent le même combat, et ont, dans plusieurs cas, obligé les autorités à les laisser tranquilles, en utilisant la même tactique de lÕaction directe.
Toute personne qui a eu un projet, et lÕa effectivement mené à bien, ou qui a exposé son plan devant dÕautres et a emporté leur adhésion pour quÕils agissent tous ensemble, sans demander poliment aux autorités compétentes de le concrétiser à leur place, toute personne qui a agi ainsi a pratiqué lÕaction directe. Toutes les expériences qui font appel à la coopération relèvent essentiellement de lÕaction directe.
Toute personne qui a dû, une fois dans sa vie, régler un litige avec quelquÕun et est allé droit vers la ou les personne(s) concernée(s) pour le régler, en agissant de façon pacifique ou par dÕautres moyens, a pratiqué lÕaction directe. Les grèves et les campagnes de boycott en offrent un bon exemple; beaucoup dÕentre vous se souviennent de lÕaction des ménagères de New York qui ont boycotté les bouchers et obtenu que baisse le prix de la viande : en ce moment même, un boycott du beurre est sur le point de sÕorganiser, face à la hausse des prix décidée par les commerçants.
Ces actions ne sont généralement pas le produit dÕun raisonnement profond sur les mérites de lÕaction directe ou indirecte, mais résultent des efforts spontanés de ceux qui se sentent opprimés par une situation donnée.
En dÕautres termes, tous les êtres humains sont, le plus souvent, de fervents partisans du principe de lÕaction directe et la pratiquent. Cependant la plupart dÕentre eux sont également favorables à lÕaction indirecte ou politique. Ils interviennent sur les deux plans en même temps, sans y réfléchir longuement. Seul un nombre limité dÕindividus se refusent à avoir recours à lÕaction politique dans telle ou telle circonstance, voire la récusent systématiquement; mais personne, absolument personne, nÕa jamais été «incapable» de pratiquer lÕaction directe.
La majorité de ceux qui font profession de réfléchir sont des opportunistes; ils penchent tantôt vers lÕaction directe, tantôt vers lÕaction indirecte, mais sont surtout prêts à utiliser nÕimporte quel moyen dès lors quÕune occasion lÕexige. En dÕautres termes, ceux qui affirment que le fait de voter à bulletins secrets pour élire un gouverneur est néfaste et ridicule sont aussi ceux qui, sous la pression de certaines circonstances, considèrent quÕil est indispensable de voter pour que tel individu occupe un poste à un moment particulier. Certains croient quÕen général la meilleure façon pour les gens dÕobtenir ce quÕils veulent est dÕutiliser la méthode indirecte: en faisant élire et en portant au pouvoir quelquÕun qui donnera force de loi à ce quÕils désirent; mais ce sont les mêmes qui parfois, dans des conditions exceptionnelles, prôneront que lÕon se mette en grève; et, comme je lÕai déjà dit, la grève est une forme dÕaction directe. Ou bien ils agiront comme lÕont fait les agitateurs du Socialist Party (3)(organisation qui désormais sÕoppose vigoureusement à lÕaction directe) lÕété dernier, lorsque la police tentait dÕinterdire leurs meetings. Ils sont allés en force aux lieux de réunion, prêts à prendre la parole à nÕimporte quel prix, et ont fait reculer les forces de lÕordre. Même si cette attitude était illogique de leur part, puisquÕils se sont opposés aux exécuteurs légaux de la volonté majoritaire, leur action constituait un exemple parfait, et réussi, dÕaction directe.
Ceux qui, en raison de leurs convictions profondes, sont attachés à lÕaction directe sont seulementÉ mais qui donc? Les non-violents, précisément ceux qui ne croient pas du tout en la violence ! Ne vous méprenez pas: je ne pense pas du tout que lÕaction directe soit synonyme de non-violence. LÕaction directe aboutit tantôt à la violence la plus extrême, tantôt à un acte aussi pacifique que les eaux paisibles de Siloé (4). Non, les vrais non-violents peuvent seulement croire en lÕaction directe, jamais en lÕaction politique. La base de toute action politique est la coercition; même lorsque lÕÉtat accomplit de bonnes choses, son pouvoir repose finalement sur les matraques, les fusils, ou les prisons, car il a toujours la possibilité dÕy avoir recours.

Quelques exemples historiques
De nos jours, nÕimporte quel écolier américain a entendu parler de lÕaction directe de certains hommes non-violents, dans le cadre de son programme dÕhistoire. Le premier exemple qui vient à lÕesprit est celui des premiers quakers (5) qui sÕinstallèrent au Massachusetts. Les puritains (6) les accusèrent de «troubler les hommes en leur prêchant la paix». En effet, les quakers refusaient de payer des impôts ecclésiastiques, de porter les armes, de prêter serment dÕallégeance à un gouvernement, quel quÕil soit. (En agissant ainsi, ils ont pratiqué lÕaction directe, mais de façon passive.) Aussi, les puritains, partisans de lÕaction politique, ont fait voter des lois pour empêcher les quakers dÕentrer sur leur territoire, les exiler, leur infliger des amendes, des peines de prison, des mutilations et finalement les pendre. Les quakers ont continué à arriver en Amérique (ce qui était cette fois une forme active dÕaction directe) ; et les livres dÕhistoire nous rappellent que, après la pendaison de quatre quakers (7), et la flagellation de Margaret Brewster qui fut attachée à une charrette et promenée à travers les rues de Boston, «les puritains renoncèrent à faire taire les nouveaux missionnaires» et que la «ténacité des quakers et leur non-violence finirent par triompher».
Autre exemple dÕaction directe, qui appartient aux débuts de lÕhistoire coloniale américaine: cette fois, il ne sÕagit pas dÕun conflit pacifique, mais de la révolte de Bacon (8). Tous nos historiens défendent lÕaction des rebelles dans cette affaire, car ceux-ci avaient raison. Et pourtant il sÕagissait dÕune action directe violente contre une autorité légalement constituée. Laissez-moi vous rappeler les détails de cet événement: les planteurs de Virginie craignaient (avec raison) une attaque générale des Indiens. Partisans de lÕaction politique, ils demandèrent, ou plutôt leur dirigeant Bacon exigea que le gouverneur lui accorde le droit de recruter des volontaires pour se défendre. Ce dernier craignait Ñ à juste titre Ñ quÕune compagnie dÕhommes armés ne devienne une menace pour lui-même. Il refusa donc dÕaccorder cette permission à Bacon. A la suite de quoi, les planteurs eurent recours à lÕaction directe. Ils levèrent des volontaires sans autorisation et combattirent victorieusement contre les Indiens. Le gouverneur décréta que Bacon était un traître mais le peuple était de son côté, si bien que le gouverneur eut peur de le traduire en justice. Finalement, la situation sÕenvenima tellement que les rebelles mirent le feu à Jamestown. Si Bacon nÕétait pas mort, bien dÕautres événements se seraient produits. Bien sûr, la répression fut terrible, comme cela se passe habituellement lorsquÕune révolte sÕeffondre dÕelle-même ou est écrasée. Néanmoins, pendant sa brève période de succès, cette révolte corrigea nombre dÕabus. Je suis persuadée que, à lÕépoque, les partisans de lÕaction politique à tout prix, après que les réactionnaires furent revenus au pouvoir, ont dû sÕexclamer : «Regardez tous les maux que provoque lÕaction directe ! Notre colonie a fait un bond dÕau moins vingt-cinq ans en arrière» ; ils oubliaient que, si les colons nÕavaient pas recouru à lÕaction directe, les Indiens auraient pris leurs scalps un an plus tôt, au lieu que nombre dÕentre eux soient pendus par le gouverneur un an plus tard.
Dans la période dÕagitation et dÕexcitation qui précéda la révolution américaine, on assista à toutes sortes dÕactions directes, des plus pacifiques aux plus violentes; je crois que presque tous ceux qui étudient lÕhistoire des Etats-Unis trouvent que ces actions constituent la partie la plus intéressante de lÕhistoire, celle qui sÕimprègne le plus facilement dans leur mémoire.
Parmi les actions pacifiques, on peut citer notamment les accords de non-importation, les ligues pour porter des vêtements fabriqués dans la colonie et les «comités de correspondance» (9). Comme les hostilités se développaient inévitablement, lÕaction directe violente prit elle aussi de lÕampleur; par exemple, on détruisit les timbres fiscaux, on interdit le débarquement des cargaisons de thé, on les plaça dans des locaux humides, on les jeta dans les eaux du port, comme à Boston, on obligea un propriétaire dÕune cargaison de thé à mettre le feu à son propre bateau, comme à Annapolis.
Toutes ces actions sont décrites dans nos manuels dÕhistoire, et aucun auteur ne les condamne, ou ne les regrette, bien quÕil se soit agi à chaque fois dÕactions directes contre des autorités légalement constituées et contre le droit de propriété. Si je cite ces exemples et dÕautres de même nature, cÕest pour souligner deux points à lÕintention de ceux qui répètent certains arguments comme des perroquets :premièrement, les hommes ont toujours eu recours à lÕaction directe; et deuxièmement, ceux qui la condamnent aujourdÕhui sont également ceux qui lÕapprouvent dÕun point de vue historique.
George Washington dirigeait la Ligue des planteurs de Virginie contre les importations; un tribunal lui aurait certainement «enjoint» de ne pas créer une telle organisation et, sÕil avait insisté, il lui aurait infligé une amende pour offense à la Cour.

La Guerre de Sécession
Lorsque le grand conflit entre le Nord et le Sud sÕintensifia, ce fut encore lÕaction directe qui précéda et précipita lÕaction politique. Et je ferai remarquer que lÕon nÕengage jamais, que lÕon nÕenvisage même jamais aucune action politique, tant que les esprits assoupis nÕont pas été réveillés par des actes de protestation directe contre les conditions existantes.
LÕhistoire du mouvement abolitionniste et de la Guerre de Sécession nous offre un énorme paradoxe, même si nous savons bien que lÕhistoire nÕest quÕune chaîne de paradoxes. Sur le plan politique, les États esclavagistes luttaient pour une plus grande liberté, pour lÕautonomie de chaque État et contre toute intervention du gouvernement fédéral ; par contre, les États non esclavagistes voulaient un État centralisé et fort, État que les sécessionnistes condamnaient avec raison parce quÕil allait donner naissance à des formes de pouvoir de plus en plus tyranniques. Et cÕest ce qui arriva. Depuis la fin de la guerre de Sécession, le pouvoir fédéral empiète de plus en plus sur les prérogatives de chaque État. Les négriers modernes (les industriels) se retrouvent continuellement en conflit avec le pouvoir centralisé contre lequel les esclavagistes dÕantan protestaient (la liberté à la bouche mais la tyrannie au cÏur). DÕun point de vue éthique, ce sont les États non esclavagistes qui, en théorie, prônaient une plus grande liberté, tandis que les sécessionnistes défendaient le principe de lÕesclavage. Mais cette position éthiquement juste était très abstraite : en effet, la majorité des Nordistes, qui nÕavaient jamais côtoyé dÕesclaves noirs, pensaient que cette forme dÕexploitation était probablement une erreur ; mais ils nÕétaient pas pressés de la faire disparaître. Seuls les abolitionnistes, une infime minorité, avaient une véritable position éthique : à leurs yeux seule importait lÕabolition de lÕesclavage Ñ ils ne se souciaient pas de la sécession ni de lÕunion entre les États américains. Au point que beaucoup dÕentre eux prônaient la dissolution de lÕUnion ; ils pensaient que le Nord devaient en prendre lÕinitiative afin que les Nordistes ne soient plus accusés de maintenir les Noirs prisonniers de leurs chaînes.
Bien sûr, toutes sortes de gens ayant toutes sortes dÕidées voulaient abolir lÕesclavage: des quakers comme Whittier (10) (les quakers, ces partisans de la paix à tout prix, furent en fait les premiers partisans de lÕabolition de lÕesclavage, dès leur arrivée en Amérique) ; des partisans modérés de lÕaction politique qui voulaient racheter les esclaves pour résoudre le problème rapidement; et puis des gens extrêmement violents qui croyaient en la violence et menèrent toutes sortes dÕactions radicales.
En ce qui concerne les politiciens, pendant trente ans ils essayèrent de se défiler, de conclure des compromis, de marchander, de maintenir le statut quo, dÕamadouer les deux parties, alors que la situation exigeait des actes, ou au moins une parodie dÕaction. Mais «les étoiles dans leur course combattirent contre Sisera (11)», le système sÕeffondra de lÕintérieur et, sans éprouver le moindre remords, les partisans de lÕaction directe agrandirent les fissures de lÕédifice esclavagiste.
Parmi les différentes expressions de la révolte directe mentionnons lÕorganisation du «chemin de fer souterrain». La plupart de ceux qui y participèrent soutenaient les deux formes dÕaction (directe et politique); cependant, même si, en théorie, ils pensaient que la majorité avait le droit dÕédicter et dÕappliquer des lois, ils nÕy croyaient pas totalement. Mon grand-père avait fait partie de ce réseau clandestin et aidé de nombreux esclaves à rejoindre le Canada. CÕétait un homme attaché aux règles, dans la plupart des domaines, même si jÕai souvent pensé quÕil respectait la loi parce quÕil avait rarement affaire à elle ; ayant toujours mené la vie dÕun pionnier, la loi le touchait généralement dÕassez loin, alors que lÕaction directe avait pour lui la valeur dÕun impératif. Quoi quÕil en soit, et aussi légaliste fût-il, il nÕéprouvait aucun respect pour les lois esclavagistes, même si elles avaient été votées à une majorité de 500 pour cent. Et il violait consciemment toutes celles qui lÕempêchaient dÕagir.
Parfois, le bon fonctionnement du «chemin de fer souterrain» exigeait lÕusage de la violence, et on lÕemployait. Je me souviens quÕune vieille amie me raconta quÕelle et sa mère avaient surveillé leur porte toute la nuit, pendant quÕun esclave recherché se cachait dans leur cave. Toutes deux avaient beau descendre de familles quakers et sympathiser avec leurs idées, elles avaient un fusil de chasse à portée de main, sur la table. Heureusement, elles nÕeurent pas besoin de tirer, ce soir-là.
Lorsque la loi sur les esclaves évadés fut votée, grâce à certains politiciens du Nord qui voulaient encore amadouer les propriétaires dÕesclaves, les partisans de lÕaction directe décidèrent de libérer les esclaves qui avaient été repris. Il y eut lÕ«opération Shadrach» puis lÕopération «Jerry» (cette dernière sous la direction du fameux Gerrit Smith), et bien dÕautres qui réussirent ou échouèrent. Cependant les politiciens continuèrent leurs manÏuvres et tentèrent de concilier lÕinconciliable. Les partisans de la paix à tout prix, les plus légalistes, dénoncèrent les abolitionnistes, un peu de la même façon que des gens comme William D. Haywood (12) et Frank Bohn (13) sont dénoncés par leur propre parti aujourdÕhui.

John Brown
LÕautre jour, jÕai lu dans le quotidien Daily Socialistde Chicago une lettre du secrétaire du Socialist Party de Louisville au secrétaire national. M. Dobbs demandait que lÕon remplace M. Bohn, qui devait venir parler dans sa ville, par un orateur plus responsable et plus raisonnable. Pour expliquer sa démarche, il citait un passage de la conférence de Bohn: « Si les frères McNamara avaient défendu avec succès les intérêts de la classe ouvrière, ils auraient eu raison, de même que John Brown  aurait eu raison sÕil avait réussi à libérer les esclaves. Pour John Brown, comme pour les McNamara, lÕignorance était leur seul crime.»
Et M. Dobbs de faire le commentaire suivant. «Nous nous élevons fermement contre de tels propos. Cette comparaison entre la révolte ouverte Ñ même si elle était erronée Ñ de John Brown dÕun côté, et les méthodes clandestines et meurtrières des frères McNamara de lÕautre, est le fruit dÕun raisonnement creux qui conduit à des conclusions logiques très dangereuses.»
M. Dobbs ignore certainement ce que furent la vie et les actions de John Brown. Ce partisan convaincu de la violence aurait traité avec mépris quiconque aurait essayé de le faire passer pour un agneau. Et une fois quÕune personne croit en la violence, cÕest à elle seule de décider quelle est la façon la plus efficace de lÕappliquer, en fonction des conditions concrètes et de ses propres moyens. John Brown nÕhésita jamais à utiliser des méthodes conspiratives. Ceux qui ont lu lÕ Autobiographie de Frederick Douglass(14) et les Souvenirsde Lucy Colman (15) savent que John Brown avait prévu dÕorganiser une série de camps fortifiés dans les montagnes de la Virginie-Occidentale, de la Caroline du Nord et du Tennessee, dÕenvoyer des émissaires secrets parmi les esclaves pour les inciter à venir se réfugier dans ces camps, et ensuite réfléchir aux mesures et aux conditions nécessaires pour fomenter la révolte chez les Noirs. Ce plan échoua surtout parce que les esclaves eux-mêmes ne désiraient pas assez fortement la liberté.Plus tard, lorsque des politiciens à lÕesprit tortueux, toujours soucieux de ne rien faire, votèrent la loi Kansas-Nebraska qui laissait les colons décider seuls de la légalité de lÕesclavage, les partisans de lÕaction directe, dans les deux camps, envoyèrent de pseudo-colons dans ces territoires et ceux-ci sÕaffrontèrent. Les partisans de lÕesclavage arrivèrent les premiers; ils rédigèrent une constitution qui reconnaissaitlÕesclavage et une loi punissant de mort toute personne qui aiderait un esclave à sÕéchapper; mais les Free Soilers (16), qui arrivèrent un peu plus tard parce quÕils venaient dÕÉtats plus éloignés, rédigèrent une seconde constitution, et refusèrent de reconnaître les lois de leurs adversaires. John Brown se trouvait parmi eux et utilisa la violence, tantôt ouvertement tantôt clandestinement. Les politiciens décents, favorables à la paix sociale, le considéraient comme un «voleur de chevaux et un assassin». Et il ne fait pas le moindre doute quÕil vola des chevaux, sans prévenir personne de son intention de les dérober, et quÕil tua des partisans de lÕesclavage. Il se battit et réussit à sÕen tirer un bon nombre de fois avant quÕil tente de sÕemparer de lÕarsenal de Harpers Ferry (17). SÕil nÕutilisa pas la dynamite, cÕest seulement parce quÕelle nÕétait pas encore une arme très répandue à lÕépoque. Il attenta à la vie de beaucoup plus de gens que les frères McNamara, dont M. Dobbs condamne les «méthodes meurtrières». Pourtant les historiens ont compris la portée des actions de John Brown. Cet homme violent, qui avait du sang sur les mains, fut condamné et pendu pour haute trahison ; mais tout le monde sait que cÕétait une âme forte et belle, désintéressée, qui ne pouvait supporter que quatre millions dÕhommes soient traités comme des animaux. John Brown pensait que combattre cette injustice, ce crime horrible, était un devoir sacré quÕil accomplissait sur lÕordre de Dieu Ñ car cet homme très religieux appartenait à lÕEglise presbytérienne.
CÕest grâce aux actions, pacifiques ou violentes, des précurseurs du changement social que la Conscience Humaine, la conscience des masses, sÕéveille au besoin du changement. Il serait absurde de prétendre quÕaucun résultat positif nÕa jamais été obtenu par les moyens politiques traditionnels ; parfois de bonnes choses en résultent. Mais jamais tant que la révolte individuelle, puis la révolte des masses ne lÕimposent. LÕaction directe est toujours le héraut, lÕélément déclencheur, qui permet à la grande masse des indifférents de prendre conscience que lÕoppression devient intolérable.

Les luttes actuelles contre lÕesclavage salarié
Nous subissons maintenant lÕoppression dans ce pays Ñ et pas seulement ici, mais dans toutes les parties du monde qui jouissent des bienfaits fort contrastés de la civilisation. Et de même que lÕancien esclavage, le nouveau provoque à la fois des actions directes et des actions politiques. Une fraction de la population américaine produit la richesse matérielle qui permet à tous de vivre ; exactement de la même façon que quatre millions dÕesclaves noirs entretenaient la foule de parasites qui les commandaient. AujourdÕhui ce sont les travailleurs agricoleset les ouvriers dÕindustrie.
A travers lÕaction imprévisible dÕinstitutions quÕaucun dÕeux nÕa créées, mais qui sévissent depuis leur naissance, ces travailleurs, la partie la plus indispensable de toute la structure sociale, sans le travail desquels personne ne pourrait ni manger, ni sÕhabiller, ni se loger, ces travailleurs, disais-je, sont justement ceux qui disposent du moins de nourriture, de vêtements et des pires logements Ñ sans parler des autres bienfaits que la société est censée leur dispenser, comme lÕéducation et lÕaccès aux plaisirs artistiques.
Ces ouvriers ont, dÕune façon ou dÕune autre, joint leurs efforts pour que leur condition sÕaméliore; en premier lieu par lÕaction directe, en second lieu par lÕaction politique. Nous avons des groupes comme la Grange (18), les FarmersÕ Alliances (19), les coopératives, les colonies expérimentales, les Knights of Labor (20), les syndicats et les Industrial Workers of the World. Tous ont organisé les travailleurs pour alléger le poids de lÕexploitation, pour des prix meilleur marché, des conditions de travail moins catastrophiques, et une journée de travail un peu plus courte; ou contre une réduction de salaire, la détérioration des conditions de travail ou lÕallongement des horaires.
Aucun de ces groupes, à part les IWW, nÕa reconnu quÕil existe une guerre sociale et quÕelle se poursuivra tant que se perpétueront les conditions sociales et juridiques actuelles. Ils ont accepté les institutions fondées sur la propriété privée, telles quÕelles étaient. Ces organisations regroupent des gens ordinaires, aux aspirations ordinaires, et elles ont entrepris de faire ce quÕil leur semblait possible et raisonnable dÕaccomplir. Lors de la création de ces groupes, ces militants ne se sont pas engagés sur un programme politique particulier, ils se sont associés pour mener une action directe, décidée par eux-mêmes, offensive ou défensive.
Il y a vingt-deux ans, jÕai rencontré des militants des FarmersÕ Alliances, des Knights of Labor et des syndicalistes qui mÕont dit cela. Ils voulaient lutter pour des objectifs plus larges que ceux que proposés par leurs organisations; mais ils devaient aussi accepter leurs camarades de travail comme ils étaient, et essayer de les inciter à lutter pour des objectifs immédiats quÕils percevaient clairement: prix plus justes, salaires plus élevés, conditions de travail moins dangereuses ou moins tyranniques, semaine de travail moins longue. A lÕépoque où sont nés ces mouvements, les travailleurs agricoles ne pouvaient pas comprendre que leur lutte convergeait avec le combat des ouvriers des usines ou des transports ; et ces derniers ne voyaient pas non plus leurs points communs avec le mouvement des paysans. DÕailleurs, même aujourdÕhui, peu dÕentre eux le comprennent. Ils doivent encore apprendre quÕil nÕexiste quÕune seule lutte commune contre ceux qui se sont approprié les terres, les capitaux et les machines.
Malheureusement les grandes organisations paysannes ont gaspillé leur énergie en sÕengageant dans une course stupide au pouvoir politique. Elles ont réussi à prendre le pouvoir dans certains États, mais les tribunaux ont déclaré que les lois votées nÕétaient pas constitutionnelles, et toutes leurs conquêtes politiques ont été enterrées. A lÕorigine, leur programme visait à construire leurs propres silos, y stocker les produits et les tenir à lÕécart du marché jusquÕà ce quÕils puissent échapper aux spéculateurs. Ils voulaient aussi organiser des échanges de services et imprimer des billets de crédit pour les produits déposés afin de payer ces échanges. Si ce programme dÕaide mutuelle directe avait fonctionné, il aurait montré, dans une certaine mesure, au moins pendant un temps, comment lÕhumanité peut se libérer du parasitisme des banquiers et des intermédiaires. Bien sûr, ce projet aurait fini par être liquidé, à moins que sa vertu exemplaire nÕait bouleversé tellement lÕesprit des hommes quÕil leur ait donné envie de mettre fin au monopole légal de la terre et des capitaux; mais au moins ce projet aurait eu un rôle éducatif fondamental. Malheureusement, ce mouvement poursuivit une chimère et se désintégra surtout à cause de sa futilité.
Les Knights of Labor sont eux aussi devenus pratiquement insignifiants, non pas parce quÕils nÕont pas eu recours à lÕaction directe, ni parce quÕils se sont mêlés de politique, mais parce quÕil sÕagissait dÕune masse dÕouvriers trop hétérogène pour réussir à conjuguer efficacement leurs efforts.

Pourquoi les patrons ont peur des grèves
Les syndicats ont atteint une taille bien plus imposante que celle des Knights of Labor et leur pouvoir a continué à croître, lentement mais sûrement. Certes cette croissance a connu des fluctuations, des reculs ; de grandes organisations ont surgi puis disparu. Mais dans lÕensemble, les syndicats constituent un pouvoir en plein développement. Malgré leurs faibles ressources, ils ont offert, à une certaine fraction des travailleurs, un moyen dÕunir leurs forces, de faire pression directement sur leurs maîtres et dÕobtenir ainsi une petite partie de ce quÕils voulaient Ñ de ce quÕils devaient essayer dÕobtenir, vu leur situation. La grève est leur arme naturelle, celle quÕils se sont forgée eux-mêmes. Neuf fois sur dix, les patrons redoutent la grève Ñ même si, bien sûr, il peut arriver que certains sÕen réjouissent, mais cÕest plutôt rare. Les patrons savent quÕils peuvent gagner contre les grévistes, mais ils ont terriblement peur que leur production sÕinterrompe. Par contre, ils ne craignent nullement un vote qui exprimerait «la conscience de classe» des électeurs; à lÕatelier, vous pouvez discuter du socialisme, ou de nÕimporte quel autre programme ; mais le jour où vous commencez à parler de syndicalisme, attendez-vous à perdre votre travail ou au moins à ce que lÕon vous menace et que lÕon vous ordonne de vous taire. Pourquoi? Le patron se moque de savoir que lÕaction politique nÕest quÕune impasse où sÕégare lÕouvrier, et que le socialisme politique est en train de devenir un mouvement petit-bourgeois. Il est persuadé que le socialisme est une très mauvaise chose Ñ mais il sait aussi que celui-ci ne sÕinstaurera pas demain. Par contre, si tous ses ouvriers se syndiquent, il sera immédiatement menacé. Son personnel aura lÕesprit rebelle, il devra dépenser de lÕargent pour améliorer les conditions de travail, il sera obligé de garder des gens quÕil nÕaime pas et, en cas de grève, ses machines ou ses locaux seront peut-être endommagés.
On dit souvent, et on le répète parfois jusquÕà la nausée, que les patrons ont une «conscience de classe», quÕils sont solidement soudés pour défendre leurs intérêts collectifs, et sont prêts individuellement à subir toutes sortes de pertes plutôt que de trahir leurs prétendus intérêts communs. Ce nÕest absolument pas vrai. La majorité des capitalistes sont exactement comme la plupart des ouvriers : ils se préoccupent beaucoup plus de leurs pertes personnelles (ou de leurs gains) que des pertes (ou des victoires) de leur classe. Et lorsquÕun syndicat menace un patron, cÕest à son portefeuille quÕil sÕen prend.

Toute grève est synonyme de violence
AujourdÕhui chacun sait quÕune grève, quelle que soit sa taille, est synonyme de violence. Même si les grévistes ont une préférence morale pour les méthodes pacifiques, ils savent parfaitement que leur action causera des dégâts. Lorsque les employés du télégraphe font grève, ils sectionnent des câbles et scient des pylônes, tandis que les jaunes bousillent leurs instruments de travail parce quÕils ne savent pas les utiliser. Les sidérurgistes sÕaffrontent physiquement aux briseurs de grève, cassent des carreaux, détraquent certains appareils de mesure, endommagent des laminoirs qui coûtent très cher et détruisent des tonnes de matières premières. Les mineurs endommagent des pistes et des ponts et font sauter des installations. SÕil sÕagit dÕouvriers, ou dÕouvrières, du textile, un incendie dÕorigine inconnue éclate, des pierres volent à travers une fenêtre apparemment inaccessible ou une brique est lancée sur la tête dÕun patron. Quand les employés des tramways font grève, ils arrachent les rails ou élèvent des barricades sur les voies avec des charrettes ou des wagons retournés, des clôtures volées, des voitures incendiées. Lorsque les cheminots se mettent en colère, des moteurs « expirent», des locomotives folles démarrent sans conducteur, des chargements déraillent et des trains sont bloqués. SÕil sÕagit dÕune grève du bâtiment, les travailleurs dynamitent des constructions. Et à chaque fois, des combats éclatent entre dÕun côté les briseurs de grève et les jaunes et, de lÕautre, les grévistes et leurs sympathisants, entre le Peuple et la Police.
Pour les patrons, une grève sera synonyme de projecteurs, de fil de fer barbelé, de palissades, de locaux de détention, de policiers et dÕagents provocateurs, de kidnappings violents et dÕexpulsions. Ils inventeront tous les moyens possibles pour se protéger directement, sans compter lÕultime recours à la police, aux milices, aux brigades spéciales et aux troupes fédérales.
Tout le monde sait cela et sourit lorsque les responsables syndicaux protestent, affirmant que leurs organisations sont pacifiques et respectent les lois. Tout le monde est conscient quÕils mentent. Les travailleurs savent que les grévistes utilisent la violence, à la fois ouvertement et clandestinement, et quÕils nÕont pas dÕautres moyens, sÕils ne veulent pas capituler immédiatement. Et la population ne confond pas les grévistes qui sont obligés de recourir à la violence avec les crapules destructrices qui les provoquent délibérément. Généralement, les gens comprennent que les grévistes agissent ainsi parce quÕils sont poussés par la dure logique dÕune situation quÕils nÕont pas créée, mais qui les force à attaquer pour survivre, sinon ils seront obligés de tomber tout droit dans la misère jusquÕà ce que la mort les frappe, à lÕhospice, dans les rues des grandes villes ou sur les berges boueuses dÕune rivière. Telle est lÕhorrible situation devant laquelle se trouvent les ouvriers; ce sont les êtres les plus humains Ñ ils font un détour pour soigner un chien blessé, ou ramener chez eux un chiot et le nourrir, ou sÕécartent dÕun pas pour ne pas écraser un ver de terre Ñ et ils recourent à la violence contre leurs congénères. Ils savent, parce que la réalité le leur a appris, que cÕest lÕunique façon de gagner, si tant est quÕils puissent gagner quelque chose. «Vous nÕavez quÕà mieux voter aux prochaines élections!» affirment certains. Il mÕa toujours semblé quÕil sÕagit de lÕune des réponses les plus ridicules quÕune personne puisse faire, lorsquÕun gréviste lui demande de lÕaide face à une situation matérielle délicate, et alors que les élections auront lieu dans six mois, un an voire deux ans.
Malheureusement, ceux qui savent comment la violence est utilisée dans la guerre des syndicats contre les patrons ne prennent pas publiquement la parole pour dire: «Tel jour, à tel endroit, telle action spécifique a été entreprise; telles et telles concessions ont été accordées à la suite de cette action ; tel patron a capitulé.» Agir ainsi mettrait en péril leur liberté et leur pouvoir de continuer le combat. CÕest pourquoi ceux qui sont les mieux informés doivent se taire et ricaner discrètement en écoutant les ignorants pérorer. Pourtant seule la connaissance des faits peut éclaircir leur position.

Les adversaires de lÕaction directe
Ces dernières semaines, certains nÕont pas été avares de paroles creuses. Des orateurs et des journalistes, honnêtement convaincus de lÕefficacité de lÕaction politique, persuadés quÕelle seule peut permettre aux ouvriers de remporter la bataille, ont dénoncé les dommages incalculables causés par ce quÕils appellent lÕaction directe (ils veulent dire en fait la «violence conspiratrice»).
Un certain Oscar Ameringer, par exemple, a récemment déclaré, lors dÕun meeting à Chicago, que la bombe lancée à Haymarket Square en 1886 avait fait reculer le mouvement pour la journée de huit heures dÕun quart de siècle. DÕaprès lui, ce mouvement aurait été victorieux si la bombe nÕavait pas été lancée. Ce monsieur commet une grave erreur.
Personne nÕest capable de mesurer précisément lÕeffet positif ou négatif dÕune action, à lÕéchelle de plusieurs mois ou de plusieurs années. Personne ne peut démontrer que la journée de huit heures aurait pu devenir obligatoire vingt-cinq ans auparavant.
Nous savons que les législateurs de lÕIllinois ont voté une loi pour la journée de 8 heures en 1871 et que ce texte est resté lettre morte. On ne peut pas davantage démontrer que lÕaction directe des ouvriers aurait pu lÕimposer. Quant à moi, je pense que des facteurs beaucoup plus puissants que la bombe de Haymarket ont joué un rôle.
DÕun autre côté, si lÕon croit que lÕinfluence négative de la bombe a été si puissante, alors les conditions de travail et lÕexercice des activités syndicales devraient être bien plus difficiles à Chicago que dans les villes où rien dÕaussi grave ne sÕest produit. Pourtant on constate le contraire. Même si les conditions des travailleurs y sont déplorables, elles sont bien moins mauvaises à Chicago que dans dÕautres grandes villes, et le pouvoir des syndicats y est plus développé que dans nÕimporte quel autre endroit, excepté San Francisco. Si lÕon veut donc absolument tirer des conclusions à propos des effets de la bombe de Haymarket, il faut tenir compte de ces faits avant dÕavancer une hypothèse. En ce qui me concerne, je ne pense pas que cet événement ait joué un rôle important dans lÕévolution du mouvement ouvrier.
Et il en sera de même avec la vigoureuse actuelle contre la violence. Rien nÕa fondamentalement changé. Deux hommes ont été emprisonnés pour ce quÕils ont fait (il y a vingt-quatre ans, leurs semblables ont été pendus pour des actes quÕils nÕavaient pas commis) et quelques autres seront peut-être incarcérés. Mais les forces de la Vie continueront à se révolter contre leurs chaînes économiques. Cette révolte ne faiblira pas, peu importe le parti qui remportera ou perdra les élections, jusquÕà ces chaînes soient brisées.

Comment pourrons-nous briser nos chaînes ?
Les partisans de lÕaction politique nous racontent que seule lÕaction électorale du parti de la classe ouvrière pourra atteindre un tel résultat; une fois élus, ils entreront en possession des sources de la Vie et des moyens de production; ceux qui aujourdÕhui possèdent les forêts, les mines, les terres, les canaux, les usines, les entreprises et qui commandent aussi au pouvoir militaire à leur botte, en bref les exploiteurs, abdiqueront demain leur pouvoir sur le peuple dès le lendemain des élections quÕils auront perdues.
Et en attendant ce jour béni?
En attendant, soyez pacifiques, travaillez bien, obéissez aux lois, faites preuve de patience et menez une existence frugale (comme Madero (21) le conseilla aux paysans mexicains après les avoir vendus à Wall Street).
Si certains dÕentre vous sont privés de leurs droits civiques, ne vous révoltez même pas contre cette mesure, cela risquerait de «faire reculer le parti».

Action politique et action directe
JÕai déjà dit que, parfois, lÕaction politique obtient quelques résultats positifs Ñ et pas toujours sous la pression des partis ouvriers, dÕailleurs. Mais je suis absolument convaincue que les résultats positifs obtenus occasionnellement sont annulés par les résultats négatifs; de même que je suis convaincue que, si lÕaction directe a parfois des conséquences négatives, celles-ci sont largement compensées par les conséquences positives de lÕaction directe.
Presque toutes les lois originellement conçues pour le bénéfice des ouvriers sont devenues une arme entre les mains de leurs ennemis, ou bien sont restées lettre morte, sauf lorsque le prolétariat et ces organisations ont imposé directement leur application. En fin de compte, cÕest toujours lÕaction directe qui a le rôle moteur. Prenons par exemple la loi antitrusts censée bénéficier au peuple en général et à la classe ouvrière en particulier. Il y environ deux semaines, 250 dirigeants syndicaux ont été cités en justice. La compagnie de chemins de fer Illinois Central les accusait en effet dÕavoir formé un trust en déclenchant une grève !
Mais la foi aveugle en lÕaction indirecte, en lÕaction politique, a des conséquences bien plus graves: elle détruit tout sens de lÕinitiative, étouffe lÕesprit de révolte individuelle, apprend aux gens à se reposer sur quelquÕun dÕautre afin quÕil fasse pour eux ce quÕils devraient faire eux-mêmes; et enfin elle fait passer pour naturelle une idée absurde: il faudrait encourager la passivité des masses jusquÕau jour où le parti ouvrier gagnera les élections; alors, par la seule magie dÕun vote majoritaire, cette passivité se transformera tout à coup en énergie. En dÕautres termes, on veut nous faire croire que des gens qui ont perdu lÕhabitude de lutter pour eux-mêmes en tant quÕindividus, qui ont accepté toutes les injustices en attendant que leur parti acquière la majorité; que ces individus vont tout à coup se métamorphoser en véritables «bombes humaines», rien quÕen entassant leurs bulletins dans les urnes !
Les sources de la Vie, les richesses naturelles de la Terre, les outils nécessaires pour une production coopérative doivent devenir accessibles à tous. Le syndicalisme doit élargir et approfondir ses objectifs, sinon il disparaîtra ; et la logique de la situation forcera graduellement les syndicalistes à en prendre conscience. Les problèmes des ouvriers ne pourront jamais être résolus en tabassant des jaunes, tant que des cotisations élevées et dÕautres restrictions limiteront les adhésions au syndicat et pousseront certains travailleurs à aider les patrons. Les syndicats se développeront moins en combattant pour des salaires plus élevés quÕen luttant pour une semaine de travail plus courte, ce qui permettra dÕaugmenter le nombre de leurs membres, dÕaccepter tous ceux qui veulent adhérer. Si les syndicats veulent gagner des batailles, tous les ouvriers doivent sÕallier et agir ensemble, agir rapidement (sans en avertir les patrons à lÕavance) et profiter de leur liberté dÕagir ainsi à chaque fois. Et si, un jour, les syndicats regroupent tous les ouvriers, aucune conquête ne sera permanente, à moins quÕils se mettent en grève pour tout obtenir Ñ pas une augmentation de salaire, ni une amélioration secondaire, mais toutes les richesses de la nature Ñ et quÕils procèdent, dans la foulée, à lÕexpropriation directe et totale !
Le pouvoir des ouvriers ne réside pas dans la force de leur vote, mais dans leur capacité à paralyser la production. La majorité des électeurs ne sont pas des ouvriers. Ceux-ci travaillent à un endroit aujourdÕhui, à un autre demain, ce qui empêche un grand nombre dÕentre eux de voter ; un grand pourcentage des ouvriers dans ce pays sont des étrangers qui nÕont pas le droit de voter. Les dirigeants socialistes le savent parfaitement. La preuve? Ils affadissent leur propagande sur tous les points afin de gagner le soutien de la classe capitaliste, du moins des petits entrepreneurs. Selon la presse socialiste, des spéculateurs de Wall Street assurent quÕils sont prêts à acheter des actions de Los Angeles à un administrateur socialiste aussi bien quÕà un administrateur capitaliste. Les journaux socialistes prétendent que lÕadministration actuelle de Milwaukee a créé une situation économique très favorable aux petits investisseurs ; leurs articles publicitaires conseillent aux habitants de cette ville de se rendre chez Dupont ou Durand sur Milwaukee Avenue, qui les servira aussi bien quÕun grand magasin dépendant dÕune grosse chaîne commerciale. En clair, parce que nos socialistes savent quÕils ne pourront pas obtenir une majorité sans les voix de cette classe sociale, ils essaient désespérément de gagner le soutien (et de prolonger la vie) de la petite-bourgeoisie que lÕéconomie socialiste fera disparaître.
Au mieux, un parti ouvrier pourrait, en admettant que ses députés restent honnêtes, former un solide groupe parlementaire qui conclurait des alliances ponctuelles avec tel ou tel autre groupe afin dÕobtenir quelques mini-réformes politiques ou économiques.
Mais lorsque la classe ouvrière sera regroupée dans une seule grande organisation syndicale, elle pourra montrer à la classe possédante, en cessant brusquement le travail dans toutes les entreprises, que toute la structure sociale repose sur le prolétariat; que les biens des patrons nÕont aucune valeur sans lÕactivité des travailleurs; que des protestations comme les grèves sont inhérentes à ce système fondé sur la propriété privée et quÕelles se reproduiront tant quÕil ne sera pas aboli. Et, après lÕavoir montré dans les faits, les ouvriers exproprieront tous les possédants.
«Mais le pouvoir militaire, objectera le partisan de lÕaction politique, nous devons dÕabord obtenir le pouvoir politique, sinon on utilisera lÕarmée contre nous!»
Contre une véritable grève générale, lÕarmée ne peut rien. Oh, bien sûr, si vous avez un socialiste dans le genre dÕAristide Briand (22) au pouvoir, il sera prêt à déclarer que les ouvriers sont tous des «serviteurs de lÕEtat» et à essayer de les faire travailler contre leurs propres intérêts. Mais contre le solide mur dÕune masse dÕouvriers immobiles, même un Briand se cassera les dents.
En attendant, tant que la classe ouvrière internationale ne se réveillera pas, la guerre sociale se poursuivra, malgré toutes les déclarations hystériques de tous ces individus bien intentionnés qui ne comprennent pas que les nécessités de la Vie puissent sÕexprimer; malgré la peur de tous ces dirigeants timorés; malgré toutes les revanches que prendront les réactionnaires; malgré tous les bénéfices matériels que les politiciens retirent dÕune telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin dÕexister, quÕelle étouffe dans le carcan de la Propriété, et quÕelle ne se soumet pas.
Et que la Vie ne se soumettra pas.
Cette lutte durera tant que lÕhumanité ne se libérera pas elle-même pour chanter lÕHymne à lÕHomme de Swinburne (23):
«Gloire à lÕHomme dans ses plus beaux exploits
Car il est le maître de toutes choses.»


Voltairine de Cleyre

*Tous les intertitres sont du traducteur. 
  
 
Notes du traducteur
1. Le 10 octobre 1910, James et Joseph McNamara, respectivement membres des syndicat des typographes et du bâtiment, posèrent une bombe à proximité du Los Angeles Times,bombe censée causer uniquement des dégâts matériels. Malheureusement lÕexplosion déclencha un violent incendie et 21 employés du journal moururent suite à cet attentat. Les deux frères, sur le conseil de leur avocat Clarence Darrow, plaidèrent coupables et évitèrent la peine de mort.
2. IWW (Industrial Workers of the World) ou Wobblies.... Syndicat révolutionnaire fondé en 1905 par des syndicalistes radicaux qui sÕopposaient à la politique conservatrice et pro-patronale de lÕAmerican Federation of Labor. Les Wobblies comprenaient beaucoup de membres du Socialist Party of America, du Socialist  Labor Party et dÕautres groupes radicaux de gauche. Pendant les années 1910, les IWW jouèrent un rôle important dans la lutte pour les droits des travailleurs américains. Des militants célèbres comme John Reed (auteur du classique Dix jours qui ébranlèrent le monde),Mother Jones, Big Bill Haywod, Joe Hill et dÕautres prirent parti pour lÕidée dÕun «grand syndicat unique» en espérant que les travailleurs du monde entier pourraient sÕunir et combattre ensemble contre leurs oppresseurs capitalistes. De 1905 à 1920 les IWW organisèrent des centaines de milliers dÕouvriers dans les mines, les usines et chez les paysans. Ils ne regroupèrent jamais plus de 150 000 membres à la fois mais près de 3 millions de personnes y appartinrent à un moment ou un autre. Les IWW étaient surtout implantés dans lÕouest des États Unis où ils organisaient ensemble femmes et hommes, Noirs et Blancs, les immigrés et Américains dans des syndicats dÕindustrie, non catégoriels. Leur but explicite était de renverser le capitalisme et beaucoup de ses membres sympathisèrent avec la révolution dÕOctobre. Le gouvernement lança une répression féroce contre les IWW en 1917 et lÕinfluence du syndicat baissa rapidement. Cette organisation, aujourdÕhui anarcho-syndicaliste, existe encore, mais ne regroupe que quelques centaines de militants.
3. Socialist Party: créé en 1901, ce parti compte plus de mille élus (dont un membre du Congrès) en 1912 et joue à lÕépoque un rôle influent dans les syndicats de lÕAmerican Federation of Labor. Les trois dirigeants les plus importants furent Eugene Debs, Daniel De Leon et William D. Haywood. Ce dernier, partisan de lÕaction directe, fut exclu du parti en 1913 après une longue discussion au terme de laquelle le parti décida  que  «lÕutilisation de la violence et du sabotage, méthodes destinées à la guerre de guérilla, démoralise ceux qui emploient de telles méthodes et ouvrent la porte aux agents provocateurs».
4. Les eaux de Siloé: allusion à un réservoir qui constituait le seul point dÕeau permanent de Jérusalem au VIIe siècle avant J.-C. Elles avaient la réputation dÕavoir des vertus thérapeutiques, puiquÕil y est fait allusion dans lÕévangile selon Jean.
5. Quakers: mouvement né en 1647 dÕune révolte contre lÕEglise anglicane. Persécutés en Angleterre comme en Amérique où ils sÕétablirent dès 1681, ils jouèrent un rôle important dans la lutte contre lÕesclavage.
6. Puritains. Ce terme désigne au départ un groupe de presbytériens rigides qui voulaient «purifier» lÕEglise anglicane des restes de lÕinfluence catholique. Ils commencèrent à émigrer en 1620, en Virginie et en Nouvelle-Angleterre, notamment, pour constituer des communautés fermées. Pendant presque un siècle, ils essayèrent dÕimposer leurs normes intolérantes et persécutèrent tous ceux qui ne pensaient pas comme eux. Leur attachement au sens littéral de la Bible, qui les caractérise, a influencé toute lÕhistoire américaine jusquÕà aujourdÕhui Ñ comme en témoignent de nombreux aspects de la culture des États-Unis.
7. La dernière dÕentre elles sÕappelait Mary Dyer, mère de six enfants, pendue à un arbre en 1660 à Boston. De 1660 à 1677, les sÏurs Wright, Mary, Hannah et Lydia vinrent successivement protester à Boston contre les persécutions dont étaient victimes les quakers. Elles furent à chaque fois, emprisonnées, jugées puis expulsées de la ville. Les quakers étaient dénudé(e)s jusquÕà la ceinture, attaché(e)s à une charrette et fouetté(e)s dans les rues avant dÕêtre chassé(e)s de la colonie. Lydia accompagna à Boston Margaret Brewster qui entra dans une église puritaine, vêtue comme une pénitente, pieds nus, cheveux au vent, des cendres sur la tête, et un sac recouvrant ses vêtements.
8. Nathaniel Bacon (1647-1676) dirigea en 1676 un groupe de colons révoltés qui sÕemparèrent de la ville de Jamestown et lÕincendièrent pour obtenir des réformes et une plus grande participation dans le gouvernement de la Virginie.
>9. Les comités de correspondance furent créés en 1774 pour rassembler les doléances des Américains contre les Britanniques.
10. John Whittier (1807-1892) poète américain opposé à lÕesclavage. Au sud-est de Los Angeles, en Californie, il existe une ville fondée par les quakers et qui porte son nom.
11. La citation est extraite du livre des Juges5, 20: «Du haut des cieux, les étoiles ont combattu, de leurs sentiers, elles ont combattu Sisera.» LÕAncien Testament fait allusion à une intervention miraculeuse des étoiles en faveur des Juifs au cours de leur bataille contre le général Sisera.
11. Gerrit Smith (1797-) Philanthrope et réformateur social, seul membre du Congrès partisan de lÕabolition de lÕesclavage il finança John Brown et fut impliqué dans lÕattaque de lÕarsenal de Harpers Ferry. Avocat de lÕégalité des femmes, il pensait néanmoins que les Noirs devaient obtenir le droit de vote avant les femmes.
12. William D. (dit «Big Bill) Haywood (1869-) Travaille comme mineur dès lÕâge de 9 ans et perd un Ïil à la suite dÕun accident de travail. Suite aux sévères défaites subies par les mineurs à partir de 1901, il développe lÕidée dÕun «grand syndicat unique» et joue un rôle important dans la création des IWW. En 1917, le gouvernement arrête Haywood et une centaine dÕautres militants en les accusant dÕespionnage et aussi parce quÕils ont appelé à des grèves en temps de guerre. Big Bill est condamné à une lourde peine de prison, mais sÕenfuit en Union soviétique où il meurt en 1928.
13. Frank Bohn, ce militant de la gauche du Socialist Party et des IWW tourna fort mal puisquÕil termina sa carrière comme député du Parti républicain!
14. Frederick Douglass (1817-1895). Fils dÕun Blanc et dÕune esclave noire, il ne connut jamais son père et fut séparé très jeune de sa mère. Il vécut jusquÕà lÕâge de 8 ans sur une plantation puis fut envoyé à Baltimore comme domestique. La femme de son maître lui apprit à lire, bien que ce fût illégal. Il dut retourner ensuite travailler sur la plantation. A 21 ans il sÕéchappa et devint un conférencier et journaliste célèbre. Partisan du droit de vote des femmes, il occupa plusieurs postes dans lÕadministration. Son autobiographie écrite en 1845 est un classique: Mémoires d'un esclave américain, traduit de l'anglais par Fanchita Gonzalez, Paris, F. Maspero, 1980.
15. Lucy Colman (1817-1891) Conférencière et militante pour lÕabolition de lÕesclavage et lÕégalité des femmes, contre le racisme et la discrimination (notamment dans les écoles où elle enseigna), elle devint libre-penseuse et agnostique à la fin dÕune vie riche en rebondissements et en anecdotes savoureuses comme celle-ci: lors dÕune réunion du mouvement pour le droit de vote des femmes, face à une motion de Frederick Douglass qui affirmait candidement: « le sacrifice de soi est une valeur positive qui doit être enseignée à toutes les femmes», elle lui demanda: «Pourquoi nÕavez-vous pas appliqué vous-même cette vertu lorsque vous étiez esclave?» Et la résolution de Lucy Colman, qui prônait le droit des femmes à «ne plus croire en lÕautorité mais en leur seule raison», fut adoptée sans problèmes.
16. Free Soilers: membres du Free Soil Party. Fondé en 1848, ce parti sÕopposait à lÕextension de lÕesclavage dans les nouveaux territoires et à lÕadmission des États esclavagistes dans lÕUnion.
17. Harpers Ferry, arsenal que tenta de prendre John Brown et qui marqua la fin de son combat.
18. National Grange of the Patrons of Husbandry: association de fermiers créée en 1867 et qui prit de lÕampleur après la crise agricole de 1873, durant laquelle les prix agricoles chutèrent considérablement. La Grange était organisée en sections où les femmes étaient admises à égalité avec les hommes. Les Grangers luttaient contre lÕendettement et les tarifs de fret élevés pratiqués par les compagnies de chemin de fer. Le mouvement fut important dans lÕIowa, le Minnesota, le Wisconsin et lÕIllinois où des lois furent votées en faveur des agriculteurs, mais balayées par le lobbying des chemins de fer auprès de la Cour suprême. Le mouvement atteignit son apogée en 1875, regroupant près de 20 000 membres, puis déclina au profit dÕautres forces comme le Greenback Party des années 1870, les Farmers Alliances des années 1880 et le Populist Party des années 1890. La Grange montra que les fermiers pouvaient sÕorganiser et avoir un rôle politique.
19. La Southern Farmers Alliance fut fondée au Texas en 1875 et la Northern Farmers Alliance à Chicago en 1880. Les coopératives quÕelles créèrent firent faillite et les Alliances se tournèrent vers la politique politicienne pour former le PeopleÕs or Populist Party, parti qui réclamait à la fois le droit de vote des femmes et lÕarrêt de lÕimmigration, dénonçait la ploutocratie («les banquiers, les actionnaires, les grandes sociétés capitalistes») mais aussi les Noirs, les Juifs et les catholiques (!), et qui réclamait la journée de 8 heures. Le populisme est une des plaies de la vie politique américaine, comme en témoigna encore la campagne de Clinton en 1992 qui prétendit «défendre en priorité les intérêts du peuple» Ñ avec le résultat catastrophique que lÕon connaît.
20. Knights of Labor. Organisation au départ clandestine, fondée en 1869 et qui regroupa jusquÕà 700 000 «producteurs»: ouvriers, petits commerçants et paysans. Son objectif était de remplacer le capitalisme par des coopératives ouvrières. Son influence déclina à partir de 1886.
21. Francisco Madero (1873-1913). Gros propriétaire foncier, adversaire de Porfiro Diaz, il est soutenu par Pancho Villa. Elu président de la République en 1911, il est renversé par un coup dÕEtat militaire deux ans plus tard et assassiné.
22. Aristide Briand (1862-1932). Avocat et journaliste, partisan de la grève générale, il devient secrétaire général du Parti socialiste français quÕil fonde avec Jaurès, en opposition aux guesdistes du Parti ouvrier français. Hostile aux décisions de la Seconde Internationale qui interdisent, en 1904, aux députés socialistes de devenir ministres, il quitte le Parti socialiste unifié, puis la SFIO. Il sera 25 fois ministre et 11 fois président du Conseil! Il réprime la grève des cheminots en 1910. Avant la Première Guerre mondiale et entre les deux guerres, Briand est lÕincarnation parfaite, jusquÕà la caricature, du socialiste qui trahit tous ses idéaux.
23. Algernon Charles Swinburne (1837-1909). Bien quÕil fût dÕorigine aristocratique, ce poète romantique anglais était républicain et antichrétien. Il dénonça tous les despotes de son époque, du tsar au pape, en passant par le Kaiser.


Maurice Joyeux
Autogestion, Gestion directe, Gestion ouvrière
L'Autogestion, pourquoi faire ?

In Volonté Anarchiste n°9, Paris, édition du groupe Fresnes-Antony de la Fédération Anarchiste, 1979.

AVANT-PROPOS
Chers camarades, la publication de ces deux textes sur la question de l'autogestion s'inscrit comme une contribution à la volonté exprimée par les militants de la Fédération Anarchiste, réunis en congrès extraordinaire à Antony en novembre 1979.  Volonté de reformuler une position précise face à la récupération et à la déformation du thème de l'autogestion par nombre de partis et de syndicats, y compris le P.C. qui, au moment de la rédaction de ces textes, avait au moins la pudeur de rester franc sur ce point.  Il est vrai que, depuis, il a évolué !
Autogestion, gestion ouvrière, gestion directe, a été édité en 1972 et réédité en 1975 par les éditions La Rue ; depuis, ce texte est épuisé comme le second, écrit par Maurice Joyeux pour la Fédération Anarchiste.  Ce dernier a été publié dans la revue Autogestion en janvier 1973.
SALUTATIONS ANARCHISTES
Groupe Fresnes-Antony

Autogestion, Gestion directe, gestion ouvrière

Toute capacité travailleuse étant, de même que tout instrument de travail, un capital accumulé, une propriété collective, l'inégalité de traitement et de fortune, sous prétexte d'inégalité de capacité, est Injustice et Vol.
Proudhon —Qu'est-ce que la propriété ?

L’autogestion est à la mode ! Issu d'une Université en transes, le mot a fait irruption dans le vocabulaire social, chassant celui de gestion ouvrière auquel le mouvement syndicaliste révolutionnaire de la période héroïque avait donné ses lettres de noblesse. Cependant, et contrairement à celui de gestion ouvrière que la charte d'Amiens a défini et qui déclare...
«Dans l'œuvre revendicative quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc.  Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme, il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il préconise, comme moyen d'action, la grève générale, et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.»
... ce terme d'autogestion est resté une formule aux contours imprécis. Les marxistes d'opposition ont bien essayé d'en déterminer quelques aspects en se référant aux expériences yougoslaves ou algériennes, mais les articulations bureaucratiques qu'ont supportées ces expériences ont limité leur champ qui, de toute manière, s'inscrivait dans un schéma qui maintenait la centralisation et les hiérarchies sans aucun rapport avec l'idée qu'un anarchiste se fait du socialisme.Des livres comme des revues qui prétendaient faire la lumière sur l'autogestion nous ont laissés sur notre faim. Ils ont rassemblé et commenté de nombreux textes théoriques anciens et connus, ce qui en soi est louable, mais ils se sont gardés d'en tirer des conclusions claires et réalistes car cela les aurait conduits à désavouer des théoriciens «géniaux» et les partis politiques de gauche ou d'extrême gauche qui avaient, je ne dirai pas tenté ces expériences, mais qui les avaient laissées se dérouler avec une mauvaise grâce évidente dans l'espoir qu'elles se saborderaient elles-mêmes. Et en écrivant cela je pense, en particulier, au gouvernement réactionnaire de l'Algérie que certains «naïfs» ont voulu nous faire prendre pour un gouvernement révolutionnaire.
Et devant l'impuissance de nos marxistes «purs et durs» à nous révéler le contenu exact du mot autogestion sans l'écraser ou plutôt le camoufler sous les phrases creuses, grandiloquentes et passablement obscures du catéchisme marxiste, on est bien obligé de supposer que ce mot forgé par des intellectuels n’avait pas. dans leur esprit, d'autres ambitions que celles qui sont contenues dans son étymologie et, qu'en fait, il s'agissait de la gestion d'une entreprise, d'un service ou d'une administration par tous ceux qui, d'une façon ou d'une autre, participaient à leur fonctionnement. Sans plus !
C'était peut-être suffisant pour satisfaire un esprit court, pour qui mâchonner le mot équivalait à la réalisation du fait. Mais pour l'ouvrier et, en particulier, pour le révolutionnaire qui est convié à l'autogestion, des questions se posaient. Questions qui ne sont jamais abordées, qui sont considérées comme allant de soi. Et l'absence de réponses précises à ces questions a créé une telle confusion dans les esprits et autour du mot, qu'on a pu voir M. Guy Mollet lui-même se réclamer de l'autogestion dans un, article de France-Soir sans soulever le rire ou l'indignation.
Ce sont ces questions que j'ai l'intention d'examiner sur le fond. Ce qui aura peut-être l'avantage de faire réfléchir sur une matière complexe, ce qui sera préférable, on en conviendra, que de continuer à ânonner un terme qui pour l'instant ne contient strictement rien d'autre que du vent.
Lorsqu'on avance la formule «gestion ouvrière», ce qui paraît plus propre que celle d'autogestion, les jeunes intellectuels marxiens répondent avec un sourire supérieur qu'ils s'en foutent. Voire ! Proposez-leur, puisqu'ils «s'en foutent», d'adopter la première de ces formules et vous les verrez protester comme de beaux diables.  Il doit bien y avoir une raison à cette attitude, non ?
Lorsqu'on parle d'autogestion, une première question vient à l'esprit : l'autogestion, pour quoi faire, l'autogestion au profit de qui ?
La participation à la gestion d'une entreprise n'a d'intérêt pour un ouvrier que si elle transforme ses conditions d'existence. Gérer une entreprise en commun alors que cette entreprise conserve ses structures de classe consisterait pour les ouvriers à gérer leur p^ropre misère, leur propre exploitation. Et ce qui confère à l'entreprise ses structures de classe ce sont les différences de rémunération, c'est le maintien d'une autorité qui excède le cadre de la tâche à accomplir, c'est la répartition du profit de l'entreprise, c'est la distribution d'une plus-value que le travail de tous a créée, ce sont les privilèges de l'encadrement, c'est enfin la propriété de l'entreprise.
Or il faut poser une question primordiale à toutes les autres. Les Intellectuels marxistes sont-ils partisans de l'abolition de tous les privilèges de classe au sein de l'entreprise ? Si c'est leur intention, alors dans cette entreprise il n'existe plus qu'une seule classe différenciée seulement par la nature d'une tâche à accomplir, évaluée de façon égalitaire sur tous les plans, économiques, sociaux et moraux. Il n'existe plus qu'une seule catégorie de salariés quelle que soit la fonction accomplie. Tous sont des ouvriers manuels ou intellectuels, voire des employés des services, ainsi que l'avaient revendiqué les grands congrès de l'organisation ouvrière avant et après la Commune.
Alors, et alors seulement, gestion ouvrière et autogestion sont synonymes et on peut penser que seule la mode a substitué le premier terme au second.
La réponse à cette première question, ce n'est pas seulement les conditions économiques des travailleurs «des pays dits gestionnaires» qui nous la donnent, mais c'est un authentique révolutionnaire marxiste touché par l'esprit libertaire. Ecoutons Daniel Guérin :
«C'est ainsi que, tout en assignant comme but ultime, à atteindre par étapes, les dépérissements de la concurrence, la gratuité des services publics et sociaux, la disparition du signe monétaire et la distribution de la pléthore selon les besoins de chacun, que tout en visant l'association dans l'autogestion des agriculteurs et artisans, à la réorganisation des coopératives du commerce, il (le marxisme libertaire) N'ABOLIT PAS DU JOUR AU LENDEMAIN la concurrence, les lois du marché, la rémunération selon le travail accompli, la petite propriété paysanne, artisanale et commerciale.»
Et voilà ! Guérin a parfaitement raison de ne pas employer la formule «gestion ouvrière» ! Ce que nous dit Guérin, c'est exactement ce que disent tous les autres partis marxistes, qu'ils aient ou non pris le pouvoir. Demain on rasera gratis. Oh ! excusez-moi ! Demain, l'Etat, avec les privilèges de classe, dépérira. L'Algérie comme la Yougoslavie, chères à Guérin, sont vraiment des exemples édifiants !
Demain, si dans l'entreprise autogérée il reste des différenciations économiques, il se reconstituera une nouvelle classe dirigeante qui défendra par tous les moyens ses privilèges de classe !
Les anarchistes pensent, au contraire, qu'il faut détruire tous les privilèges de classe sans exception, de façon que, dans les moments difficiles qui suivent les transformations économiques, le peuple puisse éviter les facilités que lui proposent les politiciens socialistes de tout calibre et dont l'exemple le plus illustre reste la N.E.P. imposé par Lénine et qui sonna le glas de la révolution russe.
En réalité, les autogestionnaires marxistes ne sont pas prêts à sacrifier au socialisme les situations économiques somptueuses qui les attendent en sortant de l'Université et je dois dire, pour ma part, que l'expérience chinoise où l'on envoie ces révolutionnaires en jabot se salir un peu les mains à la mine ou à l'usine devra être retenue par le mouvement ouvrier de notre pays. Mais gageons que tous ces intellectuels marxistes acharnés à défendre leur job vont encore écrire que nous sommes «des anarchistes poussiéreux». Cinquante ans d'expérience socialiste nous ont appris que la gamelle est d'autant meilleure qu'on la justifie par un blablabla «révolutionnaire» qui ne la met pas en péril.
Les travailleurs se demandent avec inquiétude ce qu'ils peuvent gagner à la gestion de leur entreprise. Ils pèsent les avantages et les inconvénients qui résulteront pour eux et, dont le principal, celui qui les fait le plus réfléchir, c'est la responsabilité ! Car par voie de conséquence la responsabilité qu'ils assumeront dans l'entreprise engagera leur responsabilité envers leur propre condition économique.
Et nous abordons le problème humain, le problème de l'homme devant la responsabilité, le problème de la quiétude qui résulte d'une certaine servilité, surtout lorsqu'elle s'assortit de conditions d'existence économiques et morales acceptables. Le travailleur, à tort ou à raison, voit bien plus clairement le bénéfice que pourront tirer les «cadres», économiques, politiques ou spirituels, d'une telle expérience, que les avantages qu'elle lui procurera.
Et les réalisations «socialistes» à travers le monde lui inspirent une méfiance souvent justifiée.
Mais une autre série de questions se posent au monde du travail. Ces questions sont d'ordre technique. Elles ont trait au fonctionnement de cette entreprise où il est employé et où son seul souci consiste, pour l'instant, à accomplir le moins mal possible le travail parcellaire qui lui est confié et dont il devra, s'il l'agrée, accepter une part de la responsabilité globale.
Il faut tout de suite retirer un certain nombre d'illusions à une jeunesse pour laquelle l'autogestion se récite comme un credo. Tout travail collectif nécessite un certain nombre de contraintes. Qui déterminera ces contraintes ? Quelle sera leur durée ? Comment s'établira l’ordre des manipulations nécessaires à la fabrication ? Quels seront les organismes qui décideront de la distribution du travail ? Quels seront les hommes qui décideront du choix des ouvriers susceptibles de l'effectuer ? Quelles seront les structures des organismes verticaux qui permettront la liaison entre le bureau d’étude et la fabrication ? Quelles seront les liaisons horizontales qui, à chaque palier, permettront l'harmonisation des tâches qui resteront forcément parcellaires ? Quel sera le mécanisme qui déterminera le prix de revient comme le prix de vente de l'objet fabriqué ? Les prélèvements nécessaires aux investissements dans l'entreprise, ceux qui sont consentis aux services extérieurs dont l'entreprise profite ? Quels seront les organismes qui permettront de ravitailler l'entreprise en matières premières, qui permettront d'écouler les objets fabriqués ? Qui déterminera, et à travers quels critères, la fabrication de l'entreprise et son harmonisation avec l'économie globale ? Quelle sera la part consentie dans l'entreprise à la liberté du choix de la tâche à accomplir ? Comment l'ouvrier interviendra-t-il à l'échelon où se prennent les décisions globales ?  Quels seront ses droits, ses devoirs ? Où passera exactement le trait qui déterminera la liberté et la contrainte collectives ? Voilà un certain nombre de points techniques qu'il faudra définir en se passant des enseignements que nous ont laissés les «grands ancêtres» et auxquels il va falloir donner des réponses précises si l'on veut que la gestion ouvrière quitte le domaine des douces et innocentes manies pour se traduire en une réalité concrète.
De toute façon, il faut que la société autogérée tourne, et vite. Les hommes de notre siècle, dans les sociétés comme la nôtre, sont habitués à un certain genre de vie.  Il est hors de propos d'imaginer que des centaines de millions d'individus vont, du jour au lendemain, considérer la gestion ouvrière comme un credo et abandonner ce que, à tort ou à raison, ils considèrent comme l'essentiel.  Seule une situation révolutionnaire peut créer cet instant d'enthousiasme qui permit les kibboutzim en Israël et les collectivités d'Aragon. La gestion ouvrière est donc inséparable d'une tactique et d'une stratégie révolutionnaires. Elle n'est et ne peut être qu'une partie d'un ensemble qui transforme toute l'activité humaine. En réalité, il faut que pour le plus grand nombre la gestion ouvrière devienne «crédible». Ce que pour l'instant et malgré l'emploi de la méthode Coué, elle n'est pas. Il faut répondre clairement et nettement aux questions que les hommes se posent.

L’HOMME DEVANT LE PROBLEME GESTIONNAIRE

Nul ne peut vouloir détruire sans avoir au moins une imagination lointaine, vraie ou fausse, de l'ordre des choses qui devrait, selon lui, succéder à celui qui existe présentement.
  Bakounine.
Autogestion, gestion directe, gestion ouvrière ? De nouveau nous nous trouvons devant une question à laquelle il va falloir répondre : les hommes qui travaillent désirent-ils gérer eux-mêmes les instruments de production et d'échange?  Et si on leur donne le choix entre une gestion indirecte, par l'intermédiaire de l'Etat, et la gestion directe avec ce que cela suppose de responsabilités et d'obligations à assumer les échecs comme les succès, choisiront-ils cette dernière ? A cette question il faut répondre autrement que par des slogans de propagande.  Elle s'adresse non pas à un petit nombre de militants convaincus qui essaient de se persuader que tous les travailleurs aspirent à la gestion directe, mais à la grande masse des hommes qui, en fin de compte, sont directement concernés par ce problème et sont susceptibles d'évoluer.On peut avancer tout d'abord deux raisons solides qui peuvent nous convaincre que les salariés, je ne dis pas désirent, mais accepteraient de gérer leur entreprise. La première, c'est qu'ils sont persuadés, non pas de la nécessité d'une gestion égalitaire car sur ce terrain nous sommes loin du compte, mais qu'ils répartiraient mieux les bénéfices, fruit de leur travail, ce qui est une raison purement économique, matérielle.  Et cette raison s'inscrit à la suite de tous les constats économiques du siècle dernier, quelle que soit d'ailleurs la nature du socialisme dont on se réclame.  La seconde, c'est que leur participation active, globale, à la gestion de leur entreprise leur fournirait une nourriture intellectuelle, un intérêt passionnel, une raison d'exister qu'ils sont obligés aujourd'hui d'aller chercher autre part, loin du travail parcellaire à responsabilité limitée. Ce qui rendrait à leur tâche une dimension universelle et qui transformerait leur travail «obligatoire pour des nécessités purement économiques» qui vit dans l'imagerie populaire et dont chacun rêve de s'évader, en une espèce d'art de faire où les éléments matériels et spirituels se mêleraient étroitement comme ce fut le cas, par exemple, dans un contexte économique et social différent, pour les artisans qui, au cours de l'histoire, ont exercé des métiers «nobles» dont certains sont devenus des arts et dont d'autres ont fourni des ouvriers qui concevaient eux-mêmes leur tâche. Naturellement, il ne s'agit pas d'un retour en arrière, mais la gestion directe peut donner à l'ouvrier d'usine cet aliment spirituel que d'autres ont connu avant lui dans l'élaboration individuelle de leur tâche.
Dans le premier cas, il ne s'agit de rien d'autre que de traduire dans les faits le vieux rêve utopique qui, de Thomas Morus à Fourier, a bercé des générations en proie à la nostalgie des temps paradisiaques promis par les religions révélées, dans le second de conférer aux tâches que l'homme est obligé d'accomplir non plus seulement un ressort éthique, moral, spirituel, ce qui fut le cas dans le passé grâce aux spiritualités religieuses, mais également une esthétique, une beauté propre, je dirai même gratuite, qui, de nos jours, n'est l'apanage que des professions artistiques.
Et la rapidité des cadences d'évolution économique, scientifique, technologique et en fin de compte sociale, peut rendre l'homme sensible aux nécessités d'une transformation radicale des structures et, par voie de conséquence, aux avantages qu'offre la gestion directe de leur entreprise, car celle-ci reconstitue dans la tâche quotidienne l'unité de ses besoins économiques et de ses aspirations intellectuelles.  Mais ne nous y trompons pas ; pour que la gestion directe soit possible et sorte des parlotes pour se traduire dans les actes, il faut que l'homme se débarrasse d'us et coutumes consacrés par les siècles, qu'il se désaliénise économiquement et surtout moralement afin qu'il soit en mesure de remplacer par de nouvelles valeurs celles qui continuent à le projeter en avant, valeurs dépassées, critiquables, qui ont contribué à son asservissement par une classe dirigeante mais qui, cependant, collent à sa peau parce qu'elles ont conduit son évolution depuis le début des temps historiques.  Et alors on peut poser une question très simple : l'homme veut-il consentir à l'effort intellectuel que suppose la gestion directe qui est une rupture totale avec le passé, et en est-il capable ? Capable de supporter le «vide» que suppose le passage de l'économie de marché à l'économie gestionnaire.  En a-t-il les moyens ?
Dans le cadre de la société actuelle, je répondrai très nettement non. Les nécessités de l'existence de tous les jours obligent l'homme à subir avec une certaine résignation les contraintes de classe. Le milieu où il doit s'adapter lui crée des besoins, des habitudes, des manies, et lorsque, par exemple, il essaie d'échapper à l'emprise contraignante du milieu, le milieu le reprend.  C'est ce qui explique l'échec depuis cent cinquante ans de toutes les entreprises communautaires au sein de la société de classes. L’homme, comme le poussin, doit briser la coquille s'il veut s'évader de sa prison originelle. L'homme doit briser le milieu de façon à rendre l'évolution irréversible, l'homme doit faire la révolution sociale, et c'est seulement sur la ruine de la société de classes qu'il pourra élaborer une économie de gestion et lui donner une justification en construisant une nouvelle morale qui guidera les rapports que les hommes astreints à des tâches collectives sont obligés d'avoir entre eux.
J'ai écrit dans mon livre L'Anarchie et la société moderne des phrases qui, au regard de notre pensée traditionnelle, frisaient l'hérésie. Que personne ne les ait vraiment relevées explique le sentiment profond que nous avons tous qu'une nouvelle définition des structures de classes qui se maintiennent dans leurs principes, mais qui évoluent dans leurs méthodes, s'impose !
Je disais alors que la prise de conscience par les hommes de leur asservissement économique par une classe dominante n'était un facteur révolutionnaire que jusqu'à un certain palier et que, consciente du danger en créant la société de consommation, la classe capitaliste avait franchi ce palier volontairement, donnant un démenti magistral aux prévisions marxistes, que certains anarchistes, oubliant Proudhon, avaient acceptées. A partir d'une relative sécurité quant aux conditions d'existence, c'est au-delà de l'économique qu'il faut alors chercher les ressorts qui permettent le mouvement d'une classe. C'est autre part qu'au travail que se fait la prise de conscience de classe.  Ce sont d'autres éléments qui prennent le relais, et parmi eux la justice, la liberté, l'indépendance, etc.  Et c'est si vrai que même si les marxistes ne veulent pas en convenir, de peur de «désavouer le maître», ils enveloppent toute leur propagande d'arguments métaphysiques qui tous, d'ailleurs, ne relèvent pas des principes socialistes mais dont certains sont empruntés au folklore capitaliste. Et cette constatation qui dément les prévisions de Marx et, dans une certaine mesure, celle de Bakounine, découle de l'attitude des masses salariées dans les sociétés d'abondance.  Je pense que cette constatation théorique est correcte et que, par conséquent, la prise de conscience du fait gestionnaire dépend moins des conditions économiques qui sont faites aux travailleurs que du rôle qu'on leur concède dans les structures de la société et de la part qu'on leur accorde lorsque s'élaborent des décisions globales. Et cela aussi est si évident que les syndicats ont ces derniers temps mis en avant les revendications de structures et que la classe capitaliste a cru trouver un palliatif à ces aspirations en proposant la cogestion, la participation ou l'intéressement, ce qui avait l'avantage supplémentaire de faire gérer partiellement et de donner la responsabilité de la bonne marche de l'entreprise à ceux que, par sa structure économique, elle continuait à exploiter.
Cependant, nous sommes obligés de constater que la grande majorité des travailleurs économiquement exploités ne voient, comme sanction de leur travail, que le salaire qu'ils en retirent. Ce salaire, ils comptent le majorer, soit par une augmentation dans le cadre du système et grâce aux évolutions techniques ou scientifiques, soit par une promotion graduée suivant les échelles hiérarchiques qui, en fin de carrière, les amènent au sommet de l'échelle prévue pour leur qualification.  Et ceux-là, quelles que soient les phrases révolutionnaires qu'ils prononcent, s'inscrivent dans le système de classes, le renforcent en lui conférant une base populaire. Ils sont d'ailleurs encouragés dans cette vole par leurs directions syndicales dont le projet n'est plus l'abolition des classes, mais le remplacement de la classe dirigeante actuelle.
La gestion ouvrière, je l'ai dit plus haut, ne consiste pas seulement à permettre à l'homme d'exercer ses facultés, partout où il est concerné, mais également à assumer les responsabilités d'échecs éventuels que toute entreprise suppose. Cela nécessite une prise de conscience de sa vraie place dans la société. Dans le cadre tracé par la société d'abondance, cela exige une connaissance certaine des phénomènes économiques et sociaux à chaque échelon des manipulations multiples que la production impose.  Et curieusement, par un retour imprévu, une des théories de Marx semble se révéler juste pour des raisons que le «maître» n'avait d'ailleurs pas soulignées. Non que l'évolution de la société capitaliste vers une technicité plus grande, ou vers des salaires plus confortables, ne renforce la conscience de la classe des travailleurs, et la situation aux Etats-Unis comme en Russie nous démontre le contraire, mais, paradoxalement, parce qu'une certaine «tranquillité» dans le domaine de leur budget particulier facilite pour ceux qui en ont le goût la réflexion sur les problèmes de notre temps, ce qui facilite aussi la constitution d'un groupe d'hommes qui, dispersés à travers les classes, peuvent se rejoindre pour constituer le noyau indispensable, le détonateur, d'une perspective gestionnaire.
La gestion directe n'a d'intérêt pour les travailleurs que dans la mesure où elle supprime les classes à l'intérieur de l'entreprise. L'égalité des salaires et la limitation de l'autorité à la tâche particulière que chacun a à accomplir sont les seuls obstacles à la reconstitution sous une forme diversifiée du système de classes dans l'entreprise, cellule de base de l'exploitation économique de classe... La gestion directe des entreprises ne précède pas mais suit le renversement révolutionnaire de la société de classes. La crédibilité de la proposition gestionnaire passe par la proposition pratique d'organisation de l'entreprise dans son fonctionnement intérieur et dans ses rapports avec l'extérieur. L'autogestion, ou la gestion directe, suppose que la propriété de l'entreprise n'est pas reversée à l'Etat ou à un groupe, mais qu'elle est temporairement en la possession de ceux qui y travaillent et qu'elle passe automatiquement dans les mains de ceux qui les remplacent.
Tous ceux qui nous parlent d'autogestion en repoussant ces conditions qui sont la garantie des salariés de travailler vraiment pour eux sont des gribouilles ou des farceurs.

CONSEILS OU SYNDICATS ?

Ainsi, quoi qu'en pensent certains de ses adversaires, le mouvement syndical ne doit pas disparaître avec le capitalisme.  Au contraire, il doit survivre à ce dernier et lui succéder sur le terrain économique.
Pierre Besnard, Le Monde nouveau.

L'organisation de la production par les travailleurs est en effet fondée sur la coopération libre; ni maîtres ni serviteurs... C'est aux ouvriers qu'il incombe de mettre en place le dispositif social destiné à réaliser ces principes.
A. Pannekoek, Les conseils ouvriers.
Marx n'avait pas défini de structures à ses projets de socialisme centralisé, celles dont Proudhon avait doté le socialisme libertaire étaient imprécises. C'est à l'usage, c'est-à-dire lorsque le moment fut arrivé pour les travailleurs de traduire dans la réalité les théories socialistes élaborées au siècle dernier, que sont nées les structures possibles d'un socialisme à caractère gestionnaire. Les résultats ne furent pas toujours concluants et de toute façon, jusqu'à ce jour, ce sont les interprétations de Lénine plus ou moins corrigées par les nécessités locales qui prédominèrent, avec comme seule exception les collectivités en Catalogne pendant la guerre d'Espagne et celles d'Israël.Aujourd'hui, le problème se pose de nouveau, grâce en particulier à l'impulsion gestionnaire que la révolte des étudiants a infusé au mouvement ouvrier. Qui doit «posséder le pouvoir» dans l'entreprise ? s'interrogent les marxistes d'opposition et pas seulement eux. Qui doit coordonner le travail de l'usine libérée de l'exploitation capitaliste ? répètent les collectivistes anarchistes. Les conseils ouvriers, proclament les uns, les organisations syndicales, répondent les autres ! Et la frontière qui sépare ces deux courants ne passe pas toujours par une certitude théorique nettement définie, et se mesure parfois à l'expérience acquise par cinquante ans de «révolution socialiste». Et c'est bien la question de notre temps pour les ouvriers qui ont mesuré l'échec de la gestion centralisée par l'Etat.
Le problème des conseils ouvriers n'est pas nouveau, même s'il fut contenu en dehors de l'orthodoxie marxiste par les dirigeants des partis révolutionnaires marxistes qui suivaient Lénine et qui voulaient conserver pour leur appareil le privilège de gérer l'économie de l'Etat. Rosa Luxembourg, dans sa controverse avec Lénine, mit en lumière les avantages de la gestion ouvrière par les conseils et c'est à peu près tout ce qui reste de l'œuvre de la militante.  Mais c'est Pannekoek qui passe aujourd'hui pour le plus solide théoricien de la gestion de l'entreprise par les conseils ouvriers, et il faut reconnaître que son œuvre est intéressante. Le conseil suppose que les travailleurs éclairés sur leur condition dans l'entreprise par l'avant-garde, lisez le parti du prolétariat, prennent en main collectivement la gestion de leur entreprise. C'est la gestion, par l’intermédiaire des conseils ouvriers.
Il faut convenir que cette proposition gestionnaire rejoint, par sa «totalité», tous les rêves, non seulement des théoriciens considérés comme utopiques, mais également ceux d'un Peuple constamment aux prises avec la caste, les classes, les hiérarchies autoritaires. On peut simplement s'étonner que ce soit des marxistes, certes d'opposition, mais fidèles au maître qui en sont les plus acharnés défenseurs. De toute façon, en réservant le rôle de l'avant-garde et de son parti qui en rétrécit le champ, c'est le but suprême que se fixent tous les socialistes logiques avec eux-mêmes. Et la preuve la plus indiscutable, c'est qu'à l'aurore de toute révolution cette revendication de structures mobilise autour d'elle toutes les énergies révolutionnaires éprises d'idéalisme.  Mais toutes les révolutions se déroulent dans un temps et un milieu donnés et notre milieu est un milieu économique complexe dont tous les problèmes, du point de vue bourgeois comme du point de vue révolutionnaire, sont liés et s'agencent suivant un schéma irréversible qui conditionne la production : c'est-à-dire la continuation de la vie pendant et après la révolution.
Or il faut bien convenir que ces organismes, qu'ils soient des «soviets» ou des «conseils» ou qu'ils portent un tout autre nom, ont, jusqu'ici, échoué. Même lorsque dans un premier temps ils ont réussi à se coordonner à l'échelon politique et social, ce qui ne fut le cas ni en Russie ni en Hongrie et que partiellement en Espagne, cette coordination n'a revêtu qu'un aspect politique et social de caractère géographique depuis l'usine, la commune et l'Etat, mais ils n'ont pas pu,
«parce que pas faits pour cela», coordonner les activités multiples de métiers, parfois contradictoires, dans l'entreprise ou dans la profession, à l'endroit justement où la réussite est le prélude indispensable à l'implantation définitive du socialisme. Et cet échec au niveau de la production et de la distribution a été pour Lénine et pour d'autres l'argument massif en faveur de la planification étatique avec son cortège de lois et décrets «ouvriers», au nom de l'intérêt de tous et de la nation socialiste en particulier. C'est de l'échec des conseils ou soviets qu'est née la N.E.P.
Dès sa naissance, le mouvement ouvrier qui revendiquait sa place en dehors ou à côté des idéologies politiques révolutionnaires a senti la limite de ce socialisme qui sacrifiait les réalités aux principes, et depuis la première Internationale il a compris que l'économie, objet d'oppression pour devenir objet de libération, devait échapper aux généralités humanitaires, socialistes ou gestionnaires pour se coller aux mécanismes de fabrication ou d'échange. C'est le congrès de Bâle de 1869, c'est Fernand Pelloutier, c'est Pierre Besnard qui élaboreront cette théorie dont la charte d'Amiens fut le symbole et qui consiste à, proclamer que les syndicats, aujourd'hui instruments de défense des travailleurs dans le cadre du régime capitaliste, seront dans un régime socialiste des instruments de gestion. Et pour défendre les revendications des travailleurs dans le cadre d'une économie de classes, comme pour gérer une économie socialiste, les syndicats se sont construit une structure qui épouse et suit à la trace toutes les manipulations auxquelles les régimes de fabrication ou d'échange, quelle que soit l'idéologie qui les conduit, devront avoir recours pour fournir aux hommes les objets dont ils ont besoin.
On a remarqué avec raison, et en particulier Rosa Luxembourg et Pannekoek, que le syndicalisme qui réunissait les travailleurs non pas sur une idéologie précise, mais pour des intérêts mouvants, suivant la place qu'ils occupaient dans la production, ne manqueraient pas de s'intégrer à des systèmes qui, en conservant les classes, leur feraient une place dans le partage du profit. C'est vrai et c'est la faiblesse incontestable du mouvement syndical qui rassemble en son sein les courants les plus divers simplement unis par leurs intérêts momentanés. Les militants syndicalistes avaient bien compris cette faiblesse et ils essaieront d'y remédier à travers la création d'un syndicalisme révolutionnaire et gestionnaire que Lénine et Trotski n'hésitèrent pas à qualifier de «parti syndicaliste», en ce sens qu'il avait l'ambition de réunir en lui l'organisation géographique globale des conseils ou soviets et l'articulation fédéraliste des métiers et des échanges.
Lorsque, aujourd'hui, on veut échapper au dogmatisme théorique des uns et des autres qui fut élaboré sur des structures économiques différentes des nôtres, lorsqu'on ne se contente pas de la pirouette des intellectuels qui se gargarisent avec la dialectique, théorie de l'antagonisme et du dépassement, alors que, comme disait Bakounine, on peut se demander quel dépassement peut jaillir de l'antagonisme du flic qui cogne sur le manifestant, il nous faut d'abord, et quelle que soit notre conviction, nous attacher aux inconvénients des conseils et des syndicats gestionnaires.
Il est vrai qu'aux yeux des révolutionnaires, les syndicats sont déconsidérés. Les syndicats, disons plutôt le personnel syndical, reflets de l'avachissement des masses, ces fameuses masses que les marxistes, pour les besoins de leur cause, ornent de toutes les vertus ! Mais chacun sait qu'un mouvement révolutionnaire aura justement pour résultat de changer le personnel syndical ou pour le moins ses perspectives. De toute façon et quel que soit son contenu, le syndicat demeure un moyen d'organisation, avec ses structures verticales et horizontales qui épousent étroitement toute l'économie du pays. Et on peut, dans un premier temps, conclure que l'organisation syndicale est le lien de coordination le plus naturel et le plus pratique pour les travailleurs qui désirent gérer les entreprises.  Il a une autre vertu : c'est celle d'exister, d'être là près des réalités économiques concrètes. Et en bien ou en mal, il est connu des travailleurs, il est concret pour tous, y compris pour ceux qui lui assignent des limites.
Les conseils sont spontanés. Ils sont la liesse. Ils expriment ce qui est le plus profondément inscrit en lettres d'or dans le cœur et dans l'âme des peuples. Dans le fracas du combat social, ils font l'unanimité. Mais nés de la colère et de l'espoir, ils meurent au moment où la difficulté et le doute s'emparent des hommes. Et le doute naît devant la complexité des tâches concrètes qui succèdent à l'effort révolutionnaire exaltant.  Les conseils sont sécrétés par une situation, un milieu. Ils sont lueur et ce sont les nécessités de l'organisation qui les désagrègent. C'est à l'instant où l'homme fatigué mouche la chandelle pour reprendre haleine que l'effort d'organisation complexe s'impose et les conseils ne sont pas faits pour ce travail qui a cessé d'être une fête pour devenir une contrainte révolutionnaire. C'est à cet instant que l'heure de la dictature du prolétariat ou des autres sonne ; seule l'organisation syndicale peut prendre le relais, changer le cap, transformer la liesse révolutionnaire en un travail gestionnaire, coordonné.
Solution bâtarde, compromission, «pouvoir» bicéphale dans l'entreprise, entre les conseils et les syndicats, motion de synthèse que ne désavouerait pas un parti radical ? Ne nous laissons pas entraîner par nos sentiments. De toute façon, la coordination dans l'entreprise exige des structures verticales et horizontales, et même si les conseils en créent, elles auront le caractère des syndicats ; ils seront des syndicats sans en porter le nom, sans en avoir l'autorité, sans posséder cette espèce de patine nécessaire aux travaux concrets. Naturellement, le problème qui fait reculer les syndicats, c'est celui de la contestation dans tout régime, fut-il socialiste, et ce problème est primordial, car il garantit le caractère libertaire du socialisme. Mais il n'est pas insoluble. Dans l'entreprise gestionnaire, la contestation peut prendre un caractère global, avoir trait à la fabrication générale, au règlement général, à l'insertion de la production de l'usine dans la production générale. Elle relève d'une décision de l'ensemble du personnel et le conseil est compétent. Si la contestation a trait au métier, si elle ne concerne qu'un élément fragmentaire de la fabrication, c'est le syndicat qui, par ses sections, suit la marche de l'entreprise, qui est habilité à la régler. De toute façon, c'est surtout à l'usage et par des méthodes dont certaines sont encore imprévisibles qu'il conviendra de régler des problèmes qui, comme tous les problèmes techniques, ont trouvé leur solution dans les temps passés, quelle que fut l'idéologie qui commandait l'économie.
Le conseil est un élément révolutionnaire. Il anime la transformation révolutionnaire, il en maintient la flamme. Le syndicat organise la production. Naturellement, il s'agit d'un schéma général et je reviendrai sur les problèmes pratiques de la gestion directe à la lueur de ce qu'il ne faut pas faire, et je pense en particulier à ce qui se fait en Algérie ou en Yougoslavie.
De toute façon, il faut se garder de donner à telle ou telle forme d'organisation d'une entreprise directement gérée par son personnel une forme définitive. Il faut se retirer de la tête que dans une envolée superbe tous les hommes se rallieront à l'organisation de leur entreprise. Les conseils maintiendront un instant le climat de fièvre, mais c'est le réalisme organisationnel et pratique des syndicats qui empêchera que la révolution socialiste ne se noie dans un appareil d'Etat.

A L’USINE

Toute société qui aura rompu avec la propriété privée sera forcée, selon nous, de s'organiser en communisme anarchiste.
Pierre Kropotkine : La Conquête du pain
En fin de compte, c'est à l'usine que se réglera le problème de la gestion ouvrière ou de l'autogestion. C'est contre ce roc : l'organisation de l'usine, que se sont heurtés tous les essais de socialisme gestionnaire. L'Espagne révolutionnaire de 1937 est une exception, mais l'état de guerre révolutionnaire maintenait alors chez les travailleurs un haut niveau de responsabilité. Pour que la gestion directe fasse ses preuves, Il faut la construire non pas pour un instant exceptionnel, mais pour fonctionner dans une situation normale. Ce qui suppose le renoncement au folklore et blablabla «révolutionnaires». C'est à partir de l'usine solidement organisée que peuvent s'ordonner les éléments de coordination à l'échelon local, régional, national, voire international.Ces hommes qui vont gérer leur usine ne seront pas subitement touchés par la grâce ni transformés par la baguette magique de la fée révolutionnaire en hommes de haute conscience tels que les rêvait Jean-Jacques Rousseau. Ils seront des hommes à l'image de ceux que nous connaissons aujourd'hui avec leurs qualités et leurs défauts, leur grandeur et leur petitesse, les sentiments souvent contradictoires de leurs intérêts particuliers. Cela, nous ne devrons jamais l'oublier si nous ne voulons pas passer aux yeux du public pour des farfelus et surtout si nous ne voulons pas, comme les autres écoles socialistes, être acculés à la coercition sous prétexte de maintenir le socialisme et la liberté.
Notre seule chance, à nous gestionnaires, c'est la faculté d'adaptation de l'homme qui, l'histoire le prouve, chaque fois qu'il juge nécessaire de bâtir un milieu différent découvre d'instinct les liens nouveaux qui unissent les hommes entre eux à partir des nécessités qu'impose ce milieu. La révolution est une création émotionnelle, une exaltation vers le beau, le noble, le juste.  La construction socialiste est un cadre où l'intérêt particulier est le mieux protégé au sein d'une communauté qui représente l'intérêt général. La construction socialiste que l'on propose doit être «crédible». Elle n'est pas provocation, elle est raison logique. Elle doit découler normalement, aux yeux des hommes, de la situation économique, sociale et politique du moment. Il faut que la proposition rejette le système que l'on veut remplacer vers l'irréalisme, le désuet, l'anachronisme, le dépassé, etc. C'est Proudhon et Elisée Reclus qui nous ont appris que l'anarchie c'était l'ordre, un ordre différent, certes, mais un ordre tout de même. Et ce qui conditionnera la réussite gestionnaire de l'usine, c'est justement l'ordre logique qui y régnera.
Le rôle de l'entreprise consiste à fabriquer des objets, quel que soit le système économique et social appliqué ; que celle-ci soit une entreprise capitaliste, socialiste ou d'Etat, trois éléments en constituent les structures fondamentales, le squelette autour duquel tout s'agence. Le premier de ces éléments, de caractère général, assure la cohésion des multiples manipulations nécessaires à la production. Le second, de caractère vertical, transmet à tous les échelons les décisions du premier ; le troisième, de caractère horizontal, assure la cohésion entre les différentes manipulations à chaque échelon.
Le conseil ouvrier, le conseil syndical, ou un conseil de gestion, élu comme l'on veut, suivant l'opinion qu'on a sur la structure souhaitable de l'entreprise, prend les décisions globales, décide des objets à fabriquer, établit à l'aide du bureau d'étude leur prix et insère dans ce prix le salaire, si salaire il y a, ou toute autre forme de rétribution des travailleurs, le prix de revient, les investissements nécessaires à la marche de l'entreprise, la part consacrée aux charges communes à toutes les entreprises pour le fonctionnement de l'infrastructure de la société autogérée. Chez Pierre Besnard, c'est le conseil syndical, émanation de toutes les sections syndicales, qui joue ce rôle. Chez les gauchistes, c'est au conseil ouvrier, dont les structures sont mal définies, qu'incombe le travail d'organisation indispensable. Remarquons qu'en fin de compte, tous ces soviets ou conseils ont fourni, par leur incohérence, toutes les raisons souhaitables aux Etats russe, cubain, algérien, yougoslave ou autres, pour les mettre en tutelle et les charpenter par des organismes d'Etat.
Lorsque le conseil syndical ou le conseil ouvrier gère l'entreprise, il remplit à peu près le rôle du conseil d'administration. La seule différence sensible réside dans la manière plus que dans le fait. Le conseil de l'entreprise est élu directement par les travailleurs ou nommé par les organisations syndicales. Il est composé de gens travaillant exclusivement dans l'entreprise. Il est choisi non pas parmi une catégorie privilégiée, les cadres, mais parmi tous les métiers et toutes les catégories qui sont nécessaires à l'entreprise.  Ses membres peuvent être soit révocables à chaque instant, ce qui, à, mon avis, n'est pas souhaitable en dehors de quelques cas nettement précis, soit élus pour un temps relativement court, un an par exemple, ou renouvelables par branche professionnelle de façon à ne pas laisser l'entreprise aux mains d'un conseil complètement inexpérimenté. Tout élément venant de l'extérieur pour aider le conseil de ses connaissances ne peut avoir qu'une voix consultative.
Bien sûr, ce schéma est réduit à sa plus grande simplicité chaque entreprise doit conserver la possibilité de saisir le conseil de tous les problèmes qui sont généraux dans la mesure où ils ne débordent pas dans le domaine des manipulations que nécessite la fabrication. Si j'ai insisté sur ce qu'il y avait de commun entre le conseil gestionnaire et un conseil d'administration classique, c'est pour démontrer au lecteur que dans la mesure où l'un fonctionne, l'autre le peut également. Certes, l'esprit d'un conseil ouvrier diffère complètement, mais, pratiquement, dans les structures le mécanisme est le même. Il n'est pas plus difficile de choisir un ouvrier pour aller au conseil que de choisir un administrateur parmi l'assemblée générale des porteurs de parts des possédants du capital de l'usine. Je dirai même que cela me paraît plus facile, car de moins gros intérêts sont en jeu. Faire fonctionner un conseil ouvrier, choisi parmi les différentes catégories de salariés de l'usine, n'est pas plus difficile que de faire fonctionner un conseil d'administration de gens n'appartenant pas à l'entreprise et représentant des oppositions d'intérêts bien plus importants que ceux qui, éventuellement, pourraient séparer les différentes catégories de travailleurs de l'entreprise. Enfin, si un conseil d'administration a intérêt à gérer au mieux son capital engagé, les travailleurs ont autant d'intérêt à la bonne marche de l'entreprise dont ils assument à la fois la fabrication et l'équilibre financier et dont, finalement, ils dépendent, car leur avenir ne relève plus de leur patron, mais de leur sagesse à gérer leur affaire. Jusqu'ici, il n'existe aucune difficulté majeure à appliquer cette structure de coordination de l'entreprise, et sa réussite ne dépend pas d'une complication dans l'application, mais dans la qualité et le sentiment de responsabilité des hommes qui composent l'entreprise.
Mais ces décisions du conseil, elles doivent être transmises à tous les échelons de la fabrication. Elles le sont par l'organisation syndicale à travers ses sections, ce qui a l'avantage de contrôler l'opération à chaque stade et de limiter l'autorité à la stricte opération technique en dehors de toute autre autorité disciplinaire, de question de salaire ou de conditions sociales qui s'exercent et se règlent autrement et autre part, ce qui permet sinon d'abolir l'autorité, tout au moins de la fragmenter et de la contenir strictement dans la tâche à accomplir. Pour ceux qui considèrent le syndicat comme l'organisme à détruire, pour des raisons qui ne sont pas toujours pures, et qui tiennent souvent au sérieux que nécessite le travail syndical, il leur faudra construire cet élément vertical de liaison entre le conseil et la base ; et cet organisme qui ne sera pas le syndicat en assumera les fonctions sans en posséder l'efficacité.
Enfin, à chaque échelon il faudra coordonner la fabrication par l'intermédiaire de l'organisation syndicale horizontale ou, comme je l'expliquais plus haut, par un organisme du même genre qui coordonnera les manipulations diverses que nécessite le travail collectif.
Mais là encore, on s'aperçoit que cet encadrement du travail à accomplir par une structure gestionnaire n'offre pas de complications plus évidentes que l'encadrement actuel et que, plus que l'articulation, c'est l'esprit qui préside à sa mise en place qui posera des problèmes qui ne sont pas des problèmes techniques mais des problèmes posés par les hommes formés par le milieu capitaliste.
Naturellement, une entreprise autogérée choisira parmi les travailleurs les multiples commissions qui régleront les problèmes intérieurs de l'usine comme ses problèmes de relations extérieures qui ont trait aux approvisionnements en matières premières, aux ventes s'il y a vente, ou aux échanges nécessaires à la fabrication des objets fabriqués. Mais là encore, outre que le mécanisme est animé par un autre esprit et qu'à chaque échelon les décisions sont prises par les travailleurs eux-mêmes ou leurs représentants dans le cadre du conseil ouvrier ou du conseil syndical, le mécanisme est aussi simple ou aussi compliqué que le mécanisme actuel de la société, et cela dépend autant des nécessités des manipulations que du système économique lui-même.
Un certain nombre de gens se figurent que la gestion directe aboutira à une simplification des liens de structures de l'entreprise. Peut-être pour les entreprises au volume considérable, mais pour l'entreprise moyenne du pays je ne crois pas, dans la mesure où la fabrication est la même, que l'on fasse dans ce sens des réformes considérables. Ceux qui le croient ne font rien d'autre que de la démagogie. Quelques postes supprimés par-ci, par-là auront valeur d'exemple, mais ne diminueront pas sensiblement le volume des frais de gestion. Quoi qu'on prétende, dans une entreprise capitaliste convenablement gérée, sauf à la direction, pour des raisons plus «politiques» qu'«économiques», il y a peu de postes inutiles et c'est plus leur traitement à travers les hiérarchies de salaires qui pèse sur le budget de l'entreprise que le poste lui-même s'il était rétribué à l'échelle de tous les autres postes.
Naturellement, il pourrait en être autrement si, dans les entreprises autogérées, on changeait la nature de la fabrication, mais je mets en garde le lecteur contre les solutions toutes faites. Les hommes sont, d'une part, conditionnés par leur temps ; les objets qu'on fabrique, ils les désirent même si ce qu'ils en font est discutable. La désaliénation de l'homme conditionné par la publicité sera longue, et supprimer brutalement sous des prétextes moralisants les objets jugés inutiles par les révolutionnaires et, cependant, réclamés par la masse poserait un problème insoluble.  D'autre part, la révolution, gestionnaire ou pas, héritera d'une situation économique ou d'une répartition géographique des entreprises qu'il lui faudra assumer et, prenant un exemple extrême, je demande aux hommes sérieux de réfléchir qu'on ne pourra pas rayer les industries néfastes d'un trait de plume et que les reconversions des industries et des hommes sont difficiles et lentes. Même le système capitaliste qui, pourtant, ne s'embarrasse pas de principes humanitaires, a vu l'arrêt de fabrications, en particulier dans la marine militaire, dresser contre lui des syndicats, qui l'ont obligé à reculer.
La gestion ouvrière ou l'autogestion sous certaines conditions que j'ai essayé de définir est souhaitable.  Encore faut-il, pour en faire le système économique de l'organisation socialiste, pouvoir l'instaurer.
Et ce «moment» s'est posé à l'humanité depuis cent cinquante ans. L'humanité n'a pas encore pu répondre à cette question, ou plutôt toutes les réponses furent données et se sont soldées par des échecs.  Pour conclure, je vais essayer de proposer à mon tour une solution qui correspond au milieu et à l'homme de notre temps qui en est issu.

LA GRÈVE EXPROPRIATRICE ET GESTIONNAIRE

La première phase de la collectivisation débuta quand les travailleurs prirent à leur charge l'exploitation des entreprises.  Dans chaque atelier, fabrique, bureau, magasin de vente, des délégués syndicaux furent nommés qui s'occupèrent de la direction.
Augustin Souchy  Collectivisations en Espagne
Nous avons vu que la gestion directe, l'autogestion ou la gestion ouvrière n'était pas une fin en soi, mais un moyen d'émancipation et que seule l'égalité économique qui supprimait les classes au sein de l'entreprise justifiait la prise en main par les travailleurs des moyens de production et d'échange.Nous avons vu que l'autogestion telle qu'on nous la propose est un mot creux qui, sous une phraséologie appropriée, maintient dans l'entreprise des différenciations économiques entre les «gestionnaires». Il s'agit d'une récupération au profit d'un clan politique qui se dissimule sous le masque du socialisme, voire de l'anarchie, pour exproprier à son profit les avantages dont jouissent les classes possédantes actuelles.
Nous savons également que c’est au nom de l'intérêt général des travailleurs que ces opérations que sont accomplies au cours de l'histoire et qu'elles ont toutes donné naissance à des classes nouvelles. Pour justifier cette forfaiture, les républicains, les socialistes, les révolutionnaires de toutes tendances se sont servis d'une formule magique : «la période intermédiaire». Et de période intermédiaire en période intermédiaire les hommes ont changé de maîtres, mais ils ont continué à servir des maîtres. «Il ne s'est jamais produit de révolution véritable», disait Camus. Il avait raison. Seule l'égalité économique en supprimant les classes marquera une rupture dans l'organisation d'un monde étonnement statique sur le fond bien qu'extrêmement évolutif dans la forme.
Et c'est bien ce qu'ont compris et nous ont dit les travailleurs qui, à Bâle en 1869, à Amiens en 1906, en Espagne en 1936, ne se sont pas contentés de battre le tambour sur une peau d'âne ! Et ce n'est pas par hasard si leur formule : la gestion ouvrière, s'est transformée sous l'action des minets et des intellectuels marxiens en une autre plus commode : l'autogestion, qui rassemble aujourd'hui du bien beau monde.
Et pour qui prend un peu de recul, il suffit de suivre les remous qui se sont produits dans les pays «autogestionnaires» qui, comme la Yougoslavie et l'Algérie, ont conservé les différenciations économiques de classes au sein des entreprises, pour comprendre que l'autogestion peut devenir un filon pour des malins qui y trouveront leur profit comme la bourgeoisie en 1789 a trouvé son profit dans la liberté politique.
D'ailleurs il suffit de lire dans le programme que nous propose le parti socialiste le paragraphe réservé à l'autogestion pour être édifié. Il s'agit simplement de faire quelques expériences dans le cadre d'un régime capitaliste qui continue, simplement tenu en laisse par quelques nationalisations clé. Croire que le système en place supportera de se laisser manger, tel l'artichaut, feuille après feuille, donne bien la limite de nos gauchistes autogestionnaires. La révolution gestionnaire sera globale, c'est-à-dire que les industries, les services et les échanges pourront s'articuler entre eux, ou il n'y aura pas de gestion directe, réelle, effective.  Tout au plus comme en Israël ou en Algérie, Il pourra exister ou plutôt être toléré par la classe dirigeante un mince secteur gestionnaire, à l'usage de la propagande et gangrené de l'intérieur de façon à disparaître aussitôt que le régime le jugera utile. Et encore ce, secteur expérimental sera limité à l'agriculture ou à des secteurs marginaux comme le fut l'expérience Barbu.
La gestion de l'industrie par les travailleurs doit être totale et toucher en priorité les forces économiques essentielles. Elle est le fruit de la destruction complète des structures économiques du régime capitaliste et de son lien de  coordination : l'Etat.  C'est la révolution annoncée depuis deux mille ans et enfin réalisée, grâce au moyen moderne d'expropriation et de gestion : LA GREVE GESTIONNAIRE !
Nous connaissons aujourd'hui deux éléments essentiels qui doivent conduire notre stratégie révolutionnaire.
Le premier nous a été révélé par les événements de mai 1968. C'est la fragilité d'un système aux rouages multiples, et qui ne réagissent parfaitement que lorsque leur coordination est assurée par l'Etat. Et en mai 1968, il a suffi qu'un secteur marginal entre en transes pour que l'Etat flotte ; seules les divisions politiques et syndicales lui ont donné le temps de se ressaisir. Il y fut aidé par les erreurs et les crimes que les «révolutionnaires officiels» traînent depuis cinquante ans comme un boulet. Certes, le peuple croyait à la possibilité d'une révolution de gauche, mais il la craignait. Le peuple aujourd'hui ne craindrait pas une révolution socialiste libertaire, mais il n'y croit pas. Pour que le peuple marche, il faut qu'il croit au but et qu'il ne le craigne pas. Et l'organisation du travail de l'usine par les ouvriers, et seulement par eux, avec l'aide de l'organisation syndicale qu'il fréquente journellement, le peuple ne la craint pas et sous certaines conditions il peut y croire. Je dis le peuple, car l'anti-syndicalisme systématique est l'œuvre de petites chapelles politiques plutôt que de la masse des travailleurs.
Le second élément qui doit conduire notre réflexion, c'est l'extension rapide d'une grève lorsque celle-ci sort du cadre professionnel et se déclenche en dehors des mots d'ordre politiques, dans une situation de désorganisation que je viens de décrire et qu'elle accentue lorsque sa revendication essentielle prend un caractère universel et touche aux structures économiques du système. Ce ne sont pas les mots d'ordre des directions syndicales qui déclenchèrent les grèves de 1936 ou de 1968. Dans un cas comme dans l'autre, la grève partit d'une usine d'importance moyenne où existait un fort noyau syndicaliste révolutionnaire. Dans un premier temps, cette grève s'étendit rapidement sans l'appui et, parfois, contre la volonté des dirigeants syndicaux qui eux aussi, comme l'Etat, se trouvèrent désemparés. A ce stade, ce ne sont plus les travailleurs syndiqués, mais tous les travailleurs de l'entreprise qui se trouvent en mouvement. Dans la première période et avant la récupération par les appareils syndicaux, le peuple croit à l'entreprise proposée par la grève ; c'est seulement lorsque les choses s'éternisent que les dirigeants reprennent en main le mouvement, que le peuple commence à douter et que les tractations entre le gouvernement et les appareils deviennent possibles. Cette période où tout est possible dure peu, deux semaines en 1936 comme en 1968 ou encore pendant la grève Renault du même type qui se déroula en 1947 et que j'ai décrite dans mon livre la Révolte de la jeunesse. C'est pendant cette période où l'Etat et les organisations syndicales et politiques sont désemparés que l'action décisive est possible. C'est l'instant où de grève revendicative, de grève de refus, la grève doit devenir expropriatrice puis gestionnaire. C'est l'instant où les usines doivent se remettre à tourner sans leur direction et sous le contrôle des organisations syndicales, des comités d'entreprise, des conseils ouvriers, la manière importe peu.  C'est l'instant de la chance révolutionnaire.
Qu'on imagine un instant qu'une de ces entreprises en grève décide de faire tourner l'usine sans sa direction, pour son propre compte. Le phénomène de désarroi, le phénomène de contagion jouant, c'est la désorganisation qui s'emparerait de tout l'appareil de production. et, dans les premiers moments, c'est finalement le sentiment de sortir du commun, d'échapper aux échecs précédents, qui pousserait les hommes vers les occupations gestionnaires de notre entreprise. Nous assisterions, c'est certain, au même processus qui a marqué les mouvements de 1936 et 1968. L'Etat, les partis sentant une situation qui leur échapperait, aurait recours à tour de rôle à la menace, à l'intérêt général. On peut penser que coincé entre la répression, les adjurations et surtout les avantages matériels que ne manqueraient pas de proposer conjointement l'Etat, le capital et les syndicats, le mouvement gestionnaire — comme la grève générale avec occupation — tournerait court. C'est possible, ce n'est pas certain. Tout dépend de la situation de l'économie du pays, du processus de désagrégation de la machine d'Etat. Quelles que soient les forces de coercition, quel que soit l'appui que la partie réactionnaire de la population apporte au pouvoir, quel que soit le double jeu des partis et des syndicats, il serait pratiquement impossible de rétablir l'ordre dans les usines touchées par un mouvement gestionnaire de l'importance des mouvements de 1936 ou de 1968.
Mais ce qui est certain c'est que quels que soient les résultats pratiques d'un mouvement général de grève gestionnaire qui de façon empirique s'étalerait sur une quinzaine de jours à travers le pays, il laisserait des traces profondes d'un nouveau moyen de lutte né de l'initiative populaire. Ce moyen de lutte transformerait radicalement les rapports entre le capital, l'Etat et le mouvement ouvrier.
A-t-il existé des grèves gestionnaires dans l'histoire du mouvement ouvrier ? On peut répondre à la fois oui et non.
La grève a souvent été un complément à l'action révolutionnaire entreprise par des partis. Mais quand la grève précède l'action révolutionnaire, elle reste une grève statique. On arrête la production, mais les deux partis opposés sont privés de cette production. Lorsque la grève a lieu pendant l'action révolutionnaire, certaines professions — et je pense aux transports — continuent à fonctionner en faveur des révolutionnaires alors que partout le trafic est arrêté et c'est une sorte de grève gestionnaire. C'est ce qui se produisit en 1917 en Russie où le puissant syndicat des cheminots empêcha l'arrivée des renforts. Mais c'est surtout après la révolution triomphante que les usines se remirent souvent à tourner suivant une structure gestionnaire et c'est ce qui se produisit en Espagne en 1936.  Mais dans tous les cas, c'est l'organisation révolutionnaire qui joue le premier rôle, c'est elle qui détermine à travers les adhérents qu'elle possède dans l'organisation syndicale le rôle que vont jouer les travailleurs. La grève gestionnaire telle que je la conçois est autre chose.
C'est à l'instant où des luttes politiques qui se sont déclenchées dans le pays aboutissent à la désorganisation de l'Etat que les travailleurs des usines pensent à profiter de l'occasion pour poser les problèmes revendicatifs. C'est ce qui s'est passé en 1968. La grève gestionnaire, profitant de la même situation, pose non plus les problèmes revendicatifs de salaires, mais les problèmes de la direction et de la propriété de l'usine. A ce moment, le mouvement ouvrier n'est plus à la remorque des partis de gauche et de leurs programmes, mais il les met devant le fait accompli et leur impose une organisation économique nouvelle. Le seul exemple qu'on eut d'un mouvement de ce genre est celui qui se déroula en 1920 en Italie et qui échoua. Mais on peut tout de même penser qu'un pays qui vient de terminer victorieusement une guerre n'est pas un terrain favorable, je ne dirai pas à une grève gestionnaire, mais à un mouvement révolutionnaire de n'importe quel type.
Il est certain que l'autogestion proposée par les amis de Mitterrand ou de Rocard est sans consistance. Une simple clause de style qui colore un programme, sans plus. Le gauchisme, lui, est empêtré dans ses histoires de communautés qui, depuis cent cinquante ans, défraie la petite histoire du mouvement ouvrier sans autre résultat que des tentatives éphémères. On ne construit pas le socialisme dans un environnement capitaliste. Le parti communiste s'en tient aux nationalisations, c'est-à-dire au capitalisme d'Etat. La seule chance qui reste à la gestion ouvrière, c'est de naître de la conjoncture à la suite d'une poussée ouvrière de la base.
La chance de la gestion directe c'est la grève gestionnaire. Le processus de développement de la grève gestionnaire sera celui qui est né en 1936 de la grève avec occupation d'usines. Non, nous ne convaincrons pas tous les travailleurs de ce pays des bienfaits de la gestion directe ou de la grève gestionnaire. Il suffit d'en convaincre suffisamment pour que la grève générale de demain qui débutera comme de coutume, en dehors des syndicats et des partis, soit un prolongement à l'occupation des entreprises qui débouchera sur la gestion ouvrière.

CONCLUSION
Certains esprits chagrins trouveront ce texte succinct. Ils auront tort. De toute manière sa brièveté a été voulue par l'auteur.
Ce qu'il est advenu de ces savants ouvrages où le théoricien ne laissait aucun détail au hasard doit nous inciter à la prudence. Nous savons aujourd'hui que les transformations économiques, politiques et sociales se produisent en dents de scie et qu'elles ne sont pas comme on l’a prétendu le fruit d'une évolution inéluctable. Laissons aux esprits «religieux» auxquels saint Augustin et Karl Marx ont inculqué la foi à un dogme, ces théories «animistes» dont la science a fait litière. Les rapports de l'homme avec son milieu subissent des courbes de température qui transposent les problèmes et nécessitent des solutions appropriées et c'est tant mieux pour l'esprit humain qui, sans cela, perdrait son caractère créateur pour se confiner dans la compilation théorique.
Lorsqu'il réfléchit sur la gestion ouvrière ou l'autogestion, ce que l'homme doit définir avec clarté, c'est ce qu'il rejette, c'est le but qu'il se propose.  Entre ces deux pôles de sa réflexion quelques idées-force qui s'inspirent de la conjoncture et qui varieront avec elle détermineront ses choix.
Nous sommes pour la gestion de l'économie par les travailleurs parce que nous refusons le système capitaliste et son agent de coordination, l'Etat. Nous voulons établir l'égalité économique, complément indispensable de l'égalité politique, sans laquelle il n'y a de liberté que pour ceux qui ont les moyens de l'acheter.  L'autogestion, la gestion ouvrière, la gestion directe, comme on voudra, nous semble la structure appropriée pour produire les objets nécessaires à l'existence en aliénant le moins Possible la liberté.  La grève gestionnaire nous semble, dans l'état de complexité de l'économie moderne, le moyen le plus efficace pour arracher aux classes dirigeantes et à leur mandataire l'Etat les instruments de la production et de l'échange.
C'est donc à partir de ces réalités de notre temps que nous poursuivons notre œuvre de libération sociale, que les générations qui nous succéderont poursuivront à leur tour, en l'adaptant aux conditions économiques de leur temps.
Et c'est justement ce pragmatisme qui donne à l'anarchie son originalité et qui lui confère un caractère scientifique, car, comme la science, l'anarchie est adaptation constante de la proposition théorique à partir des phénomènes économiques et sociaux qui modifient l'homme et qui sont modifiés par lui.

L’AUTOGESTION POURQUOI FAIRE ?
Nous nous excusons pour les passages qui pourraient comporter des répétitions d'analyses avec le premier texte, l’article qui suit étant assez recherché par de nombreux compagnons pour la position organisationnelle qu'il exprime, nous avons pensé qu'il était tout de même bon de le reproduire.
On parle beaucoup d'autogestion aujourd'hui ? Ce mot jailli de la révolte des étudiants en Juin 68, comme bien d'autres empruntés au vocabulaire socialiste de caractère économique, est en passe de faire la fortune de quelques aigrefins de la politique. Terme précis, rarement employé auparavant et qui singularise une proposition caractérisée et nettement définie, il est devenu une formule vide qui recouvre toutes les adaptations imaginables et ne fait plus reculer personne.Dire qu'on est pour l'autogestion ne signifie plus rien, si en même temps on ne répond pas sans équivoque à trois questions : l'autogestion pour quoi faire ? l'autogestion au profit de qui ? l'autogestion comment ? ce qui dans le langage de «papa» consistait, lorsqu'on définissait l'économie socialiste, à évoquer les principes, à déterminer des méthodes, à proposer des moyens.

LES PRINCIPES
Les principes de l'économie socialiste tel que nous les concevons, nous autres anarchistes, sont clairs. Ils supposent l'abolition d'un système économique basé sur le profit, la plus-value et l'accumulation du capital, la collectivisation des moyens de production et d'échange, la suppression des différenciations de classe, l'abrogation de la centralisation étatique agent de coordination et de coercition du système capitaliste, la limitation de l'autorité aux accords passés librement entre les participants à l'élaboration d'une économie socialiste.
Si c'est ça, l'autogestion qu'on nous propose, nous sommes pour l'autogestion, encore qu'on puisse se servir d'un terme moins équivoque, celui de gestion ouvrière, nourri théoriquement par tous les grands congrès de l'histoire de notre mouvement ouvrier, depuis celui de l'Internationale qui se tint à Bâle en 1869 jusqu'à celui qui, à Amiens, en 1906, résuma dans un document concis et solide les moyens de lutte et les aspirations gestionnaires des travailleurs.  Mais enfin soyons dans le vent et va pour l'autogestion.
L'autogestion suppose la gestion de l'entreprise par l'ensemble du personnel qui y travaille.  Mais l'autogestion n'a d'intérêt pour les travailleurs de cette entreprise que si elle modifie radicalement leurs conditions d'existence, les rapports établis entre les différentes catégories de personnel, manœuvres, ouvriers qualifiés, employés, cadres, et entre tout le personnel et la direction.  Gérer en commun une entreprise alors que celle-ci conserve ses structures de classes consisterait pour le personnel à gérer sa propre aliénation.
Ce qui confère à l'entreprise ses structures de classes ce sont les différences de rémunération, le maintien d'une autorité qui excède le cadre de la tâche à accomplir, la répartition du profit tiré de la fabrication, l'appropriation par le patron de la plus-value fruit du travail collectif, les privilèges d'encadrement, les investissements prélevés, non pas sur le profit du propriétaire de l'entreprise et que finalement il capitalise, mais sur le budget de fabrication ce qui diminue la part consacrée aux salaires, la propriété des instruments de production. En un mot l'autogestion, pour nous anarchistes, suppose la suppression de tous les privilèges au sein de l'entreprise et l'égalité sur tous les plans, économique, social, moral. L'autogestion pour nous anarchistes suppose l'abolition de la propriété privée ou d'Etat des instruments de production et leur transfert aux travailleurs qui en ont la «possession» qu'ils transmettent automatiquement lorsqu'ils quittent l'entreprise à ceux qui leur succèdent.  L'autogestion, pour nous anarchistes, suppose la répartition du profit de la fabrication entre les travailleurs de l'entreprise, les collectivités chargées de l'infrastructure indispensable à une économie globale et une caisse de compensation, destinée à assurer l'équilibre entre les branches industrielles, l'agriculture, les services, voire entre les entreprises elles-mêmes.
Les travailleurs qui participent à l'autogestion assument, non seulement l'administration collective de leur entreprise, mais également la responsabilité de la réussite ou de l'échec de l'effort commun. L'autogestion réclame de tous non seulement un effort physique mais une participation intellectuelle. Et dans ce sens l'autogestion rejoint la proposition de Proudhon d'associer dans l'entreprise du travail manuel et intellectuel ce que les syndicalistes de l'époque traduisirent dans une formule lapidaire «le gouvernement de l'atelier». L'autogestion ainsi comprise donne à la tâche à accomplir une dimension globale, une universalité qui exige du travailleur l'emploi de toutes ses facultés, un intérêt passionnel qu'aujourd'hui, les travailleurs dégoûtés par le travail mécanique et parcellaire sont obligés d'aller chercher ailleurs.

LES METHODES ?
Les principes sont invariants en ce sens que c'est eux qui déterminent le but et que les changer équivaudrait à changer le projet même si l'on conserve la même phraséologie pour masquer l'opération. Mais par contre les méthodes sont déterminées par l'analyse du milieu et par conséquent elles sont sujettes à des réadaptations constantes qu'impose la conjoncture. Elles suscitent des confrontations qui lorsqu'elles se maintiennent dans le domaine des idées, sont indispensables au mouvement ouvrier.
Il existe aujourd'hui deux propositions d'organisation interne d'une entreprise autogérée. L'une est basée sur les «conseils», l'autre sur les «syndicats». Le but de l'une ou l’autre de ces propositions peut se traduire par une série de questions qu'on peut résumer en deux. «Qui doit posséder «le pouvoir» dans l'entreprise» s'interrogent les marxistes d’opposition et pas seulement eux. «Qui doit coordonner le travail dans l'entreprise» demandent les anarcho-syndicalistes. Des conseils ouvriers diront les uns, les organisations syndicales répondront les autres, encore que la frontière qui sépare ces deux courants de pensée ne passe pas forcément par des justifications théoriques nettement tranchées, mais se mesure aux expériences de cinquante ans de gestion «socialiste».
Le problème des conseils ouvriers n'est pas nouveau, même s'il fut rejeté de l'orthodoxie marxiste par ceux qui, à la suite de Kautsky et de Lénine optèrent pour la démocratie parlementaire et pour le centralisme démocratique. Rosa Luxembourg effleura le problème dans sa controverse avec Lénine mais c'est Pannekoek qui fut le plus solide théoricien de la gestion de l'entreprise par les conseils ouvriers.
Le conseil ouvrier suppose que les travailleurs éclairés sur leur aliénation dans l'entreprise par l'avant-garde, lisez «par le parti du prolétariat», prennent en main la gestion et qu'ils l'exercent par l'intermédiaire d'un conseil élu par tous et révocable à tout moment.
En mettant à part «le rôle dirigeant du parti du prolétariat» on doit convenir que cette proposition gestionnaire rejoint par sa «totalité» les propositions de tous les socialistes considérés, on ne sait trop pourquoi, comme «utopiques» mais également les aspirations des travailleurs aux prises avec les castes, les classes, les hiérarchies économiques ou d'autorité. Et la preuve indiscutable de ce sentiment c'est qu'à l'aurore de toutes les révolutions cette proposition «conseilliste» mobilise autour d'elle toute l'énergie révolutionnaire des hommes épris d'idéalisme. Mais les révolutions doivent tenir compte du milieu économique, et le nôtre est un milieu économique complexe dont tous les problèmes, en dehors même du système, qu'il soit bourgeois ou ouvrier, sont liés et s'agencent suivant un schéma irréversible qui conditionne la fabrication, c'est-à-dire la continuation de la vie pendant et après la période révolutionnaire.
Or, il faut bien convenir que les conseils ont jusqu'ici échoué.  Même lorsque pour un temps ils ont réussi à se coordonner à l'échelon politique, ce qui ne fut le cas ni en Russie, ni en Hongrie et que partiellement en Espagne, cette coordination n'a revêtu qu'un aspect politique entre l'usine, la commune et l'Etat, et ces conseils ont échoué, «parce que pas faits pour ça», à coordonner les activités multiples dans l'entreprise, dans la profession, à l'endroit où justement la réussite est le prélude indispensable à l'implantation du socialisme. Et cet échec au niveau de la production et de la distribution sera pour Lénine et pour d'autres l'argument massif en faveur de la planification et du centralisme étatique, avec son cortège de lois ouvrières au nom de l'intérêt de tous et de la nation socialiste en particulier. C'est de l'échec des conseils ouvriers à organiser la production à l'intérieur de l'entreprise et à coordonner les échanges qu'est née la N.E.P., qui sonna le glas de l'économie russe basée sur les conseils ou «soviets».
Dès sa naissance, le mouvement ouvrier a revendiqué sa place en dehors des idéologies politiques. C'est le congrès de Bâle de 1869, c'est Fernand Pelloutier qui élaboreront une théorie dont la Charte d'Amiens reste le symbole et qui consiste à proclamer que les syndicats, aujourd'hui instruments de lutte des travailleurs dans le cadre du régime, seront demain les instruments de la gestion ouvrière. C'est Pierre Besnard qui, dans Le monde nouveau, établira un projet de gestion ouvrière qui donnera ses lettres de noblesse à l'anarcho-syndicalisme. Et il faut bien convenir que les structures syndicales ont été construites de telle façon qu'elles épousent étroitement toutes les articulations de la production et de l'échange et que c'est à partir des sections syndicales et à chaque niveau que les ouvriers peuvent suivre tout le mouvement de la Production et établir les rapports qui devraient normalement exister entre les employés de l'entreprise, ainsi que les possibilités globales de rémunération.
Aujourd'hui, placés devant le problème de l'autogestion, il nous faut échapper au dogmatisme et, quelle que soit notre conviction intime, examiner sérieusement les avantages et les inconvénients des Conseils et des Syndicats.
Il est vrai qu'aux yeux de nombreux militants révolutionnaires, les syndicats sont déconsidérés. Les syndicats, disons le personnel bureaucratique des syndicats, reflètent l'avachissement des masses, leur embourgeoisement, leurs craintes devant l'aventure révolutionnaire. Les hommes à l'intérieur du syndicat valent ce qu'ils valent à l'extérieur, et les problèmes humains qui se poseront à l'autogestion ne seront pas différents dans ce domaine que ceux qui se posent à propos de l'organisation syndicale.
Mais, quel que soit son contenu actuel, l'organisation syndicale demeure un moyen d'organisation, de liaison, de contrôle extraordinaire. Ses structures verticales et horizontales épousent étroitement toute l'économie du pays, elle est le lien le plus naturel de coordination pour les travailleurs qui désirent gérer leur entreprise.
Les Conseils sont spontanés. Ils sont liesse. Ils expriment ce qui est profondément inscrit en lettres d'or dans le cœur et dans l'âme du peuple. Dans le fracas du combat ils font l'unanimité. Mais nés de la colère et de l'espoir, ils meurent au moment où la difficulté et le doute s'emparent des hommes.  Et le doute naît devant la complexité de la tâche à accomplir. Les Conseils sont sécrétés par une situation, un milieu.  Ils sont lueur et ce sont les difficultés de l'organisation qui les désagrègent. Et c'est au moment où les Conseils se désagrègent que l'heure de la dictature de gauche ou de droite sonne : seule l'organisation syndicale peut alors prendre le relais, changer le cap, transformer la liesse révolutionnaire en un travail gestionnaire coordonné, et les bureaucraties le savent bien, car, de droite comme de gauche, leur souci primordial consiste, sous le prétexte de l'intérêt général, à rendre impuissante l'organisation syndicale, à la réduire à l'esclavage. L’expérience doit nous ouvrir les yeux.  Le marxisme, qu'il se réclame de Lénine, de Guesde. de Trotsky, n'a qu'un désir, transformer l'organisation syndicale en un rouage de l'Etat, chargé de faire appliquer dans les milieux ouvriers les décisions politiques déterminées par les partis.
Conseils, syndicats, le choix peut se discuter, mais ne nous laissons pas entraîner par des considérations simplement théoriques. De toute façon, la coordination dans une entreprise autogérée exige des structures verticales et horizontales, et si les Conseils en créent, elles auront un caractère syndical, elles seront des syndicats sans en avoir le nom, sans en avoir l'autorité, sans posséder cette espèce de patine que le temps confère aux travaux concrets.
Paradoxalement, c'est dans les milieux syndicalistes révolutionnaires qu'on trouve le plus de réticence à l'aspect gestionnaire que l'anarcho-syndicalisme a conféré au syndicalisme. On peut comprendre cette méfiance car tous les essais de socialisme dans le monde se sont traduits par la subordination du syndicat à la politique.  Mais ce socialisme-là se réclamait du centralisme démocratique, voire de la démocratie parlementaire, or l'autogestion, pour nous anarchistes, c'est autre chose. La crainte des syndicalistes de voir les intérêts du personnel de l'entreprise «oubliés» si les syndicats participent à la gestion n'est pas négligeable, mais dans le cas contraire on peut également redouter de voir les Conseils se livrer à une pression continuelle sur l'organisation syndicale pour la rallier à une gestion à l'élaboration de laquelle elle n'aurait pas participé.  Et il faut bien constater que, jusqu'à ce jour, la logique des choses a conduit tous les partis de l'avant-garde à réduire au rôle d'une simple courroie de transmission les syndicats maintenus en dehors de la gestion. Et pas seulement Lénine ou Trotsky, dont le jugement sur le syndicalisme est bien connu. Lisez Pannekoek, Rosa Luxembourg et quelques autres autrement que dans des extraits et vous verrez leur opinion sur le syndicalisme et sur le rôle mineur qu'ils lui destinent.  Elle ne diffère pas de celle de tous les autres marxistes.
S'il fallait conclure ce problème, que le déroulement des événements et l'expérience se chargeront de définir en dernier ressort, on peut dire que le conseil est un élément révolutionnaire. Il anime la révolution, il en maintient la flamme le syndicat, lui, organise la production et la distribution. De toute manière, c'est d'un équilibre entre m deux propositions gestionnaires que peut naître l'harmonisation Indispensable à la santé économique de l'entreprise.
Mais en fin de compte c'est à, l'usine que se règlera le problème de l'autogestion. C'est là et nulle part ailleurs que sera jugée l'expérience. Pour que l'autogestion fasse ses preuves, soit crédible, il faut non pas la construire pour un instant exceptionnel où l'exaltation révolutionnaire rend tout momentanément possible, mais pour qu'elle fonctionne dans des temps normaux, lorsque la fièvre est tombée. Ce qui suppose le renoncement au folklore et au blablabla «révolutionnaire». C'est à partir de l'usine solidement et durablement organisée que peuvent s'ordonner les éléments de coordination à l'échelon local, régional, national, voire international.
Quel que soit le caractère «politique» de l'entreprise, trois éléments en constitueront la structure fondamentale. Le premier, de caractère général, détermine la production et la marche générale de l'entreprise ; le second, de caractère vertical, transmet à tous les échelons les décisions du premier, et le troisième, de caractère horizontal, assure la cohésion entre les différentes opérations à chaque échelon.
Le conseil ouvrier, le conseil syndical, ou le conseil de gestion élu comme l'on veut, suivant l'opinion qu'on a sur la structure souhaitable de l'entreprise, prend des décisions globales, décide de la fabrication, établit, à l'aide du bureau d'études, les éléments techniques et le budget. Les décisions du Conseil doivent être transmises à tous les échelons de la fabrication. Elles le sont par l'organisation syndicale à travers ses sections, ce qui a l'avantage de contrôler l'opération à chaque stade et de limiter l'autorité à la stricte opération technique. Pour ceux qui veulent tenir l'organisation syndicale en dehors de la gestion, il faudra construire cet élément vertical de liaison. Enfin, il faudra coordonner à chaque palier la fabrication, soit par l'organisme syndical soit par un autre du même type.
Conseils, syndicats ? Compte tenu du caractère de notre économie, je pense qu'une action gestionnaire dans le pays revêtirait des formes différentes qui découleraient logiquement de l'importance de l'entreprise, du caractère de la fabrication, de la géographie politique ou de la géographie tout court, des us et coutumes, de la formation, soit technique soit politique, des animateurs, et c'est à cet instant que la tentation centraliste, soit sous sa forme démocratique (lois du nombre), soit sous sa forme centraliste (lois de l'élite, du parti d'avant-garde) deviendra à nouveau menaçante. La centralisation c'est la machine à former de nouvelles classes qui, à leur tour, dégageront des privilèges qui ne seront pas forcément économiques. Pour éviter cet écueil contre lequel sont venues se fracasser toutes les expériences socialistes de l'histoire, faut avoir recours à un fédéralisme qui associe des diversités d'organisation des entreprises autogérées à partir de deux pôles qui forment le principe initial et qui sont l'autogestion de l'entreprise et la mise à la disposition de la communauté de sa production.
Pour nous anarchistes, la gestion ouvrière ou l'autogestion, comme on voudra, est souhaitable, sous certaines conditions que j'ai essayé de définir. Encore faut-il, pour en faire le système économique de l'organisation socialiste, l'instaurer. Or, jusqu'à ce jour, tous les moyens employés pour instaurer le socialisme se sont soldés par des échecs, dus à leur contenu, qui recelaient des germes de l'inégalité de classes.

LES MOYENS ?
La barricade, l'armée révolutionnaire, la guérilla, le bulletin de vote, tels sont les moyens employés jusqu'à ce jour pour chasser le capitalisme et instaurer le socialisme.  On a parfois dit que les échecs qu'avait subis le socialisme dans les pays où il avait été institué venaient justement des moyens employés pendant la période révolutionnaire, qui avaient pesé d'un poids considérable et avaient altéré sa pureté.  C'est vrai pour la venue au pouvoir d'un parti révolutionnaire par l'intermédiaire du système parlementaire et électoral qui pourrit tout ce qu'il touche, ou par l'armée révolutionnaire dont les structures, par la force des choses, finissent par devenir hiérarchisées et autoritaires.  Cependant, c'est autre part qu'il faut chercher l'impuissance de tous les régimes dits socialistes à construire une économie basée sur l'autogestion.
Ce qui fut la pierre d'achoppement de tous les essais de socialisme ce fut la période intermédiaire. Conçue comme une pause pour permettre à la révolution de souffler, de s'organiser, aux hommes de s'adapter au système nouveau, la période intermédiaire, en figeant la situation révolutionnaire, où voisinaient la thèse et l'antithèse, n'a pas provoqué un dépassement vers la révolution mais, au contraire, favorisé la reconstitution d'une nouvelle classe bureau-technocratique décidée à défendre à son tour ses privilèges de classe, qui n'étaient pas forcément ceux de la classe capitaliste disparue. Et même, lorsqu'après un temps d'arrêt, une période intermédiaire, un pays comme la Yougoslavie, par exemple, a essayé timidement de remettre l'économie en route vers l'autogestion, le poids de la machine administrative d'Etat et celui des intérêts particuliers a été tel, que les résultats ont été dérisoires et ont contribué à jeter le discrédit sur la gestion ouvrière.
La République de 1789 est morte de ne pas avoir appliqué la constitution de 93, le communisme russe d'avoir appliqué la N.E.P. Nulle part dans les pays qui se réclament du socialisme on ne s'achemine vers un dépérissement de l'Etat. Au contraire, on se dirige vers la constitution d'une nouvelle classe dirigeante qui, par ses structures dogmatiques, prend un caractère nobiliaire par les facilités que l'instruction publique concède aux enfants des dirigeants. Partout la période intermédiaire a sonné le glas du socialisme. Construite comme une suite dialectique inévitable, elle s'est heurtée à l'homme issu d'un milieu qui lui avait conféré des habitudes, des besoins des ambitions, qui ont pu se continuer et même se développer dans un climat équivoque, celui de la période intermédiaire où voisine un essai timide de socialisme et la persistance de différenciations de classes.
Nous autres, anarchistes, nous pensons, au contraire, qu'il faut détruire tous les privilèges de classes sans exception, de façon à ce que, dans les moments difficiles qui suivent la lutte révolutionnaire, il soit possible d'avoir recours aux facilités que proposent les politiciens de tous calibres. Il faut rendre la situation économique créée par la révolution irréversible, et en ce sens Bakounine avait parfaitement raison en disant que de l'entreprise et seulement par lui, et avec l'aide de la section syndicale qu'il côtoie à chaque instant, le personnel ne la craindrait pas et, sous certaines conditions, pourrait y croire, nous disons le personnel, car l'anti-syndicalisme est l'œuvre de petites chapelles qui généralement tournent mal, plutôt que des travailleurs qui connaissent bien les qualités et les défauts de l'organisation syndicale et qui parieraient plus facilement sur l'efficacité des structures gestionnaires des syndicats, car ça c'est du solide, que sur les qualités des dirigeants qui n'échappent pas aux contradictions humaines, qui se retrouveront d'ailleurs parmi le personnel autogestionnaire.
Le second élément qui doit conduire notre réflexion, c'est l'extension rapide d'une grève lorsqu'elle sort du cadre purement local, qu'elle se déclenche en dehors des mots d'ordre officiels, dans une situation de désorganisation telle que je viens de la décrire et qu'accentue encore la revendication lorsqu'elle touche aux structures mêmes du système. Ce ne sont pas les mots d'ordre des centrales syndicales et de leurs directions qui déclenchèrent les grèves générales avec occupation d'usines de 1936 ou de 1968. Dans un cas comme dans l'autre, la grève est partie d'une entreprise de médiocre importance où il existait un noyau syndicaliste révolutionnaire. Dans un premier temps, la grève s'étendit rapidement sans l'appui et parfois contre la volonté des dirigeants syndicaux, qui, comme les politiciens et les hommes d'Etat, se trouvèrent désemparés. A ce stade, ce ne sont plus seulement les militants mais tous les travailleurs de l'entreprise qui sont en mouvement.  Pendant cette période et avant la récupération par les appareils syndicaux, les travailleurs croient à la réussite de la grève. C'est seulement lorsque le mouvement s'éternise que les dirigeants réussissent à le reprendre en main. C'est alors que les travailleurs commencent à douter des résultats, que les tractations entre le gouvernement et les appareils deviennent possibles.
La destruction était un acte positif, créateur. De période intermédiaire en période intermédiaire, les hommes ont changé de maîtres mais ils ont continué à servir des maîtres. C’est ce qu'avaient compris les militants espagnols de la C.N.T. qui à mesure qu’ils s'enfonçaient à travers l'Aragon, détruisaient tous les privilèges et instauraient le socialisme libertaire, égalitaire, gestionnaire.
L'autogestion, la gestion de l'industrie par le personnel doit être totale et toucher en priorité les forces économiques essentielles du pays. Elle est le fruit de la destruction complète du système économique de classes, sous toutes ses formes, capitalisme libéral ou étatique, de ses structures de coordination centralisées par l'Etat. La lutte révolutionnaire de destruction du système et la construction autogestionnaire doivent être simultanées.  Il existe un seul moyen à la fois de détruire le système capitaliste et de construire l'autogestion, c'est la grève gestionnaire.
Aujourd'hui nous connaissons deux éléments qui doivent nous permettre de guider notre stratégie révolutionnaire. Le premier, qui nous fut révélé en Mai 1968, c'est l'extrême fragilité du système capitaliste moderne aux rouages multiples et qui ne réagissent parfaitement que lorsque leur coordination est assurée par l'Etat. En Mai il a suffi qu'un secteur marginal entre en transe pour que l'Etat se mette à flotter, et seule l'indécision des partis politiques et des centrales syndicales, acharnés à tirer à eux les avantages du pouvoir, lui a permis de se ressaisir. Il y fut aidé par les échecs et les crimes des révolutionnaires «officiels» que depuis cinquante ans le peuple traîne comme un boulet. Le peuple croyait une révolution, possible en 68 mais il la craignait. Le peuple, aujourd'hui ne craindrait pas une révolution gestionnaire, mais il n'y croit pas. Pour que le pays participe à la transformation gestionnaire proposée, il faut qu'il y croie et qu'il ne la craigne pas.
C'est donc pendant cette période où l'Etat est désemparé et les organisations syndicales et politiques hésitantes que l’action décisive est possible. C'est l'instant où les usines doivent se remettre à tourner sous le contrôle des travailleurs et de leur organisation syndicale. C'est le moment de la chance de l'autogestion.
Le phénomène d'étalement d'une grève gestionnaire est le même que celui qui singularisa les deux grandes grèves de 1936 et de 1968, qui aboutirent à l'occupation des usines. Le phénomène de contagion jouant dans ce cas, comme il joua dans d'autres, c'est le sentiment de sortir du commun, d'échapper aux échecs précédents, plus que les obscures déductions théoriques que personne ne lit, qui pousserait les travailleurs vers l'occupation, puis la remise en route des usines dans une direction gestionnaire. Quelle que soit l'importance des forces de coercition, quel que soit l'appui que la partie conservatrice de la population leur apporte, pas plus qu'il n'était possible de faire évacuer toutes les usines occupées, il ne sera possible d'arrêter toutes les entreprises autogérées. La grève gestionnaire est possible, son succès dépend de son caractère généralisé et de l'état de désagrégation de la société capitaliste qui l'a suscitée.
Dans l'histoire la grève a souvent précédé le déclenchement de l'action révolutionnaire. Elle a été un complément à la lutte entreprise par les partis, et souvent elle fut déclenchée grâce à l'influence des partis. La grève gestionnaire c'est autre chose. C'est ainsi que ça s'est passé en 1936 et en 1968, où ils profitèrent, dans le premier cas, des élections ; dans le second, de l'embarras du gouvernement devant la révolte des étudiants. Dans une situation identique, la grève gestionnaire ne pose plus seulement les problèmes des salaires mais celui de la gestion des entreprises. A cet instant le mouvement ouvrier n'est plus à la remorque des partis de gauche et de leur programme, il les met devant le fait accompli, il leur impose une organisation de l'économie socialiste, libertaire, égalitaire, gestionnaire.
L’autogestion que les politiciens nous proposent est sans consistance, vidée de son contenu.  Une simple clause de style qui colore un programme. La seule chance de l'autogestion c'est de s'étaler sous la poussée populaire et de déferler à travers le pays avec la rapidité qui fut celle des grandes grèves avec occupation des usines. La seule chance de l'autogestion c'est la grève gestionnaire.
Nous sommes, nous autres anarchistes, pour la gestion de l'économie par les travailleurs parce que nous sommes contre le système capitaliste sous son aspect libéral ou étatique. Nous sommes contre son agent de coordination, l'Etat. Nous voulons établir l'égalité économique, complément indispensable à l'égalité politique, sans laquelle il n'existe de liberté que pour ceux qui peuvent l'acheter. L’autogestion, la gestion directe, la gestion ouvrière comme on voudra, nous semble la structure appropriée pour produire les objets nécessaires en aliénant le minimum de liberté. L'autogestion nous paraît un moyen efficace pour que le socialisme ne tourne plus à la farce tragique qu'on nous joue à Moscou, à Alger, au Caire, à Pékin ou autre part. La grève gestionnaire dans l'état de complexité de l'économie moderne nous semble le moyen le plus efficace, dans un même temps, pour arracher des mains des classes dirigeantes les moyens de production et d'échange et pour développer une expérience autogestionnaire à l'échelon national, le moyen le plus efficace pour protéger la pensée gestionnaire des tripatouillages de toutes natures.


Maurice Joyeux

Qu'est-ce que l'action directe non-violente?



Cette expression a été appliquée à une variété énorme d'activités et se lever et agir est bien plus important que de se disputer éternellement autour des définitions ! En bref, l'action directe implique d'agir soi-même, de façon à peser directement sur le problème auquel vous êtes confrontés et sans avoir besoin pour ce faire de la médiation des politiciens, bureaucrates, etc. Ainsi, si vous voyez des bulldozers en train de ravager un endroit auquel vous tenez, vous faîtes de l'action directe en intervenant directement pour essayer de les arrêter.L'action directe place la conscience morale au-dessus de la loi officielle. L'action directe implique de ne pas se soucier des règles et procédures qu'appliquent les économistes et politiciens, et de décider soi-même ce qui est juste et ce à quoi il faut résister. Bien que l'action directe puisse être considérée comme un simple des nombreux outils à la disposition du militant, c'est aussi bien plus que cela.  Cela veut dire que l'on est prêt à se battre pour prendre le contrôle de sa vie et à essayer directement d'agir sur le monde qui nous entoure, à prendre ses responsabilités quant à ses actions et aux buts poursuivis. L'action directe non-violente est nécessaire au sens où il est nécessaire de sortir de la routine stérile des modes d'actions politiques traditionnels tel que le lobbying ou les défilés mornes et sage en ville sur un parcours bien établi, tracts, meetings et pétitions non pas que ceux -ci ne puisse par représenter une étape utile à tel ou tel moment d'une lutte mais parce que l'action politique limitée à ces éléments apparaît bien souvent, aussi bien aux yeux du plus grand nombre de nos concitoyens que des personnes ou organisations qui sont la cible de ces actions (gouvernements, institutions, patrons, etc), comme un grand jeu inoffensif, prévisible, ennuyeux et manquant de l'impact nécessaire à faire plier nos adversaires. Dans ces conditions, il n'est pas surprenant de voir un nombre important de personnes jeter  des regards désabusé ou même se désintéresser complètement de l'action politique.
L'action directe non-violente a pour but de replacer l'action politique dans un domaine de confrontation, concrète, ludique, créative dont le but est de causer directement des troubles ou dommages économiques à ceux sur qui l'on souhaitent faire pression, de les empêcher de mener leur projet à bien (dans le cadre de l'expulsion d'un sans papier ou de l'exécution d'un
projet routier par exemple) ou encore de marquer fortement l'esprit des gens ou des médias par des actions symboliques, spectaculaires, imagées ou subversives. Elle doit permettre à la fois d'amener un changement réfléchi dans le comportement des individus et de s'attaquer directement à l'image des structures économiques ou politiques. Le terme d'action directe non-violente ou de désobéissance civile regroupe à notre sens un ensemble de possibilités d'actions extrêmement variées : bloquages, occupations, théâtre de rue, réappropriation de bien, fête de rue et carnavals anti-capitalistes, détournement publicitaires, création d'espace de vie et d'activités dans des lieux laissés vide, mise en place d'alternatives concrètes au système tel que des coopératives ouvrières, système d'échange locaux, système d'agriculture locale, sabotages, meetings communautaires, distribution de nourriture dans la rue... (voir la liste d'actions proposées dans l'appel du 30 novembre)
L'action directe non-violente se propose de montrer que l'action politique peut avoir un impact réel sans pour autant que cela nécessite le rassemblement simultané de plusieurs milliers de personnes dans la rue ( des actions retentissantes peuvent être effectuée à 1, 2, 3, 4, 5 personnes) et même arriver à prouver que l'action politique peut parfois aussi être quelque chose d'extrêmement amusant. Elle permet aux personnes de développer leur confiance en elles et de leur faire prendre conscience de leur force individuelle et collective.
L'action directe n'est pas seulement une tactique, ce sont des individus affirmant leur capacité à prendre le contrôle de leur vie et à participer à la vie sociale sans que la médiation ou le contrôle des bureaucrates ou hommes politiques professionnels soit nécessaire.
Le type de lutte que nous empruntons est généralement qualifié d'action directe non-violente car si elle peut parfois s'attaquer à des biens matériels, elle refuse catégoriquement de s'attaquer à des personnes physiques.
Partout dans le monde, il ne faut pas sous-estimer le pouvoir de l'action des peuples en lutte : Les 'unes' dont la presse ne parle pas et certaines actions fortes survenues au cours de l'année 99.


 
-Une grève générale a immobilisé à 80 %  l'économie péruvienne grâce à l'union des étudiants, des travailleurs et des paysans.-Plus de 100 personnes sont arrêtées chaque jour parce qu'elles résistent à la construction d'une décharge nucléaire sur un site indigène protégé du territoire australien.
-Les cheminots grecs ont bloqué un train transportant de l'équipement militaire au sol pour le Kosovo
-Des paysans français démontent un MacDonald's en construction et amené un débat public sur l'OMC et la nourriture industrielle.
-Les indiens U'wa en Colombie menacent de se suicider en masse si les compagnies pétrolières ne se retirent pas de leur terres .
-Les écologistes de Reclaim the Streets, agissent en solidarité avec les travailleurs du métro londonien, occupent le siège de la compagnie, et organisent une fête du premier mai à l'intérieur de rames de métro.
-L'opposition aux O.G.M se répand sur les cinq continents, en France et en Angleterre des militants détériorent un grand nombre de champ-test, des paysans indiens et français sabotent des laboratoires de recherche sur les O.G.M à Montpellier, tandis qu'en Inde l'opération 'brûlons Monsanto' est inauguré par la mise à feu de champs d'O.G.M.
-Les dockers de la côte ouest américaine se mettent en grève pour protester contre l'exécution programmée du prisonnier politique noir-américain Mumia Abu-Jamal.
-Des milliers d'indien menacent de se noyer avec leur maison , pour résister à une série de barrages hydro-électriques qui vont détruire des centaines de villages sur les rives de la rivière Narmada.
-Des sans-papiers à qui il avait refusé l'obtention d'un train gratuit pour aller manifester à Paris passent la nuit à faire la fête dans un tunnel ferroviaire.
-Tandis que des militants écologistes fêtent un an d'occupation d'un arbre pour protéger les forêts ancestrales de l'Oregon, des activistes anglais résistent 17 jours terrés sous terre dans un tunnel afin d'empêcher la destruction d'un parc communautaire et coûtent ainsi des centaines de milliers de francs aux compagnies de construction.
-Les travailleurs russes occupent des usines pour protester contre le non-versement de leur payes.
-Des lycéens grecs occupent des dizaines d'école.
-En Equateur, Jamaïque et Nicaragua, la hausse des prix du pétrole entraîne d'importantes émeutes.
-Des amérindiens, des militants écologistes radicaux et des syndicalistes s'unissent avec des communautées locales pour protester contre des projets de construction d'autoroutes.
-Au Nigeria, les jeunes Ijaw lancent l'opération 'changement climatique' et occupent un grand nombre de plates-formes pétrolières.
-Des femmes et enfants indigènes bloquent un bulldozer appartenant à une compagnie pétrolière dans la jungle équatorienne et prennent ses conducteurs en otage, afin de demander l'arrêt des de la construction d'un oléoduc qui avait contaminé leurs ressources en eau potable.
-Le dirigeant de  l'Organisation Mondiale du Commerce est pris en embuscade et entarté par le la Biotic Baking Brigade, organisation spécialisée dans le lançage de tartes à la crème qui s'est déjà attaqué dans la seule année 1999 à quelques dizaines de criminels en costumes 3 pièces et autres P.D.G de multinationales.
-Le gouvernement Coréen réprime les syndicats après que des milliers d'employés aient participé à des démonstrations et qu'un mouvement de grève se soit répandu à travers le pays.
-La résistance non-violente continue contre la construction de l'autoroute trans-israélienne qui menace des détruire des dizaines de village.
-Des centaines de zapatistes continuent à s'organiser en 'municipalités autonomes' afin de reprendre le contrôle de leur vie face aux propriétaires terriens, aux grosses compagnies et aux 70 ans de dictature du parti au pouvoir.
-2500 pilotes d'American Airlines se mettent d'un commun accord simultanément en congés maladies.
-Lors de la reprise des chantiers de construction de l'axe E7 dans la vallée d'Aspes, paysans, habitants locaux et militants écologistes s'unissent pour occuper le terrain et empêchent les travaux en campant autour des bulldozers.
-A Prague, des squatters empêchent l'expulsion de leur maison par les forces de police en restant sur le toit pendant 3 jours.
-Le 18 juillet 1999, 700 militants se réunissent pour détruire un champ de tournesol génétiquement modifié de la taille de 24 terrains de football.
-Au Brésil sur les dix dernières années, 140 000 familles ont pu être relogées sur des terres prises grâce à l'action directe.
-A Londres, des militants s'introduisent dans le siège général de Shell, se barricadent dans le bureau du directeur pendant une matinée et y envoient des messages de solidarité aux peuples du delta du niger.

-De Genêve à Prague en passant par Berlin, des squatters reprennent des espaces vides pour en faire des lieux d'activités autogérés : crèches, bibliothèques, ateliers, salles de spectacle, jardins communautaires etc...
-En Ecosse, 2 militantes pacifistes nagent pendant une heure et demi en direction d'une base militaire puis s'attaquent à un sous-marin nucléaire qu'elles repeignent et endommagent, causant des dégâts  économiques considérables.


Qu'est-ce qu'une fête de rue ?
Drôle de question, tout le monde voit ce que peut être une fête de rue. Pourtant il  semble intéressant de parler d'une certaine forme de fête de rue 'anticapitaliste' telles qu'elles se sont répandues à travers le monde depuis quelques années. Ces 'fêtes de rue' sont en effet dans un certain nombre de pays devenus un des modes d'actions  (et d'amusement) privilégiés des mouvements politiques alternatifs utilisant l'action directe. En1994, le groupe d'action directe anglais, Reclaim The Streets, alors engagé dans une lutte contre la 'culture de la voiture' organisa un faux carambolage à l'intersection de 2 grands boulevards londoniens. Très vite des militants apparurent, installèrent un café, un système de son et une ambiance de carnaval autour des 2 voitures bloquées au milieu de la voie publique
et se réapproprièrent pendant quelques heures cet espace réservé aux bagnoles. Cet action retentissante donna le coup d'envoi du mouvement des fêtes de rue en Angleterre avec Reclaim The Streets Londres ainsi que des groupes locaux disséminés sur le territoire qui multiplièrent des actions surprises de ce type avec une imagination débordante, de l'humour mais souvent aussi pas mal de confrontation avec la police.Assez rapidement, le discours qui sous-tendait ces 'carnavals révolutionnaires' pris une orientation plus globale  de dénonciation du système capitaliste dans son ensemble. Inspiré, par le discours situationniste, Reclaim The Streets prônent la contestation ludique, la réappropriation spectaculaire et subversive d'espaces livrés aux commerce, à la voiture, à la
consommation, au travail, etc. Une des plus belles réussites du mouvement fut sans doute l'occupation, le 13 juillet 1996,  après une bonne partie de chat et souris avec la police, d'une autoroute du nord de Londres pendant 9 heures par plus de 9000 personne qui y dansèrent, communièrent, attaquèrent la route au marteau piqueur pour y replanter des arbres, etc. Le 16 mai 1998, une fête de rue globale contre l'O.M.C, eut lieu dans diverses grandes villes du monde. En France la première 'fête de rue ' de ce type eut lieu lors des assises internationales pour des villes sans voitures en novembre 1998 avec l'utilisation d'un tripod (trépied de 7 à 9 m de haut au sommet duquel vient s'accrocher un manifestant que la police a ensuite énormément de mal à faire redescendre) pour réaliser le blocage.



* From: Maloka Anarcho Collective <maloka@chez.com>
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SÈME TA ZONE 2004
FICHE PRATIQUE DE GUERILLA JARDINIÈRE
  18 Mar 2004
SÈME TA ZONE ! AVRIL-MAI 2004
APPEL POUR DES ACTIONS COORDONNÉES DE GUERILLA JARDINIÈRE ET DE RÉSISTANCE À L'INDUSTRIE AGRO-ALIMENTAIRE !
PETIT GUIDE PRATIQUE DE GUERILLA JARDINIÈRE
QUE SE CACHE T-IL DERRIÈRE NOTRE ASSIETTE ?

Avertissement ! Ce qui suit n'est qu'une courte perspective critique face à l'industrie agro-alimentaire. Chaque argument mériterait d'être détaillé longuement pour ne pas être assimilé à de la simple propagande. De nombreux ouvrages politiques, scientifiques et historiques le font très bien. Vous trouverez en note un certain nombre de références où trouver plus d'informations.
La production alimentaire capitaliste implique entre autre un usage massif de pétrole, de pesticides et d'emballages plastiques, le transport des aliments sur des milliers de kilomètres, la réduction de la biodiversité, la destruction des sols et des cours d'eau, la mise en esclavage de millions de sans-papier-e-s et pauvres en Europe et dans le monde.Accepter le contrôle des resources alimentaires par quelques grands groupes industriels est un suicide social, écologique et sanitaire à court terme.
Les millions qu'ils dépensent en propagande pour laver le cerveau des consommateurs-trices (ils se sont encore récemment auto-proclamés «industriels de la protection des plantes») ne nous feront pas oublier que les Dupont, Syngenta, Monsanto, Novartis, Bayer et autre Dole sont en fait parmi les plus grands criminels et pollueurs de la planète, détenant industrie pharmaceutique, production de semences, de produits chimiques, d'armements...
Hors des pays «riches» le développement de l'agriculture industrielle et productiviste ruine les modes d'agricultures vivrières et fait disparaître les paysan-nes (la moitié de la population mondiale ne vit pas dans les villes), les exilant par millions vers les bidonvilles, où ils/elles ne peuvent plus subvenir à leurs besoins.
La minorité qui conserve une exploitation agricole devient totalement dépendante de la machinerie et de la chimie des grands groupes et de leurs volontés. Ils produisent en masse des plantes destinées à l'exportation et à la grande distribution, abusant souvent de sans-terres pour les basses tâches. L'extension du mode de production industriel dans les pays du sud est ainsi responsable d'exodes et famines massives. Il détruit les communautés et les pratiques sociales qui échappent encore aux logiques de compétition et de profit. Dans les pays riches les quelques agriculteurs-euses qui subsistent et concentrent les terres deviennent de simples agents techniques sous contrôle.
L'industrie biotechnologique parfait ce système totalitaire en produisant des semences stériles et des OGM qui vont se croiser avec les autres espèces et rendre toute autre forme d'agriculture inenvisageable. Et ce alors qu'il est aujourd'hui totalement impossible d'en calculer les dangers ou de stopper après coup la pollution génétique.
Les brevets sur le vivant vont permettre en parallèle aux firmes transnationales de disposer de droits exclusifs sur les plantes, animaux et gènes. A l'heure actuelle, les paysan-nes ne peuvent déjà plus utiliser une partie de leur propre récolte comme semence: ils/elles doivent racheter chaque année à des industriels des graines hybrides, conçues pour ne plus produire de semences valables. (ce qui entraîne aussi la disparition de multiples variétés et une impossibilité de s'autonomiser vis à vis de grands groupes).
Les mythes scientistes du «progrès» et du «développement» visent à empêcher tout raisonnement lucide sur les dangers et l'irréversibilité des biotechnologies et de la production agricole industrielle...
Quant aux consommateurs-trices des villes ou des campagnes, nous vivons le plus souvent coupé-es de tout rapport concret à la production de notre alimentation et sommes à la merci de ces logiques...

LA «GUERILLA JARDINIÈRE»:
UNE LUTTE ET UNE PRATIQUE CONCRÈTE !
A l'initiative de divers projets de potagers, collectifs militants et lieux autogérés, une initiative a été lancée pour des journées coordonnées de guerilla jardinière à travers les villes et espaces péri-urbains. Il s'agit de se ballader en «repiquant» des légumes et en semant des graines sur tous les «p'tits bouts de vert» qui jalonnent la ville : plates-bandes délaissées, terrains en friche, jardins publics et autres bouts de bitume à ébrêcher...
La mise en place de ces multiples petits potagers sauvages est une manière de résister à l'empire des biotechnologies :
— La guerrilla jardinière et les potagers urbains permettent de sortir du rôle de simples consommateurs-trices, d'échanger des savoir-faire, de découvrir le plaisir de faire «pousser» et de produire des légumes gratuitement.
— Les semences plantées seront de préférence non-brevetées et non-hybrides. Leur échange et leur prolifération permettra ainsi de sauvegarder des espèces illégales aux yeux de l'industrie (vous pouvez refaire chaque année des graines en laissant certaines des plantes «monter en graine»).
— Ces pratiques sont aussi un acte de solidarité avec tous-tes les paysan-nes en lutte, une façon de les sortir de leur isolement en montrant que d'autres se préoccupent de ces problèmes et de recréer des liens urbain-es/ruraux-ales.
— À l'heure où le moratoire européen sur les OGM risque d'être levé et les cultures transgéniques se démultiplier, la guérilla jardinière est une action complémentaire de toutes sortes d'initiatives de sabotages sur les laboratoires et champs d'OGM.
— La «guerilla jardinière», outre un travail de sensibilisation, devrait viser à inscrire des occupations de terrains dans la durée. Il est possible de s'entendre avec des gens du quartier pour occuper un petit bout de friche et en faire un potager plus permanent près de chez vous (des potagers collectifs squattés se multiplient actuellement autour de divers collectifs ou lieux de vie autogérés). Il existe aussi bien sur encore quelque potagers associatifs et jardins ouvriers en milieu urbain, louables pour une bouchée de pain.
— C'est enfin une excellente façon de se réapproprier un espace urbain réservé à la vente, à l'exploitation salariée et à la circulation automobile ; un espace dont la concentration et l'organisation sociale sont des facteurs majeurs de dépendance. Pour s'autonomiser vis à vis du capitalisme, transformons et réapproprions nous la ville, produisons nous même, désurbanisons !
Ces expériences d'agriculture urbaine peuvent paraître anecdotiques quant à l'enjeu de nourrir une population entière. Il est en effet nécessaire d'envisager une révolution des espaces urbains, ruraux et de nos modes de vie.  Cependant de petites parcelles, pots, toits ou terrains abandonnés et bien exploités peuvent d'ores et déjà apporter, outre un peu de nourriture, des contacts et savoirs-faire.
Un grand nombre de plantes nécessitent peu de travail pour pousser et se reproduire : épinards sauvages, menthe, topinambours, mâche, courges, choux et bien d'autres...
Vous pouvez y amener quelques sacs de compost, faire de temps à autre un petit tour à vélo de vos endroits préférés, où les placer au fil de vos parcours quotidiens pour en prendre soin.
Ouvrez l'oeil, des tas de compost vont s'élever et des légumes pousser dans les rues. Ils n'attendent que d'être entretenus, de se reproduire librement ou d'être ramassés !
Pour entrer en contact avec un potager collectif ou squatté près de chez vous, pour nous tenir au courant d'initiatives de guerilla jardinière ou envoyer des compte-rendus de vos actions, écrivez àsemetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)


LA BETTERAVE ROUGE ET LE RADIS NOIR VAINCRONT LE CAPITAL !
contact : semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)
POST SCRIPTUM MÉDICAL
Alors que les multinationales pharmaceutiques laissent mourir des millions de personnnes à travers le monde et fabriquent des maladies autant qu'elles les soignent afin d'écouler leurs stocks, il est possible aussi de retrouver des pratiques d'auto-médication à base de plantes faciles à faire pousser ou à trouver en se balladant juste en dehors des villes.

QUELQUES RÉFÉRENCES DE LECTURE :
Pour des textes critiques sur les biotechnologies, le scientisme et la société industrielle :

12 IDÉES POUR ORGANISER
UNE ACTION COLLECTIVE DE GUERILLA JARDINIÈRE
PAR CHEZ VOUS...
Voici une petite fiche pratique réalisée à partir de quelques expériences de guerilla jardinière de l'an dernier. Il ne s'agit pas d'un modèle à suivre mais de quelques conseils sur une certaine manière d'envisager la guerilla jardinière (à travers des manifest-actions publiques). Il y en a bien d'autres.
(1)
Choisir une période propice de l'année, de mars à juin suivant les régions pour bon nombre de légumes.
(2)
Se renseigner sur les coins en friche du quartier. Aller voir à la communauté urbaine, au cadastre, à la mairie, enquêter auprès du voisinage... pour savoir à qui ils appartiennent, si il y a des projets en cours.
(3)
Faire un repérage des coins jardinables, et des coins a priori non jardinables mais transformables par la verdure. Prévoir un parcours avec des arrêts réguliers et éventuellement, en fin, un espace où rester un peu plus longtemps, pique-niquer et dans lequel pourrait éventuellement se mettre en place un projet suivi.
(4)
Vous pouvez privilégier les espaces, bouts de parcs un peu cachés, mal entretenus, friche de quartiers ou parcs de banlieue, où vos légumes auront plus de chances de persister et grandir. Les plantations dans les plates bandes aseptisées et millimetrées du centre ville seront moins durables mais plus visibles. Pensez aussi aux interstices dans le béton, aux petits recoins, aux pavés manquants, aux endroits incongrus (une crête verte de blé sur une cabine téléphonique ou une statue, une plante totalement envahissante dans une brêche...), bref, transformez la ville ! Attention, les trottoirs en pavé ou en sable sont généralement passés au desherbant chaque année.
(5)
Vous pouvez repiquer des plants et des graines. Les graines c'est plus discret, les plants c'est plus visible et joli. Pour les plants, il faut y songer entre un et deux mois à l'avance si vous voulez qu'ils soient prêts et repiquables. Des tables de plants, c'est faciles à faire chez soi en grande quantité, en plein air, sous bâche transparente, sous vitre ou en intérieur, dans des bacs en polystirène, petits pots...
(6)
Pour obtenir des semences ou des plants, vous pouvez demander à des maraîchers bios du coin, ils ont souvent des plants en trop ou des semences qu'ils ne peuvent plus réutiliser dans un cadre commercial et qu'ils seront éventuellement ravis de donner pour un projet militant et pour aider des gens à se mettre au potager. C'est aussi possible de produire des semences soi même, d'en prendre à des personnes qui jardinent (car la pratique de faire ses propres graines est loin d'avoir disparu), de contacter des associations comme kokopelli qui distribuent et entretiennent des semences non-industrielles de toutes sortes et proposent un guide d'entretien et de reproduction des semences.
(7)
Prévoir beaucoup d'eau (bidons de récup nettoyés, arrosoirs, pour pouvoir arroser abondamment après semis ou repiquage) et repérer d'éventuelles fontaines et points d'eau sur le parcours... surtout si cela se déroule en mai/juin. Prévoir un éventuel réarrosage le lendemain. Emmener aussi des sacs de terre, compost, fumier pour en rajouter dans les endroits pauvres ou presque dépourvus de terre ou totalement dépourvus de terre mais biens quand même.
(8)
Contacter les personnes et assos du quartier à l'avance, dans les hall d'immeuble, les boîtes aux lettres... C'est le genre d'initiatives que beaucoup trouvent plaisantes et un type de manifestation dans laquelle tout le monde peut faire de l'action directe et transformer l'espace sans prendre trop de risques.
(9)
Amener avec vous et demander par tract aux manifestant-e-s d'amener des brouettes et caddies pour transporter les plants, des cuillères et autres petits outils pour les repiquer.
(10)
Prévoir éventuellement des petits panneaux à mettre à coté des plants pour y indiquer le nom des variétés repiquées et les visibiliser dans les jours suivants. Par le passé, à coté du nom des plants nous avions collé une photocopie avec le texte ci-joint
«Je suis une semence sauvage»
Contre les biotechnologies et les géants de l'alimentation capitaliste, les mini-potagers urbains, sauvages ou non, permettent de sortir du rôle de simple consommateurs-trices, d'échanger des savoirs-faires et de retrouver petit à petit des possibilités d'autonomie alimentaire. C'est un acte de solidarité avec les paysan-ne-s en lutte et une façon de faire proliférer des plantes jugées comme illégales par l'industrie.
Sème ta zone et fais pousser !
Vous pouvez en demander une version mise en page à semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)
(11)
Si la guerilla jardinière peut aboutir à une discussion sur «que faire ensemble après ?», c'est encore mieux...
(12)
Pour plus d'infos sur le potager, comment démarrer, faire pousser ses légumes et autre... :— Le Guide l'Agriculture biologique est un bouquin facile et pratique. Il y en a bien d'autres.
— Sur les semences : Association Kokopelli, 131 impasse des palmiers, 30 100 Alès.


LA BETTERAVE ROUGE ET LE RADIS NOIR VAINCRONT LE CAPITAL !
contact : semetazonenospam@riseupnospam.net (supprimer les 2 nospam... virus obligent...)


C.T. Lawrence Butler et Keith McHenry
logoFNBDe la Bouffe, pas des Bombes
Comment nourrir les affamés et bâtir une communauté
Source: http://www.foodnotbombs.net/fr-index.htm
Traduction et adaptation: Pierre-E. Paradis assisté de plusieurs membres du collectif de Québec, 1997.

À l'origine, ce livre a été publié en 1992 sous le titre Food Not Bombs: How to Feed the Hungry and Build Community. Éditeur: New Society Publishers, 4527 Springfield Ave., Philadelphia, PA 19143
SommaireUn petit mot des traducteurs
Préface, par Howard Zinn
Pourquoi De la bouffe, pas des bombes
La logistique
Au delà de la collecte et de la distribution
Les recettes de Food no bombs
La politique
Histoires vécues
Cuisiner pour la paix (annexe)

En Allemagne,
Ils vinrent d'abord chercher les communistes, et j'ai gardé le silence…
car je n'étais pas communiste.
Ils vinrent ensuite chercher les Juifs, et j'ai gardé le silence…
car je n'étais pas Juif.
Puis ils vinrent chercher les syndicalistes, et j'ai gardé le silence…
car je n'étais pas syndicaliste.
Alors ils vinrent chercher les catholiques, et j'ai gardé le silence…
car je suis protestant.
Finalement ils vinrent me chercher mais à ce moment,
il ne restait plus personne pour dénoncer leur geste.Pasteur Martin Niemöller (1892-1984)
Un petit mot des traducteurs
Nous sommes fiers de vous présenter la version française de Food Not Bombs... et de contribuer à l'expansion du mouvement FNB dans les pays francophones. D'la Bouffe, pas des Bombes a pris son essor à Québec à l'automne 1995 suite à une visite et une conférence de Keith McHenry. Par la suite, d'autres groupes de langue française ont essaimé à Montréal et Sherbrooke.Avant d'entamer ce livre, il serait bon de noter que la version américaine, publiée en 1992, rend compte d'événements ayant eu lieu au cours des années 80. En apparence, le monde a bien changé depuis: le Mur de Berlin est tombé, la menace soviétique est chose du passé et nous sommes bien loin de l'Evil Empiretant décrié par Ronald Reagan. La peur de la guerre nucléaire a considérablement diminué mais pourtant l'insécurité n'a jamais semblé aussi grande.
C'est que la Guerre froide ne servait que de paravent pour cacher se qui se tramait réellement: la destruction planifiée de toutes les nations, de toutes les cultures voire de toutes les familles du monde pour les soumettre à la logique unique de la valeur marchande. Le néolibéralisme, que le sous-commandant Marcos n'hésite pas à qualifier de "Quatrième Guerre mondiale", était pourtant déjà bien en marche à cette époque. Les Golden Boys dépeints dans le filmWall Street, s'enrichissant en jetant des milliers de travailleurs à la rue, commençaient déjà à faire des ravages.
Le résultat, aux États-Unis du moins, consiste aujourd'hui en un nombre effarant de SDF ainsi qu'un taux d'incarcération record (une personne sur 167, le plus élevé de tous les pays industrialisés) dans des prisons privatisées à but lucratif! Au Canada, cité comme "Le meilleur pays au monde" par un gouvernement fédéral avide de propagande, la situation se déteriore aussi. Un référendum sur la souveraineté du Québec, perdu de justesse en 1995, a canalisé les rêves de changement social des Québécois dans une bataille politique stérile où peu d'idées constructives ont finalement été exprimées. Alors si la pauvreté est encore peu visible ici, contrairement aux États-Unis, elle se vit tout de même. Des coupures budgétaires draconiennes dans le secteur public (santé, éducation) et des mises à pied massives dans le secteur privé font en sorte qu'au bas de l'échelle sociale, des gens doivent marcher dehors par vingt degrés sous zéro parce que le transport en commun est devenu inabordable. Des enfants vont à l'école le ventre vide, faisant mentir les statistiques, pendant que les grandes banques font chacune un profit annuel dépassant le milliard de dollars.
D'ailleurs, la tension sociale monte quelque peu, et des émeutes surviennent maintenant chaque année dans une ville de Québec réputée calme. Sans aucune planification, ne véhiculant aucune revendication, pur exutoire des frustrations de la jeunesse, ces échaufourrées ont transformé peu à peu notre ville en forteresse policière. En 1996, des membres de De la Bouffe, pas des Bombes ont même été désignés comme boucs-émissaires par un système judiciaire expéditif. Ils ont goûté à la prison un mois durant pour avoir été des "philosophes de l'anarchie", malgré qu'ils n'aient en aucun cas fomenté ou participé à l'émeute de cette année-là.
Si ce panorama québécois ressemble à ce qui se vit chez vous, c'est qu'il est temps de bouger en tenant compte du dicton: "penser globalement, agir localement". Nous vous souhaitons donc une bonne lecture, bon courage et bonne chance!

Préface par Howard Zinn
Ceci est un livre extraordinaire, écrit par une communauté de gens extraordinaires. Leur présence m'a été révélée très graduellement, sur une longue période de temps. J'ai commencé à remarquer leurs tables, leurs affiches et leurs chaudrons remplis de soupe chaude et de légumes nutritifs lors de réunions, de manifestations, ou tout simplement dans les rues de la ville. Puis un soir, j'ai été invité à un rassemblement de poètes, musiciens et artistes de toutes sortes animés de la même conscience sociale; il y avait un comptoir le long de la salle avec encore une fois cette bannière: Food Not Bombs.Cette fois j'y ai porté plus d'attention que d'habitude, car je reconnaissais l'homme derrière le comptoir, Eric Weinberger. J'avais rencontré Eric il y a vingt-cinq ans, sur la route entre Selma et Montgomery, Alabama, lors de la grande marche pour les droits civiques de 1965; puis de nouveau en 1977 lors d'une autre marche de manifestants anti-nucléaires cette fois, sur le site de la centrale de Seabrook. Une douzaine d'années avaient passé depuis, et voilà qu'il était avec Food Not Bombs. Je me suis dit que ces gens de FNB sont de ceux qui continuent la longue marche du Peuple américain, avançant lentement mais sûrement vers une société vivable.
Le message de Food Not Bombs est simple et puissant: personne ne devrait manquer de nourriture dans un monde si bien pourvu en terres, en soleil et en ingéniosité humaine. Aucune considération d'ordre financier, aucune volonté de profit ne devraient empêcher un enfant mal nourri ou un adulte appauvri de manger. Voilà des gens qui ne se laisseront pas berner par les "lois du marché" selon lesquelles seuls les gens qui peuvent acheter quelque chose peuvent l'avoir.
Même avant l'effondrement récent de l'U.R.S.S., c'était une politique absurde et immorale que de dépenser des centaines de milliards de dollars chaque année pour soutenir un arsenal nucléaire qui, s'il était utilisé, créerait le plus grand génocide de l'Histoire et sinon, constituerait de toutes façons un vol inqualifiable au dépens du Peuple américain. De nos jours, la "menace soviétique" étant chose du passé, le fait de dépenser un billion de dollars en armement pour les quelques prochaines années, dans le but d'entretenir un arsenal d'armes nucléaires ainsi qu'un réseau mondial de bases militaires est encore plus absurde. Le slogan "De la Bouffe, pas des Bombes" est encore plus reconnaissable aujourd'hui comme étant le bon sens même.
Ce slogan ne requiert aucune analyse complexe. Ces six mots disent tout. Ils résument directement ce double défi : nourrir immédiatement les gens qui sont sans nourriture adéquate, et remplacer un système dont les priorités sont le profit et le pouvoir par un autre système qui répond aux besoins de tous les êtres humains.
Il est rare de trouver un livre qui combine une vision à long terme avec des conseils pratiques. Mais voici un petit bijou de ce genre de conseils. Ce livre vous explique en détail comment former un groupe FNB, comment recueillir la nourriture, comment la préparer (oui, il y a des super recettes!) et comment la distribuer.
Chaque étape dans ce processus contient en filigrane le même avertissement : ne laissez pas des "chefs" ou des élites auto-proclamées prendre les décisions importantes. Les décisions doivent être prises démocratiquement, avec la plus grande participation possible, dans le but d'en arriver à un consensus. Cette idée est cruciale: si nous voulons une société meilleure, nous ne devons pas gueuler mais plutôt montrer comment la vie devrait être vécue. Oui, vraiment, ce livre est spirituellement nutritif!

Pourquoi De la Bouffe, pas des Bombes?
De la Bouffe...
Le Monde produit assez de nourriture pour subvenir aux besoins de tous, à condition de la distribuer équitablement. Il y a en fait de la nourriture en abondance. Dans ce pays, chaque jour et dans chaque ville, beaucoup plus de nourriture est jetée que ce qu'il en faudrait pour satisfaire l'appétit de ceux qui n'ont rien à manger.
Réfléchissez bien à ceci : avant que la nourriture n'atteigne votre table, elle est produite et manipulée par des fermiers, des coopératives, des manufacturiers, des distributeurs, des grossistes puis des détaillants. De la bouffe tout à fait comestible est jetée pour diverses raisons "économiques", à chacune de ces étapes. Dans une ville moyenne des États-Unis, environ 10% de tous les déchets solides est en fait de la nourriture. Ce qui donne l'incroyable total de 46 milliards de livres (20,9 millions de tonnes) à la grandeur du pays chaque année, soit un peu moins de 200 livres (90,8 kg) par personne par année. Des estimations indiquent que seulement 4 milliards de livres de nourriture par année seraient suffisantes pour éliminer complètement la faim aux États-Unis. Et il est clair que la nourriture saine pouvant être récupérée existe en abondance dans les poubelles nationales.
Pour récupérer cette nourriture comestible et s'en servir pour nourrir les gens, trois éléments-clés doivent être réunis. Premièrement, la nourriture doit être recueillie. Deuxièmement, elle doit être préparée d'une manière convenable à la consommation. Troisièmement, elle doit être facilement accessible à ceux qui ont faim.
La raison pour laquelle ce n'est pas cela qui se produit dans la société n'est pas le fruit du hasard. Nous ne pouvons nous exprimer démocratiquement sur la manière dont les aliments sont produits et distribués. Les gens voteraient sûrement pour qui leur permettrait de manger, mais dans l'économie hiérarchique qui est la nôtre, la menace constante de perte d'emploi permet aux employeurs de garder les salaires au plus bas. Une classe inférieure apparaît comme résultat de ces politiques encourageant la domination et la violence. Dans notre société, il est considéré acceptable de profiter de la souffrance et de la misère des autres.
Aujourd'hui, selon la Harvard School of Public Health, les gens vivant sous le seuil de la pauvreté (revenu annuel de moins de 9 069$ US pour une famille de trois) souffrent de la faim au minimum une fois par mois, et plus de 30 millions de personnes en souffrent régulièrement. Or croyez-le ou non, moins de 15% des pauvres sont sans domicile fixe. De plus, l'explosion de la faim a surpassé la capacité des programmes actuels de lutte à la malnutrition. Qu'ils soient publics ou privés, les organismes de charité ne fournissent plus. Peu de gens réalisent à quel point le profil démographique des affamés a changé. Dans la dernière décennie, ils sont devenus:
  • Plus jeunes: 12,9 millions (40%) sont des enfants, les véritables victimes de cette tragédie
  • Plus pauvres: 12,9 millions (40%) vivent sous le seuil de pauvreté. Or ce gouffre s'agrandit alors que le revenu réel des quatre cinquièmes de la population continue de décroître.
  • Plus susceptibles d'être sur le marché du travail: 60% des familles pauvres comprennent des travailleurs, et le nombre d'affamés qui travaillent a augmenté de 50% de 1978 à 1986.
  • Plus susceptibles d'être une femme: 50% des familles pauvres ont des femmes à leur tête.
  • Moins susceptibles de vaincre un jour la pauvreté.
  • Évidemment, la majorité des gens qui souffrent de la faim ne correspondent pas aux stéréotypes que vous font gober les média. Les mal nourris sont des enfants et des chefs de famille monoparentale (en majorité des femmes), des travailleurs au bas de l'échelle sociale, des chômeurs, des personnes âgées, des malades chroniques et ceux dont le revenu est fixé par le gouvernement (comme les vétérans et les personnes aux prises avec des déficiences physiques ou mentales). Tous ces gens se voient pris dans les griffes de la pauvreté même s'ils essaient d'améliorer leur sort.En plus de la collecte et la distribution de nourriture, Food Not Bombs encourage le végétarisme pour solutionner ce problème. Si plus de gens étaient végétariens et réclamaient des aliments cultivés biologiquement et produits localement, cela aiderait à promouvoir des pratiques agricoles écologiques et rendrait viables de plus petites fermes. Ce virage rendrait plus facile la décentralisation des moyens de production et la création d'un contrôle démocratique sur la qualité des produits agricoles et l'occupation des terres. Plus de gens peuvent être nourris par un hectare de terre avec un régime végétarien qu'avec un régime carnivore. Les habitudes alimentaires de notre société, basées sur la consommation de viande, encouragent l'"agrobusiness" et accroissent la dépendance des producteurs envers les fertilisants et pesticides chimiques, ce qui détruit l'environnement et diminue au bout du compte la valeur nutritive des aliments ainsi produits. Toutes les viandes produites industriellement dans ce pays sont pleines d'additifs chimiques, de médicaments, d'hormones de croissance, d'agents de conservation; et puis le lait contient presque toujours des traces d'isotopes radioactifs. C'est pourquoi le végétarisme, qui consomme moins de ressources, est meilleur pour l'environnement et notre santé.
    Bien que nous encouragions le végétarisme pour des raisons politiques et économiques, cette philosophie apporte aussi plusieurs bénéfices immédiats. Les problèmes potentiels dûs aux aliments avariés sont grandement réduits lorsqu'on se contente de manipuler des légumes, et les membres du groupe tendent à adopter un régime plus équilibré à mesure qu'ils se familiarisent avec le végétarisme. De plus, enseigner aux gens l'impact bénéfique qu'aura le végétarisme sur leur santé crée une attitude positive et pleine de compassion envers nous-mêmes, les autres et la planète toute entière. Par conséquent, toute la nourriture que nous préparons provient strictement de sources végétales; il n'y a ni viande, ni produits laitiers, ni oeufs. Les gens connaissent ce principe et font confiance à notre bouffe, chaque fois qu'ils viennent à notre table.
    ...pas des Bombes
    Ça prendra beaucoup d'imagination et de travail pour inventer un monde sans bombes. Food Not Bombs considère comme partie intégrante de sa mission le fait de fournir des vivres aux personnes impliquées dans des manifestations, afin qu'elles puissent continuer leur lutte à long terme contre le militarisme. Une autre partie de notre mission consiste à diffuser notre message auprès d'autres mouvements progressistes. Nous assistons aux événements organisés par d'autres organisations et appuyons la création de coalitions chaque fois que cela est possible. Nous luttons contre l'idée de rareté, qui amène beaucoup de gens à se méfier de la coopération entre groupes. Plusieurs croient qu'ils doivent rester séparés pour préserver leurs ressources, alors nous essayons de les encourager à penser en termes d'abondance et de leur faire reconnaître que l'union fait la force.
    Être dans le feu de l'action avec notre nourriture fait partie de notre vision des choses. Parfois nous organisons des rassemblements; parfois nous servons les repas lors d'événements organisés par d'autres groupes. Fournir la nourriture pour plus d'une journée est plus qu'une bonne idée. C'est une nécessité. Le groupe ami a en fait deux options : il peut se rabattre sur les services alimentaires d'une entreprise privée plus ou moins progressiste, ou alors s'en remettre à nous. Notre position est que fournir la nourriture nous mêmes, tout en appuyant les revendications du groupe, est une manière beaucoup plus constructive de travailler. Nous avons fourni de la nourriture lors d'actions directes s'étendant sur de longues périodes, telles que le Camp annuel pour la paix organisé par The American Peace Test, sur le site d'essais nucléaires du Nevada; ainsi que dans les "bidonvilles" érigés dans les centre-villes de Boston, San Francisco, New York, Washington pour mettre en relief le problème du logement et de la faim. Sans oublier les distributions quotidiennes de nourriture aux sans-abri dans des lieux éminemment visibles un peu partout au pays.
    Comment est apparu le nom De la Bouffe, pas des Bombes (Food Not Bombs)
    Durant l'année 1980, un groupe d'amis qui étaient impliqués dans les manifs contre le projet de centrale nucléaire de Seabrook cherchaient un moyen de lier la question de l'énergie nucléaire avec celle du militarisme. Une de nos nombreuses activités consistait à "tagger" des slogans anti-nucléaires et anti-guerre sur les murs de certains édifices publics et sur les trottoirs en utilisant des pochoirs. Ce que nous préférions était de peindre les mots "MONEY FOR FOOD, NOT FOR BOMBS" (De l'argent pour la bouffe, pas pour les bombes) à la sortie des épiceries de notre quartier. Une nuit, après une tournée de graffiti, nous avons eu l'inspiration d'utiliser le slogan abrégé Food Not Bombspour désigner notre groupe. Ainsi, notre message serait clair et en répétant sans arrêt ce slogan, même les média finiraient par transmettre notre message au public. Nous n'aurions pas besoin de nous expliquer pendant des heures, car notre nom résumerait tout. En arrivant à quelque part avec notre nourriture, les gens diraient désormais: "Voilà D'la Bouffe, pas des Bombes".

    La logistiqueComment mettre sur pied un groupe FNB
    Prendre nos responsabilités personnelles et faire quelque chose pour solutionner les problèmes de notre société peut être à la fois gratifiant et insécurisant. Voter pour le meilleur candidat ou donner de l'argent à votre organisme de charité préféré sont des activités fort valables, mais beaucoup de gens ressentent le besoin d'en faire plus. Il est difficile de découvrir quoi faire et par où commencer, surtout avec des problèmes aussi importants que l'itinérance, la faim et le militarisme. Ce livre de poche vous aidera donc à trouver votre voie vers l'implication personnelle et l'action directe, dans le but de vous attaquer à ces problèmes.
    L'expérience FNB est par dessus tout une occasion de vous réaliser, de prendre le contrôle de vos vies. En plus du message politique évident que nous essayons de transmettre, les deux composantes majeures du travail quotidien de Food Not Bombs sont la cueillette et la redistribution des surplus de nourriture, et l'aide aux affamés. L'organisation politique est beaucoup plus gratifiante si elle entraîne à la fois un éveil politique et un service direct, plus terre-à-terre.
    À chaque étape, vous ferez face à de nombreux choix; certains seront décrits dans ce livre, mais d'autres seront propres à votre situation. Vous devrez prendre les décisions les meilleures pour votre organisation locale. Nous pouvons vous dire, expérience à l'appui, que ce sera du travail à la fois très dur et très amusant. C'est pourquoi nous essaierons de partager avec vous les choses que nous avons apprises, et qui pourront vous éviter les problèmes auxquels nous avons déjà dû faire face. Ce livre constituera le point de départ de votre propre aventure; il est basé sur plus de dix ans d'expérience mais cela n'apportera pas de réponse à tout. Chaque jour apporte de nouveaux défis et de nouvelles occasions d'apprendre. L'expérience FNB est une aventure vivante et dynamique qui s'étend avec chaque personne qui y participe. Alors que de plus en plus de groupes FNB se forment dans d'autres villes, nous découvrons que chacun d'entre eux apporte de nouvelles idées, de nouvelles visions et de nouvelles façons de développer son identité. Ce livre vous donnera donc les informations de base nécessaires aux premiers pas de votre groupe.

    Les sept étapes pour mettre sur pied un collectif Food Not Bombs local
    Au départ, mettre sur pied un collectif peut sembler une tâche dont l'ampleur vous dépasse. Travaillez donc sur les bases, et allez-y une étape à la fois. Il n'y a aucune raison de se sentir obligé de tout réaliser en même temps. Il se peut que ça prenne quelques semaines avant que tout marche bien, il se peut aussi que ça prenne des mois. Une personne ne peut constituer un groupe FNB à elle seule, mais elle peut être l'initiatrice, celle par qui tout commence.
    Une fois que vous avez pris la décision de mettre sur pied un collectif FNB dans votre localité, choisissez un lieu, une date et une heure de rencontre et réunissez tous ceux qui seraient intéressés à discuter de votre projet. Vous pouvez commencer avec un groupe d'amis, les membres d'un groupe déjà existant, ou des gens attirés par des affiches annonçant vos intentions.
    Ce qui suit est un procédé étape par étape pour mettre sur pied et gérer votre projet. Vous aurez peut-être à ajouter, ignorer ou ordonner différemment certaines étapes selon votre situation personnelle. Suivez la voie qui semble la meilleure pour votre groupe.
    1. Commencez par vous trouver un numéro de téléphone et une adresse postale. En utilisant une boîte vocale ou un répondeur téléphonique, vous pourrez avoir un message continu qui donne de l'information au sujet de la prochaine réunion (date, heure, lieu) et recevoir des messages. Ainsi, vous ne manquerez aucun appel. De plus, utilisez un casier postal comercial comme adresse permanente.
    2. Photocopiez des flyers (affichettes) annonçant l'existence de votre groupe. En les distribuant lors d'événements, en les affichant à travers la ville ou en les postant à vos amis, vous attirerez d'autres volontaires. Il est important d'avoir des réunions hebdomadaires régulières, et de toujours savoir quand aura lieu la prochaine.
    3. Arrangez-vous pour avoir un véhicule. Il peut y avoir des véhicules de la taille appropriée au sein même des membres de votre groupe. Sinon, vous pourrez peut-être emprunter une camionnette ou fourgonette à une organisation religieuse amie ou à d'autres organisations similaires. Avec beaucoup de chance, vous pourrez peut-être trouver quelqu'un qui vous en fera don. Si rien de cela n'est possible, alors organisez une levée de fonds, des concerts-bénéfices, etc.
    4. Avec vos flyers en main, commencez à chercher des sources d'approvisionnement en nourriture. Commencez vos démarches dans les coopératives et magasins d'aliments naturels. Ce genre de commerces donnent en général beaucoup d'appui et sont l'idéal pour pratiquer votre approche. Dites-leur que vous planifiez de redistribuer la nourriture à des maisons d'hébergement, et dans des soupes populaires. S'ils sont intéressés, fixez une heure régulière pour faire la collecte chaque jour ou aussi souvent que possible. Là où cela s'y prête, laissez de la documentation qui explique ce que Food Not Bombs fait.
    5. Livrez la nourriture récoltée à des maisons d'hébergement et à des soupes populaires. Il est important de connaître les endroits qui donnent à manger dans votre région. Tâchez de savoir où ils sont situés, qui ils servent et combien de personnes ils servent. Ces informations vous permettront de planifier votre trajet de distribution et la quantité de nourriture à donner à chaque organisme. Il est habituellement préférable d'établir un horaire de livraison régulier avec chaque établissement.
    6. Une fois que ce réseau est établi, commencez à garder une partie de la nourriture, sans nuire au programme régulier.Avec cette nourriture, préparez des repas qui seront servis dans la rue. Allez aux rassemblements politiques et aux manifestations en premier lieu; vous pourrez y recruter de nouveaux bénévoles, amasser des dons, et remonter le moral des participants. Donner un repas lors de rassemblements bâtit l'esprit de communauté et aide la cause des manifestants d'une manière très directe.
    7. Lorsqu'assez de gens sont impliqués, pensez à servir des repas une fois par semaine aux sans-abri. Installez-vous dans la rue, et mettez-vous le plus en évidence possible. Une partie de notre mission consiste à rendre les affamés et les sans-abri plus visibles. Nous voulons aussi rejoindre un vaste public avec notre message "de la bouffe, pas des bombes". Cuisiner dans la rue sera un travail dur, mais qui aidera à renforcer l'esprit communautaire et qui pourra s'avérer très plaisant.

    Le «bureau»
    En général, De la Bouffe, pas des Bombes travaille avec peu de resources financières. En fait, nous essayons de tirer le meilleur parti de nos ressources. Un bon moyen d'y arriver est de n'utiliser qu'un répondeur téléphonique et une case postale en guise de "bureau". En n'ayant pas de local, il n'est pas nécessaire d'y affecter un bénévole en permanence, et c'est déjà du temps d'économisé. Cela permet aux bénévoles de passer plus de temps dans la rue, et nos tables de distribution et de documentation finissent par constituer le bureau où la politique du groupe s'établit, et où les personnes intéressées à nous rejoindre peuvent nous trouver.
    Un de nos buts, lorsque nous faisons du travail de rue, est de rassembler des gens de plusieurs milieux socio-économiques différents de manière à ce qu'ils entrent en contact les uns avec les autres. Si votre bureau est à l'extérieur, vous devenez tout-à-coup très accessibles et toutes vos actions deviennent publiques. Avec le temps, les gens qui sont sur le pavé développeront un grand respect pour votre groupe, vous acquerrez une expérience directe de la vie dans la rue et développerez une connaissance approfondie des opinions qui y prévalent. Jusqu'ici, le coût de toutes ces opérations est très abordable.

    La prise de décisions
    Un autre but de Food Not Bombs est de stimuler la confiance et la croissance personnelle de chaque individu. La manière dont nous nous y prenons pour arriver à ces fins, à l'intérieur d'un groupe, consiste à créer une atmosphère où chacun sera invité à prendre des initiatives, à participer à la prise de décisions et à assumer à tour de rôle les différentes fonctions nécéssaires à la bonne marche du groupe.
    Nous prenons les décisions par consensus plutôt que par le vote. Le vote est un modèle gagnant-perdant dans lequel les gens sont souvent plus préoccupés par le nombre de personnes requises pour en arriver à une majorité, que par le débat lui-même. Le consensus, pour sa part, est un processus de synthèse qui rassemble divers éléments et les fusionne en une solution acceptable par tous. Il s'agit, fondamentalement, d'une méthode de prise de décision qualitative plutôt que quantitative. Chaque idée est valorisée et devient partie de la décision.
    Lorsque tous participent au débat, la confiance mutuelle se développe et les gens se sentent concernés par le résultat. Une proposition est plus forte lorsque plusieurs personnes y ont participé dans le but d'en arriver à la meilleure décision possible pour le groupe. Toutes les idées sont soupesées et évaluées; mais seules les idées qui, de l'opinion générale, favorisent le plus le groupe sont retenues.
    Il existe plusieurs modèles de consensus pouvant être adoptés par votre groupe. Il est très important, toutefois, que le modèle retenu soit clair, logique, et qu'il puisse être facilement enseigné et appris de manière à ce que tous puissent participer pleinement.
    Plusieurs groupes progressistes évitent les leaders qui pourraient avoir tendance à dominer. Or ce serait une erreur de penser qu'un groupe n'a pas besoin de leadership. Alors pour éviter que le pouvoir ne soit concentré dans les mains de quelques leaders haut-placés, encouragez les habiletés de direction chez chaque membre du groupe et faites une rotation des rôles. Cela peut être accompli par la tenue de séances de formation et par des encouragements soutenus, surtout envers les personnes les plus timides. Cela aidera le groupe à devenir plus démocratique, satisfera ses membres et par conséquent, préviendra les burn-out ou encore les désistements.

    Établir le contact
    Établir le contact est très important, moins onéreux et plus efficace que vous vous l'imaginez. L'appendice de ce livre montre un exemple de flyer ayant été très efficace pour attirer de nouveaux membres. Vous pouvez l'utiliser, en prenant soin d'ajouter vos coordonnées à l'endroit approprié, ou alors vous pouvez créer le vôtre. Ce flyer ainsi que plusieurs autres pourront alors être placés sur les babillards des écoles, cafés, librairies, buanderies automatiques et magasins d'aliments naturels de votre quartier. Placez ce genre de publicité à intervalles réguliers; il est important de s'assurer un apport constant en idées fraîches et en personnes enthousiastes!
    En plus de coller des affiches et de distribuer des pamphlets, visitez toutes les organisations vouées à la paix, l'environnement et la justice sociale de votre ville ou quartier. Laissez-y votre publicité et ramassez la leur, de manière à pouvoir l'intégrer à votre table de documentation.
    Visitez aussi toutes les soupes populaires, refuges et groupes de défense des plus démunis et distribuez votre publicité. Ne vous laissez pas décourager par un accueil tiède. Au début, ces groupes pourront considérer Food Not Bombs comme un compétiteur pouvant leur soutirer leurs maigres ressources (subventions, donations). Il se peut aussi qu'ils s'opposent fermement à l'idée de faire un lien entre la faim, le manque de logements et l'injustice économique et d'autres questions comme le militarisme. Beaucoup d'institutions acceptent de venir en aide aux opprimés sans remettre en cause les fondements de cette oppression. Ils préfèrent garder la tête basse et appuyer le statu quo, et ils craindront tous ceux qui remettent le système en question. Toutefois, puisque la philosophie de Food Not Bombs est la création de l'abondance en évitant le gaspillage, votre nourriture gratuite sera un moyen de les convaincre et de gagner leur appui petit à petit. Cette manière d'établir des contacts constituera la base d'un appui plus large, à l'échelle de toute une communauté, qui vous sera extrêmement bénéfique dans le futur.
    À mesure que vos efforts se concrétisent, vous pouvez organiser ou appuyer des événements spéciaux qui amèneront encore plus de gens à joindre vos rangs, pour le travail et pour le fun. Des exemples: des spectacles de musique, des récitals de poésie, des festivals du film ou du vidéo, ou tout cela à la fois! Avant ces événements, contactez tous les médias répertoriés dans les pages jaunes de votre région, et invitez-les à venir. Même si leurs reportages s'avèrent peu sympathiques à votre cause, il est quand même bon de voir le nom "De la Bouffe, pas des Bombes" mentionné dans la presse. Selon notre expérience, la plupart des gens comprennent bien le concept véhiculé par ces six petits mots et ne se laissent pas tromper par des reportages négatifs.
    Lors de ces événements, une chose qui ne manquera pas d'attirer l'attention est le déploiement d'une énorme bannière proclamant "De la Bouffe, pas des Bombes". Cette bannière est d'une grande utilité lorsque les médias prennent des photos puisque, à défaut d'une couverture plus approfondie, les mots "De la Bouffe, pas des Bombes" seront diffusés. Vous pouvez aussi utiliser le logo montrant un poing mauve brandissant une carotte aussi souvent que vous le voulez. Notre quartier général aux États-Unis peut vous faire parvenir des épinglettes, autocollants et bannières pour vous aider à recueillir des fonds et vous faire connaître. (Voir en annexe.)

    La collecte de nourriture
    La récupération de nourriture constitue l'épine dorsale de l'oeuvre de Food Not Bombs. Découvrir des sources d'approvisionnement peut sembler, à première vue, relever un défi de taille; mais en fait il ne vous faut qu'un peu de confiance et de patience. Chaque entreprise de l'industrie agroalimentaire est une source potentielle de nourriture à récupérer; du gros au détail, de la production à la distribution. Il vous faudra parfois une bonne dose d'imagination et d'insistance pour convaincre un gérant têtu de vous laisser prendre possession de la nourriture "en trop"; mais dans la plupart des cas, les entreprises se montrent très coopératives. Il vous faudra décider si vous voulez laisser savoir aux propriétaires ou gérants de ces entreprises qu'une partie de cette nourriture servira à des fins politiques sous la bannière "De la Bouffe, pas des Bombes". Dans certains commerces, cela ne causera aucun problème; mais en d'autres endroits il vaut mieux passer cela sous silence jusqu'à ce que l'on vous connaisse mieux.
    Commencez par conclure des ententes auprès des grossistes et détaillants d'aliments naturels, ainsi que des boulangeries. Demandez aux employés s'il leur arrive de jeter régulièrement de la nourriture, et s'il leur serait possible de vous la donner. N'oubliez pas de leur mentionner, s'il y a lieu, que cela pourrait diminuer leurs frais d'enlèvement des ordures. Ils deviendront plus conscients du problème économique causé par des tonnes et des tonnes de nourriture jetées dans les décharges; puis ils feront ainsi le lien entre leur compte de taxe qui monte sans arrêt et le fait que de plus en plus de décharges sont remplies à ras bords. Un corollaire de notre programme est donc la réduction des déchets dans notre société.
    Pendant que vous faites ces démarches auprès des intervenants de la chaîne agro-alimentaire, commencez à vous informer au sujet de la disponibilité des conducteurs et des véhicules. Il vous faudra au moins un volontaire pour conduire chaque jour. Établissez un horaire qui convienne à la fois aux conducteurs et aux entreprises qui vous appuient. Ces dernières hésiteront à vous mettre de côté leurs surplus, s'ils craignent que vous ne veniez pas les chercher régulièrement. Être à l'heure est une tradition chez Food Not Bombs; alors ne perdez pas trop de temps. Curieusement, vous verrez qu'il est plus fréquent d'avoir trop de bouffe que de ne pas en avoir assez. Faites de votre mieux, et même si vous n'arrivez pas à tout sauver dites-vous que c'est déjà ça d'accompli.
    Gardez toujours une petite minute pour développer de bonnes relations avec les travailleurs des entreprises que vous visitez. Ces gens décident chaque jour quelle quantité de bouffe doit être jetée; s'ils vous trouvent sympathiques ils pourront faire de petits extras…
    La variété de nourriture qui peut être récupérée est quasiment infinie. Soyez créatifs. La plupart des aliments périssables sont volontairement stockés en excès, alors il y aura des surplus réguliers. Allez à la recherche d'endroits où vous pourrez trouver des bagels, du pain et des pâtisseries, des fruits et légumes bio, du tofu et certains aliments emballés. Parfois il vous faudra acheter certaines denrées non-périssables, comme le riz, les haricots, les pâtes, les épices et condiments. Certains magasins d'aliments naturels accepteront de vous les refiler gratuitement ou à rabais.
    Au fur et à mesure que votre réseau grandit, vous pourrez remonter la filière jusqu'aux grossistes et cultivateurs. Le volume d'aliments pouvant être récupéré est immense; un jour ou l'autre vous devrez être sélectifs. Choisissez la meilleure qualité, c'est-à-dire les aliments les moins défraîchis. En plusieurs endroits il est inutile de récupérer les fruits et légumes "industriels" puisque les surplus de produits bio suffisent! En fait, l'un de nos messages politiques est qu'il y a plus de nourriture jetée chaque jour que d'affamés pour la manger.

    La distribution
    En premier lieu, livrez la bouffe que vous ramassez en gros aux soupes populaires de votre localité. Grâce aux recherches que vous aurez effectuées auparavant, il ne sera pas difficile de trouver des organismes intéressés. Considérez aussi les banques alimentaires, les popotes pour grévistes, les refuges pour femmes battues et garderies aux prises avec des coupures budgétaires, etc. Contactez les organisations déjà à l'oeuvre dans la communauté, et demandez si des bénévoles accepteraient de vous épauler dans une distribution de nourriture hebdomadaire. Vu que ces organismes ont déjà une base locale bien établie, leurs membres connaissent bien les personnes en difficulté, sont au fait de leurs besoins les plus pressants et vous conseilleront sur la meilleure manière de procéder à la distribution. De plus, faites en sorte que celle-ci soit une porte d'accès pour les autres programmes de réinsertion sociale. Utilisez la nourriture comme un outil d'intégration et d'organisation. Parfois, De la Bouffe pas des Bombes procède aux distributions dans des HLM ou sur le coin des rues. Mais il est aussi possible de placer la bouffe en gros à côté des tables de distribution de mets préparés. Un de nos buts est d'éveiller les gens à l'abondance de nourriture, ainsi qu'au gaspillage engendré par l'économie de marché qui donne de la valeur à ce qui est "rare" et fait passer les profits avant les humains.

    La cuisine
    Une fois que votre réseau de cueillette et de distribution est bien structuré, commencez à utiliser une partie de la bouffe récupérée pour préparer des repas chauds. Il vous faudra un local pour cuisiner, et plusieurs pièces d'équipement nécéssaires pour nourrir un grand nombre de personnes. Cet équipement est plus suceptible de se trouver chez les fournisseurs de restaurants que dans les cuisines de particuliers. Une liste complète de ce qu'il vous faut se trouve dans la section Recettes.
    L'espace adéquat pour cuisiner peut être obtenu de diverses manières. Vous pouvez utiliser les installation d'un centre communautaire, d'une communauté religieuse ou d'un édifice public quelconque. Une grande cuisine dans un loft ou un vieil appartement, ou plusieurs cuisines modernes de taille standard feront l'affaire; mais parfois la meilleure solution consistera à préparer les mets directement au coin d'une rue, dans la "cuisine de terrain". Chaque situation présente certains avantages et inconvénients, et les besoins que vous aurez en cuisine seront déterminés en grande partie par l'ampleur de votre plan de distribution. Parfois il vous faudra une combinaison de tous ces espaces, pour chacun des aspects de votre programme. Par exemple, vous préparerez votre repas hebdomadaire pour les sans-abri dans les cuisines d'une communauté religieuse; puis vous utiliserez la cuisine extérieure lors d'un rassemblement politique dans un parc; puis enfin la cuisine privée d'un bénévole pour préparer un dîner de moindre envergure. La clé consiste à choisir la cuisine de taille appropriée pour chaque type d'événement.
    Puisque la majorité des groupes Food Not Bombs doivent à un moment ou l'autre cuisiner à l'extérieur, ce sera une bonne idée d'acheter un brûleur portatif au propane. Ce carburant est le plus pratique lorsqu'il s'agit de travailler au grand air. Les réservoirs peuvent être remplis plusieurs fois, et même de petits réservoirs possèdent une autonomie surprenante. Ça vaut vraiment la peine d'acheter un poêle robuste, car même s'il coûte plus cher, sa durée de vie sera supérieure et il sera plus sécuritaire, notamment avec de grands chaudrons de 40 litres. Cet équipement et tout ce qu'il vous faudra en général peuvent être obtenus en quincaillerie, chez les fournisseurs de restaurants, dans les marchés aux puces et les ventes aux enchères, ou tout simplement par le biais de connaissances.
    Les pièces les plus importantes sont habituellement les chaudrons. Vous devrez en posséder de différentes tailles, mais les plus utiles seront les plus gros: 40 litres ou plus. De cent à deux cents personnes peuvent être nourries à partir d'un chaudron de cette taille, tout dépendant de ce qu'on y prépare; malheureusement il est difficile de s'en procurer. La plupart des gens qui possèdent des chaudrons de ce type n'accepteront pas de vous les prêter. Alors il faudra les acheter. Les moins dispendieux sont en aluminium, mais nous les déconseillons fortement à cause de leur toxicité. Si jamais vous utilisez des chaudrons d'aluminium, n'y préparez jamais de recettes à base de miso ou de tomates. L'acidité des ingrédients oxydera le métal et celui-ci va contaminer la nourriture. Essayez d'obtenir des chaudrons en acier inoxydable, et lorsque vous en aurez une batterie complète, prenez-en bien soin! Il n'est pas rare de perdre des ustensiles, des couvercles, des chaudrons entre le véhicule, la cuisine et la table de distribution. Essayez aussi d'éviter que les chaudrons se trouvent dans un périmètre ou il y a risque d'arrestation. Pour les actions les plus risquées, transférez la bouffe dans des chaudrons plus petits ou des chaudières de plastique.
    Une autre pièce d'équipement très utile est le seau de plastique de 5 gallons (20 litres). Ceux-ci peuvent être obtenus gratuitement auprès des magasins d'aliments naturels et les coopératives. Demandez aux responsables de conserver pour vous les seaux de tofu, de beurre d'arachides ainsi que tous les grands récipients de plastique dans lesquels la bouffe est livrée et qui n'ont pas à être rendus. N'oubliez pas de conserver les couvercles! Ces seaux seront utiles pour l'entreposage, le transport et la distribution, etc. Puisqu'ils sont faciles à obtenir, vous pourrez les utiliser dans des situations où il n'est pas certain que vous puissiez les récupérer.

    La préparation
    La logistique est la principale chose à considérer lorsqu'on désire cuisiner pour un grand nombre de personnes. Obtenir à la fois une quantité suffisante de nourriture, l'équipement nécéssaire, une cuisine adéquate et une équipe de volontaires peut parfois ressembler à un miracle, mais dites-vous que c'est possible. Chaque collectif va petit à petit développer sa propre méthode de préparation; ce qui suit est donc une base générale.
    L'équipe de volontaires se donne habituellement rendez-vous à la cuisine quelques heures avant l'heure prévue pour le service. Ils s'affairent à décharger la nourriture et l'équipement du véhicule, puis ils lavent leurs mains avec du savon et regardent quelle quantité de chaque ingrédient est diponible, en relation bien sûr avec le nombre de personnes qui doivent être nourries. Enfin, ils font un tri, choisissent les ingrédients nécéssaires et les lavent. (La tâche qui prend le plus de temps est sans contredit le lavage et le découpage des légumes.)
    Chaque équipe de volontaires travaille avec le genre d'organisation qui lui convient le mieux. Une personne peut par exemple devenir le "chef"; mais en d'autres occasions, chaque personne peut choisir son propre plat et le préparer de A à Z. Le groupe peut aussi choisir de fonctionner de manière informelle, mais dans tous les cas c'est la coopération qui compte. Les recettes peuvent provenir soit de ce livre, soit de l'expérience de chacun. Une fois que la cuisson est terminée, les bénévoles nettoient la cuisine, mettent la bouffe dans les contenants prévus pour le transport et le service, et chargent le véhicule.
    Parfois l'équipe de préparation des repas et l'équipe de distribution sont les mêmes personnes. Mais en général il s'agit de deux équipes différentes. La deuxième équipe emmène donc le matériel sur le site, puis organise le service ainsi que le montage de la table de documentation. Il est important, à ce stade, d'avoir à proximité un seau d'eau savonneuse et un autre rempli d'eau claire avec un soupçon de javel. Les responsables du service pourront ainsi se laver les mains avant de commencer leur travail.
    Essayez de placer la bouffe loin de la documentation, pour éviter les dégâts irréparables; si la file d'attente est très longue, désignez quelqu'un pour aller distribuer du pain, des muffins ou encore du liquide s'il fait très chaud. Cela rendra l'attente beaucoup plus supportable et dissipera la crainte qu'ont certains de manquer de nourriture. Un autre moyen de réduire les tensions est de recruter des amuseurs publics ou des musiciens; votre soupe populaire prendra alors des allures de fête! Finalement, l'équipe responsable du service doit se charger du nettoyage du site et de l'équipement, ainsi que de ramener le tout vers le lieu d'entreposage.
    La collecte de fonds ou de dons à même la table de distribution est une chose qui est sujette à délibérations. Dans certains cas il peut être complètement déplacé de demander des dons; mais en d'autres moments les gens insistent pour nous appuyer. Une chose doit être claire cependant: tous doivent manger à leur faim, peu importe leur capacité de payer. Manger est un droit, pas un privilège.

    Les cuisines mobiles et les tables d'extérieur
    Lors de chaque événement tenu en plein-air, la première décision que le groupe doit prendre est la localisation des tables. Plusieurs détails doivent être considérés: il faut tout d'abord s'y prendre à l'avance; et puis lors de rassemblements, se trouver près du point central de l'événement s'est généralement avéré une stratégie gagnante. Être dans le feu de l'action encourage les gens à participer plus activement et à demeurer plus longtemps. Parfois le meilleur endroit est aussi le plus passant. Ce peut être l'endroit le plus visible ou tout simplement le plus accessible. Il faut tenir compte du peu de possibilités de transport disponibles aux sans-abri, et il faut finalement éviter de s'installer trop près d'un restaurant ou d'un commerce servant le même type de nourriture que vous. Ses propriétaires pourraient craindre votre compétition, se plaindre et réclamer que vous déménagiez ailleurs.
    Les illustrations suivantes montrent deux possibilités d'installations extérieures. L'une d'entre elles est plus simple et requiert un minimum d'équipement. L'autre est plus complexe et serait en mesure de satisfaire aux normes d'hygiène en vigueur dans la plupart des municipalités. Nous de Food Not Bombs croyons que notre travail ne devrait se soumettre à aucun permis. Toutefois, la municipalité ou la police utilisent souvent l'hygiène et le permis comme moyen de pression pour faire cesser nos activités. C'est pourquoi il est intelligent d'avoir une cuisine mobile propre et bien équipée. Il pourrait y avoir quand même des tentatives de vous nuire; mais alors vous pourrez répliquer que leurs arguments n'ont rien à voir avec l'hygiène et qu'ils sont plutôt politiques. En guise de conclusion, nous vous rappelons notre position selon laquelle nous avons le droit de donner de la nourriture en tout temps, en tout lieu sans avoir à demander la permission de l'État.

    Table de distribution de base
    A) Soupe chaude (c'est mouillé! Tenir loin de la documentation)
    B) Salade ou autres denrées sèches
    C) Pain et/ou bagels (essayez de mettre la soupe du même côté que le pain)
    D) Sel, condiments, épices
    E) Fourchettes ou cuillères
    F) Flyers, livres et autocollants
    G) Boîte pour recueillir les dons d'argent comptant
    H) Épinglettes, pin'sSuggérez que les gens passent devant la documentation en premier lieu, puis à la soupe en deuxième; cela évitera que des aliments ne soient renversés sur votre précieuse paperasse!

    De la Bouffe, pas des Bombes: cuisine mobile
    A) Soupe
    B) Salade
    C) Cuillères et/ou fourchettes
    D) Pain ou bagels
    E) Cuisson de la soupe sur un poêle au propane
    F) Boîte de fruits
    G) Planche à couper
    H) Lave-mains avec savon
    I) Rince-mains
    J) Bombonne de propane (5 gallons)
    K) Table de documentation

    Au-delà de la collecte et de la distribution...
     Le théâtre de rue
    Dès les tout débuts, nous avons considéré nos activités de rue comme étant du théâtre. Cela n'incluait pas seulement la distribution de nourriture, mais aussi la distribution de documentation et notre présence aux activités d'autres groupes autonomes pour ne nommer que ceux-ci. Nous nous sommes aperçus que les activités personnelles sont aussi politiques, et que les choix politiques ont nécessairement des répercussions personnelles. Nous avons voulu mettre l'emphase sur la militarisation de notre société en faisant ressortir ses coûts humains et la souffrance qu'elle engendre. Nous avons donc créé des occasions de dénoncer ces injustices tout en servant la soupe, en nous déguisant en militaires tenant un comptoir à pain et pâtisseries dans le but de financer l'achat d'un bombardier B-1, ou encore en présentant le "défi tofu" au lieu du "défi Pepsi". Nous avons même présenté une pièce de théâtre silencieuse dans laquelle une personne déguisée en missile de papier mâché menaçait de destruction une autre personne déguisée en planète.
    Les seules limites au genre de théâtre que vous pouvez présenter sont votre imagination et votre carnet de notes. Certains scénarios incluaient de tout pour tous les goûts, en commençant par des tables de bouffe et documentation égayées par des musiciens, jusqu'à la superproduction avec amplification, jeux de lumière, diaporamas, marionnettes et haut-parleurs; tout cela autour des mêmes tables. Parfois, ces événements sont organisés par De la Bouffe, pas des Bombes; parfois ils sont organisés par d'autres groupes et nous nous contentons de servir la bouffe et de distribuer la documentation. D'une manière ou d'une autre, il ne faut pas oublier de faire participer activement l'auditoire chaque fois que l'occasion se présente.
    Puisque nous avons toujours en cette approche théâtrale, il a toujours été facile de nous adapter aux situations les plus variées. Nous reconnaissons et valorisons les interrelations entre idées progressistes. Nous essayons de démontrer à quel point le militarisme et l'impérialisme affectent notre vie de tous les jours; et lorsque nous participons à un événement dédié à une certaine cause, nous essayons de démontrer comment cette cause interagit avec d'autres. Notre nourriture constitue souvent un excellent lien connectif.
    Notre documentation réflète notre vision globale des choses: nous promouvons activement plusieurs événements dans notre communauté en distribuant leurs brochures, et nous nous efforçons d'être le plus visibles possible. Cela inclut la recherche de bons emplacements pour dresser nos tables. Parfois, le site idéal est un parc ou une place publique; mais il est important de s'installer devant une banque, un siège social, un édifice public ou militaire de temps à autre. La fréquence de nos interventions est aussi très importante. Plus nous agissons au vu et au su de tous, plus notre message se répand; nous invitons d'ailleurs les groupes autonomes à faire preuve de régularité, pour établir leur réputation. La table de Food Not Bombs constitue souvent, par ailleurs, un point de repère pour les militants et les voyageurs qui veulent nouer des liens avec le mouvement dans une nouvelle ville.

    La collecte de fonds
    De la Bouffe, pas des Bombes a depuis très longtemps l'habitude d'être très relax par rapport à la collecte de fonds. Nous préférons recevoir de petites sommes d'argent plutôt que des dons importants et difficiles à gérer, provenant de personnes qui pourraient être très distantes de nous, que ce soit géographiquement ou politiquement. Nous croyons qu'il est préférable de compter sur une large base d'appuis dans la communauté avec qui nous avons des contacts directs, plutôt que de dépendre de quelques fondations ou mécènes qui pourraient faire des pressions ou nous manipuler afin que nous servions leurs propres intérêts. Bien que ce genre de financement populaire soit plus long et difficile, il nous permet cependant de rester à l'affût de l'actualité politique, et requiert un contact constant avec nos supporters.

    Le statut de société à but non-lucratif
    Les gens demandent souvent si nous sommes une société sans but lucratif, exemptée d'impôts. En général, nous ne sommes pas très attirés par la bureaucratie nécessaire au l'existence d'une telle organisation. Parfois, nous avons recours à un "voile", qui nous assiste dans les tractations relatives à certains dons devant être destinés à telle ou telle organisation sans but lucratif, et cela fonctionne bien. Il n'est pas trop difficile de trouver des partenaires prêts à nous aider pour ce genre d'opérations. Mais toutefois nous vous recommandons de ne demander aucun permis et de ne laisser aucune instance gouvernementale superviser votre travail. Lorsqu'un collectif acquiert le statut légal de société sans but lucratif, les bureaucrates s'arrogent un droit de regard sur toutes ses activités et limitent son champ d'action. C'est pourquoi nous préférons les ignorer plutôt que d'avoir à s'en défiler constamment.

    Épinglettes, pin's et autres autocollants
    Une bonne manière de s'autofinancer est de monter des tables de documentations bien fournies en épinglettes, autocollants, T-shirts, dans des lieux achalandés ou lors de rassemblements politiques. Être régulièrement à l'extérieur à la vue des passants; utiliser son droit à la libre expression et recueillir des dons, tout cela a un effet incroyable. Pour certains groupes, les dons recueillis grâce à ce genre de matériel sont une source majeure de revenus, et lorsque les gens demandent comment ça coûte, dites: "Un dollar, un peu moins si vous êtes fauché et un peu plus si vous en avez les moyens". Créez une atmosphère détendue de manière à ce que les gens donnent ce qu'ils peuvent sans subir de pression ou de malaise. Vous réussirez à recueillir plus d'argent et à éveiller les consciences si les bénévoles se tiennent en arrière du comptoir de documentation, dirigent l'attention vers tel ou tel dépliant, et rappellent la tenue des prochains événements. Lors de grands rassemblements en plein-air, rappelez-vous de vider régulièrement le chapeau où sont recueillis les dons, afin que personne ne soit tenté de s'enfuir avec vos recettes de la journée.

    L'approvisionnement
    Parfois, d'autres groupes nous demandent de fournir de la nourriture pour leurs événements. Ce peut être de la soupe chaude pour des manifs à l'extérieur, ou encore des repas légers lors de conférences. Les groupes qui nous commanditent ainsi nous donnent environ un dollar ou plus par personne servie. S'ils offrent des forfaits spéciaux comme le transport ou le logement, ils demanderont généralement des contributions supplémentaires aux participants. Cela dépend des organisateurs. Toutefois, si l'événement a lieu à l'extérieur et est ouvert au grand public, la bouffe est toujours gratuite et n'est jamais refusée à ceux qui sont sans le sou. Lors de certains rassemblements, la bouffe est cuite sur place, alors qu'elle peut être cuite ailleurs puis transportée sur place lors d'autres événements. Essayez d'arriver à temps lors de tous les rassemblements. Ceci est très important, surtout si vous devez offrir le lunch du midi à une centaine de personnes lors d'une conférence. Et puis rappelez-vous qu'il est toujours possible de monter la table de documentation aux côtés du comptoir de distribution, ou encore dans le hall d'entrée ou les corridors.

    Les spectacles et autres activités spéciales
    De la Bouffe, pas des Bombes organise souvent des spectacles, à la fois pour l'agrément et pour recueillir des fonds. Alors si vous décidez de faire de même, planifiez longtemps à l'avance et ce sera un grand succès. Que ce soit pour des manifs, des spectacles ou des récitals de poésie, il est important de fixer une date et de trouver un site au moins six semaines, voire deux mois à l'avance.
    Lorsque vous faites vos démarches, ayez à votre disposition les adresses complètes de toutes les parties impliquées, de manière à pouvoir les rejoindre. Envoyez aux artistes et aux tenanciers une lettre confirmant la date, le lieu de l'événement, l'heure ainsi que les autres détails comme la durée de chaque numéro. Ce serait bien triste que des artistes ne soient pas au rendez-vous tout simplement parce qu'ils n'ont pas reçu leur confirmation écrite. Si votre spectacle se déroule bien, dites-vous que ces derniers seront plus susceptibles de vous appuyer à l'avenir. Si vous organisez un spectacle, demandez aux formations s'ils ont déjà de l'équipement à leur disposition (amplis, consoles) et s'ils connaissent un bon technicien. Montez un horaire complet longtemps à l'avance avec un espace précis alloué pour chaque artiste, incluant le montage, le démontage et les tests de son.
    Une autre bonne idée est la distribution de flyers et d'affiches annonçant l'événement aux autres organisations six semaines à l'avance. Une pub placée dans leur bulletin mensuel ou dans leur calendrier d'activités peut être très efficace. De plus, collez vos affiches partout en ville et laissez des flyers bien en vue sur votre table de documentation un mois à l'avance. Si cela est possible, enregistrez des messages de 30 secondes pouvant être diffusés par une station de radio communautaire, étudiante, pirate ou autre. Faites un suivi téléphonique pour vous assurer que le message est bel et bien diffusé, et suggérez que celui-ci soit classé dans le répertoire de "service communautaire" de la station.
    Lors du spectacle, montez votre table de documentation en prenant bien soin d'y inclure les autocollants, pins et vêtements mentionnés plus haut. Lors d'événements de plus grande envergure, vous pouvez aussi imprimer un programme et y louer quelques espaces publicitaires à des petits commerces locaux. Ce programme pourra alors être vendu lors du festival et constituer une source additionnelle de revenus. Et bien sûr, une table où l'on sert des rafraîchissements pourra être elle aussi très profitable.

    Quelques «tuyaux» concernant les lois et règlements
    Les permis
    Selon certaines personnes, la municipalité ou mairie sera plus "heureuse" si vous faites la demande d'un permis et leur laissez ainsi savoir que vous utilisez tel parc ou telle place publique. Vous donnez aux pouvoirs publics le nom de votre organisation, votre adresse postale, un numéro de téléphone, et ils vous donnent un permis. Si la procédure est aussi simple que ceci, vous pouvez la considérer; mais évitez de donner le nom de votre organisation avant d'être bien certains que ça ne craint pas.
    Voici un cas probant : le 11 juillet 1988, après avoir distribué de la nourriture pendant plusieurs mois sans que la municipalité ait mis de bâtons dans les roues, le collectif De la Bouffe, pas des Bombes de San Francisco a fait une demande de permis très simple d'une page au Service des Parcs et Loisirs, à la suggestion de certains organisateurs impliqués dans les groupes communautaires. Cela a malheureusement attiré l'attention du gouvernement sur notre plan de distribution de repas, et leur a donné l'opportunité de nous refuser le permis. Ce refus a ensuite constitué un excellent prétexte pour nuire aux distributions et arrêter nos bénévoles.
    Bien que les pouvoirs publics puissent créer des raisons de toutes pièces dans le but de vous refuser l'octroi d'un permis, ne vous laissez pas intimider. Montrez clairement que vous êtes ouverts à toute suggestion visant à améliorer le déroulement de vos opérations, mais aussi que vous refuserez toute demande visant à vous rendre la tâche impossible. Même après de longues heures de négociations avec les fonctionnaires et les élus, des permis durement gagnés peuvent être révoqués à tout moment. Selon le gouvernement, un permis est une chose qu'il peut retirer dès qu'il en a envie (rappelez-vous les traités signés avec les peuples autochtones). C'est pour ces raisons que nous vous recommandons fortement de ne PAS contacter les autorités locales. La révolution n'a besoin d'aucun permis.
    La formation à la non-violence
    Dans la plupart des endroits, les pouvoirs publics considèrent le droit de partager de la nourriture gratuitement comme une activité non réglementée et protégée par l'Article Premier de la Constitution américaine. Toutefois, cela n'est pas vrai pour tous les endroits ou tous les pays. Si votre groupe sent qu'il y a risque d'arrestation pour cause de distribution de nourriture, ce serait une bonne idée de contacter un militant politique réputé ou encore un avocat engagé, et de vous préparer psychologiquement en simulant des situations de crise variées; cela sans oublier de considérer les conséquences légales de vos actes.
    En fait, si vous croyez sérieusement risquer l'arrestation, il sera très utile d'organiser une séance d'entraînement à la non-violence au préalable. Dans beaucoup d'endroits, des groupes pacifistes locaux pourront vous aider à trouver des formateurs. Aux USA, la War Resisters League de New-York possède une liste nationale des personnes-ressources ainsi qu'un livret de formation. Si vous ne pouvez trouver un formateur expérimenté, réunissez votre groupe pour une journée et faites votre propre entraînement. Discutez de ce qui pourrait arriver et des événements qui pourraient conduire à l'apparition de la violence. Pratiquez-vous à répondre de manière non-violente; et puis faites des simulations de chaque situation envisagée, avec certaines personnes jouant le rôle des policiers, et d'autres jouant le rôle des militants. Ceci est très instructif, et très efficace pour vous aider à surmonter votre peur de l'arrestation. Les conséquences juridiques, la solidarité entre détenus, et la préparation de la défense en cas de procès sont aussi des sujets qui pourraient être au menu lors de cette journée.
    En cas d'arrestation : la non-coopération
    Que vous croyiez vraiment être arrêtés ou non, la simple volonté d'assumer une arrestation peut être très gratifiante, et d'ailleurs le simple fait de ne pas craindre l'arrestation la rend déjà moins susceptible de se produire. Si vous êtes arrêtés pour avoir distribué de la bouffe gratuite aux sans-abri, la non-coopération avec la police peut avoir beaucoup d'impact politique et être très gratifiante au plan personnel. La forme la plus primaire de non-coopération est de refuser de donner votre nom et adresse. Cela rend la tentative de vous dominer plus difficile. Si vous refusez de vous identifier, les policiers essaieront de vous intimider en vous isolant dans des cellules spéciales, en refusant de vous laisser contacter votre avocat, en refusant de vous laisser comparaître ou en utilisant d'autres tactiques et menaces du même acabit. Dites-leur poliment mais fermement que vous n'avez pas l'intention de divulguer votre nom; dans la presque totalité des cas, les policiers vont abandonner après une ou deux tentatives de vous effrayer. Ils vous enregistreront sous le nom de Jane ou John Doe (Jean Dupont ou Jeanne Tremblay) après avoir pris vos empreintes digitales et votre photo. La plupart des États limitent le temps d'incarcération précédant la comparution à 48 ou 72 heures. Durant cet intervalle, les policiers ne pourront pas légalement vous empêcher de voir votre avocat si celui-ci en fait la demande.
    Bien sûr, ne parlez jamais de l'arrestation avec les policiers. Les policiers ne feront plus la lecture de vos droits, alors c'est à vous de demeurer silencieux, question de ne pas vous mettre les pieds dans les plats : tout ce que vous dites pourrait éventuellement être utilisé contre vous en cour, ou utilisé contre les autres détenus.
    Demeurer complètement flasque ou muet constitue une forme plus avancée de non-coopération. Dans ces cas, les policiers utiliseront souvent des prises destinées à vous faire souffrir (pression sur les tempes, sous le nez, etc.) ou encore vous projetteront violemment contre le sol. Mais savoir que l'on peut absorber une certaine dose de souffrance et garder le contrôle sur son propre corps peut être très fortifiant personnellement. Pour certains, accompagner la police en marchant, c'est comme avouer que l'arrestation est justifiée. Ne pas marcher, refuser de donner votre nom fera croître votre force intérieure; mais la pleine coopération peut elle aussi avoir ce même effet, puisque vous savez que vous ne faisiez rien d'illégal de toutes façons et que c'est absolument incroyable que vous soyez arrêtés pour avoir nourri les nécessiteux.
    Les appuis
    Si vous vous faites arrêter, il vous faut considérer plusieurs choses. Essayez d'avoir une personne-ressource pour chaque personne risquant l'arrestation. Les personnes-ressources évitent l'arrestation, et peuvent de ce fait accomplir plusieurs tâches dans l'intérêt de celles qui sont détenues. Ces tâches comprennent notamment téléphoner à la famille, aux amis et aux employeurs pour leur expliquer ce qui est arrivé; faire un suivi juridique pour s'assurer qu'il n'y ait pas d'erreurs ou de mauvais traitements; contacter les médias; organiser la défense et recueillir les appuis; et d'une manière générale faire tout ce que les détenuEs ne peuvent pas faire. Il est préférable que les personnes-ressources soient au fait des tactiques que les personnes arrêtées comptent utiliser face au système judiciaire, c'est-à-dire la non-coopération, la solidarité entre détenus, la solidarité face à la caution, etc. De cette manière, elles pourront tenir tout le monde au courant des plus récents développements, et être présentes lorsque leur aide est requise. Il est une bonne idée de laisser à la personne qui vous est affectée votre nom et une somme d'argent, juste au cas où vous décidiez vouloir être libérés plus rapidement.
    Le contact avec les médias
    Vous devriez garder une liste de numéros de téléphone à proximité en cas d'arrestation. celle-ci devrait inclure les numéros d'avocats engagés, de divers intervenants, de la prison, et des médias. Avoir de la visibilité dans les médias locaux peut être d'une utilité considérable, pour aider à diffuser votre message et susciter de nouveaux appuis. Si cela est possible, rappelez-vous du nom de votre contact dans chaque journal ou poste de télé, et parlez à la même personne chaque fois que vous appelez. Ayez vos revendications et les plus récents développements à portée de la main, comme par exemple le nombre de personnes arrêtées, les accusations, qui vous êtes et pourquoi le collectif De la Bouffe, pas des Bombes a fait ce qu'il a fait pour en arriver là. Rappelez-vous toutefois qu'il n'est pas question d'essayer de convaincre le journaliste de la justesse de votre cause. Vous ne devez pas parler aux médias, mais bien à travers eux. Dites ce que vous avez à dire, et mettez fin à la conversation. Soyez polis mais fermes. Ne laissez pas les journalistes vous entraîner vers des sujets moins importants s'éloignant du contexte, car ils pourraient diffuser ces informations "divertissantes" plutôt que celles qui sont vraiment pertinentes.
    La solidarité entre prisonniers
    Après l'arrestation, il peut être très gratifiant pour le groupe d'agir de façon solidaire. Il vaut mieux en discuter et planifier le tout à l'avance. Lorsqu'elle est arrêtée, une personne a les choix suivants : ne pas donner son nom (non-coopération), donner son nom mais refuser de payer la caution (solidarité face à la caution), ou pleine coopération en donnant son nom et payant la caution. Si plusieurs membres ont l'intention de ne pas coopérer ou de ne pas payer la caution, alors c'est le temps de planifier l'action de solidarité. En tant que groupe, vous pouvez négocier votre coopération en échange de concessions, comme par exemple l'accès à un téléphone, à votre avocat, à la presse; ou encore une libération sans condition et sans avoir à payer de caution (personal recognizance), ou encore que le groupe ne soit pas séparé. Le système carcéral n'est pas conçu pour faire face à des groupes, il est conçu pour isoler et démoraliser les gens. Plus vous êtes solidaires en tant que groupe, le plus tôt il sera épuisé et accédera à vos demandes. Peut-être même qu'on vous rendra votre liberté tout simplement! Malheureusement, à cause de la philosophie sur laquelle est bâtie le système carcéral, les gardiens sont entraînés à être volontairement vagues et imprécis, dans un but de sécurité. Vous ne savez jamais si ce qu'ils disent est la vérité ou non. Cela désoriente les militants et les rend incapable d'avoir confiance en les informations qui leur sont transmises. Alors vaut mieux ne rien croire de ce que les gardiens racontent! Restez calmes et polis, et utilisez chaque conversation avec vos gardiens comme une occasion d'expliquer pourquoi vous vous êtes engagés dans De la Bouffe, pas des Bombes. Mettez l'accent sur tout le ridicule qu'implique l'arrestation de personnes qui distribuent de la bouffe gratuitement. Dans la doctrine non-violente, cela s'appelle "le pouvoir de la vérité" (speaking your truth to power). Ayez confiance en vous, et restez fidèles au plan que le groupe a élaboré avant l'arrestation.

    Les recettes de Food Not Bombs
    La logistique
    Cuisiner pour un très grand nombre de personnes peut être très intimidant. Préparer un souper pour six personnes à la maison et en préparer un pour plusieurs centaines dans la rue sont des choses bien différentes, mais ne vous affolez pas! Avec l'équipement approprié et quelques habiletés, c'est faisable et ça peut être plus facile et agréable que vous l'imaginez.
    L'équipement
    La première étape consiste à rassembler les quelques volontaires qui ont l'intention d'aider à la préparation, au transport et à la distribution des repas. Ces travaux ne peuvent se faire seul. La deuxième étape est l'acquisition du matériel approprié. La plupart des gens ne possèdent pas de casseroles de 5 ou 10 gallons (20 à 40 litres) ou de très grands bols à mélanger dans leur cuisine. Toutefois, la plupart des communautés religieuses en possèdent, ainsi que bon nombre de centres communautaires, restaurants et soupes populaires. Parfois, une ou plusieurs de ces organisations accepteront de vous prêter l'équipement; mais en d'autres cas vous devrez l'acheter. Les commerces revendant du vieil équipement de restaurants, les encans et ventes de faillite, ainsi que les marchés au puces et ventes de garage sont d'excellents endroits où se le procurer.D'une manière générale, vous aurez besoin des éléments suivants:
  • 2 ou 3 très grands chaudrons
  • 2 ou 3 grandes poêles en fonte (ou woks)
  • Plusieurs grands bols à mélanger
  • Des cuillères et louches de restaurant
  • 2 ou 3 grands couteaux pour couper les légumes
  • Plusieurs planches à découper
  • Plusieurs contenants de plastique avec couvercles pour entreposer, transporter et servir la nourriture
  • Une boîte à pain avec couvercle, dotée de pinces de métal pour le libre-service
  • Une grande carafe ou cafetière avec un bec pour servir les boissons
  • Une grosse glacière pour conserver les denrées périssables, surtout lors des chaudes journées d'été
  • Un réchaud portatif au propane
  • Une ou deux tables portatives
  • La bannière De la Bouffe, pas des Bombes
  • Une banque d'assiettes, bols tasses et ustensiles (cuillères, fourchettes, couteaux)
  • Des serviettes de papier
  • Ce dernier élément a toutefois soulevé bien des questions quant à son impact environnemental. Il faut dire que les nouveaux groupes commencent habituellement par utiliser des assiettes de papier, des ustensiles de plastique et des verres en styromousse pour leurs distributions. Heureusement, il existe bon nombre de gens conscients de tout le gaspillage qu'engendre cette méthode. Utiliser des produits faits de carton recyclé, éviter le styromousse, récupérer les matières plastiques pour les envoyer au recyclage et encourager les gens à réutiliser leurs tasses et assiettes de plastique sont quelques moyens de répondre à leurs préoccupations. Lors de certains événements, il est possible de demander aux participants d'apporter leurs propres assiettes, ustensiles et serviettes de tissu. Certains chapitres de Food Not Bombs réussissent tout de même à accumuler de grands nombres d'articles de plastique et de métal durables à un prix ridicule, lors de marchés aux puces et de ventes de garage. Ainsi, même si quelques tasses et cuillères sont égarées à chaque activité, les pertes restent minimes. Sauf qu'il faudra nettoyer tout cela le plus hygiéniquement possible après chaque repas, ce qui constitue du travail additionnel. Il n'y a pas de solution parfaite, et nourrir de nombreuses personnes entraîne toujours son lot de déchets de papier et de plastique. Mais les efforts que vous ferez pour en réduire le volume seront une belle occasion d'initier le public à l'importance du recyclage, de la réutilisation et de l'économie.Pour ce qui est des tables portatives, c'est une autre paire de manches. Certaines tables vendues dans les quincailleries ne sont pas assez robustes pour supporter de grosses quantités de nourriture. Vous pouvez alors fabriquer votre propre table, et de plus elle sera très facile à transporter, monter et démonter. Elle consistera en une porte d'intérieur creuse (sans la poignée) et d'une paire de tréteaux faits de 2x4 (poutres de bois) et de charnières de métal. La porte et les matériaux pour les tréteaux peuvent être achetés à la quincaillerie pour moins de 30 dollars. La porte creuse est très légère, et les tréteaux peuvent être pliés ou démontés rapidement ce qui permet un transport très facile.
    Les recettes que vous allez utiliser peuvent provenir de ce livre, d'un autre livre de recettes, de la tradition familiale ou encore être élaborées "au pif". Faites de votre mieux pour que la nourriture que vous servez soit la meilleure possible, tant au goût qu'en termes de valeur nutritive. Il ne s'agit pas que de remplir des panses, mais aussi de respecter la dignité des gens.

    Cuisiner pour de grands groupes : quelques conseils
    Cuisiner pour cent personnes n'est en soi pas très différent de cuisiner pour dix, sauf que les quantités sont dix fois plus grandes! Mais certains détails ne s'appliquent pas : le sel et les épices en particulier n'ont pas besoin d'être multipliés dans les mêmes proportions. En fait, des quantités moindres suffisent alors laissez-vous guider par vos papilles gustatives. La même chose est vraie en ce qui a trait au temps de préparation de chaque plat; on peut faire des économies d'échelle : plus le volume est grand, plus efficacement chaque étape sera réalisée. Le temps de préparation total en sera réduit. Et puis lorsqu'un ingrédient en particulier est au menu dans plusieurs plats, lors de plusieurs journées d'affilée, il est possible de le préparer à l'avance et en une seule fois, le tout dépendant de l'espace qui vous est disponible pour le travail et l'entreposage.Nous vous prions encore une fois d'être ponctuels; parfois ce peut être difficile, voire impossible. C'est pourquoi lorsque le temps presse, vous pouvez préparer les plats les plus simples à l'avance, et faire la préparation et la cuisson des recettes plus complexes sur le site même.
    La soupe est un plat qui se prête très bien à la cuisson sur le site de l'événement. Lorsque vous vous installez, faites bouillir un chaudron d'eau, et pendant que l'eau chauffe, commencez à couper et à y verser des légumes. Lorsque les légumes ramollissent, prélevez la moitié du contenu du chaudron et commencez le service. À la moitié restante, rajoutez de l'eau et d'autres légumes et poursuivez la cuisson. Cela peut continuer indéfiniment et devenir une soupe éternelle!
    Ce concept peut être utile dans une cuisine où le temps se fait rare, ou lorsque le réchaud au propane est trop petit pour soutenir plusieurs grands chaudrons. Suivez la recette normale de soupe aux légumes; une fois que les légumes sont ajoutés et que le bouillon vient à ébullition, enlevez une bonne partie de celui-ci et versez-le dans un autre récipient. Rajoutez d'autres légumes ainsi qu'une petite quantité d'eau au chaudron et poursuivez la cuisson. Ce chaudron devrait maintenant contenir assez de légumes et d'épices pour deux ou plusieurs chaudrons de soupe supplémentaires. Alors quand la cuisson est terminée, mélangez ces légumes baignant dans peu de liquide avec le bouillon que vous avez prélevé auparavant, versez le tout dans plusieurs récipients et le tour est joué : vous pouvez transporter la soupe sur le site où elle sera servie. Voilà comment faire deux ou trois chaudrons de soupe à partir d'un seul, et en quelques petites minutes de plus.

    Faire les courses
    Tentez d'obtenir toute la nourriture que vous utilisez par le biais de dons ou de récupération. Cependant, vous vous apercevrez vite que ce ne sont pas tous les ingrédients dont vous aurez besoin qui sont disponibles de cette façon. Les huiles, épices et certaines denrées sèches sont souvent difficiles à trouver, alors quelques courses seront nécéssaires. Même si cela coûte un peu plus cher, faites vos emplettes à la coopérative locale ou au magasin d'aliments naturels le plus près de chez vous. Si possible, achetez bio et évitez le suremballage; achetez en vrac en utilisant vos propres contenants.À long terme, essayez de faire le moins d'achats possible. Faites un inventaire précis de vos besoins, et étudiez l'industrie agroalimentaire pour recenser les endroits où les pertes surviennent. Rendez-vous à ces endroits et arrangez-vous pour pouvoir récupérer les pertes gratuitement. Il n'y a pas de limite au nombre de projets que vous pouvez soutenir et aider avec votre bouffe gratuite si vous apprenez correctement cette méthode. La philosophie de Food Not Bombs en est une d'abondance, pas de précarité.

    La manutention et l'entreposage
    Plusieurs questions liées à la santé et à la sécurité surviennent lorsqu'on manipule et entrepose de la nourriture; il est important de les garder en mémoire. Premièrement, essayez d'écourter le plus possible le temps d'entreposage et de transport de votre nourriture. Si vous ne manipulez aucun produit d'origine animale et que le laps de temps entre les cueillettes et livraisons de nourriture est une question d'heures plutôt que de jours, alors il n'y a pas de danger. Gardez la nourriture dans un endroit sec et frais, à l'abri du soleil, et lavez vos mains avant de la manipuler. Lavez les légumes avant de les préparer. Si vous travaillez quelque part à l'extérieur, un seau d'eau de 5 gallons (20 litres) dans lequel vous pourrez les tremper et les frotter fera l'affaire. Et bien sûr, quiconque souffre d'un rhume ou d'une grippe devrait s'abstenir de cuisiner ou de faire le service.Après les activités, il reste souvent de la bouffe en trop. Essayez de la donner à un centre communautaire ou à une maison d'accueil pour personnes en difficulté, plutôt que de vous casser la tête à la réfrigérer et l'entreposer. La bouffe conservée plusieurs jours a une valeur nutritive moindre et est plus susceptible d'être gaspillée; de plus la réfrigération ou la congélation consomment beaucoup d'énergie. Et pendant ce temps, l'industrie agroalimentaire continue d'accumuler les surplus quotidiennement. Si vous n'avez aucun groupe à qui donner vos restants, alors divisez-les entre bénévoles et apportez-les à la maison.

    Comment utiliser ces recettes
    Avec le temps, Food Not Bombs a élaboré des recettes adaptées à la nourriture disponible et au nombre de personnes qui en ont besoin mais ne peuvent se la payer. Certains groupes pourront trouver ces recettes utiles, d'autres voudront peut-être inventer les leurs, basées sur les ressources disponibles et les besoins spécifiques de la communauté. Ces recettes sont une sélection: quelques unes sont très simples, certaines autres plus complexes; certaines sont conçues pour des événements spéciaux, d'autres pour des manifs et actions de rue. Elles reviennent toutes à un coût modique, elles peuvent nourrir un grand nombre de personnes et ont très bon goût si on les prépare avec soin.Les portions suggérées pour chaque recette sont basées sur des portions plutôt légères d'environ 6 ou 7 onces (170-200g). Si vous décidez d'accorder des portions plus généreuses, ajustez les proportions de la recette en conséquence.
    Les ustensiles que nous suggérons ne sont que les principaux. Chaque recette nécessitera un couteau à légumes bien aiguisé, une planche à découper, des contenants et cuillères assorties, etc. Si vous n'avez pas accès à des chaudrons de grandes dimensions, les recettes pourront être divisées en deux ou en quatre, et plusieurs équipes pourront opérer simultanément pour produire le même volume initial. Il est possible de nourrir 4000 personnes avec quatre réchauds au propane dotés de deux brûleurs chacun, ainsi qu'un boyau d'arrosage pour l'apport en eau courante.
    Les temps de préparation et de cuisson indiqués conviennent à des cuisiniers et cuisinières d'expérience. S'il s'agit de votre première expérience, vous pouvez vous attendre à prendre le double du temps suggéré. Le temps de préparation est calculé en fonction d'une personne, mais peut être écourté si d'autres volontaires s'ajoutent.
    Les quantités sont une affaire de goût. Utilisez assez d'huile pour couvrir le fond du chaudron. Les épices sont légers alors si votre entourage aime la bouffe épicée, augmentez les quantités. Salez parcimonieusement, car le sel change la chimie d'une recette. Les gens pourront saler et poivrer leur propre portion de toutes façons. Utilisez les ingrédients principaux en plus grande quantité, s'ils sont à votre disposition ou si vous avez le budget pour vous les procurer.

    Des recettes simples
    Les recettes qui suivent sont inspirées du type de nourriture que vous serez le plus susceptibles de recueillir lors de vos tournées. Ces recettes sont faciles à réussir, même pour les débutants; elles sont végétaliennes, c'est-à-dire sans produits laitiers, oeufs ou viande. Noubliez pas d'utiliser des produits de l'agiculture biologique chaque fois que cela est possible.
    Pains et pâtisseries
    Les produits les plus simples à préparer pour un service sont les pains et pâtisseries. Après avoir recueilli les surplus de la journée et du lendemain dans les boulangeries locales, placez les tranches coupées dans un grand contenant de plastique avec un couvercle. Attachez-y une paire de pinces avec du fil de fer ou de la ficelle. (Les ustensiles se perdent facilement, les attacher est donc conseillé.) Les pinces sont utilisées pour que les gens ne manipulent pas le pain avec leurs mains.
    Les légumes crus
    Vous ramasserez sûrement une bonne quantité et une grande variété de légumes frais et crus. La majorité d'entre eux pourront être servis tels quels après un simple rinçage. Beaucoup de soupes populaires n'offrent pas de crudités à leurs repas, c'est pourquoi ils seront grandement appréciés par les gens de la rue.
    Vous pouvez faire plusieurs sortes de salades crues, tout dépendant des arrivages de la journée. Lavez les légumes pouvant être mangés crus, et coupez-les en petits morceaux. Mélangez-les avec de la laitue ou du chou, pour faire une salade. Ajoutez la vinaigrette au moment de servir, mais pas toute la salade à la fois. Une salade qui baigne dans sa vinaigrette trop longtemps devient flasque, peu appétissante, et ne pourra pas être conservée pour le lendemain. Les légumes destinés à la cuisson pourront quant à eux être utilisés dans les soupes et sandwichs.N'utilisez aucune partie moisie des légumes. Le mycélium (les racines) des moisissures se propagent à l'intérieur du légume; elles sont invisibles et insipides, donc difficiles à détecter. Beaucoup de personnes sont allergiques aux moisissures et pourraient être incommodées même par la partie du légume qui semble correcte, à cause du mycélium.

    Les légumes à la vapeur
    Beaucoup de légumes, dont les légumes-racines et ceux à feuille verte foncée, peuvent être lavés, cuits à la vapeur et servis comme cela. Tranchez-les en petits cubes et placez-les dans une passoire de métal. Placez ensuite la passoire dans un gros chaudron où un peu d'eau bout dans le fond (1 pouce ou 4cm devraient être suffisants). Laissez-les cuire jusqu'à ce qu'ils soient tendres, et servez-les immédiatement.
    La sauce tomate
    Dans une casserole, faites sauter l'ail et les oignons dans un peu d'huile. Ajoutez des épices comme l'origan, du basilic, du thym, des feuilles de laurier, du romarin, etc. Ajoutez ensuite des tomates fraîches coupées en dés et d'autres légumes comme des carottes, des betteraves, des poivrons verts, du brocoli, etc. Remuer souvent et cuire jusqu'à ce que tous les légumes soient tendres et que la sauce soit épaisse. Servir sur des pâtes, du riz, du pain ou utiliser comme base pour un chili ou un ragoût de légumes.
    Riz et fèves (haricots)
    Dans une grosse casserole, faites sauter l'ail et les oignons dans l'huile jusqu'à ce qu'ils deviennent translucides. Ajoutez l'eau et les haricots. Les proportions sont une part de haricots pour deux parts de riz pour cinq parties d'eau. Ajoutez une cuillerée à thé (c. à t.) de sel de mer pour chaque gallon (3,8 litres) d'eau, et laissez les haricots bouillir 45 minutes, ou moins s'ils ont été trempés la veille. Ajoutez le riz, une tasse et demie (375 ml) de coriandre ou cumin par gallon, du poivre, ainsi que les tout légume qui vous semble approprié, comme les oignons, les carottes ou les tomates séchées. Couvrez le chaudron et amenez à ébulition. Remuez de manière à faire remonter les fèves prises au fond, et baissez le feu. Laissez mijoter à feu doux pendant environ 45 minutes, ou jusqu'à ce que toute l'eau ait été absorbée. Ne mélangez pas plus d'une fois après que le riz ait été ajouté.
    Salade de fruits
    Lavez et coupez les fruits, puis mélangez-les. Il est préférable, pour une meilleure digestion, de servir les melons et pastèques à part (ou même avant le repas) mais ce n'est pas absolument nécessaire. Ajoutez des raisins, des noix, de la noix de coco râpée et/ou des graines de tournesol. Le jus de citron peut être utilisé pour empêcher l'oxydation des fruits, c'est-à-dire les empêcher de tourner au brun, et afin de préserver leur saveur.
    Les (petits-)déjeûners
    GRUAU
    Donne 100 portions
    Équipement: un chaudron de 20 litres
    Temps de préparation: 1 minute
    Temps de cuisson: 10-12 minutes
    3 gallons (11,4 litres) d'eau
    1t (250 ml) de vanille
    1t (250 ml) de sirop d'érable
    2 ct de sel
    50t (12,5 litres) de flocons d'avoine
    En option:
    10t (2,5 l) de raisins secs
    8t (2 l) de noix de coco râpée
    4 ct de muscade
    Faire bouillir l'eau salée, ajouter le reste des ingrédients, ramener à ébulition puis baisser le feu. Cuire de 2 à 5 minutes, et retirer du feu. Servir avec de la cassonnade, du sirop d'érable ou de la mélasse.


    GRANOLA
    Donne environ 20 livres (9 kg) de granola
    Équipement: un grand bol à mélanger, une poêle de grosseur moyenne, plusieurs plaques à biscuits en métal
    Faire chauffer le four à 300F
    Temps de préparation: 30 minutes
    Temps de cuisson: 1 heure
    40t (10 l) de flocons d'avoine
    40t de flocons d'orge
    10t (2,5 l) d'amandes
    10t de noix de coco râpée
    5t (1,25 l) de graines de tournesol
    2t (500 ml)de graines de sésame
    6t (1,5 l) d'huile de carthame
    5t de sirop d'érable
    ?t (125 ml)de vanille
    10t de raisins secs
    Alternatives:
    Flocons de blé
    Flocons de seigle
    Mélanger les ingrédients secs ensemble dans un gros plat à mélanger. Dans une casserole, chauffer l'huile, le sirop d'érable et la vanille jusqu'à ce que ce mélange soit assez chaud pour être versé sur les ingrédients secs et les pénétrer. Bien remuer, et étendre le tout sur plusieurs plaques à biscuits. L'épaisseur du granola sur la plaque ne devrait pas dépasser un pouce (2,5 cm). Griller dans le four pendant une heure, en remuant toutes les 15 minutes. Le granola est prêt lorsqu'il est doré. C'est maintenant le temps d'y inclure les raisins. Lorsque le granola est refroidi, servir avec du lait végétal (soya, riz, noix) ou du jus de fruits, ainsi qu'avec des fruits frais tranchés.

    FRICASSÉE DE TOFU
    Donne 24 portions
    Matériel: une très grosse poêle
    Temps de préparation: 15 minutes
    Temps de cuisson: 30 à 40 minutes
    1t (250 ml) d'huile de carthame
    2 gousses d'ail écrasées
    5 oignons hachés
    10 livres (4,5 kg) de tofu
    3 cs de tumeric
    1/4t (75 ml)de poudre d'ail
    1/4t de tamari
    2t (500 ml) de levure alimentaire
    Chauffer l'huile dans une grosse poêle. Faire revenir l'ail 30 secondes, puis ajouter les oignons et faire revenir jusqu'à ce qu'ils deviennent translucides. Presser le tofu comme une éponge jusqu'à ce que tout l'excès d'eau soit enlevé, puis l'émietter dans la poêle jusqu'à ce qu'il commence à dorer. Ajouter le tumeric, la poudre d'ail, le tamari et la levure alimentaire. Bien remuer et retirer du feu. Servir chaud avec des graines de tournesol et de sésame grillées et/ou du ketchup. (Pour rôtir les graines de tournesol, faire chauffer une poêle sèche et propre, et ajouter assez de graines pour en couvrir le fond. Remuer sans arrêt une fois qu'elles ont commencé à brunir. Les graines vont faire un peu de fumée, mais remuer jusqu'à ce que la plupart aient les deux faces bien grillées. C'est alors le temps d'ajouter une demi-tasse de graines de sésame. Remuer encore. Les graines de sésame vont éclater, et certaines d'entre elles vont même être projetées hors de la poêle. Griller le tout encore une ou deux minutes de plus, jusqu'à ce que les éclats se fassent de plus en plus rares. Retirez immédiatement les graines de la poêle, et les laisser refroidir dans un bol en métal ou en céramique. Le tamari peut être ajouté aux graines à la toute fin de ce processus, si désiré.)

    PATATES RÔTIES
    Donne 100 portions
    Équipement: un grand chaudron d'environ 40 litres, 1 grande poêle
    Faire chauffer le four à 150F
    Temps de préparation: 2 heuresPremière étape: faire bouillir les pommes de terre
    Temps de cuisson: 1 heure 15 minutes
    100 pommes de terre lavées et tranchées en gros cubes
    6 gallons (23l) d'eau
    ? de tasse de sel marin
    Dans un grand chaudron, faites bouillir l'eau salée; cela prendra environ une heure. Ajoutez les pommes de terre avec précaution, de manière à ce qu'il n'y ait pas d'éclaboussures, et laissez bouillir le tout pour encore 10 ou 15 minutes, jusqu'à ce que les pommes de terre commencent à être tendres. (Attention de ne pas trop les bouillir.) Videz l'eau et laissez-les refroidir, ou alors faites-les revenir immédiatement, comme bon vous semble. Pour refroidir les pommes de terre, faites couler de l'eau froide dessus (dans une passoire) ou remplissez le chaudron d'eau froide après avoir vidé l'eau de cuisson.
    Deuxième étape:
    2t (500ml) d'huile de carthame
    4 bulbes d'ail hachés
    15 oignons tranchés
    4 à 6 tasses (1-1,5 litre) de levure alimentaire
    2 à 3 tasses (500-750ml) de tamari
    1t (250ml) de cumin
    Faites revenir l'ail environ 30 secondes à feu élevé, dans une couche d'huile assez épaisse pour couvrir complètement le fond de la casserole. Ajoutez deux tasses d'oignons tranchés et faites-les revenir jusqu'à ce qu'ils soient translucides, c'est-à-dire environ 3 à 5 minutes, en remuant souvent. Maintenant ajoutez assez de pommes de terre pour emplir la poêle, et faites-les frire jusqu'à ce qu'elles soient dorées. Continuez de remuer, et grattez le fond de la poêle de temps à autres. Saupoudrez une partie du cumin, de la levure et versez un peu de tamari tout en brassant. (Un conseil: mélangez des parts égales de tamari et d'eau pour une meilleure répartition.) Mélangez bien le tout et videz la poêle dans un grand bol de métal pour le service, ou gardez le bol au chaud dans le four si le service doit se faire plus tard. Vous pouvez alors recommencer ce processus jusqu'à ce que toutes les pommes de terre aient été cuites ou que tous aient mangé à leur faim. Servez ces "frites maison" bien chaudes, avec des graines de tournesol et sésame rôties ou du ketchup.

    LES DÎNERS ET SOUPERS
    TARTINADE AU TOFU
    Donne une quantité suffisante pour faire 100 sandwiches
    Temps de préparation: 2 heures
    Équipement: un bol à mélanger de taille moyenne, et un autre de très grande capacité
    3t (750ml) de miso
    3t (750ml)d'eau
    8t (2 litres) de tahini
    25 livres (11,3 kg) de tofu émietté
    Le jus de 25 citrons
    En option:
    ? tasse (125 ml) de poudre d'ail
    8t (2 l) d'oignons hachés
    8t (2 l) de céleri haché
    Dans le bol de taille moyenne, mélangez le miso et l'eau pour obtenir une pâte crémeuse puis ajoutez le tahini. (Ajoutez de l'eau si nécessaire pour maintenir une texture idéale.) Enlevez au tofu son excédent d'eau, puis émiettez-le à la main dans le gros bol. Versez le jus de citron sur le tofu, puis ajoutez le mélange miso-tahini. Pour obtenir une consistance complètement uniforme, passez le tout au mélangeur électrique, ou sinon, faites de votre mieux avec les ustensiles manuels. Rajoutez les ingrédients optionnels si vous le désirez, puis tartinez sur votre pain préféré avec des germes, de la laitue et des tomates en guise d'accompagnement.

    RIZ ET HARICOTS
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 30 minutes
    Temps de cuisson: 50 minutes
    Équipement: un grand chaudron de 40 litres avec couvercle
    8 gallons (30 litres) d'eau
    ? de tasse(65 ml) de sel marin
    4t (1 litre) de cumin
    ? de tasse de poivre noir
    10 livres (4,5 kg) de haricots de type "pinto"
    15 livres (6,8 kg) de riz brun à longs grains
    10 oignons hachés
    Faites bouillir l'eau salée dans le grand chaudron. Ajoutez les haricots et laissez-les bouillir 45 minutes, puis versez le riz et les épices. Ramenez rapidement le tout au point d'ébullition, et brassez de manière à ce que les haricots pris au fond remontent vers le haut. Ne brassez qu'une seule fois. Maintenant placez le couvercle et laissez mijoter à feu très doux pour 45 minutes supplémentaires. Ne remuez pas le riz, et laissez le couvercle en place jusqu'à ce que tout soit prêt! Retirez le chaudron du feu et servez bien chaud, nature ou avec sauce tomate, avec ou sans légumes.

    SAUCE AUX TOMATES ET AUX LÉGUMES
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: une heure
    Temps de cuisson: une heure ou plus
    Équipement: un chaudron de 20-30 litres avec couvercle
    1 tasse (250 ml) d'huile d'olive
    Un bulbe d'ail haché
    10 oignons tranchés
    10 boîtes de tomates de 15 onces (425 ml)
    10 livres (4,5 kg) de légumes au choix, tranchés en petits morceaux
    3 cuillerées à table (ct) d'origan
    2 ct de basilic
    2 ct de thym
    3 feuilles de laurier
    2 ct de sel marin
    2ct de poivre noir
    Faites chauffer l'huile au fond du chaudron, ajoutez l'ail et faites-le revenir 30 secondes, puis ajoutez les oignons et herbes et faites-les revenir jusqu'à ce que les oignons prennent leur air transparent habituel. Maintenant ajoutez les tomates, les feuilles de laurier, le sel, le poivre. Découpez tous les légumes qui vous tombent sous la main, et plus particulièrement le brocoli, les poivrons verts, les betteraves, les carottes, les champignons, les aubergines, etc. et ajoutez-les à la sauce. Couvrez et laissez mijoter à feu doux-moyen durant une heure au moins, en brassant de temps à autres. Ajoutez du sel si nécessaire. Servez cette sauce avec du riz, des pâtes, ou utilisez-la comme base pour faire des pizzas ou du chili végétariens.

    SANDWICH "DE L'ENFER"
    Donne 100 sandwiches
    Temps de préparation: 30 minutes
    Temps de cuisson: au moins une heure
    Équipement: un chaudron de 20 litres ou plus
    2 bulbes d'ail hachés
    8 à 12 oignons hachés
    ? tasse (125 ml) d'huile de carthame
    1 cuillerée à table (ct) de thym
    2 cuillerées à thé de cayenne
    2 ct de sel marin
    2 ct de poivre noir
    3 ou 4 boîtes de tomates, ou 20 à 30 tomates fraîches coupées en dés
    4 à 6 courges, peu importe la sorte (zucchinis, courgettes, citrouilles, etc.)
    12 à 15 légumes-racines comme les carottes, pomme de terre, etc.
    2 paquets de légumes à feuilles vertes (épinards, chou chinois, chou frisé, etc.)
    2 choux ordinaires ou 6 aubergines
    100 pains à sandwiches ou sous-marins
    Dans le grand chaudron, faites revenir l'ail et les oignons à feu moyen-élevé, jusqu'à transparence des oignons. Ajoutez les épices puis tous les légumes préalablement tranchés, ainsi que les tomates fraîches ou en boîte. (Si vous n'avez pas de tomates, versez un peu d'eau au chaudron pour amorcer la cuisson des légumes) Remuez souvent pour empêcher que ça ne prenne au fond. Lorsque le liquide commence à bouillir, baissez le feu. Laissez cuire jusqu'à ce que les légumes soient tendres et que la sauce soit très épaisse comme dans un ragoût. Cela prendra environ une heure, mais si on laisse mijoter plus longtemps le goût en sera rehaussé. Assaisonnez à votre goût, avec le poivre de cayenne, le poivre noir et le sel. Servez dans les pains à sandwiches, ou sur du riz brun dans une assiette. On appelle cette recette "sandwich de l'enfer" parce qu'elle est diablement épicée!

    HUMMUS
    Donne une quantité suffisante pour faire 100 sandwiches
    Temps de cuisson: 2 heures
    Temps de préparation: 2 heures
    Équipement: un grand chaudron de 40 litres ainsi qu'un très grand bol à mélanger
    20 livres (9 kg) de pois chiches cuits
    3 cuillerées à table de sel marin
    20 t (5 litres) de tahini
    Le jus de 50 citrons
    2 bulbes d'ail hachés finement
    6 gallons (23 litres) d'eau
    En option:
    10 t (2,5 litres) de persil frais haché finement
    4t (1 litre) d'oignons tranchés
    Une tasse ou deux d'huile de sésame grillé
    Faites tremper les pois chiches toute la nuit. (Leur volume doublera, alors le récipient devra être rempli d'eau mais rempli de pois à moitié seulement). Jetez l'eau de trempage et placez les pois chiches dans le chaudron avec les quelque 23 litres d'eau salée, et faites bouillir le tout à feu élevé. Ensuite baissez le feu et laissez mijoter au moins une heure, ou jusqu'à ce que les pois puissent être écrasés facilement entre deux doigts. Dans le grand bol, mélangez tous les ingrédients et, à l'aide d'un pilon, broyez-les afin d'obtenir une consistance uniforme. (Vous pouvez aussi utiliser le robot, qui donnera une texture crémeuse parfaite.) Il se peut qu'il soit nécessaire d'ajouter de l'eau pour en arriver à ce résultat. Laissez refroidir, et servez dans un sandwich ou dans un pain pita avec des germes, de la laitue, des concombres, ou comme trempette pour les crudités et les bouts de pain. Si vous utilisez l'hummus comme trempette, saupoudrez du paprika et versez une flaque d'huile d'olive sur le dessus avant de le servir.

    MACARONI "SANS FROMAGE" (Macaroni and Cheeseless)
    Donne 90 portions
    Temps de préparation: 1 heure 30
    Temps de cuisson: 30 minutes
    Équipement: un très grand chaudron de 40 litres, un très grand bol à mélanger, 3 moules à gâteau de 12 x 18 pouces (30 x 45cm)
    8 gallons (30 litres) d'eau
    5 cuillerées à table de sel marin
    20 livres (9kg) de macaronis au soja
    Faites bouillir l'eau salée dans le grand chaudron, versez-y les macaronis et attendez que ça recommence à bouillir. Laissez cuire environ 10 minutes. Les macaronis doivent être al dente, c'est-à-dire encore fermes au centre lorsqu'on les coupe avec les dents. Bref, ne les cuisez pas trop. Jetez l'eau de cuisson et rincez le tout avec de l'eau froide, puis mettez les macaronis de côté.
    Pour faire le substitut de fromage:
    36t (9l) de levure alimentaire
    12t (3l) de farine blanche non blanchie
    ? t (125ml)de sel marin
    ? t de poudre d'ail
    4? gallons (17 litres) d'eau bouillante
    6 livres (2,7 kg) de margarine
    1 tasse (500ml) de moutarde préparée
    Faites chauffer le four à 350F quelques minutes à l'avance. Dans un grand bol, mélangez ensemble la levure alimentaire, la farine, le sel et la poudre d'ail. Versez ensuite l'eau bouillante, un litre à la fois, en utilisant un fouet pour brasser. Cette étape est délicate puisqu'il faut éviter le formation de mottons. Ajoutez ensuite la margarine et la moutarde, et remuez encore. Placez les macaronis dans les moules à gâteau et nappez-les de sauce "sans fromage", de manière à ce que tout le macaroni soit recouvert. Saupoudrez des graines de sésame rôties ou de la chapelure sur le dessus, et faites cuire le tout dans un four à 350F durant 30 minutes, ou jusqu'à ce que ça soit chaud et que ça mijote. Voilà, c'est prêt. (Notez que ce plat se congèle bien.)

    CHOU-FLEUR AU CARI
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 1 heure 15
    Temps de cuisson: 1 heure 20
    Équipement: une grande poêle, un grand plat de métal pour le service
    4 tasses (1 litre)d'huile de carthame
    2 bulbes d'ail hachés
    20 oignons tranchés
    Une caisse de 24 choux-fleurs découpés en morceaux de la taille d'une bouchée
    4 tasses (1 litre) de poudre de cari
    1 tasse (250 ml) de cumin
    1 tasse de tamari
    4 cuillerées à table de poivre blanc
    Faites revenir trois cuillerées à table d'ail durant 30 secondes à feu élevé, dans une couche d'huile assez épaisse pour recouvrir tout le fond de la casserole. Rajoutez environ deux tasses d'oignons et faites-les revenir jusqu'à transparence, soit 3 à 5 minutes. Remuez souvent. Ajoutez les morceaux de chou-fleur et faites-les frire jusqu'à ce qu'ils commencent à brunir. Continuez de brasser, et grattez le fond de la poêle de temps en temps. Maintenant vous pouvez versez le tamari, et saupoudrer de cari, de cumin et de poivre blanc. (Mélangez des parts égales de tamari et d'eau si vous voulez que celui-ci soit distribué uniformément dans toute la poêle.) Une fois que le tout est bien brassé, videz le contenu de la poêle dans un récipient de métal et commencez le service. Si le service doit commencer plus tard, placez ce récipient au four à 150F pour que ça reste chaud. Vous pouvez maintenant recommencer le processus jusqu'à ce que tout le chou-fleur ait été cuit, ou que tous aient mangé à leur faim. Ce plat peut être accompagné de riz brun.

    RIZ BRUN
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 30 minutes
    Temps de cuisson: 50 minutes
    Équipement: un chaudron de 20 litres avec couvercle
    3 gallons (11,4 litres) d'eau
    3 cuillerées à table de sel marin
    15 livres (6,8 kg) de riz brun à grains longs
    Faites bouillir l'eau salée, ajoutez le riz et mettez le feu à la position maximum jusqu'à ce que ça recommence à bouillir. Brassez une fois, placez le couvercle et mettez le feu à puissance minimum. Laissez mijoter environ 45 minutes. N'ôtez pas le couvercle et ne remuez pas avant que la cuisson soit terminée! (Si vous avez des problèmes avec les proportions, dites-vous que c'est une part de riz pour deux parts d'eau.)

    POMMES DE TERRE ET PETITS POIS AU CARI
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 2 heures
    Temps de cuisson des pommes de terre: 1 heure 15 minutes
    Temps de cuisson du plat complet: 1 heure 15 minutes
    Équipement: un chaudron de 40 litres, une grande poêle (ou wok), un grand plat de métal pour le service.
    Pour les pommes de terres bouillies:
    6 gallons (23 litres) d'eau
    ? de tasse (75 ml) de sel marin
    100 pommes de terres lavées, pelées et découpées en cubes
    Faites bouillir l'eau salée dans le grand chaudron. Cela prendra environ une heure. Versez-y les pommes de terre en faisant attention de ne pas tout éclabousser, et ramenez à ébulition. Laisser bouillir jusqu'à ce que les pommes de terres commencent à ramollir. Videz le chaudron de son eau.
    Pour compléter le plat:
    2 tasses (500ml) d'huile de carthame
    4 bulbes d'ail hachés
    15 oignons tranchés en cubes
    6 tasses (1,5 litre) de levure alimentaire
    6 tasses de poudre de cari
    4 cuillerées à table de sel marin
    25 boîtes de 10 onces (±300 grammes) de pois verts congelés
    6 livres (2,7 kg) de margarine
    Dans une couche d'huile suffisante pour recouvrir complètement le fond de la poêle, faites revenir à feu élevé quelques cuillerées d'ail durant une trentaine de secondes. Ajoutez ensuite deux tasses (500ml) d'oignons et faites-les revenir jusqu'à transparence, soit de 3 à 5 minutes. Ajoutez une cuillerée de sel, ? tasse (125 ml) de levure et une quantité égale de poudre de cari. Brassez souvent. Versez maintenant une quantité suffisante de pommes de terre (déjà bouillies) pour remplir la poêle, et continuez de brasser. (Vous pouvez verser un peu d'eau si vous le voulez.) Lorsque les épices sont mélangés uniformément avec les pommes de terre, ajoutez 2 paquets de petits pois et une barre de margarine. Lorsque la margarine a fondu et s'est incorporée, videz la poêle dans un grand plat de métal, et gardez le tout bien au chaud dans un four à 150F en attendant de servir. Vous pouvez maintenant recommencer le processus jusqu'à épuisement de toutes les pommes de terre, ainsi que de tous les pois et épices.

    LASAGNE AU TOFU ET ÉPINARDS
    Donne 100 portions
    Faites chauffer le four à 350F
    Temps de préparation: 3 heures
    Temps de cuisson: au moins une heure
    Équipement: un chaudron de 20 litres, un chaudron de 24 litres, 2 grandes poêles (ou woks), 4 moules à gâteau rectangulaires de 12 x 18po (30 x 45cm).
    Pour faire la sauce:
    1t (250ml) d'huile d'olive
    1 bulbe d'ail pressé
    10 oignons coupés en dés
    10 boîtes de tomates en conserve de 15 onces (±425g)
    2 cuillerées à table (ct) de sel marin
    3 ct d'origan
    2 ct de basilic
    2 ct de thym
    3 feuilles de laurier
    2 ct de poivre noir
    Faites chauffer l'huile, puis faites-y revenir l'ail pendant 30 secondes. Ajoutez les oignons et épices, et faites-les revenir jusqu'à transparence des oignons. Ajoutez ensuite les tomates, les feuilles de laurier, le sel et le poivre. Couvrez et laissez mijoter 30 minutes à feu moyen-doux, en remuant de temps en temps. Ajoutez du sel ou de l'eau si nécessaire.
    Pour faire la farce:
    1 tasse (250ml) d'huile de carthame
    1 bulbe d'ail pressé
    10 oignons coupés en dés
    20 livres (9kg) de tofu bien égoutté et émietté
    20 paquets d'épinards congelés de 10 onces (±300g)
    3 ct de thym
    2 ct de basilic
    2 ct d'origan
    2 tasses (500ml) de tamari
    Faites revenir l'ail à feu élevé pendant 30 secondes, dans une couche d'huile assez épaisse pour recouvrir complètement le fond de la casserole. Ajoutez environ 2 tasses d'oignons et faites-les revenir jusqu'à transparence, soit 3 à 5 minutes, en remuant souvent. Maintenant, versez assez de tofu (en l'émiettant) pour emplir la poêle, et faites-le frire jusqu'à ce qu'il soit doré. Mélangez sans cesse, en grattant le fond de la poêle de temps à autre. Pendant que vous brassez, versez le tamari et saupoudrez une partie du thym, de l'origan et du basilic; puis ajoutez les épinards (dégelés et égouttés). Mélangez bien, et laissez cuire le tout jusqu'à ce que l'excès d'eau se soit évaporé. Versez le contenu de la poêle dans un grand plat de métal, et répétez le processus jusqu'à épuisement du tofu et des épinards. Mettez le tout de côté.
    Pour faire les pâtes:
    4 gallons (15 litres) d'eau
    2 cuillerées à table de sel marin
    8 boîtes de 10 onces (±300 g) de lasagne
    Dans le chaudron de 20 litres, faites bouillir l'eau salée et laissez-y cuire les pâtes environ 10 minutes, ou en suivant les directives sur la boîte. Les pâtes doivent être al dente, c'est-à-dire encore fermes au milieu lorsqu'on les mord; bref ne les cuisez pas trop. Videz l'eau de cuisson, rincez les pâtes à l'eau froide et mettez-les de côté.
    Pour le gratin:
    20 livres (9kg) de fromage de soja râpé(de type mozzarella).
    Placez une fine couche de sauce aux tomates dans le fond de chaque moule à gâteau, et placez une épaisseur de pâtes par dessus, en prenant bien soin de couvrir toute la sauce. Placez ensuite une couche du mélange épinards-tofu sur les pâtes et saupoudrez uniformément environ 2 tasses de fromage au soja. Recommencez avec une autre couche de pâtes, nappez ensuite d'une généreuse couche de sauce et répétez, en commençant par le mélange aux épinards et en terminant par la sauce. Étendez finalement le restant de fromage sur le dessus et mettez au four pour une heure à 350F, ou jusqu'à ce que le fromage commence à gratiner. Sortez les moules du four et laissez la lasagne refroidir 15 minutes avant de la servir. (Certains préfèrent couvrir leur lasagne de sauce béchamel; toutefois, la recette de substitut de fromage que nous donnons en complément au macaronis peut constituer elle aussi une bonne alternative. Notez que plusieurs marques de fromage de soja contiennent de la caséine ou de la caséinate de calcium, c'est-à-dire des protéines du lait et par conséquent, des protéines d'origine animale.)
    LES SALADES
    SALADE VERTE
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 2-3 heures
    Équipement: un très grand bol à mélanger, un bol de taille moyenne pour le service
    8 laitues déchiquetées
    10 livres (4,5 kg) de carottes râpées grossièrement ou tranchées
    3 céleris entiers, tranchés
    5 à 10 livres (2,5-4,5 kg) de tomates tranchées
    2 pommes de chou rouge, tranché finement
    5 livres (2,5 kg) de poivrons verts coupés en lanières ou en dés
    5 livres de concombres tranchés en rondelles
    Lavez tous les légumes et assurez-vous de les couper en morceaux de la grosseur d'une bouchée. (Pour mélanger et transporter la salade plus facilement, vous pouvez utiliser des grands sacs de plastique -dédoublés il va sans dire.) Utilisez d'autres légumes si vous parvenez à en recueillir, comme les brocolis et choux-fleurs, les oignons, les courgettes et zucchinis, les betteraves, les champignons, les germes de luzerne, etc. Vous pouvez aussi incorporer à votre salade des graines de tournesol et des légumineuses cuites comme les pois chiches, les fêves rouges, etc. Elle aura alors l'avantage de constituer un repas complet si on l'accompagne de pain. Utilisez un grand bol pour mélanger la salade, et un bol plus petit pour le service; ne versez la vinaigrette que dans ce petit bol. Cela permettra de conserver les restants de salade pour le lendemain, s'il y a lieu.

    SALADE DE CAROTTES ET RAISINS
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 15 minutes
    Équipement: un grand bol à mélanger, une ou plusieurs râpes
    25 livres (11,5 kg) de carottes
    5 livres (2,3 kg) de raisins
    10 tasses (2,5 litres) de "Nayonnaise"
    Le jus de 20 citrons
    Râpez les carottes, puis mélangez tous les ingrédients dans un grand bol. Servez froid. La "Nayonnaise" est une marque de commerce de la compagnie Nasoya. Il s'agit d'une mayonnaise sans produits d'origine animale. Si vous ne pouvez vous la procurer, alors faites-la vous-même: à l'aide d'un robot culinaire, mélangez 10 livres (4,5 kg) de tofu avec ? tasse (125ml) d'huile, ? tasse de miel, ? tasse de jus de citron ou de vinaigre, et 2 cuillerées à table de poivre et de poudre d'ail.

    SALADE DE CHOU
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: une heure
    Équipement: un très grand bol à mélanger
    20 livres (9kg) de carottes râpées
    1 gallon (3,8 litres) de "Nayonnaise" ou de votre propre mayonnaise maison (voir recette ci-haut)
    8 choux verts tranchés finement
    Le jus de 20 citrons
    2 cuillerées à table de poivre noir
    2 cuillerées à table de sel marin
    Râpez les carottes et tranchez finement le chou, puis mélangez tous les ingrédients dans un très grand bol et servez immédiatement.
    LES VINAIGRETTES
    VINAIGRETTE TRADITIONNELLE
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 15 minutes
    Équipement: deux contenants de 2 litres avec couvercle hermétique
    8 tasses (2 litres) d'huile d'olive
    2 t de vinaigre balsamique
    Le jus de 10 citrons
    2 gousses d'ail frais, pressées
    2 cuillerées à thé de thym
    2 ct de basilic
    2 ct d'origan
    2 ct de sel marin
    2 ct de poivre noir
    2 ct de poudre de gingembre
    Mettez la moitié des ingrédients dans chaque contenant et remuez bien. Remuez de nouveau au moment de servir. Certains préféreront utiliser du jus de citron seulement, sans vinaigre; d'autres utiliseront du tamari plutôt que du sel; d'autres encore intégreront de la levure alimentaire, du jus de pomme ou d'orange…(Allez, soyez créatifs!)


    SAUCE À SALADE AU TAHINI ET CITRON
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 15 minutes
    Équipement: un robot culinaire
    8 tasses (2 litres) de tahini
    Le jus de 12 citrons
    2 tasses (500 ml) de levure alimentaire
    2 cuillerées à soupe d'huile de sésame grillé
    12 gousses d'ail
    4 tasses (1 litre) d'eau
    Jus de pomme (optionnel)
    Placez la moitié des ingrédients dans le robot et mélangez jusqu'à ce que vous obteniez une consistance dense mais crémeuse. Rajoutez de l'eau, du jus de citron ou de pomme si nécéssaire. Répétez l'opération jusqu'à épuisement des ingrédients.

    TREMPETTE AU TOFU
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 1 heure 15 minutes
    Équipement: un robot culinaire
    10 livres (4,5 kg) de tofu égoutté
    5 tasses (1,25 l) d'huile de carthame
    2 t (500 ml) de vinaigre
    Le jus de 20 citrons
    20 gousses d'ail
    10 oignons
    1 t (250 ml) d'aneth
    2 cuillerées à soupe de sel marin
    2 cuillerées à thé de poivre blanc
    Jus de pomme (optionnel)
    Égouttez bien le tofu, puis émiettez-en 2? livres (un peu plus d'un kilo) dans le mélangeur. Ajoutez le quart des ingrédients restants. Malaxez le tout, en ajoutant de l'eau ou du jus de pomme si nécéssaire, jusqu'à ce que vous obteniez une consistance épaisse mais tout de même crémeuse. Répétez trois fois. Brassez bien le tout et servez en guise d'accompagnement avec des croustilles ou des tranches de légumes.

    LES SOUPES
    SOUPE AU MISO
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 40 minutes
    Temps de cuisson: 1 heure
    Équipement: un grand bol à mélanger, un chaudron de 20 ou 24 litres
    ? de tasse (60 ml) d'huile
    2 bulbes d'ail pressés
    2 cuillerées à soupe de thym
    2 cuillerées à soupe de basilic
    4 ou 5 gallons d'eau
    2 livres (900g) de miso
    En option:
    1 cuillerée à thé de cayenne
    2 tasses (500 ml) d'algues aramé
    1 chou tranché finement
    5 livres (2,3 kg) de tofu coupé en cubes
    4 tasses (1 litre) d'échalottes tranchées
    Faites chauffer votre huile préférée dans le fond d'un chaudron; faites-y revenir l'ail, les épices et les éventuelles échalottes durant 30 secondes. Ajoutez l'eau et n'importe quelle combinaison d'ingrédients optionnels. Faites bouillir le tout (jusqu'à ce que le chou soit tendre, s'il y a lieu), puis retirez du feu. Prélevez un ou deux litres de bouillon et mélangez avec le miso. (La densité du miso peut varier; utilisez 2 ou 3 contenants d'une livre, un kilo plus ou moins.) Lorsque le miso est parfaitement mélangé avec le bouillon, versez celui-ci dans le chaudron, brassez et voilà! Prenez bien garde toutefois de ne pas faire bouillir le miso; cela tuerait les microorganismes bénéfiques qui s'y trouvent.

    SOUPE AUX POIS JAUNES
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: une heure
    Temps de cuisson: une heure (minimum)
    Équipement: un chaudron de 20 litres
    ? tasse (125 ml) d'huile de carthame
    12 tasses (3 litres) de pois jaunes
    4 tasses (1 litre) d'orge mondé
    2 gousses d'ail pressées
    5 oignons de taille moyenne, coupés finement
    2 cuillerées à thé de thym
    2 ct de basilic
    2 ct d'origan
    3 cuillerées à soupe de sel marin
    1 cs de poivre noir
    10 pommes de terre pelées et coupées en cubes
    2 livres (900g) de carottes râpées
    2 céleris tranchés
    Faites chauffer l'huile dans le fond du chaudron; faites-y revenir l'ail pendant 30 secondes puis ajoutez les épices et les oignons. Faites revenir les oignons jusqu'à ce qu'ils commencent à brunir sur les bords. Ajoutez les pois et mélangez jusqu'à ce qu'ils soient enrobés du mélange d'huile et d'épices. Ajoutez maintenant l'orge, l'eau, le sel et le poivre et amenez le tout au point d'ébullition. Ajoutez les légumes tranchés et faites bouillir de nouveau. Réduisez la chaleur et couvrez. Remuez de temps à autre et laissez mijoter 45 minutes ou jusqu'à ce que les pois aient atteint la tendreté désirée. Servez cette soupe bien chaude. (Vous pouvez la laisser mijoter aussi longtemps que vous le voulez, si vous prenez la peine d'ajouter de l'eau. Il est possible de remplacer les pois par d'autres légumineuses ou combinaisons de légumineuses. Pour ce qui est des céréales, l'orge est ce qu'il y a de mieux; mais le riz, les flocons d'avoine entiers ou toute autre céréale peuvent dépanner.)

    SOUPE AUX LÉGUMES
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 1 heure 30
    Temps de cuisson: une heure (minimum)
    Équipement: un chaudron de 20-25 litres
    ? tasse (125 ml) d'huile de carthame
    2 bulbes d'ail pressés
    12 oignons moyens, tranchés
    2 cuillerées à soupe de thym
    2 cs de basilic
    2 cs d'origan
    2 cs d'estragon
    3 gallons (11,4 litres) d'eau
    ? de tasse (65 ml) de sel marin
    2 cuillerées à thé de poivre noir
    5 feuilles de laurier
    3 à 5 livres (1,4 à 2,3 kg) de pommes de terre
    18 tomates
    Un zucchini de 2 livres (environ un kilo)
    Deux céleris
    2 livres (900g) de carottes
    En option:
    4 tasses (1 litre) de macaronis cuits
    4 t de pois-chiches cuits
    4 t de pois verts ou tout autre légume
    Faites chauffer l'huile dans le fond du chaudron. Faites revenir l'ail 30 secondes, puis ajoutez les oignons et les épices. Faites revenir le tout jusqu'à ce que les oignons commencent à brunir. Ajoutez l'eau, le sel, le poivre et les feuilles de laurier. Amenez au point d'ébullition, puis versez les légumes tranchés et tous les ingrédients restants; laissez bouillir de nouveau quelques instants puis baissez le feu. Laissez mijoter à feu doux pendant 45 minutes ou jusqu'à ce que les légumes soient assez tendres à votre goût. Cette soupe doit être servie bien chaude, et peut mijoter aussi longtemps que vous le voulez si vous ajoutez de l'eau de temps en temps.

    SOUPE AUX POMMES DE TERRE
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: une heure
    Temps de cuisson: une heure ou plus
    Équipement: un chaudron de 20-25 litres, un robot culinaire
    ? tasse (125 ml) d'huile de carthame
    2 bulbes d'ail pressés
    12 oignons moyens hachés
    2 cuillerées à thé de thym
    2 ct de basilic
    2 ct d'origan
    3 gallons (11,4 litres) d'eau
    10 livres (4,5 kg) de pommes de terre pelées et coupées en cubes
    3 ou 4 cuillerées à soupe de sel de mer
    2 cs de poivre blanc
    4 livres (1,8 kilo) de carottes râpées
    Faites chauffer l'huile dans le fond du chaudron, puis faites revenir l'ail 30 secondes avant d'ajouter les oignons et les épices. Faites revenir le tout jusqu'à ce que les oignons commencent à brunir. Maintenant ajoutez l'eau, les pommes de terre, les carottes, le sel et le poivre. Amenez à ébullition, puis baissez le feu et couvrez. Laissez mijoter 35 minutes, ou le temps qu'il faudra pour que les pommes de terre soient cuites. Mettez un peu de soupe dans le mélangeur, et liquéfiez-la. (Prenez soin de tenir fermement le couvercle du mélangeur, car la soupe chaude pourrait vous éclabousser et vous brûler.) Liquéfiez environ la moitié de la soupe, de manière à laisser quelques cubes de pommes de terre flotter par-ci par-là. (Vous pouvez ajouter une tasse (250 ml) d'aneth pour faire une soupe aux pommes de terre et à l'aneth.) Servir cette soupe bien chaude.
    LES DESSERTS
    SALADE DE FRUITS
    Donne 100 portions
    Temps de préparation: 1 heure 30
    Équipement: un très grand bol à mélanger, un bol plus petit pour le service et des contenants de plastique avec couvercle pour l'entreposage.
    100 fruits assortis (pommes, poires, oranges, pêches, ananas, bananes, raisins secs, etc.)
    Le jus de 20 citrons
    Coupez les fruits en petits morceaux et mélangez-les avec le jus de citron, de manière à ce que celui-ci enrobe chaque morceau. Le jus de citron retarde le brunissement dû à l'oxydation, phénomène qui apparaît lorsque la chair des fruits entre en contact avec l'air. Rangez la salade de fruits dans des seaux de plastique dotés de couvercles hermétiques, et placez-la au réfrigérateur si possible. Servez de petites portions, en ajoutant si vous le voulez du granola, de la noix de coco râpée ou du Ice Bean. (Ice Bean est la marque de commerce d'une crème glacée à base de soya.) En général, essayez de ne pas utiliser de raisins frais bourrés de pesticides; si vous le faites, utilisez des raisins de culture bio.

    CROUSTADE AUX POMMES ET POIRES
    Donne 90 portions
    Temps de préparation: 1 heure 30
    Temps de cuisson: une heure
    Faites chauffer le four à l'avance à 350F
    Équipement: un grand bol à mélanger, trois moules à gâteau de12 x 18po (30 x 45 cm)
    40 pommes
    40 poires
    Le jus de 10 citrons
    5 tasses (1,25 litre) de sirop d'érable ou de maïs
    ? de tasse (60 ml)d'extrait de vanille
    ? tasse (125 ml) de cannelle
    2 cuillerées à soupe de poudre de gingembre
    1 cs de muscade
    Enlevez le coeurs puis tranchez les pommes et poires. (Les peler n'est pas nécéssaire si elles sont bien lavées. Sachez que les pommes "industrielles" sont presque toujours recouvertes d'une couche de cire ultra-chimique.) Dans un bol à mélanger, faites en sorte que les ingrédients enrobent bien chaque morceau de fruit. Placez maintenant le tout au fond des moules à gâteau graissés au préalable, en étalant uniformément.Pour la garniture:
    20 tasses (5 litres) de flocons d'avoine
    20 tasses de farine de blé entier
    ? tasse (125 ml) de cannelle
    2 cuillerées à soupe de muscade
    1 cuillerée à soupe de clous de girofle moulus
    1 cs de sel marin
    5 livres (2,3 kg) de margarine
    5 tasses (1,25 l) de sirop d'érable ou de maïs
    ? tasse (125 ml) d'extrait de vanille
    Dans un grand bol, mélangez les flocons d'avoine, la farine, les épices et le sel. Prenez des morceaux de margarine et intégrez-les petit à petit aux ingrédients secs à l'aide de vos mains. Mélangez ensuite le sirop et la vanille ensemble, puis versez le tout sur la garniture et brassez bien. Étalez la garniture uniformément sur le dessus des fruits et faites cuire au four à 350F pendant au moins une heure, ou jusqu'à ce que le dessus soit brun doré, que les fruits soient tendres et qu'il y ait un petit peu de jus au fond. Servez ce dessert bien chaud avec du Ice Bean (voir recette de salade de fruits plus haut).

    La politique
     
     
    Introduction







    Le nom De la Bouffe, pas des Bombes résume notre principe de base: la société doit promouvoir la vie, pas la mort. Mais notre société moderne tolère et encourage la violence et la domination; l'autorité et le pouvoir découlent de la contrainte et de l'usage de la force. Cela affecte notre vie quotidienne, et nous devons composer avec la menace constante de crimes violents; nous devons composer avec la violence domestique, la brutalité policière sans oublier la menace nucléaire. Un tel déchaînement de forces chaotiques entraîne des millions de personnes dans la spirale de la dépression et du manque d'estime de soi.
    La pauvreté est en quelque sorte une forme de violence, et sa forme d'expression est la faim. Des millions d'Américains et d'Européens, dont presque la moitié sont des enfants, souffrent de la faim chaque jour. La malnutrition chez les jeunes fait monter en flèche les taux de mortalité infantile, plus élevés aux États-Unis que dans toutes les autres nations industrialisées. D'une manière générale, nous continuons à dépenser plus d'argent et de ressources pour développer, utiliser et menacer d'utiliser des armes de destruction massive que pour soutenir et célébrer la vie. En dépensant cet argent en bombes plutôt qu'en nourriture, nos gouvernements perpétuent et exacerbent la violence de la pauvreté en ne donnant pas à manger aux nécessiteux. De la bouffe, pas des Bombes a décidé de se tenir debout et de lutter contre la violence de la faim. Nous nous dévouons depuis plusieurs années pour changer la société de manière pacifique, en donnant gratuitement de la nourriture végétarienne, donc en promouvant et célébrant la vie.
    De la Bouffe, pas des Bombes est une organisation vouée à développer des alternatives économiques, politiques et même personnelles. Les révolutionnaires sont souvent décrits comme des gens qui se préparent à renverser le gouvernement, et pour qui la fin justifie les moyens. Mais les groupes FNB existant actuellement n'ont ni le temps, ni les ressources pour attaquer, menacer ou renverser la culture de mort, la culture dominante. Toutefois, ne pas prendre de temps pour renverser la structure moderne du pouvoir ne signifie pas pour autant qu'on ne soit jamais en lutte contre elle. Le simple fait d'exercer nos droits fondamentaux de liberté d'expression et d'association est perçu comme une menace par les élites corrompues; les membres de ces élites font donc tout pour nous arrêter et nous empêcher d'atteindre nos objectifs. Nous voulons créer de nouvelles structures, des modes de vie alternatifs à partir de la base. Nous voulons remplacer la culture de mort par une culture de "plombiers, pas des bombes", de "garderies, pas des bombes", de "soins de santé, pas des bombes".
    Food Not Bombs répond à la pauvreté et au manque d'estime de soi de deux manières. Premièrement, nous fournissons de la nourriture d'une manière ouverte et respectueuse à quiconque se présente à nos tables. Nous ne faisons pas effectuer aux gens les innombrables pirouettes bureaucratiques destinées à contrôler, humilier et même punir les pauvres. Deuxièmement, nous invitons les gens qui reçoivent la nourriture à participer à la collecte et la distribution de celle-ci. Voilà qui contribuera à leur redonner confiance en leur capacité de changer les choses.
    L'idée de la récupération, voire du recyclage de nourriture n'est pas nouvelle. Des personnes ont "fait les poubelles" pour manger depuis des siècles; toutefois, certains propriétaires empoisonnent ou cadenassent leurs conteneurs à déchets dans le but d'empêcher ce phénomène. Dans un même ordre d'idées, les environnementalistes font depuis longtemps la promotion du compostage; mais leur idée n'est pas encore pratiquée à grande échelle. C'est pourquoi le fait de recycler de grandes quantités de nourriture d'une manière organisée et régulière, puis d'en servir la partie comestible aux affamés peut être considéré comme un geste politique radical.
    Bien que Food Not Bombs n'ait pas de programme politique dûment établi, une certaine philosophie politique de base est apparue en son sein au cours des années. Le noyau de cette philosophie est que chaque collectif est autonome, et que chacun de ses membres a une voix au chapitre lorsqu'il s'agit de définir ses orientations. Les pages suivantes expliquent ceci plus en détail, à partir de l'expérience personnelle de l'auteur.

    La Société nouvelle
    Nous nous demandons souvent: "Où va le monde?", à l'instar de millions d'autres personnes. La domination, la violence et les massacres semblent être les choix prédominants de notre société. Nous appelons cela la "culture de la mort". L'acceptation passive de la guerre, de la course aux armements nucléaires, des génocides et de la destruction de l'environnement est beaucoup trop répandue, et constitue la pierre d'assise du Nouvel Ordre Mondial des tout-puissants. Plus que jamais à travers le monde, la culture de la mort fait croire à des adolescents qu'il est nécéssaire de s'enrôler dans les forces armées et de tuer pour avoir la paix. Nous croyons que la paix obtenue par l'armement est illusoire, car utiliser la peur pour éviter la guerre n'est rien d'autre qu'une forme de domination. Quelques voix s'élèvent toutefois et affirment qu'il existe des alternatives. Le problème est que la société actuelle ne valorise absolument pas ceux qui travaillent pour la paix. Elle n'offre à peu près pas d'opportunités d'apprendre les méthodes de résolution de conflit non-violentes, les méthodes de résistance fiscale ou tout simplement la joie de vivre.
    Lorsque nous nous engageons personnellement dans la résistance fiscale, c'est que nous savons que le meilleur moyen de faire cesser les conflits armés est de nous retirer des structures économiques et politiques établies par la culture de mort. En tant qu'organisation, nous travaillons le plus possible en dehors du paradigme économique dominant. Nous ne travaillons pas pour le profit; en fait, les sommes d'argent que nous manipulons sont ridicules lorqu'on les compare à la valeur des repas que nous servons. Puisque nous ignorons les autorités, nous faisons en sorte que les contacts avec eux soient les plus rares possible; mais comme nous voulons affirmer haut et fort nos alternatives, nous n'essayons jamais de cacher nos activités. Nous pouvons nous installer directement en face d'une banque pour protester contre l'exploitation, mais s'il y a contrat c'est nous qui en rédigeons les termes!

    La non-violence en théorie
    La non-violence consiste à répliquer à des situations d'injustice par l'action. La clé de la non-violence est la capacité de percevoir le potentiel de violence d'une situation avant que celle-ci n'éclate, pour ensuite agir et briser cette spirale. Si nous ne pouvons pas empêcher la violence de survenir, nous pouvons au moins travailler pour en minimiser les effets.
    Il est très important d'agir d'une manière conséquente à nos valeurs fondamentales. Il ne sera jamais dans notre intérêt d'utiliser la violence contre la police ou d'autres groupes. En pratique, ils peuvent déployer une force physique que nous ne saurions égaler. Mais vu sous un angle plus philosophique, nous ne voulons utiliser la force d'aucune manière que ce soit dans nos efforts de changement social. Nous voulons créer une société basée sur les droits et les besoins des humains; pas sur la menace et l'utilisation de la violence. Nous ne cherchons pas à dominer, mais bien à trouver la vérité et à nous supporter mutuellement à mesure que nous résolvons les conflits de manière non-violente.
    Même la nourriture que nous servons est un témoignage de notre dévouement à la non-violence. Nous essayons d'éviter tous les produits d'origine animale car nous voyons les dommages qu'ils causent, non seulement à l'animal mais aussi à notre santé, à l'environnement et à l'économie. La production industrielle de nourriture est un processus fondamentalement violent, qui implique le massacre de millions d'animaux ainsi que la contamination de notre air, de notre eau, de nos sols et de nos corps par les pesticides et fertilisants chimiques. Les lobbies de la viande, du lait et des produits chimiques contrôlent à coups de millions $ les décisions de nos gouvernements, pour que celles-ci servent leurs intérêts plutôt que ceux du public.

    La non-violence en pratique
    En tant qu'organisation, nous tentons d'être les plus inclusifs possible. Nous laissons de l'espace à toutes les options politiques progressistes, et nous laissons chacun s'exprimer librement. Pour certains, le fait de travailler pour de la bouffe et non des bombes constitue un changement de style de vie complet. Pour d'autres, il s'agit d'une affirmation de leurs valeurs et de leur amour de la vie, mené en parallèle à une carrière lucrative dans la société dominante. Nous essayons d'apprécier la contribution de chaque personne, sans nécessairement attendre qu'elle se dissocie complètement du statu quo. Notre monde est multiculturel, et les structures socio-politiques devront s'adapter à cette réalité. Lutter contre le racisme, le sexisme, l'homophobie, les classes sociales (voire même les castes) ainsi que d'autres formes de répression sont des choses essentielles à l'établissement d'un monde basé sur la vie et l'autonomie. Tous doivent s'engager dans ce travail multiculturel, aussi bien les membres de Food Not Bombs que les gens avec qui nous sommes en contact, dans la rue ou parmi les organisations qui coopèrent avec nous.
    Une des manières de parvenir à cela qui est unique à Food Not Bombs est la création de structures permettant un accès partagé aux ressources. Les membres de FNB localisent et recueillent des aliments pour des besoins communautaires plus vastes. Nous montrons donc par notre exemple comment un petit groupe d'individus aux ressources financières limitées peut faire une grande différence dans la qualité de vie de tout un quartier, en redonnant de la valeur aux déchets produits par l'économie capitaliste. D'ailleurs, un de nos grands espoirs est que la redistribution de ressources autres que la nourriture devienne une activité prise au sérieux par un nombre toujours plus grand de personnes. Après tout, nous aussi pourrions bénéficier de cela un jour.
    Les groupes De la Bouffe, pas des Bombes sont ouverts et démocratiques. Les décisions y sont prises selon un modèle appelé consensus. Le consensus crée un environnement où les différentes opinions peuvent être exprimées sans crainte, et où les conflits sont résolus d'une manière respectueuse et non-violente. Il ne s'agit pas d'une compétition d'idées destinées à gagner la faveur d'une majorité. Il s'agit plutôt d'un travail coopératif destiné à synthétiser toutes les idées en une décision qui semble être la meilleure pour toutes les parties concernées. Ce processus essaie de faire en sorte que tous puissent exprimer leur point de vue et participer à la prise de décisions. Le consensus ne signifie pas que tous pensent de la même manière; les participants peuvent concéder qu'il y a désaccord sur certains points et en arriver tout de même à un consensus sur les thèmes plus généraux.
    Les membres du groupe deviennent plus confiants lorsqu'ils sont encouragés à participer et à prendre plus de responsabilités vis-à-vis des actions collectives. Cela leur montre non seulement comment être forts et droits dans la non-violence, mais aussi comment frayer leur chemin vers le pouvoir. Il serait faux de prétendre bâtir une société où les responsabilités et le pouvoir sont égaux pour tous. Au contraire, il est beaucoup plus facile d'imaginer un monde où l'accès au pouvoir est égal pour tous. C'est pourquoi le consensus est un procédé par lequel tous peuvent participer activement à la prise de décision. Le modèle pratique que vous utiliserez sera cependant déterminé par la taille de votre groupe et ses besoins spécifiques.

    Histoires vécues
    Food Not Bombs a participé à des centaines d'événements au cours des dernières années, et chacun d'entre eux fut unique en son genre. Nous ne disposons pas d'un espace suffisant dans ce livre pour exposer chaque cas; nous avons identifié cependant trois événements constituant les points culminants des trois grandes époques de notre histoire: il s'agit du Food Not Bombs Free Concert for Disarmament ayant eu lieu le 2 mai 1982, lors de la période du Collectif de Cambridge (1981-1982); du First American Peace Test Nevada Test Site Action (APT) ayant eu lieu du 10 au 17 mars 1988, lors de la période des groupes d'affinités (1984 à 1988); puis des arrestations de membres de FNB-San Francisco ayant eu lieu dans le parc Golden Gate le 5 septembre 1988, jour de la Fête du Travail, lors de la période d'organisation nationale (1988 à 1991). Durant les quelques premières années, nous étions un collectif mettant en commun ses revenus, travaillant et vivant en coopérative à Cambridge, Massachusetts. Plus tard, nous avons évolué en groupes d'affinités de militants partageant des opinions semblables, vivant proches les uns des autres et s'occupant des tâches quotidiennes de Food Not Bombs. Encore plus tard, nous sommes devenus un réseau décentralisé d'organisations autonomes dont les ramifications s'étendirent partout aux États-Unis puis ailleurs dans le monde. Les pages suivantes racontent de manière détaillée les événements qui se sont produits pour chacune de ces époques.

    La période du collectif de Cambridge, de 1981 à 1982
    Le jour où nous avions prévu de tenir le Free Concert for Disarmament, nous nous sommes levés très tôt. Comme il était de mise chaque matin depuis un an, deux membres du collectif avaient quitté la maison avec nos quatre chiens et s'étaient entassés dans notre camionette Dodge 1967. La première halte, comme toujours, était la boulangerie du Square Harvard. Son gérant insistait pour que nous soyons sur place entre 7h30 et 7h35 exactement. Si nous arrivions quelques petites minutes en retard, les employés auraient déjà jeté les muffins et pains invendus dans le compacteur à déchets. Dans nos premières années, nous n'avions manqué que cinq jours, dont trois pour cause de tempête de neige. En conduisant, l'un de ces matins, nous nous sommes rappelés la fois que nous avions recueilli la bouffe pour notre première action. Celle-ci consistait en une soupe populaire lors de l'assemblée des actionnaires de la First National Bank of Boston, au pied de l'édifice de la Federal Reserve Bank en mars 1981.
    En tant que militants antinucléaires, nous voulions faire du théâtre de rue qui rappellerait aux passants la soupe populaire des années 30, de manière à souligner le gaspillage de ressources dans des projets demandant un grant apport de capitaux, alors que de nombreux citoyens de ce pays se retrouvent dans la rue et sans le sou. Au début, nous pensions demander à des comédiens de jouer le rôle des sans-abri; mais nous avons alors pensé que de vrais sans-abri pourraient jouer leur propre rôle. Nous avons donc fait une invitation que nous avons distribué à la rue des Pins et à d'autres refuges. Le matin de la réunion des actionnaires, nous avons recueilli le pain de la veille dans une boulangerie, des fruits et légumes à la coopérative locale et nous avons cuit un grand chaudron de soupe. Nous avons dressé une table au pied de l'édifice de la Federal Reserve, et à notre grande surprise, plus d'une centaine de personnes se sont présentées en quête d'un repas. Cette action était commanditée par un détachement de l'Alliance Clamshell (Coquille de palourde) et avait pour but de mettre en évidence les liens existant entre les directeurs de banque, les installations nucléaires et les entrepreneurs en bâtiment; tous les mêmes, en fait! Nous n'étions pas sûrs de nous en tirer sans arrestations, mais sommes allés de l'avant quand même. L'action s'est avéré un franc succès. Même quelques actionnaires sympathiques se sont arrêtés au passage pour nous donner un dollar ou deux!
    Notre deuxième action basée sur le théâtre de rue eut lieu le 20 août 1981, à l'extérieur d'une foire aux armes qui se tenait à l'Université de Boston. La nuit précédente, nous avions peinturé le contour de "cadavres" sur l'asphalte, avec de la peinture en aérosol, puis nous avions peint des champignons nucléaires à l'aide de pochoirs avec l'inscription "Today?" (Aujourd'hui?). Nous avions aussi collé des affiches disant "La guerre est un meutre au nom du profit" le long du chemin que les acheteurs et vendeurs d'armes emprunteraient de leur hôtel jusqu'au centre de conférences. Le jour de la foire, nous avons distribué de la bouffe gratuite et des pamphlets dénonçant l'avidité et l'opportunisme de ceux qui vendent de l'armement lourd. Ces pamphlets et les pancartes que nous brandissions arboraient eux aussi le champignon atomique. Samuel Day, journaliste chez The Progressive écrivit un bon article soulignant le contraste entre notre repas gratuit et le lunch du midi à 90 dollars qu'il avait eu en compagnie d'un général. Il mentionna aussi le fait que ce général avait pris soin de ne pas marcher sur les cadavres peints au sol.
    Après s'être rappelé ces premières actions et avoir recueilli le pain au Square Harvard, nous nous sommes dirigés vers Fresh Pond, le seul parc à Cambridge où il était légal de laisser les chiens courir sans laisse. Nos quatre chiens, Jasmine, Arrow, Sage et Yoda étaient des membres très importants du collectif. Ils s'assuraient de nous tirer du lit chaque matin, assez tôt pour que nous puissions faire notre récolte de bouffe et que nous les promenions à Fresh Pond; ils jouèrent aussi un rôle non négligeable dans le fait que les membres du collectif aient vécu en commune. Jasmine avait eu une portée de chiots à l'été 1980. Trois d'entre eux avaient été adoptés par des connaissances qui demeuraient alors dans des logements et des quartiers différents. Or dans l'année qui suivit, ces gens sont devenus de proches amis, en partie à cause de l'intérêt mutuel que nous avions pour les chiens; puis ils nous ont finalement rejoints et aidés à fonder le collectif. Par conséquent, Jasmine vécut de nouveau avec ses rejetons. Tous les jours, quelqu'un allait promener les chiens au parc et parfois le collectif au complet sortait se promener ensemble, ce qui nous donnait l'occasion de réfléchir et de planifier l'avenir. C'est au cours d'une de ces marches qu'a pris forme une série d'actions parmi les plus élaborées que nous ayons produites.
    Food Not Bombs avait planifié une série de trois marches de protestation partant de l'Hôtel de ville de Cambridge et se rendant jusqu'au Centre Draper de recherche sur l'armement du MIT (Massachusetts Institute of Technology), à l'été et l'automne de 1981. Nous voulions que ces manifestations mettent en relief l'influence que la course aux armements avait sur la politique locale. Plus spécifiquement, nous voulions faire comprendre comment le détournement de ressources humaines et financières vers l'armement réduisait les services publics à Cambridge. Notre maison, vous vous en doutez bien, se trouvait à mi-chemin entre le centre de recherche et l'Hôtel de ville. La première marche eut lieu le 6 août, jour anniversaire de la bombe d'Hiroshima. Nous avons distribué de la bouffe et organisé des discours sur le terre-plein, au beau milieu de la rue faisant face à l'entrée du Centre Draper. Pour frapper l'imagination et faire comprendre ce qui se passerait si une bombe d'une mégatonne tombait sur ce laboratoire, nous avons fait brûler l'annuaire téléphonique du Boston métropolitain et expliqué que tous les habitants qui y figurent seraient vaporisés en moins de temps qu'il n'en faut pour que le livre ne brûle.
    La marche suivante eut lieu le 10 octobre et s'appelait Music and March to End the Arms Race (Marche et musique pour mettre fin à la course aux armements). Une fois de plus, nous avons marché de l'Hôtel de ville jusqu'au centre de recherche; et cette fois, le général Duffy, le président du centre, était là pour nous accueillir. Quelques groupes de manifestants avaient été arrêtés pour avoir quitté la voie publique et envahi le terrain appartenant au laboratoire, et pour notre part nous négocions le droit de nous rassembler et de servir la bouffe sur ce même terrain. Nous avons promis au général que nous serions non-violents et nous avons eu une bonne discussion avec lui au sujet de la paix et des armes nucléaires. Il nous a assuré que lui aussi désirait la paix, mais que les armes nucléaires étaient nécéssaires pour la maintenir dans notre monde moderne! Puisque nous étions au moins d'accord sur l'importance de la paix, le général Duffy accepta de nous laisser manifester sur les terrains du centre de recherche. C'est ce que nous fîmes illico, avec nos affiches, nos bannières, notre table de distribution et tous les employés du laboratoire qui nous regardaient à travers leurs fenêtres.
    Quelques temps avant la troisième marche, baptisée Marche pour la paix, nous avons installé une table au Square Brattle pour conscientiser les gens faisant leurs achats de Noël aux dangers des armes nucléaires qui étaient développées ici même dans notre ville. À cette époque, en 1981, plusieurs personnes ignoraient encore ces faits, ou simplement que tout cela pouvait se passer dans leur cour arrière. Nous étions alors en bons termes avec les conseillers municipaux et nous avons réussi à faire commanditer la marche par le Conseil municipal de Cambridge. Le 20 décembre 1981, il faisait à peine 4 degrés (15 degrés sous zéro, en celsius) mais nous avons marché quand même, en empruntant le parcours habituel. À notre grand étonnement, 75 personnes ont défié le climat et ont marché avec nous. Nous avons fabriqué une gigantesque colombe à l'aide de draps et de bâtons de bois; plusieurs personnes devaient la tenir et c'est cette colombe de la paix qui a ouvert la marche.
    Mais il est temps de revenir à ce matin du Free Concert for Disarmament. Après la boulangerie du Square Harvard et notre marche revigorante au Fresh Pond, où nous avons refait nos plans en vue du concert, nous avons roulé jusqu'au Bread and Circus, un magasin d'aliments bio où nous avons pu charger des boîtes de légumes et des bacs de tofu mis de côté pour nous. Nous avons toujours été étonnés par la quantité de nourriture que nous étions capables de récupérer. Nous visitions régulièrement tout un réseau d'épiceries de quartier, et alors que nous faisions notre tournée ce matin-là, nous nous sommes mis à parler de la croissance de ce réseau, qui nous permettait de nourrir de plus en plus de gens en dépensant très peu d'argent. Naturellement, cela nous fit penser au premier grand événement où nous avons distribué des repas en masse.
    Cela avait eu lieu le 30 octobre 1981, la veille de l'Halloween, alors que le vice-président George Bush s'adressait aux actionnaires du MIT. Nous avons bricolé la première bannière Food Not Bombs pour cette occasion, et nous avons monté la table de distribution. Il y avait les discours de circonstance, et la foule de manifestants costumés s'élevait à plusieurs milliers de personnes. Après les discours, nous avons marché sur l'avenue Massachusetts et nous nous sommes rassemblés au pied de l'édifice où George Bush prenait la parole. Nous avons scandé des slogans, joué des tambours; nous étions si nombreux et bruyants que ce dernier dut raccoucir sa conférence. Nous avons amené une marionnette de Bush, nous l'avons brûlée symboliquement et puis un type fit brûler un drapeau des États-Unis. Par après, les barricades de bois installées par les policiers sont devenues un feu de joie au milieu de la rue et les chants, les percussions, la danse ont continué jusqu'au départ de M. Bush.
    Après s'être remémoré tout cela, nous sommes retournés à la maison de Food Not Bombs et nous avons déchargé le pain, les légumes, le tofu. Nous avons commencé à laver ce qu'il nous fallait pour cuisiner. Environ six personnes s'affairaient déjà à couper les légumes et à brasser de grandes chaudrées de soupe. Pendant ce temps, une autre équipe était sur place, dans le parc, en train de monter la scène et le système de son. Le "Monde de l'enfant en soi" (Land of the Younger Self) venait tout juste d'être créé; il s'agissait d'un monde fantaisiste où tous ceux qui le voulaient pouvaient s'amuser comme le font les plus jeunes. Le parc était rempli de souffleurs de bulles de savon, de maquilleurs et de surfaces de jeux. Des vendeurs de cristaux, de foulards et autres vêtements psychédéliques avaient dressé leurs étals. La nourriture est finalement arrivée et fut placée à côté de la table de documentation, tout près de la scène.
    Le spectacle commença avec une prestation de Dawna Hammers Graham, sur la scène, et une démonstration d'arts martiaux à l'autre bout du parc. Des gens de tous âges, de toutes tailles et de toutes les couleurs furent attirés par le son de la musique. Ils ont dansé et se sont bien amusés, surtout lors de la prestation du groupe de reggae One People. D'autres performances ont suivi, de la part d'Anni Loui et compagnie, Jane Albert et Lost Time Inity. À la fin de la journée, alors que la troupe Art of Black Dance and Music s'apprêtait à monter sur scène, le ciel s'était ennuagé et il se mit à pleuvoir. Il s'agissait tout de même d'un grand succès pour tous ceux qui s'étaient impliqué: un spectacle pacifique où des milliers de gens du quartier avaient pu s'amuser et danser, avec plein de bonnes choses à manger gracieuseté de Food Not Bombs.
    Dans les jours qui ont suivi, notre collectif a commencé à se préparer pour un grand rassemblement pour le désarmement prévu pour le 12 juin 1982, au fameux Central Park de New-York. Le 12 mai, nous avons servi des repas à bord du Rainbow Warrior, lors d'une conférence de presse destinée à promouvoir cet événement. (En guise de rappel, il s'agit du même Rainbow Warrior utilisé par Greenpeace pour dénoncer les essais nucléaires français dans le Pacifique Sud, et que les services secrets français ont coulé en y plaçant une bombe, dans le port d'Auckland, Nouvelle-Zélande, en 1985.) Une bonne partie de la nourriture consommée au rassemblement New Englanders for Peace de Portsmouth, New Hampshire, fut transportée par le Rainbow Warrior. Cet événement eut lieu quatre jours après la conférence de presse, soit le 16 mai, et se déroula aux limites de la base aérienne de Pease. Nous avons préparé et cuit la nourriture au beau milieu d'un champ, l'apport en eau étant assuré par un boyau d'arrosage. Nous avons servi un nombre incroyable de repas et nous avions emmené tant de bouffe, qu'à la fin de la journée nous avons dû distribuer des sacs remplis des légumes en surplus. Lors de la chanson d'adieu, les gens ont dansé en brandissant des carottes vers le soleil. Puis, dans la semaine qui a précédé le rassemblement de New-York, Food Not Bombs a tenu des tables de distribution sur l'avenue des Amériques, de l'avant-midi jusqu'au petit matin et ce, tous les jours. Cela nous a donné l'occasion de rencontrer des militants du monde entier et, comme vous le savez peut-être, plus d'un million de personnes ont finalement convergé vers Central Park le 12 juin pour manifester contre les armes nucléaires. Interrogé par un journaliste qui lui demandait si cette grande manifestation allait changer quoi que ce soit à la politique du gouvernement, le Sécrétaire à la Défense de l'époque, Alexander Haig, avait rétorqué: "Laissons-les protester tant qu'ils le veulent, en autant qu'ils paient leurs taxes!"

    La période des groupes d'affinités, de 1984 à 1988
    Au printemps 1988, le collectif FNB de Boston et le collectif de San Francisco, qui venait tout juste de naître, se sont donné rendez-vous dans l'obscurité de la nuit, sous le ciel du désert du Nevada. Nous arrivions dans un campement appelé Camp de la paix, où s'étaient rassemblés des activistes du monde entier pour mener une campagne d'action directe non-violente contre les essais d'armes nucléaires ayant lieu dans le désert. Cette action organisée par l'American Peace Test fut la première occasion qu'ont eu des membres de Food Not Bombs des deux extrémités du pays de travailler ensemble.
    Le lendemain matin, nous avons chargé l'équipement dans notre camionette, et avons roulé du Camp de la paix à la porte d'entrée de la base militaire. Nous avons monté nos tables, alors que les Wackenhuts (une armée privée engagée dans le but de "protéger" le site) se massaient devant la porte. Ils avaient l'air de vouloir procéder à notre arrestation sans crier gare. Toutefois, il était encore tôt et l'action n'avait pas encore commencé. Nous préparâmes un petit déjeûner de soupe au miso, puis un riz aux haricots pour les manifestants qui allaient se pointer sous peu. L'adrénaline qui coulait dans nos artères nous rappela un autre événement dans lequel Food Not Bombs avait nourri des manifestants se préparant à faire de la désobéissance civile, dans un édifice fédéral à Boston.
    Au printemps 1985, le gouvernement salvadorien, appuyé par les États-Unis, massacrait des civils et les Contras terrorisaient le Nicaragua. Le Congrès se préparait à voter et autoriser l'envoi de millions de dollars additionnels, pris à même nos poches, pour aider ces bourreaux. C'est pourquoi le Pledge of Resistance, une organisation nationale ayant pour but de stopper l'intervention militaire des États-Unis en Amérique centrale, s'affairait à préparer des actions dans l'espoir d'empêcher de nouveaux bains de sang. Beaucoup de bénévoles de Food Not Bombs étaient également actifs dans Pledge of Resistance. Si le Congrès approuvait l'envoi d'aide militaire additionnelle, le plan consisterait à paralyser par une occupation l'édifice fédéral John F. Kennedy dans les 24 heures suivantes.
    Puisque nous aurions un délai très court pour agir, nous avons pris le risque de faire de la publicité à l'avance: nous avons imprimé des milliers d'affiches annonçant une action le 7 mai, en espérant que le vote prévu pour le 6 mai aurait bel et bien lieu ce jour là. L'avenir nous a donné raison: le vote a eu lieu le 6 mai, le Pledge of Resistance a donné le feu vert à l'action et nos affiches ont pu envahir les rues à temps. Nous sommes arrivés le lendemain avec nos tables de distribution et de documentation, et la foule se mit à grossir rapidement. En peu de temps, 500 personnes pénétrèrent dans le lobby de l'édifice fédéral, et des milliers d'autres criaient des slogans et montraient leur colère à l'extérieur. Dans le lobby, il n'y avait plus un centimètre carré de libre, des gens étaient assis dans tous les racoins. Les employés devaient se frayer un chemin et enjamber les manifestants pour aller vers leurs bureaux, alors que ces derniers chantaient ou criaient leur désaccord face à l'aide militaire aux Contras. Les policiers essayèrent de nous convaincre de partir, puis menacèrent de procéder à notre arrestation. Mais nous étions déterminés et nous avons refusé de quitter les lieux. Un débat très énergique eut lieu parmi les occupants, et lorsque l'édifice ferma ses portes à six heures de l'après-midi, les policiers commencèrent à procéder aux arrestations. À l'extérieur, les manifestants criaient et montraient leur appui aux occupants; Food Not Bombs continuait pour sa part à nourrir tout ce beau monde. Finalement, plus de 500 personnes furent arrêtées ce jour là dans ce qui fut l'une des actions de désobéissance civile les plus réussies de l'histoire de Boston. En outre, notre appui alimentaire et logistique a permis aux activistes d'occuper l'édifice toute la journée et durant une bonne partie de la nuit.
    Après un matin à l'atmosphère tendue, passé à préparer la soupe au miso sous l'oeil attentif des Wackenhuts, les premiers manifestants se sont rassemblés à la porte principale. Il y avait beaucoup d'incertitude dans l'air quant à l'attitude qui serait adoptée par les Wackenhuts, en ce lieu perdu et éloigné de toute station de télé. Nous ne pouvions pas compter sur l'opinion publique pour sauver notre peau. Un groupe d'affinité inquiet s'est massé autour de notre table pour boire de la soupe chaude et se préparer psychologiquement. Des autobus remplis d'employés commençaient à passer devant nous, à franchir la grille et à entrer sur le site. Nous pouvions en apercevoir plusieurs autres, au loin sur la route, roulant en notre direction. C'est alors qu'un premier groupe d'affinité se positionna sur la route, et le défilement des autobus cessa. Les vigiles s'approchèrent et se mirent à agripper puis traîner les manifestants sur le bas-côté de la route; mais aussitôt, un autre groupe se positionnait de manière à bloquer le chemin. En peu de temps, une file de 30 à 40 véhicules attendait de pouvoir pénétrer sur la base. Quelques personnes furent arrêtées et placées dans un fourgon cellulaire qui les amènerait à la prison du comté de Beatty, où l'on procéderait à leur enregistrement avant de les libérer. D'autres furent tout simplement battus et poussés hors du chemin. Mais notre action retardait sérieusement les travailleurs qui se rendaient à leur poste de "préposé aux essais d'armes atomiques"; et grâce à nous, le coût du nucléaire augmentait petit à petit, comme à l'action de la centrale de Seabrook. Le blocus a continué pendant plus d'une heure, alors que les groupes se relayaient sur le pavé. Dans les heures qui ont suivi, nous étions complètement galvanisés par le succès de cette première journée d'une action qui devait durer une semaine. En démontant nos tables et en retournant au Camp de la paix de l'autre côté de la grande route, nous avons eu encore une fois l'occasion de nous remémorer nos actions des dernières années.
    Le Boston Pee Party du 29 octobre 1986 en est un exemple amusant. Dans les mois ayant précédé cette action, nous avions été confrontés à des situations complètement dingues. Le président Reagan avait poussé la répression vers de nouveaux sommets en demandant des tests de dépistage de drogue obligatoires et à grande échelle, au nom de la "Guerre contre la drogue". Un membre de Food Not Bombs travaillait alors comme technicien dans un laboratoire spécialisé dans ce genre de tests, et en savait long sur leur manque de fiabilité. Des personnes innocentes perdaient leur emploi à cause de résultats erronés, pendant que les média diffusaient une quantité incroyable de reportages sur la menace que représentait la drogue, et sur la nécessité de contourner certains droits civils pour gagner cette guerre à tout prix. Il nous apparut clair que les activistes politiques pouvaient être la cible parfaite de cette hystérie collective; nous avons donc prévu de riposter à cette répression en "inondant" la Maison Blanche d'échantillons d'urine. Nous avons toutefois abandonné cette idée de peur de passer pas mal de temps derrière les barreaux. Mais l'idée était trop géniale pour être abandonnée, et quelques semaines plus tard nous étions en train de planifier le Boston Pee Party dans un édifice fédéral. Nous avons conçu un flyer annonçant un piss-in le 29 octobre; mais vu le climat de répression de la Guerre contre la drogue, nous n'avons mis aucun numéro de téléphone de manière à ce que personne ne se fasse harceler par la police. Ensuite, nous avons obtenu une caisse de contenants semblables à ceux utilisés dans les hôpitaux pour récolter l'urine, puis nous avons ajouté à nos flyers l'adresse de la Maison Blanche de manière à ce que les gens puissent poster leurs échantillons au président Reagan à partir de leur logement, dans l'anonymat le plus complet. Pour ceux qui sont venus à la manifestation, nous avions des contenants et des autocollants sur lesquels était imprimée la même adresse; il était donc possible de poster les échantillons directement de la manifestation. Beaucoup d'échantillons le furent effectivement ce jour-là, quoique nous n'ayons aucune idée du succès de l'opération à l'échelle nationale. Abbie Hoffman a toutefois entendu parler de nous et a parlé de notre initiative dans son livre Steal This Urine Test. En fin de compte, seule la Maison Blanche connaît véritablement l'ampleur qu'a eu cette campagne "anti-antidrogue".
    Ici, dans le désert du Nevada, nous avions au moins la possibilité de voir les résultats de nos efforts. Le lendemain matin, un groupe d'affinité ad hoc s'est formé pendant le petit déjeûner. Composé de membres de Food Not Bombs ainsi que plusieurs autres personnes, ce groupe avait choisi de s'appeler Jackrabbit. Son but était d'utiliser des tactiques plus radicales, notamment en traversant le désert sans se faire détecter, pour ensuite aboutir au village de Mercury, habité exclusivement par des scientifiques et des techniciens dévoués aux essais d'armes nucléaires. Ce village se trouvait à environ huit milles (13 km) de la porte principale, à l'intérieur de la base. La veille au soir, lors du conseil quotidien tenu au Camp de la paix, les leaders avaient manifesté leur désapprobation face à ce genre d'actions aventureuses car ils croyaient que c'était trop risqué. Les autorités leur avaient fait savoir que quiconque entrerait à Mercury ferait face à des accusations criminelles et serait passible de six mois de prison. Mais nous sentions que si nous n'étions pas les bienvenus là-bas, c'est justement là-bas que nous devions aller! Et puis, qu'avaient-ils à cacher de si important? Alors le groupe Jackrabbit s'est entassé dans une camionette et a roulé sur la grande route en direction nord, avant de bifurquer dans un col situé entre deux massifs montagneux complètement dénudés.
    Il faisait maintenant jour, et nous craignions d'être aperçus -même là-haut dans les montagnes- par un des hélicoptères de surveillance. Le conducteur, après s'être assuré qu'il n'y avait pas d'auto patrouille dans les environs, est sorti de la route et sept d'entre nous avons sauté dehors; nous avons couru au bas d'un talus, pour ensuite escalader les barbelés qui délimitent le site d'essais nucléaires. Nous avions des provisions d'eau, de fruits et de…carottes, comme il se doit. Nous nous sommes dirigés vers le nord, au-delà de la crête des montagnes, de manière à ce que les Wackenhuts, postés au bas de la vallée près de la porte principale, ne puissent pas nous apercevoir. La vie sauvage et les fleurs qui se développaient à travers les rochers étaient superbes et arboraient des couleurs brillantes; cela nous inspira des conversations portant sur le contraste entre toute cette beauté et l'holocauste nucléaire se préparant tout près, juste au-delà de la chaîne de montagnes. Le long du chemin, nous fîmes de petites pauses pour placer des pierres de façon à dessiner des symboles de paix. Tout cela était si beau que nous aurions bien voulu oublier les motifs de notre présence dans le désert et profiter tout simplement de notre marche; mais nous sommes revenus à la réalité assez brusquement lorsqu'un hélicoptère de surveillance nous a survolés. Nous sautâmes rapidement vers le bas sur une saillie protégée par deux hauts rochers. Les vigiles dans l'hélicoptère ne semblaient pas nous avoir aperçus, mais nous n'en étions pas sûrs. Nous décidâmes de descendre vers le fond de la vallée et de nous approcher le plus possible de Mercury avant d'être rattrappés. En arrivant en bas, nous avons aperçu le repère marquant un ancien point d'impact; un genre de cible pris dans la glaise. Nous l'avons déterré et mis au centre d'un grand symbole de paix improvisé à l'aide de pierres. Au fur et à mesure que nous avancions vers Mercury, il devenait clair que nous n'avions pas encore été repérés.
    Durant l'après-midi, nous passâmes à côté d'un curieux édifice, censé symboliser une maison aux limites d'une aire réservée aux explosions. Plusieurs heures plus tard, nous arrivâmes au pied d'un grand réservoir d'eau tout blanc, marquant la limite du village. Pas très loin de nous, nous pouvions apercevoir deux types dans un pickup qui avaient l'air de se cacher pour boire de la bière. Nous étions en train de décider ce que nous devrions faire à notre entrée dans le village lorsque, tout à coup, plusieurs camionettes et pickups de couleur blanche ont accéléré vers nous. Des hommes armés de fusils automatiques en sont sortis, nous encerclèrent et nous ordonnèrent de nous coucher à plat ventre. Ils nous fouillèrent, nous mirent les menottes et nous firent monter dans l'une des camionettes.
    Alors que nous étions transportés hors de Mercury, nous avons aperçu un impressionnant éventail d'armes high-tech, du type Star Wars. Nous nous échangions quelques remarques à leur propos, mais nos gardes nous ordonnèrent de ne pas observer ni parler de cette artillerie et de regarder droit devant. Nous continuâmes notre observation de toutes façons, et parlâmes de l'apparence sinistre de ces armes, reflet de la mentalité de ceux qui croient qu'en fabriquer est une bonne idée. Puis à la manière de prisonniers de guerre, nous fûmes intimés de descendre du camion, et nous marchâmes à la pointe du fusil jusqu'à la "cage", une portion de désert clôturée et divisée en sections "hommes" et "femmes" près de la porte principale. Il faisait froid, la nuit commençait à tomber, et puis toute notre bouffe avait été confisquée. Captifs et sans vivres, notre conversation s'est naturellement orientée vers le type de manifestations incluant le jeûne.
    Nous nous sommes rappelés les "Vétérans jeûnent pour la vie". Ceci fut l'une des actions de Food Not Bombs les plus gratifiantes auxquelles nous ayons eu le privilège de participer. Des vétérans de tout le pays avaient planifié des jeûnes et organisé des manifs contre les guerres secrètes des USA en Amérique Centrale. À Boston, ils avaient monté un campement sur le Boston Common, avec tentes, bannières et tout le kit: ils ne passaient vraiment pas inaperçus, leur message était clair. Alors nous sommes allés les rejoindre au Common en brandissant notre plus grande bannière, dans le but de supporter leur manif. Toutefois, nous n'avions pas emmené de nourriture cette fois, puisque nous voulions respecter les vétérans qui jeûnaient. Or certains sans-abri des environs, qui nous connaissaient bien, vinrent vers nous en nous demandant où était la bouffe. Ils furent quelque peu estomaqués de voir, pour la première fois, des tables de Food Not Bombs sans nourriture.
    De retour à la réalité, toujours assis dans la cage en plein désert du Nevada, nous voyions nos supporters s'activer de plus belle. Une foule s'était amassée près de la porte principale plus tôt dans la journée; plusieurs tentatives de bloquer la route s'étaient soldées par de nouvelles arrestations et, par conséquent, la cage se remplissait. Food Not Bombs s'était occupé de nourrir tous ces manifestants, et maintenant que le jour s'achevait, les quelques militants qui restaient jouaient des percussions et dansaient pour célébrer une autre journée bien remplie. Il se mit tout à coup à pleuvoir des pommes et des oranges à l'intérieur de la cage: c'étaient nos amis de l'autre côté de la clôture qui nous les tiraient à bout de bras, de cette distance incroyable! Et puis, spontanément, un type sauta par dessus la clôture et courut vers nous. Avec les gardes à ses trousses, il parvint à nous rejoindre, à escalader la deuxième grille et à nous rejoindre en dedans sans se faire attraper. Son sac à dos était rempli de nourriture. Alors que nous mangions et attendions que le bureau du Sheriff nous transfère à Beatty pour l'enregistrement, nous avons eu l'occasion de nous remémorer un autre épisode où la police avait essayé de nous empêcher de nourrir les gens. Cette fois c'était au Carré Kenmore, juste à l'extérieur du stade Fenway, en plein championnat mondial de baseball.
    Pour les pauvres et les SDF du quartier, les succès des Red Sox avaient un goût de défaite. Pour la chambre de commerce locale par contre, chaque victoire se traduisait par des $$$ de profit. Et au nom des affaires, il fallait nettoyer le Carré Kenmore des bums, punks et autres indésirables. Suivant les bons conseils de la police de Boston, la chambre de commerce envoya un communiqué à tous les commerçants, les incitant à cadenasser leurs bacs à vidanges et encourager leurs voisins à faire de même, ainsi qu'à placer des affiches demandant aux clients de ne pas donner de monnaie aux mendiants. Le communiqué leur conseillait, de plus, de signaler à la police la présence d'indésirables, de bums, de punks, et de fournir autant que possible des photos et des indications quant à leurs allées et venues. En l'espace de quelques jours, les policiers donnèrent l'ordre aux SDF de déguerpir sous peine d'arrestation. Nous avons donc écrit une lettre de protestation à la chambre de commerce, à la police et aux journaux, soulignant le fait que les sans-abri ont les mêmes droits que tout le monde, et que ce genre de discrimination à leur égard entraînait la société sur une pente très glissante. Qui serait la prochaine victime de ce genre de logique fascisante? Food Not Bombs a commencé à organiser des rassemblements intitulés "Bienvenue au Carré Kenmore", avec de la bouffe gratuite. L'idée était de rapprocher les gens d'affaires du quartier et toutes ces personnes vivant sous les viaducs, dans les ruelles et dans les corridors des alentours. Les sans-abri sont venus, la presse est venue, mais les membres de la chambre de commerce ne se sont jamais présentés. Après plusieurs événements de ce type, et quelques articles de journaux embarrassants mettant en évidence leurs intentions illégales, la chambre de commerce dut se rétracter et abandonna ses projets sans plus de bruit. Et d'après l'opinion générale, les seules augmentations du vol au Carré Kenmore provenaient des commerces ayant gonflé leurs prix, pour profiter de l'affluence qu'apportait le Championnat!
    Les policiers du Nevada n'ont pas abandonné leurs poursuites, loin de là! Nous avons tous été transférés, finalement, à la ville de Tonopah dans les bus du Sheriff, et nous y avons passé les formalités habituelles. À partir de la porte principale, nous avons dû nous taper un voyage de trois heures, aller simple! Les centaines de personnes en état d'arrestation et les centaines de supporters que nous étions ont complètement envahi ce petit bled perdu en plein désert. Nous étions si nombreux que nous avons complètement vidé les réserves d'un restaurant. Les employés y travaillant ne se souvenaient pas d'avoir vu une file d'attente à la porte, pas même la veille du Jour de l'An, qui est normalement leur plus grosse soirée de l'année. Nous avons battu leur record de la soirée la plus occuppée! On aurait dit un gros party à travers toute la ville, sans aucun incident fâcheux. Finalement, après que tous eurent été relâchés du gymnase d'école où l'enregistrement avait lieu, et que presque tous aient eu de quoi boire ou manger, nous avons réusi à trouver du transport pour tous et sommes retournés au Camp de la Paix. 

    La Période d'organisation nationale, de 1988 à 1991
    Des groupes Food Not Bombs étaient déjà actifs à Boston, San Francisco et Washington D.C. à l'été 1988, mais l'événement qui a propulsé Food Not Bombs sur le devant de la scène nationale et même internationale, fut la série d'arrestations de la Fête du Travail dans le parc Golden Gate. Les récits qui suivent relatent les quatre semaines précédant ce jour, durant lesquelles des bénévoles furent arrêtés à répétition pour avoir nourri les nécessiteux. Cette période a culminé le jour même de la Fête du Travail, alors que plus de 700 supporters, -sans compter les centaines de SDF, policiers, journalistes et curieux-, se sont présentés dans le parc. Ces événements ont fait la manchette partout à travers le monde.
    Les semaines précédentes avaient été complètement folles. Des reporters télé nous interviewèrent. Des fonctionnaires de la ville nous offrirent un local pour cuisiner et distribuer la bouffe (alors qu'en fait l'édifice n'appartenait pas à la ville et n'était tout simplement pas disponible à ce moment). Tout cela sans compter la presse, qui nous prêtait implicitement de mauvaises intentions et déformait tout de manière à nous faire paraître non coopératifs. Et bien sûr, il fallait en plus composer avec les nombreuses arrestations. La Fête du Travail tombait un lundi, alors nous devions préparer une quantité de nourriture plus importante qu'à l'accoutumée. Il faut dire que les lundis précédents, nous avions attiré un nombre toujours plus grand de sans-abri, de supporters, -sans oublier les policiers-, en réponse à la couverture médiatique et à la controverse suscitée par les arrestations. Il est étonnant de voir, rétrospectivement, avec quelle naïveté et quelle spontanéité nous nous sommes enfoncés dans cette situation bizarre.
    Bien que nous ayions distribué des repas dans le parc Golden Gate depuis le mois de mai, les policiers sont venus faire une petite visite à notre table le premier lundi d'août pour nous dire que cela y était interdit. Nous leur avons répondu que nous croyions ne pas avoir à détenir de permis pour distribuer de la nourriture gratuitement, que cela était un droit garanti par la Constitution, et que nous avions écrit au Département des Parcs pour les informer de nos activités de toutes façons. Nous avions effectivement été porter une lettre demandant l'émission d'un permis le 11 juillet, et aucune réponse ne nous était encore parvenue. Les policiers sont partis, mais à la fin de la journée, alors que nous étions en train de faire nos boîtes, deux d'entre eux sont revenus et nous ont demandé: "Que faites-vous ici? Avez-vous un permis pour être ici?". Nous leur avons répondu que nous étions en train de quitter les lieux. À partir de ce moment, les deux flics ont commencé à nous coller des amendes pour des choses que nous ne faisions même pas, comme conduire sans notre ceinture de sécurité, avec un feu arrière défectueux, ainsi que pour d'autres motifs difficiles à comprendre. Nous étions stationnés dans les règles de l'art, notre moteur était arrêté et on nous accusait de violations au Code de la route! Nous sentions que nous étions dans l'eau bouillante. Alors qu'il signait la paperasse qu'on lui présentait, notre conducteur reçut un coup de poing dans la figure, gracieuseté d'un des policiers qui l'accusait d'avoir fait des commentaires "déplacés". Ce même policier ouvrit alors la portière, traîna notre ami en dehors du véhicule pour le précipiter contre le capot et le menotter. Un panier à salade est arrivé, notre ami fut emprisonné. Une heure plus tard, il était relâché sans autre forme de procès.
    Nous avions l'intuition que nous reverrions ces deux flics, et que le lunch du lundi suivant pourrait donner lieu encore une fois à ce genre de harcèlement. C'est pourquoi nous étions quelque peu nerveux alors que nous cuisinions nos immenses chaudrées de soupe. Nous avons chargé notre camionnette comme d'habitude, mais cette fois nous avons mis le cap sur le coin des rues Haight et Stanyan. Nous avons déchargé les vivres avec l'aide de ceux qui s'étaient pointés pour manger, et nous nous sommes installés sur le long du trottoir. Les gens se sont placés en file et nous avons commencé à les servir. Mais en quelques minutes à peine, des paniers à salade et des policiers à cheval ont surgi de toutes les directions. Deux rangées d'anti-émeute, casqués, blindés et brandissant leurs matraques, ont entouré les tables et les bénévoles. Le commandant donna l'ordre de procéder aux arrestations. Neuf d'entre nous avons donc été menottés et entassés dans le fourgon. Pourtant, notre moral était bon: Food Not Bombs pouvait être arrêté pour distribuer de la bouffe gratos dans un parc public. Cela constituait une assez bonne raison pour entreprendre la version américaine des Marches du Sel de Gandhi!
    Après avoir terminé les préparatifs pour la distribution de la Fête du Travail, nous avons encore une fois chargé notre camionnette. Mais nous ne voulions pas nous diriger directement vers le parc Golden Gate, car nous avions peur que notre bouffe ne soit confisquée avant même de pouvoir commencer à la servir. C'est pourquoi nous l'avons déchargée à différents endroits autour du parc Buena Vista, un parc plus petit situé le long de la rue Haight, à environ huit pâtés de maisons plus bas d'où nous avions l'habitude de nous installer. Nous avons ensuite stationné notre camionnette dans un autre quartier pour ne pas que les policiers ne puissent la remorquer. Des musiciens et des orateurs se relayaient pour entretenir la foule de plusieurs centaines de personnes qui avaient répondu à notre appel au droit de partager la bouffe avec ceux qui ont faim. Tous furent invités à donner un coup de main, et à transporter de la rue Haight jusqu'au parc Golden Gate les boîtes de nourriture, les livres, les pamphlets et les nappes à pique-nique (nos tables ayant été confisquées les semaines précédentes). Ceux qui ne transportaient ni nourriture ni matériel étaient invités à frapper sur des casseroles ou tout ce qui peut faire du bruit pendant que nous marchions et scandions "food not bombs, food not bombs" à la demande générale.
    La foule avait apparemment encore grossi, et occupait maintenant un coin complet du parc Golden Gate. Des membres de Food Not Bombs étendirent de grandes toiles bleues sur le gazon et mirent en place les boîtes et chaudrons. Des douzaines de volontaires s'apprêtaient à commencer la distribution lorsque des policiers anti-émeute, matraque bien dressée et visière baissée, ont déferlé sur le parc. Un moment donné, un policier a commencé a tabasser un bénévole. Un caméraman du Canal 5 s'affairait à filmer le tout lorsque le lieutenant qui supervisait les opérations le projeta à terre d'un vigoureux coup dans le dos. Le pauvre s'en tira avec quelques coupures au visage. Les policiers essayèrent ensuite d'encercler le site, mais les bénévoles et supporters n'arrêtaient pas de bouger. Il devint vite impossible de contrôler quoi que ce soit, puisque c'étaient maintenant les manifestants qui se mettaient à entourer les policiers, en dansant, en criant et en se moquant de leurs tentatives de prise de contrôle. Un groupe d'activistes se regroupa en cercle et se mit à chanterGive Peace a Chance en se tenant les mains. Cinquante-quatre bénévoles furent finalement arrêtés, mais nous ne nous doutions pas que ces attaques et ce harcèlement de la police à notre égard n'étaient encore qu'un début...
    À notre grande surprise, le maire de San Francisco manifesta le désir de nous rencontrer pour mettre un terme à cette situation de conflit. Mais les 54 arrestations commençaient à causer un malaise politique que la bonne volonté feinte ou réelle du maire ne suffirait pas à dissiper. Les autorités de San Francisco firent une gaffe monumentale en ordonnant l'arrestation des membres de Food Not Bombs. Les appuis à notre cause venaient de partout au pays, et ne cessaient de grossir. Les gens étaient en colère. Il était pratiquement impensable que des citoyens américains soient arrêtés pour avoir nourri des pauvres dans un parc. Le maire, le chef de police, le procureur municipal, une brochette de politiciens ainsi que des membres de l'ACLU se sont mis à négocier avec nous ainsi qu'avec les membres de différents groupes communautaires. Les discussions nous ont permis d'apprendre que les policiers utilisaient le Département des Parcs pour créer un problème là où il n'y en avait pas. Aucun permis n'était en fait nécéssaire pour exercer le genre d'activités propres à Food Not Bombs, et la municipalité de San Francisco parut vraiment stupide! En concluant cette réunion, nous avons convenu de nous retrouver le lendemain, et nous avons convenu qu'aucune des parties ne parlerait aux journalistes tant que nous ne serions pas parvenus à une entente. On nous a aussi promis qu'aucune arrestation de nos membres ne serait effectuée d'ici là.
    Peu avant la deuxième rencontre, un négociateur de notre équipe fut toutefois arrêté parce qu'il tentait de réconforter un vétéran du Viêt-Nam, écoeuré de vivre dans les parcs et menaçant de se jeter du haut du Pont Golden Gate. Relâché au bout de 45 minutes, notre négociateur fut en mesure de se rendre au rendez-vous pour la simple et bonne raison que celui-ci avait commencé en retard. Notre équipe a alors décidé de suspendre les pourparlers, car la municipalité s'était montrée indigne de notre confiance: en plus de procéder à l'arrestation de notre négociateur, elle avait émis la veille au soir un communiqué de presse peu flatteur à l'égard de Food Not Bombs. Nous avons donc dit au maire que nous continuerions coûte que coûte à distribuer des repas dans le parc, et qu'il serait de son ressort de décider si oui ou non des arrestations devraient être effectuées. Notre détermination l'a ébranlé. Monsieur le maire était peu habitué d'avoir à porter le fardeau de la responsabilité, et de voir son autorité défiée ouvertement. Bien que cela le fît arriver en retard à l'opéra ce soir-là, le maire organisa une conférence de presse dans laquelle il annonça une "entente" et qualifia l'équipe de Food Not Bombs de "pionniers dans l'effort pour mettre un terme à l'itinérance et la faim."
    À l'été 1989, les SDF de plusieurs grandes villes à travers les États-Unis créèrent des communautés temporaires autonomes qu'ils appelaient tent cities. Ces campements de fortune devinrent des lieux privilégiés d'action pour Food Not Bombs, notamment à New York et San Francisco, et attirèrent l'attention du public sur les qualités personnelles des pauvres. Les maires de ces deux villes se trouvaient en position délicate, puisque les conditions de vie des sans-abri ne cessaient de se détériorer et que certains contribuables frustrés ne se gênaient pas pour les rendre encore plus difficiles. Or les élus municipaux n'avaient aucune solution concrète à opposer au problème de la pauvreté, puisqu'ils refusaient dès le départ de reconnaître les failles d'un système politique basé sur la centralisation des pouvoirs. Ce qu'ils pouvaient faire de mieux était de mettre en évidence leur propre impuissance, en proposant des solutions pour le moins douteuses. Aux tables de distribution, à San Francisco, des itinérants nous ont raconté comment, la nuit précédente, des policiers avaient investi le parc, battu les gens et détruit les campements. Certaines personnes auraient même été emprisonnées. La nuit précédente, c'étaient les pompiers qui étaient venus les arroser copieusement. L'autre nuit d'avant, les policiers s'étaient présentés avec de puissants réflecteurs et avaient intimidé les campeurs au porte-voix. Après trois nuits consécutives de ce genre de harcèlement, notre aide était demandée avec insistance. Nous avons donc déménagé notre service de distribution de la Place des Nations-Unies jusque devant le très stratégique Hôtel de ville. Nous avons commencé une distribution le 28 juin à cinq heures de l'après-midi et continué sans arrêt, 24 heures sur 24.
    Les sans-abri avaient monté un campement sur Civic Center Plaza, de l'autre côté de la rue, face à l'Hôtel de ville. Cette tent city leur redonnait espoir et stimulait leur sens de l'organisation. Le maire menaça d'envoyer la police, mais la communauté se serrait les coudes et tenait bon. Lorsque le maire annonça que les tentes étaient interdites et que les "résidents" du parc ne pouvaient y dormir en aucun cas, il y eut un mouvement de foule spontané vers son bureau, et le balcon de l'Hôtel de ville fut décoré d'une immense bannière de Food Not Bombs! Le 12 juillet, la Ligue des activités policières a investi le Civic Center Plaza et a commencé à y installer une fête foraine complète, avec les autos tamponneuses, la grande roue et tout le bazar. Le nom de cette foire était "Empereur Norton", en hommage au clochard le plus célèbre du San Francisco du XIXe siècle! Quand nous avons vu cela arriver, nous avons craint que l'on ne nous arrête, pour ne pas que nous gênions l'installation des manèges. Nous avons donc caché les contenants de soupe dans un endroit sécuritaire. Le mardi 13 juillet, les flics sont intervenus: ils arrêtèrent plusieurs personnes et confisquèrent notre soupe. Aussitôt qu'ils eurent quitté, nous étions de retour avec encore plus de soupe et de pain! Les flics revinrent, nous prirent en flagrant délit et arrêtèrent plusieurs personnes encore une fois. Notre bonne organisation, qui nous permettait de répliquer ainsi plusieurs fois de suite, les mettait dans un embarras qu'ils allaient connaître encore et toujours plus à l'avenir.
    Le lendemain, vers midi, un grand rassemblement contre ces arrestations fut tenu devant l'Hôtel de ville. Food Not Bombs avait apporté de la bouffe et un groupe de manifestants, inspiré par les événements du mois de mai à la Place Tienanmen, s'est présenté avec une "déesse de la bouffe gratuite" de 15 pieds de haut, poussant un chariot d'épicerie d'une main et brandissant une carotte de l'autre. Les anti-émeute étaient encore une fois dans les parages... Lorsque la grande bannière Food Not Bombs fut déployée sur les marches de l'hôtel de ville, les personnes la tenant en place furent arrêtées. Puis après avoir passé l'après-midi dans un fourgon cellulaire, elles furent transférées à la centrale de police de la zone nord, où on leur a lu une injonction de la Cour interdisant la distribution gratuite de nourriture. Un des membres de l'équipe fut ensuite emmené en Cour Supérieure, où il dut se défendre lui-même. Après avoir déclaré l'ordre de la Cour "moralement incompréhensible", il fit la déclaration suivante: "Les contribuables de San Francisco seront mis à rude épreuve, puisque des centaines et des centaines de personnes continueront de se faire arrêter de la sorte. En aucun cas nous ne respecterons votre injonction qui est du véritable terrorisme juridique." Cette déclaration allait devenir réalité: Food Not Bombs a continué d'exercer son droit de servir des repas gratuits à tous les jours; Food Not Bombs a continué de subir des arrestations pour revenir à la charge avec encore plus de bouffe aussitôt les policiers partis!
    Après les arrestations de la Fête du Travail 1989, dans le parc Golden Gate, nous avons tous dansé et festoyé autour des restes de bouffe qui n'avaient pas été confisqués. Puis les derniers d'entre nous dûmes trouver un moyen de quitter les lieux sans nous faire attraper. Nous avons donc décidé de remonter en groupe la rue Haight sur une distance d'un pâté de maisons. C'est alors que des flics à moto ont rejoint les retardataires qui suivaient à environ 30 pieds derrière nous. Ils les projetèrent au sol avec leurs matraques, les traînèrent dans le milieu de la rue et les arrêtèrent. Nous pensions être les prochains à subir le même sort, nous avons donc bifurqué aussitôt sur une rue transversale et avons couru jusqu'au sommet de la colline Buena Vista. Une fois parvenus de l'autre côté, nous l'avons redescendue en empruntant les ruelles, jusqu'à ce que nous atteignions la station de télé Canal 4. Nous sommes passés en ondes peu de temps après notre arrivée, et on nous a demandé pourquoi nous nous obstinions à servir de la bouffe même si nous risquions l'arrestation à chaque fois. Nous avons expliqué que donner à manger à ceux qui ont faim est un devoir, que cette activité n'est sujette à aucune réglementation et est de toutes façons protégée par la Constitution. Nous avons encouragé les gens à se tenir debout et défendre leurs droits. C'est ainsi que se termina l'entrevue.
    Bien que la municipalité nous ait enfin octroyé un permis après cette vague d'arrestations, c'en n'était pas fini du harcèlement et des tentatives de nous empêcher d'exercer nos activités. L'oppression a continué durant l'été 1990, et se poursuit encore de nos jours. Or, durant toute cette époque et en partie grâce à elle, Food Not Bombs a continué de grandir et de répandre sa philosophie. Les actions relatées ci-haut et les arrestations qui s'ensuivirent nous ont donné une attention et une crédibilité inestimables.
    Au moment d'écrire ce livre, seule la municipalité de San Francisco avait commis ces bévues. Les groupes Food Not Bombs de East Bay, Sacramento, Santa Rosa et Long Beach n'ont pas (encore) été arrêtés. Les groupes de Washington, New York, Boston et Portland, Oregon, n'ont pas subi de contraintes non plus. Depuis ce temps, nous continuons de croître et de servir des repas gratuits quotidiennement. De nouvelles organisations surgissent un peu partout à l'année longue, et peut-être qu'aujourd'hui est le jour où Food Not Bombs apparaîtra dans votre patelin!

    Cuisiner pour la paix (annexe)Dépliant-type
    L'argent dépensé dans le monde en armement à chaque semaine serait suffisant pour nourrir toute la population de la Terre pendant un an. Quand des milliers de personnes meurent de faim à chaque jour, comment peut-on dépenser encore un dollar pour la guerre? Si vous êtes de ceux qui croient que les gens ont davantage besoin de nourriture que de bombes, appelez-nous aujourd'hui. Les prochaines années pourraient changer le monde profondément, et ce pour des générations. De la Bouffe, pas des Bombes (Food Not Bombs) travaille pour que ces changements soient positifs pour tout le monde.
    De la Bouffe, pas des Bombes a plusieurs projets qui s'amorcent ou qui sont déjà en branle dans votre entourage :
    • Distribution de nourriture gratuite pour les gens dans le besoin.
    • Tables de discussion pour donner de l'information à propos de la nourriture saine, de la paix et de la justice.
    • Préparation de repas chauds pour des manifestations ou des événements artistiques.
    • Organisation d'actions créatives s'opposant à la guerre et la pauvreté.
    Nous vous invitons à travailler avec nous pour fournir les services et l'information dont a désespérément besoin la communauté. Vous pouvez faire une différence.Appelez-nous au: (votre numéro de téléphone ici)
    De la Bouffe, pas des Bombes
    Votre adresse
    et numéro de téléphone
    La date

    Lettre-type destinée à la direction des restaurants
    Cher gérant,
    De la Bouffe, pas des Bombes aimerait recueillir les surplus de nourriture que vous pourriez avoir. Nous distribuons cette nourriture aux maisons d'accueil et aux cuisines populaires, tout en en la servant nous mêmes aux gens qui ont faim.
    De la Bouffe, pas des Bombes est fier d'être efficace et ponctuel dans ses cueillettes et ses livraisons.
    Votre établissement va bénéficier de ce geste, et sera fier de savoir que ses surplus de nourriture vont à ceux qui en ont vraiment besoin. Plusieurs propriétaires, dans d'autres villes ou quartiers, ont d'ailleurs fait des économies de frais et de taxes relatives à l'enlèvement des ordures.
    Appelez-nous pour nous faire savoir quel moment vous irait le mieux pour la cueillette des surplus. Merci.
    Sincèrement,
    Votre nom,
    Bénévole

    Si la police essaie de saisir votre nourriture
    Si la police commence à saisir votre nourriture ou à arrêter des bénévoles, nous avons découvert que diviser les repas en trois, en les servant seulement un tiers à la fois, est une bonne solution. Nous mettons la soupe et les salades dans des chaudières de plastique de cinq gallons avec des couvercles.
    Dites aux gens qui attendent pour la nourriture qu'ils sont invités à rester même après que la première partie du repas ait été confisquée, puisque davantage de nourriture s'en vient! Faites-leur savoir que la police ne prend qu'une partie du repas. Ceci les calmera. Ceux qui attendent pour manger peuvent avoir l'impression que la police leur vole tout leur repas, se mettre en colère et donner aux policiers la "chance" de se battre avec les affamés.
    Après que les policiers aient quitté le secteur, sortez la nourriture à nouveau tout en en gardant encore une partie cachée au cas où ils reviendraient.
    La police revient rarement une troisième fois, car elle se sent ridicule d'être déjà intervenue deux fois.
    Si la police "colle" et surveille le secteur, vous pouvez peut-être les faire partir. Après quelques tentatives d'arrêter le service, elle réalise qu'il est préférable de quitter que de rester et de montrer que leur autorité peut être défiée avec succès.
    Si vous continuez vos distributions de bouffe de façon régulière, le gouvernement va abandonner et vous allez vous mériter le respect de la population. N'arrêtez pas à cause de la police!

    Ordre du jour typique d'une réunion de De la Bouffe, pas des Bombes
    1. Ouverture de la réunion (10 minutes)
    2. Adoption de l'ordre du jour (5 minutes)
    3. Organisation du calendrier (45 minutes)
    4. Solidarité (actions où de la bouffe peut être distribuée, 20 minutes)
    5. Rapports des comités (30 minutes)
    6. Finances (10 minutes)
    7. Prochaine réunion (5 minutes)
    8. Retour sur la réunion (Remarques et commentaires, 15 minutes)

    Citations
    «Cette politique de non-poursuite est vraiment frustrante et inquiétante… Il y aura des problèmes si le département suspend les arrestations… De la Bouffe, pas des Bombes en ferait sûrement une affaire publique, avec d'agaçantes distributions de nourriture tape-à-l'oeil et mal placées. Il pourrait en résulter une situation chaotique et il s'agirait d'un précédent dangereux pour les autres groupes qui refusent d'obéir à la loi…»Capitaine Dennis P. Martel, Officier, Poste de police du secteur nord, 9 février 1990, dans un mémo officiel de la Police de San Francisco.
    «Plusieurs d'entre ceux qui ont été interviewés ont dit que la frustration et la colère sont susceptibles de monter de tous les côtés si des fonds ne sont pas trouvés pour les services sociaux. Sans argent, disent-ils, la petite chicane de cet automne entre les policiers et FNB pourrait bien annoncer des conflits plus sérieux. "Si les sans-abri étaient organisés et dirigés sérieusement, il pourrait y avoir d'importants remous sociaux; il pourrait y avoir un soulèvement" dit Harry de Ruyter, directeur des services sociaux pour l'armée du salut à San Francisco.»San Francisco Chronicle, 31 octobre 1988.
    «Ils [De la Bouffe pas des Bombes] croient qu'ils peuvent manipuler les sans-abri pour jeter les bases d'un ordre social radical nouveau genre.»Art Agnos, Maire de San Francisco, 26 août 1988.
    «Ils [De la Bouffe, pas des Bombes] ne vendent jamais de nourriture, mais la donnent gratuitement. En plus de huit ans, nous n'avons jamais eu de plaintes ou de difficultés reliées à la santé avec ce groupe. Ils aiment avoir un appui communautaire avec une large base. En fait, ce groupe travaille en coopération avec la ville dans notre volonté mutuelle d'éduquer le public à propos des dangers de la guerre nucléaire et d'encourager la paix au moyen du désarmement nucléaire.»Alfred E. Velluci, Maire de Cambridge, 20 janvier 1989, (dans une lettre à Ben Gale du Département de la Santé de San Francisco, trouvée dans les dossiers de la Police de San Francisco).

    À propos des auteurs
    C. T. Lawrence Butler est déménagé à Boston en 1976 avec une troupe de théatre qu'il avait aidé à former dans sa ville natale de Newark, Delaware. En 1979, il rejoint des groupes d'affinités sous la demande d'un ami acteur et participe à deux tentatives majeures d'occupation à la centrale nucléaire de Seabrook. Ces actions ont initié C.T. à deux concepts - l'action directe non-violente et les prises de position par consensus - qui ont changé sa vie. Dans la dernière décennie, C.T. a poursuivi son exploration de ces deux disciplines en devenant un militant contre les taxes de guerre et en participant à plusieurs groupes d'action politique et de revendications sociales. En 1980, C.T. et un groupe d'amis ont formé le collectif De la Bouffe, pas des Bombes à Cambridge. Plus tard, C.T. a été reconnu pour son travail à Cambridge en étant nommé à la Commission de l'éducation pour la paix et le désarmement nucléaire de la ville. Au moment d'écrire ce livre, C.T. vivait à Portland au Maine avec plusieurs amis travaillant pour créer une communauté visant la sensibilisation à l'écologie. Il habite maintenant au Vermont. Il est père, auteur, militant politique pro-féministe, formateur sur la non-violence et le consensus et chef cuisinier végétarien. Voici quelques organismes dans lesquels il est (ou fut) impliqué: l'Organisation nationale des hommes contre le sexisme, Les Verts (USA), la Ligue de résistance à la guerre, le Réseau des formateurs sur la non-violence de la Nouvelle-Angleterre, ACT UP! (Maine), les Verts de Casco Bay et le Centre de ressources pour la résistance contre les taxes de guerre, sans oublier The Dove, un journal sur la résistance contre les taxes de guerre où il fut co-éditeur. C.T. a aussi travaillé sur un troisième livre (le livre de recettes de Food Not Bombs).
    Keith McHenry est né à Francfort, Allemagne, en 1957 alors que son père y faisait carrière comme militaire. Son arrière-arrière-grand-père du côté paternel était l'un des signataires de la Constitution américaine, ainsi que le Sécrétaire de Guerre de George Washington. Son grand-père du côté maternel était quant à lui un des planificateurs des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki!
    En 1974, Keith entreprit des études en peinture à l'Université de Boston. Après l'université, il travailla trois ans pour le Département des parcs nationaux, voyagea à travers les États-Unis en faisant toutes sortes de petits boulots, et fit des voyages à Seabrook, New Hampshire, pour y manifester contre l'énergie nucléaire. En 1979, il fonda une firme de publicité à Boston. L'année suivante, il se joignit à sept amis pour fonder Food Not Bombs. Après huit ans à servir de la nourriture et à travailler comme graphiste, Keith et son épouse Andrea ont déménagé à San Francisco où ils ont mis sur pied un autre groupe FNB. Depuis lors, Keith a été battu 13 fois, a été détenu sous caution de 100 000$, a passé plus de 450 jours en prison, et a même risqué d'y passer le reste de ses jours en tant que premier homme blanc soumis à la loi Three Strikes de Californie (si vous êtes condamné trois fois pour le même délit -même mineur- vous risquez un minimum de 25 ans derrière les barreaux). Il a été hospitalisé plusieurs fois et a dû subir une intervention chirurgicale après que la police l'ait matraqué entre les deux yeux!

    Keith McHenry-1988
    Keith McHenry, le premier des quelque 1000 bénévoles de FNB ayant été arrêtés jusqu'à ce jour pour avoir servi de la nourriture sans permis. (Photo prise le 16 août 1988, Parc Golden Gate, San Francisco, Californie, U$A.)

    Matériel disponible
    Vous pouvez commander les éléments suivants, arborant le logo de Food Not Bombs:
    • épinglettes
    • autocollants
    • bannières
    • T-shirts
    • Matériel de papeterie
    Il est aussi possible de commander les ouvrages suivants (en anglais):
    • The Story of Miso
    • A Short History of Food Not Bombs
    • The Food Not Bombs/San Francisco Handbook
    • The Seven Steps to Organizing a Food Not Bombs
    • Formal Consensus (dépliant)
    • On Conflict and Consensus
    • The Food Not Bombs Menu (organe officiel d'information, mis à jour régulièrement)

    Pour commandes ou plus d'informations:
       
      Teléphone sans frais en Amérique du Nord: 1-800-884-1136 / 1-816-531-8708A FOOD NOT BOMBS MENU P.O. Box 32075, Kansas City, MO 64171 U$A
      foodnotbombs@earthlink.net
      http://home.earthlink.net/~foodnotbombs/

      Alimentation/Politique/Justice sociale/Livre de recettes (texte paru à l'endos de la version papier)
      Que ce soit aux États-Unis ou en Europe, des centaines de millions de tonnes de nourriture parfaitement comestible et souvent emballée dans de beaux contenants se retrouvent chaque année dans les dépotoirs. Or les statistiques indiquent que la mortalité infantile, la pauvreté et la malnutrition augmentent dans la majeure partie des pays industrialisés. Selon les auteurs, un dixième seulement de toute la nourriture ainsi jetée pourrait suffire à vaincre la faim dans ces pays.
      Le réseau de groupes autonomes De la bouffe, pas des Bombes (Food Not Bombs), fondé à Boston au début des années 80, a pour but de récupérer une partie de cette nourriture avant qu'elle ne soit gaspillée, pour ensuite la servir aux affamés. Mais ce n'est pas tout: comme l'indique son nom, De la Bouffe, pas des Bombes entend utiliser la distribution de nourriture comme un moyen de conscientiser et d'éduquer les classes moyenne et défavorisée. En effet, la pauvreté qui apparaît au beau milieu de l'abondance est le résultat de choix politiques et économiques douteux, donnant plus d'importance aux armes et aux profits qu'à la Vie. Encore faut-il attirer l'attention sur la manière dont ces choix sont effectués dans le cadre de la soi-disant économie de marché.
      De la Bouffe, pas des Bombes donne une grande quantité de conseils, recueillis auprès d'une douzaine de chapitres aux États-Unis, sur le meilleur moyen de recueillir la nourriture et combler les besoins de centaines de personnes. Ce livre explique comment concocter des mets simples, savoureux et nutritifs pour ensuite transformer les soupes populaires en rassemblements politiques. De plus, un historique du mouvement vous en apprendra beaucoup sur l'art de négocier avec la police, les politiciens et les médias pour mieux servir la communauté.
      Finalement, ce livre vous invite à former un groupe Food Not Bombs dans votre municipalité et rejoindre un réseau dont les ramifications s'étendent principalement aux États-Unis, au Mexique, au Canada, au Québec et maintenant en Europe. (Pas moins de 169 de ces groupes étaient à l'oeuvre selon le décompte d'avril 1997.) Souhaitons que les pays francophones se joignent au mouvement et que retentissent plus que jamais les slogans: "De la bouffe, pas des bombes! Des maisons, pas des prisons!"

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