Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
QUELQUES INFORMATIONS FRAÎCHES (mai 03)
SUR LES LUTTES EN ARGENTINE
BP 257 14013 Caen Cedex
Cet article émane du Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen (BP 257 14013 Caen Cedex). Une des personnes qui le compose s'est dernièrement rendue en Argentine et en Uruguay, durant 2 mois, pour «faire le tour» du mouvement anar dans ces 2 pays et pour rassembler quelques informations sur la situation sociale qu'ils traversent.L'article qui suit va donc tenter de faire brièvement le point sur la situation des luttes en Argentine. Un peu plus tard, un article dressant un petit état des lieux du mouvement anarchiste argentin et uruguayen sera également publié.
Bien des choses évoquées dans cette article sont traitées de manière très superficielle, par manque de temps et par ignorance. Les informations présentées offrent cependant l'intérêt d'être relativement fiables et récentes.
Ce texte va être diffusé dans la majeure partie du mouvement anar et radical français via internet. Il peut être librement publié, dans son intégralité ou seulement en partie. Nous vous demandons simplement d'en indiquer la source. Toutes critiques constructives ou apports d'informations complémentaires seront bienvenus.
Par ailleurs, le SIA de Caen a dernièrement organisé une collecte pour créer sur La Plata en Argentine une petite maison d'édition anarchiste. L'argent collecté a été remis au collectif Letra Libre à l'origine du projet, une petite partie, jugée excédentaire, a été remise à la bibliothèque populaire et libertaire José Ingenieros de Buenos Aires. Des informations précises sur la collecte et la remise de l'argent seront diffusées prochainement de manière séparée par notre petit groupe.
Bonne lecture.
Comme annoncé dans la présentation, je ne vais pas me lancer dans un grand historique concernant la situation politique et sociale de l'Argentine. Je ne maîtrise pas assez le sujet et je n'ai pas le temps de me lancer dans des recherches. Pour celles et ceux que cela intéresse je signale au passage une bonne brochure sortie par les camarades communistes de conseil d'ÉCHANGES ET MOUVEMENT. Elle s'appelle«L'Argentine, de la paupérisation à la révolte. Une avancée vers l'autonomie.» (76 pages A5) et peut être commandée, contre 3 euros port compris, à l'adresse suivante : Échanges et mouvement, BP241, 75866 Paris,
APERÇU DES LUTTES ACTUELLES EN ARGENTINE
cedex 18. Seul inconvénient, elle date d'il y a presque un an et les choses évoluent vite. Ils vont apparemment bientôt en ressortir une nouvelle pour faire le point.
Comme la plupart d'entre vous le savent l'Argentine a connu une assez grave explosion sociale en décembre 2001 (pillages, manifs énormes, une trentaine de morts suite à la répression et le gouvernement de De La Rua qui est renversé) suite à une grave et longue crise économique, sociale et politique. Le chômage et la pauvreté ont fortement et rapidement augmenté. La classe politique, très corrompue, est très discréditée. De cette explosion sociale sont nées les assemblées populaires de quartier. Les mouvements de chômeurs (les piqueteros),qui existaient dès le milieu des années 90, se sont multipliés et développés. La pratique du troc, qui elle aussi préexistait aux journées du 19 et 20 décembre 2001, s'est également beaucoup développée après. Des entreprises fermées ont été occupées et parfois remises en route sous «contrôle ouvrier». Tout cela est plus ou moins connu (c'est à dire aussi plus ou moins méconnu ou connu de manière déformée) et il en ressort souvent l'idée que l'Argentine connaît un fort mouvement populaire auto-organisé et en expansion.
Cette image correspond partiellement avec la réalité de l'Argentine entre décembre 2001 et grosso modo la fin de 2002. Mais il semble clair que ce n'est plus le cas aujourd'hui. L'heure est au reflux (et à la récupération) des luttes et il faut rompre avec une vision dépassée et optimiste de la situation.
De nombreux facteurs semblent jouer dans ce reflux:
- La stabilisation de la situation économique: elle reste mauvaise mais elle a cessé de se dégrader. On assiste à une petite reprise de l'activité même si celle-ci reste inférieure aux niveaux d'avant 2001. La dévaluation du peso argentin a redonné de la compétitivité à l'économie et relancé apparemment un peu les exportations. De même, la cherté des produits importés tend à relancer un peu la production nationale des biens basiques de consommation. Le gouvernement a multiplié massivement les plans d'aides sociales (plans Trabajar, jefes y jefas de hogar...)qui consistent à donner 160 pesos mensuel (une cinquantaine d'euros) aux chômeurs en échange de quelques heures de travail quotidien dans les municipalités et certaines administrations de proximité. Cela permet d'éviter de mourir de faim et c'est cumulable avec de petits boulots ou tâches occasionnelles. Une hausse sensible du salaire minimum a été également décidée : il passerait de 450-500 pesos à 650-700.
- La lassitude: la pauvreté qui touche plus de la moitié de la population laisse peu de loisirs pour faire de la politique. Les nécessités de la survie quotidienne accaparent beaucoup de temps. La colère est toujours présente mais n'atteint plus un seuil immédiatement ou nécessairement explosif. Les événements de décembre 2001 ont été suivi de plusieurs mois d'intenses et éprouvantes mobilisations tout azimut qui n'ont pas fondamentalement modifiées la donne. Les perspectives d'amélioration réelle de la situation sont faibles et cela contribue aussi à un certain essoufflement de la dynamique de lutte... tout en maintenant les conditions de son existence.
- La récupération: elle est le fait de la quasi totalité de l'extrême-gauche argentine (pour l'essentiel trotskiste). Tous les partis marxistes-léninistes «d'avant garde» ont vu dans les événement de décembre 2001 une situation pré-révolutionnaire et se sont précipités sur tout ce qui bougeait pour essayer de s'en nourrir, d'en prendre le contrôle et comme toute bonne avant-garde qui se respecte, ils ont cherché à saboter ce qu'ils ne pouvaient contrôler. Les assemblées populaires, composées au début de gens sans expérience politique de lutte, de fonctionnement collectif, d'auto-organisation ont été la cibles de nombreuses tentatives de récupération débouchant sur des conflits entre groupes ou individus, engueulades et basses manœuvres à n'en plus finir et tout ça a fortement contribué à les affaiblir. La fragmentation importante du mouvement piquetero(qui a connu pas mal de scissions) vient aussi en partie de là, chaque parti d'avant-garde se devant de contrôler un mouvement de piqueteroet une ou quelques entreprises occupées pour bien prouver que justement il est vraiment à l'avant-garde du mouvement... Une logique imparable et... bien souvent mortelle pour de fragiles expériences d'auto-organisation qui débutent. Le pullulement des partis d'extrême-gauche, qui se sont étoffés sensiblement, est réellement pesant dans les manifestations auxquelles j'ai assisté. Discours vieillot, services d'ordre musclés, dirigeants universitaires ou des classes moyennes et «troupes» (ou troupeau en l'occurrence) populaires très encadrées (sans possibilité de sortir du cortège de l'organisation qui est complètement entouré par le SO), étudiants chargés de vendre la presse «ouvrière». ..J'imagine que l'après 68 en France a du ressembler un peu à ça... et ça laisse un drôle de sale goût dans la gueule...
- La répression: Elle s'est durcie depuis l'été 2002 et les événements du pont Pueyrredon où 2 piqueterosont été tué par balles, plein d'autres blessés et arrêtés. Elle est rampante, multiforme, directe ou indirecte et connaît ponctuellement des emballements et des pics : violentes charges policières, utilisation occasionnelle des tirs de chevrotines lors de certaines manifestations, arrestations, fichages, menaces, intimidations diverses, séquestrations para-policières (c'est à dire parfois para-mafieuse) ciblées...
- Une contre-offensive idéologique: elle prend la forme d'une offensive médiatique qui dénonce pêle-mêle (en les rapprochant et donc en établissant des parallèles) la montée «généralisée» de la criminalité, la violence des délinquants (en particulier contre les policiers), la «violence subversive» des piqueteros(chômeurs, fainéants, sales, incultes...) qui empêchent les honnêtes travailleurs d'aller bosser et ruinent le pays en coupant les routes etc... Il y a depuis de nombreux mois tout un travail médiatique de préparation du terrain pour un durcissement sécuritaire (ça a souvent fait marrer les compagnons argentins d'apprendre que les médias jouaient le même jeu en France avec les banlieues, l'immigration, les grèves dans les services publics...).
- L'approche des élections qui recentre judicieusement l'actualité, le débat vers les formations politiques traditionnelles, qui met l'accent sur le devenir, le renforcement et l'amélioration des institutions, le respect de l'État de droit tout en faisant l'éloge de la participation citoyenne à ce moment fort de la vie de la nation, de notre grande nation qui connaît des moments difficiles et a besoin du soutien et de l'union de tous ses fils bla bla bla etc., ... Bref il s'agit de réintégrer et de discuter les problèmes (et leurs «solutions») dans le cadre (le carcan) de la «démocratie» parlementaire. Un autre grand classique du pouvoir en situation de crise...
Les entreprises occupées Il y en a prés de 150 dans le pays en ce moment. Elles regrouperaient des milliers de travailleurs et travailleuses, certain(e)s parlent de 10 000.
La plupart sont apparemment des petites boites, des ateliers qui regroupent une ou quelques poignées de prolos. Ces boites ont été fermées par les patrons qui ont mis la clé sous la porte, souvent en laissant des arriérés de salaires impayés. Du coup, elles ont souvent été occupées au départ pour empêcher le déménagement ou la vente par le patron des quelques machines et stocks de matières premières qu'elles contenaient, avec l'espoir que cela faciliterait à terme le payement des arriérés de salaire.
Avec le temps, la crise et le manque de boulot, les tentatives de relance sous contrôle ouvrier se sont multipliées. Mais il ne faut pas se leurrer, si la plupart de ces entreprises ont fermé, c'est qu'elles n'étaient plus viables dans le cadre capitaliste : effondrement du marché, basse productivité, machines obsolètes... La relance sous contrôle ouvrier pose donc des tas de problèmes : les coûts de production sont élevés et souvent non compétitifs, les salaires tirés de la relance de l'activité sont souvent très bas, il faut donc chercher d'autres revenus en exerçant diverses activités en dehors de l'entreprise, parfois seule une partie des anciens salariés peut ou veut encore y bosser, le capital manque pour acheter les matières premières, pour payer les factures d'énergie... Certaines de ces boîtes ont cependant pu redémarrer et se maintenir à flots mais avec un personnel réduit, des aides financières municipales ou des accords directs avec des petits producteurs de certaines matières premières. Tout cela reste souvent assez précaire. De plus, quand la relance sous contrôle ouvrier réussit à démontrer une certaine viabilité économique, réussit à dégager quelques bénéfices, les anciens patrons ne tardent en général pas à porter plainte en justice pour obtenir l'évacuation des entreprises et récupérer «leurs» biens.
Plus qu'un réel poids économique, les entreprises occupées ont surtout un fort poids symbolique pour le mouvement social en tant qu'expérience d'«autogestion», en tant qu'exemples du fait que les travailleurs peuvent se passer des patrons pour produire et sauver leur source de travail. Le gouvernement ne s'y trompe pas et voit d'un très mauvais œil ces violations flagrantes du sacro-saint droit de propriété.
Les entreprises «phares» de ce mouvement sont la fabrique de céramique «Zanon» située à Neuquen (prés de 500 prolos à l'heure actuelle pour 800 environ au moment de la fermeture) et la fabrique textile «Brukman» à Buenos Aires (115-120 personnes, surtout des femmes). Elles sont toutes 2 visées par des ordres d'évacuation.
«Zanon» tient toujours et semble avoir constitué un réseau de solidarités locales, nationales et internationales important autour de son existence.
Quant à l'usine textile «Brukman», après 2 tentatives ratées en 2002, le pouvoir a réussi à l'évacuer par la force à l'aube du vendredi 18 Avril. Plus de 700 flics appartenant à diverses unités ont délogé par surprise les quelques ouvrières qui assuraient la garde de nuit. Contrairement aux autres tentatives d'évacuation, la réaction des habitants du quartier, des assemblées populaires (fort diminuées), des mouvements piqueterosn'a pas été massive. La solidarité spontanée et de grande ampleur qui avait fait reculer le gouvernement en 2002 ne s'est pas reproduite en 2003. Le 21 Avril, après plusieurs jours de rassemblements, de démarches juridiques et de négociations infructueuses, une manif a été appelée pour réoccuper «par tous les moyens» l'usine. Après avoir posé un ultimatum à la police pour qu'elle quitte les lieux, quelques ouvrières sont rentrés dans le périmètre de défense qui entourait l'usine. La police a alors chargé et a dispersé, à l'aide de nombreux tirs tendus de gaz et de balles en caoutchouc, violemment et rapidement les manifestants, causant quelques dizaines de
blessés et arrêtant prés de 200 personnes. Il semble que quelques cartouches de chevrotines en plomb aient aussi été tirées (des douilles ont été retrouvées) mais sans faire de blessés. Toute tentative de résistance a été assez rapidement neutralisée. Les affrontements ont été quasi inexistants du fait que les tirs de la police interdisaient toute approche de leur dispositif.
JE SUIS A CE PROPOS OBLIGE DE PRÉCISER QUE LE CHIFFRE DE 7000 PARTICIPANT(E)S (CHIFFRES PUBLIES SUR INDYMEDIA, A-INFOS, LE MONDE LIBERTAIRE, LE COMBAT SYNDICALISTE DE LA CNTF...) A CETTE MANIFESTATION DE SOUTIEN EST TOTALEMENT FANTAISISTE.
J'étais à cette manif et j'ai suffisamment d'expérience pour pouvoir estimer le nombre de gens qui participent à une manif petite ou moyenne. Le chiffre de 7000 personnes est, au mieux, une estimation délirante faite par une personne inexpérimentée, au pire (et je pense que c'est malheureusement le cas) un mensonge éhonté destiné à motiver les «troupes». Le lundi 21 en milieu d'après-midi, j'estime à environ 3000 le nombre de manifestant(e)s. A 17H30, heure de la fin de l'ultimatum et du début programmé des incidents, il ne devait plus rester que 2000 à 2500 personnes, un certain nombre de groupes modérés, de femmes, de personnes âgées ou a mobilité réduite ayant prudemment quitté les lieux. Por Favor,laissons la pratique du mensonge aux médias bourgeois...
A signaler également, le cas de l'usine «Sasetru», dans la banlieue de la capitale, une usine de production de pâtes alimentaires fermée depuis 20 ans mais dont les machines étaient encore susceptibles d'être utilisées. Elle a été occupée par une soixantaine de chômeurs et d'ancien(ne)s salarié(e)s de la boite qui pensaient nettoyer les machines et produire des nouilles pour tous les comedores(cantines populaires dans les quartiers pauvres souvent organisées par les
mouvements piqueteros)du grand Buenos Aires. Mais rapidement, avant que puisse s'effectuer une remise en marche, à la mi-mars, 700 flics ont réoccupé l'usine et viré tout le monde manu militari.
Pour conclure sur les usines occupées (dite aussi «récupérées»), il me semble important de préciser que les assemblées de ces entreprises sont parfois «encadrées» politiquement par certains partis trotskistes : le Polo Obrero(Pôle Ouvrier) à Sasetru et Zanon, le Parti des Travailleurs Socialistes à Brukman par exemple. Il est aussi important de préciser que les travailleurs de Zanon et Brukman demandent l'«étatisation sous contrôle ouvrier» de leurs entreprises. Il est probable que la demande d'«étatisation» soit liée à l'idéologie véhiculée par les organisations trotskistes avec en plus un aspect tactique dans cette position : l'État bourgeois évacuant par la force les entreprises occupées, le thème de la construction de l'État ouvrier peut ainsi être avancé comme une «nécessité» liée à la lutte.
J'ignore aussi dans quelle mesure le fonctionnement des AG est réellement démocratique et si, par exemple, l'égalité salariale, la rotation des tâches productives sont pratiquées. Toute information fiable sur ces aspects est la bienvenue.
Les assemblées populaires Comme cela a déjà été dit plus haut, les assemblées populaires (dite aussi barriales,de quartier ou vecinales,de voisins) ont fondu comme neige au soleil au fil du temps. Il faut également préciser que ce phénomène des assemblées est essentiellement apparu dans le grand Buenos Aires. On en trouve aussi quelques unes à La Plata, Cordoba et une poignée à Rosario, pour l'essentiel. Le phénomène a donc une extension géographiquement limitée, même s'il faut considérer le fait que ces assemblées sont implantées dans des zones où se concentre environ la moitié de la population du pays.
Il faut signaler aussi que leur base sociale était constitué majoritairement par la classe moyenne, traumatisée par la perte d'une partie de ses économies confiées aux banques, paupérisée par la hausse des prix, dégoûtée par la corruption de la classe politique, classe moyenne qui est en grande partie rentrée dans le rang.
Je n'ai pas assisté à des assemblées mais j'ai rencontré des gens qui en faisaient partie. Certaines assemblées tournent avec 10, 15, 20 participant(e)s régulières, d'autres avec 40, 50 ou 60 mais je n'ai pas entendu parler d'assemblées arrivant à réunir encore de manière régulière quelques centaines de personnes. En cas de coup dur, la capacité, occasionnelle, de mobilisation doit pouvoir augmenter sensiblement mais sans atteindre, de loin, celle du début 2002.
Il semble que de nombreuses assemblées aient cherché à s'inscrire dans leur milieu et dans la durée, à occuper des lieux vides (anciennes banques, cinémas, ateliers, cliniques désaffectées ...), à promouvoir les clubs de troc, la parution de petits journaux locaux alternatifs, des débats politiques, des petites bibliothèques, des ateliers de formation, de petites coopératives boulangères, quelques dispensaires, l'organisation de feriasartisanales où les gens du quartier échangent, vendent ou achètent nourriture cuisinée, bijoux, poteries, bibelots, vêtements fait-mains etc...
Ainsi même si leur affluence et leur influence a nettement diminué, les assemblées restent actives. Plusieurs évacuations de locaux occupés par des assemblées ont eu lieu ces derniers mois. La dernière en date durant mon voyage (il s'en est peut-être produit d'autres depuis) fut, à la mi-mars, celle de l'assemblée de Lezama sud qui occupait une ancienne succursale de la banque Mayo. Une cinquantaine de flics en tenue anti-émeutes ont viré tôt le matin les quelques assembléistes qui se trouvaient dans le local occupé. Comme par hasard, dans ce lieu fonctionnait aussi le centre informatique d'Indymedia Argentine, site internet de contre-information bien connu.
Les assemblées échangent leurs informations de manière rapide et fluide via le réseau internet. Des délégués de tous le grand Buenos Aires se réunissent apparemment régulièrement. Un journal militant, plutôt bien foutu, intitulé «19/20» sert aussi apparemment plus ou moins de porte-voix officieux aux assemblées les plus «indépendantes» de la capitale depuis fin 2002.
Le(s) mouvement(s) piquetero(s)s
Ils regroupent les chômeurs des quartiers populaires, hommes ou femmes, jeunes ou vieux. Ils fonctionnent en général sur la base de l'assemblée. Leur arme favorite est la coupure de route avec barricades et piquets pour obtenir la satisfaction de leurs revendications (plus de plans, aides alimentaires, fournitures scolaires et chaussures pour la rentrée des classes, amélioration sanitaire du quartier, accès à l'eau potable et l'électricité, obtention de médicaments pour les petits dispensaires qu'ils cherchent à mettre en œuvre...).
Les premiers mouvements apparaissent au milieu des années 90 (Cutralco, General Mosconi...) et se répandent comme forme d'organisation et d'action dans tout le pays. Il y en a plein aujourd'hui, plus ou moins récents, plus ou moins auto-organisés, plus ou moins démocratiques. Certains sont directement liés à des organisations d'extrême-gauche et fonctionnent de manière assez verticale (centralisme démocratique oblige) : citons le CCC (Courant Classiste Combatif lié au Parti Communiste Révolutionnaire maoïste), le mouvement Teresa Rodriguez, le MTL (Mouvement Territorial de Libération, dont les couleurs sont le rouge et le noir mais qui est lié au Parti Communiste si je ne m'abuse), la FTC (Fédération des travailleurs Combatifs), le Pôle Ouvrier (lié au Parti Ouvrier), la Coordinadora por la Unidad de los BArrios(CUBA, ce qui indique assez bien sa source d'inspiration) etc... Signalons aussi le Mouvement pour l'Unité Populaire (MUP) qui semble fonctionner de manière plus horizontale tout en étant lié au groupe anarchiste AUCA... Il y a ensuite les mouvements piqueterosindépendants, nettement plus horizontaux comme l'UTD (Union des travailleurs sans emploi) dans la région de General Mosconi et les MTD (Mouvement de travailleurs sans emploi).
Les MTD sont tous autonomes et le fait qu'ils portent le même nom ne signifie pas qu'ils travaillent ensemble, même si leurs activités possèdent certaines similitudes. Certains MTD sont regroupés au sein de la Coordination Anibal Veron (MTD de Lanus, Solano, Almirante Brown entre autres). Il y a aussi des MTD à Varela, la Matanza, Allen... Ils sont en général partiellement inspiré et influencé par les expériences des zapatistes, du Mouvement des Sans Terres brésiliens et par les idées de Negri et Holloway, genre «nouvelle gauche autogestionnaire et extra-parlementaire», idées qui sont diffusées en Argentine entre autre par le collectif d'édition Situaciones.
Les mouvements piqueterosse sont considérablement développés dans la période qui a suivi les 19 et 20 décembre 2001. Ce développement est lié en bonne partie au fait que dans les mois qui ont suivi, grâce à de fortes mobilisations et pressions sur un gouvernement alors en partie aux abois, les mouvements piqueterosont obtenu la possibilité de gérer directement les plans d'aides type plans Trabajar, Jefes y jefas de hogar.Il y a apparemment environ 1.800.000 plans de ce genre distribués dans tous le pays et environ 8% de ces plans (aux alentours de 150 000 donc) seraient contrôlés directement par les organisations piqueteras.Cela signifie que les quelques heures de travail quotidien dues par les bénéficiaires de ces plans sont effectuées dans le cadre des projets productifs ou d'entraide (cantines populaires, jardins potagers, ateliers de métallerie ou de charpente, appui scolaire, bibliothèque, prévention sanitaire, élevages de volailles ou de lapins, ateliers artisanaux de fabrication de briques ou d'agglos...) des organisations piqueterasde tel ou tel quartier.
La nécessité a évidemment poussé beaucoup de gens (non politisés, non expérimentés) qui avaient besoin des 160 pesos des plans à s'affilier aux organisations piqueteras.Une partie de ces nouveaux arrivants se politisent peu à peu au sein du mouvement auxquels ils se sont rattachés, acquièrent une expérience d'organisation collective, de débat, d'action... mais il s'agit d'un processus lent et difficile qui nécessite un effort personnel et collectif permanent.
Il y a là évidemment une situation paradoxale pour les organisations piqueteras.Leur développement numérique est lié à un rapport de force qui a permis d'obtenir la gestion directe des plans et dans le même temps, avec l'évolution défavorable de ce rapport de force, ces organisations populaires subversives se retrouvent dans une situation de relative dépendance et vulnérabilité vis à vis de l'État vu que c'est lui qui donne ces plans...
Il est probable que l'État va chercher dans les mois qui viennent à réformer les plans d'aides et à en récupérer la gestion totale (ce qui ne veut pas dire qu'il en réduira le nombre), privant ainsi les organisationspiqueterasnon seulement de leur principal moyen de développement numérique mais aussi d'une partie importante de leur participant(e)s actuel(le)s.
Cela toutes les organisations piqueterasen sont bien conscientes. Elles cherchent donc à multiplier la mise en place de projets de production (de biens ou de services) alternatifs, capable de se soutenir par eux mêmes, et à accroître la formation politico-pratique (via de multiples ateliers de formation, causeries, projections-débats, publications de textes...) de leurs membres afin de réduire le degré de dépendance et vulnérabilité de leurs organisations vis à vis de l'appareil d'État.
On a un peu l'impression d'une course de vitesse pour tenter de limiter les dégâts que produirait une réforme de la gestion des plans d'aide sociale... même si toutes les organisations piqueterassavent qu'elles vont rapidement se dégonfler numériquement si cette réforme se produit.
On peut toutefois considérer que la très difficile situation sociale des classes populaires, l'expérience politique et pratique accumulée, la logistique déjà construite leur permettra de survivre et même peut-être de recommencer à croître lentement au bout de quelques temps, une fois le choc encaissé... pour peu que la répression ne soit pas trop asphyxiante.
Cette hausse de la répression est elle aussi attendue par toutes les organisations piqueteras: répression qui peut prendre la forme de charges de police et de tirs mortels durant les manifs, d'arrestations ciblées, de harcèlement anonyme dans tel ou tel quartier, de dégradation des locaux, de sabotage des AG par infiltration d'éléments perturbateurs ou provocateurs à la solde de la police ou des clans politico-mafieux péronistes qui se partagent le pouvoir d'État (et qui contrôlent des réseaux d'hommes de mains, appelés punteros,dans tous les quartiers).
Il semble par ailleurs que plus de 70 responsables ou militant(e)s piqueterossoient à l´heure actuelle détenu(e)s pour diverses raisons dans tout le pays. Il est probable que les contacts entre organisationspiqueterasvont se multiplier pour opposer un front commun à toute tentative d'accroître la répression. C'est d'autant plus nécessaire que ces mouvements se retrouvent assez isolés socialement après que la classe moyenne ait en bonne partie cessé, progressivement, de participer aux luttes et agitations qui avaient suivies l'explosion de Décembre 2001.
Les récentes élections présidentielles (participation obligatoire) se sont déroulées dans le calme et marquent un pas supplémentaire dans le processus de normalisation. La participation a été d'environ 80%, c'est-à-dire dans la moyenne. Les votes blancs ou nuls ont atteint environ 2,5% et les 5 partis de gauche et d'extrême-gauche qui s'étaient présentés ont ramassé moins de 5%. Carlos Menem (toujours ultra-corrompu, réac, libéral et répressif) a finalement abandonné dans l'entre 2 tours et c'est Nestor Kirchner, le dauphin de Duhalde, lui aussi issu du péronisme (parti justicialiste) qui du coup se retrouve à la présidence. Plus fin et présentable que Menem, il saura vraisemblablement jouer sur plusieurs tableaux à la fois pour circonscrire le mouvement social peu à peu.
Voilà, en gros, ce qu'a pu m'inspirer mon voyage et mes rencontres en Argentine. Le tableau que je viens de dresser n'est guère réjouissant. Il convient alors peut-être de dire, comme l'ont fait quelques argentin(e)s que j'ai rencontré, que l'existence d'un tel mouvement social était tout simplement impensable il y a seulement 2 ans...
Un article suivra prochainement sur l'état du mouvement anar en Argentine (là aussi, c'est pas très joyeux) et en Uruguay (où on sent certaines potentialités intéressantes).
Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen (BP 257 14013 Caen Cedex).
Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
APERCU DU MOUVEMENT ANARCHISTE ARGENTIN
Le texte peut librement être reproduit, diffusé, publié en partie ou dans son intégralité.
Tout ce que demande le SIA, cÕest dÕen être informéEs et que la source du texte soit indiquée.
Les informations ont été rassemblées par une personne du SIA qui a passé récemment plus dÕun mois et demi en Argentine.Voir aussi :
Quelques informations fraîches sur les luttes en Argentine
Contacter les groupes
Je ne vais pas rentrer dans de longues considérations sur la riche histoire du mouvement anarchiste en Argentine. Ça nÕest pas lÕobjet de cet article.
Le mouvement anar dans ce pays est dans une situation difficile. Sa taille est réduite. Il est morcelé. Sa logistique est faible. Ses ressources financières sont rares et nettement insuffisantes. Les quelques locaux «historiques» quÕil possède encore sont souvent délabrés. Il nÕa pratiquement aucune insertion sociale et est peu présent hors de la capitale. Il existe un fossé générationnel entre quelques militant(e)s très âgé(e)s, ayant lutté dans un contexte historique révolu, et la majorité du mouvement composé de jeunes gens, pleins de bonne volonté, mais peu expérimentés. Les militant(e)s «entre 2 âges» sont rares, la dictature et ses 30 000 morts et disparus est passée par là. LÕimmensité du pays et la situation économique très dure rendent les déplacements et rencontres directes difficiles. Peu de livres et textes anars paraissent et ceux qui circulent sont assez souvent vieillots, parfois tirés de vieux stocks datant des années 60 ou 70, et abordent surtout lÕhistoire passée du mouvement.La Fédération Ouvrière Régionale Argentine (FORA) Il ne reste aujourdÕhui pas grand chose de cette vieille organisation au passé héroïque. Quelques poignées de jeunes, appuyés par les quelques vieux encore vivants, ont cependant repris tant bien que mal le flambeau et rament, au milieu de bien des difficultés, pour maintenir à flots ce quÕil reste de la FORA. Celle-ci se compose à lÕheure actuelle de 4 petites Sociétés de Résistance(des sortes de syndicats intercorporatifs) : à Buenos Aires, San Martin (dans la périphérie de la capitale), Cholila (un petit village) et Esquel (une petite ville de 30 000 habitants) en Patagonie, à 1500 kms de la capitale environ. LaSociété de Résistancede la capitale comprend environ une quinzaine de personnes, essentiellement de jeunes chômeu(se)rs et étudiant(e)s. Leur local situé dans le vieux quartier de La Boca est le seul que possède encore la FORA. Il est pas mal délabré. Lors des grosses pluies, lÕeau de la cour rentre dans la salle de réunion et forme une mare au milieu de la pièce. Le toit (en tôle et briques) a également des fuites et lÕeau ruisselle le long dÕun des murs de la salle dÕarchive, mur qui menace partiellement de sÕécrouler.
Avec un peu dÕargent quÕils reçoivent parfois de sections de lÕAssociation Internationale des Travailleurs(AIT dont fait partie la FORA) ou que leur propose, à lÕoccasion, la Fédération Libertaire Argentinelorsque elle même en reçoit un peu de certaines sections de lÕInternationale des Fédérations Anarchistes(IFA), les jeunes foristesde la capitale essayent de rénover peu à peu ce local. Un autre problème rencontré est quÕil faut transférer la propriété du local à de jeunes militants car les vieux qui en ont la propriété juridique savent que leur temps est compté, or cela nécessite des actes notariés quÕil faut payer assez cher... et la FORA nÕa pas lÕargent nécessaire pour le moment.
Le local possède une petite bibliothèque, quelques vieux ordinateurs et quelques archives historiques de la FORA (mais celles-ci ont été dispersées au fil du temps, une partie sÕest gâtée dans des lieux de stockages inadaptés, dÕautres ont disparues lors de descentes de la police ou de lÕarmée, dÕautres encore ont été perdues lors de scissions dans les années 10 et 20. Les archives les plus importantes se trouvent aujourdÕhui au siège de la CGT, le syndicat officiel péroniste.). Ils disposent aussi dÕun photoduplicateur dÕoccasion, acheté il y a quelques temps avec une aide financière (provenant de lÕAIT si je ne mÕabuse). CÕest maintenant avec cette machine quÕest tiré, à prix réduit pour une qualité elle aussi réduite, tracts, affiches A3 et Organizacion Obrera(«Organisation Ouvrière»), leur journal bimestriel (format A4, 12 pages en général) diffusé à quelques centaines dÕexemplaires. Ils reçoivent aussi un peu de presse en provenance de lÕAIT ou du reste du mouvement anar international.
La propagande quÕils sortent me paraît assez décalée et est constitué surtout de déclarations de principes, de rappels historiques ou de vieux textes repris en articles ou tracts. Ils font à lÕoccasion du 1er Mai et dÕautres anniversaires historiques des rassemblements où ont lieu des prises de paroles (ils ont une petite sono) et des tables de presse. Le 1er mai 2002 a vu passer environ 400 personnes (ce qui ne sÕétait pas vu depuis bien longtemps), sympathisant(e)s libertaires ou curieu(ses)x. JÕignore ce quÕa donné le rassemblement du premier Mai de cette année.
Une partie des jeunes de la FORA qui galère au chômage est apparemment en train dÕessayer de mettre en place une sorte de petite coopérative de production de pain dans un quartier de la périphérie de Buenos Aires où existe un petit centre social libertaire animé par un petit groupe indépendant. Cela permettrait de créer quelques revenus pour les compagnons sans emplois et de sÕinsérer un peu dans le quartier. Affaire à suivre...
Je parlerai peu du groupe de San Martin que je nÕai pas rencontré. Il semble constitué par une poignée de personnes et il lui arrivait de publier (je ne suis pas sur que ce soit encore le cas) un petit journal intitulé Sociedad de Resistencia.
Descendons maintenant vers le sud du pays (27 heures de bus !!!), en Patagonie où existent 2 petites Sociétés de Résistancede la FORA. A elles 2, elles réunissent une poignée de militant(e)s entouré(e)s de quelques sympathisant(e)s. A Esquel, la Société de Résistancelocale fait, avec les moyens du bord, de la propagande (diffusion dÕOrganizacion Obrera,diffusion des petits paquets de tracts quÕelle reçoit occasionnellement de la capitale, slogans peints sur les murs, affichettes manuscrites ou sérigraphiées très artisanalement...).
Elle sÕinvestit aussi régulièrement dans le soutien aux communautés indigènes Mapuches de la région (peu nombreuses, les Mapuches vivant essentiellement du coté chilien) confrontées de plus en plus fréquemment à des problèmes dÕexpulsions. En effet, ces communautés indiennes ont été refoulées violemment par lÕarmée au 19ème siècle sur de mauvaises terres. Les survivants de ces opérations très meurtrières se sont installés comme ils ont pu, là où ils ont pu, mais sans posséder évidemment aucun titre de propriété. Or depuis plusieurs années de vastes superficies de terres «fiscales» (appartenant à lÕÉtat) ont été achetées en Patagonie par de grandes sociétés multinationales pour y faire de la prospection minière ou de lÕélevage (cÕest le cas de la firme Benetton qui possède dÕimmenses terrains où elle élève des moutons qui vont lui fournir la laine quÕelle va ensuite envoyer vers ses usines textiles). Les petites communautés Mapuches vivant sur ces terres achetées sont alors souvent visées par des demandes dÕexpulsions effectuées par les multinationales ou les grands propriétaires terriens. La gendarmerie se déplace alors pour abattre les masures des familles expulsées. La FORA locale sÕassocie alors très régulièrement aux protestations des communautés (petites manifestations et occupations symboliques dÕédifices publics). Une marche pour le respect des droits indigènes et contre la vente et le dépeçage de la Patagonie a eu lieu à la capitale en Avril suite à une vague dÕexpulsions et dÕagressions policières visant les Mapuches et suite aux problèmes liés au projet de mine dÕor à ciel ouvert, toujours à Esquel.
Ce projet minier a beaucoup fait monter la tension dans la région... Une compagnie minière multinationale canadienne Meridian Golda acheté un terrain situé sur une des montagnes qui surplombe directement Esquel après y avoir détecté la présence dÕor. Son idée était dÕexploiter la mine à ciel ouvert et de trier et récupérer lÕor avec une méthode nécessitant lÕutilisation importante de cyanure. Cela risquait de provoquer des nuisances importantes (2 grosses explosions minimum chaque jour avec retombées de poussières sur la ville), dÕimportants risques de pollutions liés à lÕutilisation du cyanure (empoisonnement des eaux de ruissellement provenant de la montagne dont la pente mène directement à certains quartiers pauvres de la ville) et de conférer à la compagnie minière un poids politique et social étouffant dans cette petite ville.
Le projet a donc suscité beaucoup dÕopposition en particulier auprès des commerçants, des professionnels du tourisme (en pleine expansion dans cette région immense aux magnifiques ressources naturelles), des classes moyennes, des associations écologistes etc... Des manifestations dÕune ampleur jamais vue ont eu lieu à Esquel (plusieurs milliers de personnes battant le pavé), lÕune dÕentre elle a d Ôailleurs débouché sur lÕoccupation pendant toute une nuit du hall du palais de justice suite à une expulsion violente de Mapuches dans la petite localité de Vuelta del Rio,3 vieux ayant vu leur maison détruite, leur potager ravagé et leur bétail dispersé par une vingtaine de gendarmes à cheval qui les ont menacé de mort sÕils ne partaient pas.
Des comités «citoyens» contre la mine ont vu le jour, collé des affiches, diffusé des tracts et des feuilles de choux anti-mines, peint des slogans... Meridian Golda répliqué par une coûteuse campagne de promotion de son projet (spots publicitaires, pages de pub dans la presse locale, lobbying auprès des élus...) articulée autour du thème du développement économique et de lÕemploi. Le thème de lÕemploi (environ 300-400 postes pour une durée dÕexploitation estimée à 8 ans) lui a valu le soutien appuyé de lÕUnion des Ouvriers de la Construction de la Région Argentine(UOCRA, affiliée à la CGT péroniste) dont la bureaucratie a fait cause commune avec les capitalistes de la multinationale.
La tension montant, les bâtiments de la compagnie ont rapidement dû être protégés par la police. Des renforts de police provinciale et fédérale ainsi que de la gendarmerie ont été envoyés à Esquel.
LÕaffaire sÕest, momentanément, conclue par un référendum populaire en Mars de cette année. Le NON lÕa largement emporté (70% de votant(e)s et environ 80% de NON si mes souvenirs sont bons) malgré les efforts de communication déployés par la compagnie minière qui a également cherchée à acheter les votes des plus pauvres (concerts gratuits, distributions de tee-shirts et casquettes décorés de SI a la mina,repas gratuit avec viande à volonté... et 50 pesos en moyenne par promesse de vote soit environ une quinzaine dÕeuros). Peine perdue, les pauvres, habitués depuis longtemps au clientélisme politique, ont pragmatiquement pris ce quÕon leur offrait avant dÕaller voter NON ou de sÕabstenir.
Du coup, la position de la compagnie et de lÕUOCRA sÕest durcie et de nombreuses manÏuvres dÕintimidations ont eu lieu envers des opposants bien connus (filatures ostensibles, coups de fils anonymes, dégradations de maisons, visites domiciliaires, cambriolages etcÉ) culminant avec un cassage de gueule dÕun contestataire qui se rendait à son travail tôt le matin, le tout accompagné de menaces de mort, pistolet braqué sur le ventre à lÕappui. Ils sÕen est suivi un rassemblement devant le siège de la compagnie qui sÕest terminé en bagarre de rue suite à lÕarrivée agressive dÕun groupe de nervis de lÕUOCRA. Un escrache(action surprise de dénonciation publique) a ensuite eu lieu de nuit devant la maison de lÕingénieur principal de la mine qui fut réveillé et abondamment traité de tous les noms par une quarantaine de manifestant(e)s. La FORA locale a évidemment participé, dans la mesure de ses petits moyens, à toute cette agitation. Nul doute en tout cas que la compagnie minière va revenir à la charge dans quelques mois avec un nouveau projet «plus sûr pour lÕenvironnement»...
A Cholila, à quelques heures de bus dÕEsquel, une autre Société de Résistance existe et participe à une expérience de communauté « libertaire » (composée de jeunes qui produisent de lÕartisanat), perdue dans la montagne et les bois, qui connaît des hauts et des bas, confrontée quÕelle est, entre autres, à une difficile situation économique, ainsi quÕà des problèmes interpersonnels et de fonctionnement interne.
Une rencontre anarchiste régionale, apparemment parfois assez chaotique, sÕy est tenue en Janvier de cette année et a rassemblé des anars dÕEsquel, Bariloche, Viedma , Bolson... Elle a donné lieu à une coupure de route nationale menée par une trentaine de compagnons masqués et qui a durée 3 heures environ avec slogans anti-mine peints sur la route et diff de tracts. Aucun(e) participant(e) nÕa pu être identifié(e) par la police présente sur les lieux, fort heureusement dÕailleurs vu que lÕaffaire a fait grand bruit (la première coupure de route depuis fort longtemps en Patagonie, région peu touchée par la forte agitation sociale quÕa connu le reste du pays) et donné lieu à un dépôt de plainte de la part des autorités de la province et de la chambre de commerce et dÕindustrie dÕEsquel.
JÕai eu peu de contacts avec cette organisation. Elle revendique 50 à 60 membres dans tout le pays et est implantée essentiellement dans le grand Buenos Aires. Elle dispose dÕun immense local cependant assez vétuste là encore. Des rénovations partielles ont parfois lieu lorsque arrive un peu dÕargent de lÕétranger. Elle dispose dÕun fond dÕarchive et dÕune bibliothèque relativement important. Pas mal dÕuniversitaires y passent pour y faire des recherches. On y trouve quelques vieux, quelques cinquantenaires et une majorité de jeunes (entre 20 et 30 ans). Elle publie El Libertariomais apparemment de manière très sporadique, le dernier numéro que jÕai pu me procurer datant semble-t-il (à mon grand étonnement) de décembre 2001. Certains de ses membres sont investis dans les assemblées populaires et y diffusent irrégulièrement une petite feuille de choux intitulée De Pie(Debout). La FLA édite aussi à lÕoccasion, suivant ses moyens financiers, quelques petits bouquins sur lÕhistoire du mouvement argentin ou présentant lÕanarchisme. Je nÕai pas eu le sentiment quÕelle était très dynamique.
La Fédération Libertaire Argentine (FLA)
Ses relations avec la FORA semblent chargées de vieilles querelles, les vieux de la FORA ne lui ayant jamais pardonné dÕavoir pactisé, par haine du péronisme, avec certains coups dÕEtat militaires.
La bibliothèque populaire Jose Ingenieros Elle fut fondée en 1935 par des anarchistes et quelques socialistes qui nÕy restèrent pas longtemps. Elle a déménagée à plusieurs reprises, fut fermée par Peron de 49 à sa chute en 55, connut ensuite des descentes de police, certains de ses participants ou proches «disparurent» durant la dictature.
DÕinnombrables conférences, projections, expos etcÉont été organisée par ses membres. Elle est propriétaire depuis les années 50 de son propre local, assez grand et assez bien entretenu. Une dizaine de personnes y participent actuellement dont quelques vieux bien attachants. Elle accueille traditionnellement dans ses locaux les réunions de divers groupes ou associations à caractère libertaire. Ses archives ne sont pas énormes, par contre on peut y trouver une grande quantité de livres sur tous les thèmes. Cette bibliothèque est apparemment considérée comme une sorte de lieu «neutre» et semble avoir de bonnes relations avec la FLA, la FORA, le journal La Protesta,etc...
La Protesta Je nÕai pas rencontré les animateurs de ce titre historique (crée en 1897 et qui doit dépassé le 8220ème numéro) du mouvement anar argentin. CÕest un journal format standard de 8 pages qui est diffusé surtout dans le grand Buenos Aires. Le groupe qui lÕédite semble collaborer régulièrement avec un autre groupe qui sÕappelle Libertad.
Le groupe Libertad Je nÕai pas non plus rencontré ce groupe qui édite un journal du même nom (bimestriel, 8 pages format standard, diffusé là encore surtout dans le grand Buenos Aires). Ils organisent avec La Protestades actes conjoints lors du 1er Mai. Ces 2 groupes ne semblent pas dépasser la dizaine de participant(e)s chacun.
Le tirage de leurs journaux doit être de 500 exemplaires, peut être 1000 pour La Protestadont une partie envoyée à lÕétranger. Leur ligne politique semble être dÕun anarchisme classique et sourcilleux.
LÕOrganisation Socialiste Libertaire (OSL) LÕOSL, que je nÕai pas rencontrée, ne semble pas réunir plus dÕune poignée de membres et son activité essentielle semble être de publier En La Calle(Dans la rue), journal «de lÕanarchisme organisé», un mensuel plutôt bien présenté, format standard, 8 pages, diffusé apparemment à 1000 exemplaires, dont une partie à lÕétranger. Ses quelques membres semblent avoir des activités au sein de MTDs du grand Buenos Aires. Il semble que la parution et diffusion à lÕétranger du journal, assez «luxueux», repose en bonne partie sur lÕappui financier que lui procure le réseau Solidarité Internationale Libertaire(SIL).
LÕOrganisation Révolutionnaire Anarchiste (ORA) Ce groupe, apparemment assez récent, je ne lÕai pas non plus rencontré. Ce quÕon mÕen a dit, cÕest quÕil regroupait 5 à 10 membres. Il publie une feuille de choux mensuelle intitulée Resistencia(format A4, 8 pages). Il semble constitué principalement dÕétudiants dont lÕun au moins serait issu dÕune famille de dirigeants du Parti Communiste Révolutionnairemaoïste ce qui pourrait expliquer le «profil» politique pour le moins surprenant de cette organisation «anarchiste» qui parle à longueur de page «dÕavant-garde révolutionnaire», de «gouvernement des travailleurs», de «programme ouvrier et de masse», de «travail militant en cellule», prône «un gouvernement ouvrier et paysan et la création de milices populaires dÕautodéfense en Irak pour lutter contre la guerre yankee-impérialiste» (du pur délire).
Le groupe AUCA et le Mouvement pour lÕUnité Populaire (MUP) Quittons maintenant la capitale pour La Plata, grande ville universitaire (600 000 habitant(e)s environ) située à une soixantaine de Kms au sud. JÕy ai rencontré le groupe AUCA-Socialisme Libertaire.Ce groupe rassemble une quinzaine de militant(e)s et publie à 500 exemplaires un journal bien présenté, nommé Ofensiva Libertaria,format standard, 8 pages. Ce petit groupe, composé essentiellement dÕétudiants et de jeunes chômeurs anciens étudiants, offre la particularité dÕêtre à lÕorigine de la création dÕun important mouvement piqueterodans le secteur de La Plata et du district de Quilmes, à savoir le MUP.
Préoccupés depuis fort longtemps par le manque dÕinsertion sociale de lÕanarchisme, ils ont entamé il y a plusieurs années de cela un travail dans certains quartiers pauvres.
Avec lÕaggravation de la crise, lÕexplosion sociale de Décembre 2001 et lÕobtention par les mouvements piqueterosde la possibilité de gérer directement une partie des plans individuels dÕaide sociale, le MUP a, comme la plupart des autres mouvements piqueteros,considérablement grandi. Il regrouperait aujourdÕhui plus de 1000 personnes, organisées en un «front» des quartiers et un «front» étudiant, et gérerait plusieurs centaines de plans.
Au niveau des quartiers et bidonvilles, le travail du MUP a consisté à développer des comedores(des sortes de cantines populaires pour les gamins), du soutien scolaire, des jardins potagers, des fours à pain etc... Le MUP sÕest également préoccupé de santé publique Ñ les conditions sanitaires et médicales sont souvent très mauvaises dans les zones pauvres Ñ et participe, avec dÕautres mouvementspiqueterosde la zone, à une Coordination de Santé Publiquequi a mené des blocages de laboratoires pharmaceutiques et des campagnes de collectes dans les pharmacies, ce qui lui a permis dÕobtenir plus de 33 000 traitements médicamenteux divers qui ont été répartis dans les dispensaires des différents mouvements qui composent cette coordination.
Au niveau universitaire, AUCA a impulsé la création dÕaguas negras(Les Eaux Noires), association étudiante, qui sÕest alliée avec les maoïstes et des péronistes de gauches sÕinspirant des montoneros (groupe Quebracho)pour sÕemparer de la direction de la fédération des étudiants de La Plata qui était contrôlée avant Décembre 2001 par des péronistes libéraux. Ils ont présenté avec leurs alliés des listes aux élections, ont des élus dans certains départements universitaires et participent donc, à ce titre, aux organismes «paritaires» de lÕuniversité.
Ils ont occupé il y a quelques mois, avec le MUP un collège privé qui a fait faillite dans le centre de La Plata et qui leur offre désormais un vaste espace pour se réunir, héberger des gens, mettre en place une bibliothèque, du soutien scolaire, réaliser des réunions publiques etc...
AUCA bénéficie donc dÕune «caisse de résonance» importante avec le MUP mais, en même temps, se retrouve débordé par la charge de travail et confronté aux mêmes problèmes que tous les autres mouvements piqueteros.Leur utilisation et gestion directe des plans individuels dÕaide sociale a attiré dans le MUP plein de gens non politisés qui venaient poussés par la nécessité dÕobtenir un plan, il faut alors former politiquement et pratiquement ces personnes, mettre en place un fonctionnement participatif et démocratique (ce qui ne sÕimprovise pas surtout avec des gens inexpérimentés et passifs surtout au début). Dans la période actuelle de reflux des luttes sociales, lÕÉtat va probablement chercher à reprendre le contrôle de la gestion de lÕensemble des plans dÕaide sociale ce qui viderait les mouvementspiqueterosde la majeure partie de leurs membres. Pour tenter de parer à cela, il faut alors tenter de mettre en place des projets productifs (boulangerie artisanale, jardins potagers, petits élevages de lapins et de poules, ateliers de ferronnerieÉ) susceptibles de faire rester les gens dans le mouvement même après que lÕÉtat ait fermé le robinet des plans dÕaide.
Par ailleurs, AUCA, qui dit sÕinspirer des pratiques de la Fédération Anarchiste Uruguayenne(FAU, à savoir organisation spécifique de type plateformiste articulée avec des fronts «larges dÕaction étudiants, ouvriers, syndicaux et de quartiers), tend à reproduire le schéma léniniste dÕune avant-garde politique articulée à une organisation de masse à recrutement «large», peu politisée de fait et au moins partiellement instrumentalisée en fonction des objectifs de lÕavant-garde.
Sa volonté dÕinsertion et dÕimplantation, de développement logistique et numérique lÕa également conduit à entrer dans le jeu de la représentation électorale à lÕuniversité en vue dÕy constituer une base dÕappui reposant en partie sur une présence dans les institutions, quitte à nouer pour cela des alliances contre-nature avec des groupuscules autoritaires. AUCA fait également référence à la construction dÕun «pouvoir populaire», «dÕun gouvernement de ceux dÕen bas» reposant sur les formes dÕorganisation dont se dotent les «forces populaires» et sur des alliances stratégiques entre organisations révolutionnaires. Ce pouvoir aurait un contenu «national, anti-impérialiste, populaire et démocratique» et se développerait, au moins au début, «dans le cadre général de lÕÉtat bourgeois». Comme on peut le constater, même si leur références idéologiques sont anarchistes (de tendance nettement plateformiste et classiste), leur culture et stratégie organisationnelle est indubitablement et fortement teintée de marxisme voire de léninisme. Cela explique que malgré son insertion sociale réelle et sa volonté affichée de faire «descendre lÕanarchisme dans la rue», la plupart des autres groupes libertaires du pays considèrent AUCA avec méfiance ou hostilité, comme étant un groupe à la marge ou même en dehors du mouvement anarchiste.
Les «indépendants» de La Plata CÕest moi qui les appelle ainsi vu quÕils nÕont en fait pas de nom. Ils sont une poignée de militantEs anars, en majorité issu dÕune même famille de libertaires. Eux aussi bossent depuis plusieurs années dans quelques quartiers pauvres. Ils ont commencé à développer dans lÕun dÕentre eux une bibliothèque populaire sur un terrain squatté. Ils ont construit leurs locaux avec du matos de récupération. Après lÕexplosion sociale de décembre 2001, ils ont mis en place aussi un comedor,un potager, du soutien scolaire, une bourse aux vêtements, un four à pain et agrandi leurs locaux peu à peu avant de mettre en place une expérience du même type dans un bidonville. Ils ont eu recours aux plans individuels dÕaide sociale et ont eu lÕautorisation de les gérer directement suite à des actions dÕoccupation et de blocage de rues. Environ 80 plans sont gérés dans le cadre de cette expérience militante. Les anars et militantEs de gauche indépendants, autogestionnaire qui y participent ne forment pas une organisation, plutôt une sorte de réseau qui sÕest constitué sur le tas, au gré des rencontres qui se sont effectuées à partir de la pratique.
La participation du plus grand nombre, la collectivisation du fonctionnement, la diversification des activités sont des préoccupations assez centrales pour eux. Ils ont en projet un atelier de ferronnerie et un élevage de lapins susceptible dÕapprovisionner en viande leur comedor.Ils rencontrent les mêmes problèmes que tous les autres mouvement de chômeurs (comment faire participer les gens venus poussés par la nécessité, collectiviser les savoirs, sÕauto-organiser, parer au risque de réforme de la gestion des plans dÕaide etc... ?).
Certains dÕentre eux participent au collectif Letra Librequi se destine à publier des ouvrages sur lÕanarchisme. LÕédition simultanée dÕun recueil de textes de Chomsky sur lÕanarchisme et dÕun ouvrage dÕun sympathisant libertaire uruguayen sur le mouvement social argentin actuel semble imminent.
La bibliothèque populaire «Alberto Ghiraldo» de Rosario Cette bibliothèque a apparemment été fondée dans les années 40 par des anars à Rosario, une assez grande ville à quelques heures de bus de la capitale. Elle a déménagé au gré des locations mais sÕest maintenue sans discontinuer depuis cette époque. Une vingtaine de personnes, dont pas mal de jeunes, y sont particulièrement impliquées. Les archives sont réduites mais il y a pas mal de bouquins. Des projections vidéos, des débats y sont régulièrement organisés. Pas mal de jeunes et quelques assembléistes sÕen sont rapprochés depuis Décembre 2001. Leur situation financière est limite, ils rament pour payer les loyers, les factures et les impôts locaux grâce à leurs cotisations, souscriptions, dons, bénéfices tirés de petites fêtes etc... Leur bail touche à sa fin et il va falloir quÕils déménagent de nouveau. La bibliothèque accueille les réunions dÕun petit cercle dÕétudes sociales non spécifiquement libertaire et celle dÕun collectif anar assez récemment crée, le Collectif Pensée et Action.Le lieu mÕa paru assez vivant, pas mal fréquenté par des gens assez dynamiques. Ils auraient bien besoin dÕun petit coup de pouce.
Le Mouvement Anarchiste de Libération Ouvrière (MALO) de Bariloche Je nÕai pas rencontré ce groupe isolé qui fut récemment découvert par les potes de la FORA de Patagonie. Découvert est bien le mot car le MALO est bel et bien une sorte de «miracle» politique.
Le premier Mai 2002, des anars de Cholila, Esquel, Bolson se sont rendus en bus à Bariloche, à quelques heures de voyage dÕEsquel, pour mener une petite action de soutien aux prisonniers politiques. A lÕune des entrée de la petite ville, leur bus a été arrêté par un blocage piquetero(pneus qui crament, gens cagoulés avec des gourdins etc...). Ils descendent voir ce qui se passe et aperçoivent un drapeau noir flottant au milieu des piqueteros.Ils sÕapprochent, se présentent comme étant des anarchistes et tombent sur des jeunes ravis de constater quÕil y a dÕautres anars dans la région. Eberlués, les compagnons de la FORA apprennent lÕexistence du MALO, créé par un groupe dÕune trentaine de jeunes issus dÕun bidonville qui survit grâce au recyclage des ordures de la grande décharge qui le jouxte. Le MALO semble exister depuis 4 ans, procède tous les 1er Mai à des coupures de routes à lÕentrée de la ville, participe activement à une sorte de mouvement piqueteroinformel issu du bidonville, pratique en son sein des blocages de routes donnant lieu à des prélèvement de «taxes» sur le transport de passagers et de marchandises. Avec lÕargent récolté, ils achètent de la bouffe en gros pour le comedorpopulaire crée pour alimenter les gaminEs du bidonville ou en refilent une partie à la mère de lÕun dÕentre eux abattu par la police il y a 2 ans. A lÕoccasion de cet assassinat, ils ont détournés des bus avec dÕautres habitantEs du bidonville et ils sont descendus avec en centre ville où ils ont commencé à ravagé les vitrines des commerces.
Ils sont tous jeunes. Les plus vieux doivent avoir 21 ou 22 ans. Il semble que ce soit eux qui soient tombés sur un peu de propagande anarchiste. Après en avoir discuté et cherché un peu plus dÕinfos sur le sujet, ils se sont décidés à monter un groupe qui fut bientôt rejoint par une partie des jeunes du bidonville. Le niveau politique semble assez faible et marqué par une nette tendance à lÕillégalisme. Une partie des jeunes du groupe nÕéchappe pas à la réalité de leur milieu et ont des problèmes dÕalcool, de stupéfiants et certains se dédient à des activités de cambriolage dans les maisons des riches ou des classes moyennes. Ils sont aussi connu pour avoir pillé un hangar appartenant à lÕéglise. Ce hangar situé prés du bidonville contenait du matériel de construction (ciment, tôles, briques, planches etc...) destiné aux Ïuvres de charité et du matériel du même type stocké là par un entrepreneur privé. Le pillage, réalisé par la majeure partie de la population du quartier, a donné lieu à un affrontement de plusieurs heures avec la police qui a finalement été obligée de se retirer. Le hangar est depuis entre les mains du MALO.
Le comedordu quartier a été attaqué en plein jour par des junkies vraisemblablement recrutés par les politiciens locaux pour intimider les gens du quartier. Des coups de feu ont été tirés sur la cantine où des femmes et des enfants préparaient la bouffe. Certains jeunes du MALO se sont depuis procurés des armes pour leur auto-défense et celle du comedor.
Ils ont participé à la première rencontre libertaire de Patagonie en Janvier et ont organisé la deuxième en Avril dans leur hangar. Je ne sais pas ce quÕa donné cette rencontre, jÕai quitté la région peu de temps avant mais les dernières nouvelles nÕétaient pas bonnes. A force de faire parler dÕeux, ils ont fini par faire lÕobjet dÕun harcèlement policier. Une unité anti-émeute a été dépêchée à Bariloche et faisait régulièrement des descentes et des perquisitions dans le bidonville. Certains membres du MALO ont été systématiquement raflés, frappés et menacés au point que certains dÕentre eux ont du se barrer pour quelques temps. Le contexte de la deuxième rencontre libertaire semblait donc particulièrement tendu.
Quelques bribes dÕinfos sur dÕautres groupes Il a des groupes constitué également à Cordoba et Mar Del Plata. Ils semblent actifs depuis des années. Leur taille est réduite. Un petit local existerait à Cordoba. Un petit réseau libertaire aux activités sporadiques existe à Viedma. Il porterait le nom dÕAntonio Soto, un des militants de la FORA qui anima les grandes grèves des ouvriers agricoles de Patagonie en 1921 qui furent sauvagement réprimées par lÕarmée. Ses activités semblent fluctuantes. Quelques individus animeraient aussi sporadiquement une Croix Noire Anarchisteà Buenos Aires (circulation dÕinfos sur les prisonniers politiques révolutionnaires dans le monde). Quelques individus de la capitale ont aussi commencé à publier une feuille dÕinfo intitulée El Ilegal.DÕaprès ce quÕon mÕa dit, il est fréquent de voir se créer de petits groupes dÕindividus, dÕanarcho-punks qui collent quelques affiches, sortent quelques numéros dÕun fanzine avant de disparaître dans la nature.
Le mouvement anar argentin est donc fragmenté, les communications sont difficiles, ils manquent de fric et dÕexpérience militante en ce qui concerne les plus jeunes. Il règne parfois une certaine confusion idéologique. Il ne doit pas y avoir plus de 300-350 anars organisés (plus ou moins) à lÕéchelle du pays. Voilà lÕessentiel de ce que je pouvais dire sur le mouvement anar de ce pays.
COMMENT CONTACTER CES GROUPES ??? Voici les adresses de locaux, de boites postales et dÕE-mail qui sont en ma possession.
Je précise clairement que tous ces groupes sont dans le besoin. Si vous passez les voir, il est souhaitable que vous leur apportiez de la presse, quelques affiches, des autocollants, des infos sur le mouvement en France, un peu de fric, quelques bouquins ou brochures en espagnol, un peu de matériel de bureau. Il est préférable de se débrouiller en espagnol pour communiquer. Les langues étrangères comme lÕanglais ne sont pas toujours pratiquées.
Ces groupes peuvent être intéressés par des « jumelages » avec des groupes, syndicats ou organisations nationales françaises. A vous de voir dans vos structures locales et/ou nationales si vous pouvez les soutenir en collectant du pognon ou en collectant et transportant des ouvrages en espagnol.
Pour prendre contact par E-mail, envoyez vos messages bien à lÕavance, les messageries nÕétant pas toujours relevées fréquemment.
il existe sur la capitale un groupe intitulé Socialismo Libertarioà la phraséologie vaguement libertaire.
Il sÕagit en fait apparemment de trotskistes (drapeaux rouges dans leurs cortèges etcÉ).
FORA
A Buenos Aires
local Calle Coronel Salvadores N°1200
adresse C. P. 1167 Buenos Aires
Tel 4303-5963,
E-mail fora5congreso@hotmail.com
ou fora@data54.com
A San Martin
oficiosvariossanmartin@hotmail.com
A Esquel
srcaesquel@hotmail.com
A Cholila
S. R. Oficios Varios Cholila
( adresse: Lago Lezana, CP 9217 Cholila- Chubut)
Fédération Libertaire Argentine (FLA)
LocalCalle Brasil N°1551
Adresse Brasil 1551, 1154 Buenos Aires, Argentine
Tel 4305-0307
fla2@radar.com.ar
Bibliothèque Jose Ingenieros
Local Calle Ramirez de Velasco N°958, Buenos Aires.
Tel 4857-6404
Journal La Protesta
Adresse postale Amanecer Fiorito, casilla de correo 20, 1439 Buenos Aires, Argentine
laprotesta@topmail.com.ar
Groupe Libertad
Adresse Libertad C.C. N°15, 1824 Lanus Este, Buenos Aires, Argentine
saludyanarquia@latinmail.com
saludyanarquia@ciudad.com.ar
Page web : www.geocities.com/grupo_libertad
OSL
libertaria@infovia.com.ar
ORA
resistencia_ora@ciudad.com.ar
Page web http://orajar.cjb.net
AUCA
auca@data54.com
ofensivalibertaria@data54.com
Page web: www.nodo50.org/auca
«Les indépendants de La Plata»
letralibre@yahoo.com.ar
Bibliothèque Alberto Ghiraldo
Local (pour quelques mois encore) Calle Paraguay N°2212, Rosario
gh mailto:ghiraldo@hotmail.com
iraldo@hotmail.com
pensamientoyaccion@hotmail.com
inRuptures n° 1 et 2
Michel Nestor
Sur les traces de l'anarchisme au Québec
(des origines à 1910)
3$pp l'exemplaire à Groupe anarchiste Emile-Henry (NEFAC), C.P. 55051, 138 St-Vallier Ouest, Québec( Qc), G1K 1J0, Canada
Abonnement 12$ / 4 numéro Québec/Canada, 24$ ailleurs,
Chèque à l'ordre de «Groupe Emile-Henry»
1. — Aux origines, le 19è siècle Cela fait maintenant plus de 100 ans que les idées anarchistes ont libre cours au Québec. Depuis la création des premiers syndicats ouvriers combatifs au 19e siècle jusqu'aux récentes mobilisations contre le Sommet des Amériques, l'influence libertaire s'est exprimée de nombreuses façons. Une multitude de journaux, d'interventions publiques, de grèves générales, d'œuvres artistiques, d'initiatives sociales et d'alternatives radicales témoignent de cet engagement au quotidien. Malgré la richesse et la diversité de ces pratiques, on ne peut parler d'une véritable tradition anarchiste au Québec: tout au plus retrouve-t-on au fil du temps une mouvance aux contours et aux contenus éclatés, partagée en de multiples tendances parfois contradictoires. Il ne faut pas en conclure pour autant que l'anarchisme n'a aucune racine au Québec, bien au contraire. D'ailleurs, la renaissance de l'anarchisme comme courant d'idée et d'action au cours des cinq dernières années a ravivé l'intérêt de plusieurs pour cette histoire encore méconnue. Voici le premier d'une série d'articles retraçant les origines de l'anarchisme au Québec.
Les précurseurs Le 19e siècle a vu l'émergence de l'anarchisme comme courant idéologique organisé autour de la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, Michel Bakounine et Pierre Kropotkine, pour n'en nommer que quelques-uns. Au Québec, ce sont davantage les révolutions de 1837 (au Canada), 1848 (Palerme, Naples, Milan, Venise, Paris, Vienne, Berlin..) et de 1871 (Paris) qui ont servi de modèles aux premiers libertaires canadiens-français. Certains d'entre eux sont davantage des humanistes radicaux que des anarchistes. C'est notamment le cas d'Arthur Buies (1840-1901), un libre-penseur anticlérical et révolutionnaire qui participa à l'insurrection républicaine dirigée par Garibaldi (1) lors de son séjour en Europe de 1859 à 1862. À son retour, Buies cherche à diffuser ses idées par le biais d'un journal populaire et satyrique s'attaquant à l'emprise du clergé sur la société canadienne française. Au mois de septembre 1868, il publie le premier numéro de La Lanterne,un bulletin de 16 pages pleines de «propos révolutionnaires» et de «chroniques scandaleuses» (2). Pourfendant l'autorité du clergé, Buies s'attaque à l'atrophie des consciences dans une société peu réceptive à ses idées: «J'entre en guerre avec toutes les stupidités, toutes les hypocrisies, toutes les infamies» . Il y proclame avec force son idéal de liberté: «la république, ou la liberté, n'est pas aujourd'hui ce que les peuples pensaient autrefois. La liberté moderne est inséparable de la fraternité. On ne la veut pas seulement pour un peuple, mais pour tous les peuples. On veut effacer les frontières, et voir tous les hommes unis dans la recherche du bien commun. Voyez ces associations d'ouvriers qui se rencontrent sur un point donné de l'Europe, mais qui viennent de tous les pays à la fois. Ces ouvriers déclarent qu'ils sont frères, et que les gouvernements ne les forceront pas à se battre les uns contre les autres. Voyez ces congrès pacifiques qui se tiennent à Genève. C'est le premier pas vers la fusion des races et l'harmonie des droits populaires». (3)
L'humanisme radical de Buies va de pair avec une éducation libre, fondée sur la Raison et débarrassée des dogmes religieux. Ainsi seulement sera-t-il possible d'envisager une réelle égalité sociale et économique: «Il faut pour cela que l'instruction soit libre, qu'elle soit dirigée par des hommes qui veulent faire d'autres hommes et non par une caste ambitieuse qui ne cherche qu'à faire des esclaves afin de leur commander» (4). La Lanterneparaîtra régulièrement pendant six mois avant d'être interdit de vente par le clergé. Buies n'est pas le seul à être visé par les autorités religieuses: quelques années plus tôt, un prêtre saisit chez un libraire de Montréal plus de 1500 volumes mis à l'index par l'église catholique et les brûle sur la place publique (5). Les seuls alliés objectifs de Buies semblent se trouver du côté de l'Institut Canadien de Québec. L'Institut Canadien est animé par quelques esprits progressistes malheureusement coupés du reste de la population. Cet isolement s'explique sans doute par la féroce répression dirigée contre eux par le clergé, mais également par leur proximité idéologique avec le libéralisme politique, alors très présent en Europe et aux États-Unis mais de plus en plus éloigné du mouvement ouvrier et davantage encore des idées socialistes.
L'influence de la Commune Paradoxalement, c'est grâce à la Commune de Paris (1871) si l'anarchisme pose son pied au Québec. Face à l'arrivée imminente des troupes prussiennes et l'incapacité du gouvernement français à assumer la défense de Paris, le peuple s'arme, prend le contrôle de la Ville et proclame ses lois révolutionnaires en rupture avec l'État. Après un siège de plusieurs semaines, la révolte est durement réprimée par l'armée régulière française : 30 000 communards sont fusillés par les contre-révolutionnaires et un nombre égal prend le chemin de l'exil ou du bagne. La réaction du clergé canadien français à cette révolution (avortée) est foudroyante. Monseigneur Raymond écrit: «La capitale de la France, centre de ces iniquités et de ces immondices, ne m'apparaît plus que comme une terre souillée, ainsi que celle de Babylone ou de Sodome, et comme telle appelant la vengeance du ciel» (6). Dès lors, la panique s'empare des curés canadiens français : et si des communards venaient s'établir ici ? Une campagne ouvertement xénophobe est orchestrée à travers la province de Québec. Les autorités religieuses mettent en garde l'opinion publique: «Le plus grand malheur qui peut arriver au Canada serait de tomber dans la possession de ces révolutionnaires. Dans la conjoncture présente, le gouvernement n'est pas le seul intéressé à éloigner les Français de cette province... mais tout fidèle sujet, tout vrai patriote, tout bon catholique qui désire conserver sa religion, ses libertés, ses lois, sa morale, y est particulièrement et personnellement intéressé» (7). Malheureusement pour les curés (et heureusement pour nous !), le spectre de l'anarchisme se matérialise bientôt sous leurs yeux, prenant la forme d'une marée humaine difficile à endiguer.
En 1871 et 1872, entre 1000 et 3000 communards s'exilent au Canada, la plupart à Montréal. Ceux-ci constituent «une société bruyante qui doit même être dispersée par la police lors d'une manifestation". (8)
Le consul de France à Montréal les décrit comme «des socialistes, des ivrognes», «des gens déclassés et des réfractaires à la loi militaire» (9). On trouve parmi eux un ancien rédacteur du journal «le Père Duchesne», Alphonse Humbert (dit d'Abrigeon). Selon le consul, celui-ci attaque «les principes sur lesquels repose l'ordre social dans tout pays civilisé" (10).
Humbert, condamné aux travaux forcés pour avoir incité le peuple à la révolte dans les pages de son journal, reviendra en France en 1879, profitant de l'amnistie qui est accordée aux communards. Entre temps, il prononce en 1874 une conférence à l'Institut Canadien de Québec sur les misères rencontrées par les immigrants français au Canada. Ces derniers ont la vie dure : la crise économique fait rage et le chômage massif plonge la plupart des exilés français dans la misère. La présence à Montréal d'un millier d'anciens soldats et d'officiers de la Commune oblige le consulat français à mettre sur pied en 1876 une société de bienfaisance pour venir en aide aux nouveaux immigrants arrivant de France.(11) Les diplomates français craignent que les «tendances anarchiques» et l'anticléricalisme des communards en exil déteignent non seulement sur leurs compatriotes fraîchement arrivés, mais également sur les travailleurs canadiens. (12)
La révolte gronde Aux yeux des réactionnaires canadiens français, la Commune symbolise le mal révolutionnaire et socialiste. Il en va de même pour les associations ouvrières qu'une loi promulguée par le gouvernement fédéral rend légales en 1872. Le journal le Nouveau Monde(ultramontain, c'est à dire ultra-clérical) prédit les résultats d'une telle mesure : «Sir John A. MacDonald veut introduire au Canada une loi en vigueur en Angleterre... Mais la loi anglaise a été sanctionnée le 29 juin 1871, Elle n'a donc pas encore été en position de donner sa mesure et d'annoncer les résultats qu'elle produira infailliblement. Pourquoi se hâter quand nous savons ce que cette législation a produit en France. (...) N'avons-nous pas vu l'Association Internationale des Travailleurs diriger les mouvements révolutionnaires, établir la commune à Paris et à Lyon. C'est en 1864 que les Chambres françaises légalisèrent les coalitions et c'est en 1871 que l'Internationale est devenue maîtresse de Paris et qu'elle fit trembler la France» (13). En fait, ce n'est pas la présence des communards ou la légalisation des syndicats qui entraîneront des troubles dans la province de Québec, mais bien une grave crise économique, comparable à celle de 1929.
Entre 1873 et 1878, les conflits ouvriers se multiplient aux quatre coins de la province au fur et à mesure que le chômage et la misère prennent de l'ampleur. Les travailleurs se tournent vers l'action directe pour avoir gain de cause. La spontanéité et la radicalité des révoltes ouvrières vont de pair avec un durcissement de la lutte des classes.
Le 17 septembre 1877, des journaliers employés à l'agrandissement du canal Lachine près de Montréal quittent le travail. Le motif : «les 300 employés de la Davis et Cie affirment avoir été employés pour 90 cents par jour et n'en recevoir que 80». Ainsi, «la grève se répand dans les autres sections du canal, certains confrères devant parfois être convaincus par la force, c'est à dire à coups de cailloux; tous les travaux se trouvent paralysés. (...) les grévistes attaquent le bureau de la Davis et Cie; plusieurs coups de feu sont échangés et deux hommes sont blessés. Des détachements de la police de la ville et une cinquantaine d'hommes de la milice doivent demeurer en permanence sur les lieux pour maintenir l'ordre» (14). Cette grève se règle finalement au début de janvier 1878, pour mieux reprendre sur d'autres chantiers de construction ailleurs en province.
De nouvelles émeutes ouvrières éclatent à Québec au mois de juin 1878 : «plus de 500 employés sur les chantiers de construction du gouvernement, débraient, exigeant un salaire de 1,00$ par jour au lieu de 50 et 60 cents qui leur sont alloués à la suite d'une baisse de salaire; ils marchent sur le parlement de Québec, paradant dans les rues de la ville en arborant le drapeau rouge et exigeant de voir le Premier ministre, M. Joly. Ce dernier affirme ne rien pouvoir faire pour eux puisque ce sont des entrepreneurs qui paient les ouvriers, mais il leur promet pourtant une hausse de 20 cents par jour, ce que les grévistes refusent, résolus de ne pas accepter moins de 1,00$. Des troubles éclatent alors en différents endroits de la ville: des grévistes enfoncent des portes d'usines, envahissent les ateliers du chemin de fer de la Rive Nord, commettent des dégâts à la fabrique d'allumettes Paré, sur la rivière Saint-Charles. Le 12 juin, plusieurs centaines d'entre eux se rendent chez un entrepreneur en construction, M. Peters, pour le forcer à signer un document promettant 1,00$ par jour; sur son refus, on saccage les bureaux de l'établissement. Quelques uns partent ensuite piller l'entrepôt de farine Renaud, rue Saint-Paul. Des soldats accourus sans armes pour assurer l'ordre, doivent se replier; ils reviennent armés, et après la lecture du Riot Act tirent sur la foule. Un des émeutiers est atteint mortellement» (15). Il s'agit d'Édouard Beaudoire, un ouvrier d'origine française que des rapports militaires décrivent comme un socialiste ayant participé à la Commune de Paris. «Le soir, des manifestations rassemblent trois à quatre milles hommes et des discours incendiaires sont prononcés; un groupe va même jusqu'à libérer un gréviste à la prison de Québec» (15). Le lendemain, l'arrivée massive de troupes venues de Montréal parvient à rétablir l'ordre: dès le 14 juin, certains ouvriers retournent au travail. Ainsi se termine une autre révolte enflammée...
Les Chevaliers du Travail La crise économique passée, les syndicats refont surface au Québec. Une première assemblée des Chevaliers du Travail (Knights of Labor) voit le jour à Montréal en 1882; rapidement, l'organisation se développe aux quatre coins de la province, soulevant beaucoup d'émoi chez les prélats catholiques. Aux États-Unis, son apparition remonte à 1869. Sa création et son développement au sud de la frontière furent soutenus par de nombreux socialistes et anarchistes, notamment à Chicago. En 1886, Mgr Tachereau demande à Rome d'intervenir pour interdire cette «secte maçonnique», pensant ainsi freiner la progression des Chevaliers dans la Belle Province. On reproche à l'organisation sa «neutralité» (16), le caractère secret de ses activités, son approche plus combative qu'on associe à la lutte des classes. Quel est donc ce programme sensé amener la révolution aux portes de Québec et de Montréal ? Un amalgame de réformes radicales pour l'époque (contre le travail des enfants, pour l'instruction publique, pour l'égalité des hommes et des femmes selon la formule «à travail égal, salaire égal»), jumelé à une critique du système capitaliste, tout particulièrement de l'exploitation salariale: «nous ne croyons pas que l'émancipation des travailleurs réside dans l'augmentation des salaires et la réduction des heures de travail; nous devons aller beaucoup plus loin que cela, et nous n'y parviendrons que si le régime du salariat est aboli» (17).
Au fil des ans, les Chevaliers du Travail arriveront à rassembler à travers tout le Québec un nombre important d'ouvriers non spécialisés, délaissés par les syndicats de métiers ouvertement corporatistes. D'après l'historien Jacques Rouillard, les Chevaliers du Travail avaient une conception assez large de la classe ouvrière: «leur projet visait rien de moins qu'à réunir l'ensemble des producteurs dans un vaste mouvement pour l'abolition du salariat et le rétablissement d'une société nouvelle fondée sur la coopération et la petite propriété» (18). Fortement décentralisées et contrôlées par leur base, les assemblées des Chevaliers du Travail regroupaient tous les travailleurs, sans distinction de métier, de sexe, de croyance, de couleur ou de nationalité.
Chez les haut dirigeants des Chevaliers du Travail aux États-Unis (dont l'organisation est en complète dégénérescence), une certaine inquiétude commence à se faire sentir: comment continuer à garder le contrôle sur cette masse d'ouvriers de plus en plus turbulente, défiant ouvertement l'autorité du clergé et du patronat en plus d'enfreindre les règles habituelles des trade-unions?
Parlant des ouvriers canadiens français, le leader américain des Knights of Labor, Terence V. Powderly, avait l'habitude de dire: «Il y a tant d'anarchistes au Canada ! Ils [ceux au pouvoir] ont raison de se méfier. Les Français sont bien plus difficiles à manier que les autres peuples. Nous avons aussi un certain nombre d'anarchistes aux États-Unis, mais il ne sont pas du genre dangereux. Le tempérament français est très différent. Massez nos gens sur toute la longueur de Market Street, vous n'aurez rien à redouter. Mais faites la même chose avec un nombre égal de Français, alors le pire est à craindre» (19). Ne nous méprenons pas : l'organisation des Chevaliers du Travail n'est pas un syndicat révolutionnaire comme le sera plus tard l'IWW (Industrial Workers of the World, créé en 1905). Toutefois, leur projet politique offre de nombreuses ressemblances avec le mutuellisme développé par les premiers anarchistes français, au nombre desquels on retrouve la figure de Pierre-Joseph Proudhon .
La propriété c'est le vol Les évêques du Québec ne réussiront pas à empêcher l'élection d'un militant des Chevaliers du Travail, Alphonse Télesphore Lépine, dans le comté de Montréal-Est aux élections de 1888. Si nous mentionnons le nom du premier député ouvrier au Québec, élu de surcroît dans le «bastion du prolétariat montréalais», c'est que Lépine est influencé par l'un des premiers penseurs de l'anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865). Cette filiation lui vaudra les nombreuses critiques des défenseurs acharnés de l'ordre établi. Les slogans anti-Lépine (et anti-anarchistes) se multiplièrent avant son élection: «Propriétaires, prenez garde à vous», «Songez à la Commune de Paris, aux émeutes de Trafalgar Square et aux bombes de Haymarket à Chicago!», «Ces gens-là veulent abolir les loyers». Pourquoi tant de remue-ménage autour d'un personnage somme toute pacifique et conciliant ?
«Au cours de l'année 1887, Lépine publia une Explication de la déclaration de principe des Chevaliers du Travail, destinée à mieux faire connaître l'organisation «aux compatriotes de langue française». (...) Un passage de la brochure laissait clairement entendre à quelle doctrine sociale se rattachaient les premiers penseurs ouvriers québécois et quels courants idéologiques les influençaient. «Cet article [article IV de la déclaration de principe], écrivait Lépine, remet en mémoire le mot d'un grand économiste français: La propriété, c'est le vol. En établissant ce principe, monsieur Proudhon a voulu faire observer que la propriété n'avait pu, dans ses origines, s'établir et se fonder qu'en empiétant sur les droits imprescriptibles du peuple, qui seul a le droit de disposer de la terre, son héritage naturel...» (20)
D'où proviennent ces idées? Les échanges entre les États-Unis et le Québec devenant de plus en plus réguliers (notamment à travers l'émigration de milliers de canadiens français vers les villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre), il n'est pas impossible que les divers courants socialistes libertaires commencent à trouver ici un terreau fertile avec la politisation croissante de la classe ouvrière. On retrouve des traces de cette pénétration à travers une publication socialiste révolutionnaire réalisée dès 1885 par des réfugiés de la Commune de Paris établis en Pennsylvanie (États-Unis). Leur journal mensuel (La Torpille)est destiné aux travailleurs de langue française du Canada et des États-Unis. Son contenu est consacré «à la revendication des droits des travailleurs et à la lutte contre les iniquités sociales», tout en fournissant «une très intéressante chronique sur la condition féminine contemporaine et le mouvement ouvrier» (21). Le mensuel changera de nom en 1890 pour devenir Le Réveil des Masses,adoptant par le fait même une tendance anarcho-communiste et sera publié sous forme de lettres bimestrielles (4 pages) pour toucher plus spécifiquement les "Français du Canada" (22).
Le géographe de l'anarchie Les liens avec l'Europe semblent pour leur part assez restreint. La visite au Québec de l'anarchiste français Élisée Reclus en 1889 illustre bien cette situation . Du 6 juin au 4 juillet, Reclus parcours la province en tant que géographe. Il passe par Montréal, Ottawa, Calumet, le Lac Champlain, Roberval et Québec. Son journal de bord nous offre une éclatante description de la société québécoise. Reclus confirme dans son récit de voyage un certain nombre de faits que nous connaissons bien : l'omniprésence du clergé dans les affaires publiques, l'idiotie des curés qu'il croise sur sa route, le faible degré d'esprit critique chez les "élites" locales, la situation quasi coloniale du Canada français... Presque par hasard, il rencontrera tout de même quelques personnages intéressants: un réfugié de la Commune de Paris vivant à Roberval avec toute sa famille (et qui s'appelle La liberté!) ainsi que deux libres-penseurs, l'un anglophone, l'autre francophone. Ce dernier, M. Tremblay, est un socialiste dont Reclus fait la connaissance sur le bateau qui le ramène en Europe: "un Canadien est à mes côtés, socialiste comme moi, et "pour la première fois", dit-il, proclamant sa pensée. Mais si c'est la première fois, ce n'est pas que la réflexion n'ait été longue. Peut-être le seul dans son pays, le bonhomme lit, étudie, recueille et annote les ouvrages socialistes, et il vient en France respirer une bouffée d'air pur" (23).
C'est somme toute bien peu de monde pour un si grand pays !
En guise de conclusion Quels constats pouvons-nous tirer de ces quelques repères historiques? Dans un premier temps, nous n'avons pas trouvé de courant anarchiste organisé au Québec dans la deuxième moitié du 19e siècle. Cette situation tranche avec celle prévalant aux États-Unis, où existent à cette époque de nombreux groupes et journaux anarchistes, toutes tendances confondues (individualiste, syndicaliste révolutionnaire, anarcho-communiste). Par ailleurs, on retrouve quelques traces significatives montrant une certaine diffusion des idées anarchistes dans les milieux intellectuels et ouvriers après 1871. D'autre part, cette période est jalonnée de révoltes ouvrières et populaires d'inspiration libertaire. Sans nécessairement être l'œuvre d'anarchistes, elles ont certainement une résonance familière pour les communistes libertaires d'aujourd'hui. Il faudra attendre les premières années du 20e siècle pour voir apparaître distinctement au Québec un mouvement anarchiste à part entière, principalement concentré à Montréal dans les milieux ouvriers juifs et canadien français.
2. L'essor d'un mouvement ? (1900-1910)La fin du XIXème siècle est marquée par l'apparition de nombreux groupes socialistes au Québec. Portés par une nouvelle génération de militantEs ouvrierÈREs, la plupart des différents courants révolutionnaires de l'époque trouvent un écho dans la région de Montréal.Ce foisonnement commence en 1890 avec l'apparition d'une cellule du Socialist Labor Party(SLP), un parti révolutionnaire créé en 1877 aux États-Unis grâce aux efforts d'un intellectuel marxiste originaire des Antilles, Daniel De Leon. Les membres fondateurs de la branche montréalaise du SLP, pour la plupart des immigrants originaires de la Grande-Bretagne, font alors partie de l'une des multiples sections desChevaliers du travail(24). Mais, au fur et à mesure que le flot d'immigrants d'Europe de l'Est se déverse sur les rives du Saint-Laurent, d'autres groupes socialistes se développent à Montréal. Très bientôt, l'anarchisme prend également son essor, tout particulièrement au sein de la communauté juive.
Les libertaires du Yiddishland Si les idées libertaires, notamment celles de Proudhon, ont un écho au Québec avant 1900 (25), les premières traces significatives de ce courant politique apparaissent avec le siècle qui commence, tout particulièrement les thèses anarcho-communistes et anarcho-syndicalistes. C'est d'abord dans les milieux ouvriers juifs que s'affirme la présence des anarchistes à la fin du XIXème siècle. D'après le chroniqueur Israel Medresh, «plusieurs d'entre eux ont migré directement de l'Europe de l'Est, tandis que d'autres ont séjourné brièvement à Londres ou à New-York» (26). Ces derniers avaient pour la plupart appris l'anglais et connaissaient bien la littérature anarchiste d'Europe de l'Ouest. Toujours selon Medresh, «certains, parmi les anarchistes venus de New-York, avaient été recrutés par de grosses firmes montréalaises comme ouvriers experts ou artisans spécialisés de premier ordre dans les métiers de la confection, notamment la fabrication des vêtements féminins et des corsages» (27).
Ces ouvrierÈREs ne mirent pas beaucoup de temps avant de s'organiser politiquement dans leur nouveau milieu de vie. En 1903, à l'initiative d'un groupe d'immigrantEs anarchistes et socialistes, s'ouvre la première bibliothèque juive à Montréal. C'est à New-York que le groupe s'approvisionne d'abord en livres et en journaux. Une douzaine de personnes se réunissent ainsi quotidiennement chez l'anarchiste Hersh Hershman (1876-1955) pour lire et débattre de leurs idées. Originaire de Bukovina (Roumanie), Hershman est actif dans le mouvement syndical depuis son arrivée en Amérique. Comme beaucoup d'immigrants originaires d'Europe de l'Est, il travaille d'abord à New-York comme tailleur dans l'industrie du vêtement avant d'arriver au Québec en 1900. Peu après l'ouverture de la bibliothèque, Hershman participe à la création du Mutual Aid Group,un cercle de discussion libertaire créé en l'honneur de l'anarchiste russe
Pierre Kropotkine. Le Mutual Aid Groups'adresse aussi bien aux ouvriers juifs montréalais qu'aux intellectuels radicaux de l'époque. On retrouve parmi eux Richard Kerrigan, un militant syndical autrefois membre de la cellule du SLP, ainsi que le poète Jack Dorman. C'est à cette période que Hershman créé des liens avec Rudolf Rocker (1873-1958), l'un des principaux théoriciens de l'anarcho-syndicalisme européen, avec lequel il entretiendra une correspondance pendant près d'un demi-siècle (28).
Constatant le manque de vie culturelle et littéraire dans la communauté juive à Montréal, Hershman ouvre à la fin de l'année 1903 une librairie sur le boulevard Saint-Laurent dans un local qu'il loue pour 5 $ par mois. En plus de vendre des oeuvres de fiction et une bonne partie de la presse juive new-yorkaise, celui-ci laisse une grande place à la littérature anarchiste dans les rayons de son magasin. Rapidement, sa librairie devient un centre culturel de toute première importance. Des ouvriers passent y prendre un verre de soda, achètent leurs journaux et discutent pendant des heures en s'appuyant sur les écrits de Rudolf Rocker, Pierre Kropotkine, Michel Bakounine, Johann Most ou Emma Goldman pour étayer leur pensée. Deux ans plus tard, Hershman fonde le journal Der Telegrapher.Publié en yiddish, il vise à informer les communautés russes et roumaines de Montréal. D'autres journaux sont distribués par les anarchistes montréalais, notamment Di Fraye Arbayter Shtime(la voix libre des travailleurs), un bimensuel américain de langue yiddish fondé à New-York à la toute fin du XIXème siècle, est rapidement devenu le principal journal anarchiste juif d'Amérique du Nord.
À en croire plusieurs observateurs de l'époque, l'anarchisme a le vent en poupe dans la communauté juive montréalaise, d'autant plus que celle-ci se développe rapidement grâce à l'afflux constant de réfugiéEs fuyant les pogroms qui se multiplient après l'échec de la révolution de 1905 en Russie. Signe des temps, une seconde librairie «radicale» ouvre ses portes sur le boulevard St-Laurent. Contrairement à celle de Hershman, celle-ci distribue exclusivement de la littérature révolutionnaire. La création en 1906 d'une branche montréalaise de l'Arbayter Ring(le cercle des travailleurs) témoigne également du développement des idées radicales à Montréal. L'Arbayter Ringest une organisation «fraternelle» proche des idées anarchistes qui sert de pôle de référence culturel en faisant la promotion du yiddish auprès des ouvrierÈREs. Selon Israel Medresh, «les immigrants qui arrivèrent à Montréal après 1905 rencontrèrent, au sein de ce cercle, des Juifs qui s'étaient engagés en Russie dans des mouvements insurrectionnels contre le tsar et qui avaient lutté sur les barricades de Minsk, de Vilnius et dans d'autres villes de la Zone de résidence juive (...). Plusieurs avaient purgé des peines dans les prisons tsaristes ou avaient été déportés vers la Sibérie, d'où ils s'étaient enfuis pour finalement aboutir à Montréal» (29).
De tous les courants socialistes actifs dans la communauté juive (qui compte alors plus de 10 000 personnes), «les anarchistes en particulier formaient un groupe plus important sur le plan numérique et avaient été les premiers à s'organiser en mettant sur pied, à Montréal, une cellule appelée Frayhayt(liberté). À Toronto, ils avaient suscité l'apparition d'un groupement connu sous le nom de Royter Kraytz(le cercle rouge), et à Winnipeg, Fraye Gezelshaft(société libre). Au cours des premières années de leur existence, ces associations anarchistes étaient beaucoup plus vigoureuses que leurs équivalents socialistes» (30). L'historien Ivan Akumovik atteste lui aussi de cette présence au Québec: «À Montréal, Toronto et Winnipeg, il existait aussi de petits groupes d'anarchistes, qui dénonçaient à la fois les socialistes et les employeurs, dans leur combat pour une société sans état, sans classe et sans argent» (31). Contrairement à d'autres courants socialistes présent dans la communauté juive, les anarchistes sont ouvertement athées et anti-nationalistes, ce qui ne manque pas de créer des conflits avec les divers groupes sionistes. Un militant du début du siècle, Jacob Salomon, décrit les activités politiques de ces différents groupes: «plusieurs factions militantes se disputaient fermement le terrain. Elles inondaient les rues habitées par les JuifVEs de leurs dépliants, de leurs brochures et de leurs périodiques, autant les anarchistes que les socialistes, les bundistes et tous les autres. Les invitations à des conférences et à des débats publics gratuits attiraient un grand nombre de gens» (32).
Emma Goldman à Montréal Au mois de février 1908, la militante anarchiste Emma Goldman (1869-1940) prononce une série de conférences à Montréal dans le cadre d'une tournée à travers le Canada (33). Sa venue soulève quelques remous dans les journaux de la Métropole: un chroniqueur de La Presseva même juger bon de dissocier les classes laborieuses canadiennes-françaises des idées chères à l'anarchiste d'origine russe. Emma Goldman est accueillie par un groupe anarchiste nouvellement formé, l'Arbeiter Freund(l'ami des travailleurs) (34). Profitant de la présence de Goldman, Arbeiter Freundtente d'effectuer un rapprochement avec les francophones et les anglophones en organisant un meeting en anglais. Voici comment Goldman décrit son premier passage à Montréal dans les pages du bulletin anarchiste new-yorkais Mother Earth:
«Montreal, the city of the dark ages, priestcraft and churches, proved unusually wide awake this time. Two packed Jewish meetings. But then, Jewish meetings are allways packed -with men, women, infants, and baby-carriages. The herding instinct of my race has aided its survival, despite all the horrors it was made to endure. Besides, what would becomes of progress were it not for the Jews? (...) Well, weither it is acceptable or not, the Jewish Anarchists are acquainting Americans with Anarchism, especially since they have learned to realize that it is the English-speaking public that needs awakening. Their sleep being almost death-like, it requires more energy, more constant and systematic efforts. Such efforts the "Arbeiter Freund" group of Montreal has certainly brought into play when it arranged the English meeting Sunday, Feb. 15th. No wonder it was a great success especially from an educational standpoint. The same newspapers that gave a fair interview with myself, together with other papers, hastened to sound the alarm of horror. A meeting on sunday, in superstition-ridden Montreal, and attended by Canadians! Canadians, who were so bold-faced as to publicly declare themselves in sympathy with the lecture on "The Relation of Trade Unions to Anarchism", and even a vote of thanks to the speaker! Unheard of! Of course it is the fault of those foreign Anarchists; if it were not of those creatures Canada would continue to be dull and pious and stupid. But as it is, some light may enter benighted Canada, and that's more than the average newspaper editor can stand»(35).
Les conférences en anglais prononcées par E. Goldman se dérouleront à la Bourse du Travail, l'édifice des syndicats internationaux à Montréal. Le bulletin Mother Earthnous apprend que ces rencontres publiques auront permis d'amasser la somme de 74$ pour le financement de son journal (qui alors coûte à peine 5 cents). C'est à nouveau dans les pages de Mother Earthqu'est annoncée l'adhésion du groupeArbeiter Freundà la Fédération anarchiste de New-York,dont le rayonnement dépasse largement les limites de cette ville pour inclure des collectifs un peu partout dans le nord-est américain.
Un marxiste libertaire: Albert Saint-Martin D'après l'auteur Claude Larivière, c'est le militant socialiste canadien-français Albert Saint-Martin qui aurait loué la Bourse du Travail pour les conférences d'Emma Goldman à Montréal. Membre influent de la section francophone du Parti Socialiste du Canada(PSC), Albert Saint-Martin (1865-1947) est un personnage-clé de l'histoire des idées révolutionnaires au Québec. L'originalité de ses positions mérite qu'on s'attarde quelque peu sur ses activités. Sans être anarchiste, Saint-Martin a su développer tout au long de sa vie une pratique politique à la croisée du socialisme, du conseillisme et de l'anarchisme.
Pendant la période qui nous intéresse (1900-1910), Saint-Martin fait la diffusion de l'espéranto, une langue universelle en laquelle de nombreux libertaires fondent beaucoup d'espoir. Dans l'esprit de ses propagateurs, l'espéranto doit permettre aux prolétaires de tous les pays d'harmoniser leurs intérêts par l'usage d'une nouvelle langue commune. C'est ainsi que Saint-Martin participe en 1902 à la création d'une revue publiée dans cette langue, intitulée La Lumo(La Lune): «La Lumoenseigne une langue. Elle répand aussi un idéal: l'unité fraternelle des peuples et des races; la lutte commune pour l'intelligence et la science» (36). Trois ans plus tard, Saint-Martin participe à l'ouverture du premier club espéranto à Montréal. Ce dernier vit alors dans une «commune socialiste» dans le quartier Maisonneuve en compagnie des membres de sa famille et de quelques militantEs francophones avec lesquelLEs il va créer deux coopératives d'alimentation au centre-ville. Aux yeux des autres socialistes, Saint-Martin est un militant «différent» alors que pour d'autres, il est tout simplement «original». Sa trajectoire l'amènera à militer d'abord au Parti Ouvrier (travailliste) d'où il sera expulsé en 1907 à cause de son affiliation au Parti Socialiste du Canada (PSC), une organisation que certainEs qualifient de libertaire (pour sa critique anti-capitaliste, anti-réformiste et anti-étatique) (37). Pour ces raisons, le PSC refuse d'adhérer à la Deuxième Internationale et demeure très critique à l'égard des trade-unions.Nous reviendrons plus en détail sur le PSC et les activités d'Albert Saint-Martin dans notre prochain numéro, d'autant plus qu'avant 1911 (l'année d'une scission importante avec son aile social-démocrate), cette organisation politique semble s'intéresser davantage à la propagande électorale qu'à l'action directe.
Des anarchistes francophones ? Si les informations sur les milieux anarchistes juifs sont relativement «nombreuses», il n'en va pas de même pour les autres groupes linguistiques. Pourtant, certaines pistes nous permettent de penser qu'il y a bel et bien eu des groupes anarchistes ou libertaires francophones à Montréal au tout début du XXème siècle. Dans l'un de ses nombreux articles sur l'extrême-gauche au Québec, le journaliste Jacques Benoit rapporte l'envoi au journal La Pressed'une lettre signée par le Groupe anarchiste de Montréalen 1905, suivi quelques années plus tard par la création du cercle Alpha Omega,proche des idées socialistes libertaires. Benoit cite le journal catholique La Vérité,qui décrit le cercle Alpha Omegacomme un groupe de «socialistes à allures d'anarchistes, de révolutionnaires et de toute une bande de sectaires enragés»(38).
D'autre part, l'éditeur montréalais Dimitri Roussopoulos indique que «des témoignages nous signalent la présence des travailleurs canadiens-français, avant la Première Guerre mondiale, arborant le drapeau noir des anarchistes lors des manifestations du premier mai» (39), sans toutefois donner plus de précisions. Quoi qu'il en soit, d'autres sources viennent confirmer la présence d'anarchistes lors des toutes premières manifestations célébrant la Journée internationale des travailleurs à Montréal.
Les manifestations du 1er Mai D'après Israel Medresh, «les radicaux aujourd'hui plus âgés racontent que l'organisation des défilés du 1er mai à Montréal relevait des anarchistes» (40). Cette affirmation mérite quelques nuances. En effet, c'est à l'initiative de membres du Mutual Aid Groupet du Parti socialiste du Canadaque se déroule en 1906 la première manifestation du 1er mai à Montréal. Celle-ci faillit ne pas avoir lieu, les ouvriers d'origine juive craignant que leurs camarades francophones et anglophones ne se désistent à la dernière minute en les laissant manifester seulEs dans les rues de Montréal. C'est finalement Jack Dorman qui servit de médiateur entre les différents groupes linguistiques, permettant à chacun d'eux de compter sur l'appui des autres. À en juger par le compte-rendu publié par le journal La Patrie,cette première manifestation fut couronnée de succès: «la manifestation socialiste a été imposante et par le nombre de manifestants et par l'enthousiasme qui n'a cessé de régner dans les rangs de la longue procession qui a défilé par les rues Ste-Catherine, St-Denis, Craig et St-Laurent» (41).
D'après les journaux, entre 500 et 1000 personnes de toutes «nationalités» confondues (Italiens, Roumains, Juifs, Irlandais et Canadien-français) se sont d'abord réunies vers 19h00 à la Salle Empire avant de se diriger vers le Champ de Mars accompagnées par une fanfare. Au nombre des manifestantEs, on retrouve les ouvrierÈREs de la Bargain Clothing Co.qui se sont mis en grève le matin même après que leur patron ait refusé de leur accorder congé pour le 1er mai et de réduire leurs heures de travail (42). Sur le trajet, les manifestantEs s'arrêtent sur la rue St-Denis devant l'Université Laval et crient «Vive l'Anarchie!» et «À bas la calotte!» (43), ce qui ne manque pas de susciter la controverse parmi les bourgeois et les étudiants qui observent la scène. À leur arrivée au Champ de Mars, Jack Dorman prend la parole pour dénoncer «le pouvoir des despotes», tout en prédisant «le triomphe du socialisme dans tout l'univers» (44). Il encourage les participantEs à manifester leur solidarité avec trois membres de laWestern Federation of Minersaccusés du meurtre du gouverneur de l'Idaho. Une quête s'organise séance tenante parmi les manifestantEs et rapporte la somme de 8 $!
Cette première célébration du 1er mai marque le début d'une tradition à Montréal; à chaque année, ils seront des centaines, voire des milliers, à défiler dans les rues de la Métropole malgré la répression qui s'abat progressivement sur eux. En effet, la police s'intéresse de plus en plus aux milieux anarchistes et socialistes montréalais et cherche à faire interdire toute manifestation du 1er mai par le conseil de Ville. Dans une lettre pastorale largement diffusée dans les quotidiens du 29 avril 1907, Monseigneur Bruchési condamne à son tour les manifestations socialistes tenues à l'occasion de la Fête internationale des travailleurSEs. L'évêque de Montréal écrit:
«Des hommes qui se proclament socialistes, non contents d'affirmer par la parole ou par la plume des principes subversifs de l'ordre établi, ont fait l'année dernière (...) une démonstration dont notre population garde un très pénible souvenir. Ils ont paradé, drapeau rouge en tête, et de leurs rangs sont parties des injures à l'endroit de l'Église et de la religion. (...) Nous observerons surtout qu'il y avait là l'affirmation de doctrines fausses, dangereuses et formellement condamnées par l'Église, comme par la raison et l'expérience des siècles. En effet, le droit de propriété privée est l'une des bases sur lesquelles la société repose. Or c'est précisément ce droit de propriété privée que le socialisme combat. Bien plus, il veut montrer dans la propriété la cause de toutes les injustices et de tous les crimes, et par là souffle au coeur des masses des sentiments d'envie, de haine et de vengeance capables d'engendrer les plus déplorables désordres. Grâce à Dieu les partisans de ces funestes utopies ne sont pas encore nombreux parmi nous, mais ils s'efforcent par tous les moyens de faire école et d'attirer à eux les ouvriers. C'est notre devoir de les dénoncer et de mettre le peuple en garde contre leurs enseignements et contre le zèle qu'ils déploient pour faire des recrues. (...) Mais aller dans les rues, à la suite de ce drapeau reconnu aujourd'hui partout comme le triste symbole des idées révolutionnaires et anarchiques, s'insurger contre ce qui garantit l'ordre et la paix publics, déclarer la guerre aux décisions augustes et aux sages directions de l'Église, semer sur le chemin ou dans des réunions tumultueuses, des germes de discordes et de troubles, cela n'est pas chrétien, cela n'est pas patriotique, cela n'est pas canadien, et avant que le mal ne devienne trop grave nous voulons faire tous nos efforts pour le conjurer. Que tous les amis de l'ordre prêtent leur concours».(45)
L'invitation du clergé sera entendue par les étudiants de l'Université Laval. Ceux-ci iront par dizaines attaquer les manifestantEs réuniEs au Champ de Mars le premier mai 1907 avant que le rassemblement ne soit finalement dispersé par les charges répétées de policiers à cheval. Le même scénario se reproduira pendant plusieurs années sans pour autant freiner l'ardeur des militantEs socialistes et anarchistes qui poursuivent néanmoins leurs activités.
Syndicalisme et lutte de classe Un peu partout à travers le monde, une pratique syndicale révolutionnaire prend de l'ampleur dès la fin du XIXème siècle. Le mouvement ouvrier devient alors l'un des terrains de lutte privilégiés pour les anarchistes, qui s'efforcent de créer des syndicats combatifs et revendicateurs. Le principal objectif de ces organisations n'est pas d'obtenir telle ou telle réforme, mais bien de paver la voie à une révolution sociale par l'expropriation de la propriété privée et la réorganisation complète de la production. La visite au Québec d'une délégation ouvrière française en 1904 marque un tournant pour de nombreux militants syndicaux qui s'intéressent de plus en plus près à la perspective révolutionnaire. L'un des rares témoignages relatant cet événement provient d'Alfred Charpentier, un «pionnier» du syndicalisme catholique au Québec. Dans un article paru dans les années 1950, Charpentier décrit en détails la conférence organisée à Montréal en 1904 par un petit groupe de délégués de la Confédération Générale du Travail(CGT) en route vers les États-Unis. La CGT est alors une puissante organisation dans laquelle les anarchistes sont très présents, notamment à travers leur participation à la Fédération des Bourses du Travail. Devant un auditoire de 300 personnes composé de syndicalistes, de socialistes et de francs-maçons (dixit le très catholique Charpentier), les délégués de la CGT exposeront les divers moyens d'action directe (sabotage, grève sur le tas, occupation d'usines, etc.) employés par les travailleurs français afin de préparer la grève générale expropriatrice, ce grand chambardement permettant à la classe ouvrière de se débarrasser du capitalisme en ouvrant la voie au socialisme. À en croire Charpentier, cette rencontre laissa une forte impression aux participantEs montréalais.
L'année suivante, une première organisation syndicaliste révolutionnaire voit le jour en Amérique du Nord: il s'agit des Industrial Workers of the World(IWW). Le 27 juin au 8 juillet 1905, 200 déléguéEs représentant plus de 35 000 travailleurSEs des États-Unis et du Canada se réunissent à Chicago afin de procéder à sa création. La plus grosse organisation à adhérer au nouveau syndicat est sans aucun doute la Western Federation of Miners,qui compte alors 27.000 membres. C'est à ce congrès qu'est adopté le préambule définissant les objectifs du syndicalisme industriel, préambule qui sera modifié en 1908 pour éliminer toute référence à la lutte «politique» (associée aux partis et à l'électoralisme) pour y substituer une action exclusivement «économique». Les militantEs de l'IWW «dénonçaient avec véhémence le syndicalisme de métier, d'affaires, de collaboration de classes, lui opposaient la conception d'un syndicalisme d'industrie, de solidarité ouvrière, de lutte de classes» (46). Les anarchistes américainEs seront nombreuxSES à appuyer les efforts de l'IWW: il en sera de même au Canada tout au long de son histoire.
Le développement de l'IWW à Montréal commence en 1905. Parmi les personnes présentes au congrès de fondation à Chicago, on compte au moins deux Montréalais, W.T. Leach et Richard Kerrigan. Ils sont mandatés par la Bakers' and Confectioners' Union No. 48afin de se joindre au nouveau mouvement. Kerrigan représente également deux autres groupes au congrès de fondation de l'IWW, la Fédération des cordonniers du Canada et la Wage Earners Union,sans toutefois n'avoir aucun mandat précis à défendre (47). Certains des premiers militants de l'IWW (tel Richard Kerrigan) ont également fait partie des Chevaliers du Travail (Knights of Labor),l'ancêtre du syndicalisme de combat en Amérique du Nord. Mais contrairement à cette organisation, l'IWW est clairement anticapitaliste et fait l'apologie d'un moyen d'action alors tout nouveau pour les travailleurs québécois: la grève générale illimitée. Au cours des années à venir, le mouvement ouvrier aura maintes fois l'occasion de le mettre en pratique.
L'historien H.A. Logan est plus précis quant au membership de ces nouveaux syndicats: «The real beginnings in Canada were associated with the influx in 1906 of Polish and Russian Jews as they fled from Europe after the failure of the Russian Revolution of 1905-1906. These were the days of agressive organization activities of the IWW and many of these immigrants, some of whom had already been active in underground union activities in Europe, were drawn into an IWW garment workers' local in Montreal and a mixed local consisting of steel, wood, rubber and clothing workers in Toronto» (48). Après avoir réussi à créer une section regroupant les cloakmakers, l'IWW tenta au même moment de syndicaliser les tailleurs du vêtement masculin, deux secteurs manufacturiers où les anarchistes sont alors très présents (49). Cette démarche eut lieu pendant la crise économique de 1907, mais la présence de l'IWW fut tout de suite combattue par divers syndicats de métiers qui finirent par avoir le dessus au cours des années suivantes. En 1912, l'IWW avait à toute fin pratique disparu dans l'industrie du vêtement à Montréal.
Bien qu'assez influente dans l'Ouest canadien et le nord de l'Ontario, l'IWW ne connaît pas au Québec de développement important. Sa progression sera entravée par de nombreux conflits avec des syndicats «internationaux» (c'est-à-dire américains), mais également par l'apparition en 1908 des premiers syndicats catholiques. Ceux-ci deviendront rapidement très influents auprès des travailleurSEs de langue française, tant et si bien qu'il restera très peu d'espace pour favoriser l'éclosion d'une conscience de classe autonome et révolutionnaire au sein de la classe ouvrière. Pourtant, des foyers d'incendie apparaissent ici et là, portés par les conflits sociaux qui frappent continuellement l'ensemble des sociétés capitalistes.
La révolte des pêcheurs Si nous avons essentiellement parlé de la situation prévalant à Montréal, d'autres régions du Québec ont également connu d'importantes batailles sur le front de la lutte des classes. L'un des épisodes les plus importants s'est déroulé à l'automne 1909 sur la côte gaspésienne, dans le village de Rivière-au-Renard (50). Il oppose plusieurs centaines de familles vivant de la pêche aux monopoles qui contrôlent cette industrie. Depuis près de 200 ans, un système d'exploitation particulièrement vicieux s'est mis en place dans toute la péninsule.
Initiée par le marchand jersiais Charles Robin, l'arnaque est fort simple : des compagnies offrent aux pêcheurs de s'approvisionner à crédit dans leurs magasins pendant l'hiver. En échange, les pêcheurs s'engagent à vendre toutes leurs prises à ces compagnies l'automne venu, et ce au prix fixé par les marchands une fois la saison de pêche terminée. Année après année, le prix du quintal de poisson chute, entraînant les pêcheurs dans la spirale de l'endettement (51). À défaut de pouvoir payer leurs dettes à l'automne, celles-ci sont reportées l'année suivante à la solde des familles. Mais dans bien des cas, les marchands envoient des huissiers pour saisir les rares biens des fautifs qui se retrouvent alors sans rien du tout pour passer l'hiver.
Au mois de septembre 1909, cette situation devient tout simplement intolérable pour la majorité des pêcheurs. Ceux-ci apprennent avec colère que les compagnies ont décidé de fixer le prix du quintal de morue à 3,50$, 50 cents de moins que l'année précédente. Et dire que 10 ans auparavant, le prix était de 6$! Il n'en faut pas plus pour déclencher une véritable révolte dans plusieurs petits villages côtiers. Le 4 septembre, une centaine de pêcheurs rendent une visite aux agents des trois compagnies qui ont des comptoirs à Rivière-au-Renard. Leurs revendications sont simples: les pêcheurs exigent que le prix du quintal soit fixé à 4$ et qu'aucune saisie ne soit effectuée pendant l'hiver. Leur survie et celle de leurs familles en dépend. Cet ultimatum ne fait pas plier les marchands; toutefois, la détermination des manifestantEs leur font craindre le pire. Les pêcheurs laissent aux compagnies un délai de 48 heures pour donner une réponse favorable à leurs revendications: «si c'est non, dit l'un d'eux, on va revenir et on va vous sortir de la paroisse, tous, comme des chiens! On va ouvrir vos magasins et on va placer quelqu'un d'autre dedans, à votre place, une fois qu'on se sera servis nous-mêmes» (52). Les marchands prennent les menaces très au sérieux: le soir même, ils télégraphient au député de Gaspé, Me Adolphe Lemieux, pour obtenir l'aide du gouvernement fédéral. Celui-ci décide d'envoyer le lendemain deux bateaux de la marine pour rétablir l'ordre. En l'absence de chemin de fer et de routes praticables, la mer est le seul moyen de rejoindre rapidement la pointe de la Gaspésie. Cet isolement relatif laisse aux révoltéEs une certaine marge de manoeuvre qu'ils et elles sauront mettre à profit.
Le 6 septembre au matin, l'ultimatum prend fin. Par centaines, les pêcheurs retournent à Rivière-au-Renard avec la ferme intention de reprendre leur dû. Certains cadres de la compagnie Fruingtentent de prendre la fuite: ils sont stoppés par des barricades érigées sur la route. Refusant de donner raison aux revendications des pêcheurs, ils sont copieusement rossés par les travailleurs en colère, qui sont maintenant plus de 400. Ceux-ci font maintenant la tournée des marchands à la recherche des responsables patronaux. Voyant approcher la foule de son établissement, l'un des cadres de la compagnieHyman,Philip Romeril, tire à plusieurs reprise sur les «émeutiers» et blesse l'un d'eux à la jambe. Il est ensuite fait prisonnier par les autres pêcheurs. Ces derniers s'en servent comme monnaie d'échange pour désarmer d'autres employés de Hymanqui pointent des carabines sur eux. Les pêcheurs arrachent aux patrons qu'ils ont séquestrés un engagement écrit donnant satisfaction à leurs revendications initiales. En moins de trois heures, ce «mouvement anarchique» (53) a obtenu une victoire rapide et inattendue. Les pêcheurs croient avoir défait la minorité de possédants qui les exploitent depuis si longtemps.
Les marchands n'ont évidemment pas dit leur dernier mot: le lendemain, ils portent plainte contre quarante pêcheurs. Le shérif (!) de Gaspé les accuse d'avoir participé à un «rassemblement tumultueux entravant illégalement le commerce de la morue et le cours normal des affaires». En outre, ces pêcheurs sont accusés d'avoir assailli, battu et tenté d'assassiner une dizaine de cadres et de patrons, en plus de s'être attaqué à la propriété des compagnies Fruinget Hyman.C'est la panique chez les élites locales: tous les jours, de nouvelles rumeurs laissent entendre que les pêcheurs vont s'attaquer aux établissements commerciaux de l'Anse-au-Griffon et de Grande-Grave. Les militaires accourus à Gaspé pour rétablir la loi et l'ordre envoient un télégramme à Ottawa le 9 septembre: «Les marchands de Rivière-au-Renard sont maintenant à Gaspé pour leur sécurité, étant donné que les émeutiers défient le clergé, le maire et toutes les autorités et qu'ils ont décidé d'assumer eux-mêmes la loi. Seule une importante force armée peut rétablir la paix» (54).
La réaction de la classe dominante ne se fera pas attendre. Le 11 septembre, deux croiseurs de la marine canadienne jettent l'ancre devant Rivière-au-Renard: 40 soldats débarquent à terre les armes à la main et procèdent à une vingtaine d'arrestations. Trois jours plus tard, une autre opération militaire effectuée pendant la nuit permettra d'arrêter quatre autres pêcheurs. Ils seront tous envoyés à Percé et jugés manu militariles 16 et 17 septembre. À la suite de ce procès expéditif, 22 des 24 accusés sont trouvés coupables d'émeute, de lésions corporelles et de blessures graves; cinq d'entre eux sont condamnés à des peines de prison de 8 à 11 mois et incarcérés sur le champ. Quant aux promesses écrites faites aux pêcheurs, elles restent évidemment lettre morte. Une autre révolte spontanée vient de se terminer: l'exploitation, froide et meurtrière, peut à nouveau reprendre son cours.
Conclusion La période historique que nous venons de survoler se révèle très féconde pour les idées anarchistes et libertaires, même si les francophones semblent quelque peu en retrait par rapport à ces développements. L'immigration européenne, combinée aux échanges bilatéraux entre le Québec et les États-Unis, favorisent l'éclosion d'expériences nouvelles, notamment au sein du mouvement ouvrier où le marxisme reste une idéologie encore peu connue. L'absence de parti communiste rend la tâche des anarchistes beaucoup plus facile, d'autant qu'on retrouve au sein du Parti Socialiste des militants assez proches des idées libertaires et anarcho-syndicalistes (55). Cette tendance commencera à s'inverser entre 1910 et 1920, tout particulièrement après la révolution d'octobre et le triomphe des thèses léninistes. L'entrée en guerre du Canada aux côtés de la France et de la Grande-Bretagne compliquera grandement le travail des militantEs par l'adoption de lois répressives qui permettront d'interdire bon nombre d'organisations révolutionnaires partout en Amérique du Nord. Paradoxalement, c'est au cours de cette période que seront créés des liens durables entre anarchistes français et québécois.
Michel Nestor
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LE NUMÉRO 3 EST SORTI! Dossier classes…
Dans le numéro 3: les années 1910 à 1920
Notes 1 Giuseppe Garibaldi (1807-1882) luttait contre l'autorité du Pape et des monarchistes pour la création d'une république en Italie.
2 Gagnon, Marcel A., (1964), La Lanterne d'Arthur Buies,Ed. de l'Homme, Montréal, p. 8
3 Ibid,p. 71-72. Buies fait peut-être référence au premier congrès de l'Association internationale des travailleurs (A.I.T.), qui s'est tenu à Genève en 1866.
4 Ibid, p. 97
5 Rioux, Marcel (1987), La Question du Québec,Ed. de l'Hexagone, p. 90
6 Qui n'a pas hésité à s'allier aux Prussiens pour mater l'insurrection.
7 Rioux, Marcel, ibid, p. 92
8 Voir à ce sujet Les communautés culturelles au Québec(1985), sous la direction de Michel Lefebvre et Yuri Oryschuk, aux éditions Fides.
9 Savard, Pierre (1970), Le consulat général de France à Québec et à Montréal de 1859 à 1914,Presses de l'Université Laval, Québec, p. 93
10 Ibid, p. 93
11 Ibid, p. 93
12 Ibid, p. 94
13 Desrosiers, Richard et Héroux, Denis (1973), Le travailleur québécois et le syndicalismeLes presses de l'Université du Québec, p. 34-35
14 Ibid, p. 38-39
15 Ibid, p. 38-39
16 C'est à dire sa laïcité et l'absence d'aumonier pour superviser ses activités.
17 Rouillard, Jacques (1976), Le Québec et le congrès de Berlin 1902 in Labour-Le travailleur, vol 1 no 1, p.72
18 Ibid, p. 72
19 Lipton, Charles (1976), Histoire du syndicalisme au Canada et au Québec (1827-1959), Parti-Pris, Montréal, p.112
20 Voir à ce sujet l'article Rien pour nous... tout pour tous et toutes
21 Desrosiers et Heroux, ibid, p. 76
22 Creagh, Ronald (1986), L'anarchisme aux États-Unis,Tome III, p. 1129, p. 1130
23 Chardak, Henriette (1997), Elisée Reclus l'homme qui aimait la Terre,Stock, p. 456. Le journal d'Élisée Reclus peut être consulté sur le site http://gallica.bnf.fr
24 Ce groupe diffuse le 3 septembre 1894 un manifeste rédigé en français à l'occasion de la Fête du travail, qui réunit chaque année des milliers de personnes dans les rues de Montréal. L'année suivante, Daniel de Leon vient à Montréal au début du mois de mars à l'occasion d'une tournée de conférences à travers le Canada.
25 Voir à ce sujet la première partie de ce dossier dans "Ruptures", no.1, automne 2001, pp. 21-24 (ici : la première partie)
26 Medresh, Israel (1997), Le Montréal juif d'autrefois,éditions du Septemtrion, p. 83
27 Ibid, p. 83
28 Rome, David (1986), "The Jewish Times" in The Immigration Story 1,Canadian Jewish Congress p.31-33
29 Medresh, Israel, op. cit., p. 72
30 Belkin, Simon (1956-1999), Le mouvement ouvrier juif au Canada, 1904-1920,Éditions du Septentrion, Sillery, p. 92
31 Akumovik, Ivan (1975), The Communist Party in Canada: A History,Toronto, McClelland and Stewart Limited, p. 3
32 Belkin, Simon, op. cit., p. 95. Les bundistes dont parle Belkin sont des membres du Yiddish Arbeit Bund(L'Union des ouvriers juifs de Pologne, de Lituanie et de Russie), créé en 1897. Mouvement révolutionnaire luttant à la fois sur le terrain politique et culturel contre l'exploitation des ouvriers et le racisme dont ils sont victimes, mais également pour l'égalité sociale et le rayonnement de la culture yiddish.
33 Il s'agit du premier voyage à Montréal pour Emma Goldman. Celle-ci aura toutefois l'occasion de séjourner au Québec à de très nombreuses reprises au cours des années suivantes, comme nous le verrons dans le prochain numéro. (Ruptures n°3)
34 Arbeiter Freundest également le nom d'un journal édité par Rudolf Rocker à Londres à la même époque.
35 Goldman, Emma (1908), The Joys of Touringin Mother Earth,vol.3, no. 3
36 Beaulieu, André et al. (1984), La presse québécoise des origines à nos jours,tome quatrième, 1890-1905, p. 149. Dès 1901, il existait à Montréal une autre revue en espéranto intitulée L'espérantiste canadien.
37 Gambone, Larry (1995), The Impossiblists,Red Lion Press, p. 3
38 Benoit, Jacques (1982), Les anarchistes au Québec, une influence diffusein La Presse,3 mai, p. A2
39 Roussopoulos, Dimitri (1980), L'après-référendum... une perspective anarchistein L'impasse(sous la direction de Nicole Laurin-Frenette et de Jean-François Léonard), Ed. Nouvelle Optique, p. 105
40 Medresh, Israel,op. cit., p. 85
41 La manifestation socialistein La Patrie,2 mai 1906, p. 142 Larivière, Claude (1979), Albert Saint-Martin, militant d'avant-garde (1865-1947),Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 75
42 Larivière, Claude (1975), Le 1er mai, fête internationale des travailleurs,Éditions coopératives Albert Saint-Martin, p. 28
43 La manifestation socialistein La Patrie,2 mai 1906, p. 1
44 Groupe de chercheurs de l'Université du Québec à Montréal sur l'histoire des travailleurs québécois, L'action politique des ouvriers québécois (recueil de documents), p. 59-60
45 À ce sujet: Portis, Larry (1985), IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis,Spartacus, pp. 138-140. On y retrouve la traduction française de ces deux préambules.
46 Guérin, Daniel (1970), Le mouvement ouvrier aux États-Unis 1867-1967,Ed. François Maspero, p. 36
47 À ce sujet: The founding convention of the I.W.W.(1969), Merit Publishers, New-York, 616 p.
48 Logan, H.A. (1948), Trade Unions in Canada,MacMillan Co. of Canada, Toronto, p. 211
49 Belkin, Simon, op. cit., p. 69. Au début du XXème siècle, on désignait sous le nom de cloakmakers l'ensemble des travailleurs de l'industrie du vêtement féminin. Un cloakest un vêtement ample sans manche porté à cette époque par les femmes.
50 Toutes les informations sur cette révolte provienne d'un livre de Jacques Keable, La révolte des pêcheursaux éditions Lanctôt.
51 Un quintal égale à 112 livres de poisson séché, c'est-à-dire vidé de son eau, de ses viscères, etc.
52 Keable, Jacques (1996), La révolte des pêcheurs,Lanctôt Éditeur, p. 83
53 Ibid,p. 91
54 Ibid,p. 108
55 McCormack, A. Ross (1977), Reformers, Rebels, and Revolutionaries: The Western Canadian Radical Movement
SERBIE
SITUATION SOCIALE ET ANARCHO-SYNDICALISME
suivi de
KAZAKHSTAN
SITUATION DU PROLÉTARIAT DEPUIS L'INDÉPENDANCE
Source Serbie
Source Kazakhstan
(CNT-AIT)
Après une nuit de trajet en bus, c'est dans la matinée que l'on arrive à la frontière entre la Hongrie et la Yougoslavie. Peu avant la douane hongroise, le chauffeur collecte de l'argent auprès des passagers, en grande majorité des ouvriers yougoslaves immigrés en France qui rentrent au pays pour les fêtes, environ cinq euros par personne, pour «éviter les ennuis» avec les douaniers hongrois. Dans le bus, on entend de nombreuses anecdotes sur des heures passées à la frontière, parfois dans le froid ou sous la pluie, lorsque cet argent n'était pas versé. Cette simple mésaventure de voyage démontre ce qu'est la réalité des forces répressives dans cette région du monde. Douaniers, comme flics et militaires, ne sont pas simplement un «groupe d'hommes armés» au service de la classe dirigeante, mais aussi un groupe d'hommes armés qui arrondissent leurs fins de mois en rackettant les prolétaires. Il ne viendrait d'ailleurs à l'idée de personne, en Yougoslavie, d'aller porter plainte devant les flics ou les tribunaux, tout le monde, surtout dans les classes populaires, faisant en sorte d'avoir à faire le moins possible avec ces gangsters en uniforme. D'un côté comme de l'autre de la frontière, les douaniers se sont d'ailleurs tous considérablement enrichis grâce à l'embargo qui frappait si violemment le peuple de Yougoslavie.La frontière passée, le bus traverse les villages misérables et quartiers industriels de la plaine de Voïvodine, cette région du nord de la Serbie. Sur les piliers d'un pont, de nombreuses affiches rouges et noires. Deux personnages de bande dessinée, un homme et une femme, y disent : «Chérie, pour qui vas-tu voter aux élections ?» demande l'homme ; «Voter c'est pour les nuls, moi je suis pour la révolution», répond la femme. C'est une affiche de l'Initiative Anarcho-Syndicaliste,organisation anarcho-syndicaliste de Serbie. Une affiche anti-électorale dans ce pays où, malgré trois tours, il n'y a toujours aucun président élu, le peuple s'abstenant à plus de 50%. Il serait bien sûr absurde d'affirmer que ces taux d'abstention records ne proviennent que des campagnes de l'IAS. L'IAS, en prônant l'abstention, est en phase avec un sentiment général de rejet des politiciens par la population. Comment s'en étonner ? Non seulement les conditions de vie ne font que s'aggraver, mais en plus les politiciens apparaissent, peut-être encore plus clairement qu'en France, comme de sinistres escrocs. Prenons Kostunica, le candidat nationaliste qui a succédé à Milosevic. Les médias et démocrates de France l'avaient encensé, transformé en «champion de la démocratie» contre la dictature. Nationaliste, ce politicien s'est fait connaître en écrivant dans les bulletins néo-nazis financés et édités par l'Église Orthodoxe Serbe. Un de ses sujets favoris était de tenter de réhabiliter les collabos pro-fascistes serbes de l'occupation nazie de la Yougoslavie, expliquant qu'ils n'étaient pas tant pro-nazis qu'anti-communistes, etc. Lors de son accession au pouvoir, les groupes néo-nazis se sont d'ailleurs sentis confortés et soutenus depuis le haut de l'État. Quant à l'adversaire politique principal de Kostunica, le premier ministre serbe Zoran Djindjic (ultra-libéral), sa principale réalisation est d'avoir été celui qui, avec 750.000 dinars, a été le plus grand vainqueur yougoslave du jeu télévisé «Qui veut gagner des millions» en 2002.
Situation de la classe ouvrière en Serbie Si la prestation du premier ministre serbe à «Qui veut gagner des millions» a une valeur comique incontestable, la situation du prolétariat serbe, par contre, n'a pas de quoi faire sourire. Aujourd'hui encore, 70% environ de l'économie est nationalisée, mais l'année 2003 devrait voir une accélération du processus de privatisations, privatisations qui se traduiront par des licenciements massifs. Dans les entreprises qui ont déjà été privatisées, de nombreux ouvriers, licenciés, se sont suicidés, d'où le slogan des camarades de l'IAS, «les privatisations c'est le vol et le meurtre». Actuellement, le taux de chômage officiel n'est que de 10% environ, mais ce chiffre est falsifié : héritage de la dictature de Milosevic, de nombreux travailleurs n'ont pas été licenciés mais «mis en congés forcés», avec même pas de quoi vivre. Et, conséquence de la nouvelle politique libérale, des travailleurs se sont vus proposés, en compensation à une perte d'emplois, de «monter leur entreprise». Ils ont ainsi bénéficié d'une petite somme d'argent, somme qu'ils devront rembourser d'ici quelques années, alors que peu sont ceux qui ont réussit à monter une affaire un tant soit peu viable. Le travail au noir et l'économie parallèle sont donc très présents dans l'économie serbe. Une simple ballade dans le marché de Belgrade suffit pour s'en convaincre, avec tous ces gens qui tentent de vivre en vendant tout et rien, quelques bricoles, une tablette de chocolat et quelques cacahouètes, voire des objets personnels. Et, il faut avoir à l'esprit que Belgrade jouit d'une situation exceptionnelle : pour éviter un soulèvement, les travailleurs de la capitale reçoivent tous leurs salaires de façon régulière, un miracle par rapport à ce que vivent les autres travailleurs yougoslaves. Si la classe ouvrière yougoslave devait donner un nom à l'enfer, elle le nommerait certainement Bor. La ville de Bor, non loin des frontières roumaine et bulgare de la Yougoslavie, est une cité industrielle et minière. C'est une ville où l'on travaille et où l'on crève. Un restaurant et un cinéma, seules distractions offertes à la population, si ce n'est l'alcool. Une ville où le blanc n'existe pas, tout y est gris, ou noir, des fumées des usines et de la poussière du charbon. C'est d'ailleurs le taux d'enfumage des appartements qui y détermine le prix d'un loyer. Unique «garantie» contre une trop forte pollution, un salarié est chargé d'observer la fumée des usines et de prévenir si elle est «trop noire». Bien sûr cette pollution ne fait pas que de noircir le paysage, elle s'incruste aussi et surtout dans les poumons des habitants, enfants compris. Un camarade qui y était allé a ensuite été malade pendant une semaine. Ici, l'espérance de vie est de 48 ans. Une enfance dans la crasse des cheminées d'usine et de la poussière de charbon, une «vie» à se faire exploiter dans la mine... Le capitalisme occidental a, quant à lui, trouvé une autre utilisation au complexe industriel et minier de Bor : il y exporte ses déchets radio-actifs qui y sont stockés dans des puits de mines. Ceci, bien sûr en toute illégalité, mais qu'importe, les directeurs du complexe se remplissent les poches, plusieurs billions de dinars, des sommes inimaginable pour le commun des serbes.
Comme dans les autres pays de la péninsule des Balkans, la minorité rom constitue généralement la fraction la plus pauvre du prolétariat. A Belgrade, comme dans les autres villes du pays, les Roms sont parqués dans de véritables bidonvilles, loin du centre. Vivant de petits travaux, de récupération voire de mendicité, la politique actuelle des autorités est de «permettre aux Roms de vivre de leurs activités traditionnelles», ce qui, clairement, signifie les faire vivre de la récupération des vieux papiers et autres détritus. Les discriminations racistes à l'encontre des Roms sont fréquentes, avec par exemple l'interdiction d'entrer dans de nombreux magasins. Un scandale a récemment éclaté en Yougoslavie : une touriste cubaine, au teint mat, prise pour une tzigane, s'est vu interdire l'entrée d'un supermarché. Autre exemple de discrimination : les Roms, considérés comme «alliés des serbes» par les nationalistes albanais ont du fuir le Kosovo. Or, si les Serbes réfugiés du Kosovo ont bénéficié d'une (très petite) aide de la part de l'Église Orthodoxe, les Roms, par contre, n'ont eu le droit à rien.
Si, partout dans le monde, les liens entre le capital et la mafia sont des plus naturels, dans la période dite de transition que traverse la Yougoslavie, transition entre le capitalisme d'État titiste et le capitalisme privé libéral, les mafieux et criminels qui se sont enrichis sous la dictature de Milosevic forment la base principale de la nouvelle bourgeoisie serbe. Ce n'est pas ici que le capitalisme se cache derrière une supposée légalité civilisée, la société bourgeoise se montre telle qu'elle est, sans le fard des réglementations commerciales. Les exemples sont nombreux d'entreprises qui ont été privatisées et où un certain nombre d'actions ont été remis aux travailleurs, et, peu après, un homme d'affaire, accompagné de quelques gros bras, est venu convoquer les travailleurs nouvellement petits actionnaires : un prix, généralement très bas, est proposé, et si l'ouvrier refuse de vendre ses actions, l'argument est la batte de base-ball des gorilles. De tels agissements sont de notoriété publique, les libéraux au pouvoir théorisent d'ailleurs l'insertion des mafieux dans l'économie légale, expliquant que, dans tous les pays, c'est ainsi que ce sont constitué les États et bourgeoisies modernes. Au moins, on ne peut reprocher aux ultra-libéraux serbes de tenter de masquer la brutalité de l'économie capitaliste sous un vernis idéologique.
Beaucoup plus réjouissant, les couches successives de la pseudo-autogestion titiste puis de l'effondrement de l'État yougoslave, font qu'ici ou là, des entreprises sont réellement aux mains des travailleurs. C'est ainsi que le plus grand hôtel de Cacak est géré par les employés eux-mêmes, employés qui déterminent la politique salariale, l'utilisation des bénéfices, et élisent le gérant pour une durée d'un an. Bien entendu, cette autogestion, vivant sous la tutelle de la dictature du Parti ou de l'économie de marché, n'est pas le socialisme. Mais elle n'en demeure pas moins une expérience intéressante, démontrant que les ouvriers n'ont besoin ni des patrons ni de l'État, pour faire tourner l'économie. Dans plusieurs villes et usines de province aussi, des travailleurs, en dehors de toute idéologie, parti ou syndicat, forment ici ou là des comités ouvriers et luttent, avec des méthodes souvent radicales, pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, le plus souvent pour exiger le paiement de leurs salaires.
Présentations et actions de l'Initiative Anarcho-Syndicaliste C'est dans ce contexte que luttent les camarades de l'IAS, l'Initiative Anarcho-Syndicaliste (ASI, Anarho-Sindikalisticke Inicijative,en serbo-croate). Organisés auparavant sous le nom d'Initiative pour des Anarcho-Syndicats, l'Initiative Anarcho-Syndicaliste a tenu son congrès fondateur à Belgrade le 19 octobre 2002. Cette organisation rassemble des groupes dans différentes villes du pays, comme Belgrade, Novi Sad, Cacak, Sabak, etc. Organisation jeune, les statuts ont été faits de façon à pouvoir être rapidement modifiés selon l'évolution de l'IAS, mettant en avant à la fois la réalité actuelle, basée sur des groupes de propagande, et la volonté de construire des syndicats de branche et d'entreprise. Une des activités principales de l'IAS est la propagande en direction des usines. C'est ainsi que leur journal,Direkna Akcija(action directe) est tiré à 1500 exemplaires, dont 1000 sont diffusés aux portes des entreprises de Serbie. Ces diffusions ne se font pas toujours sans difficultés, les camarades devant faire face aux responsables syndicaux réformistes et aux vigiles. Pourtant, malgré tout, Direkna Akcijaa un impact sur les travailleurs serbes. Ainsi, afin de trouver un bouc émissaire aux difficultés du processus de privatisations (de nombreuses entreprises, vétustes, n'intéressent pas les capitalistes), des politiciens ont dénoncé publiquement le bulletin des camarades de l'IAS, indiquant que ce serait cette presse anarcho-syndicaliste qui ferait fuir les investisseurs étrangers. Plus intéressant, les camarades ont d'excellents contacts avec les mineurs de Bor. C'est d'ailleurs dans cette ville que l'on compte le plus grand nombre d'abonnés à Direkna Akcija.Selon un camarade, les travailleurs de cette ville formant «une classe ouvrière comparable à celle décrite par Marx, qui n'a vraiment rien à perdre», la perspective de la révolution sociale apparaît comme la seule alternative crédible. Une réunion publique devrait d'ailleurs avoir très prochainement lieu dans cette ville afin d'y présenter l'anarcho-syndicalisme et probablement d'y implanter l'organisation. En plus d'une activité strictement syndicaliste, les camarades espèrent à moyen terme pouvoir y présenter des pièces de théâtre ou des concerts afin de faire face au vide culturelle que subit la population de la ville.
Si Direkna Akcijatraite essentiellement des problèmes et des luttes de la classe ouvrière, les camarades de l'IAS veulent en faire, plus qu'un simple bulletin de propagande, un véritable mensuel. On y trouve donc des articles sur l'histoire du mouvement ouvrier et libertaire, histoire complètement passée sous silence tant par le régime titiste que par l'actuel pouvoir ultra-libéral. Régulièrement, des articles traitent du féminisme, ce qui est complètement nouveau en Serbie. Il arrive d'ailleurs aux camarades de prendre des positions qui, dans le contexte actuel de la Serbie, sont très impopulaires. Ce fut notamment le cas lorsqu'ils ont apporté leur soutien à la gay pridede Belgrade le 30 juin 2001, alors que l'homophobie reste très implantée dans le pays. Dès le 28 juin d'ailleurs, des affiches non signées apparaissaient sur les murs de Belgrade afin d'appeler à empêcher «cette orgie anti-chrétienne, homosexuelle, immorale et perverse.» Prévue à 14 heures 30, les premières agressions homophobes contre la gay prideont eu lieu 20 minutes plus tard, un jeune homme blond se faisant tabasser par des fascistes. Si les gays et lesbiennes yougoslaves étaient environ 300, les homophobes par contre étaient 600 à crier «Serbie ! Serbie ! Mort aux pédés !». Zarko Gavrilovic, pope de l'Église Orthodoxe Serbe, a pris la parole pour expliquer «je suis venu ici pour protester pacifiquement contre la déviance. Nous n'avons pas combattu contre le communisme pour que des satanistes le remplace. Nous voulons une Serbie divine, sur la base des lois de Dieu.» Au même moment, des dizaines d'homophobes ont violemment chargé le cortège de la gay pride.Les flics présents sur les lieux sont restés passifs, l'un d'entre eux déclarant qu'ils n'avaient pas pour mission «de protéger des tapettes». Les militants et militantes anarcho-syndicalistes étaient eux aussi présents afin de lutter aux côtés des gays et lesbiennes contre les homophobes, fascistes et autres noirs corbeaux de la réaction.
L'exemple de la gay pridede Belgrade démontre bien le rôle réactionnaire joué par l'Église Orthodoxe Serbe. Omniprésente dans tout le paysage serbe, on peut trouver des icônes dans les salles de la mairie de Belgrade, ou des crucifix dans les voitures de police de ce pays officiellement laïc. Plus grave encore, l'Église Orthodoxe Serbe, non seulement finance l'édition de publications fascistes ou néo-nazis, mais était et reste un des endroits où se propage la haine nationaliste et la propagande belliciste. Comme l'écrivait Jaroslav Hasek dans Le brave soldat Chvéïk,«c'est toujours au nom d'une divinité bienfaisante, sortie de l'imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité». Les guerres qui ont ensanglanté l'ex-Yougoslavie n'ont pas échappé à cette règle. Et aujourd'hui encore, au milieu de villages de la Republika Srbskaencore marqués par la guerre, trône flambant neuf, une église orthodoxe, tandis que dans les quartiers périphériques de Sarajevo, à côté des immeubles criblés de balles et d'obus, s'élèvent de toutes nouvelles mosquées financées par l'Arabie Saoudite, et que des villages croates sont illuminés par d'immenses croix catholiques. Ceux qui sont cause des guerres n'en meurent jamais, c'est la loi militaire de base. Et ceux qui, au nom de la Sainte Croix Orthodoxe, de l'Église Apocalyptique Romaine ou de Alla et de son prophète Mahomet, bénissaient les canons, chantaient la messe et célébraient les sacrifices humains, peuvent, à peine la guerre terminée, jouir de locaux pour sanctifier les bouchers en uniforme d'hier et de demain. L'IAS prévoit donc d'organiser une campagne d'affiches contre l'Eglise Orthodoxe Serbe, campagne qui apparaît donc indispensable, quant bien même elle heurtera les sensibilités d'une partie de la population yougoslave.
Contre la guerre et les nationalismes, unité des révolutionnaires des Balkans Les Balkans en général, et l'ancienne Yougoslavie en particulier, ont été ensanglantés par les guerres et les nationalismes durant tout le 20ème siècle. Encore aujourd'hui, de nombreux villages d'ex-Yougoslavie, ainsi que des villes comme Belgrade, Dubrovnik et surtout Sarajevo, restent marqués par la tragédie guerrière des années 1990. Si en Serbie, on peut toujours trouver des calendriers à la gloire de Karadjic et d'autres criminels de guerre, le nationalisme est loin d'atteindre le niveau qu'il avait atteint peu après les bombardements de l'OTAN. La Bosnie-Herzégovine, par contre, reste divisée entre Republika Srbska(entité serbe) et la Fédération croato-musulmane (elle-même subdivisée entre entités croates et musulmanes) comme prévue par les accords de Dayton en 1995. Officiellement, la Bosnie-Herzégovine ne serait qu'un seul et même État, mais les Serbes n'ont pas besoin de passeports pour passer la frontière avec la partie serbe de Bosnie, tout comme les Croates peuvent entrer dans la fédération croato-musulmane avec une simple carte d'identité. Par contre, si un serbe veut entrer en Bosnie par la partie croato-musulmane, ou un croate par la région serbe, un passeport est nécessaire. Et, encore aujourd'hui, le bus Belgrade-Sarajevo ne s'arrête pas dans le centre (musulman) de la capitale bosniaque, mais dans un faubourg éloigné de quelques kilomètres, en Republika Srbska.Le Kosovo reste officiellement une région de la Serbie, mais sous contrôle des troupes occidentales, cette région n'est pas soumise à l'autorité de Belgrade. Et d'ailleurs, à moins d'être un homme d'affaire, se rendre au Kosovo est du domaine de l'impossible pour un serbe. Les tensions entre nationalistes albanais de l'UCK et slaves restent vives en Macédoine... Officiellement, la guerre en Yougoslavie, avec ses dizaines de milliers de victimes, de morts, de blessés, de femmes violées, et de drames humains toujours présents (réfugiés, familles déchirées, amitiés brisées, histoires d'amour avortées...), est terminée, mais les foyers de tensions, les haines nationalistes maintenues par les clergés de toutes les religions, et les sources de conflits restent présentes, et ce ne sont pas les stupides affiches de l'ONU ventant son oeuvre, la création d'une «police démocratique» en Bosnie, qui y changera quelque chose. Première chose d'ailleurs que des immigrés yougoslaves montrent lorsque le bus arrive à Belgrade : un terrain vague, où, il y a quelques années il y avait un immeuble, détruit lors des bombardements de l'OTAN. Les répercussions de ces bombardements sont d'ailleurs toujours peu connues, puisque la plupart des bombes balancées par l'OTAN, avec la bénédiction des Verts en particulier, étaient truffées d'uranium appauvri.
Si, dans des salons militants de Paris ou d'autres villes occidentales, certains «révolutionnaires», voire des «anarchistes» se félicitaient de «la guerre anti-fasciste menée par l'OTAN contre Milosevic», exigeaient «des armes pour la Bosnie» (comme s'il n'y avait pas déjà eu bien assez d'armes dans cette région du monde !) ou soutenaient l'UCK, les camarades de Serbie, comme les autres camarades des Balkans, ont toujours été et restent sur des positions clairement internationalistes. Aussi, contre les haines nationales et les guerres qui ont déchiré la péninsule, les anarcho-syndicalistes de Serbie travaillent en étroite collaboration avec des anarchistes de toute la région des Balkans. Et c'est avec des groupes anarchistes de Slovénie, de Croatie (des organisations anarcho-syndicalistes devraient d'ailleurs prochainement voir le jour dans ces pays), de Macédoine, de Roumanie, de Grèce et de Turquie, que l'IAS prépare activement la conférence anarcho-syndicaliste des Balkans qui se tiendra à Belgrade à la fin du mois d'avril 2003.
Pour conclure, on peut citer les mots d'un camarade serbe : «Dans l'avenir, tout est possible en Serbie. Notre organisation peut se développer considérablement, tout comme elle peut s'effondrer rapidement». A un niveau plus général du rapport entre les classes, tout semble possible également : une classe ouvrière pressurisée, mais combative, un rejet des politiciens de tout poil, mais aussi une réaction qui reste présente. Raison de plus pour apporter un soutien à nos camarades serbes, véritables révolutionnaires qui, en plus, ont su garder une profonde humanité.
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ns@inicijativa.org (secrétariat national)Direktna Acija,le journal de l'IAS, est, vu le niveau de vie des travailleurs yougoslaves, diffusé gratuitement, et les camarades de l'IAS ont régulièrement besoin d'argent afin de financer le tirage. Pour toute solidarité financière, contacter la rédaction de DA: da@inicijativa.org
Extrait de HOBOCTbn° 11 - février 2003
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KAZAKHSTAN
SITUATION DU PROLÉTARIAT DEPUIS L'INDÉPENDANCE
Dix ans ont passé depuis l'indépendance du Kazakhstan et l'invasion de l'économie de marché dans nos vies. En ayant un regard rétrospectif sur cette période il est impossible de ne pas remarquer les évidentes modifications structurelles de la classe ouvrière de notre société. Nous parlons de l'immense processus de prolétarisation qui s'est emparé de la vaste majorité de la population ; il est clair que pour presque tout le monde le lendemain réserve toujours le risque d'une dégradation sociale. Les relations basées sur la compétition nous sépare les uns des autres mais aussi de nous-mêmes. La plus grande partie des masses inertes ne trouve rien de mieux que d'éprouver une nostalgie de l'état totalitaire. La plupart des jeunes ouvriers s'engage dans une vaine poursuite des standards fantomatiques de bien-être. Finalement, la minorité pensante obtient véritablement une expérience tragique de la vie, qui bien trop souvent se finit abruptement et prématurément.La nouvelle division de classe ne se résume pas à la transformation de la nomenklatura sans nom en des barons et magnats concrets. La fermeture de grandes entreprises et la mort lente de l'agriculture a amené la désintégration de la classe ouvrière classique et la paupérisation des paysans.
Les usines d'industrie militaire ont été privatisées à Uralsk. La privatisation occasionne l'extermination non seulement morale mais aussi quelquefois physique des travailleurs. Ainsi l'un d'entre eux était employé dans 3 entreprises, marchait 15 kilomètres de l'une à l'autre mais n'arrivait toujours pas à gagner assez pour l'éducation de ses enfants. Ses difficultés pour faire vivre sa famille ont provoqué son immolation par le feu en public. Après ses funérailles, ses camarades de l'usine, guidé par le jeune leader charismatique de la commission syndicale ont effectué un défilé pacifique sur la mairie.
Nous pouvons retirer quelques traits marquants de ce cas.
Premièrement, la crise du capitaliste et traditionnel «travailleur familial», c'est-à-dire l'homme qui gagne son pain et ses autres besoins avec son travail industriel, tandis que sa femme et les autres personnes à charge jouent un rôle passif. De nos jours ce modèle devient de plus en plus dépassé et dans l'incapacité de survivre ; nous pouvons parler d'une prolétarisation des relations familiales.
Deuxièmement, les travailleurs sont menés au désespoir par leurs conditions d'existence jusqu'au moment où une intense frustration ne trouve rien de mieux que de demander de l'aide aux autorités qui les ont condamnés à une mort lente.
Troisièmement, cette action de protestation radicale d'un individu se limite en fin de compte à lui-même et n'est pas capable d'apporter des résultats positifs ou de permettre le développement d'une série d'actions radicales généralisées.
L'auteur de ces lignes était présent au défilé et il n'a rien perçu d'autre que de la tristesse dans le regard de cette concentration silencieuse de personnes âgées. Peu de temps après une action similaire mais différente dans l'esprit s'est déroulée dans les gisements locaux de gaz et de pétrole. Dans ces lieux 3000 travailleurs ont cassé les fenêtres de la cantine quand elle a été fermée par la visite de la délégation gouvernementale, et ont obtenu la reddition du premier ministre grâce à une émeute colérique et grossière. Dans ce cas l'action a été connue par l'ensemble de la nation et une commission gouvernementale a été créée pour apaiser ce conflit du travail, bien que ceux qui connaissaient bien la liste des revendications savent que presque aucune d'entre elles n'ont été satisfaites. Un peu plus tard une action moins significative s'est déroulée à Tenghiz, le plus grand gisement pétrolier de la mer Caspienne, où environ une centaine de travailleurs ont établi un piquet de grève devant le bureau patronal turc. Les raisons de ce conflit étaient les mêmes : l'importation injustifiée d'une main d'oeuvre étrangère, les réclamations concernant une augmentation des salaires, les conditions de travail insalubres.
Généralement, si nous parlons de certains travailleurs de l'industrie nous avons conscience qu'il s'agit de la partie la plus privilégiée de notre classe, ayant en sa possession un salaire stable et payé à l'heure et un emploi, même s'il est temporaire. Déjà , les premières discriminations venant des capitalistes étrangers concernent la flexibilité des relations de travail. Ces méthodes ne sont pas toujours adaptées et sont des fois complètement révoltantes. Ainsi les travailleurs employés par Aktobe dans les gisements pétroliers de Zhanazhol, exploitées par des compagnies chinoises, étaient dans une situation révoltante et ont écrit un rapport pour les autorités étatiques.
Nous avons reçu beaucoup d'informations intéressantes de Karaganda, le plus gros centre industriel du pays avec la plus forte concentration de prolétariat industriel. Là-bas, d'après nos sources, la lutte de classe a pris une forme très avancée, sous la forme d'un conseil de travailleurs formé d'après des principes industriel et territoriaux, se composant de délégations de quelques entreprises. Les dernières nouvelles de Karaganda parlaient d'un meeting de protestation qui s'est tenu au complexe métallurgique d'Ispat-Karmet, où 26000 travailleurs sont employés. C'est la traditionnelle revendication concernant une augmentation salariale qui y est mise en avant depuis un an, mais malheureusement cette initiative repose totalement sur le comité syndical, c'est-à-dire que le sort du conflit repose sur quelques travailleurs qui étaient déjà incorporés à la commission de résolution du problème formée avant la manifestation.
D'une façon générale, nous pensons dans ces circonstances que la création d'un mouvement national unifié de travailleurs sur des bases idéologiques claires est d'avance condamnée à l'échec. Pourtant, l'existence de certains points de résistance continuelle et les actions de protestation spontanées pourraient devenir le préalable à une prise de conscience répandue des possibilités du prolétariat. Bien sûr, nous savons que l'immense majorité de la population planétaire se trouve dans des conditions de vie plus ou moins semblables. Un monde fondé sur des nouvelles relations humaines est toujours à créer.
Tiré de Action Directe,Journal de la KRAS-AIT (Russie)Article d'HOBOCTbn° 13 - mars 2003
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SERBIE
SITUATION SOCIALE ET ANARCHO-SYNDICALISME
suivi de
KAZAKHSTAN
SITUATION DU PROLÉTARIAT DEPUIS L'INDÉPENDANCE
Source Serbie
Source Kazakhstan
(CNT-AIT)
Après une nuit de trajet en bus, c'est dans la matinée que l'on arrive à la frontière entre la Hongrie et la Yougoslavie. Peu avant la douane hongroise, le chauffeur collecte de l'argent auprès des passagers, en grande majorité des ouvriers yougoslaves immigrés en France qui rentrent au pays pour les fêtes, environ cinq euros par personne, pour «éviter les ennuis» avec les douaniers hongrois. Dans le bus, on entend de nombreuses anecdotes sur des heures passées à la frontière, parfois dans le froid ou sous la pluie, lorsque cet argent n'était pas versé. Cette simple mésaventure de voyage démontre ce qu'est la réalité des forces répressives dans cette région du monde. Douaniers, comme flics et militaires, ne sont pas simplement un «groupe d'hommes armés» au service de la classe dirigeante, mais aussi un groupe d'hommes armés qui arrondissent leurs fins de mois en rackettant les prolétaires. Il ne viendrait d'ailleurs à l'idée de personne, en Yougoslavie, d'aller porter plainte devant les flics ou les tribunaux, tout le monde, surtout dans les classes populaires, faisant en sorte d'avoir à faire le moins possible avec ces gangsters en uniforme. D'un côté comme de l'autre de la frontière, les douaniers se sont d'ailleurs tous considérablement enrichis grâce à l'embargo qui frappait si violemment le peuple de Yougoslavie.La frontière passée, le bus traverse les villages misérables et quartiers industriels de la plaine de Voïvodine, cette région du nord de la Serbie. Sur les piliers d'un pont, de nombreuses affiches rouges et noires. Deux personnages de bande dessinée, un homme et une femme, y disent : «Chérie, pour qui vas-tu voter aux élections ?» demande l'homme ; «Voter c'est pour les nuls, moi je suis pour la révolution», répond la femme. C'est une affiche de l'Initiative Anarcho-Syndicaliste,organisation anarcho-syndicaliste de Serbie. Une affiche anti-électorale dans ce pays où, malgré trois tours, il n'y a toujours aucun président élu, le peuple s'abstenant à plus de 50%. Il serait bien sûr absurde d'affirmer que ces taux d'abstention records ne proviennent que des campagnes de l'IAS. L'IAS, en prônant l'abstention, est en phase avec un sentiment général de rejet des politiciens par la population. Comment s'en étonner ? Non seulement les conditions de vie ne font que s'aggraver, mais en plus les politiciens apparaissent, peut-être encore plus clairement qu'en France, comme de sinistres escrocs. Prenons Kostunica, le candidat nationaliste qui a succédé à Milosevic. Les médias et démocrates de France l'avaient encensé, transformé en «champion de la démocratie» contre la dictature. Nationaliste, ce politicien s'est fait connaître en écrivant dans les bulletins néo-nazis financés et édités par l'Église Orthodoxe Serbe. Un de ses sujets favoris était de tenter de réhabiliter les collabos pro-fascistes serbes de l'occupation nazie de la Yougoslavie, expliquant qu'ils n'étaient pas tant pro-nazis qu'anti-communistes, etc. Lors de son accession au pouvoir, les groupes néo-nazis se sont d'ailleurs sentis confortés et soutenus depuis le haut de l'État. Quant à l'adversaire politique principal de Kostunica, le premier ministre serbe Zoran Djindjic (ultra-libéral), sa principale réalisation est d'avoir été celui qui, avec 750.000 dinars, a été le plus grand vainqueur yougoslave du jeu télévisé «Qui veut gagner des millions» en 2002.
Situation de la classe ouvrière en Serbie Si la prestation du premier ministre serbe à «Qui veut gagner des millions» a une valeur comique incontestable, la situation du prolétariat serbe, par contre, n'a pas de quoi faire sourire. Aujourd'hui encore, 70% environ de l'économie est nationalisée, mais l'année 2003 devrait voir une accélération du processus de privatisations, privatisations qui se traduiront par des licenciements massifs. Dans les entreprises qui ont déjà été privatisées, de nombreux ouvriers, licenciés, se sont suicidés, d'où le slogan des camarades de l'IAS, «les privatisations c'est le vol et le meurtre». Actuellement, le taux de chômage officiel n'est que de 10% environ, mais ce chiffre est falsifié : héritage de la dictature de Milosevic, de nombreux travailleurs n'ont pas été licenciés mais «mis en congés forcés», avec même pas de quoi vivre. Et, conséquence de la nouvelle politique libérale, des travailleurs se sont vus proposés, en compensation à une perte d'emplois, de «monter leur entreprise». Ils ont ainsi bénéficié d'une petite somme d'argent, somme qu'ils devront rembourser d'ici quelques années, alors que peu sont ceux qui ont réussit à monter une affaire un tant soit peu viable. Le travail au noir et l'économie parallèle sont donc très présents dans l'économie serbe. Une simple ballade dans le marché de Belgrade suffit pour s'en convaincre, avec tous ces gens qui tentent de vivre en vendant tout et rien, quelques bricoles, une tablette de chocolat et quelques cacahouètes, voire des objets personnels. Et, il faut avoir à l'esprit que Belgrade jouit d'une situation exceptionnelle : pour éviter un soulèvement, les travailleurs de la capitale reçoivent tous leurs salaires de façon régulière, un miracle par rapport à ce que vivent les autres travailleurs yougoslaves. Si la classe ouvrière yougoslave devait donner un nom à l'enfer, elle le nommerait certainement Bor. La ville de Bor, non loin des frontières roumaine et bulgare de la Yougoslavie, est une cité industrielle et minière. C'est une ville où l'on travaille et où l'on crève. Un restaurant et un cinéma, seules distractions offertes à la population, si ce n'est l'alcool. Une ville où le blanc n'existe pas, tout y est gris, ou noir, des fumées des usines et de la poussière du charbon. C'est d'ailleurs le taux d'enfumage des appartements qui y détermine le prix d'un loyer. Unique «garantie» contre une trop forte pollution, un salarié est chargé d'observer la fumée des usines et de prévenir si elle est «trop noire». Bien sûr cette pollution ne fait pas que de noircir le paysage, elle s'incruste aussi et surtout dans les poumons des habitants, enfants compris. Un camarade qui y était allé a ensuite été malade pendant une semaine. Ici, l'espérance de vie est de 48 ans. Une enfance dans la crasse des cheminées d'usine et de la poussière de charbon, une «vie» à se faire exploiter dans la mine... Le capitalisme occidental a, quant à lui, trouvé une autre utilisation au complexe industriel et minier de Bor : il y exporte ses déchets radio-actifs qui y sont stockés dans des puits de mines. Ceci, bien sûr en toute illégalité, mais qu'importe, les directeurs du complexe se remplissent les poches, plusieurs billions de dinars, des sommes inimaginable pour le commun des serbes.
Comme dans les autres pays de la péninsule des Balkans, la minorité rom constitue généralement la fraction la plus pauvre du prolétariat. A Belgrade, comme dans les autres villes du pays, les Roms sont parqués dans de véritables bidonvilles, loin du centre. Vivant de petits travaux, de récupération voire de mendicité, la politique actuelle des autorités est de «permettre aux Roms de vivre de leurs activités traditionnelles», ce qui, clairement, signifie les faire vivre de la récupération des vieux papiers et autres détritus. Les discriminations racistes à l'encontre des Roms sont fréquentes, avec par exemple l'interdiction d'entrer dans de nombreux magasins. Un scandale a récemment éclaté en Yougoslavie : une touriste cubaine, au teint mat, prise pour une tzigane, s'est vu interdire l'entrée d'un supermarché. Autre exemple de discrimination : les Roms, considérés comme «alliés des serbes» par les nationalistes albanais ont du fuir le Kosovo. Or, si les Serbes réfugiés du Kosovo ont bénéficié d'une (très petite) aide de la part de l'Église Orthodoxe, les Roms, par contre, n'ont eu le droit à rien.
Si, partout dans le monde, les liens entre le capital et la mafia sont des plus naturels, dans la période dite de transition que traverse la Yougoslavie, transition entre le capitalisme d'État titiste et le capitalisme privé libéral, les mafieux et criminels qui se sont enrichis sous la dictature de Milosevic forment la base principale de la nouvelle bourgeoisie serbe. Ce n'est pas ici que le capitalisme se cache derrière une supposée légalité civilisée, la société bourgeoise se montre telle qu'elle est, sans le fard des réglementations commerciales. Les exemples sont nombreux d'entreprises qui ont été privatisées et où un certain nombre d'actions ont été remis aux travailleurs, et, peu après, un homme d'affaire, accompagné de quelques gros bras, est venu convoquer les travailleurs nouvellement petits actionnaires : un prix, généralement très bas, est proposé, et si l'ouvrier refuse de vendre ses actions, l'argument est la batte de base-ball des gorilles. De tels agissements sont de notoriété publique, les libéraux au pouvoir théorisent d'ailleurs l'insertion des mafieux dans l'économie légale, expliquant que, dans tous les pays, c'est ainsi que ce sont constitué les États et bourgeoisies modernes. Au moins, on ne peut reprocher aux ultra-libéraux serbes de tenter de masquer la brutalité de l'économie capitaliste sous un vernis idéologique.
Beaucoup plus réjouissant, les couches successives de la pseudo-autogestion titiste puis de l'effondrement de l'État yougoslave, font qu'ici ou là, des entreprises sont réellement aux mains des travailleurs. C'est ainsi que le plus grand hôtel de Cacak est géré par les employés eux-mêmes, employés qui déterminent la politique salariale, l'utilisation des bénéfices, et élisent le gérant pour une durée d'un an. Bien entendu, cette autogestion, vivant sous la tutelle de la dictature du Parti ou de l'économie de marché, n'est pas le socialisme. Mais elle n'en demeure pas moins une expérience intéressante, démontrant que les ouvriers n'ont besoin ni des patrons ni de l'État, pour faire tourner l'économie. Dans plusieurs villes et usines de province aussi, des travailleurs, en dehors de toute idéologie, parti ou syndicat, forment ici ou là des comités ouvriers et luttent, avec des méthodes souvent radicales, pour obtenir la satisfaction de leurs revendications, le plus souvent pour exiger le paiement de leurs salaires.
Présentations et actions de l'Initiative Anarcho-Syndicaliste C'est dans ce contexte que luttent les camarades de l'IAS, l'Initiative Anarcho-Syndicaliste (ASI, Anarho-Sindikalisticke Inicijative,en serbo-croate). Organisés auparavant sous le nom d'Initiative pour des Anarcho-Syndicats, l'Initiative Anarcho-Syndicaliste a tenu son congrès fondateur à Belgrade le 19 octobre 2002. Cette organisation rassemble des groupes dans différentes villes du pays, comme Belgrade, Novi Sad, Cacak, Sabak, etc. Organisation jeune, les statuts ont été faits de façon à pouvoir être rapidement modifiés selon l'évolution de l'IAS, mettant en avant à la fois la réalité actuelle, basée sur des groupes de propagande, et la volonté de construire des syndicats de branche et d'entreprise. Une des activités principales de l'IAS est la propagande en direction des usines. C'est ainsi que leur journal,Direkna Akcija(action directe) est tiré à 1500 exemplaires, dont 1000 sont diffusés aux portes des entreprises de Serbie. Ces diffusions ne se font pas toujours sans difficultés, les camarades devant faire face aux responsables syndicaux réformistes et aux vigiles. Pourtant, malgré tout, Direkna Akcijaa un impact sur les travailleurs serbes. Ainsi, afin de trouver un bouc émissaire aux difficultés du processus de privatisations (de nombreuses entreprises, vétustes, n'intéressent pas les capitalistes), des politiciens ont dénoncé publiquement le bulletin des camarades de l'IAS, indiquant que ce serait cette presse anarcho-syndicaliste qui ferait fuir les investisseurs étrangers. Plus intéressant, les camarades ont d'excellents contacts avec les mineurs de Bor. C'est d'ailleurs dans cette ville que l'on compte le plus grand nombre d'abonnés à Direkna Akcija.Selon un camarade, les travailleurs de cette ville formant «une classe ouvrière comparable à celle décrite par Marx, qui n'a vraiment rien à perdre», la perspective de la révolution sociale apparaît comme la seule alternative crédible. Une réunion publique devrait d'ailleurs avoir très prochainement lieu dans cette ville afin d'y présenter l'anarcho-syndicalisme et probablement d'y implanter l'organisation. En plus d'une activité strictement syndicaliste, les camarades espèrent à moyen terme pouvoir y présenter des pièces de théâtre ou des concerts afin de faire face au vide culturelle que subit la population de la ville.
Si Direkna Akcijatraite essentiellement des problèmes et des luttes de la classe ouvrière, les camarades de l'IAS veulent en faire, plus qu'un simple bulletin de propagande, un véritable mensuel. On y trouve donc des articles sur l'histoire du mouvement ouvrier et libertaire, histoire complètement passée sous silence tant par le régime titiste que par l'actuel pouvoir ultra-libéral. Régulièrement, des articles traitent du féminisme, ce qui est complètement nouveau en Serbie. Il arrive d'ailleurs aux camarades de prendre des positions qui, dans le contexte actuel de la Serbie, sont très impopulaires. Ce fut notamment le cas lorsqu'ils ont apporté leur soutien à la gay pridede Belgrade le 30 juin 2001, alors que l'homophobie reste très implantée dans le pays. Dès le 28 juin d'ailleurs, des affiches non signées apparaissaient sur les murs de Belgrade afin d'appeler à empêcher «cette orgie anti-chrétienne, homosexuelle, immorale et perverse.» Prévue à 14 heures 30, les premières agressions homophobes contre la gay prideont eu lieu 20 minutes plus tard, un jeune homme blond se faisant tabasser par des fascistes. Si les gays et lesbiennes yougoslaves étaient environ 300, les homophobes par contre étaient 600 à crier «Serbie ! Serbie ! Mort aux pédés !». Zarko Gavrilovic, pope de l'Église Orthodoxe Serbe, a pris la parole pour expliquer «je suis venu ici pour protester pacifiquement contre la déviance. Nous n'avons pas combattu contre le communisme pour que des satanistes le remplace. Nous voulons une Serbie divine, sur la base des lois de Dieu.» Au même moment, des dizaines d'homophobes ont violemment chargé le cortège de la gay pride.Les flics présents sur les lieux sont restés passifs, l'un d'entre eux déclarant qu'ils n'avaient pas pour mission «de protéger des tapettes». Les militants et militantes anarcho-syndicalistes étaient eux aussi présents afin de lutter aux côtés des gays et lesbiennes contre les homophobes, fascistes et autres noirs corbeaux de la réaction.
L'exemple de la gay pridede Belgrade démontre bien le rôle réactionnaire joué par l'Église Orthodoxe Serbe. Omniprésente dans tout le paysage serbe, on peut trouver des icônes dans les salles de la mairie de Belgrade, ou des crucifix dans les voitures de police de ce pays officiellement laïc. Plus grave encore, l'Église Orthodoxe Serbe, non seulement finance l'édition de publications fascistes ou néo-nazis, mais était et reste un des endroits où se propage la haine nationaliste et la propagande belliciste. Comme l'écrivait Jaroslav Hasek dans Le brave soldat Chvéïk,«c'est toujours au nom d'une divinité bienfaisante, sortie de l'imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité». Les guerres qui ont ensanglanté l'ex-Yougoslavie n'ont pas échappé à cette règle. Et aujourd'hui encore, au milieu de villages de la Republika Srbskaencore marqués par la guerre, trône flambant neuf, une église orthodoxe, tandis que dans les quartiers périphériques de Sarajevo, à côté des immeubles criblés de balles et d'obus, s'élèvent de toutes nouvelles mosquées financées par l'Arabie Saoudite, et que des villages croates sont illuminés par d'immenses croix catholiques. Ceux qui sont cause des guerres n'en meurent jamais, c'est la loi militaire de base. Et ceux qui, au nom de la Sainte Croix Orthodoxe, de l'Église Apocalyptique Romaine ou de Alla et de son prophète Mahomet, bénissaient les canons, chantaient la messe et célébraient les sacrifices humains, peuvent, à peine la guerre terminée, jouir de locaux pour sanctifier les bouchers en uniforme d'hier et de demain. L'IAS prévoit donc d'organiser une campagne d'affiches contre l'Eglise Orthodoxe Serbe, campagne qui apparaît donc indispensable, quant bien même elle heurtera les sensibilités d'une partie de la population yougoslave.
Contre la guerre et les nationalismes, unité des révolutionnaires des Balkans Les Balkans en général, et l'ancienne Yougoslavie en particulier, ont été ensanglantés par les guerres et les nationalismes durant tout le 20ème siècle. Encore aujourd'hui, de nombreux villages d'ex-Yougoslavie, ainsi que des villes comme Belgrade, Dubrovnik et surtout Sarajevo, restent marqués par la tragédie guerrière des années 1990. Si en Serbie, on peut toujours trouver des calendriers à la gloire de Karadjic et d'autres criminels de guerre, le nationalisme est loin d'atteindre le niveau qu'il avait atteint peu après les bombardements de l'OTAN. La Bosnie-Herzégovine, par contre, reste divisée entre Republika Srbska(entité serbe) et la Fédération croato-musulmane (elle-même subdivisée entre entités croates et musulmanes) comme prévue par les accords de Dayton en 1995. Officiellement, la Bosnie-Herzégovine ne serait qu'un seul et même État, mais les Serbes n'ont pas besoin de passeports pour passer la frontière avec la partie serbe de Bosnie, tout comme les Croates peuvent entrer dans la fédération croato-musulmane avec une simple carte d'identité. Par contre, si un serbe veut entrer en Bosnie par la partie croato-musulmane, ou un croate par la région serbe, un passeport est nécessaire. Et, encore aujourd'hui, le bus Belgrade-Sarajevo ne s'arrête pas dans le centre (musulman) de la capitale bosniaque, mais dans un faubourg éloigné de quelques kilomètres, en Republika Srbska.Le Kosovo reste officiellement une région de la Serbie, mais sous contrôle des troupes occidentales, cette région n'est pas soumise à l'autorité de Belgrade. Et d'ailleurs, à moins d'être un homme d'affaire, se rendre au Kosovo est du domaine de l'impossible pour un serbe. Les tensions entre nationalistes albanais de l'UCK et slaves restent vives en Macédoine... Officiellement, la guerre en Yougoslavie, avec ses dizaines de milliers de victimes, de morts, de blessés, de femmes violées, et de drames humains toujours présents (réfugiés, familles déchirées, amitiés brisées, histoires d'amour avortées...), est terminée, mais les foyers de tensions, les haines nationalistes maintenues par les clergés de toutes les religions, et les sources de conflits restent présentes, et ce ne sont pas les stupides affiches de l'ONU ventant son oeuvre, la création d'une «police démocratique» en Bosnie, qui y changera quelque chose. Première chose d'ailleurs que des immigrés yougoslaves montrent lorsque le bus arrive à Belgrade : un terrain vague, où, il y a quelques années il y avait un immeuble, détruit lors des bombardements de l'OTAN. Les répercussions de ces bombardements sont d'ailleurs toujours peu connues, puisque la plupart des bombes balancées par l'OTAN, avec la bénédiction des Verts en particulier, étaient truffées d'uranium appauvri.
Si, dans des salons militants de Paris ou d'autres villes occidentales, certains «révolutionnaires», voire des «anarchistes» se félicitaient de «la guerre anti-fasciste menée par l'OTAN contre Milosevic», exigeaient «des armes pour la Bosnie» (comme s'il n'y avait pas déjà eu bien assez d'armes dans cette région du monde !) ou soutenaient l'UCK, les camarades de Serbie, comme les autres camarades des Balkans, ont toujours été et restent sur des positions clairement internationalistes. Aussi, contre les haines nationales et les guerres qui ont déchiré la péninsule, les anarcho-syndicalistes de Serbie travaillent en étroite collaboration avec des anarchistes de toute la région des Balkans. Et c'est avec des groupes anarchistes de Slovénie, de Croatie (des organisations anarcho-syndicalistes devraient d'ailleurs prochainement voir le jour dans ces pays), de Macédoine, de Roumanie, de Grèce et de Turquie, que l'IAS prépare activement la conférence anarcho-syndicaliste des Balkans qui se tiendra à Belgrade à la fin du mois d'avril 2003.
Pour conclure, on peut citer les mots d'un camarade serbe : «Dans l'avenir, tout est possible en Serbie. Notre organisation peut se développer considérablement, tout comme elle peut s'effondrer rapidement». A un niveau plus général du rapport entre les classes, tout semble possible également : une classe ouvrière pressurisée, mais combative, un rejet des politiciens de tout poil, mais aussi une réaction qui reste présente. Raison de plus pour apporter un soutien à nos camarades serbes, véritables révolutionnaires qui, en plus, ont su garder une profonde humanité.
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ns@inicijativa.org (secrétariat national)Direktna Acija,le journal de l'IAS, est, vu le niveau de vie des travailleurs yougoslaves, diffusé gratuitement, et les camarades de l'IAS ont régulièrement besoin d'argent afin de financer le tirage. Pour toute solidarité financière, contacter la rédaction de DA: da@inicijativa.org
Extrait de HOBOCTbn° 11 - février 2003
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KAZAKHSTAN
SITUATION DU PROLÉTARIAT DEPUIS L'INDÉPENDANCE
Dix ans ont passé depuis l'indépendance du Kazakhstan et l'invasion de l'économie de marché dans nos vies. En ayant un regard rétrospectif sur cette période il est impossible de ne pas remarquer les évidentes modifications structurelles de la classe ouvrière de notre société. Nous parlons de l'immense processus de prolétarisation qui s'est emparé de la vaste majorité de la population ; il est clair que pour presque tout le monde le lendemain réserve toujours le risque d'une dégradation sociale. Les relations basées sur la compétition nous sépare les uns des autres mais aussi de nous-mêmes. La plus grande partie des masses inertes ne trouve rien de mieux que d'éprouver une nostalgie de l'état totalitaire. La plupart des jeunes ouvriers s'engage dans une vaine poursuite des standards fantomatiques de bien-être. Finalement, la minorité pensante obtient véritablement une expérience tragique de la vie, qui bien trop souvent se finit abruptement et prématurément.La nouvelle division de classe ne se résume pas à la transformation de la nomenklatura sans nom en des barons et magnats concrets. La fermeture de grandes entreprises et la mort lente de l'agriculture a amené la désintégration de la classe ouvrière classique et la paupérisation des paysans.
Les usines d'industrie militaire ont été privatisées à Uralsk. La privatisation occasionne l'extermination non seulement morale mais aussi quelquefois physique des travailleurs. Ainsi l'un d'entre eux était employé dans 3 entreprises, marchait 15 kilomètres de l'une à l'autre mais n'arrivait toujours pas à gagner assez pour l'éducation de ses enfants. Ses difficultés pour faire vivre sa famille ont provoqué son immolation par le feu en public. Après ses funérailles, ses camarades de l'usine, guidé par le jeune leader charismatique de la commission syndicale ont effectué un défilé pacifique sur la mairie.
Nous pouvons retirer quelques traits marquants de ce cas.
Premièrement, la crise du capitaliste et traditionnel «travailleur familial», c'est-à-dire l'homme qui gagne son pain et ses autres besoins avec son travail industriel, tandis que sa femme et les autres personnes à charge jouent un rôle passif. De nos jours ce modèle devient de plus en plus dépassé et dans l'incapacité de survivre ; nous pouvons parler d'une prolétarisation des relations familiales.
Deuxièmement, les travailleurs sont menés au désespoir par leurs conditions d'existence jusqu'au moment où une intense frustration ne trouve rien de mieux que de demander de l'aide aux autorités qui les ont condamnés à une mort lente.
Troisièmement, cette action de protestation radicale d'un individu se limite en fin de compte à lui-même et n'est pas capable d'apporter des résultats positifs ou de permettre le développement d'une série d'actions radicales généralisées.
L'auteur de ces lignes était présent au défilé et il n'a rien perçu d'autre que de la tristesse dans le regard de cette concentration silencieuse de personnes âgées. Peu de temps après une action similaire mais différente dans l'esprit s'est déroulée dans les gisements locaux de gaz et de pétrole. Dans ces lieux 3000 travailleurs ont cassé les fenêtres de la cantine quand elle a été fermée par la visite de la délégation gouvernementale, et ont obtenu la reddition du premier ministre grâce à une émeute colérique et grossière. Dans ce cas l'action a été connue par l'ensemble de la nation et une commission gouvernementale a été créée pour apaiser ce conflit du travail, bien que ceux qui connaissaient bien la liste des revendications savent que presque aucune d'entre elles n'ont été satisfaites. Un peu plus tard une action moins significative s'est déroulée à Tenghiz, le plus grand gisement pétrolier de la mer Caspienne, où environ une centaine de travailleurs ont établi un piquet de grève devant le bureau patronal turc. Les raisons de ce conflit étaient les mêmes : l'importation injustifiée d'une main d'oeuvre étrangère, les réclamations concernant une augmentation des salaires, les conditions de travail insalubres.
Généralement, si nous parlons de certains travailleurs de l'industrie nous avons conscience qu'il s'agit de la partie la plus privilégiée de notre classe, ayant en sa possession un salaire stable et payé à l'heure et un emploi, même s'il est temporaire. Déjà , les premières discriminations venant des capitalistes étrangers concernent la flexibilité des relations de travail. Ces méthodes ne sont pas toujours adaptées et sont des fois complètement révoltantes. Ainsi les travailleurs employés par Aktobe dans les gisements pétroliers de Zhanazhol, exploitées par des compagnies chinoises, étaient dans une situation révoltante et ont écrit un rapport pour les autorités étatiques.
Nous avons reçu beaucoup d'informations intéressantes de Karaganda, le plus gros centre industriel du pays avec la plus forte concentration de prolétariat industriel. Là-bas, d'après nos sources, la lutte de classe a pris une forme très avancée, sous la forme d'un conseil de travailleurs formé d'après des principes industriel et territoriaux, se composant de délégations de quelques entreprises. Les dernières nouvelles de Karaganda parlaient d'un meeting de protestation qui s'est tenu au complexe métallurgique d'Ispat-Karmet, où 26000 travailleurs sont employés. C'est la traditionnelle revendication concernant une augmentation salariale qui y est mise en avant depuis un an, mais malheureusement cette initiative repose totalement sur le comité syndical, c'est-à-dire que le sort du conflit repose sur quelques travailleurs qui étaient déjà incorporés à la commission de résolution du problème formée avant la manifestation.
D'une façon générale, nous pensons dans ces circonstances que la création d'un mouvement national unifié de travailleurs sur des bases idéologiques claires est d'avance condamnée à l'échec. Pourtant, l'existence de certains points de résistance continuelle et les actions de protestation spontanées pourraient devenir le préalable à une prise de conscience répandue des possibilités du prolétariat. Bien sûr, nous savons que l'immense majorité de la population planétaire se trouve dans des conditions de vie plus ou moins semblables. Un monde fondé sur des nouvelles relations humaines est toujours à créer.
Tiré de Action Directe,Journal de la KRAS-AIT (Russie)Article d'HOBOCTbn° 13 - mars 2003
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Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
QUELQUES INFOS
SUR LE MOUVEMENT ANAR EN URUGUAY
Ce fut une surprise pour moi, ce petit pays, peu peuplé, a connu une activité anarchiste assez importante. Les idées libertaires y furent introduites dans le dernier quart du 19ème siècle par des immigrants français, espagnols, italiens. Comme souvent, les anars jouèrent un rôle très important dans l’émergence des premiers syndicats ouvriers et le lancement des premières luttes ouvertes contre l’exploitation capitaliste.La Fédération Ouvrière Régionale d’Uruguay (FORU), inspirée par la FORA argentine et se réclamant de l’anarchisme, fut la seule centrale syndicale du pays de 1905 à 1923 et continua à avoir une grande influence jusqu’au début des années 30 apparemment. Puis le mouvement connut un «creux» jusque dans les années 50 avant de se redévelopper dans les années 60 et au début des années 70, surtout à travers l’activité de la Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU). La dictature qui s’instaure complètement à partir de 1973 va désarticuler le mouvement. Celui-ci, très affaibli, commencera à se réorganiser de nouveau, peu à peu, après la fin de la dictature en 1984.Après un texte sur la situation du mouvement social en Argentine,un autre sur celle du mouvement anarchiste dans ce pays,voici un dernier texte sur l'état du mouvement anar en Uruguay.Les informations qui s’y trouvent ont été rassemblées par une personne du SIA qui a passé une semaine à Montevideo, capitale de l’Uruguay au début du mois de Mai 2003 et a ainsi pu rencontrer la plupart des orgas anars qui s’y trouvent.
Constatant le peu de documents qui circulent sur l’histoire du mouvement anar uruguayen, un travail de traduction de plusieurs textes collectés là bas a été entrepris. Ils seront compilés dans une brochurequi devrait paraître à la rentrée.
Bonne lecture.
Le mouvement repose actuellement sur une poignée d’organisations, de groupes ou de publications qui disposent presque toutes de locaux, plus ou moins grands, mais généralement plutôt en bon état. Leur zone d’activité se limite essentiellement à la capitale qui concentre plus de la moitié de la population (1 800 000 habitantEs sur une population totale de 3 200 000 personnes environ).
La Fédération Anarchiste Uruguayenne (FAU) Commençons par l’organisation la plus structurée et développée, la FAU qui fut créée en 1956 par des ouvriers, des étudiants, des syndicalistes.
C’est une organisation de type plateformiste (elle l’est de fait même si elle ne semble pas considérer comme important de l’afficher) où sont définis, en congrès, des règles de fonctionnement, d’activités, des axes et méthodes de lutte, des revendications qui doivent ensuite être collectivement mises en œuvre.
Elle dispose d’une certaine insertion sociale dans certains quartiers populaires de la capitale, dans certains syndicats. Elle regrouperait une bonne centaine de membres et peut rassembler plusieurs centaines de personnes lors de son meeting public d’avant premier Mai.
C’est une organisation classiste qui m’a semblé marquée par un certain économicisme. Les questions idéologiques et contre-culturelles semblent peu abordées, au moins publiquement.
Cependant, on peut noter que sa pratique dans les quartiers (qui s’appuie parfois sur l’existence d’athénées libertaires) n’exclue pas des préoccupations renvoyant à la culture et à l’éducation populaire, à l’entraide de proximité, au maintien du lien social. Bakounine et surtout Malatesta y sont des références théoriques centrales. La FAI espagnole (jusque dans ces groupes d’action) y est une référence historique importante. Ceci étant dit, la FAU m’a semblé caractérisée surtout par un certain pragmatisme, un certain empirisme qui l’amène à chercher en permanence les manières les plus adaptées pour s’insérer au sein des masses populaires et ce dans le contexte particulier de leur pays. Ils pensent, à juste titre, que les «solutions» à leurs problèmes ne peuvent venir d’expériences étrangères qui seraient ensuite «calquées» sur la situation uruguayenne.
Toujours sur un plan politique, on peut noter chez la FAU un anti-impérialisme virulent (en particulier évidemment en ce qui concerne la politique étrangère US), un fort sentiment de solidarité avec l’ensemble (j’insiste sur ce point précis) des mouvements de lutte révolutionnaire d’Amérique latine (au passage, notons qu’ils travaillent beaucoup avec les anars brésiliens de la Fédération Anarchiste Gaucha, FAG, et des relations régulières apparemment avec AUCA en Argentine). C’est à dire que des mouvements tels que les FARC communistes en Colombie ou le défunt MRTA guévariste péruvien, par exemple, semblent susciter une relative sympathie au sein de la FAU.
L’anti-impérialisme, l’internationalisme, le fait qu’ils s’agissent de mouvements armés (et la FAU en a crée un par le passé et elle continue à admettre le caractère nécessairement violent de tout processus révolutionnaire), un respect pour les formes risquées d’engagement, pour le sacrifice «au nom de la cause» (très enracinés dans la culture révolutionnaire latino-américaine) semblent sous-tendre cette relative sympathie, qui est vraisemblablement liée aussi à un manque d’information critiques vis à vis de ces mouvements autoritaires.
Autre exemple : Cuba. La FAU fut une des premières organisations uruguayennes à créer des comités de solidarité avec la révolution cubaine. A une époque (la fin des années 50 et le tout début des années 60) où la majorité des gauches latino-américaines prônaient la prise du pouvoir par le biais des élections, la révolution cubaine issue d’un soulèvement populaire armé ouvrit des perspectives et des possibilités politiques neuves pour les groupes révolutionnaires. Elle remit à l’ordre du jour l’action directe de masse, auto-organisée et violente. La FAU, comme nombre d’autres organisations, s’est engouffrée dans la brèche politique ouverte par la révolution cubaine et l’a soutenue durant des années... même après qu’il ait été clair que cette révolution tournait à la dictature bureaucratique, même après apparemment que des anarchistes cubains aient été arrêtés et exécutés. Cela provoqua d’ailleurs finalement une scission en son sein. La FAU finit ensuite par se distancier de cette révolution trahie et cessa de la soutenir, ce qui ne signifie pas apparemment qu’elle prennent le risque de critiquer frontalement le régime cubain actuel. Le mythe guévariste et cubain est une réalité vraiment forte dans toute l’Amérique latine et, encore une fois, la FAU ne semble pas vouloir prendre le risque de se «couper des masses» en critiquant trop ouvertement Cuba. Si je m’étends sur ces «particularités» de la FAU, c’est aussi parce qu’en fait on les retrouve, à des degrés divers, partagées par d’autres anars uruguayens.
On n’entre pas à la FAU comme dans un moulin. Comme un certain nombre d’autres organisations plateformistes, on doit d’abord passer par des «stages» de formation politique (lectures et discussions sur l’organisation, son fonctionnement, ses buts, activités, méthodes...) avant d’y être intégréE. Il faut ensuite attendre un an pour devenir unE membre vraiment à part entière avec tous les droits qui sont liés à ce statut.
Au delà des références à un anarchisme très organisé, à une conception nettement militante de l’organisation, à la nécessité d’une certaine homogénéité politique de celle-ci, l’expérience de la répression (et de l’action directe armée via son organisation clandestine, l’OPR 33) dans les années 60 et 70 n’est certainement pas non plus étrangère à l’existence de toutes ces procédures progressives d’entrée.
Un fois admis dans l’organisation, la personne doit choisir son «secteur» d’activité (dans un quartier, une entreprise et un syndicat, à l’université…).
La FAU est active au sein du PIT-CNT, LA centrale syndicale uruguayenne (au sens où 90% des syndiqués du pays en sont membres). Le PIT-CNT est une centrale réformiste, où domine l’influence du Parti Communiste, mais où existe également dans certains syndicats des foyers plus radicaux (animés par les militantEs de la FAU souvent alliéEs avec des militantEs de gauche, politiquement indépendantEs, de tendance autogestionnaire et basiste).
Cette présence oppositionnelle, apparemment assez combative, au sein de la grande centrale réformiste nationale m’a surpris mais il semble que la majorité des travailleurs soient très attachés à l’existence d’une centrale unitaire et de fait apparemment quasi-unique. La FAU, toujours préoccupée par son «insertion» populaire, a donc visiblement fait le choix de ne pas risquer de se couper de l’organisation syndicale où se rassemble «les masses». Il semble que le syndicat des «Arts Graphiques» soit sous leur influence, des militants de la FAU étant à sa direction.
Dans les quartiers populaires et ouvriers (dont certains, comme celui del Cerro furent de véritables bastions anarchistes pendant plusieurs décennies, ce qui a laissé quelques traces...), la FAU participe à ou même a carrément mis en place plusieurs projets de radios communautaires, des sortes de radios libres non-commerciales, tournées vers les problèmes sociaux du quartier, pas légales mais aujourd’hui plus ou moins tolérées par le pouvoir (qui a bien cherché, mais en vain, à les fermer). La FAU s’appuie entre autres sur ces radios pour s’insérer dans ces quartiers où elle peut être en contact avec les très nombreuses personnes au chômage ou sous-employées. Ses militantEs y participent aux réseaux de troc et d’entraide, à l’animation d’athénées ou de centres sociaux disposant de comedores,de bourse aux vêtements pour les plus pauvres et où ont lieu des activités de soutien scolaire ou culturelles. PrésentEs au quotidien parmi les gens du quartier, les membres de la FAU ne cherchent pas à y faire un prosélytisme débridé et voyant mais plutôt un lent et discret travail d’implantation.
Leur local (qui jouxte la petite coopérative d’imprimerie qu’ils ont crée et où ils éditent revues, tracts, autocollants, affiches etc…) n’est pas très grand mais semble adapté à leurs besoins actuels. 2 petites pièces sont en voie de rénovation pour accueillir une toute petite bibliothèque et quelques archives (la bibliothèque apparemment énorme et les volumineuses archives que possédait auparavant la FAU ont été détruites par la dictature). Les dons de bouquins et brochures en espagnol sont les bienvenus.
La FAU publie épisodiquement une revue intitulée Lucha Libertaria,qui présente bien, format A4. A l’occasion paraît aussi une revue plus théorique intitulée Rojo y Negro.Ils ont récemment édité (évidemment en espagnol) un gros livre sur l’histoire (riche en expérience de lutte) de la FAU entre le milieu des années 60 et le début de la dictature en 73 et qui s’intitule Action directe anarchiste : une histoire de la FAU(500 pages environ, éditions Recortes,2002). Il a été écrit par un de ses vieux militants, Juan Carlos Mechoso, qui fut aussi membre de sa branche armée. On peut, peut-être, se le procurer en passant par les organisations françaises adhérentes à Solidarité Internationale Libertaire (SIL), réseau dont la FAU (et la FAG brésilienne) sont adhérentes.
Quelques pages consacrées aux origines du mouvement ouvrier et anarchiste uruguayen devraient être traduites et intégrée dans la brochure sur l’histoire du mouvement anar en Uruguay qu’on va sortir.
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Le Groupe d’Etudes et d’Action Libertaire (GEAL) et le Centre Culturel Luce Fabbri Le GEAL est un petit groupe de militantEs de tous âges qui existe apparemment depuis plus d’une dizaine d’années. Ils animent la petite revue Opción Libertaria(format proche du A5, une vingtaine de page en général) à la parution épisodique. Leur anarchisme semble assez classique, philosophique, pacifiste. Ils publient quelques petites brochures. Un de leur texte sur les origines anarchistes du mouvement ouvrier uruguayen sera aussi traduit et intégré dans la brochure que nous allons éditer.
Ils ont crée l’année passée un petit centre d’archives et une bibliothèque qui porte le nom de Luce Fabbri, la femme de Luigi Fabbri. Celle-ci a vécu longtemps en Uruguay et certainEs membres du GEAL l’ont bien connue. Ce centre d’archives contient une documentation assez abondante (provenant en partie des archives de la famille Fabbri), parfois assez rare et ancienne et même apparemment quelques pièces uniques. Le centre a été inauguré en Septembre 2002, plus de 150 personnes ont participé à la petite cérémonie qui a eu lieu à cette occasion. Le centre accueille des conférences, des débats, les réunions de GEAL etc…
A noter que certainEs des membres les plus âgés du GEAL ont été parmi les fondateurs de la FAU avant d’en partir (voire d’en être virés) au tout début des années 60 si je ne m’abuse vu leur refus de soutenir la révolution cubaine (et donc le régime castriste). Les relations entre la FAU et le GEAL continuent visiblement à s’en ressentir fortement.
Un projet de rencontre de tous les groupes libertaires en Juillet semble néanmoins avoir été lancé par le GEAL. Des réunions préparatoires devaient avoir lieu courant Mai.
Leurs moyens financiers sont assez réduits et l’ouverture du centre culturel représente pour eux un effort important. Une aide matérielle (argent, livres…), même réduite, les soulageraient certainement un peu.
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L’athénée Heber Nieto, el taller anarquista(l’atelier anarchiste) et la revue Alter Ce petit athénée libertaire (loué) a été crée par un regroupement informel de libertaires assez récemment. On y trouve une petite buvette, une grande salle, une petite bibliothèque, quelques archives et il devrait bientôt donner l’hospitalité à Indymédia Uruguay. Des conférences, des débats, des réunions de groupes, des ateliers artistiques, de yoga et autres activités y ont lieu. Un couple de squatteurs barcelonais y a animé par exemple, lors de ma présence à Montevideo, un petit débat sur le mouvement des okupasdans leur ville. Une bonne trentaine de personnes y ont assisté. Des buvettes ont lieu régulièrement en fin de semaine pour aider au financement du local. Des petits concerts de soutien sont aussi organisés à l’occasion. Il porte le nom d’un lycéen de 17 ans, sympathisant libertaire, abattu au fusil à lunette par un militaire lors d’une manif qu’a mal tournée en 1971.
Au sein de l’athénée se réunit aussi El taller anarquista,un petit groupe informel qui ne revendique guère son nom et dont des membres font partie du collectif qui gère l’athénée. C’est plus un groupe de discussion (sur plein de thèmes pas strictement politiques) et d’entraide (échange de savoir, troc…) qu’un groupe militant. La majorité est composé de jeunes. On y trouve aussi quelques personnes ayant connu la dictature et/ou l’exil. Des membres de ce collectif et de celui qui gère le local participent à la revue anar Alter,originale et assez luxueuse, très bien présentée… mais assez chère pour le pays (parution irrégulière). La tendance semble assez nettement «contre-culturelle» (modes de vie, écologie, antimondialisation, radios libre, sexualité, lutte contre le patriarcat, poésie, critique de l’industrialisme, OGM etc…). Un document tiré de cette revue traitant d’un siècle de lutte populaires et ouvrières en Uruguay sera aussi traduit et publié dans le cadre de notre brochure sur l’histoire de l’anarchisme en Uruguay.
La plupart des jeunes (et moins jeunes) qui participent à ces divers projets réunis en un même lieu sont en général bien fauchés. Là encore toute aide est donc la bienvenue.
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Le journal La Barrikada Cette publication a démarré en 1995 et paraît sans interruption depuis 8 ans maintenant. Plusieurs équipes de rédaction se sont succédées. Ce journal semble toujours avoir été animé par des jeunes militantEs. L’équipe actuelle de rédaction paraît être composée d’une poignée de personnes, assurément bien motivées.
Le canard est de format standard, comporte de 20 à 24 pages. Il est plutôt bien présenté. Sa parution est irrégulière. Ils en sortent de 2 à 5 par année, suivant les finances, l’actualité etc... Il est diffusé par abonnement, lors des manifs, meetings, tables de presse et dans un certains nombres de kiosques de rue qui ont été directement démarchés par les gens de l’équipe de rédaction. etc... Le journal arrive à s’autofinancer. Le tirage est de 1000 exemplaires dont la plus grande partie se vend apparemment assez rapidement. Sachant que ce journal est diffusé essentiellement sur Montevideo, on peut considérer que c’est un tirage respectable surtout pour une publication radicale. Ils semblent avoir beaucoup de lecteurs hors du mouvement anar, dans la gauche extra-parlementaire, syndicale... Une autre petite équipe de rédaction s’est aussi constituée sur Maldonado, une ville côtière et touristique pas très loin de la capitale. Cette équipe sort un supplément local. Ils diffusent aussi des affiches et des bouquins militants dont ceux du collectif argentins Situaciones.
La ligne de Barrikadane semble pas avoir beaucoup évolué depuis sa création. Elle est rupturiste, classiste, très anti-impérialiste, virulente, attaque la gauche classique, la bureaucratie syndicale du PIT-CNT, soutient les luttes directes des travailleurs en allant les interviewer, en diffusant leurs revendications et en relatant le déroulement des conflits sociaux dans lesquels ils sont engagés. Les expériences d’auto-organisation populaire dans les quartiers pauvres sont aussi mises en avant.
C’est essentiellement un journal d’agitation, qui prône la solidarité à la base, fait l’éloge de la lutte et de son organisation au quotidien dans les quartiers, les entreprises, les facs et les lycées…On y décèle à travers un certain ton, des slogans à l’emporte pièce et l’utilisation fréquente de photos très explicites une certaine attirance pour la violence émeutière, populaire, de masse. Comme ils/elles le disent en couverture de chaque numéro : «La barricade ferme la rue... mais ouvre le chemin».
On trouve également dans Barrikadades articles «pédagogiques» sur le FMI, la dette, une page culturelle qui met à l’honneur une poétesse, un écrivain, un chanteur. De temps en temps un article historique ou théorique sur l’anarchisme (Makhno et l’organisation, les collectivités espagnoles, Malatesta…) s’y glisse à coté d’assez nombreuses références à Che Guevara (articles sur lui, citations, photos...), à Raoul Sendic (un des fondateurs des Tupamaros,une organisation de guérilla urbaine d’extrème-gauche des années 60), au MRTA guévariste péruvien etc... On y trouve aussi des articles de soutien au mouvement indépendantiste et nationaliste basque. Bref, dans Barrikada(comme dans la FAU), on trouve des positions assez surprenantes pour un anar européen…
Soyons clair, les jeunes de Barrikadan’ont pas de sympathie pour le régime cubain, ils ne sont pas foquistesnon plus. Guevara est pour eux une figure importante car il symbolise la rupture avec le réformisme, un volontarisme révolutionnaire, une éthique de l’engagement, un esprit de dévouement à la cause, un courage personnel. En ce sens, oui, il est un exemple pour eux. Comme Sendic, comme le MRTA, Sandino... Là encore, on est confronté à un imaginaire (donc aussi à de l’affect) politique particulier à l’Amérique latine. On rend hommage à ceux qui ont lutté et sont tombés, même s’ils n’étaient pas du même bord que vous. On cultive leur mémoire. Tout ça me paraît très discutable mais bon c’est pas le sujet...
J’ai aussi l’impression que le travail de mémoire qui s’effectue dans les pages de Barrikadarenvoie au fait que les jeunes qui l’animent cherchent à rétablir un lien, une continuité avec le mouvement révolutionnaire (en partie idéalisé à mon avis) des années 60 et 70, avec ce mouvement qui fut arrêté net par la dictature de 73. En 73, on a une forte montée en puissance et en radicalité des luttes populaires, des organisations qui pratiquent l’action armée, une situation presque pré-révolutionnaire à ce qu’il me semble. La dictature intervient, liquide des tas de gens qui sont exécutés ou «disparaissent», des dizaines de milliers de personnes passent en taule, parfois pendant de très longues années, et y connaissent souvent la torture. Et quand la dictature cesse, on est au milieu des années 80. Le mouvement révolutionnaire a été liquidé dans son ensemble, toutes tendances confondues, et pas qu’en Uruguay et on a clairement changé de période. La dictature introduit une rupture et laisse un trou, un vide et ça, ça semble être quelque chose de très marquant pour les jeunes de Barrikada(peut-être certainEs d’entre eux ont eu des proches touchés par la répression ?) d’où, à mon avis, ces référence fréquentes aux grandes figures et mouvements du passé, «d’avant la dictature», comme des ponts jetés à travers elle. D’où aussi le fort intérêt porté par l’équipe de Barrikadaaux mobilisations contre l’oubli, contre les lois d’impunité pour les militaires, aux expériences d’ escraches,les manifs surprises et agitées de dénonciation publique d’anciens tortionnaires devant leurs maisons, leurs commissariats ou leurs casernes. Ils se sont beaucoup investis dans toutes ces luttes là, en particulier au sein du groupe «Mémoire et Justice» qui publie une feuille d’info appelée A contrapalo.
Concernant le nationalisme basque aussi, le passé peut éclairer en partie les positions présentes. Il y a eu pas mal d’immigration basque en Uruguay et en 1994, le gouvernement accepte d’arrêter et d’extrader 2 basques, membres de l’ETA, qui se trouvent «au vert» sur son territoire. Les types se mettent en grève de la faim et un mouvement très important de solidarité se développe. Quand arrive le moment de leur extradition, des milliers et des milliers de personnes bouchent toutes les rues qui mènent à l’hôpital Del Filtro où se trouvent les 2 prisonniers. Des barricades sont dressées. La police va intervenir sauvagement : 2 morts et des dizaines de blessés par balles, des centaines de blessés suite aux coups reçus. 10 ans après la fin de la dictature, l’État démocratique réprime la population dans le sang. C’est un grand choc et, pour beaucoup, la fin de bien des illusions. Un an après, des jeunes, radicalisés, lancent le 1er numéro de Barrikada.On peut penser que le massacre Del Filtro a transformé en soutien politique ce qui n’était peut-être au départ qu’une vague sympathie humaniste. Ce soutien politique s’est transmis d’une équipe de rédaction à l’autre.
Tout cela doit quand même conduire à s’interroger sur l’identité politique de Barrikada,qui se présente comme un journal «libertaire» (tout en revendiquant l’éclectisme de ses références). Peut-être serait-il plus juste et nuancé de parler d’un journal radical indépendant fortement teinté d’anarchisme...
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L’Organisation Libertaire Cimarron(OLC) Je suis arrivé carrément à la bourre à leur petit local (qu’ils co-louent avec les gens de Barrikada).Du coup leur réunion était terminée et je les ai loupé. Ils paraît qu’ils sont 15-20. Le noyau qui a lancé cette organisation en 98 constituait la première équipe de rédaction de Barrikada.Ils ont l’air d’attacher pas mal d’importance à l’homogénéité politique de l’organisation, un peu comme la FAU. En fait, j’ai eu un peu l’impression que les lignes politiques de ces 2 organisations étaient assez proches. Ils semblent que des rencontres aient eu lieu entre le groupe qui allait fonder l’OLC et la FAU mais ces contacts n’ont pas débouché sur une intégration dans la FAU pour des raisons que j’ignore. Il semblent qu’ils travaillent au niveau universitaire et dans un quartier populaire où ils participent à une radio communautaire. Ils publient quelques brochures. Ils ont un petit site internet.
Les cimarronesétaient apparemment des groupes d’esclaves noirs en fuite, de marginaux, d’indiens révoltés, des peones soulevés qui se livraient à de la piraterie le long du Rio de La Plata, affrontaient les colons espagnols, pillaient les grandes propriétés terriennes au 18ème siècle.
Je n’en sais malheureusement guère plus sur eux et leurs activités.
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Je signale aussi un petit fanzine (photocopié, quelques pages) qui s’appelle Bisagra(la charnière) et qui paraît depuis 2001 apparemment.Un groupe informel publie également un journal qui s’appelle Sediciones(séditions). J’ai eu l’occasion rapidement de le feuilleter. Ils ont l’air sur des bases anarcho-autonomes, anarcho-insurrectionalistes pour autant que j’ai pu en juger. Je n’ai pas eu de contacts avec eux non plus.
Je n’ai pas non plus eu de contacts avec ce qui subsiste de la Comunidad del sur(Communauté du sud), un petit groupe libertaire qui possède un grand terrain, des habitations écologiques, des jardins et une imprimerie. De cette expérience militante (elle aussi persécutée par la dictature) initiée à la fin des années 50, entrecoupée par une période d’exil collectif, demeure actuellement essentiellement un travail d’éditions (Editions Nordan) de livres libertaires et surtout alternatifs sur l’écologie, l’éducation, l’auto-construction, le jardinage bio etc… de bonne qualité.
EN GUISE DE CONCLUSION... J’ai été frappé, au delà de la riche histoire du mouvement anar uruguayen, par sa vivacité et sa diversité.
On trouve à Montevideo des groupes très différents les uns des autres, certains centrés sur la réalité sociale de leur pays, d’autres très ouverts sur des tas d’expériences étrangères, certains très classistes, d’autres très contre-culturels. Tous semblent assez actifs.
Le mouvement est, comme un peu partout ailleurs, assez fragmenté, traversé par des fractures et parfois de vieux conflits qui datent d’il y a des décennies. Certains groupes se méfient des tentations hégémoniques dont seraient porteurs d’autres groupes. Néanmoins, la ville étant relativement petite, les infos circulent, les gens se croisent et discutent. A l’occasion de la guerre d’Irak, un petit tract unitaire, signé «Anarchistes contre la guerre», a été diffusé.
Le mouvement a une certaine insertion sociale et il semble qu’il y ait à Montevideo presque autant de militantEs et de sympathisantEs plus ou moins actifs que d’anars organisés dans toute l’Argentine. La plupart des groupes possèdent des locaux. Rien que dans la partie centrale de la capitale, on trouve pas moins de 4 locaux anarchistes, distants au plus les uns des autres d’un kilomètre ou un kilomètre et demi (quand ce n’est pas de quelques centaines de mètres).
COMMENT RENCONTRER CES GROUPES ??? Là encore, comme en Argentine, si vous voulez rencontrer ces groupes, mieux vaut parler espagnol. Les langues étrangères ne sont pas forcément leur fort. Essayez aussi de ne pas venir les mains vides : tracts, affiches, autocollants, journaux français seront a priori les bienvenus. Plus utiles encore seraient des petits dons de fric ou de livres en espagnol, les moyens financiers de ces groupes étant limités.
L’Uruguay, comme l’argentine, connaît une situation économique difficile qui n’épargne pas les anars locaux. Encore une fois, l’idée d’établir des sortes de « jumelages solidaires» entre groupes d’ici et de là-bas pourrait faciliter leurs activités.
Voici les contacts et adresses dont nous disposons. Arrangez vous pour les contacter pas mal de temps à l’avance, les boites E-mail, par exemple, ne sont apparemment pas toujours relevées régulièrement.
LA FAU
Site internet : www.nodo50.org/fau
E-mail : fau@nodo50.org
Adresse : Local situé Calle Magallanes N°1766, Montevideo.
S’il y a personne, allez juste à coté voir les gars de l’imprimerie « Aragon » qui sont de l’organisation.
Tel : 924 8160
LE GEAL ET LE CENTRE D’ARCHIVE LUCE FABBRI
E-mail du GEAL : opcionlibertaria@yahoo.com
E-mail du centre d’archive : ablucefabbri@yahoo.com
Local du centre d’archive et du GEAL situé calle Fernandez Crespo N°1813, Montevido.
Adresse postale : Casilla de Correo 141, 11000 Montevideo, Uruguay.
L’ATHENEE HEBER NIETOET LA REVUE ALTER
Adresse de l’athénée : Calle Maldonado N°1162, Montevideo.
Revue Alter: Casilla de correo 6730, 11000 Montevideo, Uruguay.
E-mail : alter@multi.com.uy
LE JOURNAL BARRIKADA
Site internet : www.barrikada.org
E-mail : labarrikada@hotmail.com
Local situé calle Yaguaron N°1116, Montevideo.
L’OLC
Site internet: www.nodo50.org/olc
E-mail : olcimarron@hotmail.com
olc@nodo50.org
Local situé à la même adresse que pour le journal Barrikada.
FANZINE BISAGRA
E-mail : acracia@netgate.com.uy
Présentation d'AUCA - Argentine
17 Mar 2003
Traduction par des camarades du Réseau No Pasaran d'un des textes de présentation de l'organisation AUCA en Argentine. AUCA est une organisation anarchiste de tendance révolutionnaire et est membre de Solidarité internationale libertaire
Nos pratiques L'idée de politique populaire est au centre de nos pratiques politiques et révolutionnaires. C'est pourquoi nous nous inscrivons dans le mouvement social. Nous sommes actifs dans notre voisinage, les universités, les syndicats... afin d'essayer de construire un anarchisme porteur de son propre projet, avec
une stratégie de lutte globale, des propositions réalistes qui défendent les intérêts de la classe ouvrière et des opprimés en général. C'est à ce niveau l'anarchie doit agir, ce qu'elle n'aurait jamais du cesser de faire. Après plusieurs années d'absence des mouvements populaires (de la FORA : Fédération
Ouvrière Régionale d'Argentine du début du siècle ; en passant par la FARA : la fédération communiste-libertaire d'Argentine de 1935, jusqu'à Résistance Libertaire : expression de l'anarchisme organisé des années 70), les anarchistes doivent s'organiser et créer une grande organisation nationale qui leur soit propre. La lutte histoire des luttes sociales au niveau national mais également en Amérique Latine et dans le monde a permis à de nombreuses personnes de découvrir l'anarchisme. Le projet socialiste et libertaire que nous défendons doit prendre tous ces paramètres en compte. Beaucoup de camarades se demandent ce qu'est l'anarchisme. Ils veulent des réponses concrètes aux problèmes rencontrés. Il nous revient de trouver des alternatives.
Nos pratiques dans les quartiers populaires Nous portons depuis maintenant 5 ans un projet politique qui trouve son expression dans les quartiers entourant la ville de La Plata. Nous avons commencé par du soutien scolaire, la distribution de verres de lait, de magazines... dans les quartiers populaires. En prenant ces quartiers comme espace d'expérimentation à taille humaine où vivent chômeurs, travailleurs, étudiants et où des tonnes de problèmes sont encore à résoudre, notre but était une lutte autogérée venant de la base sans la participation du PJ (Parti «Justicialiste») et des différents politiciens soucieux de nos intérêts. Nous avons fait
une avancée supplémentaire, la Coordination pour un espace de participation et de solidarité, ce qui a permis aux associations et aux personnes des différents quartiers populaires où nous travaillons de se rencontrer, tout ceci dans le cadre des principes d'unité, de lutte et d'organisation. A la longue, l'évolution de la Coordination et de la lutte atteignant ses limites, nous avons proposé d'aller plus loin dans les luttes sociales, d'élargir nos moyens d'action aux sphères politique et économique. Les conditions de vie dégradantes de notre peuple nous ont ouvert la voie. C'est à ce niveau que les classes populaires sont totalement engagées, essayant de construire une organisation politique et sociale qui lutte pour obtenir des emplois, la justice sociale et la liberté : ce sont là les plus grandes aspirations de ces classes. Alors, le 9 juillet 2001, le congrès fondateur du MUP (Mouvement d'Unité Populaire) est sorti de l'ancienne Coordination, reprenant l'évolution de notre travail en tant qu'organisation politique ainsi que les groupes des quartiers populaires qui se retrouvaient dans le projet de le MUP.
A l'heure actuelle, le MUP est en plein développement, progressant dans son organisation dans différentes villes (La Plata, Florencio Varela, la capitale fédérale et Quilmes) grâce à sa propre structure, sa propre dynamique en tenant d'unir tous les secteurs dans cette lutte. Les différents groupes des quartiers populaires (coopératives, associations...) se retrouvent dans cet espace tout comme les étudiants de l'organisation Aguanegra (qui signifie eau noire) dans laquelle nous sommes investis.
Nos pratiques dans le monde étudiant Comme nous l'avons déjà souligné, notre champ d'action concerne les luttes sociales. L'université est un de ces espaces de lutte où nous avons un espace qui nous permet de faire valoir des revendications. En effet, le pouvoir y est concentré dans les mains des classes dominantes. La création d'Aguanegra comme
mouvement de lutte étudiant reflétait une certaine façon de faire de la politique. Au départ, nous n'avions pas compris l'importance d'initier différents espaces de lutte, nous pensions qu'il était nécessaire de se baser sur une idéologie politique. C'est pour cette raison qu'en 1997, AUCA était présente à la fac en tant qu'organisation politique. Au long des conflits, alors que notre organisation grandissait, les besoins des étudiants sont devenus de plus en plus variés. Nous avons dû développer une lutte autour des réductions de budget et de l'augmentation des frais d'inscription, contre la LES (loi pour l'éducation
supérieure), contre les problèmes de malnutrition chez les étudiants et leur départ de la fac. Nous avons alors pensé qu'il serait utile de monter un groupe, de créer un espace étudiant luttant aux niveaux politique, social et économique. Cela entraîna l'unité dans la lutte et la création d'une organisation étudiante comme solution possible pour contrer les agissements de l'administration. A l'époque, Aguanegraavait déjà été créé et avait affirmer son autonomie en tant que structure et lutte autonome lors de son 1er congrès en avril 2002. Il visait l'unité du mouvement étudiant, essayant d'être de plus en plus critique et d'agir en conséquence. Ses luttes essayaient de faire vivre l'organisation en mettant ses connaissances au service de la libération des classes populaires.
Les liens entre notre AUCA et ces espaces de lutte Comme il est écrit dans notre texte fondateur, notre organisation n'est pas une fin en soi mais un moyen de parvenir à nos fins : la création d'un pouvoir populaire qui prenne en compte les demandes du peuple et puisse se révéler une réelle menace pour ceux d'en haut. AUCA s'est construite dans une stratégie révolutionnaire qui signifie une rupture avec le capitalisme, l'avènement du socialisme et la liberté ; pour aller vers une société sans classes, où l'économie et les décisions politiques seraient socialisées. Dans ce but, notre organisation agit à plusieurs niveaux : militant, associatif, étudiant, syndical... pour créer un pouvoir populaire issu de tous ces secteurs. Nous soutenons les différentes luttes en cours en nous investissant dans différents mouvements, à une condition toutefois : que ces espaces soient fédérateurs, combatifs, démocratiques et que l'unité et la liberté soient leurs étendards pour créer un «front des classes opprimées». C'est pourquoi nous luttons dans ces espaces, en participant à l'organisation et aux luttes de ces structures.
Nous ne prétendons pas détenir la vérité. Les personnes d'AUCA discutent, échangent, créent des liens avec ces structures pour parvenir à un plus grande harmonie des luttes. Nous nous reconnaissons dans la tendance idéologique qui présuppose, dans les grandes lignes, l'unité des forces et des capacités des militants libertaires pour lutter dans les différents domaines où la lutte des classes s'exprime. C'est pour cela que nous luttons dans les quartiers populaires, syndicats, écoles et les luttes des minorités... En tant qu'organisation anarchiste et grâce à notre identification et appartenance aux classes opprimées, nous nous inscrivons dans le mouvement social pour y participer et dynamiser les luttes de notre époque.
Nos différentes luttes devraient converger pour abattre notre ennemi commun. C'est la tâche qui incombe aux anarchistes, d'initier et de dynamiser tous les espaces où notre classe s'organise en dehors des organisations à la botte de la domination et de l'exploitation. C'est-à-dire que notre organisation n'essaye pas d'être le guide suprême du mouvement social ni de le remplacer. Elle ne s'en sert pas non plus pour augmenter le nombre de ses militants. Notre but est de servir de moteur en terme d'organisation et de donner un souffle libertaire à tous ces mouvements, ce qui n'est pas contradictoire. On ne peut pas nier que certains partis de gauche étouffent les luttes des classes populaires, loin de nous l'idée d'agir de la sorte, vu que nous sommes nés du besoin d'autonomie de notre classe. Ce que nous ne cacherons jamais, c'est que nous tentons de créer un pouvoir populaire dans une optique anarchiste. Nous cherchons à développer les forces populaires, c'est pourquoi nous croyons que les luttes populaires doivent s'autonomiser par rapport aux forces du système, aux gens d'en haut, à la recherche d'un pouvoir local et global, forgeant nos propres destins. Cette autonomie commence par l'accès à la connaissance et la confiance dans les forces populaires.
Nous pensons que le socialisme se construit ici et maintenant. Nous luttons pour une société organisée par la base, par ces organisations et institutions du pouvoir populaire.
auca@data54.com
www.nodo50.org/auca
in Le Monde libertaire n°1335 (6-12 nov. 2003)
Référendum au Venezuela
« ¡ Que se vayan todos ! »
MICHEL BAKOUNINE, géant par sa taille et ses idées, affirmait en 1874 qu'il était impossible de mener à terme un quelconque type d'émancipation sociale à travers des systèmes centralistes et autoritaires. Le penseur russe, pilier de la pensée libertaire, mena une polémique ferme contre les idées de Marx. Malgré leur accord sur le fait que c'est la lutte finale contre le capitalisme qui entraînera la suppression des inégalités, l'anarchiste réfutait l'idée que l'unique source de pouvoir fût la propriété privée, comme l'affirmait les marxistes. Bakounine alla plus loin dans la compréhension de la nature humaine en introduisant des éléments sociaux et psychologiques dans la lutte révolutionnaire.L'instauration de formes de domination ne s'exprime pas seulement dans la propriété privée des moyens de production, mais aussi dans le monopole de l'information et dans l'étatisation intégrale de la vie sociale. Les marxistes posent la nécessité d'une période de transition, la «dictature du prolétariat», pour arriver à leur société idéale promise. Bakounine, en avance sur son temps de quelques décades sur les funestes résultats de cette pensée, affirmait pour trancher: «C'est un mensonge qui occulte le despotisme d'une minorité dirigeante, plus dangereuse parce qu'elle se présente comme l'expression de la volonté du peuple. Mais cette minorité, nous disent les marxistes, sera faite de travailleurs. Oui, certainement, d'ex-travailleurs qui, à peine convertis en leurs représentants ou en gouvernants, arrêteront d'être des travailleurs et regarderont le monde du travail manuel du haut de l'État ; à partir de ce moment, ils ne représenteront déjà plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à vouloir le gouverner. Celui qui doute de cela ne connaît rien de la nature humaine.» Les «révolutions» menées sous l'influence de ces idées ont porté au pouvoir une nouvelle oligarchie qui monopolise les fonctions directrices de la vie sociale, grâce au contrôle des ressources intellectuelles et techniques.
Cet éditorial du journal El Libertario de Caracas (sept-octobre 2003) exprime le point de vue de la Commission des relations anarchistes devant l'éventualité d'un référendum demandé par les opposants sociaux-démocrates et de droite pour révoquer le mandat d'Hugo Chavez, l'actuel président. On pourrait argumenter de même à propos du lamentable spectacle de l'élection d'un acteur américain réactionnaire pour remplacer un gouverneur incapable en Californie.
Les anarchistes sont convaincus que la lutte contre les injustices signifie sans conteste l'affrontement contre tout type de pouvoir. L'État n'est pas un produit de la société ni la conséquence des antagonismes de classe, mais sa cause. Si nous combattons le Capital comme centre du pouvoir économique, les libertaires combattent avec la même force l'État comme épicentre du monopole de la politique. « Où il y a l'État— nous citons de nouveau Bakounine — il y a inévitablement domination et, comme conséquence, esclavage ; l'État sans esclavage, ouvert ou caché, est inconcevable : c'est pour cela que sommes ennemis de l'État.»
Pourtant, à l'issue de chaque rendez-vous électoral, nous voyons la recomposition d'une bureaucratie de gestion qui laisse intacts les piliers de l'État et les relations économiques injustes. Le pouvoir est l'objectif que poursuivent ceux qui propagent que «se compter» est la solution magique à une crise dont les dimensions sont systémiques et structurelles. Une nouvelle matrice politique et culturelle ne naît pas spontanément dans les urnes, il faut ensuite apporter un projet complexe et cohérent de société. C'est faute de cela que la Ve République fut une copie fidèle de la IVe. C'est pour cela que nous disons: «Qu'ils s'en aillent tous!» avec leurs populismes, exclusions, démagogies et cynismes. Nous restons nombreux et nombreuses à organiser les volontés et les affinités pour, à la base, révolutionner véritablement notre environnement.
Anarchistes, nous appuyons tous types de processus de participation et de consultation des gens. Mais les référendums pour révoquer le pouvoir seraient un processus plus fécond et intéressant s'ils n'avaient pas les limites du présent. Ceux qui rédigent les questions posées limitent déjà les réponses possibles. Le «oui», ou le «non» ne résolvent rien de transcendantal. Ces quelques groupes sont intéressés par le fait que les discussions ne débouchent que sur ces quelques pauvres possibilités. Ces groupes n'apportent pas de nouvelles formes de pensée et de manières de faire front aux problèmes sociaux. Dans l'actualité, le manque de vérités non questionnables ouvre un compas dans lequel les réponses possibles (écologiques, féministes, antimilitaristes, paysannes, etc.) sont nécessaires pour construire de la base et horizontalement, un lendemain libre et solidaire.
Cette construction dépend en grande partie de la destruction de vieux schémas. Dans l'immédiat, ici et dans le monde entier, nous devons faire face aux mensonges et aux chantages de, comme le disait Bakounine dans une de ses lettres, «la merde la plus vile et terrible de notre siècle: la bureaucratie rouge». Nous ne considérons pas mieux ceux qui se revendiquent de l'autre bord. ¡ Que se vayan todos !(Qu'ils s'en aillent tous!)
E. LOPEZ ARANGOLA FORA : ORGANISATION OUVRIERE ANARCHISTE
Article du Combat Syndicaliste / Octobre - Novembre 2001
Le Mouvement libertaire en débat : L'expérience de la FORAEn ce début de siècle, le mouvement libertaire est en débat. Comment s'organiser ? Pour quoi faire ? Avec qui ?... S'il est nécessaire de se poser aujourd'hui ces questions, il ne faut pas oublier que, par le passé, les mêmes questions se sont déjà posées. Les acquis historiques peuvent considérablement enrichir le débat.Dans ce cadre, l'expérience de la FORA, quoi que fort peu connue en Europe, est une des plus essentielles. à l'occasion du centenaire de cette organisation, nous croyons utile d'en rappeler les grands principes.
NOTE HISTORIQUE SUR LA FORA
On peut dater le début du mouvement ouvrier anarchiste argentin des années 1885, date à partir de laquelle se développèrent bon nombre de sociétés ouvrières. Très rapidement, l'idée d'une organisation ouvrière ouvertement truffée d'idéal anarchiste, développée par la quasi totalité des militants et relayée par une presse abondante (dont La Protesta), s'étendit de la capitale à l'intérieur de pays, entraînant la création de sociétés de résistance dans les principales villes de province.En Mai 1901, une quarantaine de ces sociétés ouvrières établirent entre elles un pacte solidaire et constituaient ainsi la FORA. La référence à l'anarchisme constituait la pierre angulaire de cette organisation comme l'exprime la motion adoptée par le Congrès de 1905 : "Le Vème Congrès de la FORA déclare que non seulement il approuve mais qu'il recommande à tous ses adhérents, le plus amplement, la propagande et l'illustration par l'exemple des principes économico-philosophiques du communisme anarchiste"Quelque uns des grands principes sur lesquels reposait la FORA sont synthétisés dans la présentation que cette organisation a envoyé au Congrès constitutif de l'Association Internationale des Travailleurs à Berlin en 1922 :"D'esprit essentiellement anarchiste, la FORA ne peut concevoir d'autre système d'organisation que celui qui découle du fédéralisme le plus ample ... Ce système, d'après lequel tous les individus, groupements, unions, jouissent de leur ample liberté, non seulement évite un centralisme odieux et générateur d'un fonctionnement bureaucratique, mais a pour vertu de mettre en mouvement une infinité de groupes fédérés, intelligemment en relation entre eux. Il en résulte que les affaires de l'organisation se trouvent entre les mains du plus grand nombre possible de militants.""La FORA ne voit dans le syndicalisme autre chose que ce qu'il peut être : un moyen qui, parce qu'il est aux mains des déshérités, se positionne face au régime d'iniquité actuel, mais un moyen qui, en dernier examen, est en quelque sorte un enfant de ce même régime. Créé dans les entrailles de la société bourgeoise, dans l'autoritarisme du monde ambiant, le syndicalisme est une arme, et, justement, parce qu'il est une arme, il peut servir autant la cause du bien que celle du mal (et nous sommes avertis que les armes se prêtent plus facilement au mal qu'au bien !).""Face aux voix qui réclament 'tout le pouvoir aux syndicats', la FORA, qui connaît tout le mal que constituent tout les pouvoirs, même lorsqu'ils sont aux mains de ceux qui préconisent une libération complète, réplique 'aucun pouvoir pour personne'.""Ces réserves faites, la FORA, et c'est la raison pour laquelle elle l'adopte, reconnaît dans le syndicalisme le seul moyen dont disposent les travailleurs pour faire face à l'exploitation démesurée du patronat et pour se défendre contre la tyrannie de l'Etat. Mais elle n'attend pas du syndicalisme plus que ce qu'il peut donner en tant qu'arme défensive. Elle reconnaît en lui le moyen le plus efficace pour que les travailleurs prennent conscience de leur propre force, pour qu'ils acquièrent la capacité des résister au pouvoir des privilégiés et pour que puisse se produire, dans un moment particulier, les événements qui matérialiseront la révolution.""En résumant sa conception du syndicalisme, la FORA déclare :1) Que le syndicalisme est la manifestation embryonnaire du principe de solidarité et le creuset dans lequel prennent forme les premières rébellions prolétariennes. C'est dans ce sens qu'elle l'adopte, comme moyen face à l'ordre régnant.2) Que rien, pas même le syndicalisme, n'a le droit de s'attribuer un rôle de direction dans les périodes révolutionnaires.3) Qu'une fois que la révolution aura aboli le système capitaliste et la domination étatique, les organes du syndicalisme n'ont plus aucun rôle." S'agissant des partis politiques, "La FORA constate que tous les partis politiques, y compris ceux qui s'appellent 'd'extrême gauche' sont des partis de gouvernement. Elle constate également que tous les gouvernements sont et seront nécessairement des ennemis de la liberté. Elle affirme donc que non seulement elle n'attend rien des partis politiques mais que, qu'elle que soit le contenu de leurs programmes, elle se place face à eux et les combat sans pitié, en tant qu'ennemis de la liberté et du peuple".A partir de la constitution de la FORA les luttes, sporadiques jusque là, prirent une ampleur croissante dans tous le pays. Forte d'un demi-million d'adhérents dans les années 20, la FORA fit trembler plusieurs fois le pouvoir sur ses bases et son importance dans l'histoire ouvrière est de tout premier plan : "Pendant les quarante dernières années, tout le progrès, toutes les avancées, toutes les conquêtes du monde ouvrier -et même la démocratie- ont été dues au mouvement prolétarien et paysan à la tête duquel se trouvait la FORA." (Juan Lazarte, 1933).Ce mouvement, aussi original dans sa théorie et dans sa pratique que dangereux pour l'état et les patrons fit l'objet, pendant la cinquantaine d'années (1885 - 1930) ou il démontra sa vigueur, d'attaques ininterrompues. Le pouvoir utilisa ses deux armes habituelles : la tentative de pourrissement de l'intérieur et la force brutale. Dès les premières années de la FORA, les partis "de gauche", les syndicalistes "révolutionnaires" et autres "apolitiques" pénétrèrent dans la FORA pour y semer la confusion idéologique, mener des campagnes de calomnie contre les "anarchistes dogmatique" et plaider au nom des "réalités", des "revendications immédiates", de "l'unité de classe"... une "désanarchisation" de l'organisation. Leurs tentative de prise en main échouant, les politiciens et réformistes menèrent une série de scissions -suivies d'autant de tentatives de réunification- qui sous les noms les plus divers (Union Générale des Travailleurs en 1903, Confédération Ouvrière Régionale Argentine par la suite, Confédération Générale du Travail pour finir) avaient pour objectif d'affaiblir la FORA, de ramener les travailleurs vers les urnes, de concilier la classe ouvrière avec l'état.Parallèlement, la répression se faisait de plus en plus terrible. On estime que plus de 5 000 militants de la FORA ont été abattus par les "forces de l'ordre" essentiellement dans les dernières années. Des dizaines de milliers d'autres ont été déportés (en Terre de Feu, l'équivalent de la Sibérie pour les révolutionnaires russes). Le total des peines de prison qui se sont abattues sur les militants de la FORA se chiffre à hauteur de 500 000 ans ! Les locaux de l'organisation ont été dévastés par la police, et les centaines de bibliothèques ouvrières qu'elle animait, incendiées. Les années de dictature qui suivirent le coup d'état du général URIBURU (6 sept 1930) finirent de décimer les adhérents et réduisirent la FORA à de simples noyaux militants.L'expérience de la FORA, si elle garde en Argentine une aura historique, continue d'être totalement méconnue en Europe alors qu'elle constitue une des pratiques les plus riches de l'anarchisme international et que l'élaboration théorique à laquelle étaient parvenus ses militants pourrait largement servir de point de départ à un anarchisme du troisième millénaire.Angel Rodriguez Sierra
I
Le deuxième thème du Forum International organisé par "La Protesta" [1] à l'occasion de son trentième anniversaire, soulève diverses questions relatives à la théorie et à la tactique de l'anarchisme en tant que philosophie humaniste et que mouvement révolutionnaire. Une étude approfondie des problèmes aigus du moment serait sans doute du plus grand intérêt. Mais, nous nous limiterons ici à tenter un bref essai sur quelques aspects de l'anarchisme en soulignant tout spécialement l'erreur du "neutralisme syndical" et de "l'unité de classe", deux questions qui ont été des plus débattues ces dernières années dans les milieux révolutionnaires d'Europe et d'Amérique.Il existe des anarchistes, et non des moindres, qui sont partisans des "organisations spécifiques" [2] et, qui néanmoins, n'acceptent pas qu'une organisation syndicale soit libertaire ! C'est cette contradiction qui nous amène à présenter ici le point de vue le plus répandu de l'anarchisme militant en Argentine.
II
Chaque jour, la position des anarchistes partisans des organisations spécifiques nous semble plus contradictoire : cet anarchisme élude les fondamentaux de la doctrine pour se fixer sur des facteurs secondaires. La contradiction de cette tactique n'apparaît pas seulement dans les faits ; elle finit par se manifester également dans la doctrine. Cette dernière devient tellement élastique que, tout en se voulant universelle, elle réussi le tour de passe-passe de faire abstraction de l'universalité des facteurs qui déterminent l'état de choses actuel !La spécialisation des activités révolutionnaires en secteurs cloisonnés conduit à l'étroitesse dogmatique et à un anarchisme de secte, qui confond les effets avec les causes du mal-être social, et qui, forcément, ne donne pas naissance à des mouvements vigoureux, impulsés par les anarchistes.Les idées ne doivent pas être élaborées simplement pour trouver des réponses aux questions ponctuelles d'un moment transitoire, mais aller vers l'élaboration d'une nouvelle conscience universelle. Pour cela, il est nécessaire que les anarchiste soient dans le peuple ; qu'ils puissent se faire les interprètes de sa douleur, de sa misère mais aussi de ses désirs collectifs.Ce réalisme dans la propagande et dans l'action révolutionnaire peut-il dénaturer la substance philosophique de l'Anarchisme ? Certains prétendent que la"prolétarisation" de l'Anarchisme est un danger car les conceptions philosophiques, définies par nos précurseurs, seraient pratiquement inaccessibles à l'intellect de l'ouvrier manuel. Ils font semblant d'ignorer que les Bakounine, Kropotkine, Reclus, Salvochéa, etc, ont popularisé eux-mêmes leurs idées dans le prolétariat et que la majorité des propagandistes anarchistes ont été ou sont des travailleurs ou se sont totalement identifiés à la classe des travailleurs.La tendance à ne voir dans l'anarchisme qu'une philosophie, qu'une doctrine située au-dessus des préoccupations quotidiennes, qu'un principe inaccessible à la majorité, porte en elle la négation des valeurs éthiques de notre doctrine. Il n'est pas possible de parler de rénovation sociale en mettant de côté le prolétariat ou en le traitant comme un sujet d'étude, un animal de laboratoire. Les idées révolutionnaires doivent s'incarner dans l'âme populaire, traduire les aspirations collectives, embrasser l'ensemble humain, ses souffrances, ses infortunes et ses espérances.La pratique de l'anarchisme "fractionné", qui élude le problème essentiel -la lutte contre le capitalisme et de l'Etat- pour centrer la critique sur des aspects précis du problème social (antimilitarisme, féminisme...), conduit souvent ceux qui emploient ce procédé à la négation de toute lutte sociale réelle. Il y a pourtant une base commune à tous les anarchistes : la lutte contre l'autorité, contre le système économique, qui génèrent la violence et l'oppression organisées. Comment méconnaître l'oppression économique, fait aussi réel que palpable ? Refuser d'intervenir dans les luttes ouvrières, en alléguant que le contact avec les masses ouvrières tâcherait la blancheur immaculée de l'idéal, c'est transformer l'anarchisme en un jeu philosophique, un simple sujet de littérature.Il y a des courants anarchistes qui se spécialisent exclusivement sur un thème, et qui n'analysent les problèmes sociaux qu'au travers du filtre de leur spécialité. Par exemple, nous avons des individualistes qui exhibent leur "superhumanité" comme une décoration et qui portent un regard méprisant sur la vile racaille. Nous avons aussi des organisations spécifiques -antimilitariste, végétarienne, antialcoolique, rationaliste, ...- qui font passer l'avenir de l'humanité par la solution de "leur problème".Nous ne nions pas l'importance que peut revêtir, en un moment donné et dans un milieu propice, l'exagération d'un des nombreux vices du système, et donc la systématisation de la propagande suivant un axe antimilitariste, antireligieux, ... Ce que nous combattons, en tant que déviation de la doctrine révolutionnaire, ce sont les dérives d'un certain anarchisme qui isole tel ou tel facteur, en ignorant que ce facteur se rattache à un phénomène social unique.La synthèse du mouvement anarchiste peut facilement être trouvée dans la globalisation de tous les facteurs politiques, économiques et éthiques qui contribuent à donner sa physionomie à la cause unique, bien connue : l'exploitation de l'homme par l'homme. C'est donc sur la base de cette réalité sociale globale, et non sur une des différentes facettes de cette réalité, que l'anarchisme doit définir le sens de sa propagande et de son action révolutionnaire. Et c'est parce que cette réalité est globale que nous pouvons être à la fois syndicalistes et anarchistes, c'est-à-dire œuvrer dans les luttes à caractère économique comme membres d'une organisation prolétarienne et, en même temps, propager dans le syndicat des idées qui amplifient le domaine de l'action dans le champ de la lutte de classe. Pour que ces deux tâches soient complémentaires, -pour que les nécessités quotidiennes ne l'emportent pas indéfiniment sur les préoccupations idéologiques- il faut porter nos principes dans le mouvement ouvrier et impulser la lutte des travailleurs dans un sens clairement révolutionnaire. Les syndicats orientés par les anarchistes doivent être en même temps des écoles, des groupes d'action, des centres culturels, ... regroupant toutes les aspirations qui convergent vers la solution du problème unique : la transformation de la société contemporaine.Ce qui fait obstacle à cette conception, ce n'est pas tant les différences, de tempérament, de goûts, etc. que l'absence dans le mouvement du niveau de compréhension nécessaire pour être capable d'appréhender le problème social dans sa globalité. Cet obstacle existe partout. En Europe, il constitue un rempart insurmontable, élevé par les anarchistes eux-mêmes dans le mouvement ouvrier.La conception qui est la nôtre, en Argentine, d'un "mouvement ouvrier anarchiste" résulte de l'analyse du processus suivi durant un demi siècle par les idées socialistes et de l'étude des luttes du prolétariat pendant cette même période. En Argentine, il n'y a pas de différence substantielle entre le syndicat et le groupe anarchiste ; les deux remplissent la même mission de propagande, même s'ils se gèrent de façon différente. Les syndicats sont constitués d'ouvriers d'un même métier, les groupes remplissent des fonctions de propagande là où, pour quelque raison que ce soit, l'organisation ouvrière n'existe pas. Mais, dès que cela est possible, le travail de prosélytisme anarchiste est fait directement par le syndicat, ce qui explique pourquoi la propagande doctrinale et l'action professionnelle des travailleurs se complètent.Nous avons en notre faveur l'expérience d'un mouvement qui ne se fractionne pas en fonction des différents aspects du problème social, sans que pour cela il oublie de les prendre en compte. C'est cette expérience constructive qui inspire nos critiques contre l'anarchisme de chapelle et de secte, si en vogue dans la majorité des pays.Est-ce que la clarification sur ce point n'amènerait pas les anarchistes à trouver la base commune de leurs activités futures ?
III
Quand nous signalons l'importance, pour l'anarchisme militant, du retour à l'activité dans le mouvement ouvrier, nous exprimons le souhait de reprendre le combat là où s'interrompit la tradition révolutionnaire de la Première Internationale. Nous ne faisons pas référence au concept classiste qui anima cette première tentative d'union fraternelle entre toutes les victimes du joug capitaliste. Ce que nous revendiquons dans l'Internationalisme d'il y a un demi-siècle, ce n'est pas la force instinctive qui lui a donné des apparences révolutionnaires, mais très précisément la doctrine qui amena des orientations idéologiques à ce regroupement d'individus dont le point de départ était la satisfaction des nécessités les plus urgentes. Cela veut dire que nous voyons en Bakounine l'interprète d'une conception opposée à la doctrine marxiste et à la tendance manifestée par les socialistes autoritaires de subordonner les problèmes éthiques au facteur économique.Nous considérons cependant que le bakounisme n'est pas une doctrine achevée. C'est sur la base de l'esprit subversif de Bakounine et non par rapport à l'éventail de ses conceptions tactiques -répondant presque toujours au caractère transitoire des phénomènes sociaux- que nous devons construire l'Internationale et notre propagande dans le mouvement ouvrier. Il est intéressant dans cette perspective de souligner que l'échec de la Première internationale était un événement inévitable, indépendant des luttes personnelles qui l'agitèrent pendant sa courte existence. Même sans l'inimitié entre Marx et Bakounine, la scission se serait produite entre les autoritaires et les libertaires. Ils étaient dans les mêmes organisations, mais sans avoir entre eux un véritable lien de solidarité.La politique unitaire de la Première Internationale ne peut plus être appliquée aujourd'hui. L'évolution idéologique du prolétariat ne s'est pas faite conformément à ce que prévoyait dans sa rigidité le dogme marxiste, mais a eu des manifestations éthiques diversifiées. Dans l'enfance du socialisme, il a pu être facile d'organiser la classe ouvrière sous un même drapeau. Seule existait une conception classiste rudimentaire -qui était plus un désir d'amélioration économique qu'un espoir conscient d'émancipation sociale. Pour parer à cela, certains ont proposé de faire du syndicalisme une doctrine intermédiaire, équidistante du marxisme et de l'anarchisme. Mais, l'ouvrier ne peut être une chose une chose quand il mange et une autre quand il pense ! D'autant que, c'est un fait prouvé, les "intérêts de classe" qui justifieraient une telle union n'émergent qu'à partir du moment où une minorité consciente parvient à leur donner une expression.Le mouvement ouvrier suit un processus parallèle à l'évolution de la société. La réalité économique, par ce qu'elle impose quotidiennement aux esclaves du salariat, amène la classe ouvrière à ajuster son action aux impératifs monstrueux de l'économie. Mais, le fait que les travailleurs s'organisent en fonction de la structure économique du capitalisme ne veut pas dire que c'est dans ce modèle organisationnel que se trouve le modèle, l'objectif de la révolution !Même si les besoins et les espoirs d'amélioration immédiate des hommes soumis à la même dure loi du salaire sont strictement communs, même si tous les travailleurs sont organisés sur le terrain de la lutte de classes, même s'ils luttent avec la même passion, ressentent la même haine pour l'exploitation et la tyrannie... quand se pose la question "comment abattre cette tyrannie",les divergences surgissent immédiatement. Le socialiste essayera toujours d'éviter des conflits graves : il proposera des mesures de conciliation, des arbitrages, des lois "protectrices", des transactions humiliantes. L'anarchiste, au contraire, soulignera la nécessité de poursuivre directement la lutte -tant qu'il y a de l'énergie pour cela-, et pas seulement contre l'exploiteur direct -le patron au centre d'un conflit en cause- mais aussi contre les lois qui protègent son avarice, contre l'autorité qui protége les exploiteurs. Et il reste encore la tendance intermédiaire : le syndicalisme de classe qui se veut neutre, car il serait au-dessus des idéologies. Quelle attitude ont les "syndicalistes" face aux conflits sociaux ? Ils cherchent toujours une solution acceptable, adaptée à l'apparence des "contingences économiques" du moment, de peur de contredire "la réalité". Les tendances syndicalistes, nées de la théorie neutraliste, ont fini par coller aux aspects les plus passagers de la réalité économique.Ces faits nous amènent aux conclusions suivantes : une tactique unique au mouvement ouvrier n'est pas possible, et il est encore moins facile de trouver une base commune aux tendances qui divisent aujourd'hui le prolétariat. En particulier, nous affirmons que le syndicalisme échoue en tant que doctrine, en tant que principe classiste se voulant au dessus des tendances.Actuellement, sur le plan international, le socialisme se divise en trois tendances bien définis. : la FSI d'Amsterdam, l'ISR de Moscou, l'AIT de Berlin, qui correspondent à la social-démocratie, au communisme bolchevique et à l'anarchisme. La division idéologique du prolétariat ne se résume pas à ses trois internationales. D'autres tendances autoritaires, politiques et confessionnelles, comme le cléricalisme et le fascisme, dominent une part du prolétariat, ... sans que la "conscience de classe"révèle aux esclaves du salariat les mensonges des démagogues, des partis et des églises !Rappelons que, dans des pays comme la Hollande et l'Allemagne, toutes sortes d'organisations idéologiques -catholiques, protestantes, socialistes, bolcheviques, anarchistes, syndicalistes...- sont présentes dans le mouvement ouvrier. Peu ou prou, elles reposent toutes sur la notion de lutte des classes. Pourtant, elles ne coïncident pas entre elles, ni en ce qui concerne leurs théories, ni leurs tactiques ni leurs actions. Quelle valeur pouvons-nous alors accorder à ceux qui prêchent l'unité ouvrière au-dessus des hommes et des idées ?Il n'est pas nécessaire de chercher d'autres exemples en Europe pour démontrer la tromperie de la politique unitaire. Dans les Amériques, toutes les nuances du mouvement ouvrier sont également représentées. Le courant internationaliste s'exprime dans deux tendances principales : autoritaire et libertaire.Nous, anarchistes d'Argentine, luttons pour donner au mouvement ouvrier une traduction anarchiste. Nous ne nous obstinons pas à méconnaître la réalité ou à tordre les faits pour qu'ils correspondent à de vagues chimères unitaires. Nous n'avons pas non plus une politique de conciliation envers les ennemis occultes ou déclarés de l'anarchisme. C'est pour cela, qu'outre le danger capitaliste, nous soulignons la dangereuse tendance que constitue l'autoritarisme marxiste ainsi que la propension des syndicalistes neutres à confondre le fond du problème avec ses aspects contextuels.
IV
Il est indiscutable qu'il existe une tendance marxiste, prédominante dans le mouvement ouvrier, qui s'exprime avec une phraséologie subversive et assume très souvent, sous la pression des événements, les aspects les plus aigus de la lutte des classes. Cette tendance n'a pas de signe extérieur permettant de la reconnaître. Généralement elle se confond avec les courants révolutionnaires du syndicalisme. C'est d'autant plus facile qu'elle masque habilement ses objectifs politiques (en particulier l'activité parlementaire) pour obtenir, l'adhésion des travailleurs syndiqués. De ce fait le double jeu des disciples de Marx n'est pas toujours facile à dévoiler.Cependant, la critique du socialisme parlementaire est aisée. Elle se fonde sur l'analyse des pratiques socio-réformistes et sur l'expérience qui démontrent sa stérilité. Mais le marxisme ne se trouve pas seulement dans les parlements et le parlementarisme. Nous pourrions dire que c'est dans les organisations ouvrières que la doctrine du matérialisme historique s'exprime avec le plus de force, d'autant qu'elle se calque sur la centralisation industrielle. Sur cette base elle développe dans le prolétariat une mentalité qui s'enchâsse parfaitement dans la mentalité capitaliste. La sujétion de la classe laborieuse aux facteurs matériels correspond parfaitement à la doctrine autoritaire : elle transforme le salarié en un engrenage inconscient de la machine économique, tout en faisant du régime actuel une conséquence naturelle du déroulement de l'histoire.De la "réalité historique" ainsi conçue découle le fatalisme selon lequel le processus d'extension et de centralisation industriels "ne peut être cassé par les travailleurs" quelle que soit leur volonté consciente et de la force de leurs organisations. Le mouvement ouvrier, au lieu de constituer le pôle opposé du développement capitaliste, devient ainsi la conséquence de ce dernier. C'est pourquoi les organisations ouvrières sont sujettes, d'après les disciples de Marx, à des lois inexorables qu'elles ne peuvent pas abolir.En théorie, ceux qu'on appelle les "syndicalistes révolutionnaires" n'acceptent pas les pratiques réformistes des marxistes. Mais, dans les faits, ils se trouvent d'accord avec eux : non seulement ils subordonnent le mouvement ouvrier au processus de centralisation capitaliste, mais encore ils soutiennent que les syndicats doivent conserver la neutralité idéologique la plus absolue. Le syndicalisme unitaire (qui "se suffit à lui-même", qui comprend l'action du prolétariat comme une lutte d'intérêts économiques et qui fait reposer tout le changement social sur le remplacement des maîtres actuels) a finalement la même pratique que les tendances autoritaires dans leur conception primitive.Les chefs syndicaux socio-réformistes, prétendent eux aussi que les syndicats doivent écarter les questions politiques. Cependant, ils ne renoncent pas pour autant à leurs finalités politiques lorsqu'ils gèrent les syndicats !Voici comment les théoriciens marxistes posent le problème de l'industrialisation du mouvement ouvrier :"Il est connu, d'après Marx, que l'association ouvrière moderne est une conséquence nécessaire de l'apparition de la grande industrie, laquelle suit un processus de développement qui la conduit à une concentration chaque jour plus grande. La forme de l'organisation ouvrière doit être déterminée par la forme de l'organisation industrielle. C'est un fait qui peut difficilement être discuté aujourd'hui. Il est fréquent, dans les milieu ouvriers et comme thème de propagande, d'exagérer ce principe en invoquant, pour stimuler l'organisation des prolétaires, les succès obtenus par les organisations de résistance patronales face aux revendications ouvrières."Pour les marxistes, le mouvement ouvrier n'est pas indépendant du processus de développement capitaliste -des conflits industriels provoqués par la concurrence et des crises subséquentes provoquées par la spéculation. Pour eux, en incluant sous cette étiquette même ceux qui ne participent pas aux activités parlementaires, ce qui est important, c'est de diriger la machine étatique. Le marxisme économique, qui se pose en ennemi de la conquête politique, accepte ce point de départ comme nécessaire au perfectionnement des organisations ouvrières : "Ici et là naîtront différentes usines qui, peu à peu, ressentiront la nécessité de se mettre en relation pour résoudre des problèmes communs : acquisition de matières premières, machines, conquêtes de marchés, etc. A ce stade de développement industriel correspondra approximativement une organisation constituée par un organe national centralisé, faible et indifférencié, chargé de modeler progressivement l'organisation dans son ensemble au fur et à mesure que ses exigences deviendront plus grandes et ses conflits plus complexes. Au fur et à mesure que la concentration industrielle progresse, l'organisation ouvrière devra aussi progresser en complexité, en spécialisation dans les fonction, en concentration et unification de sa vie organique. A la concentration d'une industrie, peu différenciée regroupant divers métiers, devra correspondre à peu près dans l'organisation ouvrière la formation de Fédérations nationales de métiers, en tant qu'organes plus perfectionnés des syndicats isolés dans l'organisation nationale. A la concentration d'une grande industrie différenciée en métiers divers devra correspondre dans l'organisation ouvrière l'apparition de Fédérations nationales d'industrie, capables de résoudre, du point de vue ouvrier, les problèmes que les grands propriétaires résolvent du point de vue du capital."Voilà la synthèse du point de vue de la tendance marxiste, qui prédomine dans le mouvement ouvrier. Et, même si cela peut paraître étrange, beaucoup d'anarchistes et de syndicalistes, amourachés de grandes corporations, d'armées ouvrières disciplinées, du monstrueux progrès industriel et des révolutions vouées à l'échec (qui entendent créer la société nouvelle dans la coquille de la vieille), l'acceptent.
V
Nous ne comprenons pas cet anarchisme qui se veut "historique et scientifique" et qui se différencie seulement des théories marxistes par son opposition à l'Etat en tant qu'entité politique. La théorie du syndicalisme révolutionnaire apolitique n'exprime pas avec assez de clarté les objectifs d'une révolution sociale. En effet, on peut combattre l'Etat sous sa forme historique actuelle, s'opposer à la propagande réformiste des socialiodémocrates, nier l'efficacité des lois et même faire une critique acerbe du parlementarisme sans que tout cela suppose nécessairement une attaque de fond contre le système étatico-capitaliste. Si, sur le plan politique on nie l'efficacité des tactiques marxistes mais que, sur le terrain économique on accepte ces mêmes tactiques, comment peut-on élaborer un mouvement révolutionnaire capable de se libérer du cercle vicieux dans lequel tournent actuellement tous les partis ouvriers ? Et, si on pense que le prolétariat est seulement le résultat d'un processus social qui se réalise sans qu'il ait besoin d'intervenir -si ses idées sont le fruit de la nécessité et si toutes ses actions sont commandées par le facteur économique- comment les anarchistes pourraient-ils rompre le cordon ombilical qui attache la classe ouvrière au ventre de la bourgeoisie ?Pour les socialistes, les marxistes, à la centralisation du pouvoir économique doit répondre la centralisation du pouvoir politique. C'est là la clef de la"science historique" de Marx. C'est de là qu'ils préconisent la nécessité pour la classe ouvrière de conquérir l'Etat car, de cette conquête découlerait ce qu'ils appellent la direction de l'économie, la socialisation du capitalisme. Il s'agit clairement d'un sophisme sociologique, dont les faits montrent l'inanité, puisque le "gouvernement du prolétariat" -en fait, le gouvernement du parti politique qui exerce le pouvoir en son nom- appelé également gouvernement du peuple par le peuple est en fait le despotisme d'une minorité qui s'appuie sur la passivité de la majorité exploitée et tyrannisée.Nous avons parlé de la logique marxiste qui, même si cela n'est pas toujours le cas dans les faits, exprime, au moins dans sa théorie, des préoccupations matérialistes. Mais, que penser de l'erreur dans laquelle tombent beaucoup d'anarchistes qui, à la fois, plaident pour la destruction de "l'Etat politique"et défendent -en l'appelant évidemment d'une autre manière- un "Etat économique" ?Mais précisons d'abord le sens de ces deux expressions que d'aucuns considèrent comme équivalentes. Par "Etat politique", nous entendons un ensemble de lois qui imposent aux populations un "contrat social" fort coûteux pour elles. Par "Etat économique" nous entendons l'ensemble de l'organisation constitutive du système capitaliste capable de perdurer et de survivre, malgré les réformes et les révolutions politiques. Nous voulons dire par là que l'organisation sociale peut être détruite, la phase historique actuelle de l'Etat peut être abolie, la bourgeoisie expropriée et l'exploitation privée éliminée, sans que ces changements matériels soient le signe de la chute définitive du capitalisme.L'URSS nous offre l'exemple de cette persistance de l'organisation capitaliste après la défaite de la bourgeoisie. On pourrait penser que le retour au capitalisme a été simplement permis par l'Etat, conservé par les bolcheviques. En fait, c'est bien plus que de cela dont il s'agit : ce qu'on observe en Russie, c'est un développement tout à fait exceptionnel du capitalisme, très embryonnaires jusque-là. En réalisant ce développement, la dictature du prolétariat trouve les conditions qui justifient sa persistance. On notera que dans ce cas, contrairement à la théorie marxiste, ce n'est donc pas le capitalisme qui donne naissance à la classe ouvrière.Nous soutenons que l'assujettissement des organisations ouvrières au processus capitaliste et plus particulièrement au centralisme industriel, loin de faciliter la découverte de solutions économiques permanentes par le prolétariat, tend à transformer les salariés en esclaves volontaires d'un régime qui devient ainsi pour eux nécessaire bien qu'il soit absurde. Quant à l'action politique des peuples, subordonnée qu'elle est aux impératifs économiques, elle se réduit à changer les castes qui nous gouvernent, elle entend la révolution comme un coup de force qui détruit les systèmes juridiques anciens pour les adapter aux "nouvelles nécessités" économiques. Mais, que signifie pour le prolétariat mettre en phase le régime politique avec le régime économique ? Au mieux, de se transformer lui même en classe directrice et administratrice dans l'espoir que le capitalisme rende cette fonction historique compatible avec ses besoins !Employer deux stratégies contradictoires pour combattre une même injustice et un même mal est une erreur. Il n'est pas possible de parvenir à détruire un Etat politique en laissant en place un Etat économique, car c'est ainsi qu'il faut l'appeler, même si les gouvernements accommodent en fonction de leurs exigences les structures de la société et régulent par des lois le fonctionnement des organes capitalistes.Quand un gouvernement tombe, un autre le remplace promptement. C'est sur la base des intérêts et des ententes individuelles que les castes gouvernantes, avec l'appui de catégories variées de privilégiés, se relayent au pouvoir. Qu'importe si une situation révolutionnaire donne au prolétariat l'initiative de constituer le gouvernement, puisque, dans cette théorie, il procède, sur un critère de classe, à l'élection des administrateurs de la chose publique, ce qui les oblige en premier lieu à maintenir la machine économique en fonctionnement. C'est ainsi que, "révolutionnairement", l'Etat est restauré sur les bases du capitalisme, car la mentalité syndicaliste ne conçoit pas d'autres solutions, car elle les trouve extérieures à "l'ordre naturel des choses", c'est-à-dire aux besoins créés par le régime du salariat, de l'exploitation sur une vaste échelle, de l'économie régie par la loi de l'offre et de la demande, du monopole et du commerce.Il faut donc que nous posions cette question : est-il possible d'arriver au communisme par le capitalisme ? Il n'y a pas un seul anarchiste qui soutiendra une telle absurdité.Pour élaborer, dès à présent, les fondements éthiques et économiques de la société communiste libetaire, il est nécessaire de détruire chez les travailleurs l'esprit et les habitudes de l'esclavage, le culte de la loi, le respect des représentants du principe d'autorité. Et, les anarchistes qui appliquent au mouvement ouvrier les théories "scientifiques" de Marx en soutenant que la subordination du syndicalisme aux différentes étapes de développement capitaliste est une nécessité révolutionnaire inévitable, ne peuvent que très mal y parvenir. Pour parvenir au communisme anarchiste, il sera nécessaire de détruire l'organisation capitaliste et toutes ses copies révolutionnaires.
VI
Il n'y a rien de plus opposé à la réalité du mouvement ouvrier révolutionnaire que la théorie unitaire. Le concept d'unité ouvrière exprime l'amalgame d'hommes liés par nécessité et par un précaire instinct de défense. Elle serait un fait si chaque individu dépendait d'un intérêt commun et dépasserait les passions et les égoïsmes particuliers. Mais, comme le progrès social est caractérisé par les particularités, ou plus exactement par l'individualisation, comme il se déroule moyennant un développement partiel des capacités et pas en suivant un processus uniforme de sélection de classe, il en résulte que les classes économiques ne rentrent pas exactement dans les petites cases prévues par les théologiens marxistes.L'unité ouvrière est une thaumaturgie qu'expliquent à leur manière les différents apôtres de la révolution classiste. Si l'individu est le résultat du milieu social dans lequel il vit, ces idées et sa volonté propre n'œuvrent pas comme déterminants pour le progrès humain. Nous admettrons clairement que les contingences économiques seules déterminent l'action de l'homme qui sera dans ce cas inconsciente ou produite par des causes ignorées. Cette métaphysique matérialiste ne nous convainc pas. Quelle valeur a pour la marche du monde cette pulsion purement instinctive, "biologique", qui serait le seul déterminant de l'organisation ouvrière ? L'homme lutte pour son pain, pour la satisfaction de ses besoins, certes. Mais, dans cette lutte, il y a presque toujours une impulsion altruiste : le désir d'assurer leur pain à tous les hommes. C'est ce qui explique le mobile de la révolte, qui va bien au-delà de la couverture des besoins urgents et de la division de classe.En conséquence, nous constatons que la politique d'unité ouvrière -essence du classisme- cache des projets de subordination du mouvement ouvrier à l'autorité des chefs politiques qui agissent tout autour de la sphère syndicale. Ceux qui exploitent les revendications du prolétariat à des fins électorales, ont déclaré la guerre aux idéologies qui affichent clairement leurs projets. Et, cependant, ils appliquent leur propre idéologie aux organisations prolétariennes tombées sous leur contrôle.Si nous, anarchistes, nous parlons aussi de lutte de classes, c'est pour souligner la réalité du contraste qui existe dans les conditions intellectuelles, éthiques et économiques des hommes qui constituent une même société mais qui sont séparés par un antagonisme irréductible d'intérêts et de privilèges. Mais, si, à cause de cela, nous prétendions donner un fondement à une théorie classiste, subordonnée au développement économique du capitalisme, nous tomberions dans l'erreur d'attribuer des valeurs révolutionnaires au mécontentement passagers des affamés. Nous ne méconnaissons pas l'importance, pour l'évolution des peuples, de la faim, des épidémies et de la guerre. Ce que nous nions, c'est qu'il se constitue un processus évolutif linéaire, lié à ses phénomènes, indépendamment de toute idée. La misère, peut soulever une population, mais elle peut en écraser une autre. La guerre, peut provoquer une révolte chez un peuple, mais épuiser ses voisins. Et il y a des tremblements de rage, des secousses d'énergie, d'irrépressibles besoins qui conduisent les hommes au désespoir et à la paralysie et non à la révolution.De plus, deux révolutions provoqués par la conquête du pain peuvent suivre deux voies divergentes. Il n'existe pas de parallélisme entre les mouvements de la classe ouvrière dans tous les pays, même entre ceux qui semblent proches sur le plan social et économique, parce que des facteurs idéologiques, qui prévalent sur les intérêts immédiats, modifient les orientations révolutionnaires.Les différences entre les différents secteurs du mouvement ouvrier sont de plus en plus marquées. Le processus de différenciation idéologique, qui détermine la conduite des individus, s'observe même dans leurs journaux de propagande, qui limitent pourtant leurs propos à "des objectifs immédiats". Tous les travailleurs auraient-ils les mêmes besoins, souffriraient-ils des mêmes injustices, dépendraient-ils du même maître ... ils n'ont pas tous la même culture, les mêmes capacités, les mêmes idées. Conséquence logique : c'est sur le terrain des interprétations que le problème se pose, pour déterminer par quel chemin il faudra mener l'action collective pour mettre fin au règne de l'exploitation et de l'opprobre.C'est en fonction de ces interprétations -pas tant sur le "pourquoi" de l'exploitation mais sur le "comment" y mettre fin- que les différents courants du mouvement ouvrier définissent leur doctrine particulière. L'équivalence des intérêts n'est pas égale à l'équivalence des opinions, des idées, des volontés. Ces dernières sont toujours supérieures aux premières car l'homme qui lutte est plus inspiré par ce qu'il pense que par ce qu'il sent. Cela veut dire qu'une masse de malheureux peut suivre, sous l'impulsion de ses besoins immédiats, une trajectoire révolutionnaire. Mais elle l'interrompt, la fait stagner, la paralyse aussitôt que ce besoin purement physique est satisfait. A l'inverse, une minorité consciente n'abandonne pas la lutte parce qu'elle a obtenu la satisfaction d'un objectif immédiat, au contraire, elle base sur cette réussite une stratégie dirigée vers l'émancipation totale.Ces divergences de motivations et d'objectifs expliquent la désagrégation des conglomérats syndicaux unis "organiquement" par une discipline. Mais posons-nous la question : la variété et les différences que les idées introduisent dans le mouvement ouvrier sont-elles un mal ? Il est des anarchistes qui s'obstinent à ignorer ce fait naturel en soutenant comme "nécessaire par force" la conjonction de toutes les énergies du prolétariat dans un organisme représentatif de la classe. En réalité, ceux qui pensent ainsi se nient en tant qu'individus et s'excluent du processus qui détermine l'évolution véritable du mouvement révolutionnaire.Les différents courants du mouvement ouvrier représentent, sur la scène de ce qu'on appelle la lutte des classes, une variété de motivations révolutionnaires, de degrés de conscience, d'états idéologiques. Et les travailleurs apportent à la lutte des opinions, des initiatives, des idées qui divergent de l'uniformisation classiste ... et cela, parce que l'interprétation des problèmes sociaux n'est pas identique pour un catholique et pour un socialiste, pour un autoritaire et un libertaire, pour un individu passif ou pour un rebelle.
VII
Les considérations qui précédent nous conduisent à une révision partielle de la tactique anarchiste, du moins en ce qui concerne l'attitude de la majorité des militants libertaires présents dans le mouvement ouvrier.On nous dira que notre mouvement embrasse l'universalité des problèmes que posent à l'homme les expériences successives de vie sociale, et que, par tant, il n'est pas possible de fixer en un principe stable l'ensemble de l'idéologie révolutionnaire. Nous pourrions ajouter pour notre part que la force de l'anarchisme se trouve dans sa variété de nuances, d'interprétations, de tempéraments. Mais, sans méconnaître les préférences de chaque individu dans le travail éducatif des masses, dans l'activité de prosélytisme, n'est-il pas possible de définir une méthode de propagande et d'action pour la conduite de tous les anarchistes en ce qui concerne l'œuvre collective ?Nous ne pouvons pas exiger de l'individualiste qu'il accepte des compromis d'ordre collectif -puisque cela blesse son individualité ... De même, nous ne pouvons réclamer l'aide des groupes anti-syndicalistes pour faire de la propagande qui a comme objet immédiat l'organisation du prolétariat. Mais nous pourrions compter avec l'appui moral des uns et de autres, qui consisterait, dans ce cas, à renoncer à leurs hostilités et à leurs tentatives de détruire ce qui, finalement, n'exige d'eux aucun sacrifice.Que les différentes interprétations de l'anarchisme s'entrechoquent sur le terrain de la pratique -champ d'expériences des théories révolutionnaires- est tout à fait explicable. Face au bolchevisme tous les anarchistes sont d'accord. Il s'agit de combattre la dictature, la restauration de l'Etat, le centralisme bureaucratique et le retour vers le régime capitaliste en Russie. Mais, face au social-réformisme, l'accord n'est déjà plus aussi complet pour lui opposer une conception révolutionnaire et une force bien définie capable de limiter ses pillages. La majorité des compagnons d'Europe reconnaît la nécessité de prendre en compte le vieux litige entre autoritaires et libertaires mais continue de penser que le syndicat sera un champ neutre par rapport aux différentes tendances, qui ne sera subordonné à aucune des idéologies qui donnent le ton à la lutte sociale. Le syndicalisme, disent-ils, est exclusivement économique et doit se dédier, en marge des influences politiques qui lui sont étrangères, à l'impératif de la nécessité. Cette erreur tactique, qui laisse le prolétariat à la merci des aventuriers politiques et des fonctionnaires syndicaux élimine les anarchistes en tant que facteur d'influence dans les orientations d'un mouvement ouvrier que les politicards du socialisme utilisent pour leurs besoins électoraux.A cette opinion, généralement acceptée par les anarchistes de la majorité des pays, nous opposons la tactique du mouvement ouvrier à orientation libertaire. En quoi consiste notre globalisme révolutionnaire ? Dans la propagande révolutionnaire, dans le cas général, nous ne faisons pas de différences entre l'ouvrier et l'employé, le travailleur manuel et l'intellectuel. Nous ne considérons pas que le facteur économique détermine de par lui-même la révolte du prolétariat et, encore moins, qu'il le rende capable de mener une lutte émancipatrice. Nous reconnaissons l'importance de ce facteur, mais sans lui subordonner l'ensemble des autres facteurs qui contribuent à faire de l'être humain une entité pensante. D'un autre côté, si dans les domaines politique et économique tous les maux sociaux sont étroitement en relations, si toutes les injustices découlent d'un même principe et trouvent dans l'Etat leur personnification historique, pourquoi s'obstiner à isoler les différents effets d'une même cause et appliquer différents remèdes aux symptômes d'une maladie universelle ?En répétant la tactique des social-démocrate et en se situant sur le plan politique, ceux qui recherchent des remèdes partiels à un mal historique ne font autre chose que de tomber dans le cercle vicieux du marxisme. Au lieu d'embraser l'ensemble des problèmes sociaux dans un mouvement révolutionnaire global, ce que nous faisons, ils ont créé autant de mouvements que la question sociale offre d'aspects ! Cette parcellisation nous a amené à la désagrégation actuelle de nos forces, affaiblissant l'anarchisme face à l'ennemi commun.Il faut réagir contre cette désagrégation des forces et des volontés. L'anarchisme peut trouver une base d'action globale, sans que pour cela les animateurs des différentes particularités idéologiques renoncent à leur point de vue, si l'esprit libertaire anime et impulse la lutte ceux qui ont fait leur la cause de la liberté et de l'émancipation du prolétariat.
VIII
Pour les révolutionnaires d'il y a un demi-siècle, il était relativement facile de trouver au mouvement ouvrier une base commune d'action. La devise de la Première internationale, "Travailleurs de tous les pays, unissez-vous", constituait en soi un ample programme d'action. Le socialisme, qui était l'idéal de toute une classe, n'avait pas encore été corseté par les formules "scientifiques". Les intérêts immédiats unissaient tous les travailleurs organisés, en fonction d'un objectif commun. Et la Révolution, comprise comme un coup de force dirigée contre les capitalistes, représentait l'ensemble des intérêts économiques identifiés grâce au contraste social et à la pression des antagonismes entre exploités et exploiteurs.Avec l'évolution des idées, les méthodes de lutte ont changé. La devise "L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes", bien qu'elle constitue le leitmotiv du socialisme, a perdu sa force initiale de suggestion. Les travailleurs peuvent chercher leur émancipation par des méthodes directes, révolutionnaires, mais, selon les théoriciens marxistes, ils y parviendront plus facilement et à moindre coût en exerçant leur citoyenneté, en envoyant des députés au parlement, en utilisant la crise du capitalisme pour prendre progressivement le pouvoir... Cette tactique, fruit d'une théorie autoritaire qui a des millions d'adeptes, influe puissamment sur l'orientation du prolétariat et paralyse les forces révolutionnaires par l'illusion démocratique.Quoiqu'on en dise, le syndicalisme -qualifié de neutre ou de révolutionnaire- n'est pas une doctrine. C'est un moyen d'action, fonction du processus social d'un peuple, qui prend dans les différentes écoles socialistes les méthodes de propagande et le programme de ses possibles réalisations.Si nous synthétisons notre pensée, nous parvenons aux conclusions suivantes :Nous préférons l'organisation syndicale au groupe spécifique, non pas par le simple fait qu'elle soit "ouvrière" mais bien plus parce qu'elle réussit à attirer dans son cercle d'influence un plus grand nombre d'individus et offre ainsi un champ plus grand à l'action révolutionnaire. Nous rejetons le dogme réformiste selon lequel le syndicalisme n'admet pas d'autres luttes que celles dictées par les intérêts immédiats des salariés et nous concevons au contraire l'organisation prolétarienne comme un mouvement global du peuple. De la sorte, l'anarchisme cesse d'être une doctrine "particulière", extérieure aux travailleurs, située en marge ou au-dessus des syndicats.Si nous préférons le syndicat au groupe d'affinité, et si, globalement, nous rejetons l'organisation spécifique anarchiste, cela ne veut pas dire que nous accordons de l'importance à la seule question économique. Ce que nous voulons précisément, c'est rompre avec la tradition syndicaliste et faire de l'anarchisme le nerf du mouvement ouvrier. Notre principal objectif est d'en terminer avec la division et la propagande sur deux terrains différents et chaque fois plus éloignés : l'économisme syndical et la doctrine pure.
E. Lopez Arango
[1] Journal de la FORA[2] Ils sont partisans d'une organisation spécifiquement anarchiste mais aussi d'organisations spécialisées, spécifiquement antimilitaristes, rationalistes, végétariennes, antialcooliques... qui fractionnent l'anarchisme en autant de "spécialités"
Traduction, préface et notes : Angel Rodriguez SierraExtrait du Monde Libertaire, hebdomadaire de la Fédération Anarchiste
Argentine
"Escraches" :
lutter pour ne pas oublier
Les "escraches" --intraduisibles en français-- sont une nouvelle forme de lutte inconnue ici et pratiquée dans des pays qui ont subi la dictature de l'armée. À notre demande, des camarades anarchistes argentins expliquent...
Au cours de la dernière dictature militaire qui prit le pouvoir en Argentine entre 1976 et 1983, 340 camps de concentration et d'extermination fonctionnèrent. C'est pas là que passèrent plus de 30 000 personnes, militants d'organisations armées, activistes sociaux, opposants politiques ou simples témoins gênants de ces si nombreuses arrestations qui se produisaient quotidiennement ces années-là. La majorité de ces gens ne reparurent plus jamais.Leurs enfants, dans le meilleur des cas, étaient recueillis par les oncles ou grands-parents. D'autres furent enlevés par les assassins même de leurs parents et furent séquestrés, comme butin de guerre.
De nombreuses années durant, les mères et les grands-mères de la Place de Mai furent la voix d'une incessante recherche. Pendant tout ce temps, ces enfants, qui sont maintenant des hommes et des femmes adultes (nombre d'entre eux furent témoins de la séquestration de leurs parents), subirent leur douleur dans la plus grande des solitudes...
Beaucoup de ces fils et filles partirent à la recherche de leur identité perdue et se regroupèrent dans l'association HIJOS (Enfants pour l'identité, la justice contre l'oubli et le silence). Les HIJOS disent que "escrachat", c'est mettre en évidence, révéler au public, faire apparaître la face d'une personne qui prétend être discrète. Avec l'escrache, disent-ils, "nous voulons rendre publique l'identité de ces personnes (les oppresseurs de la dernière tyrannie militaire) pour que leur collègues de travail sachent quel était leur fonction sous la dictature, que les voisins sachent qu'à côté de leur maison vit un tortionnaire, qu'on les reconnaisse à la boulangerie, au café, dans les magasins. Tant qu'il n'y a pas la justice, qu'ils n'aient pas la paix, qu'on les montre dans la rue tels qu'ils sont : des criminels. Qu'ils ne puissent pa occuper de charges publiques, que les politiques et les chefs d'entreprise les laissent tomber ou s'en séparent pour ne perdre ni client ni électeurs". Et s'il est certain que cette modalité d'action est nouvelle, le vocable escrache est ancien, d'origine créole.
Les génocidaires meurent mille fois chaque matin quand le peuple les abhorre, les retient dans la rue pour les frapper, les montre du doigt dans les restaurants et les traite de criminels, de corrompus, de violeurs, d'être les accoucheurs d'un ordre social insupportable engendré par la voracité sans limite des représentants des grandes sociétés. C'est précisément l'objet de la dénonciation, l'escrache.
Vingt-cinq ans ont passé depuis le coup d'État qui depuis le 24 mars 1976 dévasta l'Argentine pour éliminer le principal obstacle à l'expansion du capital monopolistique : les travailleurs organisés et dotés d'une conscience de classe.
Un si colossal objectif laissa un solde de 30 000 disparu(e)s, des milliers de fusillés exécutés au cours de faux affrontements, et des centaines de milliers d'exilé(e)s politiques; et s'y ajoute la cession démesurées de ressources économiques et sociales à des groupes financiers locaux et étrangers (avec l'étatisation de la dette extérieure privée, le jack pot financier qui permit des bénéfices jusqu'à 300% au cours de commerces spéculatifs, les contrats léonins avec l'État, les subsides aux groupes économiques, un véritable pillage des fonds économiques et les privatisations depuis dix ans) et un appareil répressif plus important et mieux organisé.
La dimension de la terreur imposée au cours des sept années de dictature désarticula à grande échelle l'ascension de l'organisation populaire en cours de construction. Mais penser le peuple comme un simple récepteur de cette terreur, c'est nous placer en un rôle dommageable de victime incapable d'exercer sa propre capacité à s'opposer --si petitement soit-il-- à tant d'horreur. Regarder et voir cette face de l'Histoire nous revalorise comme peuple, parce que nous sûmes résister en des moments où la résistance était l'unique de façon de lutter.
La conscience se construit avec la vérité et il est nécessaire de l'énoncer. Depuis notre propre histoire, notre propre douleur, notre propre joie, nos propres échecs et réussites.
Il y eut une rupture dans les univers traditionnels des sociétés. Un nouveau système de limites fut imposé. Et un système comme celui-là a constamment besoin de réécrire l'histoire, de la refaire pour l'ajuster à ses nécessités. C'est pour cela que sont pire ennemis est le témoignage.
Ils imposèrent cette paix (la société post-militaire repose sur un prétendu compromis de réconciliation nationale avec les tortionnaires, ndt) comme la seule politique possible, pour inculquer le doute et la peur du changement. La douleur devant ce qui nous est imposé doit se transformer en manoeuvre organisée. La problématique que les escraches cherchent à mettre en évidence a du mal à être réduite à des postulats simples ou des consignes. Notre mémoire et notre intention de la valoriser fait mal aux possédants et à leurs laquais, comme leur fera mal aussi un peuple d'hommes et de femmes, compagnons et compagnes de lutte qui ne sont pas disposés à vivre à genoux, et qui résistent par centaines de milliers, partout dans le monde.
"Si no hay justicia, hay escrache"
(S'il n'y a pas de justice, il y a l'escrache)
OSL [Argentine, journal 'En la Calle']
http://www.enlacalle.cjb.net
libertaria@infovia.com.ar
Extrait du Monde Libertaire, hebdomadaire de la Fédération Anarchiste.
http://www.federation-anarchiste.org
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