Normand Baillargeon
«Trahir»
Quand la vérité n'est pas libre, la liberté n'est pas vraie. Les vérités de la Police sont les vérités d'aujourd'hui.Jacques Prévert Etre les esclaves de pédants, quel destin pour l'humanité !
Michel Bakounine Intellectueurs à gages...
Gilbert Langevin
Les intellectuels ont un problème : ils doivent justifier leur existence.Or il y a peu de choses concernant le monde qui sont comprises. La plupart des choses qui sont comprises, à part peut-être certains secteurs de la physique, peuvent être exprimées à l'aide de mots très simples et dans des phrases très courtes. Mais si vous faites cela, vous ne devenez pas célèbre, vous n'obtenez pas d'emploi, les gens ne révèrent pas vos écrits. Il y a là un défi pour les intellectuels. Il s'agira de prendre ce qui est plutôt simple et de le faire passer pour très compliqué et très profond. Les groupes d'intellectuels interagissent comme cela. Ils se parlent entre eux, et le reste du monde est supposé les admirer, les traiter avec respect etc. Mais traduisez en langage simple ce qu'ils disent et vous trouverez bien souvent ou bien rien du tout, ou bien des truismes, ou bien des absurdités.
Noam Chomsky
On m'a demandé (...) de m'exprimer sur le thème de la responsabilité des intellectuels. Je veux bien le faire, mais je dois dire en commençant que mes idées sur le sujet reposent sur un certain nombre de convictions que je pense raisonnables et légitimes mais qu'il ne me sera pas possible de développer ou de défendre ici comme elles devraient l'être. Ce qui suit sera peut-être pour cela incompréhensible à qui ne partage pas, au moins en partie, ces convictions.En particulier, cet article repose sur l'idée que le monde dans lequel je vis est intolérable à un grand nombre de points de vue et notamment parce qu'il est oppressif pour une majorité de mes semblables. Je pense encore que ce monde, et ceci est crucial, est largement fondé sur le mensonge et aussi que, dans une substantielle mesure, il ne perdure et ses institutions dominantes ne se maintiennent que par la propagande. Enfin, je dois avouer que je pense, avec Bakounine cité en exergue de ce texte et avec toute la tradition libertaire que, dans une société saine, aucun privilège ne serait d'emblée consenti aux intellectuels et surtout qu'il ne serait pas donné à une élite de mobiliser l'information et de la traiter. Au total, je me méfie donc aussi bien des experts (typiquement de droite) aspirant à servir les tyrannies privées ou l'État et qui me chantent les louanges du marché et de nos institutions dominantes que des intellectuels (typiquement léninistes) de gauche qui me chantent la nécessité d'un Parti aux mains d'une élite éclairée.
Mon argumentaire sera ici le suivant : à une classe de gens ? les intellectuels, justement - sont consentis des loisirs et des privilèges considérables permettant, s'ils le veulent, de contribuer à ce que soit connue la vérité sur certaines questions d'une grande importance. C'est là une tâche modeste, sans doute, mais bien souvent utile et en certains cas nécessaire. On devrait donc attendre des intellectuels, et c'est un strict minimum, qu'ils s'efforcent de rechercher la vérité, qu'ils disent ce qu'ils ont compris à propos de notre monde et des institutions qui le définissent, et plus encore qu'ils le disent à ceux que cela concerne et qu'ils s'expriment pour ce faire de manière à être entendu.
Je soutiens que c'est trop souvent le contraire qui se produit. Selon moi, les intellectuels servent plus volontiers les pouvoirs qui oppressent qu'ils ne les dénoncent et, loin de la combattre, ils contribuent à la propagande des Maîtres. Pire encore : il arrive qu'ils soient les premiers destructeurs et négateurs de ces outils de libération auxquels ils ont un accès privilégié et dont on pourrait penser qu'ils leur sont particulièrement chers (les faits, la raison, la vérité, la clarté, l'éducation et ainsi de suite).
Au total, il arrive donc bien souvent que ce soit précisément chez les intellectuels que fleurisse l'antintellectualisme le plus délirant, celui-là même dont ils accusent volontiers les gens ordinaires chez qui ils feraient bien, pour certains d'entre eux au moins, de prendre des leçons tant ils auraient à y apprendre.
Voilà, exprimé le plus succinctement possible, ce que je souhaite avancer ici. Au total, je suggère qu'on donne au mot intellectuel un sens non-trivial mais assez précis pour lui faire désigner un ensemble d'activités de coordination, de légitimation, de diffusion d'idées et de préparation des esprits accomplies typiquement par une classe spécialisée au sein de nos formations sociales. Et je pense qu'on doit alors admettre que ces activités n'ont le plus souvent à peu près rien d'intellectuel, si l'on entend cette fois par ce mot ce qu'on en entend d'ordinaire, avec ses connotations les plus positives et qui renvoient à des choses comme l'intelligence, la rationalité, l'objectivité, la recherche de la vérité, le désintéressement et ainsi de suite.
Pour le dire plus simplement: je souhaiterais que mon lecteur, ma lectrice, puisse comprendre pourquoi, quand Arthur Schesinger accuse Noam Chomsky de trahir la tradition intellectuelle dans ses écrits politiques, Chomsky puisse lui donner entièrement raison mais en précisant que puisque la tradition intellectuelle en est une de servilité à l'endroit du pouvoir, il aurait honte de lui-même s'il ne la trahissait pas. Bref: le présent article constitue une invitation à la trahison.
Je souhaite que mes propos concernent ce monde dans lequel je vis et je ne veux surtout pas m'en tenir à de confortables généralités abstraites et bien commodes dans lesquelles ces débats sont le plus souvent confinés. Permettez-moi donc ici de citer quelques chiffres. Je partirai d'un document non controversé et très récent : le rapport 1999 du Programme des Nations Unies pour le Développement Humain (PNUD).Dans les pays en développement, aujourd'hui, 1,3 milliards d'être humains n'ont pas d'accès à de l'eau propre, un enfant sur 7 en âge de fréquenter l'école primaire ne la fréquente pas, 840 millions de personnes sont sous-alimentées et 1 milliard 300 millions survivent avec des revenus de moins d'un dollar par jour.
Le rapport nous apprend aussi que l'accentuation de la supposée mondialisation de l'économie produit des résultats inattendus, du moins inattendus pour qui prête crédit à la propagande qui nous en chante sans arrêt les supposées vertus : c'est ainsi que pendant que les revenus per capita de plus de 80 pays sont inférieurs aujourd'hui à ce qu'ils étaient il y dix ans, l'écart entre les pays riches et les pays pauvres atteint désormais des "proportions grotesques", selon l'expression utilisée dans le rapport du PNUD, qui n'a pas souvent eu de tels écarts de langage. Les pays réunissant le cinquième le plus fortuné de la population de la Terre disposaient ainsi, en 1960, de revenus per capita 30 fois supérieurs à ceux du cinquième le plus pauvre. Cette proportion était portée à 60 en 1990 et à 74 en 1995. La fortune des 200 êtres humains les plus riches équivalait en 1998 aux revenus du 41% le plus pauvre de la population mondiale.
Les pays les plus riches, dont le mien, n'ont pas échappé à cette montée des inégalités et de l'exclusion. Dans ces pays, les revenus des salariés stagnent ou déclinent, la richesse s'accroît mais elle se concentre de plus en plus en un nombre restreint de mains; le Canada, qui avait promis en 1989 d'éliminer la pauvreté chez les enfants avant l'an 2000, a aujourd'hui 463 000 enfants pauvres de plus que lorsque cette promesse a été faite et un enfant sur cinq vit désormais dans la pauvreté. Les soupes populaires se sont monstrueusement multipliées depuis dix ans et tant d'enfants, à Montréal, mangent en fin de mois leur seul repas quotidien à la cantine scolaire qui le leur offre que, s'en avisant, on a cru nécessaire de revoir le calendrier scolaire de l'an prochain pour assurer que la semaine de relâche d'hiver ne coïncidera pas avec une fin de mois.
C'est à propos de ce monde que je veux chercher à cerner ce qu'il convient d'entendre par la responsabilité des intellectuels. Pour bien faire comprendre ce que cette question engage à mes yeux, je reprendrai une image à Michael Albert. Imaginons qu'un dieu, lassé de la folie des hommes, fasse en sorte que dans tout cas de mort qui ne soit pas naturelle, tout cas de mort qui résulte de décisions humaines contingentes, le cadavre de ce mort ne soit pas enterré et qu'il ne se décompose jamais mais qu'il soit mis à bord d'un train qui circulera indéfiniment autour de la planète. Un par un, les corps s'empileraient dans les wagons, à raison de mille par wagon; un nouveau wagon serait rempli à toutes les cinq minutes. Corps de gens tués dans des guerres; corps d'enfants non soignées et morts faute de médicaments qu'il coûterait quelques sous de leur fournir; corps de gens battus, de femmes violées, d'hommes morts de peur, d'épuisement, de faim, de soif, morts d'avoir du travail, mort de n'en pas avoir, morts d'en avoir herché, morts sous des balles de flic, de soldats, de mercenaires, morts au travail, morts d'injustice. L'expérience, commencée le 1er janvier 2000, nous donnerait un train de 3 200 kilomètres de long dix ans plus tard. Sa locomotive serait à New York pendant que son wagon de queue serait à San Francisco. Quelle est la responsabilité des intellectuels devant ce train-là ? C'est la question qui m'intéresse. Mais d'abord qui sont ces intellectuels ? Je voudrais être très précis ici. Je vais en effet dire des choses très dures sur les intellectuels; mais ces choses ne valent que pour eux au sens où ma définition les désignera.
Lorsqu'il est question de la "responsabilité des intellectuels", j'ai en tête la responsabilité qui incombe à une classe particulière de gens lorsqu'ils se penchent sur un certain nombre de questions particulières. Et uniquement ceux-là quand il s'agit de ces questions.
Cette classe de gens n'est sans doute pas définie avec une précision mathématique, pas plus que ces problèmes auxquels on fait référence. Mais on peut sans doute convenir que le fait d'exercer ses facultés mentales ne suffit pas à définir l'appartenance à la classe des intellectuels : après tout, il n'est pas réservé à une élite de penser et les facultés intellectuelles sont utilisées dans diverses activités qui vont de la réparation d'une bicyclette à la résolution de problèmes de mathématiques et à la conception d'une expérimentation scientifique : or ces activités ne sont pas typiquement ce à quoi l'on pense quand on cherche à préciser ce qu'est la responsabilité propre des intellectuels. Qui sont-ils, alors? Cette classe est celle dont les membres, dans ses activités habituelles, font tout particulièrement voire quasi-exclusivement usage des facultés intellectuelles : le physicien, l'éditorialiste, le professeur d'université, l'artiste, le savant sont typiquement ceux que l'on a en tête ici. Mais notez bien qu'on ne pense pas alors au physicien en tant qu'il fait de la physique, ou à l'artiste en tant qu'il peint une toile et ainsi de suite; c'est que les intellectuels, dans l'expression responsabilité des intellectuels, se caractérisent aussi par la catégorie bien particulière d'objets et de problèmes dont ils traitent. Pour aller rapidement à l'essentiel, disons qu'il s'agit de questions qui relèvent notamment du politique, du sens de notre vie commune, des questions qui y sont débattues, des choix qui y sont faits etc.. Les intellectuels, au sens où ce mot est entendu dans l'expression: "responsabilité des intellectuels", sont donc tous ceux qui, ayant des activités intellectuelles dans une sphère particulière (en tant qu'artistes, savants, chercheurs et ainsi de suite), interviennent dans la sphère publique et commune où se débattent et discutent des questions comme celles que j'ai évoquées.La distinction que je suggère me semble triviale et s'il est vrai qu'elle n'est pas d'une précision mathématique, elle me paraît demeurer valable, utile et non controversée, au moins dans une très large classe de cas. Fallait-il ou non intervenir au Kosovo, l'an dernier ? Voilà sans l'ombre d'un doute une question qui appartient à la classe des problèmes qui sont discutés par les débats entourant la responsabilité des intellectuels. La démonstration du dernier théorème de Fermat, dont on m'assure qu'elle tient le coup, est-elle ou non valide ? À supposer qu'elle se pose - je n'en ai aucune idée - cette question n'est pas de celles dont la discussion relève de cette même catégorie, bien que le sujet et sa discussion soient éminemment intellectuels, cette fois au premier sens du terme.
Poser la question de la responsabilité des intellectuels, c'est donc chercher à déterminer ce qu'il est moralement souhaitable et pratiquement possible de demander à ou d'espérer de ces gens dont l'essentiel de l'activité est spécialisée dans des tâches relevant de l'exercice de la pensée, ce qu'il est moralement souhaitable et pratiquement possible de leur demander ou d'espérer d'eux quand ils exercent leurs facultés à propos de ces questions relevant du politique, du sens de notre vie commune, des choix qui y sont faits et ainsi de suite.
La réponse à cette question, la réponse élémentaire, banale, minimale et suffisante dans une très large classe de cas, est celle que propose par exemple Noam Chomsky quand il écrit:
À mes yeux, l'essentiel est dit.Les intellectuels, si et quand ils choisissent de sortir de la sphère de l'activité spécialisée qui les définit comme intellectuels pour intervenir dans les enjeux sociaux et politiques, devraient examiner le monde dans le respect des normes qui régissent leurs activités habituelles: honnêteté, recherche de la vérité, objectivité et ainsi de suite; ils devraient s'efforcer de conserver le minimum de décence morale qui les définit comme êtres humains; ils devraient enfin s'efforcer de communiquer ce qu'ils ont compris et plus particulièrement de le communiquer clairement à ceux que cela concerne notamment parce que ce qui est en cause les affecte particulièrement et qu'ils sont en mesure de le changer.
À une minorité privilégiée, les démocraties occidentales offrent le loisir, les ressources ainsi que la formation permettant de rechercher la vérité derrière le voile des distorsions et des fausses représentations, de l'idéologie et des intérêts de classe à travers lesquels les événements de l'histoire qui se déroule nous sont présentés.La responsabilité des intellectuels, dès lors, est plus profonde que ce que Dwight Macdonalds appelle les responsabilité du peuples, compte tenu de ces privilèges uniques dont les intellectuels jouissent. Il est de la responsabilité des intellectuels de dire la vérité et de débusquer les mensonges.
Ces conditions sont le plus souvent satisfaites par la plupart des êtres humains dans leurs activités ordinaires. Elles se trouvent par exemple réunies dans une bonne émission de radio ou de télévision dans laquelle on discute de sport. Les gens s'y efforcent notamment d'être rationnels, s'efforcent de ne pas se contredire, évitent de référer à des choses qui n'ont aucun rapport avec le sujet, tentent de réunir de l'information pertinente à la discussion du sujet abordé, d'élaborer des arguments, de les débattre dans une langue compréhensible et ainsi de suite.
Ces conditions sont aussi satisfaites par bien des intellectuels quand ils se livrent à certaines de leurs activités habituelles. C'est impérativement le cas dans ces disciplines qui ont un véritable contenu intellectuel. Le physicien, par exemple, ne peut pas ne pas s'y plier quand il fait de la physique et tout manquement à cet égard l'exclut de la communauté scientifique.
Ma conviction est que ces conditions ne sont que trop rarement satisfaites par les intellectuels lorsqu'ils abordent ces questions qui sont concernées dans les débats sur leurs responsabilités. Si j'ai raison en ceci, et puisque des champs entiers de la vie intellectuelle, des disciplines entières de la vie académique sont voués en tout ou en partie à l'examen de questions qui engagent les responsabilités des intellectuels, il s'ensuit aussi que dans une substantielle mesure des pans entiers de la vie intellectuelle ne s'élèvent pas au niveau des Amateurs de Sports.
Cette dernière affirmation, je le sais bien, apparaîtra comme scandaleuse. Je la pense pourtant en grande partie exacte et je suis convaincu que sa part de vérité est crucialement importante. Des disciplines comme la science économique, par exemple, à proportion qu'elles concernent les questions dont je traite ici, sont dans une large et significative mesure une entreprise de justification de l'ordre établi. De même, la célèbre affaire Sokal a démontré de manière très convaincante que des pans entiers de la vie de l'esprit pouvaient se fonder sur la fraude et l'imposture intellectuelle. Tout cela n'est d'ailleurs pas tellement étonnant. C'est qu'à s'en tenir aux normes intellectuelles ordinaires, à celles qui prévalent au moins largement dans la vie quotidienne, à celles qui prévalent dans les disciplines ayant un contenu intellectuel véritable, on découvre bien vite, comme le dit Chomsky dans l'exergue de ce texte, qu'on ne sait que peu de choses et, plus encore, que ce peu de choses n'a qu'un rapport ténu avec les problèmes et les questions sur lesquelles les intellectuels doivent se montrer responsables. La notion de marché élaborée par l'économie, par exemple, n'a que peu de rapport avec le monde dans lequel on vit, n'est que de peu d'incidence pour décrire et comprendre ce qui se passe dans ce monde. En fait, il est le plus souvent le cas que les savoirs, modestes et limités dont nous disposions pour penser le monde des affaires humaines et pour aborder la plupart des difficiles problèmes qu'il nous pose, que ces savoirs, donc, n'aient qu'un intérêt et une pertinence fort limités pour traiter de ces problèmes. Prendre acte de cela devrait amener à une très grande modestie et placer les intellectuels dans la situation qui est celle de la plupart des gens engagés dans des activités pratiques et s'efforçant de s'informer, de juger au mieux, de faire preuve de prudence. Mais cette conclusion est inadmissible pour bon nombre d'intellectuels et elle ne constituerait pas une justification acceptable des privilèges qui leur sont consentis. Il vaut donc mieux, quitte à ce que cela soit faux, prétendre disposer d'un savoir décisif, profond et bien entendu inaccessible au commun des mortels. Dans ce dessein, diverses avenues sont possibles, qu'empruntent allègrement bien des secteurs de la vie intellectuelle de mon temps, par quoi elle ressemble à de la sorcellerie .L'affaire Sokal a récemment bien mis en évidence quelques-uns des procédés couramment utilisés dans le recours à la science comme instance de légitimation. Je suis pour ma part frappé - mais je n'ai pas la place de développer ici cette idée - de l'existence et de l'efficacité de ces subtils mécanismes de régularisation institutionnelle qui assurent que, de l'intérieur même de ces disciplines à haute portée idéologique, diverse questions et divers problèmes ne puissent simplement pas être abordés. En fait, pour être franc, je pense qu'être formé dans certaines disciplines (sociologie, politique, éducation et ainsi de suite) c'est en partie au moins avoir assimilé cet ensemble de normes et de valeurs par lesquelles on adhère à une vision du monde et de la vie intellectuelle qui autorise que certaines questions soient débattues et qui interdit que d'autres le soient. Orwell a écrit quelque part u'un animal bien dompté saute dans le cerceau dès que claque le fouet mais qu'un animal parfaitement dompté n'a plus besoin du fouet. Un intellectuel bien éduqué est celui qui n'a pas besoin de se faire rappeler qu'il y a des sujets dont il ne conviendrait pas de parler.
Revenons aux questions sur lesquelles nous nous demandons comment se comporteraient des intellectuels responsables quand ils les abordent. Je pense qu'il ne faut pas s'étonner de ce que, loin de reconnaître la modestie du savoir dont ils disposent, ils parlent comme s'ils disposaient d'un savoir profond, incontournable et décisif; de ce que loin de s'adresser à ceux qui sont concernés par le sujet dont il parlent, ils se parlent entre eux; de ce que loin de s'efforcer d'être compris, ils s'expriment dans une langue souvent ésotérique et obscure. Ces intellectuels ont parfaitement compris ce qui assure d'obtenir des privilèges parfois importants et ce qui garantit qu'on n'y ait pas accès.
Intellectuellement, les résultats sont souvent risibles.
Pour en rester à des productions récentes, plusieurs intellectuels (Français, notamment) semblent soutenir qu'un résultat mathématique très abstrait et plutôt difficile à démontrer, le théorème de Gödel, constitue une clé déterminante pour aborder nos problèmes politiques et sociaux . Je dis bien : "semblent soutenir" parce que je dois l'avouer: je suis à peu près incapable de comprendre ce que racontent ceux qui développent de telles idées ou encore le lien qu'ils établissent entre ce théorème et ces conclusions auxquelles ils aboutissent.
Quoi qu'il en soit, à en croire ces gens, il serait de ma responsabilité, si je souhaite comprendre le monde dans lequel je vis et contribuer à diminuer les souffrances que j'y découvre, de me précipiter sur le théorème de Gödel et surtout d'étudier ce qu'en racontent Régis Debray ou Michel Serres. Je ne le ferai pas, bien entendu. Ce que je comprends du théorème de Gödel m'incite à penser qu'il y ait bien peu de chance que cela ait un quelconque rapport avec les questions qui m'intéressent quand je m'efforce d'assumer mes responsabilités d'intellectuel; ce que j'ai lu de Debray ou de Serres m'a amplement suffi pour conclure que je perdrais très probablement mon temps. Mais notez ici combien c'est ma position qui est à présent malaisée, dans la mesure où c'est moi qui dois me justifier de mon refus de prendre en compte ce que je juge comme des sottises, moi qui suis sommé de justifier ce jugement et ainsi de suite.
Pour être honnête et exhaustif, il faudrait ici des pages et des pages d'argumentaire. Jacques Bouveresse a eu la grande patience de démonter quelques-unes de ces étranges constructions qui allèguent de l'importance capitale du théorème d'incomplétude pour les questions sociales et politiques . Je lui lève mon chapeau. Je n'ai ni le goût ni la force d'entreprendre un tel travail, qui me semble de surcroît à peu près inutile, inutile pour la même raison qui fait que je n'ai rien à dire à des gens qui discutent de la couleur de l'aura des fantômes. Je n'ai donc nullement l'intention, non pas d'étudier le théorème de Gödel, qui est réellement une percée intellectuelle passionnante, mais de lire ce que ces gens-là (Debray, Serres ou d'autres du même tonneau) en racontent. Et je ne pense pas que ces carences manqueront cruellement à ma compréhension du monde dans lequel je vis.
Tout près de nous, un intellectuel québécois soutient pour sa part que le relativisme, entendu en divers sens du terme - mais je n'ai pas tout compris ici non plus et je ne pense pas qu'on puisse comprendre ce que ce monsieur raconte - permet de conclure que, sur le plan politique, il n'y a rien à faire et surtout pas à essayer d'améliorer le monde dans lequel on vit. Il faudrait ici encore plusieurs centaines de pages pour redresser tout cela et je n'ai ni le temps ni la force de m'atteler à une telle tâche, au demeurant elle aussi à peu près inutile. On hésite : faut-il rire ou pleurer? Pour reprendre une image à Voltaire, mes contemporains marchent, la nuit, dans une sombre forêt et n'ont que la petite bougie de la raison et de l'empathie pour se guider. Or voici que des intellectuels, de manière plus marquée encore depuis trois décennies, leur suggèrent de l'éteindre et leur assurent que s'ils le font, ils y verront bien mieux .
On pourra penser qu'il serait intéressant et souhaitable de demander leur avis sur la question aux gens qui souffrent des institutions de notre monde sur cette étrange idée qu'il ne faut surtout pas essayer de les changer. Mais l'opinion des gens n'est pas une chose que les intellectuels prennent volontiers en compte. En fait, il est une autre conviction largement répandue chez nos élites et chez bon nombre d'intellectuels selon laquelle le commun des mortels ne peut comprendre que ce que Reinhold Niebuhr appelait "des dogmes justes, des symboles et des sursimplifications émotionnellement efficaces" et des "illusions nécessaires" . Il suffira donc peut-être de dire aux parents des enfants de Montréal qui ont faim qu'un mathématicien de génie a démontré que si on cherche à améliorer leur sort, on l'empirera.
Parmi les stratégies de légitimation utilisées par les intellectuels, une place à part doit être faite à celle que j'évoquais plus haut et qui consiste à arguer de la possession d'un savoir assurant à son détenteur une perspective privilégiée sur l'ordre des choses et qui permet, éventuellement, de prescrire ce qui doit être. Voici par exemple comment un intellectuel contemporain, au Québec, formulait récemment cet ensemble d'idées.
[...] l'intellectuel, dans notre civilisation, grâce à la culture et singulièrement grâce à la littérature, [...] a pris le relais des prophètes. [...] [il] définit, pour le présent, la valeur de l'héritage culturel, [...] sa méditation sur la statuaire égyptienne ou Les Pensées de Pascal, autorise un écrivain à se mêler des affaires du monde, à engueuler le tyran, à reprocher au peuple sa légèreté, son aveuglement, sa bêtise.
Il faudra qu'on m'explique en quoi la connaissance de la statuaire égyptienne ou des Pensées de Pascal autorise tout ce qu'on nous assure qu'ils autorisent: engueuler le tyran et ainsi de suite. Car il me semble qu'on peut fort bien être le meilleur expert au monde des statuaires égyptiennes et être aussi un grand ami du tyran et qu'il n'y a entre ces deux états aucune incompatibilité, loin de là, si j'ose dire.On peut tout à fait connaître la littérature et même l'enseigner et être du côté des tyrans. Dans son texte, Jean Larose, puisque c'est lui l'intellectuel dont je parle, se contente de répéter, sur ce ton hautain et pompeux qu'affectionnent les intellos, que la possession de la " haute " culture fonde chez qui la possède une perspective permettant de juger du point de vue de l'héritage humaniste le monde dans lequel on vit et donc de dire leur fait aux puissants.
Le plus drôle, mais je n'ai pas du tout envie de rire, est que notre auteur aboutit alors à cette conclusion que la menée de l'OTAN au Kosovo, qui se déroule pendant qu'il prononce cette conférence sur la responsabilité des intellectuels, est une guerre humaniste et de compassion, une juste nécessité.
Il faudrait au moins être George Orwell pour commenter cela et je suis pour ma part incapable de simplement dire comment on pourrait procéder, ce monsieur et moi, pour avoir une discussion rationnelle sur le sujet dont il parle. Il n'y a donc guère de doute qu'il soit un grand intellectuel puisque toute discussion avec lui est impossible : on ne peut que l'admirer et envier ce précieux savoir dont il est le détenteur.
Comment lui faire comprendre ce qu'est un non-sequitur ? Comment lui dire, gentiment, que les êtres humains qui ne sont pas des intellectuels, quand ils parlent de sujets communs et ordinaires, s'efforcent de ne pas s'auto contredire instantanément et qu'ils y parviennent généralement ? Comment lui faire remarquer qu'il se contente d'ânonner les arguments de l'OTAN en leur donnant un vernis pompier voire en allant plus loin que l'OTAN puisque Larose déplore le refus de nos foudres de guerre d'aller au sol? Comment discuter avec lui de ce qui s'est vraiment passé au Kosovo ? En fait, j'ai toutes les peines du monde à envisager que ce spécialiste de la littérature puisse être capable de simplement considérer qu'il existe une telle chose que des faits et qu'il peut être pertinent de les examiner dans une pareille discussion.
Du point de vue des normes intellectuelles, les Amateurs de Sport constituent vraisemblablement, pour ce monsieur, un idéal inaccessible. Mais le plus troublant est sans doute que ces intellectuels dont je parle ne manquent jamais de reprocher au commun des mortels leur antiintellectualisme. Je voudrais m'attarder un peu à cette idée.
À mon sens, du moins dans la majorité des cas, ce ne sont pas les idées, la vie intellectuelle ou l'intelligence que les gens n'aiment pas et rejettent mais bien ceux qui les portent et la manière dont ils les portent. Et en ceci, ils ont bien raison.
Mieux, et, pour le dire franchement, on trouve souvent bien plus de respect pour la vie de l'esprit et pour les valeurs intellectuelles parmi les gens ordinaires que chez les supposés intellectuels qui les dénigrent. Car enfin, qui est le plus respectueux de la vie de l'esprit ? Cette cohorte de porte-voix des puissants ? Ces semi-lettrés de l'économie qui ne savent que répéter que le marché est bon et que le marché est beau ? Les MBA ? Tous ces spécialistes des outils de gestion et de coordination sociale chez qui, de manière prépondérante, l'ignorance de la culture le dispute à son mépris ? Ces universitaires qui adhèrent à des bêtises sans nom, qui se livrent à des activités intellectuellement insignifiantes ou qui oeuvrent dans des secteurs de supposée recherche dont l'idée même est une insulte à l'intelligence ? Ces savants penseurs qui passeront leur vie à répéter ce que d'autres ont dit avant eux ? Ces intellectuels qui tiennent Jacques Derrida pour un philosophe ? Ces penseurs qui vénèrent Bernard-Henry Lévy ou Alain Finkielkraut ? Ces postmodernes de tout poil qui clament l'équivalence de tous les récits, y compris celui de la science ? Ces relativistes qui pensent que Gödel permet de démontrer qu'il ne faut surtout pas se battre contre les injustices et les horreurs qu'engendrent nos institutions et que tout effort en ce sens est démonstrativement voué à engendrer le pire ? Certains de ces profonds théoriciens de la sémiologie, de ces profonds théoriciens de l'art, de ces profonds théoriciens des sciences de l'éducation et de tant d'inénarrables entreprises dont l'existence même demeurera jusqu'à mon dernier soufflle un profond mystère ? Les praticiens de ces nombreuses disciplines dont le contenu varie selon le pays, selon l'université dans le même pays, selon le professeur dans la même université ? Ces spécialistes des sciences politiques, aux Etats-Unis, qui n'étudient pour insi dire jamais les Dossiers du Pentagone ou les liens tissés chez eux entre les milieux d'affaires et les centres de décision ? Le grand public américain qui considère que l'invasion du Vietnam fut un crime, une opération immorale ou les intellectuels et les coordinateurs pour qui la présence américaine au Vietnam était un geste de générosité qui s'est hélas trop prolongé? Tel chauffeur de taxi de Montréal qui n'a jamais cru que la guerre au Kosovo puisse être autre chose qu'un acte d'agression ou Jean Larose qui y voit, exactement, comme l'OTAN et parfois dans les mêmes termes que son appareil de propagande, une guerre humanitaire ? Ce même chauffeur de taxi ou Bernard Henry Lévy? Jean Baudrillard qui assure que la Guerre du Golfe n'a pas eu lieu et qu'elle ne fut qu'une représentation ? Ou le jeune Irakien qui a reçu un missile sur la gueule ? Ou ces centaines de milliers de gens, dans ce pays, qui sont morts à la suite de l'embargo qui n'a sans doute jamais eu lieu et qui a suivi cette guerre qui n'a pas eu lieu ? Le grand public, chez nous, qui demeure attaché à ce minimum de décence de civilisation que constitue un système de santé universel et gratuit qui dispense des soins indépendamment de la capacité de payer ou tous ces bons intellectuels, journalistes, éditorialistes, fonctionnaires, bureaucrates, politiciens et autres salauds ui prônent le retour à la barbarie de la privatisation des soins de santé ? Fantômas se vantait de ses crimes; Savantas leur trouve des excuses, disait Prévert. Intellectus les justifie.
Pour ma part, j'ai plus d'une fois vérifié qu'on trouve cent fois plus de vie intellectuelle chez les gens qui ignorent jusqu'à l'existence de tous ces savants penseurs que je viens d'énumérer que chez ceux-là ou ceux qui les lisent, commentent, vénèrent.
De même, on trouve souvent chez les premiers bien plus de liberté dans l'exercice de la pensée, bien plus d'aptitude à l'autonomie de la réflexion, bien plus surtout de cette humanité et de cette empathie sans laquelle la pensée est mutilée.
Ce qui au demeurant est tout sauf étonnant. Les intellectuels sont la première cible de la propagande que secrète notre monde et ils remplissent excellemment la fonction que les institutions dominantes leur confie en détournant l'attention du public des véritables enjeux qui le concernent, en le privant des moyens de se défendre, en aidant à formuler et à articuler les consensus des puissants.
Ils en retirent de grandes satisfactions et de grands avantages en termes de prestige, de pouvoir, d'argent, de colloques dans des lieux chic et ainsi de suite.
Mais on peut aussi choisir de trahir, refuser de servir cette culture de la mort et du mensonge qui exige qu'on se mette sans réserve à son service. Il y a un prix personnel à payer pour ce faire; mais il y a aussi de grandes joies à en attendre.
http://www.ao.qc.ca/chroniques/normand/trahir.html
Que devraient faire les intellectuels, ici et maintenant? Ce que je réponds à cette question, je pense, se laisse assez aisément déduire de ce qui précède.Les intellectuels devraient aborder les questions politiques et sociales avec les normes et les valeurs intellectuelles qui prévalent dans leurs secteurs d'activité, si tant est qu'elles en aient. Ce faisant, ils sont susceptibles d'apporter une contribution originale et spécifique aux problèmes dont ils traiteront : en particulier, dans un monde largement dominé par des intérêts particuliers et à courte vue, ils introduiront dans les débats des perspectives à plus long terme et feront jouer l'effort pour tendre vers l'objectivité contre les intérêts corporatistes de toute sorte. Ils devraient encore faire la preuve du caractère irremplaçable des contributions de la raison, du respect des faits , de l'honnêteté, de la clarté. Prenant ensuite acte du fait que les enjeux et les problèmes humains sont largement sous-déterminés par les savoirs, ils devraient inviter au débat, aux échanges, à la discussion. Pour ce faire, ils devraient aller vers les gens et s'adresser à eux de manière à en être compris. Ils apprendraient alors d'eux, bien souvent bien plus qu'ils ne leur apprendront. Je veux insister sur cette idée et pour ce faire m'inspirer d'une intéressante distinction avancée par Kant en esthétique - et je ne ais que m'en inspirer, ne prétendant aucunement que mon usage de ce distinguo soit kantien.
Kant, on s'en souviendra, pose que de certaines questions, on peut disputer : ce sont typiquement celles à propos desquelles il y a un véritable savoir. Dans l'éventualité d'un désaccord entre vous et moi sur les modalités de la chute d'un objet donné, nous aurons une dispute qu'il sera possible de trancher - merci Newton. Mais, ajoute Kant, de certaines autres questions il n'est possible que de discuter : on avance des arguments, sans doute, mais ils ne reposent pas sur un savoir concluant et décisif bien qu'il soit possible de faire à propos de ces questions des progrès dans et par l'argumentation. Les jugements esthétiques sont typiquement des propositions dont on discute. Je pense que les questions dont parlent les intellectuels quand ils assument leurs responsabilités sont de celles dont on doit discuter et qu'il leur revient de rendre possible les discussions, notamment en étant clair, en informant, en se faisant pédagogue et ainsi de suite. Mon opinion, on l'aura compris, est que bien des intellectuels font comme si on avait disputé et qu'ils avaient pu trancher.
Tout ceci est minimal et me paraît aller de soi. Ce qui suit l'est moins, mais j'en suis venu à le penser - il se pourrait que je me trompe, je n'en sais rien : à mon avis, des années de propagande et de matraquage idéologique et économique ont laissé les gens non seulement isolés (et c'est pourquoi les intellectuels devraient tout mettre en oeuvre pour les approcher) mais aussi, il me semble, cyniques parce que persuadés que tout changement pour le mieux est désormais impossible. En ce sens, il ne sert plus à grand chose de faire simplement état de la misère du monde : cela est su, connu, et surtout vécu, à tout le moins par ceux qui ne fréquentent pas les hautes sphères où se tiennent les Importants. J'en suis donc venu à penser qu'il est de la responsabilité des intellectuels de proposer des modèles alternatifs qui soient tout à la fois attirants, plausibles et mobilisateurs. En particulier, je m'efforce à cette fin, depuis quelques années, de faire connaître un modèle d'économie participative imaginé par Robin Hahnel et Michael Albert.
Bien entendu, il va de soi que se livrer à de telles activités constitue une trahison de la tradition intellectuelle.
Tant mieux...
baillargeon.normand@uqam.ca
© Copyright Éditions de l'Épisode, 2000
Ao! Espaces de la parole
Vol. VI - n° 2 (été 2000), pp. 24-29
IMAGINAIRE
Pierre-Jean Dessertine
L'imagination,
outil de libération ?
La référence à l'imagination, ou à l'imaginaire, est omniprésente dans le discours anarchiste actuel. C'est nouveau !Toute l'élaboration doctrinale de l'anarchisme s'est faite sur fond de rationalisme (très explicite chez Godwin et Bakounine) et contre l'aliénation de l'individu par l'imaginaire, en particulier religieux. Cela paraît tout à fait légitime si l'on prend en compte l'évolution de la pensée contemporaine.
Au niveaux anthropologique et philosophique, d'importantes avancées théoriques ont mis en évidence le caractère fondamental de cette modalité de fonctionnement de la pensée qu'est la capacité de se donner des images. Pensons à la psychanalyse et à sa théorie du fantasme dès le début du siècle, à la richesse des productions sur l'histoire des mentalités (qui est en fait celle des imaginaires sociaux) ces trente dernières années, et, tout près de nous, pensons à la théorie de l'imagination radicale de Castoriadis. Les catégories d'imagination et d'imaginaire ont désormais leur pertinence pour une analyse approfondie des réalités sociales comme des pensées et des comportements des individus, c'est-à-dire qu'il est normal qu'elles aient une place de premier plan dans la réflexion anarchiste.
Notre constat de départ : dans l'emploi proliférant du mot imagination et de ses dérivés dans le discours anarchiste actuel, il n'y a plus seulement recours à un outil théorique, il y a aussi position d'une valeur pratique. Ces mots ne sont plus seulement consacrés à décrire la réalité, ils indiquent aussi ce qu'elle doit devenir. Tout se passe comme si une nouvelle étoile était apparue dans le ciel anar — fort brillante — qui devait indiquer la marche à suivre. Bref, l'imagination est présentée aussi comme valeur à poursuivre, c'est-à-dire, dans le contexte d'un idéal libertaire, comme moyen de libération (1). Des signes de ce glissement ? On trouve dans la littérature anar des appels réitérés à imaginer (il s'agit en général de l'avenir qu'on demande d'imaginer sous des formes nouvelles) ; surtout — ce qui est symptomatique de la position d'une valeur — on voit très régulièrement, depuis quelque temps, l'imagination (ou ses dérivés) faire titre.
Cette nouvelle tonalité donnée à la doctrine anarchiste pourrait avoir des conséquences d'autant moins maîtrisées qu'elle n'est pas réfléchie. C'est pourquoi nous nous proposons d'attirer l'attention sur les enjeux de cette valorisation de l'imagination.
L'image tyrannique
Il est possible que l'imagination puisse constituer un moyen de libération, mais cela ne doit pas être admis sans réflexion, car il y a une objection majeure. Cette valorisation de l'imagination apparaît parfaitement conforme à l'idéologie dominante.Il y a un impérialisme, historiquement tout à fait inédit, de l'image dans le monde contemporain. Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles (2) écrivait Debord, dans les années soixante... Et maintenant l'image, omniprésente, apparaît comme le langage même d'un Big Brother qui aurait trouvé beaucoup mieux que de légiférer sur la langue. C'est d'abord par le moyen de l'image que sont induits les comportements dont le pouvoir se nourrit et prospère. La vraie catastrophe, du point de vue des groupes dominants, ce n'est pas les contaminations radioactives sauvages, les virus nouveaux qui apparaissent et ne se laissent pas contrôler, la dissémination des armes nucléaires, le carnage de Tchétchénie ou d'ailleurs — non — le cauchemar, c'est que les écrans s'éteignent !
C'est par l'image que se réalise aujourd'hui cette tyrannie douce que Tocqueville avait pressenti comme avenir possible de la démocratie : Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l'avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d'un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d'agir, mais il s'oppose sans cesse à ce qu'on agisse (3).
La conscience imageante est l'interface par laquelle ces conditionnements peuvent s'opérer en douceur, sans douleur, sans sentiments de contrainte.
Pour cela il faut deux conditions essentielles ! que les images que l'on propose soient telles qu'elles puissent résonner dans l'imaginaire de l'individu, et par là s'y agréger devenant partie prenante à l'expression de son désir ! que l'esprit critique par rapport à ces images soit a priori découragé, disqualifié.
C'est pourquoi l'idéologie contemporaine cible massivement l'enfance : il s'agit de contribuer à la construction d'un imaginaire réceptif, dans un esprit non critique (bénéfice secondaire : les enfants, captés par un espace virtuel, ne viennent plus perturber un aménagement de l'espace réel selon l'ordre du pouvoir technocratique).
C'est pourquoi aussi l'une des opérations idéologiques essentielles — quoique très peu aperçue (mais en matière de politique idéologique, le moins dit est le plus décisif) — est la valorisation de la conscience imageante, et avec elle du visuel, de l'image, de l'imagination, du spectaculaire, etc., et corollairement la dévalorisation de la conscience discursive, c'est-à-dire la parole qui examine, argumente, raisonne, se soucie de la vérité, celle que les Grecs, eux, valorisaient sous le nom de logos.
Jacques Ellul, naguère, dans un ouvrage trop oublié, avait très bien analysé le phénomène : Telle est donc aujourd'hui notre situation. Au travers de l'efflorescence des images artificielles sans limites, nous avons ramené la vérité à la réalité, nous avons banni l'expression timide et mouvante de la vérité (4).
Le problème se pose donc ainsi : est-il possible de valoriser l'imagination dans une perspective de libération, alors même que la valorisation de l'imagination est une arme essentielle de la domination ?
Imaginaire ouvert, imaginaire fermé
La seule issue logique serait d'opposer une bonne imagination, libératrice, à une mauvaise imagination, aliénante. Mais selon quel principe réaliser cette dichotomie ?Serait-ce en faisant une distinction de contenu ? Quelles seraient alors les bonnes images ? Celles du peuple sain et libéré brandissant la faucille au
soleil levant face à des champs de blés dorés en chantant des refrains cadencés? Merci. L'histoire a déjà donné. Manifestement la distinction entre bonnes et mauvaises images n'est pas la bonne voie.
Faut-il alors opposer les images selon leur origine ? D'un côté celles provenant du peuple, et de l'autre celles des suppôts de la mondialisation ? Ce serait présupposer le problème résolu, puisque la servitude du peuple est justement fondée sur le fait qu'il ne possède pas son imaginaire propre, ou plutôt que son imaginaire est intoxiqué par les images émanant des pouvoirs sociaux.
On peut alors penser qu'au-delà des imaginaires sociaux aliénants pourrait être mis à jour un imaginaire propre aux individus dont il faudrait essayer de restituer la pureté, la spontanéité, et sur lequel on pourrait s'appuyer pour poser une direction de libération. Mais peut-on concevoir un individu égagé de tout imaginaire social ? Castoriadis a établi (voir en particulier L'institution imaginaire de la société) qu'un imaginaire radical est à l'œuvre dans toute vie en société. Cet imaginaire est vecteur de pouvoir car il fonde les règles, forcément contraignantes, qui structurent la vie sociale. Et ce pouvoir, en son principe, est légitime parce que, sans insertion dans des rapports sociaux, il n'y a pas 'individu qui vaille (5). L'imaginaire d'un individu n'est donc jamais pur de toute dimension sociale. Il est impossible d'opposer de manière tranchée l'imaginaire propre à un individu aux imaginaires sociaux.
Reste la possibilité d'une distinction selon la forme. Car, ce qui semble bien caractériser tout imaginaire idéologique, c'est son caractère figé, répétitif, convenu. Les images émanant des pouvoirs sociaux n'inventent pas, elles répètent; elles n'étonnent pas, elles choquent, ou agressent ; elles ne séduisent pas, elles racolent ; elles n'émerveillent pas, elles sont objets de voyeurisme ; elles n'ouvrent pas notre imaginaire, elles le rabattent sur de vieilles lunes. L'idéologique, dans un film, c'est sa manière d'enfiler les clichés comme des perles ; l'artistique, dans un film, c'est sa manière de proposer des images inédites qui ouvrent notre vision du monde.
Cette distinction entre une forme ouverte de l'imaginaire et une forme fermée, entre un imaginaire protéiforme, labile, vivant, et un imaginaire figé, gelé, mort (6) est donc la distinction pertinente que nous cherchions qui justifie que l'on puisse opposer un usage libérateur de l'imagination à son usage asservissant.
À quelle forme d'imagination se réfère-t-on dans nos discours politiques qui visent la libération des individus ? La réponse peut paraître évidente : à l'imagination ouverte, bien sûr ! Mais comment en être aussi sûr alors que rien ne qualifie explicitement ce dont on parle, et que nous sommes immergés, comme tout le monde, dans l'usage asservissant de l'image ? La bonne solution serait de trouver un critère objectif qui permette de discriminer d'emblée les deux types d'images.
Fin et moyen
Alors examinons de plus près la production de cette forme fermée de l'imagination. La clôture vient du fait que l'imaginaire est utilisé comme moyen pour influencer les comportements de ceux à qui les images sont adressées. Les images sont prises dans une intention rationnelle, celle qui accorde des moyens à une fin. Le choix, la forme, le contenu, le contexte des images, tout cela est déterminé par une instance qui est extérieure à 'imaginaire et qui est un calcul rationnel. L'imagination est instrumentalisée par la raison.Mais si nous considérons l'imaginaire tel qu'en lui même, nous voyons qu'il est production spontanée d'images qui sont la position même du désir de ou des individus. Pas de désir exprimable qui ne soit d'abord porté par une ou des images. Pas d'image, spontanément formée, qui n'exprime un désir. La vie propre de l'imaginaire est de décliner de façon toujours renouvelée les désirs humains en fonction de l'incessant flux de stimuli auxquels les hommes sont soumis. C'est donc d'abord en son imaginaire que se donnent les fins d'un individu (ou d'un groupe social), c'est-à-dire ce qui le motive à raisonner et à agir, ce en vue de quoi il s'active dans le monde. C'est donc bien la raison qui est instrumentalisée par l'imagination.
Nous constatons, dans l'opération idéologique, une inversion du processus naturel: la raison n'est plus subordonnée à l'imaginaire, c'est l'imaginaire qui est subordonné à la raison (sans perdre de vue que cette raison est à son tour subordonnée à l'imaginaire propre du producteur d'images, par exemple une fantasmatique de la domination — mais cet imaginaire-là est publiquement forclos). Cette inversion est-elle illégitime ? A priori non, parce que le propre de l'humain est sa capacité de décoller des processus naturels (7). Il convient cependant de le vérifier pour le cas particulier des productions idéologiques.
Pour celui qui subit constamment ces images émanant des pouvoirs sociaux, à peu près chaque image vue concerne son désir (8) ; elle s'agrège alors spontanément au noyau imaginaire correspondant à ce désir, dont elle se donne comme une variation; elle va donc être traitée, dans la logique de l'imaginaire, comme l'expression possible des fins propres de l'individu.
Ce qui institue donc la relation caractéristique à l'image idéologique, c'est la différence de position entre l'émetteur de l'image et le récepteur. Pour l'émetteur, l'image est un moyen qu'il contrôle par sa raison ; pour le récepteur, l'image est position d'une fin par sa conscience imageante. Il ne peut pas y avoir d'emblée pour le récepteur une réponse appropriée qui soit au niveau de l'intention de l'émetteur : ils ne sont pas sur le même plan.
Pour que cela soit possible, il faut que le récepteur, faisant un effort de recul par rapport à son désir sollicité, quitte le niveau de l'imaginaire pour accéder à la conscience discursive, par laquelle il va penser l'intention rationnelle sous-jacente à la présence de cette image. C'est possible ! Mais cette possibilité est fonction de la culture de cette conscience discursive (on comprend tout l'intérêt de maintenir les enfants, et les moins jeunes, dans un bain d'images) ; elle est aussi fonction de la disponibilité de l'individu (car l'exercice de la raison demande un investissement énergétique supérieur) ; lorsque les sollicitations des images sont trop nombreuses, il n'est pas possible de se maintenir dans le regard critique de la conscience discursive. En ce sens, il y a désormais, stricto sensu, un problème écologique de pollution par l'image.
On comprend également qu'il peut y avoir un usage non manipulatoire des images comme moyen : il suffit qu'émetteur et récepteur se placent d'emblée au niveau de la conscience discursive. Il faut pour cela que les images soient situées dans un contexte discursif explicite qui donne leur raison d'être. En un mot, qu'elles soient réfléchies. Elles se donnent alors pour ce qu'elles sont : un moyen adéquat pour un but identifiable. On peut par exemple imaginer certains aspects de la vie sociale en fonction d'un idéal clairement posé au préalable. Depuis la République de Platon jusqu'au municipalisme libertaire de Bookchin, c'est 'ailleurs une constante de la pensée politique. Mais c'est aussi le mode propre d'utilisation de l'imagination dans les recherches scientifiques et techniques, ce qui est thématisé par la notion de modélisation.
Reprenons notre problème initial. Y a-t-il un critère pour identifier les images asservissantes ? Ces images sont des moyens, mais ne le font pas savoir. Ce sont des images qui manifestent une intention délibérée, rationnelle, concernant le récepteur, sans la moindre étacommunication permettant de situer cette intention (métacommunication qui ne pourrait consister qu'en signes du langage, dedans ou autour des images, et se référant à elles). Elles s'opposent aux images qui se donnent explicitement comme moyen d'un but identifié. Elles s'opposent aussi aux images qui ne manifestent aucune intention rationnelle, parce qu'il n'y en a pas, celles-ci exprimant l'exercice de l'imaginaire propre de leur producteur. Lorsque l'effort imaginatif de celui-ci va vers les images qui peuvent le mieux (9) résonner dans l'imaginaire d'autrui, ces productions peuvent être consacrées comme œuvres d'art.
Invocation paradoxale
Mais lorsque l'on parle de l'imagination dans une perspective de libération, à quel type d'usage des images se réfère-t-on ? On pourrait penser, dans la mesure où l'on est dans un contexte de réflexion rationnelle, que l'imagination ici soit un moyen explicite de penser un idéal de liberté. On ferait de la modélisation de l'avenir. Pourtant dans l'usage actuel des mots imagination ou imaginaire, on reste dans l'indéterminé. Il y a beaucoup d'appels à l'imagination, il y a très peu d'images. La raison en est simple. Dans l'état actuel de la pensée libertaire, cet idéal de liberté est trop peu construit pour permettre de déterminer des images qui pourraient le préciser (10). Si l'imagination apparaît formellement sollicitée comme moyen de libération, elle n'est pas utilisée en tant que telle, elle est plutôt invoquée comme valeur. Et cette valeur que l'on appelle de ses vœux, c'est la capacité de créer des images que chacun, en puissance, possède. C'est donc à l'imaginaire ouvert, tel que nous l'avons défini plus haut, que l'on se réfère. Or appeler à l'exercice de cet imaginaire, c'est vouloir que soient posées des fins pour l'action, c'est rechercher des motifs d'agir.Il nous paraît donc que dans le discours anar actuel le statut de l'imagination est parfaitement paradoxal : formellement, elle se donne comme moyen. Pratiquement, elle est recherche de fins. C'est comme si le moyen précédait la fin : cela est absurde et ne peut mener à rien. Car on prend ainsi l'imagination en contre-emploi. Ce qui est caractéristique de l'imaginaire, c'est qu'il ne crée des images motivantes que spontanément, parce qu'elles sont la position même du désir, et que le désir est toujours premier en l'homme, qu'il ne se recherche pas, qu'il ne s'invoque pas, mais qu'il est ce à partir de quoi on recherche, on invoque.
L'imaginaire ne peut jamais être un moyen de changement, parce qu'il est toujours ce à partir de quoi on décide de se donner les moyens de changer les choses.
Cette difficulté est peut-être symptomatique d'un malaise lié à la condition militante. On pourrait tenir en effet le raisonnement suivant : Si tu as des désirs pour l'avenir de la société, alors tu as un imaginaire qui les sous-tend, cet imaginaire te permettra de définir un idéal, il te motivera pour chercher les moyens de le réaliser. Si tu ressens un déficit de cet imaginaire, alors c'est qu'il y a quelque chose de problématique dans ton désir de changement.
Liberté et totalitarisme
Si l'on veut approfondir, clarifier son désir de changement, ce n'est pas en invoquant l'imagination que l'on avancera. C'est par notre vie elle-même, par nos expériences vécues avec autrui (et ce d'autant plus que nous sommes plus actifs), que s'enrichit et se dynamise notre imaginaire. Ce sont dans les expériences de vie collective que peut se déterminer un désir collectif de changement qui sera tout autant un imaginaire confus, mais partiellement commun, de nouvelle organisation sociale. Étant reconnu l'existence de ce désir collectif, si l'on veut aller plus loin, c'est à la raison qu'il faut avoir recours : c'est par délibération rationnelle que seront définis, à partir de cet imaginaire, un idéal comme but clair et partagé et les moyens pour l'atteindre. L'imagination peut très bien intervenir, par exemple dans la description d'un aspect de l'idéal, ou d'un moyen pour y parvenir ; mais elle n'intervient pas alors en tant que telle, selon sa logique propre, elle est de part en part soumise à la raison.Car jamais on ne peut agir directement sur l'imaginaire, ni même en faire l'objet d'un dessein quelconque. Pas même une société médiatique qui inonde sans cesse d'un flot d'images la conscience des enfants, ne peut déterminer ce que sera leur imaginaire. Elle peut tout au plus — c'est déjà terrible — espérer induire un appauvrissement de leur imaginaire en restreignant leurs possibilités d'expériences vitales (en les maintenant par exemple dans un espace virtuel et en limitant leur espace réel). Car l'imaginaire est le lieu même où s'enracine la liberté humaine (11).
C'est pour cela que vouloir déterminer les imaginaires sociaux par une politique de l'imaginaire (12) comme le préconise John Clark, serait-ce avec les meilleures intentions du monde, est la formule même du totalitarisme accompli. Heureusement, sauf à altérer la conscience, cet accomplissement est impossible. Mais l'entreprise pourrait faire des dégâts...
Tout ce que l'on peut faire est de proposer des bonnes images, plus généralement de belles œuvres, qui pourront faire résonner d'autres imaginaires, ce que chacun fera selon son timbre propre (les œuvres d'art jouent un rôle important dans l'enrichissement des imaginaires sociaux).
La tendance actuelle à invoquer l'imagination comme recelant des trésors cachés pour décrire un avenir alternatif nous semble bien dangereuse. Ce n'est pas à un moment où l'impérialisme des images émanant du pouvoir prend une forme chaque jour plus totalitaire qu'il faut oublier que c'est la raison qui a toujours donné ses meilleures armes aux idées de l'anarchisme. À nous de ne pas verser dans l'air du temps, en usant inconsidérément des notions d'imagination et 'imaginaire. Il ne s'agit pas pour autant d'opposer la vertueuse raison à la facile imagination. Nous avons essayé d'éclairer la situation anthropologique de l'imagination. Elle est fondamentale. C'est en particulier à partir d'elle que nous pouvons formuler un idéal de changement. Mais elle n'appartient pas alors à la catégorie des réalités utilisables.
Il reste que s'est révélé un problème : il y aurait comme un déficit d'idées par rapport à un projet de changement.
Mais la vie continue. Chacun se trouve impliqué dans un milieu social où des problèmes se posent, où il faut trouver des solutions, agir. Alors agissons, le plus collectivement possible. C'est ainsi que les imaginaires bougent, et s'enrichissent. C'est ainsi qu'éclosent des images communes propres à fonder et soutenir des projets communs de changement.
Pierre-Jean Dessertine
[Note d'A-Infos : Extrait d'Alternative Libertaire, un mensuel édité en Belgique par un collectif du même nom (ne pas confondre avec l'organisation et le mensuel
français). http://www.user.skynet.be/AL]
NOTES :
(1) Nous excluons d'emblée, bien sûr, que la vie imaginante soit la libération elle-même, car, en imaginant, le sujet ne sort pas de soi, alors que la liberté que nous appelons de nos vœux doit avoir un sens social.(2) Il s'agit de la première proposition de La société du spectacle ; 1967. Le paragraphe suivant définit la notion de spectacle comme les images [qui] détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation.
(3) C.-A. de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840) 10/18, 1963, p.362.
(4) Jacques ELLUL, La parole humiliée ; Seuil - 1979 ; p.251.
(5) Sur ce point voir Réfractions n°4, p.98, dans Pour une contribution spinoziste à l'idéal libertaire, où nous examinons la légitimité du pouvoir social.
(6) Mais un imaginaire mort n'est plus un imaginaire proprement dit, il faudrait trouver un autre mot pour désigner ce système fermé d'images redondantes qui caractérisent l'idéologie. Roland Barthes, naguère, avait proposé la notion de mythe ; dans Mythologies ; Points Seuil.
(7) À notre sens, il y a une forme basique, naturelle, de la raison, qui est la capacité à poser mentalement des buts et des moyens pour les réaliser. Il est certain qu'une telle forme de rationalité n'est pas absente du monde animal.
(8) On pourrait établir, mais cela demanderait d'autres développements, que l'image idéologique va toujours avoir tendance à se rapporter au fond commun des désirs les plus primaires de l'humanité, car c'est là qu'elle sera la plus efficace. La densification de l'environnement imaginaire idéologique favorise donc une régression des comportements humains, elle gêne d'autant l'épanouissement de la liberté.
(9) C'est-à-dire de la manière la plus universelle, et en mettant en jeu les désirs les plus élevés nés du développement de la culture humaine.
(10) Nous avons analysé les raisons de cette faiblesse de l'idéal libertaire, et proposé une voie possible pour y remédier, dans Réfractions n°4, Pour une contribution spinoziste à l'idéal libertaire.
(11) On pourrait montrer que si l'on ne l'admet pas, on est obligé de renoncer à la liberté humaine. Notons simplement ici que c'est comme imaginaire que s'institue la conscience humaine, de même que c'est en son imaginaire que se fonde la singularité d'un individu.
(12) Réfractions n°1, p.187, dans La civilisation et son autre : à la découverte d'une écologie de l'imaginaire.
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1
Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s'annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation.
2
Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l'unité de cette vie ne peut plus être rétablie. La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l'image autonomisé, où le mensonger s'est menti à lui même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant.
Guy DEBORD,
La Société du spectacle, 1967
Mumia Abu-Jamal
Juste une autre forme d'impérialisme
"S'ils (les ONG - les Organisations non-gouvernementales) leur est permis de prendre part aux discussions de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), cela constituera un dangereux précédent que tout gouvernement, toute compagnie globale, regrettera longtemps après les manifestations de Seattle."
--Business Week magazine
Le spectre de dizaines de milliers de travailleurs, d'environnementaliste, de militants pour les droits humains et d'anarchistes occupant les rues de Seattle était un spectacle émouvant en effet. Leur opposition à l'antidémocratique et grossièrement affairiste OMC leur a gagné l'inimité des médias affairistes, et la condamnation vocale des politiciens affairistes.L'OMC, l'organisation qui succède au GATT, fonctionne comme un gouvernement virtuel de l'ombre, en fait un super-gouvernement, qui passe par-dessus les considérations nationales et provinciales qui cherchent à protéger les salaires des travailleurs, assurer des standards environnementaux, et protéger les gains des négociations collectives. Dans la mesure où l'OMC consiste en une collection de gouvernements, elle protège en fait les intérêts corporatifs : les intérêts principaux du capital, par-dessus tout autres intérêts. Dans ce contexte, les manifestations furent un correctif bienvenu et puissannt, exprimant les vues du plus grand nombre, et non protégeant les intérêts de la minorité. On pourrait dire beaucoup de chose sur les très calomniés anarchistes qui ont bouleversés le centre-ville, en attaquant les miroitants édifices du capital.Mumia Abu-Jamal
La presse a sauté sur l'opportunité de les traiter de "voyou", ou de "vandales", impliqués dans de la "violence". Ce qui manque dans les reportages, bien sur, c'est que ces jeunes gens ont attaqués la propriété, pas d'autre êtres humains. Pendant ce temps, l'État, par sa police, attaquait des personnes, les bousculant, les gazant, les battant et les emprisonnant. Quelle est, pourrait-on se demander, la plus grande forme de "violence"? Mais, dans le monde projeté par les médias affairistes, la violence étatique n'est pas une vraie violence. Seuls les individus non-affiliés à l'État peuvent donc être réellement violents. Quelle folie!
John Cavanaugh, de l'Institut pour les études publiques, s'adressant à une assemblée publique à Seattle au moment des manifestations, a lié les puissantes manifestations anticapitalistes et anti-OMC à un autre acte de désobéissance civile violente bien connu qui a marqué le début de la révolution américaine. Cet acte de désobéissance civile, maintenant connu sous le nom de "Boston Thea Party", où des américains ont manifesté contre la domination commerciale des britanniques, en obscurcissant leur visage (pour cacher leur identité), s'habillant comme des Indiens (pour cacher leur ethnicité) et en détruisant plus de 30 000 livres de thé britannique, en jetant des boîtes, des ballots et des balles dans le port de Boston. Leurs griefs? Une taxation sans représentation. Pour les britanniques et leurs sympathisants conservateurs, c'était là l'action de "voyous", de "vandales" et de "délinquants" sans aucun doute. Mais quelle fut leur contribution à l'esprit public de la résistance à l'empire britannique? L'étendue et la largeur du contrôle des corporations capitalistes sur les terres, les ressources et le travail de millions de gens aux États-Unis et à l'étranger (spécialement dans le dit "tiers-monde") rend en comparaison les giefs des colons américains contre les britanniques remarquablement mesquins.
L'OMC est l'instance non-élue, dominé par le privé, qui mine la démocratie dans son existence même. Ils font les règles sous lesquelles la vaste économie du monde est organisée. Et tous doivent se soumettre à ce pouvoir économique malgré des lois locales, nationales et/ou régionales disant le contraire. Cela parce que la seule "loi" qu'ils respectent est celle de la primauté du profit. Le capital fait les règles; le travail suit leur musique. Considéré à quel point les flics de Seattle ont créé rapidement (en une nuit en fait!) ce qui fut désigné comme une supposé "zone libre de manifestations" de quelques 50 pâtés de maisons, dans le cœur même d'une ville américaine majeure, pour "protéger" les intérêts d'étrangers, de diplomates et d'hommes d'affaires. Une "zone libre de manifestations", est nécessairement, une "zone libre du premier amendement", avec le mot "libre" signifiant aussi peut que le terme utilisé dans la discussion du "libre échange". Dans quelle partie des États-Unis la constitution américaine ne s'applique pas? Dans les intérêts de qui un cordon sanitaire* fut-il établi? Ceux des citoyens de Seattle, ou ceux des laquais fortunés du capital globalisé?
Seattle a révélé le défaut soulignant le mensonge du grand "miracle" économique des années 1990. Ça a révélé les craintes et les anxiétés justifiées au cœur de millions de travailleurs américains. Ça a révélé pour qui les politiciens travaillent. Ça a révélé la nature de la police. Ça pourrait, ça devrait, n'être qu'un début.
Commentaire écrit le 3/12/99*en français dans le texte
Émile Pouget
Barbarie française
Repris dans Cette Semaine n°81, oct/nov 2000
http://cettesemaine.free.fr/cs81pouget.html
Y a des types qui sont fiers d'être français. C'est pas moi, nom de Dieu ! Quand je vois les crimes que nous, le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent — eh bien, là franchement, ça me coupe tout orgueil !Au Tonkin par exemple, dans ce bondieu de pays qu'on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.
Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement bien passés de notre visite ! En réalité, on y est allé histoire de permettre à quelques gros bandits de la finance de barboter des millions, et à Constans de chiper la ceinture du roi Norodom.
Ah nom de dieu, il est chouette le système qu'emploient les Français pour civiliser des peuples qui ne nous ont jamais cherché des poux dans la tête !
Primo, on pille et chaparde le plus possible ; deuxiémo, on fout le feu un peu partout ; troisiémo, on se paie de force, pas mal de gonzesses tonkinoises — toujours histoire de civiliser ce populo barbare, qui en bien des points pourrait nous en remontrer.
Ca c'était dans les premiers temps, quand on venait d'envahir le pays ; c'est changé maintenant, mille bombes, tout est pacifié et les Français se montrent doux comme des chiens enragés.
Pour preuve, que je vous raconte l'exécution du Doi Van, un chef de pirates, qui avait fait sa soumission à la France, puis avait repris les armes contre sa patrie, à la tête de troupes rebelles.
Pas besoin de vous expliquer ce baragouin, vous avez compris, pas les aminches ? Les pirates, les rebelles, c'est des bons bougres qui ne veulent pas que les Français viennent dans leur pays s'installer comme des crapules ; c'est pas eux qui ont commencé les méchancetés, ils ne font que rendre les coups qu'on leur a foutus.
Donc, Doi Van a été repincé et on a décidé illico de lui couper le cou. Seulement au lieu de faire ça d'un coup, les rosses de chefs ont fait traîner les choses en longueur. Nom de dieu, c'était horrible ! Ils ont joué avec Doi Van comme une chat avec une souris.
Une fois condamné à mort, on lui fout le carcan au cou, puis on l'enferme dans une grande cage en bois, où il ne pouvait se remuer. Sur la cage on colle comme inscription : Vuon-Vang-Yan, traître et parjure. Après quoi, huit soldats prennent la cage et la baladent dans les rues d'Hanoï. A l'endroit le plus en vue on avait construit une plate-forme ; c'est là qu'on a coupé le cou à Doi Van avec un sabre — après avoir fait toutes sortes de simagrées dégoûtantes.
L'aide du bourreau tire Doi Van par les cheveux, le sabre tombe comme un éclair, la tête lui reste entre les mains, il la montre à la foule et la fait rouler par terre. On la ramasse car elle doit être exposée au bout d'un piquet, afin de servir d'exemple aux rebelles.
Ah, nom de dieu, c'est du propre ! Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous tous qui rongez le populo plus que la vermine et l'abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d'humanité ?
Vous avez organisé bougrement de fêtes pour le centenaire de 89 — la plus chouette, celle qui caractérise le mieux votre crapulerie, c'est l'exécution du Doi Van. C'est pas sur un piquet, au fin fond de l'Asie, dans un village tonkinois, qu'elle aurait dû être plantée, cette tête.
Foutre non ! Mais c'est bien au bout de la tour Eiffel, afin que dominant vos crimes de 300 mètres, elle dise, cette caboche, au monde entier, que sous votre républicanisme, il n'y a que de la barbarie salement badigeonnée.
Qui êtes-vous, d'où venez-vous, sales bonhommes, vous n'êtes pas nés d'hier ? Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n'a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les Communeux, vous l'employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois.
Que venez-vous nous seriner sur les Prussiens, les pendules chapardées, les villages brûlés ? (...) Ils n'ont pas commis, nom de dieu, la centième partie de vos atrocités, Versaillais de malheur !
Ah, vous n'avez pas changé ? Nous non plus : Versaillais vous êtes, Communeux nous restons !
Émile Pouget
Lucien van der Walt
Pour une histoire de l'anti-impérialisme anarchiste
Traduit de l'anglais par Marianne Enckel du CIRA
Dans cette lutte, seuls les ouvriers et les paysans iront jusqu'au bout. —Sandino
La tradition de lutte contre l'impérialisme est ancienne parmi les anarchistes, elle remonte à l'aube du mouvement, dans les années 1860-1870, et se poursuit aujourd'hui encore. De Cuba à l'Égypte, à l'Irlande, de la Macédoine à la Corée, à l'Algérie et au Maroc, le mouvement anarchiste a payé de son sang son opposition à la domination et au contrôle colonial et impérialiste.Des anarchistes ont participé à des luttes de libération nationale, mais ils ont toujours affirmé que la destruction de l'oppression nationale et de l'impérialisme doit inclure la destruction du capitalisme et du système étatique et mener à la création d'une communauté humaine sur des bases communistes ou collectivistes. Solidaires de toutes les luttes anti-impérialistes, les anarchistes s'efforcent d'en faire des luttes de libération sociale plutôt que nationale. Des sociétés anticapitalistes et anti-impérialistes qui se fondent sur l'internationalisme et non sur un chauvinisme étroit, où les luttes au centre des Empires soient liées étroitement aux luttes des régions colonisées ou opprimées, et où elles soient contrôlées par les ouvriers et les paysans et reflètent leurs intérêts de classe.
En d'autres termes, nous sommes solidaires des mouvements anti-impérialistes mais nous condamnons ceux qui veulent instrumentaliser ces mouvements pour propager des valeurs réactionnaires (tout comme ceux qui s'opposent à la lutte des femmes pour leurs droits au nom d'une prétendue culture) et nous nous battons contre toute tentative de capitalistes ou de petits bourgeois locaux pour s'approprier ces mouvements. Nous dénonçons la répression des mouvements anti-impérialistes par les États, mais nous dénonçons tout autant le droit des États de décider quelles protestations et quelles luttes sont légitimes. Il n'y a pas de libération si seuls changent le langage ou la couleur de la classe dominante.
Contre le nationalisme Voilà en quoi nous nous distinguons du courant politique qui domine les mouvements de libération nationale depuis la Deuxième Guerre mondiale, l'idéologie du nationalisme.
Selon cette idéologie, la tâche essentielle de la lutte anti-impérialiste consiste à créer des États-nations indépendants: c'est par l'État que la nation en tant que telle pourra exercer sa volonté générale. Kwame N'krumah, le fer de lance de l'indépendance du Ghana, disait: «Recherchez premièrement le royaume politique» est devenu le principal slogan du Convention People's Party,car sans l'indépendance politique, aucun de nos projets de développement social et économique ne pourrait être appliqué." [1]
Pour atteindre cet objectif, les nationalistes prétendent qu'il faut unir toutes les classes au sein de la nation opprimée contre l'oppresseur impérialiste. Ils affirment que l'expérience commune de l'oppression nationale rend secondaires les différences de classes, ou encore que la notion de classe est un concept importé qui ne s'applique pas dans leur cas.
Les intérêts de classe dissimulés derrière l'idéologie nationaliste sont évidents. Historiquement, ce sont la bourgeoisie et la classe moyenne des nations opprimées qui ont inventé et propagé le nationalisme. C'est une forme d'anti-impérialisme qui souhaite se défaire de l'impérialisme mais conserver le capitalisme, un anti-impérialisme bourgeois qui veut donner à la bourgeoisie locale une nouvelle place, la possibilité d'exploiter la classe ouvrière locale et de développer un capitalisme local.
Notre rôle d'anarchistes face aux nationalistes est donc clair: nous pouvons lutter à leurs côtés pour des réformes et des victoires partielles contre l'impérialisme, mais nous luttons contre leur idéologie étatiste et capitaliste. Nous avons pour rôle de gagner le soutien des masses à notre critique de toute domination, d'éloigner les ouvriers et les paysans du nationalisme et de les gagner à notre programme anarchiste et internationaliste de classe.
Bakounine et la Première Internationale Le soutien aux mouvements de libération procède directement de l'opposition des anarchistes à toute structure politique hiérarchique et aux inégalités économiques, et de leur projet de confédération internationale librement constituée de communes autonomes et d'associations libres de producteurs libres. Mais l'anarchisme rejette nécessairement les solutions étatiques à l'oppression nationale.
Si on peut désigner un fondateur de l'anarchisme, c'est bien Michel Bakounine (1818-1876). Sa théorie politique prend son origine dans les mouvements de libération nationale des peuples slaves, et toute sa vie il milita pour ce qu'on appelle aujourd'hui la décolonisation. Lorsqu'il évolua du nationalisme panslave à l'anarchisme, dans les années 1860-1870, suite au désastre de l'insurrection polonaise de 1863, il continua à militer en faveur des luttes pour l'autodétermination des peuples.
Bakounine ne pensait pas que l'Europe impérialiste «puisse maintenir dans l'asservissement» les pays colonisés: «L'Orient, ces huit cents millions d'hommes endormis et asservis qui constituent les deux tiers de l'humanité, sera bien forcé de se réveiller et de se mettre en mouvement.» Il proclame «hautement ses sympathies pour toute insurrection nationale contre toute oppression» : chaque peuple «a le droit d'être lui-même et personne n'a celui de lui imposer son costume, ses coutumes, ses opinions et ses lois». Pour lui, la libération doit s'accomplir «dans l'intérêt tant politique qu'économique des masses populaires» : si la lutte anticolonialiste se mène «avec l'intention ambitieuse de fonder un puissant État» ou si elle se fait «en dehors du peuple et ne pouvant, par conséquent, triompher sans s'appuyer sur une classe privilégiée», elle sera forcément «un mouvement rétrograde, funeste, contre-révolutionnaire». [2]
«Toute révolution exclusivement politique, soit nationale et dirigée exclusivement contre la domination de l'étranger, soit constitutionnelle intérieure, lors même qu'elle aurait la république pour but, n'ayant point pour objet principal l'émancipation immédiate et réelle, politique et économique du peuple, serait une révolution illusoire, mensongère, impossible, funeste, rétrograde et contre-révolutionnaire.» [3] Si la libération nationale est entendue comme autre chose que le simple remplacement des oppresseurs étrangers par des oppresseurs locaux, le mouvement de libération doit donc fusionner avec le combat révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie contre le capitalisme et l'État. Sans objectifs révolutionnaires sociaux, la libération nationale ne sera qu'une révolution bourgeoise.
L'Europe de l'est La lutte de libération nationale des ouvriers et des paysans doit être résolument antiétatique, car l'État est forcément la chasse gardée d'une classe privilégiée et le système étatique ne ferait que recréer l'oppression nationale: «Tout État qui veut être un État réel, souverain, indépendant, doit être nécessairement un État conquérant obligé de tenir en sujétion par la violence beaucoup de millions d'individus d'une nation étrangère.»
Cette lutte doit aussi revêtir un caractère internationaliste, remplaçant l'obsession de la différence culturelle par l'idéal universel de la liberté humaine ; elle participe de la lutte des classes internationale pour «l'émancipation totale et définitive du prolétariat de l'exploitation économique et du joug de l'État» et des classes qu'il représente. «La révolution sociale... par nature est internationale» et les peuples «qui aspirent à leur liberté doivent, au nom de celle-ci, lier leurs aspirations et l'organisation de leurs forces nationales aux aspirations et à l'organisation des forces nationales de tous les autres pays.» La voie «exclusivement étatique» est «fatale pour les masses populaires», alors que l'Association internationale des travailleurs «libère chacun de nous de la patrie et de l'État ... Le temps viendra où... sur les ruines des États politiques sera fondée en toute liberté l'alliance libre et fraternelle, organisée de bas en haut, des associations libres de production, des communes et des fédérations régionales englobant sans distinction, parce que librement, les individus de toute langue et de toute nationalité». [4]
Ces idées ont été mises en pratique en Europe de l'est depuis les années 1870 : on rappellera le rôle actif joué par les anarchistes dans les soulèvements de Bosnie-Herzégovine de 1873, contre l'impérialisme austro-hongrois, ou dans le Mouvement national-révolutionnaire de Macédoine contre l'empire ottoman. Dans cette région-là, des dizaines de personnes payèrent leur militantisme de leur vie, en particulier lors de la grande révolte de 1903.
Quinze ans plus tard, la tradition anti-impérialiste anarchiste reprenait en Ukraine, où le mouvement makhnoviste organisa une révolte paysanne gigantesque qui chassa l'occupant allemand, tint en respect les armées rouges et blanches qui voulaient envahir le pays, tout en redistribuant les terres, en établissant dans certaines régions l'autogestion ouvrière et paysanne et en créant une armée révolutionnaire insurrectionnelle contrôlée par les paysans et les ouvriers. [5]
Égypte et Algérie Dans les années 1870, des anarchistes italiens commencèrent à organiser des groupes en Égypte et y publièrent des journaux; un groupe anarchiste égyptien était représenté au congrès de 1877 de l'AIT antiautoritaire. Errico Malatesta représentait une Fédération égyptienne (avec des groupes à Constantinople et à Alexandrie) au Congrès socialiste révolutionnaire international de 1881 à Londres. Malatesta, qui vécut en exil en Égypte, y prit part à la révolte d'Arabi Pacha de 1882, suscitée par la mainmise sur les finances égyptienne par une commission franco-anglaise représentant les créanciers internationaux du pays. Il voulait y poursuivre un projet révolutionnaire lié à la révolte des indigènes et lutta avec les Égyptiens contre les colonialistes britanniques. [6]
En Algérie, le mouvement anarchiste commença à prendre pied au début du XXe siècle, avec la constitution d'un section de la Confédération générale du travail. Mais c'est surtout dans les années 1930 que la CGT-SR (syndicaliste révolutionnaire) s'opposa activement, tant en France qu'en Algérie, au colonialisme français. Lors du centenaire de l'occupation français en Algérie, en 1930, une déclaration commune de l'Union anarchiste, de la CGT-SR et de l'Association des fédéralistes anarchistes dénonçait «le colonialisme assassin, la mascarade sanglante» : «La civilisation? Progrès? Nous disons, nous: assassinat!» [7]
Saïl Mohamed (1894-1953), un Algérien militant dans le mouvement anarchiste depuis sa jeunesse, fut un membre actif de la section algérienne de la CGT-SR ainsi que de l'Union anarchiste et du Groupe anarchiste des indigènes algériens, dont il fut un des fondateurs. En 1929, il était secrétaire du Comité de défense des Algériens contre les provocations du Centenaire. Il rédigeait l'édition nord-africaine du périodique de l'Alliance libre des anarchistes du Midi, Terre Libre,et écrivit régulièrement sur la question algérienne dans la presse anarchiste. [8]
Maroc, Espagne Avant la Première Guerre mondiale, l'opposition à l'impérialisme était au coeur des campagnes antimilitaristes anarchistes en Europe, qui soulignaient que les guerres coloniales ne servaient pas les intérêts des travailleurs, mais bien les objectifs du capitalisme.
La CGT française dénonçait par exemple dans sa presse le rôle des colons capitalistes français en Afrique du Nord. Le premier numéro de la Bataille Syndicaliste,publié le 27 avril 1911, citait le «Syndicat marocain», ces «hommes de l'ombre» qui dictaient leur loi aux ministres et aux diplomates et attendaient qu'une guerre gonfle la demande d'armes, de terres et de chemins de fer et permette d'introduire une taxe sur les indigènes. [9]
En Espagne, la «Semaine tragique» débuta le lundi 26 juillet 1909 lorsque le syndicat Solidaridad Obrera,dirigé par un comité composé d'anarchistes et de socialistes, appela à la grève générale contre le rappel de réservistes, ouvriers pour la plupart, pour la guerre coloniale au Maroc. Le mardi, les ouvriers contrôlaient Barcelone, la «fière rose de l'anarchisme», les convois militaires étaient stoppés, les trams renversés, les communications coupées, les rues coupées par des barricades. Le jeudi, les combats éclataient contre les forces gouvernementales et plus de 150 ouvriers furent tués lors de combats de rue.
Les réservistes étaient rendus amers par les campagnes coloniales désastreuses qui s'étaient déroulées peu avant aux Philippines et à Porto Rico. Mais la Semaine tragique doit être comprise comme une insurrection anti-impérialiste qui se situe dans la longue tradition de l'anti-impérialisme anarchiste en Espagne. Le «refus des réservistes catalans de servir dans une guerre contre les montagnards du Rif marocain», «un des événements les plus importants» des temps modernes, reflète le sentiment général que la guerre était menée dans le seul intérêt des propriétaires des mines du Rif et que la conscription était «un acte délibéré de guerre de classe et d'exploitation par la puissance centrale».
En 1911, la naissance de la Confederación Nacional del Trabajo(CNT, qui succédait à Solidaridad Obrera)fut marquée par une grève générale le 16 septembre, en soutien avec les grévistes de Bilbao, et l'opposition à la guerre au Maroc. En 1922, après une bataille désastreuse en août contre les troupes d'Abd el-Krim, lors de laquelle au moins 10 000 soldats espagnols tombèrent, «le peuple espagnol laissa exploser sont indignation, exigeant non seulement la fin la guerre, mais aussi le jugement sévère des responsables du massacre et des politiciens favorables aux opérations en Afrique». Leur colère prit la forme d'émeutes et de grèves dans les régions industrielles. [10]
Cuba Au cours de la guerre coloniale à Cuba (1895-1904), les anarchistes cubains et leurs syndicats entrèrent dans les forces armées séparatistes et firent de la propagande auprès des troupes espagnoles. Pour leur part, les anarchistes espagnols faisaient campagne contre la guerre à Cuba auprès des paysans, des ouvriers et des soldats en Espagne. Tous les anarchistes espagnols désapprouvaient la guerre et appelèrent les ouvriers à désobéir aux autorités militaires et à refuser d'aller se battre à Cuba ; les mutineries parmi les recrues furent nombreuses. Les anarchistes cherchèrent aussi, dans leur opposition au nationalisme bourgeois, à donner un caractère de révolution sociale à la révolte coloniale. Lors de son congrès de 1892, l'Alliance ouvrière cubaine recommanda aux ouvriers cubains de rejoindre les rangs du socialisme révolutionnaire, et de prendre le chemin de l'indépendance: «il serait absurde que ceux qui aspirent à la liberté individuelle s'opposent à la liberté collective du peuple, même si la liberté à laquelle ce peuple aspire est la liberté relative qui consiste à s'émanciper de la tutelle d'un autre peuple». [11]
Lorsque l'anarchiste Michele Angiolillo assassina le président espagnol Canovas en 1897, il déclara avoir agi tant pour venger la répression contre les anarchistes en Espagne que pour répliquer aux atrocités commises par l'Espagne dans les guerres coloniales.
Le mouvement ouvrier cubain, où les anarchistes tenaient les devants, ne se borna pas à s'opposer à la domination coloniale mais il joua un rôle important pour surmonter les divisions entre Cubains noirs, blancs, et ouvriers immigrés. Les anarchistes cubains «réussirent à incorporer au mouvement ouvrier un grand nombre de gens de couleur, et à mêler Cubains et Espagnols… faisant ainsi avancer la conscience de classe et contribuant à éradiquer les clivages de races ou d'ethnies parmi les ouvriers».
L'Alliance ouvrière parvint à «éroder les barrières raciales comme aucun syndicat ne l'avait fait auparavant», à mobiliser «toutes les masses populaires dans le soutien aux grèves et aux manifestations». Non seulement les Noirs furent nombreux à entrer dans l'organisation, mais celle-ci lutta aussi contre les discriminations raciales au travail. La première grève, en 1889, réclamait par exemple que «les personnes de couleur puissent travailler ici». Cette revendication réapparut les années suivantes, de même que celle réclamant que Noirs et Blancs aient le droit «d'être assis dans les mêmes cafés», exprimée lors de la manifestation du Premier Mai 1890 à la Havane.
Le journal anarchiste El Productor,fondé en 1887, dénonçait «la discrimination exercée contre les Afro-Cubains par les employeurs, les commerçants et toute l'administration». Par leurs campagnes et les grèves, les ouvriers anarchistes cubains parvinrent à éliminer «la plupart des méthodes disciplinaires héritées de l'esclavage», comme «la discrimination raciale contre les non Blancs et le châtiment corporel des apprentis et des dependientes».[12]
Mexique, Nicaragua Au Mexique, les soulèvements paysans indiens comme la révolte de Chavez Lopez en 1869 et celle de Francisco Zalacosta dans la décennie suivante furent d'inspiration anarchiste. Par la suite, les anarchistes s'exprimèrent dans diverses organisations, le Parti libéral mexicain des frères Magón, la Casa del Obrero Mundialsyndicaliste révolutionnaire, la section mexicaine des Industrial Workers of the World (IWW).L'anarchisme et le syndicalisme révolutionnaire mexicains ne cessèrent de résister à la domination politique et économique des États-Unis et de s'opposer à toute discrimination raciale à l'égard des ouvriers mexicains d'entreprises étrangères, comme aux États-Unis. [13]
Depuis 1910, les IWW se concentrèrent sur des luttes matérielles qu'ils combinaient avec la perspective du contrôle ouvrier ; les travailleurs furent nombreux à les suivre, abandonnant l'idée d'une révolution nationale réclamant la reprise par la nation du contrôle étranger sur les ressources naturelles, la production et les infrastructures.
Au Nicaragua, Augustino Cesar Sandino (1895-1934), leader de la guérilla nicaraguayenne contre l'occupation états-unienne de 1927 à 1933, reste un mythe national. Le drapeau noir et rouge de l'armée de Sandino «avait une origine anarcho-syndicaliste, car il avait été introduit au Mexique par des immigrants espagnols».
La politique éclectique de Sandino était teintée d'anarcho-communisme, «assimilé au Mexique au cours de la révolution mexicaine» où il fit ses classes en syndicalisme révolutionnaire. [14]
Malgré ses faiblesses, le mouvement sandiniste fut de plus en plus marqué à gauche, au fur et à mesure que Sandino réalisait que «seuls les ouvriers et les paysans iront jusqu'au bout» du combat. Des coopératives paysannes furent organisées dans les territoires libérés. Les forces américaines durent se retirer en 1933, et les soldats révolutionnaires furent peu à peu démobilisés. Sandino fut assassiné en 1934 et les collectivités détruites sur ordre du général Somoza, le nouveau chef de gouvernement pro-américain.
Libye, Erythrée Dans les années 1880 et 1890, «anarchistes et ex-anarchistes... furent parmi les opposants les plus déclarés contre les aventures militaires de l'Italie en Erythrée et en Abyssinie». Le mouvement anarchiste italien poursuivit cette lutte avec de grandes campagnes antimilitaristes au début du XXe siècle, qui culminèrent lors de l'invasion italienne en Libye le 19 septembre 1911.
Augusto Masetti, un soldat anarchiste qui tira sur un colonel s'adressant à ses troupes en partance pour la Libye, en criant: «A bas la guerre, vive l'anarchie!», devint le symbole de ces campagnes. Le journalL'Agitatorepublia un numéro spécial en sa faveur, qui proclamait: «La révolte anarchiste éclate dans la violence de la guerre.» Cela provoqua des arrestations en masse. Dans leur majorité, les députés socialistes votèrent en faveur de l'annexion, tandis que les anarchistes organisaient des manifestations contre la guerre et une grève générale partielle, et essayaient de bloquer les trains emmenant les soldats des Marches et de Ligurie vers les ports.
La campagne eut un énorme écho auprès des paysans et des ouvriers et en 1914 la coalition antimilitariste, dirigée par les anarchistes mais ouverte à tous les révolutionnaires, comptait 20 000 membres et travaillait en étroite collaboration avec la Jeunesse socialiste.
Lorsque le Premier ministre Antonio Salandra envoya ses troupes réprimer les manifestations largement anarchistes contre le militarisme, contre les bataillons punitifs et pour la libération de Masetti, le 7 juin 1914, cette mesure marqua le déclenchement de la Semaine Rouge de 1914, un soulèvement de masse qui suivait la grève générale lancée par l'Unione sindacale italiane (USI)anarcho-syndicaliste. Ancona fut tenue pendant dix jours par les rebelles, des barricades furent érigées dans toutes les grandes villes, de petites villes des Marches déclarèrent leur autonomie, et partout où passait la révolte «les drapeaux rouges étaient levés, les églises attaquées, les voies de chemin de fer arrachées, les villas mises à sac, les impôts abolis et les prix abaissés». Le mouvement s'éteignit quand les syndicats socialistes appelèrent à la fin de la grève, mais il fallut dix mille hommes de troupe pour reprendre le contrôle d'Ancona. Après l'entrée en guerre de l'Italie, en mai 1915, l'USI et les groupes anarchistes continuèrent de s'opposer à la guerre et à l'impérialisme ; en 1920, ils lancèrent une vaste campagne contre l'invasion de l'Albanie par l'Italie et l'intervention impérialiste contre la Révolution russe. [15]
L'Irlande et James Connolly En Irlande, pour prendre un autre exemple, les syndicalistes révolutionnaires James Connolly et Jim Larkin s'efforcèrent dans les années 1910 de réunifier les travailleurs par delà les divisions religieuses sectaires et de transformer le grand syndicat qu'ils dirigeaient, Irish Transport and General Workers' Union,en une organisation syndicaliste révolutionnaire, One Big Union.[16] Selon eux, le socialisme serait amené par la grève générale révolutionnaire: «Ceux qui mettent en place des organisations syndicales pour répondre aux besoins actuels préparent en même temps la société de l'avenir... le principe du contrôle démocratique fonctionnera grâce aux ouvriers organisés dans des fédérations d'industrie... et l'État politique et territorial du capitalisme n'aura plus ni place ni fonction». [17]
Connolly, en anti-impérialiste cohérent, s'opposait à la ligne nationaliste selon laquelle «les travailleurs doivent attendre» et l'Irlande indépendante être capitaliste. Quelle différence, écrivait-il, si les chômeurs étaient réunis au son de l'hymne national irlandais, que les huissiers portent un uniforme vert frappé de la harpe celtique au lieu de la couronne d'Angleterre, et que les mandats d'arrêt soient aux armes de la République d'Irlande ? En fait, «la question irlandaise est une question sociale, et toute la longue lutte des Irlandais contre leurs oppresseurs se résout en dernière analyse en une lutte pour la maîtrise des moyens de production et de vie en Irlande». [18]
Connolly ne se fiait pas aux capacités de la bourgeoisie nationale de lutter vraiment contre l'impérialisme, car il la considérait comme un bloc sentimental, lâche et anti-ouvrier, et il s'opposait à toute alliance avec la classe moyenne naguère radicale qui «s'est agenouillée devant Baal et que des milliers de liens économiques lient au capitalisme anglais, tandis que seuls des liens sentimentaux ou historiques en font des patriotes irlandais», de sorte que «seule la classe ouvrière irlandaise est l'héritière incorruptible des luttes pour la liberté en Irlande». Connolly fut exécuté en 1916, après avoir tenté un soulèvement qui échoua mais qui fut le véritable déclencheur de la guerre d'indépendance de l'Irlande de 1919-1922, une des premières sécessions de l'Empire britannique à avoir réussi.
Une révolution anarchiste en Corée Un dernier exemple. En Asie orientale, le mouvement anarchiste apparaît au début du XXe siècle et exerce une certaine influence en Chine, au Japon et en Corée. Lorsque le Japon annexe la Corée en 1910, des oppositions se font jour dans les deux pays et jusqu'en Chine. L'exécution de Kotoku Shusui et de ses compagnons au Japon, en juillet 1910, fut notamment justifiée par la campagne qu'ils menaient contre l'expansionnisme japonais. [19]
Pour les anarchistes coréens, la lutte contre le colonialisme a été une activité centrale: ils jouèrent un rôle clef dans le soulèvement de 1919 contre l'occupation japonaise, et formèrent en 1924 la Fédération anarchiste coréenne dont le Manifestedéclarait que «la politique de brigand du Japon met en danger l'existence de notre nation, et c'est notre droit le plus strict de renverser le Japon impérialiste par des moyens révolutionnaires».
Selon le Manifeste,la question ne se résoudrait pas par la création d'un État national souverain, mais seulement par une révolution sociale des paysans et des pauvres, tant contre le gouvernement colonial que contre la bourgeoisie locale.
La Fédération anarchiste coréenne donna aussi une dimension internationale à la lutte, en créant en 1928 une Fédération anarchiste d'Orient s'étendant à la Chine, au Japon, à Taiwan, au Vietnam et à d'autres pays. Elle appelait «le prolétariat du monde entier, en particulier celui des colonies d'Asie», à s'unir contre «l'impérialisme capitaliste international». En Corée même, les anarchistes s'organisèrent dans la clandestinité pour mener une lutte de guérilla, des activités de propagande et d'organisation syndicale.
En 1929, les anarchistes coréens formèrent une zone libérée armée en Mandchourie, où deux millions de paysans et de guérilleros vivaient en coopératives paysannes librement associées. La Korean People's Association in Manchuriarésista pendant plusieurs années aux attaques des forces armées japonaises et des staliniens coréens soutenus par l'Union soviétique, avant d'être réduite à la clandestinité. Mais la résistance se poursuivit malgré l'intensification de la répression, et plusieurs opérations armées furent organisées après l'invasion de la Chine par le Japon en 1937.
L'abolition de l'impérialisme Les anarchistes ne peuvent par rester «neutres» dans les luttes anti-impérialistes. Qu'il s'agisse des luttes contre l'endettement du tiers monde, contre l'occupation israélienne en Palestine, de l'opposition aux interventions militaires américaines au Moyen Orient, nous ne sommes pas neutres, nous ne pouvons pas être neutres si nous sommes contre l'impérialisme.
Mais nous ne sommes pas nationalistes. Nous reconnaissons que l'impérialisme tire son origine du capitalisme, et que remplacer des élites étrangères par des élites locales ne servira en rien les intérêts de la classe ouvrière et paysanne.
La création de nouveaux États-nations revient à créer de nouveaux États capitalistes au service des élites locales, aux dépens de la classe ouvrière et paysanne. La plupart des mouvements nationalistes qui ont «réussi» se sont tournés contre les ouvriers; une fois qu'ils ont accédé au pouvoir, ils ont réprimé violemment la gauche et les syndicats. En d'autres termes, l'oppression se poursuit sous d'autres formes à l'intérieur du pays.
Et cela ne détruit pas l'impérialisme. Les États indépendants font partie du système international des États et du système capitaliste international, où ce sont les États impérialistes qui ont le pouvoir d'imposer les règles du jeu. En d'autres termes, l'oppression extérieure se poursuit sous d'autres formes.
Cela signifie que tous les États — et les capitalistes qui les contrôlent — sont bien incapables de remettre en question sérieusement le contrôle impérialiste, qu'ils cherchent plutôt à faire progresser leurs intérêts dans le cadre général de l'impérialisme. Les nouveaux États conservent des liens économiques étroits avec les pays occidentaux du Centre, tout en utilisant leur pouvoir d'État pour construire une force à eux, dans l'espoir d'accéder eux-mêmes au statut d'États impérialistes. La manière la plus efficace pour la classe dominante locale de développer le capitalisme local, c'est de briser les mouvements des ouvriers et des petits paysans pour pouvoir vendre bon marché les matières premières et des produits manufacturés sur le marché mondial.
Ce n'est évidemment pas une solution. Il faut abolir l'impérialisme pour créer les conditions de l'autogestion de tous les gens dans le monde entier. Mais cela exige la destruction du système capitaliste et du système étatique. En même temps, notre lutte est une lutte contre les classes dirigeantes du tiers monde: l'oppression locale n'est pas non plus une solution. Les élites indigènes sont nos ennemis tant au sein des mouvements de libération nationale qu'après la formation de nouveaux États-nations. Seule la classe ouvrière et paysanne peut détruite l'impérialisme et le capitalisme, et remplacer la domination par les élites locales et étrangères par l'autogestion, l'égalité économique et sociale.
Voilà pourquoi nous sommes favorables à l'autonomie de la classe ouvrière, à l'unité et à la solidarité internationales, entre les pays et les continents, et pour la création d'un système international anarcho-communiste par l'activité autonome de tous les ouvriers et paysans. Comme le disait Sandino, «dans cette lutte, seuls les ouvriers et les paysans iront jusqu'au bout.»
Lucien van der Walt
1 N'krumah, Kwame, L'Afrique doit s'unir,Paris 1964.
2 Cité par Daniel Guérin, L'Anarchisme,Paris, 1965, p. 81-82.
3 Michel Bakounine [1866], "Points essentiels des catéchismes nationaux", in Guérin, D., éd., Ni Dieu ni maître,Paris 1969 p. 202.
4 M. Bakounine [1873], Étatisme et anarchie,Leiden 1967, p. 235, 240, 242, 274.
5 Voir Alexandre Skirda, Nestor Makhno, le cosaque libertaire,Paris 1999.
6 G. Woodcock, Anarchism: a History of Libertarian Ideas and Movements.Penguin 1975, pp. 236-8. H. Oliver, The International Anarchist Movement in Late Victorian London,London 1983, p. 15. V. Richards, Malatesta: Life and Ideas,London, p. 229. P. Marshall, Demanding the Impossible: a history of anarchism,Fontana 1994, p. 347. D. Poole, "Appendix: About Malatesta", in E. Malatesta, Fra Contadini: a Dialogue on Anarchy,London, 1981, p. 42
7 Saïl Mohamed, Appel aux travailleurs algériens(textes réunis et présentés par Sylvain Boulouque), Volonté anarchiste, 1994.
8 Sylvain Boulouque, "Saïl Mohamed, ou la vie et la révolte d'un anarchiste algérien", in Mohamed, op cit.
9 F.D., "Le Syndicat Marocain," in La Bataille Syndicaliste,n° 1, 27 avril 1911.
10 R. Kedward, Les Anarchistes,Lausanne 1970. P. Trewhela, "George Padmore: a critique", in Searchlight South Africa,vol 1, n° 1,1988, p. 50. M. Bookchin, 1977, The Spanish Anarchists: the heroic years 1868-1936,New York, London, 1977, p. 163. A. Paz, Un anarchiste espagnol, Durruti,Paris 1993 p. 46.
11 Frank Fernandez, El Anarquismo en Cuba,Madrid 2000, p. 36.
12 J. Casanovas, Labour and Colonialism in Cuba in the Second Half of the Nineteenth Century,th.D. thesis, State University of New York 1994; et "Slavery, the Labour Movement and Spanish Colonialism in Cuba, 1850-1890", International Review of Social History,40, 1995, pp. 381-2.
13 Voir N. Caulfield, "Wobblies and Mexican Workers in Petroleum, 1905-1924", International Review of Social History,40, 1995, p. 52, et du même, "Syndicalism and the Trade Union Culture of Mexico" (paper presented at Syndicalism: Swedish and International Historical Experiences,Stockholm University: March 13-14, 1998); J. Hart,Anarchism and the Mexican Working Class, 1860-1931,Texas University Press 1978.
14 D.C. Hodges, The Intellectual Foundations of the Nicaraguan Revolution,cited in The Anarchist FAQ, http://flag.blackened.net/i. Navarro-Genie, Sin Sandino No Hay Sandinismo: lo que Bendana pretende(ms: n.d.). A. Bendana, A Sandinista Commemoration of the Sandino Centennial(speech given on the 61 anniversary of the death of General Sandino, Managua, 1995).
15 Carl Levy, "Italian Anarchism, 1870-1926", in D. Goodway (ed), For Anarchism: history, theory and practice,London 1989, p. 56. G. Williams, A Proletarian Order: Antonio Gramsci, factory councils and the origins of Italian communism 1911-21,London 1975, pp. 36-7
16 Sur Connolly et Larkin, voir E. O'Connor, Syndicalism in Ireland, 1917-23,Cork University Press, 1988. Sans entrer dans un débat sur Connolly, je signalerai juste que les tentatives récurrentes de faire de lui un stalinien, un trotskiste ou autre marxiste, ou encore un nationaliste irlandais pro-catholique, ne tiennent pas au regard des positions propres de Connolly sur le syndicalisme révolutionnaire après 1904: voir notamment les textes réunis par O. B. Edwards et B. Ransom, James Connolly: selected political writings,London 1973
17 J. Connolly [1909], "Socialism Made Easy," Edwards et Ransom, op cit.,pp. 271, 274, 262.
18 J. Connolly, Labour in Irish History(Corpus of Electronic Texts: University College, Cork, Ireland [1903-1910]), p. 183, 25.
19 Ha Ki-Rak, A History of Korean Anarchist Movement,Daegu (Korea) 1986.
Philippe Coutant
La " fascisation soft " : une alliance du relativisme et de l'individualisme?
Notre société dérive lentement mais sûrement vers la droite, qui plus est vers la droite dure. Si nous employons le mot fascisation c'est par commodité, nous connaissons les difficultés liées à la définition du mot fascisme, par contre nous essaierons de définir ce que nous considérons être une nouvelle variété de fascisme typique de notre situation "la fascisation soft ".
Dans notre contexte nous pouvons facilement constater que nous sommes dans une crise de la politique ou crise du champ politique, qui elle-même n'est qu'un aspect de la crise du sens propre à notre fin de siècle, fin de millénaire.
Parmi tous les éléments de cette crise, l'idéologie relativiste semble essentielle. Celle-ci énonce que " Tout se vaut ! ", hormis évidemment l'intérêt individuel et étatique. Une des conséquences les plus connues de cette idéologie c'est d'essayer de nous faire croire que finalement ici nous ne sommes pas si mal que cela et que c'est bien pire ailleurs. L'idéologie relativiste trouve son origine notamment dans le relativisme culturel issu de sciences humaines. Ce relativisme énonce qu'aucune culture n'est supérieure à une autre et que notre attitude historique de mépris colonial impérialiste n'est pas justifiée. C'est sur cet apport critique que se fonde la revendication du droit à la différence que la nouvelle droite a si bien su retourner.
La difficulté ne vient pas du relativisme culturel en lui-même, mais du passage du constat de la relativité des cultures au relativisme comme idéologie. L'idéologie relativiste propage l'idée qu'il n'y a pas de vérité et s'appuie sur la difficulté à établir la vérité dans le champ qui étudie les comportements humains et la culture humaine. Les critiques sur le caractère absolu de la vérité conduisent à admettre que nous devons accepter de n'avoir accès qu'à des vérités relatives. L'idéologie relativiste s'appuie également sur ce qui est nommé le tournant linguistique. Dans le champ des sciences humaines, diverses théories et études montrent facilement le poids du langage dans nos productions culturelles et l'importance du caractère conventionnel de celles-ci. La conclusion qui en
a été tirée, pour certains auteurs, c'est qu'il n'y aurait que des faits linguistiques et jamais de vérité au sens où on l'annonçait auparavant en particulier dans les sciences de la nature.
Si on accepte cette conclusion l'universalisme classique est en difficulté, l'aspect conventionnel prend le pas sur le contenu de l'énonciation, sa validité générale pour tous les humains devient problématique puisque cela peut ou pourrait être autre chose. L'étude des faits historiques se complique car la vérité serait dissoute à jamais dans les énonciations et les documents, l'importance du langage empêcherait tout jugement. Les difficultés de la société française avec Vichy sont amplifiées par l'idéologie elativiste. S'il est impossible d'établir une ou des vérités historiques, il est impossible de condamner Vichy et on ne peut que renvoyer dos à dos les collaborateurs et
les résistants, les victimes et les bourreaux, Papon et Jean Moulin quitte à oublier Manouchian et ses camarades.
Si on étudie la traite négrière, on est confronté au même phénomène et l'occident serait facilement absout puisque ce sont des noirs qui ont vendu d'autres noirs. Ce faisant on ublie quelques faits essentiels (dont le caractère langagier n'échappera à personne) qui sont corollaires de la vérité historique, si on la considère dans sa réalité la plus crue :
* la décision de mettre une partie des humains hors du champ de l'humanité pour la réalisation d'un projet commercial, alors que l'esclavage classique était majoritairement basée sur la prise des captifs dans le cadre de guerres ou de razzias ;
* la codification par le droit de cette non-humanité dans le fameux " code noir " où l'esclave humain noir est assimilé à un bien mobilier .
Nous sommes donc face au problème des limites de ce qui peut être considéré comme une vérité. Nous rencontrons alors la question de la valeur de cette vérité. Ces notions sont essentielles pour comprendre ce qui est admissible à un moment donné par une société et ce qui est condamné comme interdit. Suite à la seconde guerre mondiale et à la Shoah, le mot fascisme avait un certain sens, le mot racisme avait un contour assez précis et le consensus démocratique admettait facilement la condamnation du fascisme et du racisme. Aujourd'hui la notion de limite s'est estompée, le relativisme justifie l'absence de barrière étanche entre ce qui est admissible et ce qui ne l'est pas.
La nouvelle droite a bien travaillé en utilisant le concept de différence et en lui donnant un contenu culturel. En effet auparavant la domination justifiait la différence hiérarchique sur une différence de nature à la quelle correspondait le racisme biologique. Aujourd'hui ce racisme physique tend à être supplanté par le racisme culturel. Cette utilisation de la différence a fourni à la domination un nouveau discours pour justifier l'inégalité et les discriminations tout en gardant les énoncés anti-fascistes et anti-racistes antérieurs.
La mise sur le même plan de toutes les idéologies, nommée aussi " fin des idéologies ", permet aux énoncés racistes et fascistes de trouver place dans notre sens commun démocratique sans qu'ils soient choquants. Le relativisme est donc très utile au FN pour s'installer doucement mais sûrement dans la vie démocratique. Si " tout se vaut ! " rien ne fonde le combat contre ces idées et ne justifie le blocage.
La notion du " sacré " qui accompagnait le combat antifasciste impliquait d'accepter le risque de sacrifier sa vie, ceci n'a plus de sens aujourd'hui, car rien ne vaut le coup. Évidemment le contenu de la vérité est alors seulement subjectif, l'authenticité et l'intensité remplacent les arguments démonstratifs, l'émotion suffit à la communication spectaculaire. Pour nous la vérité subjective n'est pas à situer sur le même plan que la vérité historique, au sens où la critique permet l'analyse des rapports de force économiques, politiques, culturels, symboliques. Si on mélange les champs de validité on tombe rapidement dans la confusion et il est impossible de qualifier correctement les opinions fascisantes.
L'autre volet de la fascisation soft c'est l'individu. Celui-ci est nécessaire au système capitaliste dans la mesure où c'est lui le siège du désir. Pour réaliser la marchandise et admirer le spectacle, il faut des humains qui acceptent d'acheter et de regarder les images miroitantes. C'est pour cela que l'individu est un enjeu primordial pour la survie du capitalisme, celui-ci a besoin de l'adhésion des humains. L'individu, dès son plus jeune âge, est équipé au niveau du désir pour être compatible avec la marchandise et le spectacle. L'individu se croit libre et différent, c'est essentiel pour que tout continue. Cette illusion de liberté ne fonctionne que si on accepte la règle jeu du capitalisme, c'est à dire de réduire la liberté à la liberté de choisir parmi les produits proposés par la marchandise et le spectacle ou la démocratie parlementaire, des produits à consommer, à regarder ou à élire. La course à la différence occupe beaucoup d'énergie et de temps, elle prend des formes extrêmement variées.
La bonne image de soi c'est fondamental pour les humains. Les mauvais ce sont très souvent les autres. La valorisation est nécessaire au fonctionnement mental des humains et cela passe majoritairement par l'acceptation des images identificatrices produites par le système. Que tout le monde se conforme à l'injonction marchande et spectaculaire en croyant ne pas être comme tout le monde, voilà un des ressorts de la puissance du système actuel.
L'individu est ainsi en perpétuelle recomposition pour exister et se maintenir. Il est soumis au contrôle externe de la société, mais aussi au poids de l'intériorisation des valeurs et des normes du capitalisme contemporain. Évidemment il est soumis à la schizophrénie perpétuelle, car il essaie d'être libre dans un fonctionnement qui le soumet en permanence à la marchandise et au spectacle. La double contrainte fonctionne bien :
"soyez différent-es les un-es des autres mais restez toutes et tous identiques !"
Pour essayer d'avancer nous proposons de ne pas confondre l'individu avec le sujet. Le sujet serait ainsi une instance où le désir permettrait la liberté et la décision. Nous ne nous référons pas au sujet volontaire et conscient et rationnel de la philosophie classique, mais plutôt à un sujet qui se sait limité, fragile, traversé par la violence, l'incertitude, lié à l'inconscient personnel et social, pétris par le langage, institué par la loi, contraint par la domination, fait de chair et de sang, mais aussi d'émotion, d'imaginaire et de symbolique, de liens avec les autres humains, plongé dans une histoire personnelle et collective pas toujours facile à assumer. Ce sujet, qui a le souci de l'être et pas seulement de l'avoir, peut accepter l'événement et décider en situation pour viser un impossible (au sens où la novation provoque toujours une rupture dans le réel), il est imprévisible et erratique, voire éphémère.
Ce sujet se sait dans la multiplicité, en lui et dans le monde. La vérité absolue lui est inaccessible, mais certaines vérités sont déjà à sa disposition, soit dans le savoir et la culture déjà existante, soit dans les théories critiques que nous nous réapproprions et développons. Trouver sa place dans ce système c'est parfois chercher à rompre avec la norme dominante. Car exister de façon autonome est déjà un combat difficile et toujours à recommencer. Penser par soi-même implique un souci critique qui n'est pas si facile que cela à assumer.
Oser penser que l'on peut changer des choses en ce monde absurde et vide des temps maudits c'est souvent un pari sur l'idée de justice et d'égalité. Ce choix qui dit non au nom de l'humanité, est une décision qui s'oppose au réalisme gestionnaire et responsable qui lui sait bien nommer les choses et les gens : "nouveaux pauvres ", " employable ", " en échec scolaire ", " naufragé-es de la vie ", "clandestins ", " irréguliers ", " en voie d'intégration ou d'insertion ", etc... La nomination est essentielle pour la gestion qui transforme en problème technique toute difficulté sociale. En nommant on classe, on fournit au sens commun des explications et le débat public est clos avant d'avoir eu lieu. Les réponses précèdent les questions et tout va bien Mr Jospé-Juppin ! Ainsi les individus sont confortés dans une identité avec des interlocuteurs précis et désignés par le système.
C'est ici que l'alliance entre le relativisme et l'individu est importante, elle permet à la barbarie capitaliste de se développer sans trop de difficultés. Au nom de la préservation des intérêts de chacun et chacune on peut tabler facilement sur la fermeture des frontières, sur la gestion de l'exclusion, sur le développement légal de la précarité emplois jeunes, etc...), sur la remise en cause des acquis sociaux antérieurs (annualisation, flexibilité, etc...), sur l'AMI et l'Europe libérale, etc... Les modalités du " moi je " et du " nous d'abord " l'emportent sur le partage, la solidarité et la préférence nationale devient un thème banal repris sous des formes anodines. L'extrême droite propose des solutions individuelles et s'oppose à toute lutte collective, cette solution est acceptée facilement par beaucoup de gens, étant donné la puissance de l'individualisme contemporain et l'injonction de réussite.
Le discrédit qui atteint la sphère politique, telle quelle fonctionne actuellement, s'accentue régulièrement, il décourage les velléités d'action citoyenne. La perte des repères et la difficulté liée à la question de l'identité sont des facteurs qui amplifient ce phénomène. La question des valeurs est monopolisée par le FN au nom des traditions, de l'ordre, de la clarté. La question du sens est captée par des réponses réactionnaires et autoritaires. L'extrême droite peut ainsi donner du sens à la politique à sa manière et utiliser les rancœurs et le ressentiment.
Si nous voulons nous opposer à la fascisation nous devons montrer l'importance du sens et de la valeur que nous accordons à la sphère politique. C'est le lieu où le destin de la communauté humaine se décide, où la question du contenu de la loi est posée, où le lien entre l'égalité, la justice et le possible peut être envisagé.
Nous admettons facilement que la loi a un aspect conventionnel, c'est même sur ce constat que nous nous appuyons pour proposer des modifications de son contenu. C'est pour cela que pour nous il est important de valoriser l'action collective, la solidarité, les alternatives ou les tentatives d'alternatives au capitalisme. C'est ici et maintenant que cela se joue, que nous pouvons construire des voies possibles qui donnent de la valeur au mot politique, qui réinvente l'humanité et offre un peu de sens à nos vies.
Nous condamnons l'individualisme capitaliste et le relativisme post-moderne car ce sont eux qui permettent de penser qu'il faut refuser Le Pen l'odieux diable sale qui pue et que l'on peut accepter Mégret l'énarque propre sur lui.
Nous savons que nous devons nous battre contre ce désir de fascisme soft que certains nomment la douce certitude du pire .
Nantes, le 21 03 98
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INFORMATIQUE
Commission informatiquede la CNT
Le logiciel libre : une alternative «anarchiste» ?
Les Temps Maudits, octobre 1999
Revue de la CNT
Avec le succès des logiciels libres, la presse «branchée» s'est emparée d'un nouveau scoop : une horde de hackers «anarchistes» (dixit certains magazines) peut mettre en péril les world-companies centrées sur l'édition du logiciel comme Microsoft. Et en effet, le fait que ces logiciels, développés en quelques années avec une logique non-commerciale, anti-hiérarchique et anti-propriétaire, puissent être technologiquement très supérieurs à des produits commerciaux classiques est une forte remise en cause des «lois du marchés» actuelles : propriété intellectuelle, secret commercial et management ... En outre, leur caractère «gratuit» (par Internet, ou par des copains qui ont déjà le CD) et surtout «libre» (personne ne peut prétendre avoir des droits d'auteurs ou autres dessus, et les textes des programmes sont accessibles par tous) peut permettre aux utilisateurs de ne plus être dans l'état de consommateur soumis, imposé par Microsoft & co. Au contraire, les utilisateurs ont désormais la possibilité de modifier les logiciels pour leurs besoins personnels, et d'en faire profiter le reste du monde. Ceci pourrait bien influer sur un avenir qui dans ce domaine s'annonçait plutôt totalitaire. Néanmoins, cette communauté de «hackers» (1) (composée de chercheurs universitaires ou de bénévoles passionnés à travers le monde) n'a pas d'ambition révolutionnaire, et est tout à fait prête à s'accommoder au capitalisme, si celui-ci s'adapte à elle.
1. — Historique La production informatique mondiale a essentiellement trois origines : militaire, commerciale et «indépendante». Cette dernière est due à des universitaires (relativement libres de l'orientation de leurs recherches) et des informaticiens passionnés indépendants («hackers»), qui développent par plaisir ou pour la gloire. Historiquement, beaucoup de grandes avancées de l'informatique (comme Internet, Unix, le langage Ada, ...) ont comme origine des vastes projets du gouvernement américain (ou de l'armée américaine) qui n'arrivant pas à terme à cause de leur démesure, ont été laissé comme «jouets» à des universitaires. Mais, depuis quelques années des grandes entreprises commerciales (IBM, Intel, Microsoft, ...), qui ont la capacité de s'accaparer toutes les innovations, menacent d'asservir totalement l'informatique : un certain nombre de logiciels commerciaux risquent de devenir des «standards» incontournables.
En réaction, les «indépendants» en impulsant le projet GNU et de la Free Software Foundation (fondation pour le logiciel libre) ont développé leurs propres logiciels avec des copyrights (appelés avec humour «copyleft» (2) ) qui permettent leur diffusion libre (et généralement gratuite), sans que quiconque ne puisse se les approprier. Et ces logiciels comme GNU-Linux ou Gimp concurrencent largement leur principaux «équivalents» commerciaux Windows-NT ou Photoshop. Par exemple, le serveur Web le plus utilisé dans le monde est un logiciel libre (nommé Apache).
2. — Mode de production du «logiciel libre» Si un mode de production «alternatif» (cf. [10]) a pu se développer sur une large échelle dans l'édition du logiciel, cela tient au fait que le coût de copie et de distribution d'un logiciel (par opposition au matériel) est quasi-nul : n'importe quel particulier peut inventer un programme qui va se propager sur l'ensemble de la planète. C'était déjà vrai dans les années 80 (le coût de copie de logiciels se comptait en disquettes), mais c'est encore plus vrai depuis les années 90 avec l'avènement mondial d'Internet : n'importe qui peut mettre ses logiciels sur sa page Web, et n'importe qui d'autre peut le télécharger (au prix de la télécommunication). L'essentiel du coût de production d'un logiciel réside donc dans la matière grise qu'il a fallu mettre en activité pour le «développer» (c'est-à-dire l'écrire). Au contraire, même si les universitaires participent à l'innovation matérielle, leurs inventions ne peuvent être produites en masse que par des entreprises.
Ayant des liens profonds avec le monde universitaire, cette production «indépendante» est souvent publique et collective. Chacun peut regarder le texte des programmes et y apporter ses propres modifications. Unix, un système d'exploitation (logiciel qui permet de gérer un ordinateur) créé dans les années 70, pour fonctionner en réseau, en multi-tâche et multi-utilisateur, est un bel exemple de ce type de production. Aussi, lorsque dans les années 80, AT&T (société américaine privée de télécommunications) s'approprie le copyright de ce logiciel, la communauté universitaire américaine est désemparée de se faire «voler» son bébé. Elle réagit en créant GNU (acronyme de «GNU is Not Unix»), un projet de continuer l'aventure Unix, en logiciel libre, c'est-à-dire protégé par la GPL (licence publique générale, cf. [5]) empêchant ainsi des individus de prendre contrôle d'un projet collectif de développement de logiciel.
Cette création collective de logiciel jusqu'alors cantonnée autour de grands centres universitaires (comme Berkeley ou le MIT) s'est étendue à l'ensemble du monde avec Internet. Des milliers de particuliers ont participé au développement de Linux, un système d'exploitation pour PC de type Unix, gratuit, mais qui dépasse largement son commercial et onéreux concurrent Windows-NT. Et même s'il manque encore (mais plus pour longtemps) d'applications libres de bureautiques (traitement de textes, tableur, ...) «grand public», il compte aujourd'hui des dizaines de millions d'utilisateurs dans le monde. Ainsi, le mode de développement même de Linux est une petite révolution dans le milieu. Il va à l'encontre des principes fondamentaux de l'organisation traditionnelle de la production : hiérarchie des décideurs jusqu'aux exécutants, secret commercial et propriété intellectuelle. En effet, n'importe qui peut développer son propre Linux dans le sens où il le désire. Mais, ce projet individuel ne peut prendre de l'envergure que si on parvient à convaincre le reste de la communauté de l'intérêt de ses idées. Pour cela, il faut communiquer...
La communication passe en général par les forums de discussions internet, et éventuellement le courrier électronique. Les participants de ces forums s'échangent des problèmes, des conseils, des solutions, ... : chacun participe suivant son temps et ses connaissances pour retirer des connaissances de ces forums en faisant partager les siennes.
Cette forme chaotique de communication est le coeur d'une des principales forces de Linux : sa grande évolutivité. Cela se traduit notamment par la fréquence élevée de ses mises à jour : jusqu'à plusieurs fois par semaine pour les versions instables (versions dans lesquelles ils restent pas mal d'erreurs), et de l'ordre d'une fois tous les deux mois pour les versions stables (versions utilisables par des utilisateurs novices). Traditionnellement, la fréquence des mises à jour se mesurent plutôt en année. Ce phénomène fait de GNU-Linux un système extrêmement fiable : étant donné le nombre de développeurs les erreurs sont détectées très rapidement, et elles sont presque aussitôt corrigées. Ainsi, les corrections du dernier bug du pentium (erreur matérielle au niveau du microprocesseur) étaient prêtes sous GNU-Linux quelques jours seulement après sa découverte.
La réussite de ce mode d'organisation tient au fait que la production du logiciel est hautement technique et évolue très rapidement. Un mode de production basé sur la compétition, la hiérarchie et le secret commercial est dans ce cadre nettement moins efficace qu'un mode de production basé sur la collaboration et la communication. En fait, c'est particulièrement évident pour la majeure partie des chercheurs universitaires, qui ont l'expérience qu'aucune recherche scientifique fondamentale de haut niveau n'est envisageable hors d'un cadre non-propriétaire (sans droits d'auteur) et ouvert (les recherches sont rendues publiques).
Le mode de développement du logiciel libre mérite donc sans doute le qualitif d'«anarchiste». Mais cet anarchisme est assez individualiste. Les individualités qui ont des projets se lancent de ans avec le mot d'ordre «qui m'aime me suive», et si effectivement ils sont suivis, ils deviennent dans la pratique assez incontournables dans les prises de décisions fondamentales. C'est le cas de Linux, projet lancé par un étudiant nommé Linus Torvald (Linux vient de «Linus Unix»). Bien sûr, rien n'empêche ceux qui seraient en désaccord avec ces «leaders charismatiques» du projet, de continuer celui-ci dans leur coin selon leur guise.
3. — Enjeux sur l'émancipation de l'utilisateur Un autre aspect de la «révolution GNU-Linux» est la remise en question de l'utilisation du logiciel. En ayant le texte des programmes (et le droit juridique de les modifier), les utilisateurs ont désormais la possibilité de comprendre comment marche le système d'exploitation, et éventuellement d'aller modifier ce texte pour l'adapter à leurs besoins. Bien sûr, tous les utilisateurs n'ont peut-être pas le temps ni l'envie de devenir programmeur système, mais ils peuvent espérer avoir une plus grande indépendance vis-à-vis des développeurs du système. Par exemple, quand on est chez soi, on aime pouvoir bricoler un petit peu sans être plombier ou électricien. Ben là c'est pareil : on a la possibilité de bricoler ses logiciels sans être un «expert». Et si on bricole souvent, on peut finir par devenir soi-même un «expert».
Cela peut sembler peu de chose, mais cette possibilité est probablement ce qui fait la différence entre un monde technico-totalitaire, où les individus sont dépendants de quelques experts mondiaux qui protègent jalousement le secret de leur «magie», et un monde où la technique est au service des individus qui peuvent apprendre librement à la dominer.
Pour mesurer l'ampleur de cette ambivalence de l'informatique, à la fois outil de domination ou d'émancipation, on peut s'intéresser au rapport entre l'édition du logiciel et l'école. En effet, celle-ci peut justement soit servir à asservir les individus, soit leur apporter les connaissances et l'esprit critique qui en feront des êtres pluslibres. Par exemple la «professionnalisation» de l'école, à la mode dans les ministères, qui vise en réalité à donner aux étudiants des connaissances immédiatement rentables pour le monde de l'industrie risque de former des individus ultra-spécialisés, moins capables de reconversion, et donc plus dépendants de l'entreprise dans laquelle ils ont du travail. Mais, pour les ministres, ce qui importe, c'est de soumettre l'éducation aux lois du marché : la marchandise étant la «qualification professionnelle» que l'on va vendre aux étudiants, comme aux entreprises à la recherche d'une main d'oeuvre docile. L'éducation représente un énorme marché (voire LE marché du XXIième siècle). Et, le «passage aux nouvelles technologies» ou «la nécessité de combler le retard français» est un prétexte rêvé (par nos gouvernants) pour privatiser l'école. Bill Gates (chef de Microsoft, et «self made man» le plus riche du monde), qui est politiquement très proche de Tony Blair a déjà passé des accords avec les travaillistes pour équiper les 32.000 écoles britanniques (sans doute en échange de soutiens financiers pendant la campagne électorale).
En France, depuis mars 1998, Microsoft propose un «label Microsoft» aux établissements d'enseignements supérieurs qui le désire. Les conditions d'obtention de ce label sont les suivants : «la formation sur les produits Microsoft doit être dispensée sur la base des supports de cours Microsoft disponibles» (à 350 frs HT par module et par élève), et «l'établissement doit répondre aux conditions de MICROSOFT CORPORATION, en matière de certification des instructeurs, d'installations et d'équipements des salles de cours». En échange «Microsoft ne garantit pas que les supports de cours Microsoft sont aptes à répondre à des besoins ou des usages particuliers, ni qu'ils permettent d'atteindre des résultats déterminés» (cf. [4]). En clair, pour obtenir ce label, il faut se soumettre totalement aux conditions financières, techniques et pédagogiques de Microsoft. Pourtant, dans la folle course à l'emploi, ce genre de label risque d'être un passage obligé pour les établissements du type IUT ou école d'ingénieur, dont les étudiants sont destinés à servir les entreprises.
Plus concrètement, à quoi va ressembler un cours Microsoft ? Cela va consister à apprendre à utiliser des logiciels Microsoft de bureautique ou de navigation à Internet. Autant de choses aussi peu enrichissantes que peu utiles : quand les élèves sortiront de l'école, les outils qu'ils auront utilisés en classe seront périmés depuis longtemps, et il leur faudra apprendre en utiliser de nouveaux. Maîtriser l'outil informatique ne se résume pas à connaître les détails et les astuces d'utilisation de tel ou tel logiciel. En particulier, il est important d'avoir une attitude critique vis-à-vis des logiciels et du matériel, pour mieux les utiliser, et éventuellement les modifier, en fonction de ses besoins. Mais, l'enjeu pour Microsoft n'est pas d'apprendre aux élèves à se former des jugements sur les outils informatiques; au contraire, il s'agit de leur faire croire que les logiciels Microsoft sont merveilleux, et qu'en dehors d'eux, il n'y a rien.
Face à cela, les logiciels libres offrent une vraie alternative (cf. [7]) : les élèves pourront librement les copier pour les utiliser chez eux (la seule condition financière sera alors d'avoir un ordinateur), et les profs auront la possibilité de montrer ce qu'il y a derrière les petits boutons et les machins qui clignotent. Le fait que GNU-Linux soit une alternative crédible à leurs équivalents commerciaux a motivé en France la création de lobbies universitaires afin que l'éducation nationale utilise les logiciels libres pour s'équiper (cf. [1]). Mais la partie est très loin d'être gagnée pour ces lobbies, Microsoft ayant une large avance auprès de la majeure partie des technocrates européens.
4. — Remise en cause de la propriété intellectuelle En général, les logiciels sont, comme les oeuvres artistiques, protégés par le droit d'auteur, avec un «copyright». Le fait que ce soit la propriété littéraire et artistique, plutôt que la propriété industrielle (3) , qui s'applique, semble assez naturel, car un logiciel est un texte écrit dans un certain langage : c'est donc quelque chose de relativement «immatériel». Ce «copyright» est caractérisé par une licence qui définit ce que l'auteur du logiciel exige de l'utilisateur : la licence est donc une sorte de contrat imposé par l'auteur, que l'utilisateur est plus ou moins obligé d'accepter lorsqu'il acquiert le logiciel.
La propriété intellectuelle est censée favoriser les inventions, en protégeant les voleurs d'idées. Ce concept peut sans doute être remis en cause pour lui-même, dans la mesure où toute idée en utilise beaucoup d'autres qui appartiennent au patrimoine de l'humanité, ne serait-ce que les mots qui permettent de la formuler : on est tous des voleurs d'idées. De plus, dans le cas du logiciel, la législation sur la propriété intellectuelle aboutit à une situation où l'utilisateur n'a pas de droit (droit de modifier le logiciel pour ses besoins, droit de choisir ses logiciels, ...), et où ses données sont prisonnières d'un format propriétaire, et donc du bon-vouloir de la société qui possède ce format... (cf [4]). C'est contre cette logique exacerbée de la propriété intellectuelle, que les logiciels libres se sont développés.
Néanmoins dans la pratique, le logiciel libre s'appuie lui-aussi sur la législation concernant le droit d'auteur pour se protéger. En effet, dans les années 70, les logiciels libres comme Unix était dans le domaine public.Tout le monde pouvait donc les utiliser comme bon lui semblait. En particulier, les compagnies commerciales pouvait étendre Unix de quelques fonctionnalités nouvelles et mettre une licence propriétaire sur le nouveau produit ainsi obtenu. Et c'est comme ça qu'Unix a fini par être volé en toute légalité par AT&T. Du coup, les logiciels libres sont désormais protégés par une licence. Dans celle-ci, les auteurs stipulent que quiconque a le droit de copier ou de modifier les programmes, y compris à des fins commerciales. Les seules restrictions (dans le cas de la GPL) portent sur le fait que les sources des programmes (modifiés) doivent être accessibles au public, et que les programmes modifiés doivent être mis sous la licence GPL. Ainsi, aucun programme sous GPL ne peut-être mis sous une licence propriétaire. Ces informaticiens ont donc réussi à «patcher» (4) la loi sur le droit d'auteur de manière à le rendre inutilisable à leur encontre. Mais ce patch n'est pas d'une robustesse à toute épreuve.
D'abord, la législation n'est pas la même dans tous les pays. La GPL est par exemple un peu hors-la-loi en France, car elle dégage l'auteur de toute responsabilité vis-à-vis du produit qu'il fournit, ce qui est contraire à la législation française de protection des consommateurs.
Ensuite, le logiciel libre est menacé par une autre composante de la propriété intellectuelle : les brevets (cf [6]). Le droit d'auteur concerne une oeuvre donnée (par exemple le texte source d'un programme), que l'auteur a signée (il n'y a pas de démarche administrative à faire). Au contraire, un brevetprotège une idée ayant des applications industrielles, et nécessite une démarche administrative onéreuse. A l'origine, les brevets étaient censés n'être déposés que sur les idées réellement nouvelles et non-triviales. Mais, aux États-Unis et au Japon, les brevets sur les logiciels (plusieurs dizaines de milliers par an) sont le plus souvent des formules mathématiques ou des algorithmes relativement élémentaires. La fonction mathématique «ou exclusif» a ainsi été brevetée (cf [9]) pour son application dans les interfaces graphiques. Ainsi, pendant 20 ans, le possesseur de ce brevet pourra réclamer des «royalties» à tout programmeur utilisant un «ou exclusif» dans une interface graphique (c'est la base, par exemple, pour faire clignoter le curseur à l'écran). Dans cette course aux brevets, seul les multinationales seront gagnantes, vu le prix du dépôt (100.000 Frs pour un brevet international) et de sa défense en cas de violation (250.000 Frs). Le logiciel libre qui a peu de moyens n'a aucune chance sur ce terrain.
En France et dans de nombreux pays européens, on ne peut pas déposer de brevets dans le domaine de l'édition du logiciel. Le logiciel libre peut donc s'appuyer pour exister sur le fait que les brevets déposées aux États-Unis ou Japon ne s'appliquent pas en Europe (de nombreux logiciels libres, comme Linux, sont d'ailleurs d'origine européenne). Mais la commission européenne a publié en 1997 un livre Vert (cf. [3]), qui fait part de son projet d'aligner l'Europe sur la législation américaine en matière de brevets dans l'édition du logiciel. Ce projet qui prétend «favoriser l'innovation» est à rapprocher des projets de Claude Allègre qui visent à faire des centres de recherche publique (universités, instituts, ...) des «incubateurs d'entreprises». La recherche publique est ainsi encouragée à «valoriser» ses découvertes en les cédant à des entreprises qui se chargeront de les faire fructifier et d'en empocher les bénéfices. Dans le cas du logiciel, cela aboutit à une situation, où le contribuable paye des chercheurs pour développer des prototypes de logiciels, et il devra re-payer ces logiciels aux entreprises qui seront chargées de sa commercialisation. Au contraire, dans un système où la recherche produit des logiciels libres, le contribuable ne paye qu'une fois ces logiciels.
En fait, le modèle du logiciel libre pourrait peut-être s'appliquer à d'autres productions de la recherche publique. Il y a donc là sans doute deux luttes à rapprocher : la lutte contre les brevets sur le logiciel, et la lutte contre la privatisation partielle de la recherche publique (c'est-à-dire, comme dans toute privatisation, la privatisation des profits et la nationalisation des coûts).
5. — Incorporation du logiciel libre dans une logique commerciale Les partisans du logiciel libre ne sont pas anticapitalistes (certains sont même ultra-libéraux, voire libertariens). Ce sont en général des programmeurs, qui n'ont pas envie de voir le monde du logiciel soumis à quelques grandes multinationales. Même si à l'heure actuelle, leur pratique est essentiellement non-commerciale, ils ne sont pas hostiles à la logique commerciale, surtout si celle-ci peut briser l'hégémonie des éditeurs de logiciels propriétaires. Pour beaucoup, l'essentiel du combat est d'obliger les éditeurs de logiciel à faire des profits non pas sur la diffusion des logiciels, via le secret commercial et le flicage des utilisateurs, mais sur l'aide technique, la maintenance, l'«expertise», etc ...
Un bon exemple de cet état d'esprit est l'enthousiasme qu'a suscité au sein de la communauté l'annonce de la compagnie Netscape de rendre publique les sources de son navigateur Web. Mais c'est pour résister à la concurrence de Microsoft qui à incorporé son navigateur à son système d'exploitation, que Netscape a décidé au printemps dernier de faire suivre à son navigateur le même mode de développement que Linux. Netscape n'œuvre pas pour le bien-être de l'humanité, mais pour son propre profit : grâce à la «mise en liberté» de son navigateur, cette compagnie espère que celui-ci va survivre (il était fortement menacé) et qu'elle va pouvoir faire des profits sur les ventes de livres à propos du navigateur, ou les ventes de CD de ce navigateur (même si un logiciel est gratuit sur internet, on préfère parfois acheter le CD, car c'est plus simple à installer), ou sur les ventes de ses autres logiciels (elle profitera de la publicité du navigateur).
Cette stratégie commerciale de Netscape a fortement agité la communauté du logiciel libre, car certains voudraient maintenant faire de la publicité envers les éditeurs de logiciels commerciaux afin de les inciter à passer sous la bannière du logiciel libre. Par exemple, ils voudraient renommer le terme anglais du logiciel libre, «free software», qui est ambigüe, car «free» signifie à la fois libre et à la fois gratuit (ce qui évidemment a tendance à effrayer les marchands). Le nouveau terme serait «open source» qui signifie que le texte des programmes est public. Un point de polémique plus profond concerne le point de la GPL qui stipule que toute modification d'un programme sous GPL doit être sous GPL. Netscape était en effet géné par ce point, car elle souhaitait continuer à développer des logiciels sous licence propriétaire utilisant une partie du navigateur. Elle a donc mis son navigateur sous une licence propre, qui ressemble à la GPL, hormis le fait qu'elle s'autorise à commercialiser, sous une autre licence, des programmes qui utilisent le navigateur (cf [8]). Les partisans de l'«open source» ont donc remis en cause cet aspect de la GPL, et favorisent l'apparition de licence qui laisse la possibilité à l'auteur d'un logiciel libre d'utiliser ce logiciel libre à des fins propriétaires.
Ceci dit, Internet garantit que les logiciels libres resteront une alternative à la logique commerciale. Ceux-ci pourront toujours être diffuser librement par quiconque qui le voudra bien. Il faut néanmoins qu'Internet, condition indispensable d'existence des logiciels libres, reste le «média» relativement libre qu'il est aujourd'hui. C'est pour cela, que certaines associations de promotion du logiciel libre, comme l'Association de Promotion de la Recherche en Informatique Libre (cf. [2]), qui soutiennent aussi le développement d'un internet libre et non marchand (soutien à Altern, ...).
6. — Conclusion : ce n'est pas demain le grand soir La communauté du logiciel libre a remis en cause la notion de propriété intellectuelle. Mais l'existence d'un moyen de communication, comme Internet, qui permet un contact direct entre individus aux quatre coins de la planète, a été déterminante. La GPL pourrait en fait s'étendre facilement à tout produit de l'intelligence humaine (oeuvre littéraire, musicale, multi-média, ...) qui est diffusable numériquement par Internet, court-circuitant ainsi les intermédiaires entre le producteur et le consommateur.
Plus généralement, c'est le mode de production capitaliste classique dans le domaine qui est remis en cause. En prenant des principes contraires à ceux des capitalistes, la communauté du logiciel libre a été capable d'avoir une production d'une plus grande qualité technique.
Ceci dit, le logiciel libre n'est pas une révolution sociale. Le capitalisme peut tout-à-fait le récupérer et l'adapter, comme le montre l'«open-source». Pire, grâce à un changement de législation sur la propriété intellectuelle, le logiciel libre pourrait disparaître.
Pour reprendre la conclusion de Jean-Paul Smets et Benoît Faucon (cf [9]), << il ne faut pas confondre copyleft (gauche de copie) et logiciel gauchiste. Le logiciel libre ne doit pas nourrir les mêmes illusions que l'Internet lors de son explosion du milieu des années 90, lorsque certains prophètes voyaient dans le réseau mondial un moyen de faire disparaître les conflits sociaux. Le logiciel libre ? Juste une goutte de tempérance dans la rudesse de l'économie de marché. >>
Pour apporter une note un peu plus positive (en fait, d'après le ton de ce livre, cette conclusion est destinée à rassurer les lecteurs : le logiciel libre est compatible avec le libéralisme), l'expérience du logiciel libre est intéressante a deux points de vue. D'abord, elle montre que l'asservissement par les «Nouvelles Technologies» n'est pas une fatalité, et que la «révolution des télécommunications» ouvre des brèches dans le système capitaliste dans lesquelles il est possible de s'engouffrer. Ensuite, cette expérience montre que sur une production hautement technique, un comportement libertaire n'est pas utopique.
Annexe pratique : faut-il s'équiper sous Linux ? Linux existe sur de nombreuses architectures (PC, Mac, ...). Un mécanisme de «dual boot» lui permet de plus de cohabiter avec un autre système d'exploitation (Windows, MacOS, ...) et de choisir au démarrage de l'ordinateur quel système on souhaite utiliser. Il faut pour cela avoir un peu de place sur son disque dur... De plus, sous Linux, on pourra accéder au système de fichier de l'autre système de manière transparente. Si on pourra lire des documents (textes, images, ...) de l'autre système, on ne pourra pas en exécuter les applications (Word, Excel, ...). En fait, grâce à des émulateurs en cours de développement, ce sera peut-être possible dans un avenir plus ou moins proche.
Linux peut donc être installer sans frais sur son ordinateur personnel. On peut cependant avoir des problèmes pour faire reconnaître ses périphériques par Linux. En effet, les constructeurs ne développent en général pas les «pilotes» (programmes qui permettent d'intégrer le périphérique dans le système d'exploitation) pour Linux. Ceux-ci sont donc développés par des bénévoles un peu partout dans le monde. Le problème est que parfois, les constructeurs refusent de rendre publique les informations qui permettraient de créer le pilote. Parmi les périphériques non supportés, on trouve aussi ceux de très bas de gammes (clones de grandes marques pas très réussis) ou ceux de très haut de gammes (matériel dernier cri sur lequel personne n'a eu le temps de plancher). Malgré tout, les périphériques «standards» sont en grande partie supportés sous Linux. Un autre aspect de Linux, est qu'il est très bien documenté, via notamment les «HOWTO» («Comment faire ?»), documents libres(au même sens que les logiciels) qui expliquent comment réaliser certaines tâches précises, et que l'on trouve un peu partout (distributions Linux, Web, cf. [12]...). En particulier, avant de se lancer dans l'installation de Linux, il est recommandé de consulter le «Hardware-HOWTO» qui énumère les problèmes de compatibilités de matériels que l'on rencontre sous Linux.
Linux est un système qui offre une très grande configurabilité. Le problème est que les configurations offertes par les distributions de Linux sont en général trop pauvres pour être immédiatement utilisable par un «novice». Il faut donc mettre la main à la pâte pour obtenir un environnement de travail «à la Windows». Ceci dit, avec le temps, les distributions de Linux progressent de ce côté là.
Installer Linux, c'est bien beau, mais il faut encore savoir faire quoi avec. Il existe des logiciels de bureautiques (StarOffice, WordPerfect, ...) sous Linux, compatibles avec le monde Microsoft, mais ceux-ci sont propriétaires (mais gratuits pour l'instant dans le cadre d'une utilisation personnelle). À part ça, c'est un peu le désert du coté de ce type de logiciel. En effet, dans le monde universitaire le «traitement de texte» standard est TeX, qui ressemble plus à un langage de programmation qu'à un logiciel comme Word. Il n'y a aucun équivalent de XPress.
Il existe par contre des logiciels libres d'éditions graphiques comme Gimp (équivalent de Photoshop), de modélisation 3D, de gestion de serveurs Web, ... (cf. [11]). En fait, on trouve surtout sous Linux des outils pour développer et gérer des logiciels ou des systèmes informatiques. Mais c'est compréhensible, car à l'origine, c'est un système fait par des informaticiens, pour des informaticiens. D'ici quelques années, on peut cependant espérer que les utilisateurs «normaux» trouveront autant de logiciels intéressants que sous Windows ou Mac.
Finalement, pour une association (ou un syndicat), se mettre tout doucement à Linux, peut être intéressant. Cela permet d'avoir des ordinateurs destinés à la bureautique de base, très bon marchés, sans entorse à la loi (sans piratage). Linux est de plus très adapté pour gérer quelques ordinateurs utilisés par un grand nombre de personnes, en offrant notamment la possibilité de mettre ces ordinateurs en réseau : c'est-à-dire gagner en communicabilité interne, et réduire les coûts de matériels informatiques.
Pour un individu isolé, il faut être motivé pour s'équiper sous Linux : motivé par la curiosité, ou la volonté de s'émanciper de l'informatique propriétaire. Si on n'est pas prêt à investir de son temps dans Linux, ce n'est, pour l'instant, pas intéressant de se lancer dans son installation. Dans ce cas, on peut néanmoins prendre contact avec les logiciels libres en restant sur son système propriétaire : de nombreux logiciels libres existent aussi sous Windows (cf. par exemple [13]).
References[1] Association Francophone des Utilisateurs de Linux et des logiciels libres. [2] Association de Promotion de la Recherche en Informatique Libre. [3] Commission européenne. Livre Vert pour promouvoir l'innovation par le brevet [4] Roberto Di Cosmo. Piège dans le cyberespace. [5] FSF. GNU General Public License (GPL). [6] Institut Nationale de la Propriété Industrielle. [7] Bernard Lang. Contre la main mise sur la propriété intellectuelle, des logiciels libres à la disposition de tous, Le monde diplomatique, janvier 1998. [8] Netscape. Netscape Public Licence. [9] Jean-Paul Smets-Solanes et Benoît Faucon. Liberté, égalité, business. Edispher, 1999. [10] Eric S. Raymond. The Cathedral and the Bazaar. [11] Linux Center : index de pages Web sur le Linux [12] Documentation de Linux. [13] Virtually Unix
- 1 A l'origine «hacker» signifie écrivain qui travaille dur, sans reconnaissance sociale (cf. «nègre» en français). A ne pas confondre avec «cracker» qui signifie «pirate».
- 2 Deux sens sont possibles : «copie laissée» ou «gauche de copie» par opposition au «droit de copie»
- 3 Ces deux types de propriétés sont des composantes de la propriété intellectuelle,
cf. [6]
4 «to patch» en anglais signifie rapiécer (comme dans patchwork). C'est un terme d'informatique qui veut dire modifier un programme existant, pour en changer le comportement.
Lukas Stella
Abordages informatiques
Dans l'ordre des choses marchandes
éditions du Monde Libertaire, éditions Alternative Libertaire
48 pages - 4 € - 2002
Source : http://perso.respublica.fr/libertaire/LIBRAIRIE/informatique.html
Le mythe informatique "Si tu veux connaître, apprends à agir" mais "agis toujours de manière à augmenter le nombre des choix possibles".
Heinz von Foerster - Conférences
En tant qu'outil permettant d'automatiser un travail souvent répétitif et toujours pénible, l'ordinateur a su gagner la reconnaissance du plus grand nombre jusqu'à se rendre nécessaire à toute activité. Si l'informatique était le moyen de se soulager d'un travail avilissant en prenant en charge les taches harassantes, libérant ainsi pour tous un temps libre considérable sans tomber dans la misère du chômage, elle pourrait devenir l'outil incontournable de la libération de l'esclavage du travail. Mais aujourd'hui, cette machine à calculer, utilisée principalement à comptabiliser l'exploitation, est sortie de son cadre pour envahir tous les aspects de la vie quotidienne, conditionnant ses utilisateurs en les passant progressivement et entièrement sous son contrôle.
Plus d'un salarié sur deux utilise un ordinateur dans son travail. S'il s'est très vite rendu indispensable, c'est qu'on a su le faire passer pour ce qu'il n'était pas : un cerveau électronique intelligent. Cette machine à calculer peut, en reproduisant la suite d'instructions d'un programme, résoudre certains problèmes mais elle n'a pas à choisir et n'a donc pas de problème, c'est nous qui en avons à cause d'elle. L'ordinateur est prévisible car il effectue toujours ses opérations de la même manière, étant donné qu'il n'a pas la capacité d'apprendre et d'évoluer par lui-même. Il stocke ses données comme des paquets, parce qu'il n'a pas de mémoire sinon il écrirait ses mémoires.
L'ordinateur est un mot qui a été choisi par IBM pour traduire le terme anglais de computer qui étymologiquement signifie contempler ensemble. On appelle computation toute opération qui modifie et organise l'objet observé ou sa représentation contemplée. Ce qui est ordinateur dispose, met chaque chose à sa place, mais aussi dirige les convois mortuaires du numérique qui emmènent les derniers morceaux de la vie sociale. Au XVIIIe siècle, celui qui ordonnait était ordinateur, aujourd'hui c'est celui qui confère un ordre ecclésiastique. L'esprit ordinateur est la nouvelle secte scientiste qui comptabilise la rentabilité servile de ses sujets pris comme objets quantifiables. La dévotion généralisée au Net confirme ce mythe de la communication, communion solennelle sous contrôle. Noyée d'Internet, la terre sera numériquement nettoyée de ses taches impures incontrôlables.
Le système informatique est ordinateur et calculateur, il modèle la pensée, l'arrachant à son contexte pour la traiter, la trier et l'utiliser comme objet économique de ses calculs, pour enfin la stocker comme valeur optionnelle dans ses banques de données. Les tiques informatiques étriquent la pensée humaine incertaine, la robotisent par un procédé de modélisation binaire de la réalité, en vrais ou faux, bon ou mauvais, par un traitement automatisé de la pensée selon le programme de calcul de l'économie du marché et de la finance.
Le mode de pensée binaire de l'objectivation digitale ne peut pas se passer de certitudes figées, même si elles s'avèrent apparaître toujours parcellaires, donc trompeuses. Si, par ailleurs, les fonctions analogiques qui émergent de situations en évolution, n'ont pas besoin de vérités confirmées par le calcul, c'est que ce qui leur est essentiel n'est pas la comptabilité du contenu mais bien le système de relation dans sa dérive situationnelle.
L'ordinateur s'impose comme une intrusion intransigeante, agressif par les ultraviolets qu'il envoie, stressant par son scintillement et peut-être aussi par les ondes électromagnétiques qu'il émet et dont on ne sait pas grand chose. C'est une prothèse qui parasite son hôte en lui dévorant son temps et diminuant son espace vital. Il lui fait miroiter les paradis virtuels de la perfection qu'il n'atteindra jamais. Outil indispensable à l'esclavage salarial, l'informatique inflige ses contraintes restrictives comme une surexploitation : gestion des pannes à répétition, responsabilisation face aux problèmes de communication, pression de la clientèle, impératif de productivité, soumission de toute initiative au contrôle, parcellisation des tâches réduisant la marge de manœuvre de chacun, automatisation des rapports humains pour remplacer les aléas trop incertains des comportements.
L'écran isole, l'ordinateur divise. L'informatique est une pratique solitaire qui individualise par la fabrication de séparations à tous les niveaux. L'individualisme occidental contemporain est marqué par cette technologie compétitive qui développe les tendances ostentatoires, agressives et belliqueuses d'un homme qui a perdu sa dimension communautaire. Sans la possibilité de pouvoir s'accomplir librement dans la société selon ses désirs, il se retrouve dessaisi de sa vie publique, amputé de toute réalisation personnelle car il a besoin d'autrui pour exprimer pleinement sa spécificité. L'individualisme spectaculaire détruit l'individu dans l'isolement de son rôle factice, soumis à une compétition guerrière, seul contre tous, condamné à une solitude de frustrations. Son petit monde fermé en est infecté. Sa reconnaissance sociale passe par ces séparations qui font de l'autre un concurrent à battre, l'ennemi à abattre. Son attitude intolérante et prétentieuse diminue ses capacités de socialité. Arborant le mépris agressif du gagneur, l'individu, de plus en plus informatisé, se perd dans le désert des violences barbares.
Avec l'ordinateur, les salariés précaires prennent des risques énormes et l'employeur augmente ses profits exorbitants. Et comme si ça ne suffisait pas, le travail envahit maintenant la maison. Se payer un ordo perso pour s'auto-former et pouvoir finir le travail le soir à la maison est devenu monnaie courante, mais pour pas un sou. Dépossédés de leurs activités, les populations au travail sont comptabilisées et contrôlées par les réseaux informatiques des entreprises qui s'accaparent leurs forces de vie pour leurs seuls profits. Les clics de souris claquent comme des coups de fouet. Bien plus qu'un outil, l'ordinateur se place comme l'apparence technologique de cet esclavage. Il en est effectivement sa matérialisation pratique. Le travailleur est saisi comme une marchandise appropriée par l'usurpateur comme objet mathématique géré par ordinateur, instrumentalisant son forfait sous son aspect productif et spéculatif. Les travailleurs formatés deviennent les objets de la machine à calculer les profits. L'ordinateur contrôle la vie en l'ordonnant dans ses données, fragmente l'existence en imposant violemment des séparations binaires, initialisant les connaissances par le stockage à vif des savoirs, gravés dans sa mémoire morte.
Le fait de sa cause L'évolution en tant que dérive phylogénique naturelle n'a pas de finalité et ne suit aucune direction préétablie.
Humberto Maturana - De l'origine des espèces par voie de la dérive naturelle
Par-delà le bien et le mal, utiliser le concept de la cause pour démontrer la déduction de son effet n'est que la construction d'une pure fiction conventionnelle destinée à comptabiliser dans l'ordre les phénomènes mais pas à les comprendre. Cette logique d'ordinateur constitue la prothèse centrale, indispensable aux convictions des communautés scientistes. Une simple supposition se métamorphose en une prédiction qui se vérifie d'elle- même grâce au processus de sa construction. Ce que l'on prend pour un effet engendre des causes concrètes. La prédiction crée la réalité qui conduit à l'accomplissement de l'oracle. Comme outil de recherche, cette machine à calculer ne peut trouver, en fin de compte, que l'objet matérialisant sa propre structure de fonctionnement. L'effet de son processus reproduit systématiquement la cause comme prévu. C'est la confirmation de l'hypothèse qui est découverte à travers l'objet de certitude recherché. Le monde des objets comptabilisés s'en retrouve certifié conforme selon la cause défendue. Cette croyance aveugle en une réalité objective maîtrisée, séparée de la situation vécue, est ainsi renforcée dans la soumission à cet état de fait, figeant toute évolution fondamentale de la recherche dans un immobilisme contemplatif, expression d'une servitude volontaire à l'ordre des choses tel qu'il est.
Ce début de siècle restera l'époque de la destruction irréversible de la planète, de l'appauvrissement des populations, de la misère de la survie et du formatage généralisé des cyber-esclaves. L'ordo est à la mode, il passe pour l'indispensable hyper-branché. La jeunesse se noie de jeux virtuels avec lesquels il n'est plus possible de jouer. Les règles implacables et intransigeantes ne tolèrent aucune déviance ni aucune remise en jeu. L'informatique ordonne le jeu en une logique autoritaire où chaque cause ne produit qu'un seul et unique effet, comme prévu, sans aucun hasard ni perturbation. Seul compte le résultat de la compétition, même si la partie n'en vaut pas la chandelle. Cette logique claire, nette et précise s'impose à ses esclaves comme l'essence du ludique, elle se calcule et s'additionne dans une pureté sans tache. Ainsi cassée, l'improvisation ludique a conditionné ses réflexes de plaisir par la reproduction de tâches mécaniques selon un schéma laborieux. Les dérives du jeu qui invente son nouveau monde en dépassant les frontières du possible, sont mises définitivement aux oubliettes par les illuminés de la soumission. La violence compétitive, l'excitation de la vitesse et la crainte de la mort se retrouvent déshumanisés dans le piège de la représentation numérique. Du transfert effectué sur cette projection en découle un réflexe autistique où les passions fusionnent avec le monde virtuel, où les peurs ne sont plus que le spectacle de la machine ordonnatrice. L'invention ludique s'aliène par la soumission au travail, s'exécutant pour le seul profit de la machine, qui réalise ses oracles objectivés dans la certitude du nombre quantifiable.
Plus que l'outil idéal de marchandisation, véritable couteau suisse new look, le micro-ordinateur régule la vie quotidienne de chacun au cœur de sa solitude. C'est un multi-robot dernière génération : comptable, gestionnaire, banque de données, machine à écrire et à publier, dictionnaire, agenda, boite aux lettres, téléphone, minitel, fax, photocopieur, tirage de photographies, télévision, montage son et vidéo, générateur de musique artificielle et d'animation virtuelle, lecteur de CD et de DVD, magnétophone, boîte à peinture, jeux... Presque plus rien n'échappe à son contrôle, programmé par l'entreprise sans aucune concertation, selon ses intérêts et son bon vouloir. Par ses applications qui nous sont imposées, l'ordinateur ne se lasse pas de nous rappeler à l'ordre lorsque notre esprit se laisse aller naturellement. Sa logique étroite à respecter à la lettre, la soumission indispensable à l'exécution de ses procédures obligatoires en font une impitoyable machine à broyer du rêve, numérisant tout ce qu'elle engloutit, pétrifiant toute passion. Dans un monde où tout se vend, l'informatique est l'outil de l'esclavage du travail, instrument de torture anesthésique qui contrôle le bon déroulement de la survie et impose son fonctionnement comme étant le seul possible.
Vérités crédules Le langage binaire de l'ordinateur est une irrésistible incitation à admettre dans chaque instant, sans réserve, ce qui a été programmé comme l'a bien voulu quelqu'un d'autre, et qui se fait passer pour la source intemporelle d'une logique supérieure, impartiale et totale.
Guy Debord - Commentaires sur la société du spectacle
Parce qu'il a su hyper-développer ses prothèses informatiques dans tous les domaines, le spectacle peut s'afficher comme une société de communication. C'est alors que l'intelligence se retrouve piégée dans l'accumulation infinie d'informations, sorte de stockage mondial des marchandises du spectacle. L'illusion est parfaite, la programmation totalitaire, imperceptible de l'intérieur. Le flux des quantités illimitées d'informations dépasse nos capacités et nous plonge ainsi dans une attitude passive de contemplation.
La consommation d'informations programmées est devenue le principal rapport de l'individu au monde qu'auparavant il percevait activement par lui-même selon la situation où il se trouvait, suivant le cours de sa propre histoire. Ce nouveau rapport est appelé communication. À l'intérieur d'une même communication, on peut juxtaposer, sans contradiction apparente, n'importe quoi, car le flux de l'immédiateté l'emporte sur tout. C'est quelqu'un d'autre qui programme à son gré cet instantané parcellaire étriqué du monde sensible.
Contrairement à l'homme qui communique la plupart du temps par analogie multiple, l'ordinateur digital ne traite que les instructions qu'il reçoit, l'une après l'autre. L'élément essentiel qui le compose est un simple commutateur à deux positions ; ouvert et clos, courant ou pas courant. Avec une proposition l'ordinateur compute quatre fonctions logiques. Il peut combiner deux propositions et donc indiquer 16 fonctions logiques, avec 3 il en établit 256... etc. Le cerveau humain a des réseaux neuronaux qui gèrent des centaines de milliers d'entrées en effectuant des computations très complexes. Si on considère chaque entrée d'un autre neurone comme une proposition, alors le nombre de fonctions logiques est astronomique, sans commune mesure avec l'ordinateur. Une computation du système nerveux implique des centaines de milliers de neurones fonctionnant ensemble, il traite un ensemble en une seule fois. Il procède en parallèle, et non en série ; autrement dit, il n'effectue pas des opérations successives comme le fait un ordinateur. 10 neurones peuvent produire un nombre gigantesque de réseaux : 10 suivi de 100 zéros ! Notre cerveau possède environ 100 milliards de neurones... À ce niveau, ce n'est plus calculable.
Bien que les ordinateurs actuels soient impressionnants, on a tendance a oublier que la vitesse de fonctionnement de la rétine humaine n'a pas été égalée, et de loin ! En fait pour simuler dix millisecondes du fonctionnement complet d'une cellule nerveuse de la rétine, il faudrait faire environ cent fois cinq cents équations différentielles non linéaires. Quand on sait qu'au moins dix millions de cellules ont les unes sur les autres une action complexe, on peut estimer qu'un super-ordinateur mettrait plusieurs années pour simuler ce qui se passe dans l'œil de nombreuses fois par seconde.
Modèle de prévisibilité et de certitude, la machine informatique dit : "chaque fois que vous me donnez la même entrée, je vous donnerai la même sortie", indépendamment de toute histoire et de toute expérience, comme l'a bien voulu le programmeur. Il n'y a pas de place pour l'étranger venu d'ailleurs, pas d'arrangement possible avec l'inconnu. En dehors de toute croyance religieuse, notre cerveau n'a pas été conçu par qui que ce soit, il s'est construit par lui-même car il est réflexif ; chaque fois qu'il fait une opération, il change sa règle de transformation. Le changement se produit parce qu'il a modifié l'opération à l'intérieur du système. Une série continue d'opérations sur des opérations produit des valeurs propres, d'où émerge une expérience stable, issue d'un ensemble de comportements sensori-moteurs. L'expérience change son état interne ainsi que son fonctionnement dans une évolution circulaire, ce qui le rend imprévisible. Son comportement n'est pas calculable !
Les ordinateurs n'ont ni mémoire, ni intelligence, car ils ne peuvent pas computer leurs propres computations, ce qui les empêche d'avoir un processus cognitif. Par contre, les computateurs biologiques peuvent opérer les programmes eux-mêmes. Ce qui mène au concept de méta-programme, de méta-méta-programme, et ainsi de suite, sans limite préconçue, conséquence de l'organisation récursive inhérente au cerveau. Il joue avec sa propre régulation, il se produit lui-même au cours de son histoire.
Le système nerveux n'est pas isolé dans l'organisme, mais en étroite interdépendance avec le système endocrinien, qui contrôle, entre autre, la transmission synaptique par messages chimiques. Ces neuromédiateurs sont utilisés par certains neurones qui, en quelque sorte, les choisissent. Et cette interdépendance du système nerveux avec l'organisme va beaucoup plus loin ; la psychosomatique a montré qu'elle n'avait pas de limite. Cette faculté d'autorégulation, de transformation permanente, s'inventant elle-même, est propre à l'organisme vivant, et permet à l'être humain de jouir de son autonomie, c'est-à-dire de choisir selon ses désirs.
La confusion, propagée par le discours dominant, entre le cerveau électronique et le cerveau humain, séparant arbitrairement l'esprit du corps, tend à assimiler l'homme à la machine, à réduire ses facultés et mutiler ses émotions, amputant l'individu de sa liberté inventive. Les dérives de la vie sont prises pour des faits objectifs, conséquences inévitables des objets de leurs causes. Cette détonante propagande par le fait trouve sa confirmation dans la production de cet état de choses. La société marchande a besoin de machines à produire, ordonnées comme des ordinateurs, et non pas de créatifs amateurs d'humour et de hasard, libres d'agir en augmentant le nombre des choix possibles.
Méfions-nous des croyances qui consistent à croire que chaque chose a sa place. Dans ce domaine, certains spécialistes s'imaginent que le cerveau peut se couper en tranches en localisant chaque fonction précisément. Pour cela, ils utilisent une logique, dite de cause à effet, intégrée par l'ordinateur, mais totalement inadaptée au cerveau qui, lui, fonctionne toujours comme un ensemble en interaction avec son environnement, une totalité s'auto-construisant en permanence. Pour ces spécialistes, la transformation du cerveau, imprévisible et inventif, en ordinateur ordonné et contrôlable, devient le seul but qui détermine toutes leurs expériences. Ils confirment ainsi leur hypothèse de départ afin de vérifier leur prédictions. C'est une science réductrice qui voudrait supprimer l'expérience du vécu, réécrire l'histoire afin d'y supprimer toute trace d'autonomie inventive, d'insurrection sociale. On a vu l'automobile à hydrogène utilisant de l'eau comme carburant, s'effacer des mémoires par usurpation militaire. L'objectif de ces spécialistes étriqués conditionne leur manière de penser, leurs observations, et donc leurs actes. Ceci paralyse l'invention scientifique dans une numérisation technologique sans autre lendemain que le profit à court terme. Ils prennent leur carte pour le territoire, leur programme pour une réalité, qu'ils affirment comme étant la vérité parce qu'elle est scientifiquement exacte et effectivement conforme à l'acceptation sans réserve de cet état de fait où l'intelligence du moment est contaminée par l'encéphalopathie spongieuse.
Le clic du presse-citron Le terme d'interactivité suppose précisément une passivité fondamentale : on se laisse conduire par les propositions de la machine, qui grave ses présupposés [...]. Les réflexes conditionnés tuent toutes pensée, toute possibilité d'imaginer un autre mode. La seule imagination permise porte sur la façon de tirer le maximum de ce gigantesque dépotoir stratégique.
Marie Nemo - Mort à crédit, Le publicitaire
On ne peut exiger de quelqu'un de ne plus se rappeler quelque chose. On ne peut pas jeter ses souvenirs et vider la corbeille. La mémoire n'est pas un stockage de données que l'on pourrait déplacer et remplacer à volonté comme des marchandises. C'est notre vécu, dans son fonctionnement, qui s'inscrit corporellement sous forme de mémoire, il ne peut s'effacer. Notre perception varie en fonction d'une multitude de facteurs liés à notre histoire. Nous ne voyons jamais les choses deux fois de la même manière et pourtant nous les reconnaissons, mais pas l'ordinateur qui, s'il ne trouve pas une parfaite correspondance, en déduit que ce n'est pas la même chose.
La connaissance est trop souvent réduite à une accumulation d'informations figées, un stockage de marchandises formatives. Même les systèmes d'éducation confondent l'émergence de nouveaux processus avec la distribution d'informations, nouvelle camelote de supermarché. Les cerveaux deviennent virtuellement ordinateurs enregistrant les données consommées. Les processus vivants sont transformés objectivement en choses, les verbes en noms, et tout devient objet de profit. C'est alors que tout s'uniformise par marchandisation dans une illusion de diversité. Il n'y a plus de place pour la déviance et l'invention personnelle, sinon dans les prisons matérielles, psychologiques ou chimiques prévues à cet effet.
En envahissant tous les aspects de la vie, l'informatique n'est plus seulement qu'un simple outil, mais bien une projection réductrice du cerveau sur laquelle on effectue un transfert général, un méta-outil qui exige de nous une fusion totale. Les facultés intellectuelles projetées dans cet objet rend l'homme étranger à ses actes, mutilant son intelligence par fragmentations stériles et séparations réductrices. Appropriée par les accapareurs marchands, la pensée, application utilitaire, dévie vers d'autres prolongements les intentions de celui qui en use. Tout ce qui était directement vécu s'éloigne dans la représentation informatisée du spectacle. L'intelligence s'aliène par un transfert dans la machine contemplée, fidèle reflet de la production des choses profitables.
La matrice de nombres calculés par ordinateur à partir d'une instruction programmée par un expert, substitue l'opération numérique au monde vécu par l'individu, engendrant un monde d'apparence, à part, objectivé par les mathématiques. Une vérification avec cette machine à fabriquer des certitudes, est prise pour une preuve d'exactitude dans le monde du vécu. Un deuxième monde apparaît. La pensée séparée du vécu devient le sujet de l'outil vénéré, fabricant ainsi une réalité objective à part, certifiée exacte par le calcul. La vérité inventée devient réelle grâce à la foi en la technique des nombres divinisés, à la conviction aveugle de son inventeur schizophrène. Cette croyance sans réserve aux nouvelles technologies est elle-même cette vision du monde. Ce lavage numérique du cerveau fait voir le monde ainsi, donc le monde est ainsi.
La fonction de l'ordre numérique n'est plus de représenter le monde, mais, par une simulation restrictive, de s'y substituer. Cet ordre nouveau tend à contrôler l'ensemble de la planète par une sorte d'innervation étendue et ramifiée en réseaux. Super technique ordonnant toute opération, l'ordinateur est le sauveur suprême du marché, ne laissant à l'individu que le choix de perdre sa vie à ramasser des miettes et à ne gagner que la certitude de l'ennui. Il ne contemple plus que l'objet numérique de son existence, spectateur de sa propre vie qui lui échappe.
L'écran s'incruste au détriment du contexte vécu qu'il repousse, contrôlant le flux d'informations formatrices dans le seul sens du dehors vers le dedans. Le regardeur développe sa schizophrénie, car il vit deux modes d'être au présent, dont l'un, soumis au programme préconçu, chasse l'autre en arrière-plan en masquant toute possibilité inventive des hasards de la vie, refoulant son fonctionnement circulaire naturel. Ce nouvel ordre économise la vie par restriction. L'image numérique est métamorphose. Son langage logico-mathématique manipule nos perceptions et à la longue provoque une mutation de notre mode de pensée en le séparant de sa situation vécue. S'il y a fusion avec l'outil, il y a nécessairement une confusion paradoxale, car l'outil ne peut pas être celui qui s'en sert. Lorsque l'on se projette dans l'ordinateur à la suite d'un transfert sur cet outil censé reproduire le cerveau, on effectue une automutilation réductrice sans solution possible. Le message devient lui-même l'auteur que nous subissons dans l'absence, spectateur-terminal du réseau ainsi intégré.
Une transformation radicale dans la topologie du sujet-objet affecte les fondements même de notre culture. Simuler l'objet, c'est le reconstruire à l'aide du calcul, le débarrasser de toutes ses souillures trop particulières qui le rendent incontrôlable, c'est le standardiser. Il faut figurer ce qui est modélisable, en produisant une survalorisation quasi sacrée de l'objet, purification du sujet au feu électronique du calcul. Au fur et à mesure que cette prothèse de cerveaux se développe, elle réduit l'espace et le temps à la dimension sans vie de la réalité de ses objets. L'intelligence du discernement et de l'adaptation inter-relationnelle s'automutile par ses rapports exclusifs avec la machine. Son handicap chronique s'accroît en s'amputant périodiquement de certaines fonctions vitales, jusqu'au coma d'une servitude accomplie.
La vie sur terre est mise en programme et de la sorte calculée en suites statistiques. Les interactions complexes du monde des vivants sont disséquées et séparées en séquences spécialisées d'investigations. Ces séparations arbitraires fragmentent et figent le monde en de multiples séquences informatisées. Les certitudes des calculs répandent la croyance que la vie est maintenant maîtrisée, chaque séquence ayant son spécialiste expert attitré, mathématiquement irréprochable. Nul temps à la réflexion n'est possible dans cette expérience concrète de la soumission permanente. L'ordinateur, outil indispensable à la production de profits et de spéculations, a envahi tout l'espace en plongeant les producteurs eux-mêmes, dans une réalité virtuelle, grâce à la programmation effective de leur perception du monde.
Le temps compté Le temps s'impose comme une contrainte extérieure qui étend ses tentacules dans tous les plis et replis de nos actes les plus intimes. Le temps n'est pas une simple convention mais l'un des systèmes les plus fondamentaux qui ordonnent l'existence.
Edward T. Hall - Au-delà de la culture
La technologie a fixé le temps afin de le maîtriser. Elle impose une réalité linéaire constante, unique et immuable, gérée par informatique. Ce temps irréversible consomme du futur pour produire du passé, ne laissant au présent qu'un point théorique insaisissable, sans aucun rapport avec le temps particulier effectivement vécu par chacun.
Le présent, à la lumière du jour, a pris du retard car les rayons lumineux mettent dix minutes pour nous parvenir du soleil. Lorsque l'on fait l'expérience de l'observation des étoiles, c'est une multitude de points temporels passés différents qui se superposent instantanément au présent, comme par enchantement. Si cette théorie n'est plus satisfaisante du point de vue de l'intelligence du moment, elle reste néanmoins des plus utile à une certaine organisation. Aujourd'hui, le numérique cadence le temps absolu des horaires, du travail, de la productivité et de la rentabilité.
Selon Albert Einstein, le temps est seulement ce qu'indique un instrument de mesure, une horloge, et une horloge peut être n'importe quoi. Il prouva que le temps était relatif et calcula que, plus la vitesse de déplacement d'une horloge augmente, par exemple dans une fusée, plus l'horloge elle-même, le temps qu'elle indique, ralentit. Il serait souple comme un mollusque selon les circonstances et les références utilisées. Le temps est une métaphore culturelle, un concept approximatif. Par le temps qui court il n'y a plus que les objets qui comptent, chaque chose en son temps, time is money. Si on perd la notion du temps en prenant son temps, c'est alors que l'on peut tuer le temps productiviste, qui, en retour, nous mettra hors d'usage comme un objet marchand qui a fait son temps. Quand la survie se fait dure, le temps me dure, car tout paraît traîner dans une lourdeur qui a tendance à s'immobiliser dans une répétition du même instant, sans histoire.
La perception du temps diffère selon le contexte, le cadre, les émotions de l'observateur et la situation vécue avec les autres. Les biorythmes sont en étroite relation avec cette perception. Les variations du rythme respiratoire et cardiaque donnent l'impression que le temps s'accélère ou ralentit, la satisfaction et le plaisir font passer le temps plus vite. Lorsque des individus ont une conversation, chacun d'eux a son propre rythme dans son propre temps. Il peut alors s'établir une synchronie plus ou moins harmonieuse entre plusieurs individus. Leurs activités se fondent en une seule séquence unifiée, leurs systèmes s'entremêlent et interagissent. Quand quelqu'un ne se synchronise pas avec le groupe où il se trouve, il dérange et perturbe le fonctionnement collectif. Par notre perception du temps nous construisons notre réalité. Cette perception diffère selon la situation vécue mais aussi selon l'âge. À cinq ans, une année représente vingt pourcent de la vie, mais plus que deux pourcent à cinquante. Le passé vécu donne le sens de nos perceptions présentes. Notre histoire particulière façonne notre appréhension de la réalité du monde.
À raison de plus d'un milliard de pulsations par seconde, les cadences imposées par les programmes informatiques sont incapables de s'adapter à leur environnement. Elles séparent les individus car elles ne prennent pas en compte leurs rythmes spécifiques au cours de leurs situations particulières. À l'intérieur d'un groupe, les rythmes inter-individuels constituent un mode de communication très puissant. La synchronie maintient la cohésion, car l'identification de chacun est composée fondamentalement de messages rythmiques. La vie se réalise dans un processus qui se développe naturellement en dérive dans les situations courantes, résistant à l'épreuve du temps formaté. Pour ce système numérique du temporel, seule compte la cadence effective. Le futur n'y existe pas réellement, c'est un rêve sans consistance objective. Les désirs y deviennent inaccessibles, sans aucun intérêt. Pour la société des ordinateurs, il n'y a de futur que dans le très court terme, dans une immédiateté directement exécutable, un instantané déjà achevé par la meilleurs des cadences.
Le temps compressé de la productivité se décompose en fragments abstraits équivalents. Les horaires et les programmes informatisés séparent les individus en séquences de travail et de consommation, dans l'espace unifié du marché global, comme une accumulation de choses statistiquement objectives. C'est une succession de clichés où la continuité n'apparaît que par extrapolation spectaculaire, uniformisée par le tempo sans rythme des temps morts de la servitude. Le temps volé de l'exploitation du travail fait perdre à l'individu l'espace du maintenant, où le futur des projets se fait bouffer par le passage obligé de la marchandisation. C'est le temps en miettes des séparations accumulées, dans une succession de segments identiques qui constitue en pointillés la seule ligne à suivre dans la résignation. Ces parcelles de temps mort sont passivement digérées. À chaque seconde, l'individu s'abstrait de son espace vécu, il n'y a plus de maintenant à réaliser selon ses désirs. Il ne reste que le temps compté de la rentabilité qui masque l'usurpation généralisée du temps de vivre.
Séparé de notre propre activité au profit du travail pour un autre, le temps nous est dérobé et le présent rendu étranger, précipité dans l'accumulation d'instants vides, amnésie d'un éternel recommencement des rôles déjà exécutés.
La ligne officielle du temps numérisé fragmente le passé en l'ordonnant en catégories congelées, perdant le fil de son histoire ainsi que l'accès à ses projets par l'exécution comptable de l'instant désincarné. L'activité ne pourra être libérée de l'esclavage du travail pour quelques profiteurs parasites, qu'en s'émancipant du temps mort compté des choses marchandes, s'appropriant son rythme particulier en s'inventant un présent à vivre dans les raisonnances d'une synchronie collective.
Maîtrise mégalomaniaque D'abord, nous voulons que la réalité existe indépendamment de nous qui l'observons. Ensuite, nous voulons connaître ses secrets, c'est-à-dire savoir comment elle fonctionne. Nous voulons aussi que ces secrets obéissent à des lois, pour que nous puissions prédire et finalement contrôler la réalité. Enfin, nous voulons des certitudes.
Lynn Segal - Le rêve de la réalité
La maîtrise de la prédiction ne repose plus que sur des croyances mégalomaniaques. Depuis que les prévisions météorologiques sont calculées sur ordinateur, elles se veulent plus précises sur une période plus longue, mais avec de nombreuses erreurs malgré le bon pourcentage de confiance affiché. Chacun peut ainsi vivre au quotidien l'expérience répétée de la certitude à la mémoire courte.
Comme instrumentalisation du contrôle généralisé, l'ordinateur fait perdre les pédales aux maîtres du monde des choses. Le marché du risque, des spéculations financières aux produits dérivés, est leur terrain de jeu quotidien, ramassant au passage des sommes astronomiques, sans commune mesure avec ce qu'ils pourraient rafler par les plus-values de la production. Ces prévisionnistes du risque se rassurent par l'utilisation des mathématiques financières pour miser sur des probabilités incertaines mais si bien calculées. Il ne leur suffit plus de piller les populations pour leur profit personnel mais ils comptent bien étendre leur pouvoir sur tout ce qui vit sur la planète.
La science haute technologie est devenue le fondement de la police et de l'armée par son expansion sans limite dans la multitude des informations recueillies. Tout mouvement doit passer sous contrôle informatique, par l'intermédiaire des téléphones portables, d'Internet, des cartes bancaires, de la vidéo-surveillance, des observations par satellite espion... Constituée d'une accumulation sans fin de données, la surveillance du monde crée une réalité calculable mais virtuelle, car plus elle s'étend moins elle est efficace, limitée à la surface des nombres trop importants.
Considérer le réel comme objet séparé du vécu dans le cours de son histoire, est le fondement de la thèse métaphysique du mythe scientiste dont les opérations contrôlent le système d'un monde désincarné, constitué d'une accumulation d'objets mathématiques régis par l'ordinateur. Ainsi, tout ce qui est vivant est calculé par le programme, construisant une réalité abstraite qui ne peut exister sans une croyance aveugle au résultat. Les agents propagandistes parleront de la sauvegarde du patrimoine génétique lorsqu'il s'agit effectivement de disparition irréversible d'espèces vivantes. Les mégalomanes du scientisme intégré désintègrent l'essence de la vie incertaine en la fixant dans un état stable composé d'objets informatisés. Le ça qui nous vit devient calculable. Pour en arriver là, ils se doivent de considérer comme une certitude incontournable, l'hypothèse selon laquelle l'ADN contiendrait tout ce qui est nécessaire pour constituer le vivant, séparant cet élément de son contexte par occultation de ses interactions avec le reste du réseau dans sa totalité. L'erreur réside dans la confusion entre une participation à un fonctionnement compliqué et une causalité unique.
Les triplets d'ADN ne peuvent sélectionner l'acide aminé d'une protéine seulement s'ils baignent dans le métabolisme de la cellule, au milieu des régulations enzymatiques dans un réseau chimique complexe. Le génome se constitue par un réseau hautement interconnecté d'effets réciproques multiples, médiatisés par des répresseurs et des dérépresseurs, des exons et des introns, des gènes sautants, des protéines structurelles, ainsi que d'autres systèmes génétiques tels que les mitochondries et les membranes. Les effets d'un gène ne sont pas linéaires mais toujours entrelacés avec une foule d'autres gènes dans un milieu hétérogène qui varie dans le cours des diverses situations. Ces interactions multiples sont difficilement différenciables et n'augmentent pas la valeur adaptative de la même manière. Là où 40 % du génome, appelé ADN poubelle, n'est pas exprimé, l'irruption du hasard engendre un degré significatif de dérive aléatoire. L'énorme diversité du processus génétique façonne le couplage structurel avec l'environnement et, tout à la fois, se trouve façonné par ce couplage. La richesse des capacités auto-organisatrices des réseaux biologiques suscite l'organisation des processus en multiples niveaux entremêlés qui interagissent par bricolage, simplement parce que c'est possible. Notre faculté à connaître est une action corporellement inscrite au cours de notre évolution par voie de la dérive naturelle. C'est alors que nos capacités émergent du vécu de notre histoire.
Poussé par les entreprises avides de nouveaux profits, les manipulations génétiques représentent un danger pour l'équilibre fragile de la vie sur terre. D'un point de vue strictement écologique, les conséquences à long terme risquent fort de s'avérer catastrophiques. Faudra-t-il attendre, comme pour l'amiante, que les dégâts soient considérables et, dans ce cas précis, gravement irréversibles ?
Le réductionnisme génétique croit pouvoir contrôler tout ce qui est vivant grâce à l'ordinateur. Cette perspective enthousiasme les multimilliardaires qui n'hésitent pas à investir des sommes faramineuses dans cette spéculation sur la vie. Jusqu'à présent, les seules applications réalisées concernent la police et le contrôle de l'agriculture, le clonage, mais aucun débouché pharmaceutique pourtant annoncé depuis près de 30 ans. La génétique réductrice applique sur les entités vivantes incertaines la logique fragmentée de l'ordinateur, calculée à l'image de l'économie. Le scientisme assisté par ordinateur, au travers de ses affirmations génétiques, fait la preuve de ses limites, conséquence de ses croyances aux résultats qui, très souvent, demeurent paradoxalement absents.
L'incertitude d'une connaissance en expérimentation permanente est de la sorte remplacée par la certitude de la croyance, fiction de mégalomane qui procure une impression de puissance démesurée, pourtant illusoire.
La com'niquée Le nouveau est identique à l'inconnu, et l'inconnu est forcément inutile. Dans l'art et la technique on connaît et reconnaît seulement ce qu'on peut utiliser.
Asger Jorn - Contre le fonctionnalisme
À l'image de l'esprit ordinateur, loin des contradictions désordonnées des pulsions spontanées, la prétentieuse abstraction intellectuelle, produit de schizophrène, figure le silence des formes dans l'absence, amputé du bruit mouvementé de l'existence incertaine. L'abstraction artistique est une purification esthétique qui a renié sa nature humaine trop imparfaite, un pouvoir miraculeux qui procure la maîtrise et le contrôle de l'icône, création divine illusoire. Aujourd'hui, les arts électroniques, derniers avatars du spectaculaire à consommation rapide, se répandent comme la dernière coque-luche des consommateurs résignés. Ces nouveaux jeux de consumation mar-chande sont une affaire de sujets téléguidés dans une servitude exemplaire.
C'est ailleurs, que la vie artistique émerge d'un laisser-aller en l'absence totale de domination volontariste. Elle évolue en dehors de toute contrainte, hors des limites des certitudes aveugles, en synchronie avec les autres et la nature, c'est-à-dire sa propre nature, dans un jeu de dérives, au moment où l'on s'y attend le moins, comme par accident. Les artistes amateurs de plaisirs jouent sur les règles en les détournant. Ces aventuriers de l'incertitude nagent dans un monde d'inventions possibles qui dissout les habitudes de travail, d'esclavage, de souffrance et de culpabilté, oubliant les séparations solitaires et guerrières.
Les artistes contemporains, auto-proclamés experts créateurs, se font les serviteurs du marketing et de la spéculation, piégés par le paradoxe de l'innovation obligatoire sous peine d'exclusion, figés dans un non-art sectaire de luxe. Publicité du marché en discordance totale avec leurs propres pulsions ludiques libertaires, ils ne représentent plus que leur commerce personnel, à l'image de leur soumission sans entrave. Le marché de l'art aspire les artistes, les conditionnant jusque dans leur inspiration. Le fric informatisé contrôle et s'accapare cette dite création qui se prend pour le bon Dieu. Ces créateurs illuminés s'imaginent que le bourgeois admirable, qui se paye le luxe de lui prendre ses productions comme des œuvres, est au sommet de l'intelligence sociale, alors que le prolo sans goût se retrouve ainsi méprisable, stupide et grotesque. Les besogneux du spectacle affiché ne peuvent affirmer que leur soumission à leurs maîtres qui daignent bien leur donner quelques miettes. Leurs productions ne représentent que leur soumission volontaire à l'ordre des choses marchandes qui bénéficie à quelques uns, par le pillage de la planète, en transformant tout ce qui a un peu de vie en objet de profit.
Dans Vérité et mensonge, le faussaire préféré d'Orson Welles disait que les marchands d'art sont des escrocs. Puis, en brûlant ses fausses vraies toiles avec le sourire de l'innocence, il expliquait que ce sont les experts qui font les faussaires. Vers la fin de sa vie, il disait qu'il avait besoin de croire que l'art existe réellement. Orson Welles pensait que l'art est un mensonge qui nous fait voir la vérité, mais s'empressait d'ajouter que cette vérité, il l'avait inventée et que ce n'était qu'une histoire de faussaires. On se rappelle qu'après avoir diffusé sur les ondes son plus célèbre canular (La guerre des mondes), il n'est pas allé en prison mais bien à Hollywood et avec lui tous les mystificateurs.
Les faussaires de la représentation, spécialistes de l'apparition n'ont qu'un seul but, se faire remarquer coûte que coûte et reconnaître comme une marque en tant qu'entreprise du spectacle. Leur philosophie repose sur une seule profession de foi : M'as-tu vu ? Gagner à n'importe quel prix est leur politique. Leur discours mégalomane n'a de sens que pour masquer effectivement leur imposture ridicule. C'est ainsi que les milliardaires spéculent et se font du lard sur l'art, et tout ça sur le dos de leurs nègres.
La production artistique commercialisée sépare l'inventeur de son œuvre. Sa réalisation lui échappe en devenant une marchandise, qui en retour modifie son travail. Séparé de sa production qui devient l'affaire à faire, l'artiste se croit possesseur d'un don divin de création. Cette croyance sectaire lui procure une impression de pouvoir mais le sépare de sa chose enfantée comme par miracle. Ces créations métaphoriques conçues dans la foi, règnent par usurpation de pouvoir sur les spectateurs béats. La chose, étrangère à son engendreur, devient une abstraction ordonnée au sein d'une catégorie marchandable. Figée dans un monde sans histoire, cette icône parfaite est sanctifiée par la marque qu'elle porte en tant que marchandise.
Les nouvelles technologies, dites de communication, sauvent l'avant-garde artistique en panne d'innovation, qui devient ainsi le meilleur support publicitaire pour justifier et glorifier la machine informatique, prouvant ainsi ses prétentions humanistes.
Aujourd'hui, les spécialistes de l'art se jettent comme des fanatiques dans l'informatique, sous son pouvoir mystificateur. Ils exaltent les dernières mutations qui affectent progressivement et imperceptiblement les fondements même de notre culture profonde. La simulation de la vie ne représente plus que son modèle imposé par le calcul. Le miracle numérique permet l'apparition d'entités hybrides mi-image mi-objet, qui reconstruisent le réel dans un univers parallèle en le purifiant, c'est-à-dire en le débarrassant de tout ce qui n'entre pas dans la logique de ses calculs arbitraires. Cet ailleurs virtuel figure ce qui est modélisable comme une marchandise, en produisant une survalorisation rentable, quasi sacrée du modèle vénéré. Les réalités vécues se retrouvent transmutées par le feu électronique du profit à court terme.
Grâce à l'ordinateur, les affairistes du marketing de l'art numérisent leurs abstractions illusoires qui deviennent calculables, donc entièrement contrôlées. Ils intègrent la séparation de la représentation en se prenant eux-mêmes pour les représentants de leurs productions divines. Ce commerce renforce leurs croyances au mythe en vénérant la marchandisation qui doit leur apporter la gloire, virtuelle et éphémère.
Il est bon d'oublier les chaînes numériques et l'abstraction esthétique imposée par les experts de l'absence, à la mode dans les salons de la bonne convenance, et de s'abandonner sans but précis, pour le plaisir de l'amusement. Cette expérimentation stimule et suggère, par des associations fortuites et des énigmes gratuites, de nouvelles dimensions provocatrices de libertés inexplorées. Lorsque la situation sociale nous empêche de nous satisfaire, ce sont nos besoins qui nous poussent à la découverte de nos désirs dans une dérive expérimentale. Nous n'avons rien à perdre que les chaînes de nos croyances totalitaires, pour nous aventurer en joyeux amateurs dans un inconnu forcément inutile. L'expérience consiste à jouer sur le jeu par l'expression de pulsions en dérives, dans l'invention de situations incertaines. Elle ne peut se limiter aux spécialisations artistiques sans muter en l'objet de la représentation vénérée d'un commerce sans limite.
L'utilité des productions artistiques réside dans la valeur affichée à leur médiatisation, comme objet marchandable. Surévaluée par spéculation sur la sensibilité servile, c'est la croyance au miracle créatif qui se retrouve utilisée comme publicité de tous les objets sous la dictature du marché. Les artistes calculateurs ne sont plus que les représentants d'un commerce de luxe, devenant eux-mêmes les symboles iconiques du marketing. Comptables de la propagande numérisée, ces sublimateurs incarnent la publicité de la servitude volontaire au travail, vénération d'un esclavage ainsi magnifié.
Les représentations créatives des sensibilités exacerbés, affichées dans les vitrines élitistes, travaillent à l'élaboration d'une mutation des émotions en pure vénération des lois du marché. Les pulsions de vie mises en spectacle reçoivent l'absolution des marchands qui jugent, payent et spéculent. Eux-seuls sont garants du sens véridique exprimé dans l'art et signifié par les médias. Leurs machines à calculer ordonnent ainsi la vie en imposant le sens unique du marchandage de la sensibilité.
Le flou du net Ceux qui parlent de communication quand il n'y a que des rapports de choses, répandent le mensonge et le malentendu qui réifient davantage.
Raoul Vaneigem - Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations
Les sites s'affichent de partout avec une concurrence effrénée et la peur maladive de ne pas être vus, ce qui provoque une surcharge d'accroches dans une surenchère de gadgets graphiques. L'esthétisme des pages Web, numériquement correct, ne représente que les automatismes des programmes qui l'ont produit. L'internet, paradis chimérique, n'est qu'un outil qui permet le transfert de données à distance, affichant la représentation de documentations et rien d'autre. Tout le reste n'est que croyance et délire mystique. Je n'y vois qu'une communication atrophiée à prétention avant-gardiste vénérant la compétition où l'on se doit d'apparaître à tout prix. Ne pas pouvoir s'afficher instantanément un peu partout sur la planète devient la nouvelle phobie publicitaire de notre époque.
Trente ans après la télévision en 68, la pub a trouvé une nouvelle mine d'or dans l'Internet, pour sa diffusion mais surtout comme le lieu central de l'expérimentation de la relation client. Le ciblage doit être précis. Les fournisseurs d'accès établissent les profils de comportements de leurs clients qu'ils revendent aux spécialistes de la communication. Pour réaliser une publicité désirée, il faut la personnaliser, la tailler à la mesure du profil ciblé. Ainsi, son efficacité s'en retrouve surmultipliée.
L'expansion sans entrave d'internet, l'explosion des sites Web, constituent un trop d'informations, des stocks illimités de données où se noie le surfer désorienté. Cette confuse multitude donne, en fin de compte, tout le pouvoir aux moteurs de recherches, entreprises transnationales qui prennent ainsi le contrôle absolu de la toile. Se faire voir va coûter cher. Ne seront bientôt visibles que les sites répertoriés et la sélection se fera de plus en plus dure. Ces entreprises-moteur jugent arbitrairement de la pertinence et de l'intérêt des sites Web, font le tri et condamnent à l'isolement les indésirables non-conformes. La sentence est l'inexistence par l'inaccessibilité qui rend invisible, noyé dans la masse. Le prix du référencement et la publicité intégrée au site seront les seuls critères pour cette épuration économique de l'Internet. Accepter sans concession toutes les bannières sera la croix du Web. La pub, c'est-à-dire l'entreprise et ses gestionnaires d'État, fera la police et intégrera l'empire économique sur tous les réseaux en s'accaparant tous les pouvoirs.
La nouvelle communication est piégée. Les fournisseurs d'accès mettent leurs grandes oreilles au service des polices publiques et des entreprises de renseignement. Les correspondances sont enregistrées, les sites font l'objet d'un rapport, le traçage des navigations est copié puis stocké. De petits logiciels espions (spyware) se planquent au fin fond de Windows, ou alors, comme un virus de dernière génération, dans un e-mail. Ils sont capables, sous forme de données cryptées, de renvoyer des informations concernant la vérification des licences des logiciels installés, les échanges en ligne (cyberknight), et même tout ce qui a été tapé sur le clavier (keyloggers) jusqu'au code personnel des logiciels d'encryptage (PGP). Un fichage illimité des individus se réalise grâce au Net. Certains mots politiquement incorrects déclenchent des robots espions branchés en permanence qui accumulent les renseignements. Les sites Web déjà bien surveillés, vont passer sous contrôle de l'État par l'instauration d'un dépôt légal qui permettra un archivage général. Big Brother déploie ses tentacules et envahit les moindres recoins de la toile, guettant sa proie facile.
Après les virus et le piratage, les hackers se sont mis au militantisme underground, pour un surf libre et anonyme sur le net. Ils nous expliquent comment se cacher sans laisser de traces, en passant par des remailers ou des anonymizers, en supprimant son historique et ses cookies, en désactivant JavaScript, effaçant son cache, changeant de proxies, s'inscrivant sous une fausse identité et surfant par l'intermédiaire des recherches de plusieurs sites... Mais l'anonymat n'est jamais parfait car la trace peut être remontée grâce à des moyens d'investigation poussés. Ne pas se faire prendre consiste surtout à ne pas se faire repérer en se fondant dans la masse. Les pirates de l'air qui suicidèrent leurs avions sur les tours de Manhattan et sur le Pentagone n'auraient jamais pu réussir, si, pour préparer leur abominable acte de guerre, ils avaient utilisé des moyens informatiques classiques ou tout simplement le téléphone portable. Ces militaires clandestins, formés par la CIA, passent leurs messages cryptés avec une clé perso, en stéganographie cachés dans des images pornos perdues au milieu des innombrables sites spécialisés, ou bien dans des fichiers audios noyés dans la multitude des MP3. Dans cette course technologique sans fin entre les pirates et les marchands, c'est toujours les mêmes qui en tirent les bénéfices, même si les hackers gardent une petite longueur d'avance. L'important pour la technologie informatique c'est de faire croire aux populations que l'on peut librement communiquer grâce à elle, comme s'il n'y en avait pas. En fin de compte la communication se retrouve prise au piège de sa propre représentation, et le contre pouvoir ne peut plus que stimuler l'évolution du contrôle généralisé.
Objet publicitaire vénéré, le Net réduit notre espace vital, transfère des données pour toute communication humaine et libère par l'obligation d'accumuler des informations frelatées sous peine d'être bannis du monde contemporain. Mais de quel monde parle-t-on ? Il y a autant de lignes téléphoniques à New York que dans toute l'Afrique ! Si plus de 30 % des Américains sont branchés sur le Web, c'est moins de 1 % en Europe de l'Est, Amérique latine, Afrique, Moyen-Orient, Asie? L'internet c'est tout d'abord le règne du bizness et de la pornographie, la nouvelle prothèse de la vieille économie capitaliste. Hyper marché de l'isolement forcé, il se réduit, en fin de compte, à des boites aux lettres envahies d'une multitude de prospectus publicitaires, catalogue mondial des marchands de camelote et d'illusions. Le net est une grande poubelle où tout le monde déverse ses surplus et farfouille sans se salir les mains.
Le communiqué niqué transmet la confusion. L'horloge binaire de la communication numérique débite le temps en petits morceaux identiques, hachés menu. Elle restreint le temps et l'espace au débit des données nécessaires à l'affichage écran d'images et de caractères nettoyés dans le cyber Net, épurés de toute trace de vie, figés dans la mécanique primaire où l'interactivité préfabriquée dicte sa conduite incontournable, sans espoir de dérive ni de possibles imprévus. Tout y est organisé pour l'encadrement des spectateurs dociles que sont les surfers gloutons, cyber-esclaves de la consommation passive à distance, isolés et résignés.
Le développement accéléré du transfert de données, envahissant le cyber-espace de ses flux numériques, s'impose comme le nouveau monde parfait de la communication sans limites. La consommation solitaire de données informatiques stockées dans l'espace virtuel de l'internet, n'est qu'une consumation de soi présentée spectaculairement comme la nouvelle communication mondiale. Les marchandises programmées sur le Web s'imposent comme le rapport supérieur de l'individu au monde. La supercherie se veut parfaite, l'ordre se renforce. Ici, l'isolement se cumule mais ne se totalise pas ! On se connecte par e-mail, forum, chat, texto, smiley sans jamais se rencontrer. Dans une dépendance maladive à sa machine branchée, il n'y a de communautaire que l'illusion d'être ensemble.
La communication riche en incertitudes, verbale et non-verbale, entre des êtres vivants pleins d'émotions se restreint à un certain transfert de données informatiques. Les processus complexes de la connaissance n'y sont plus qu'une distribution d'objets informatifs, une consommation de marchandises programmées à cet effet. Notre discernement se noie dans un monde qui baigne dans la désinformation. Bill Gate, premier marchand mondial de programmes informatiques, nous annonce la réalisation d'un "capitalisme sans frictions". L'ordinateur, marchandise parfaite, apparaît comme le sauveur suprême d'un spectacle, toujours plus décevant.
D'un coté, plus de la moitié des ordinateurs branchés sur le Net sont américains, de l'autre, plus de la moitié de l'humanité n'utilise pas le téléphone. Le cyber-espace est le domaine d'une élite bourgeoise qui accumule sa fortune sur l'esclavage des populations. Ces insignifiants prétentieux voudraient nous apprendre comment il faut communiquer, alors qu'ils ne connaissent des rapports humains que l'exploitation et la guerre.
Certains étudiants, futurs chiens de garde de cette société, se prennent pour les habitants d'un village global, citoyens d'une communauté virtuelle, où la coopération n'est plus qu'une connexion de solitudes, effectivement branchés sans jamais se rencontrer. Ils croient en une civilisation de l'esprit plus humaine dans le cyber-espace des objets programmés, s'économisant ainsi toute tentative de construction d'une démocratie directement vécue. Leur stupidité n'a d'égale que leur croyance béate en leur nouvelle communication atrophiée. Fanatiques de leur technologie divinisée, ils sont esclaves de l'isolement ordonné par l'ordinateur, consommateurs effrénés des nouvelles marchandises à la mode publicitaire. Leur logique simpliste, qui se base sur la croyance stupide de détenir la vérité suprême et l'intelligence du moment, n'est que la copie conforme de leurs machines à reproduire, où la certitude n'existe que par le fait dépendant de sa cause, totalement séparée de la mouvance sociale dans ses interactions imprévisibles. Prenant leurs programmes pour le monde du vécu, ces mercenaires du virtuel sont incapables d'inventer leur propre vie dans le cours de situations incertaines, parfaitement soumis à l'ordre des choses immobiles, tel qu'il est. Technos-idéalistes du cyber-espace, les sujets serviles des pouvoirs dominants, divinisent l'outil de la servitude. Effectuant un transfert affectif sur leur objet informatique, ces netoyens nettoyés se font posséder par ces machines à calculer de pacotille, justifient cette nouvelle société dite de "communication", cyber-esclaves du nouvel ordre mondial de la marchandise toute puissante, qui pille la planète et enfonce les populations dans la misère, l'isolement et l'ennui.
Le réseau informatique planétaire est un instrument de guerre, un rouleau-compresseur qui écrase toute liberté inventive. C'est une arme éducative, policière, militaire, économique et financière. L'une des plus grandes contributions de ces nouvelles technologies de la communication à la dictature économique, a été l'accélération des mouvements de capitaux, per-mettant la réalisation ultra-rapide de profits astronomiques par la spéculation boursière. La haute finance s'est surdéveloppée grâce à l'instantanéité du marché qui précipita sa prise de tous les pouvoirs, réduisant du même coup tous les possibles à son seul mauvais coup, le pillage généralisé. Elle représente aujourd'hui, et de loin, la principale source de bénéfices pour ces usurpateurs qui ruinent un pays en quelques jours, ramassant les dividendes sur le dos des populations appauvries. Au cœur du marché global, l'Internet n'est que l'application spectaculaire de ces réseaux marchands.
Par le Net, quelques entreprises transnationales, spécialisées dans la manipulation médiatique, ont le pouvoir de s'adresser au plus grand nombre de citoyens et de les produire comme regardeurs contrôlés, spectateurs soumis, de les informer, c'est-à-dire de les former à subir la désinformation. En ce sens, la société dite de la communication est celle du message à sens unique, de l'ordre de l'incommunication, c'est-à-dire de la dictature de l'image et de la pensée prête à consommer. Dès lors, le citoyen exemplaire n'est plus qu'un sujet docile, identique aux autres, clone stupidisé et atomisé, se shootant avec le venimeux cocktail d'Internet et de publicité pour le plus grand profit de quelques accapareurs qui se délectent de leurs réussites et savourent repus, leurs plus grands jours de gloire.
Dopé de pub, consume tes rêves Prends tes rêves pour des réalités ! C'est avec l'esprit libre qu'on avance. Vous avez tant de choses à vivre. Juste ce qu'il faut pour être bien, juste ce qu'il vous faut. L'envie innocente. On est au paradis, la gourmandise n'est plus un péché. Et vous, qu'avez-vous fait de vos instincts ? Plus que du plaisir, osez, goûtez, craquez ! Succomber à la tentation, répandre l'amour, soyez inspiré ! Maintenant vous pouvez. Vous êtes vivant, alors vivez !
Le vrai pouvoir, c'est le pouvoir de choisir. N'imitez pas, innovez ! Choisir sa famille, choisir sa religion, choisir une vie plus riche, aujourd'hui on peut vivre autrement, bienvenue dans la vie. Faire avancer le monde sans faire reculer l'homme, cela s'appelle le développement durable. Ça ne change pas le monde mais ça y contribue. J'en ai rêvé, le créateur l'a fait. Plus que de l'amour. C'est le bonheur assuré.
Extraits de publicités
Production d'avant garde de l'informatique, la publicité accomplit l'intégration du spectacle numérique. Elle s'affiche partout, répétitive, tapageuse et arrogante, sur tous les supports possibles. Plus qu'une technique de persuasion, c'est une stratégie du désir, ressuscitée afin de mieux le désintégrer. Derrière de rieuses et aguichantes apparences, une impitoyable machine de guerre économique écrase, sur son passage, toute trace d'autonomie, toute invention possible d'un ailleurs imprévisible. Science du conditionnement psychologique, sociologique, sémiologique, systémique, linguistique et esthétique, la pub est devenue maître en l'art de la manipulation mentale et de la désinformation. La sentence tombe comme le slogan pour un ordinateur portable : maintenant vous pouvez stocker votre vie, comme une quelconque marchandise.
Les professionnels de la pub savent bien qu'une campagne a autant de chance de faire augmenter les ventes d'un produit que de les faire baisser. Son rôle effectif n'est plus de faire la réclame d'une marchandise mais de transmettre une image, précisément celle qui a été choisie par le dirigeant de l'entreprise. Comme les artistes, les créatifs publicitaires doivent anticiper la demande, concevoir la marchandise sublime susceptible d'être vendue, que ce soit à une élite d'amateurs spécialistes ou bien à une entreprise pour une communication de masse. Manipulé, l'artiste s'autodétermine selon les désirs présumés du commanditaire. L'art, ainsi conditionné, ne peut se réaliser qu'à travers la croyance portée envers la toute puissance du spectacle. On peut parler alors de mécénat sous contrôle. Le dirigeant se paye le luxe d'une production artistique qui sera le look de son entreprise. Cette communication à sens unique est à son image. Il réalise ainsi un rêve diabolique en donnant à sa firme, lieu d'exploitation où il accapare son butin, l'image magique d'une création contemporaine, transformant ainsi sa macabre usine à usurper en marque du rêve, de la réalité et du rire.
Coûte que coûte, il s'agit de se faire entendre sans attente ni attention, au profit d'un réflexe conditionné par la purification esthétique de l'ordinateur. La publicité répand, sur tous les supports possibles, sa divine réalisation de l'art total dans de nouveaux styles de vie, construisant les situations de la vie quotidienne. Le consommateur ciblé par la pub se consume passivement par l'appropriation imaginaire des passions mises en spectacle, car ce sont ses propres désirs qu'il consomme en s'assimilant à une situation représentée, s'intégrant au non-vécu. Le désir ainsi séparé de l'instant vécu, est sublimé. Le sujet, produit comme objet de ses désirs, perd toute autonomie, incapable de réaliser sa propre histoire. Il s'investit dans un imaginaire passionnel jusqu'à la dépendance émotionnelle. L'apparition de nouveaux désirs ne constitue plus la chance d'un bouleversement révolutionnaire mais bien, par les nouvelles ressources technologiques, un potentiel directement utilisé par la pub afin d'organiser et de contrôler le temps qui n'est pas travaillé.
Aujourd'hui, la publicité a envahi tous les aspects de la vie, procurant à l'humain l'illusion de jouer le premier rôle de son existence alors qu'il végète dans la passivité à travers une participation fictive à la société. L'image de rêve qu'elle affiche dans un monde innocent, plein de vie et de sourires heureux, socialité paradisiaque d'une société sans classe, repose sur la croyance sans faille en la promesse de satisfaction de la marque. La consommation de produits marqués ne satisfait que les besoins imposés par la mise en spectacle de la dictature des marchandises. Le matraquage systématique construit à grande échelle, des situations, dans un temps mort, sans entraves apparentes. La stimulation de désirs simulés n'a qu'une issue toujours décevante, une illusion incarnée dans l'appropriation de la marque, privée de toute entreprise de satisfaction effective.
La publicité c'est de la colle, la sniffer fige la vie dans l'exécution d'un rôle programmé par un autre. L'adhésion qu'elle suscite est celle de la servitude volontaire à l'entreprise. On l'a dans la peau. C'est une industrie de transformation de la conscience sociale qui humanise la marchandise en divinisant son idéologie grâce à une soumission fanatique à la grande secte sociétale. Tel un troupeau marqué au fer rouge, conduit par le bon pasteur vers le meilleur des mondes, le New Christ du bizness s'impose dans une communion solennelle avec la marchandise : si cette camelote m'aime, alors je suis sauvé. La pub autorise la façon d'aimer l'objet choisi. Cet objet d'amour, c'est l'objet de tout amour. Mis en scène, l'érotisme sacré programme notre rapport passif à la jouissance. Cet érotisme imaginaire ampute le vécu de tout désir qui ne soit pas l'objet d'une marque. La machine à images produit des icônes qui incarnent l'économie de Dieu. La pub est un crucifix vénéré, le spectacle, une grande messe. La pub-icône mobilise la croyance en la toute puissance pétrifiante de la marchandise, et génère la foi aveugle au Dieu-économie. La marchandise n'est pas divine mais divinisée par appropriation. Elle règne visiblement en prêchant avec des images, paraboles qui incarnent sa parole d'évangile.
Sous la dictature économique, la liberté c'est la liberté d'affirmer sa résignation, car seule la pensée unique est acceptable. Toute attaque contre la libre entreprise constitue une attaque contre la liberté. La liberté de choisir c'est la liberté de choisir sa pub, se marquer, choisir d'acheter une marchandise frelatée. La démocratie c'est l'arnaque ! La propagande publicitaire décrète que ce qui est juste, est ce qui est bon pour l'entreprise. Si on peut ridiculiser un politicien, une marque n'est pas critiquable mais son discours publicitaire peut l'être. Toute critique formelle de la pub renforce l'illusion de sa tolérance. C'est en récupérant l'opposition qu'elle épouse l'air du temps. Choquer, surprendre pour être remarquées, transformer les règles, créer le changement par une vision plus large de la libération, les marques qui marchent se dressent contre les conventions sociales. C'est ainsi que la rébellion remarquée se fait marquée et que la révolte libératrice apparaît comme un pastiche publicitaire.
Le spectacle, se parlant à lui-même, impose l'entreprise informatisée comme modèle unique de la société idéale ; rentable, performante, compétitive, destructrice, violente et tyrannique. La politique a rêvé d'une société parfaite, le citoyen d'un changement profond, la pub le fait ! L'entreprise contrôle, l'État gère par ordinateurs les choses en leur état, la démocratie directe s'achète en kit?. La politique est dépassée, la vie de la cité se réduit aux affaires des entreprises, le spectacle de la presse se monte en marketing. Les infos se lancent comme une campagne publicitaire !
Marquer sa servitude nuit gravement au plaisir La publicité vise, par le discours, à la dissolution des frontières de la société en pratiquant la promotion d'une vision scientifique de l'organisation des comportements : le management social.
Dominique Quessada - La société de consommation de soi
Comme partie visible du contrôle, l'ordinateur qui fabrique l'audio-visuel à grande échelle, pénètre violemment en profondeur la vie intime au cœur de chaque espace privé. Diffuseur surpuissant de la propagande grossière produite par les larbins des multi-milliardaires, la télé répand indistinctement du désir et de la crainte, en arrosant d'horreurs banalisées, dans l'amplitude d'événements factices investis par procuration, et dans l'acceptation passive de sa propre médiation totalitaire. Planqué derrière sa porte fermée à double tour, le consommateur légume se goinfre de bienséances misérables, avachi dans une soumission sans limite. La magie numérique, gavée d'effets spéciaux, nous représente une autre réalité où le mensonge spectaculaire apparaît encore plus vrai. Les rêves déteignent sous influences étrangères. Les désirs s'imaginent en liberté, mais sous air conditionné. Ces désirs insatisfaits sont récupérés et détournés au profit des objets comptabilisés dans la contemplation. Le communiquer est niqué, la communication dérobée. Il ne reste plus que le matraquage de mots creux vidés de leurs pratiques. Le piège se referme dans l'application des programmes.
En tant que spontanéité ordonnée, le message publicitaire exprime une double contrainte dans une contradiction insoutenable, où la recherche d'une solution crée le problème. La seule issue possible est l'assimilation de ce paradoxe par l'appropriation de la marque. C'est alors qu'une marque chasse l'autre, sortant d'une situation paradoxale pour mieux s'enfermer dans la prochaine qui lui est semblable, avec l'illusion de changement qui se répète sans fin, dans la consommation effrénée de marchandises aux vertus illusoires.
Les nouveaux docteurs mettent en scène la parole du pouvoir économique et désignent les bons objets comme les seuls remèdes magiques au mal de vivre. Je me consomme moi-même en achetant un rêve engendré de moi-même, et, si la marchandise ne me va pas, c'est que je n'ai pas assez rêvé. Je suis seul avec mes marques imaginaires, livré pieds et poings liés aux croyances publicitaires, consumé par consommation, coupable de ne pas être à la hauteur de l'image adorée, rendant de la sorte ma honte encore plus honteuse. Pour ne pas être ringard, dépassé, voire suspect, il faut haïr le collectif, se déclarer individu satisfait, imprégné de sa drogue exclusive : la divine consommation. Et si je ne peux pas consommer jusqu'à une pleine satisfaction, c'est de ma faute car je n'ai pas assez travaillé, pas assez souffert.
Comme dans le sport, support publicitaire, le collectif est réduit à une équipe compétitive, chacun pour soi dans la même galère, car les liens entre individus ce sont les marques. Derrière le rôle du sportif, image magnifiée du gagneur éliminant tous ses concurrents, se cache sa tâche de cobaye dopé et de top-model au service des trusts, glorifiant le travail et sa souffrance, l'esprit prédateur de la compétition, réalise la propagande de l'entreprise dans la jungle économique. La relation aux autres se restreint à soi-même en s'économisant de vivre, limité à l'unique pôle de gravitation provoqué par l'attraction des marques que l'on s'est appropriées. L'essentiel est de s'afficher, de se voir paraître. Abandonné à une mystique solitude, le message est auto-référé, l'autre est éliminé, évacué dans l'indistinction. L'individu à la mode publicitaire est autosuffisant même en équipe, il est une société à lui tout seul, violemment en guerre contre tout envahisseur de son espace réduit.
En croyant choisir ce qu'il veut être, l'esclave-tyran s'est produit lui-même comme objet normalisé, se détruisant comme sujet, sans aucun pouvoir sur sa propre vie, coupant tout lien avec sa propre histoire, se réduisant au rôle d'un produit à produire du capital pour une spéculation encore plus productive. L'individu sans autres, sans identité, cherchant à se démarquer dans l'apparaître, se marque d'une différence imaginaire par le choix d'une marque, soumission qui se présente comme une liberté sous la dictature de la libre entreprise. L'individu isolé, sans partage avec autrui, sans histoire, insignifiant et absent, doit apparaître pour être, obsédé par la peur de disparaître, il se couvre de marque pour tromper le manque et remplir son propre vide. En superposant les rôles, les couches successives de paraître, l'être disparaît dans une représentation angélique dématérialisée.
Les marques apparaissent comme les propriétaires du réel, de son langage. C'est le seul passage de l'accès à l'existence qui permet d'être reconnu sain de corps et d'esprit, afin de ne pas se retrouver exclu de son époque. La marque est le mot de passe qui permet d'accéder à la réalité virtuelle des choses comptabilisées.
Le slogan, reproduit et rabâché, transforme le langage, trop incertain, en marchandise bien contrôlée. Parce qu'elle est toujours mensongère la publicité détourne le sens des mots. Je veux dire par là qu'elle leur donne un autre sens au profit de la marchandise, satisfaction ultime mais illusoire. Grâce à la puissance du répétitif, conditionnement basé sur le bourrage de crâne, les mots expriment autre chose que ce qu'ils disaient auparavant. Cette désinformation désignifie la langue en changeant profondément le sens des mots lentement élaboré au cours de leur histoire. Le langage s'affadit et s'uniformise dans la sublimation de ces camelotes frelatées dans la banalité autoritaire des marques.
C'est alors que la désignification de la communication rend presque impossible toute critique intelligible de cette lamentable parade dont le seul objectif reste l'exploitation et l'appauvrissement du plus grand nombre par de petits groupuscules d'usurpateurs. La pub est le discours qui nettoie et expulse le sale hors de ce lieu fantasmatique sans taches, hors de cette société où les machines produisent leurs sujets comme des objets, propres et manipulables. Pour être conforme au mythe, la société de communication doit se purifier, effacer la différence des individus par les différences publicitaires. L'objet, le sujet, le moyen et le but ne sont plus qu'une seule et unique chose intégrée à la marque. Promotion exclusive d'une vision objective et scientifique de la planification informatisée des comportements, la pub programme le marketing social dans l'espace clos de la communication globale.
Emblème solennel du vrai, la marque intègre socialement ses sujets dont elle fixe la place et légitime l'existence. La pub fabrique ses objets humains, les assujettit à son image, car elle est le signe de la nomination. La personnalité multiple de l'individu est défaite par une séparation d'avec soi-même, isolée des autres, changée au profit du nom unique de la marque, comme objet de cette unité mystique. En adhérant à une marque, on choisit une famille, une nouvelle généalogie, intégrant sans réserve l'entreprise avec son management sectaire, son pouvoir totalitaire et ses tortures quotidiennes. Tout moment est occupé à choisir, adhérer à tel ou tel produit, à telle ou telle attitude. Cet excès de choix n'en autorise aucun. Par sa publicité, l'entreprise impose l'ordre nécessaire à l'usurpation de son magot, à son pillage sans entrave des populations et de la planète. Les traces laissées à l'histoire, résident dans la destruction de l'autonomie particulière à chaque individu et de la plupart des grandes forêts de notre monde.
Version conforme des pubs choisies, gardien de la prison où il s'enferme, le sujet-objet se voit comme il faut se voir, être du paraître sans autres, fiché puis affiché, il s'inflige une normalisation restrictive et la fait respecter. Le bon ordre est celui de la santé mécaniste des entreprises, c'est-à-dire celui du silence de ses organes et de ses membres. Machine à incorporer, la pub normalise les corps. La mesure des êtres et des choses est marquée par la monnaie et incarnée par la pub. Notre croyance au miracle de la publicité produit son pouvoir sans limites. Se montrer avec une marque c'est exhiber son assujettissement à l'entreprise, sa servitude volontaire au travail, sa perte d'identité, son renoncement au plaisir suscité avec l'autre, c'est abandonner sa volonté de vivre, afficher sa capitulation.
Déphasage La réalité est affaire de foi.
Gregory Bateson - Convention of communication
La cérémonie funèbre achève sa représentation. La pub mégalo crie victoire ! C'est alors que l'info s'affaire à liquider la mémoire et que les bouffonneries politiques jouent aux gentils animateurs. La population râle et tire sur son sort, ainsi la réalité entreprise ramasse les dividendes. C'était écrit dans le programme.
Cette croyance mystique, qui consiste à croire que tout est déterminé par une cause permettant une prédiction de son effet, fige tout processus vivant dans un ordre de choses préconçues. Cette pensée dominante, réduite à la logique informatique du principe de causalité, détermine nos perceptions en imposant, comme étant la seule possible, une interprétation du monde à partir des composants supposés le constituer ; croyance réductionniste fondée sur la présupposition qu'on peut expliquer n'importe quel phénomène en le réduisant à ses parties. Ce découpage qui tranche dans le vif, impose ses séparations de toutes parts, convaincu qu'aucune interaction ne peut changer ses règles du jeu. Cet obscurantisme généralisé, basé sur la séparation mystique de l'esprit et de la matière, est l'acceptation sans condition d'une conception schizophrénique d'un homme fragmenté.
Cette croyance en la causalité part d'une supposition que l'on croit vraie, créant ainsi la réalité que l'on a supposée au départ. Cette réalité inventée de la sorte devient réalité "réelle", c'est-à-dire indiscutable, seulement si le sujet qui invente croit à son invention. Quand l'élément de foi ou de conviction aveugle manque, alors aucun effet ne se produit. Une prédiction que nous savons être seulement une prédiction ne peut plus se vérifier d'elle-même. La possibilité de faire un choix différent et de désobéir existe toujours. Saisir cette possibilité peut nous libérer de cette logique restrictive, soumission aliénante à l'ordre des choses tel qu'il est.
Méfions-nous de nos croyances car elles nous sont inconnues. Elles conditionnent nos perceptions et nos actions, malgré nous, comme quelque chose de naturel. Leurs systèmes de contrôle demeurent complètement inconscients aussi longtemps que le programme se déroule comme prévu. Nos croyances définissent pour nous l'expérience en raison de leurs prétendues perfections. Nos croyances sont des vérités droites auxquelles tout le monde doit se soumettre, nous transformant en dictateur fanatique. Elles se contredisent en se renforçant par opposition mutuelle. Mais quand on s'aperçoit que ce sont nos croyances qui nous font croire que tout est ainsi et pas autrement, et que l'ordre des choses est tel quel, bloqué et sans issue ; c'est alors que l'invention personnelle peut émerger, s'auto-construisant dans la dimension situationnelle d'une vie sociale en mouvement, renversant le contexte restrictif de l'état de choses, en le décalant dans les nouvelles perspectives d'un jeu subversif. La chute de la dictature économico-financière est inévitable. Les multi-milliardaires et leurs larbins finiront par payer la misère qu'ils produisent à grande échelle.
Les fluctuations et mouvances des incertitudes qui se cherchent, font généralement peur aux pensées objectives, reflets d'un monde qui réalise ses sujets comme objets propres à l'échange lucratif. La certitude que la réalité est unique et vraie, ne serait qu'une croyance fondée sur des incertitudes. Ceci peut paraître insoutenable à un spécialiste du savoir, agrippé à ses certitudes objectives, expert servile de la pensée séparée de son histoire propre. Prétentions doctrinaires à suivre servilement, les vérités uniques sont totalement séparées des expérimentations du vécu incarné dans sa dérive situationnelle. Ces vérités prétentieuses sont compétitives et guerrières, elles s'affrontent et se marchandent, se consument par consommation. Nous n'avons pas de directive juste à imposer comme contrainte réductionniste. L'anti-autoritarisme n'est pas une étiquette flatteuse, mais une pratique expérimentale essentielle. Nous construisons notre autonomie loin des dictateurs de la pensée parfaite, loin des prédicateurs de la vérité absolue, en inventant, dans le cours des hasards désirés, des incroyances d'où émerge un vécu qui a oublié ses habitudes réductrices.
La volonté de changement ne suffit plus. La recette idéale repose sur la croyance d'avoir trouvé la vérité, l'unique, en dehors de tout contexte. Ce mythe s'accompagne de la mission de prêcher la vérité afin de changer le monde, avec l'espoir qu'elle soit reconnue par le plus grand nombre d'adeptes. Ceux qui ne veulent pas se convertir à ce point de vue deviennent obligatoirement de mauvaise foi, c'est-à-dire de croyance maléfique et il s'agit de les exterminer pour le bien de l'humanité. La solution au problème du changement passe par le rejet du choix d'une solution. Au lieu de chercher une solution efficace, il s'agit de chercher un problème qui corresponde aux actions possibles. Ainsi la situation se décale dans un contexte élargi à une perspective de changement, dans un jeu à rebondissements situationnels. Sans fondement objectif, ce changement spontané ne produit pas de prise de conscience, mais dérive dans des imprévus en synchronie situationnelle, sortant du cadre de référence problématique, libéré de la contrainte d'une solution réaliste autoritaire.
Les connaissances d'une pensée incarnée dans sa situation vécue, ne sont pas des affaires de spécialistes. Elles concernent bien chacun dans sa dérive structurelle avec les autres, construisant ainsi de nouvelles perspectives, libéré des certitudes restrictives. L'autonomie retrouvant sa propre nature, suscitant de nouvelles possibilités, ne peut en aucun cas s'imposer, pour se répandre, comme une vérité à laquelle doivent se soumettre les incrédules. Vivre le présent dans son histoire continue, consiste plus à lâcher les prises de nos certitudes figées qu'à se battre contre les objets de nos représentations. Il s'agit en fait de construire des situations libératrices à partir de propositions d'un futur possible. Ces hypothèses ne sont que des possibilités désirées parmi tant d'autres. Elles ne peuvent donc pas être assimilées à une prédiction ou une utopie qui nécessiteraient une croyance aveugle, sans failles et sans autres issues éventuelles. L'expérience pratique et active de ce qui peut arriver, de telle sorte que le nombre des choix possibles soit augmenté, compose un vécu engendreur de libertés, nécessaire à tout changement radical, dans une période où les pressions réductionnistes du spectacle intégré affichent l'image du paradis virtuel de la dictature économico-financière. L'action effectuée selon les hasards des désirs pressants, modifie les sujets dans leurs agissements communs, ce qui reconstruit leurs rapports mutuels ainsi réappropriés. C'est alors qu'en inventant des incroyances pratiques, en synchronie avec d'autres, on peut réaliser un changement des situations vécues. Il me semble que, seules des assemblées générales à l'initiative des populations, s'organisant spontanément un peu partout, pourront rendre à chacun le pouvoir sur sa propre vie dans l'émergence de multiples dérives libertaires.
Ce texte n'a pas la prétention de s'imposer comme le déclic éclairé d'une vérité objective qu'il faut accepter, mais il s'inscrit dans une situation complexe et confuse comme un point de vue situé obstinément et passionnément dans un changement radical de perspective. La croyance en la réalité vraie et unique créée par le spectacle est totalement séparée des mondes expérimentaux du vécu. Lorsque l'on ne croit plus au miracle informatique livré par la publicité, la magie n'opère plus, elle devient grotesque et surtout insupportable. Il est alors prudent de ne pas supporter.
Les plaidoyers publicitaires en faveur de la nouvelle communication contrôlée par ordinateurs ne sont plus guère crédibles.
La croyance religieuse au spectacle des objets calculables et cumulables s'effrite par endroits à l'envers du décor, et certains s'aperçoivent qu'on voudrait nous faire croire qu'il n'y a plus d'autres choix, que tout ailleurs est bloqué et sans issue.
Au cours de leurs dérives, certains hérétiques s'abandonnent à rêver et inventent des incroyances situationnelles, car quand plus rien n'est vrai, tout devient possible.
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