vendredi 27 juin 2014

ACTIVISME deuxieme partie


Manifs anti-G8 à Lausanne
Face aux mensonges médiatiques, des blacks & pinks témoignent et revendiquent
5 Juin 2003 

Ce communiqué a été réalisé par un-e participante au pink bloc et un-e participant-e au black bloc, blocs formés le dimanche 1ier juin 2003 à Lausanne, dans le but de perturber le sommet du G 8 et ses complices.Attention ! Ce communiqué n'a valeur que de témoignage individuel et subjectif et ne devrait en aucun cas être pris comme une parole collective ou un communiqué du pink and silver bloc ou du black bloc. Il s'emploie notamment à dénoncer un certain nombre de mensonges hystériques des médias et des leaders de la gauche réformiste, ainsi qu'à expliquer les actions menées à Lausanne en les contextualisant et en redonnant les objectifs politiques. Il ne devrait être pris comme une relation exacte et objectif des faits, mais s'efforce dans la mesure du possible de recouper et vérifier différents témoignages individuels.

Le contexte
Lausanne était avec Genève et Anemasse un des trois points clefs de blocage et de perturbation du G8 : une partie des délégations de divers pays et personnels techniques y étaient logés. D'autre part, le parcours entre Genève et Evian par Annemasse devait être massivement bloqué par les manifs et il avait donc été décidé d'acheminer un grand nombre des délégués de Genève à Lausanne par la route jusqu'au port d'embarquement d'Ouchy, pointe sud de Lausanne, depuis lequel ils seraient ensuite acheminés en bateau jusqu'à Evian en traversant le lac Leman. Pour ce faire, l'autoroute entre Genève et Lausanne devait être fermée et n'être utilisée que pour des convois spéciaux et escortés de policiers. La zone sud d'Annemasse bordant Ouchy avait été déclarée zone rouge, barricadée et protégée. Les délégations pouvaient arriver de Genève, et de Lausanne à Ouchy par seulement quelques voies d'accès, en passant soit par l'ouest, soit par le centre, soit par l'est de la ville.
Suite aux initiatives des militant-e-s anti-G8 lausannaisEs, deux camps avait été mis en place. L'un, La Bourdonette, installé par les autorités, l'autre, le «oulala c'village», un projet anticapitaliste et antipatriarcal squatté et autogéré sur les plages du lac, avec des structures médicales, indymedia, un espace queeret de la musique. Des actions et manifestations avaient déjà eu lieu tout au long de la semaine précédant l'ouverture du sommet du G8 ainsi que des ateliers de simulation de manifestation, orientés autour des tactiques de blocages non-violents. Contrairement aux manifestations organisées par la gauche institutionelle à Lausanne et réduites à une contestation purement informative et symbolique du G8, les manifestations illégales de bloquage prévues pour
le matin s'étaient données en commun des objectifs concrets de perturbation maximale du G8 :
  • Bloquer ou retarder par des tactiques diverses l'arrivée des délégation et personnels techniques à Evian
  • Obliger les délégué-es du G8 à faire face directement à la contestation
  • Continuer le travail de sensibilisation et de dialogue avec la population
Avec pour une partie des manifestant-e-s, un objectif secondaire : se réapproprier, détourner ou saboter des enseignes, bureaux, symboles, bâtiments, hôtels, commerces liés à l'organisation du G8 ou représentants les intérêts des États, banques et multinationales qui se cachent derrière le G8 et dévastent le monde et la vie de celles et ceux qui l'habitent. Ceci dans le but de créer une pression politique et économique directe et de déconstruire collectivement les structures de domination et de contrôle.A Lausanne, il avait été décidé pour ce faire d'utiliser une diversité de tactiques de blocages et d'action et d'avoir différents blocs répartis sur les différentes artères clés de la ville. Ces tactiques devaient être complémentaires, se coordonner au mieux et déjouer la répression en agissant en plusieurs points en même temps.
Il y avait notamment :
  • Un pink and silver bloc(bloc rose et argent) : cette tactique est née lors sommet du FMI et de la Banque Mondiale à Prague, où elle avait connu un grand succès et permis à une partie des manifestant-e-s d'arriver jusqu'au centre de congrès. Elle a été réutilisée dans un grand nombre de manifestations et actions directes depuis, et se base sur une résistance festive, rythmée et colorée. Elle vise à promouvoir le queer(dépassement des genres sociaux masculin et féminins et de l'oppression patriarcale) et le travestissement. Elle recherche et intègre une diversité de modes d'action au sein même du cortège, mais essaie souvent de détourner et de saboter avec humour et élégance les armes du système et ces modes d'oppression. Elle cherche à dépasser les fausses limites entre violence et non-violence. Elle se veut offensive, mais dans des rapports de force souvent inégalitaires, ne court pas systématiquement la confrontation directe et la montée en pression. Elle viserait plutôt à neutraliser les forces policières par des stratégies d'évitement et de mouvements constants. Le pink blocse retrouve dans le slogan «Si je ne peux pas danser, ce n'est pas ma révolution» et crée souvent à son passage une atmosphère conviviale et énergique aussi bien pour les manifestant-e-s que pour les passant-e-s. Le pink blocn'a pas de leader ni de représentant-e-s mais se base sur un ensemble de groupes affinitaires : samba, créateur-rices de barricades, danseur-euses, détourneur-euses de mobilier urbain, équipe légale, médicale, équipe de médias indépendants. Ces groupes affinitaires étant des petits groupes de personnes qui se connaissent mutuellement, se font confiance et se donnent des objectifs particuliers d'actions et des techniques de protection du groupe face à la police. Ils avaient prévu au sein du cortège de communiquer et de se coordonner par divers moyens : signes, drapeaux, réunions de délégué-e-s des groupes afinitaires dit spokes council,musique. Ces signes sont conventionnels à chaque manif et leur évolution est constante. Chaque groupe peut décider à n'importe quel moment de s'autonomiser du bloc.
  • Un black bloc(bloc noir), constitué de personnes masquées et habillées en noir pour empêcher l'identification et la répression policière. Il se base sur des tactiques offensives de blocage; barricades, enfoncement des cordons policiers et création de dommages économiques. Il recherche parfois pour parvenir à ces objectifs ou pour se défendre la confrontation avec la police, mais ne s'attaque en dehors de cela qu'aux biens matériels et pas aux personnes, ni à leurs maisons d'ailleurs. Comme le pink bloc,il est constitué de petits groupes affinitaires, autonomes et solidaires, sans «chef» ni «meneurs». Cette tactique s'est vue pratiquée traditionellement par une partie des groupes autonomes et antifas allemands, et s'est vue redynamisée par des groupes anarchistes lors du contre-sommets de Seattle ou elle a très fortement contribué, en parallèle aux blocages non-violent, à empêcher l'ouverture du sommet. On la retrouve depuis un peu partout en Europe.
  • Un bloc critical mass(masse critique), cortège cycliste, issu des manifestations pro-cyclistes, anti-pétrole et anti-voiture. Il permet de bloquer ou ralentir la circulation, en regroupant un grand nombre de personnes à vélo ou d'autres moyens de locomotion non-polluants et en prenant toute la largeur de la route. Lors des manifestations massives contre le centre financier de londres, le 18 juin 1999, unecritical massavait activement paralysé la circulation.
  • Différents projets de blocages «non-violents» par petits groupes : escalades, enchaînement à des blocs de béton sur l'autoroute, sit-in,traversée du lac en radeaux auto-construits pour atteindre Evian...
L'organisation de ces actions et leur coordination se passaient notamment par des assemblées permettant à tout-e un-e chacun-e de s'intégrer et de s'impliquer dans la réflexion stratégique large. Au delà de cette structure globale décidée de manière ouverte et collective, nous étions bien sûr dans un cadre fortement écouté et surveillé par la police, et un certain nombre de groupes affinitaires devaient garder leurs objectifs concrêts secrets afin de se donner une meilleure chance de réussite. A Lausanne semblait présider la volonté de casser les fausses frontières imposées par les médias et partis de gauche entre violence et non-violence, et d'obtenir une grande diversité d'actions dans un respect solidaire des choix de chacun-e. Par ailleurs, il s'agissait clairement de cortèges d'action directe, agissant indépendamment des grandes marches citoyennes.
Récit des événements
Le dimanche 1er juin, jour de l'ouverture du sommet, à 6h30 du matin et donc avant l'arrivée des premières délégations, environ deux milles personnes se sont d'abord rejointes à l'ouest de la ville, près du camp de La Bourdonnette, avec en tête de cortège, le pink bloc,puis le black bloc.Après un début de marche commune, les deux blocs se sont séparés au rond point d'une des arrivées de l'autoroute de Genève sur Lausanne. Le pink bloc(environ 1500 personnes) a alors continué sur la ville au son de la samba en longeant les zone jaunes et rouges, pendant que le black bloc(environ 500 personnes) bloquait ce rond point en faisant tomber un arbre sur la route à l'aide de tronçonneuses, en démontant des palissades en métal et barrières de sécurité de l'autoroute et en enflammant des barricades.
Le pink blocs'était donné comme objectif complémentaire de bloquer les artères Est de la ville menant à l'embarcadère d'Ouchy. Le long de la zone rouge, les forces de police étaient encore assez peu nombreuses et semblaient prises au dépourvu et désorientées par cette offensive matinale et décentralisée. Si bien que de manière presque inespérée, il nous fut facile de rejoindre et de bloquer une des principales voies d'accès à Ouchy, ou quelques minutes encore auparavant, passaient des délégations. Le blocage dura un moment et comme à chaque artère le long de notre route, des barricades furent érigées par des manifestant-e-s. Répondant aux tentatives de passage à travers un cordon défendant la zone jaune, la police envoya de premiers jets d'eau. Apprenant que le black blocétait repoussé en direction du pink blocpar la police et souhaitant garder une certaine autonomie entre les deux groupes, le cortège se remit
en mouvement pour laisser éventuellement ce carrefour aux prochains. Le but était alors d'atteindre la dernière grande artère d'arrivée possible pour les délégations du G8, à l'est de la ville.
A divers moments dans le pink bloc,de rapides réunions de porte-paroles des groupes affinitaires pouvaient être provoquées par n'importe quel groupe et permettaient de prendre des décisions rapides et collectives sur la marche à suivre.
Sur le parcours, des signes amicaux étaient faits aux personnes pendues à leur balcon à cette heure matinale et restées à Lausanne malgré la psychose orchestrée par les médias. Des tracts réalisés et distribués auparavant à Lausanne s'étaient attachés à dénoncer les mythes sur la violence des manifestant-e-s et à expliquer que les éventuelles destructions étaient ciblées sur des structures capitalistes et politiques et ne visaient ni elles et eux, ni leur maisons.
Toujours aussi peu nombreuses, les forces de police, qui se confrontaient plus en arrière avec le black bloc,commencèrent plusieurs fois à former des débuts de cordons pour bloquer le passage du pink bloc,mais reculèrent finalement à chaque fois à l'arrivée du cortège. Pendant ce temps, la critical masssemblait bloquer avec succès d'autres voies de circulation. D'autre part, bien en amont sur l'autoroute, un groupe d'une trentaine de personnes s'étaient enchaînées tandis qu'un autre bloquait un pont avec deux personnes ayant passé une corde sur le pont et s'étant pendues en rappel de l'un et l'autre coté de la route. Une technique utilisée déjà plusieurs fois avec succès en Angleterre et qui peut exiger quelques heure de la police pour dégager la voie sans tuer les grimpeur-euses.
Finalement, le pink blocatteignit le croisement avec l'autoroute Est où cette fois un dispositif policier beaucoup plus important entravait le passage avec des canons à eau, camions militaires, fusils à gaz lacrymogène et à balle en caoutchouc pointés. La samba continua à jouer face à la police. Mais la tension finit par monter et la police à généreusement asperger le cortège de grenades lacrymogènes. Divers chemins de retraite furent alors pris à travers bois et le long d'une rivière par certains groupes. Au final, tout le monde se retrouva pour un nouveau blocage de carrefour un peu plus haut, alors qu'une partie dublack blocétait pris en sandwich par deux cordons de policiers qui se rapprochaient et gazaient au fur et à mesure. Il fut alors décidé d'aller leur porter secours. Au final, les deux blocs finirent par se retrouver.
Le black bloc,après avoir barricadé le premier rond point, avait décidé de bouger. Sur son parcours, un magasin Adidas, un concessionaire Alfa-Romeo, 2 stations Shell et une station BP furent cassés. Certaines stations-essence contenant de l'alimentation furent pillées, ainsi qu'un Migros (chaîne de supermarchés suisse). A chaque fois, les produits et aliments furent redistribué s à la population aux balcons et entre les manifestant-e-s, ou utilisés comme projectiles quand le contexte s'y prêtait. Les vitrines d'une boucherie furent aussi cassées et une inscription go vegan(«devenez végétalien») et meat is murder(«la viande est un meurtre») peintes. Une roulotte de chantier fut poussée et retournée en travers de la route pour barrer une voie d'accès. Les panneaux publicitaires et caméras de videosurveillance furent détruits ou utilisés pour faire des barricades. De nombreux slogans politiques furent peints sur les murs. L'hôtel de luxe Royal Savoie où étaient logées des délégations fut attaqué avec des fusées de détresse et des caillous. Des robocops finirent par arriver sur les lieux et jeter des lacrymos et reçurent quelques pavés en retour. Une voiture diplomatique fut cassée. Plusieurs chantiers furent pillés, du matériel récupéré tout le long du parcours et poussé dans de grands containers, une rue dépavée au pied de biche et les pavés disposés dans les containers et caddies. Une barricade enflammée géante à base de palissades de chantier fut érigée et gardée pendant un bon moment au carrefour d'accès à Ouchy. Au moins une personne se hissa en haut d'un trépied de plusieurs mètres érigés par les manifestant-es et destinés à bloquer la circulation. Il est à noter que tout au long de la manifestation, ce bloc ne chercha pratiquement pas la confrontation directe avec la police, ni même à répondre aux charges et jets de lacrymos, mais resta beaucoup plus dans une logique de mouvement. Le black blocfinit par être pris en sandwich sur une route, mais parvint à s'échapper par des chemins de traverse et à rejoindre le pink blocqui tentait de le secourir.
A ce moment-là, des communications avec les blocages de Genève et Annemasse semblèrent confirmer que le sommet et l'arrivée de pluisieurs délégations, dont la délégation américaine et des groupes de traducteur-euses avaient été rétardés. Il était alors environ dix heures trente, nous avions réussi à longer toute la zone d'accès à Ouchy et l'entousiasme général était à son comble.
Il est évidemment difficile de mesurer l'impact réel des blocages dans un contexte chaotique où les autorités s'étaient fait un point d'honneur à ne pas avouer une certaine impuissance et à ne laisser filtrer aucune perturbation. Néanmoins, il semble très vraisemblable qu'à Lausanne, l'impossibilité de sécuriser la zone d'accès à Ouchy, les différents types de blocages, barricades et les mouvements constants des blocs rendirent pendant quelques heures très difficile le passage des délégations. Ceci semble avoir été confirmé par les personnes branchées sur les ondes radios de la police.
Au final, avec une coordination sur trois villes et d'autres blocages réussis à Genève et Anemasse, ces actions furent un beau pied de nez à un dispositif de sécurité policière que les organisateurs du G8 et l'État suisse voulaient infaillibles — même si les médias préférèrent évidemment ne pas en parler et focaliser l'attention publique ailleurs en racontant n'importe quoi sur les soit-disant «casseurs».
Dès lors, à Lausanne, la police s'employa constamment à repousser à l'extérieur de la ville le pinket le black blocen gazant systématiquement et en bloquant les autres artères. Le dispositif policier reconduisant le cortège était alors impressionant avec un grand nombre de camions et canons à eau, des policiers anti-émeutes allemand venus en renfort, et des troupes des divers cantons suisses. Le nombre de policiers était plus important que le nombre de manifestant-e-s. Une dernière tentative de se lancer sur l'autoroute fut faite mais repousée. Il était alors aussi beaucoup plus difficile de se concerter et de prendre des décisions en grand cortège. Au fur et à mesure, des groupes s'étaient dispersés ou esquivés à divers points, mais une partie du cortège finit par parvenir au campement de La Bourdonette qui fut peu à peu encerclé par les forces de police. Face à cette menace, les 400 personnes présentes se réunirent en cercle, s'assirent et décidèrent qu'au vu du rapport de force, ils et elles ne pouvaient plus faire grand chose à part résister solidairement et sans provoquer de déchaînement de violence de la part de la police. Entouré-e-s par un cordon policier dans un espace restreint, le chef local de la police essaya de diviser les manifestant-e-s en demandant des responsables, puis en disant que soit les gens acceptaient de venir un par un donner leurs papiers, soit ils venaient tous nous arrêter. Tout ceci lui fut énergiquement refusé par la foule qui essaya de gagner du temps en traduisant tout en 4 langues, en posant un tas de questions bidons et en demandant l'arrivée d'observateurs neutres. Au final, plein de journalistes officiels et indépendants arrivèrent, ainsi que des observateurs agréés et l'équipe légale. Les flics ne pouvaient plus faire n'importe quoi et étaient observés et photographiés sous tous les angles. Au bout d'une heure en plein soleil, les arrestations progressives commencèrent et durèrent environ cinq heures. Tout le monde se tenait, huait la police, lui crachait au visage et de nombreuses personnes s'accrochèrent, se firent traîner et résistèrent au mieux si bien que le rythme des arrestations était extrêmement lent et fastidieux. Pendant ce temps, la police avait interdit la manif officielle qui devait se dérouler l'après-midi, mais les gens se réunirent malgré tout au centre-ville. Et une foule de plusieurs milliers personnes décida de braver l'arrestation vers 16h.
Au bout de cinq heures interminables, l'extraordinaire bonne humeur, solidarité et détermination des personnes encerclées à La Bourdonette finit par payer et la police empêtrée dans des problèmes logistiques, et après avoir réussi néanmoins à embarquer une centaine de personnes, abandonna et se retira — sous les cris de joie des restant-e-s. Il semblerait d'une part que la police n'ait pas le droit de détenir plus d'un certain nombre d'heures des personnes sans pouvoir contrôler leurs papiers, et d'autre part que l'arrivée du cortège du centre-ville à La Bourdonette ait hâté leur départ.
Vers minuit, la grosse majorité des interpellé-e-s étaient relâché-e-s sans suite, à l'exception d'une dizaine de personnes. D'autre part, l'intervention policière sur le pont d'autoroute bloqué par les deux personnes en rappel faillit se solder par deux meurtres puisque malgré les avertissements des autres militant-e-s présent-e-s sur le pont, un policier vint couper la corde et provoquer la chute de vingt mètres d'une des personnes suspendues, tandis que le brin de corde de l'autre était retenu de justesse. Par un coup de chance miraculeux, il semblerait ce militant n'ait que deux jambes et des vertèbres cassées et ne souffre pas de paralysie.
Dès le lendemain, les médias et politicien-ne-s déversèrent leurs habituels mensonges et s'employèrent à créer des mythes sur ces manifestations et les «casseurs». Mythes qu'il s'agit encore une fois de démonter.
  • Dans des manifestations comme celle de Lausanne, les soit-disant «casseurs» n'étaient cas des gens infiltrés dans la manif cherchant à la détourner de ses but initiaux, mais un cortège autonome menant ses propres actions en les coordonnant au mieux avec les autres blocages.
  • Comme à Prague lors des manifestations contre le sommet du FMI et de la Banque Mondiale, la stratégie adoptée visait à autonomiser les blocs afin que chacun puisse explorer au maximum l'impact de ses tactiques sans gêner ou contrecarrer les autres.
  • Les black-blocset les pink blocssont principalement issus de mouvements anarchistes ou autonomes, autogestionnaires et anticapitalistes. Il peut arriver, comme dans n'importe quelle manif, que des policiers tentent de s'introduire dans le black blocou de se camoufler en black blocs,mais les actions qu'ils réalisent sont alors clairement des pièges, des provocations ou de la casse sans objectifs qu'il est possible de déjouer avec un peu de discernement. Comme n'importe quel cortège, le black blocpeut être rejoint par des personnes moins réfléchies que d'autres dans leurs objectifs et leurs pratiques, ou se livrant à des actes dangereux ou stupides. Cette réflexion ne peut s'acquérir qu'au moyen de débats et pratiques collectives renouvelées, pas par la diabolisation de certaines tactiques et franges du mouvement.
  • La participation à un bloc pinkou black,le blocage d'un sommet ou la création de dommages économiques ne sont que des actes militants bien particuliers dans la vie de personnes souvent aussi impliquées constamment dans des projets locaux visant à la réappropriation et à l'autonomie culturelle, alimentaire, médiatique ou énergétique à travers des collectifs, des campagnes d'actions ou des espaces de vie ou d'activités autogérés. Leur stratégie n'est en aucun cas seulement confrontationnelle mais passe en bonne partie par des débats et diffusions d'idées sur des luttes extrêmement variées mais reliées. Ces luttes peuvent concerner aussi bien le patriarcat, la liberté de circulation et les luttes au côté des sans-papiers, que l'écologie radicale, l'antispécisme, la solidarité nord/sud, la propriété intellectuelle, l'usage de logiciels libres, la création de médias indépendants et de maisons d'édition, les alternatives à la psychiatrie, à l'éducation autoritaire ou l'agriculture industrielle... Il s'agit pour beaucoup, de personnes qui s'emploient généralement à déjouer les rapport de domination et la violence du système au quotidien.
  • Ces personnes se coordonnent et échangent par des moyens multiples, mais évidemment moins visibles que les grandes organisations réformistes. Cette discrétion tient pour partie au refus de se doter de leaders, de héros ou de martyrs, à la volonté de privilégier des modes d'organisations égalitaires et l'autonomie d'invidus et de collectivités réduites, plutôt que de viser des mouvements de masse et de moutons menés par des élites. Cette discrétion tient aussi à la répression de l'État qui menace constamment l'existence de ces groupes, ainsi qu'à la méfiance vis à vis des médias traditionnels qui de toutes façons les censurent. A part s'ils peuvent espérer hausser leurs chiffres d'affaires à coup de vitrines cassées et en parodiant leur existence et leur discours...
  • S'attaquer aux biens privés n'est en aucun cas de la violence gratuite mais une tactique politique réfléchie. Ne pas se laisser faire par la police et répondre à ses attaques l'est aussi. Le black blocne s'attaque pas aux personnes.
  • Quand bien même on juge qu'ériger une barricade, détruire un objet ou un bâtiment est violent, cette violence n'est en rien comparable avec les violences qui se cachent derrière ces objets et bâtiment : la violence inouïe imposée chaque jour à des milliards de femmes, d'hommes ou d'animaux sur la planète par les institutions financières, étatiques et les entreprises capitalistes. Cette violence est par ailleurs dérisoire face à la violence exercée par la police sur les manifestant-e-s («pacifistes» ou non) et quotidiennement sur certaines franges de la population.
  • Cette condamnation de la «violence» des casseur-euses est généralement propagée et entretenue, par des personnes privilégiées ayant accès à un niveau de consommation totalement dépendant de l'exploitation du reste du monde. Un niveau de consommation qu'elles ne sont abolument pas prêtes à remettre en cause, encore moins à voir quoi que ce soit venir perturber leur quotidien.
  • Nous avons aussi toutes et tous à divers niveaux intégré cette domination : la paranoïa sécuritaire, l'addiction à la consommation, l'aliénation par le travail, les structures hiérarchiques et diverses formes d'oppression raciste, sexiste ou homophobe. Nous nous voyons bien souvent incapables de remettre en cause réellement cet ordre coercitif et fondamentalement inégalitaire que l'on nous présente comme une démocratie. Même la gauche alter-mondialiste ou plutôt ses représentant-e-s auto-proclamé-e-s fait mine de croire que de grand spectacles inoffensifs et récupérés par le pouvoir feront autre chose que de le renforcer.
  • Même si le changement social passe sans nul doute en grande partie par des prises de conscience, des débats, des constructions d'alternatives à l'État et au capitalisme, il passe aussi par l'entretien d'un rapport de force constant : grèves, occupations, réappropriations, sabotages et créations de structures autonomes. Pas en laissant croire que ceux qui dominent le monde sont à l'écoute et vont renoncer au pouvoir et à ses privilèges simplement parce qu'on les implore de le faire.
Face aux discours citoyennistes d'Attac, des trotskistes et de toute la gauche institutionelle qui s'est depuis quelques années largement emparée de la dynamique des contre-sommets et l'a déjà fortement neutralisé, il est temps de rétablir quelques vérités :
  • C'est bel et bien parce que des gens ont mené des actions offensives et entraîné d'importants dommages financiers et politiques que des sommets ont été bloqués, fuient et se barricadent, ou que plus une ville ne veux les acceuillir, et non pas grâce à de grand étalages d'organisation politiques, à une débauche de marches pacifistes et de conférences de presse. Même si le travail d'information est encore une fois extrêment important et complémentaire des autres actions réalisées...
  • Ces actions, des blocages de toutes sortes aux destructions ciblées, ont pendant quelques années déjoué les dispositifs policiers, ont été créatives et efficaces. C'est pour ces raisons qu'elles ont pu mobiliser les pratiques et l'imaginaire de centaines de milliers de personnes et qu'elles ont pu s'imposer comme une force politique majeure et comme un mouvement. Ce mouvement s'est créé sur des bases égalitaires et horizontales. C'est cette énergie et ces personnes que la gauche citoyenniste s'emploie maintenant à neutraliser et encarter dans des partis et autres structures hiérarchiques garantes de la paix sociale.
  • Attac, trotskistes et consorts semblent conscients jusqu'à un certain point de leur absence totale de subversion et de créativité et sont même allés, à l'occasion de ce sommet d'Évian, jusqu'à s'arroger la pratique de camps d'actions issus de mouvements radicaux comme le No Border.Elles ont ainsi affiché hypocritement une autogestion à l'opposé de leurs pratiques d'organisation. On peut toujours espérer que les milliers de personnes ayant, par exemple, participé au village intergalactique, ne se soient pas laissées trop prendre à cette récupération et que de réelles pratiques d'autogestion demeurent et finissent par dépasser les leaders.
  • Il est par ailleurs heureux, malgré toute cette propagande, qu'une partie de la population garde une envie réelle de changer radicalement ce système. Malgré l'hystérie médiatique, tout le monde n'est pas aussi effrayé que les médias veulent bien le faire croire par les soit-disant «casseurs» et à Genève ces jours derniers, les émeutes furent soutenues et rejointes par une partie de la population locale et des badauds. Mais le fait que ces actions puissent être réfléchies, efficaces et soutenues par une partie des manifestant-e-s est proprement inacceptable pour les pouvoirs en place. Il leur est alors nécessaire de faire croire à un gentil mouvement inoffensif pris en otage par quelques casseurs, de créer des mythes de complots cachés, d'infiltration néo-nazies, de manipulation policière ou des stéréotypes de jeunes gens immatures et manipulés par une poignées d'extrémistes cyniques. Il leur faut coûte que coûte chercher à entretenir une d ivision entre «militant-e-s altermondialistes bon enfant» et «jeunes et méchants casseurs». En dépit de quoi, bon nombre de personnes s'apercevrait peut-être qu'il est possible de s'épanouir et de s'amuser en changeant ce système concrètement, de plein de manières différentes, sans se laisser manipuler et diriger par les partis et syndicats.

En guise de conclusion provisoire
Beaucoup de gens semblaient tirer un bilan positif de la variété, de la maturité et de l'impact des actions menées à Lausanne. Reste à tirer un bilan à plus long terme de la gestion collective de la répression, de ce que retiendra la population locale de ces manifestations et des éventuels retours négatifs sur les militant-e-s locaux. On peut aussi tirer un bilan plutôt enthousiasmant des pratiques d'autogestion et de rencontres popularisées par les divers campements de Lausanne et d'Annemasse. On ne peut s'empêcher néanmoins de soulever des doutes sur le fait de continuer à mener systématiquement ces actions dans le cadre de «contre-sommets» tel que celui du G8. Leur potentiel de surprise, de perturbation, leur faculté à promouvoir de nouvelles idées politiques et un discours radical est le plus souvent menacée. Les dispositifs policiers sont par ailleurs de plus en plus habitués et violents. C'est en ce sens qu'il est primordial de continuer à inventer d'autres formes de convergences, d'actions et d'autogestion, localement et au quotidien. C'est en ce sens aussi qu'il nous faut apprendre à communiquer et expliquer beaucoup plus chacune de nos actions.
Solidarité avec tou-te-s les inculpé-e-s du G8 ! N'oublions pas le travail anti-répression, il doit être maintenant l'affaire de tou-te-s celles et ceux qui étaient présent-e-s à ces manifestations. A bas toutes les prisons ! Ne croyons pas la presse bourgeoise, vivons et diffusons nous-même nos expériences et nos idées ! N'oublions pas de nous amuser et de ne pas trop nous prendre au sérieux !



02/06/03 - un-e participant-e au pink bloc, ainsi qu'un-e participant-e au black bloc anti G8 de Lausanne 
Auteur: anonymous ( pink & black )


Théo Simon
Du Vaaag à l'âme
Le Monde libertaire, hebdomadaire de la Fédération Anarchiste 
9 Juin 2003 

Nous sommes dans le dernier trimestre de l'année 2002 lorsque des initiatives françaises sortent des cerveaux collectifs de plusieurs groupes. On peut compter entre autres celle de la CLAAAC G8 et celle du VAAAG, village anti-capitaliste et anti-guerre sur l'initiative du réseau No Pasaran.  No Pasaran invite large (des milieux trotskistes, écologistes...) pour les premières réunions mais la rupture est inévitable. Effectivement sous prétexte d'unité, de la nécessité de créer un front commun, de ne pas apparaître comme de vilains petits sectaires plusieurs organisations et mouvements refusent de se prononcer pour un réel anticapitalisme et refusent une rupture avec la gauche institutionnelle.
Anticapitaliste et en rupture avec la gauche institutionnelle
Le refus de se positionner clairement de manière anticapitaliste consiste à défendre implicitement que le capitalisme peut se réformer et être «humain». De la même manière nous verrons régulièrement dans les débats du Vig (village inter-galactique, rassemblant Attac, LCR et l'ensemble de la gauche institutionnelle) un souci de réformer le G8 de l'élargir... La CLAAAC de son coté affirmait dans une conférence de presse juste avant le 28 mai «Non seulement nous contestons la légitimité de ce sommet, mais aussi la légitimité de chacune de ses composantes. Les chefs d'état, même «démocratiquement» élu, ne représentent pas les intérêts ni les aspirations de ceux et celles qui les ont portés au pouvoir, mais ceux des puissances financières qui leur permet de s'y maintenir. Le système capitaliste et son corollaire le salariat ne peuvent être réformés» Cette rupture n'est pas le résultat d'une pratique sectaire, du refus du débat mais d'un besoin de clarté au risque de revivre les illusions du communisme autoritaire ou de la social-démocratie. Et que dire de Lula (qui après s'être rendu à Porto Allegre) accepte l'invitation de Chirac au G8 afin de proposer la création d'un fond contre la misère et la famille en taxant les ventes d'armes !
Deuxième point de rupture : les mouvements altermondialistes refusent une réelle rupture avec le capitalisme et donc avec les organismes, institutions et partis politiques le gérant. Or il est impossible d'ignorer la volonté hégémonique de la gauche classique. Les luttes, que ce soit au niveau social, sur les retraites..., des sans-papiers, du nucléaire... doivent se mener de manière autonome, sans rattachement avec les enjeux politiciens, les enjeux de pouvoir et de stratégies et d'échéances électorales. L'autonomie des luttes est une nécessité ! Et comment ignorer l'objectif (récupération, flirt électoral...) du PS quand
il souhaite organisé un forum sur la mondialisation à Annemasse (lieux d'implantation des villages) en invitant les pontes de la sphère associative (Attac, Cedetim...) Que leur meeting, qui tentait par la même de faire une véritable OPA médiatique dans un premier temps sur ce qu'il se passait dans la région, soit annulé par l'intervention et la forte présence des anarchistes dans la ville est en soit une petite victoire.
Le Vaaag, une alternative en acte
Le pari n'était pas mince : créer un espace autonome de réflexions et d'actions, créer un lieu autonome qui puisse devenir un véritable espace de convergence des résistances. Pari réussi en grande partie comme le prouve les témoignages qui suivent. Certes il ne faut pas faire de cette expérience une image idyllique, mais elle fut très riche. L'expérience autogestionnaire ne fut pas complète et certaines personnes ne sont pas impliquées et ont vécues le lieu en consommateur ou consommatrice. De même l'implication parfois énorme dans la gestion quotidienne et logistique du village nous ont parfois empêché d'être des débats, des échanges politiques... Néanmoins nombre d'espaces ont été le fruit d'expériences collectives (avec ses assemblées générales, la rotation des taches et des mandats, l'élaboration collective de projets d'aménagements ou d'actions...) comme les quartiers/barrios avec leurs cantines, les espaces accueil/sérénité... Les prix libres (on paye en fonction de ses moyens) n'ont pas entraîné de déficit particulier... Les débats furent permanents, de ceux organisés sous les chapiteaux et qui réunissaient au minimum une petite centaine de personnes à ceux qui naissaient spontanément autour de peluches, de la vaisselle ou d'un repas...
Action directe
Le Vaaag a donc naturellement été un lieu d'émergence d'idées et de mises en place d'actions. Un débat permanent (qui mériterait à lui seul de nombreuses pages) existait sur la question de la violence, sur sa légitimité, sur le regard médiatiqueS Un consensus arrivait parfois à émerger :
  • reconnaissance des diversités tactiques, mais les personnes doivent s'auto-organiser sans impliquer des personnes venues d'une manière pacifique (pas de mise en danger d'un cortège pacifique par exemple)
  • la violence (blocage, occupationS) est d'autant plus légitime qu'elle est portée collectivement, par un réel mouvement et non pas le fruit d'une avant-garde éclairée. Le mouvement social sur les retraites en est le parfait exemple : après un mois de manifestation dans la bonne humeur sans rien donner (même pas l'amorce d'une fausse négociation) l'action directe, visant le blocage partiel du système, arrive à l'ordre du jour...
Les actions hors du village furent donc multiples : le 29 mai manifestation festive et d'autodérision à Annemasse, le 30 mai manifestation a Genève (passage en train gratuit, sans montrer ses papiers à la frontière) qui se termine par une occupation partielle du siège de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce), le 31 mai actions contre le meeting du Parti Socialiste, le 1er juin à l'aube action de blocage visant à ralentir, à désorganiser le sommet : en cherchant entre
autres à empêcher des délégations, le personnel, les traducteurs à se rendre à Evian..., le 1er juin manifestation de la CLAAAC... Et on ne cite pas toutes les actions à Genève ou Lausanne. Meme si les forces de l'ordre avait des consignes particulières afin d'éviter la bavure comme à Gênes, la police était là pour sécuriser, pour maîtriser. C'est ainsi que les contrôles furent multiples, qu'en Suisse plusieurs centaines d'arrestations sont à déplorés, des blessés graves...
On en reparlera.Malgré tout le Vaaag a été une forte expérience et que l'on est pas prêt d'oublier et le vaaag à l'âme, on l'a au retour car on se sent seul, on recherche ces espaces permanents de convivialité, de débats... comme le prouve aussi les extraits des témoignages qui suivent.


Théo Simon

CONTRE-SOMMET DU G8 A EVIAN :
DU GAZ DANS L'EAU MINERALE
ET DE L'EAU DANS LE VIN ROUGE (ET NOIR)...
Journal du SIA «Solidarité» N°13 de Juin 2003.
On peut s'y abonner pour 8 €
(chèques à l'ordre du Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen BP 257 14013 Caen cedex,
4 N° par an, 20 pages minimum, envoyé à domicile sous enveloppe).

Nous avons reçu de camarades «indépendants» de la région, un texte qui tente un bilan critique du contre-sommet d'Evian, coté français (Annemasse)... En décalage avec l'autosatisfaction un peu béate qui semble prévaloir dans les organisations libertaires nationales, il nous a paru intéressant de le publier.
Syndicat Intercorporatif Anarchosyndicaliste de Caen
Ce texte ne se veut pas un récit exhaustif des manifs anti-G8. Nous avons surtout cherché à mettre en lumière certains faits qui nous ont paru préoccupants.Ce texte est une sorte de bilan critique de l'intervention anarchiste qui a eu lieu lors du dernier G8, c'est à dire à la fois des manifestations et du village libertaire mis en place à cette occasion. Notre critique se veut constructive et pas spectatrice même si elle risque de nuancer assez sérieusement une certaine satisfaction bon marché qui règne actuellement dans les milieux anars suite à ces quelques journées de mobilisation.
Commençons par un rapide rappel des faits et  de leur contexte.
Bref récit des évènements
Les 1er, 2 et 3 juin a eu lieu à Evian un énième sommet du G8. La tenue de ce sommet a provoqué l'organisation d'un contre-sommet «altermondialiste». Comme d'hab, le dispositif policier et militaire déployé autour de cette réunion à huis clos des grandes puissances planétaires fut énorme. Des dizaines d'avions de combats, d'hélicos, de caméras, des dizaines de compagnies de CRS, des dizaines d'escadrons de gendarmerie mobile, des drones aériens de surveillance (et même un dirigeable équipé d'un oeil perçant...), des RG à foison, des flics en civil, des policiers déguisés en journalistes et des journalistes au comportement policier... Une zone d'exclusion fut établie à 25 kilomètres tout autour d'Evian : toute manif y était interdite. Un véritable état de siège...
Le gouvernement autorisa les manifestations et concentrations sur la région d'Annemasse, petite ville située à une distance respectable d'Evian. De manière au minimum tacite, le mouvement altermondialiste officiel s'engagea à ne pas tenter de pénétrer massivement dans la zone d'exclusion légale. L'aéroport d'Annemasse et des champs attenant furent mis à la disposition des altermondialistes pour y installer leurs campements, forums et logistique.
Les organisations anars nationales réunies au sein de la CLAAAC G8 (Convergence des Luttes Anti-Autoritaires et Anti-Capitalistes G8, à savoir Alternative Libertaire, le réseau NO PASARAN, La Fédération Anarchiste, l'Organisation Communiste Libertaire, La CNTF pour ne citer que les françaises...) négocièrent apparemment avec les réformistes l'existence d'un espace autonome, propre au mouvement libertaire.
Pour accueillir les manifestants, 2 villages furent organisés : le Village Intergalactique (VIG) rassemblant la gauche de la gauche et le Village Alternatif Anti-capitaliste et Anti-Guerre (VAAAG). Adossé au VAAAG, on trouvait aussi un petit campement féministe non-mixte («Le point G») et un peu à l'écart du VIG, le petit campement du Mouvement d'Intégration des Banlieues (MIB) et celui d'«étudiants en lutte» refusant de s'inscrire dans un village plutôt que dans l'autre.
Le VAAAG, où nous avons résidé, alimenté en eau et électricité, comportait 2 espaces, un réservé aux chapiteaux, concerts, débats, tables de presse et l'autre réservé plus spécifiquement au camping, aux «cantines» végétariennes qui assuraient la bouffe (il y avait même un four à pain monté sur remorque), buvettes... La partie camping était divisée en quartiers gérés par des AG journalières et matinales.
Le VAAAG a été complètement rempli durant le week-end du 31 mai au 1er juin. On y trouvait une majorité d'anars, des radicaux, des teuffeurs, des curieux...
Pour notre part, nous sommes arrivés au VAAAG le samedi. Nous ne parlerons donc pas de ce qui s'y est passé les jours précédents. Nous signalons juste au passage que le jeudi 29 une manif festive a eu lieu à Annemasse, des débats et forums de discussion sur pleins de thèmes ont eu lieu également du jeudi au samedi.
Le samedi midi, une manif est partie du VAAAG en direction d'Annemasse pour perturber la tenue d'une conférence du PS, réunissant Hollande et Campdessus (un ancien ponte français du FMI), sur le thème d'une «autre mondialisation est possible». La provocation était double : récupération politicienne du thème de l'antimondialisation par un parti social-libéral et participation d'un ex membre distingué du FMI. La manif a fini par mal tourner suite au gazage des manifestantEs par le Service d'Ordre musclé du PS. Les gens ont riposté en pétant les vitres de la salle de conférence. Les CRS sont alors intervenus et ont dégagé la foule, ce qui a donné lieu à quelques incidents. Le cortège a ensuite été refoulé jusqu'au camp par des tirs de lacrymos. L'action policière a été peu offensive, le gouvernement cherchant visiblement à ne pas mettre d'huile sur le feu en cette période d'agitation sociale.
En fin d'après-midi, s'est tenu une réunion ouverte d'information sur la grande manif prévue le lendemain. Le cartel d'organisation composant la CLAAAC G8 y a exposé sa conception de la manif à venir, une conception fort classique : manif «familiale et populaire», cortège organisé (embryon de SO, banderoles, animation sono, distribution de tracts... ). Ces organisations ont clairement dit que le cortège ne devait pas servir «de porte-avions permettant le décollage et le repli d'actions violentes». La place du cortège libertaire fut négociée avec les réformards. Une partie de ceux-ci souhaitaient que toute personne masquée soit isolée voire maîtrisée et remise à la police en cas de comportement «violent».  Ce point litigieux (y compris pour une partie des réformistes) fut refusé par la CLAAAC qui décida d'accepter au sein du cortège des gens masqués... à condition qu'ils n'agissent pas.
La journée du dimanche débuta très tôt (4H du mat) par une opération de blocage d'un carrefour routier en bordure de la zone d'exclusion. L'objectif : empêcher le passage de traducteurs, membres des services diplomatiques et protocolaires... Le cortège fut finalement bloqué par les CRS, des barricades furent érigées et enflammées. La police tira des lacrymos et des grenades offensives pendant plusieurs heures pour tenter de disperser ce blocage.
Dans les villages, les cortèges s'ébranlèrent vers 10H en direction du centre d'Annemasse. Le cortège  libertaire était assez important (2500-3000 personnes) et bruyant, hostile aux médias, plutôt joyeux. La manif, qui devait regrouper au moins 20 000 personnes (c'est difficile à évaluer), finit par rejoindre Genève et par faire sa jonction avec le grand cortège suisse. Quelques petits groupes autonomes sur le trajet taggaient les plaques de bois qui recouvraient les vitrines, détournaient ou dégradaient les panneaux publicitaires. Nous nous retrouvâmes, après un bref passage dans quelques avenues genevoises, des dizaines et des dizaines de milliers... sur une sorte de périphérique encaissé et déprimant. Une station service fut attaquée par quelques dizaines de radicaux qui la pillèrent ensuite dans la joie et la bonne humeur, ce qui provoqua un vent de panique parmi les organisateurs de la CLAAAC qui se dissocièrent au micro de cette action et firent presser le pas au cortège anar. Pendant ce temps là, une foule citoyenniste, outrée par tant de verre brisé et par la distribution gratuite de menues marchandises à l'origine payantes, huait depuis les ponts qui surplombaient le périph. Nous continuâmes notre périple sur ce putain de périph, repassâmes côté français par un poste frontière désert avant de revenir par l'autoroute vers Annemasse où  nous fumes canalisés discrètement par la police qui nous interdisait ainsi le centre-ville. Gentiment, nous finîmes par regagner les villages.
Dès la fin d'après-midi, de nombreux manifestants firent leurs bagages, pendant qu'arrivaient des nouvelles sur l'importante répression menée à Lausanne. En fin d'après-midi, une AG a lieu sur le tas, au milieu du VAAAG, sans sonorisation, difficilement audible, avec des traductions peu efficaces, sans ordre du jour. Y rode une sorte paranoïa. Des villages de Lausanne ayant été attaqué et gazé Ñ après que des militants offensifs s'y soient retranchés Ñ beaucoup craignent qu'il en soit de même coté français. Plusieurs proposition émergent : monter en convoi manifester sur Genève (ou au minimum aux portes de l'État Suisse, au poste frontière le plus proche), organiser un  pique-nique sur la place de la mairie d'Annemasse ou bien ne rien faire du tout par crainte de la répression. Des informations arrivaient au compte goutte. Les très nombreuses personnes interpellées à Lausanne semblaient être relâchées progressivement tandis qu'à Genève, un squatt était apparemment encerclé par la police.
Aucune décision formelle ne put finalement être prise et l'AG se termina sur la proposition tonitruante de quelques individus de descendre sur la place de la mairie à Annemasse. Ce fut le dernier mot de l'AG et donc ce qui fut fait, faute de vote.
Un embryon de cortège se rassembla chaotiquement à la sortie du VAAAG. Rajoutant à la confusion ambiante, des membres de la CLAAAC interviennent sur le tas et sur le tard pour tenter de dissuader les manifestantEs d'aller en ville. Ils jouent sur la peur, la libération de la plupart des interpellés coté suisse. Les gens continuent à sortir du VAAAG et du VIG aussi et à s'amasser. Le cortège finit donc par s'ébranler dans une ambiance tendue. Tout le monde craint des incidents. Après un parcours tortueux et improvisé, marqué à un moment donné par un face à face nerveux avec les CRS, la manif finit par atteindre la place de la mairie. Elle en repartira au bout d'une bonne heure de pique-nique  et d'AG foireuse initiée par des trotskistes en mal de récup.
Le lundi, il ne reste plus grand monde sur le VAAAG. Les organisations sont désormais absentes et la plupart de leurs militantEs ont quitté les lieux après la manifestation médiatique du dimanche.
Un certain nombre de personnes décident de passer en Suisse, certainEs pour une  manif sur la marchandisation de l'eau en face du siège de l'OMC, d'autres pour une manifestation non autorisée contre la répression. Cette seconde manif tourne mal. Le cortège est coincé sur un pont par des flics anti-émeutes suisses, mais aussi allemands et français (prêtés au gouvernement suisse qui en manquait). On demande aux gens de sortir au milieu d'une haie de flics en déclinant leur identité. Ils refusent. Gazages et arrosages par canons à eau (allemands prêtés à la Suisse). Les habitants gueulent. Des altermondialistes redescendus de différents villages suisses rejoignent les alentours. Rapidement, devant la répression manifeste et disproportionnée, des incidents éclatent. Les balles en plastiques fusent.
Coté français, après une période de confusion, nous finissons par apprendre que les manifestantEs bloquéEs à Genève sont autorisés à rejoindre une place où ils vont pouvoir se disperser sans harcèlement policier. Il s'agit alors de rapatrier les résidentEs du VAAAG et du VIG. Le convoi tarde à s'ébranler sous l'impulsion d'une équipe légale très frileuse, seule réelle structure à fonctionner encore sur le camp et cherchant à retarder les départs afin de les encadrer entre autre par peur que des habitantEs rejoignent les zones émeutières. Le convoi finit par rejoindre la place. Le départ se fait de manière précipitée suite à l'arrivée sur la place d'un nouveau cortège. La Legal Team craint des incidents et presse la manoeuvre. Faute de place une dizaine de personnes demeurent sur les lieux. Interpellé sur la nécessité  d'un second convoi, un des responsables de l'équipe légale hurle : «On y va. Tant pis. Y'aura pas de deuxième convoi». Heureusement, un autre petit convoi arrive rapidement en provenance du VIG et emmène les derniers des mohicans... Nous repartons dans notre région le lendemain.
Un bilan mitigé
Le fonctionnement pratique du village a été relativement bon, mis à part quelques divergences avec des teuffeurs, quelques mecs bourrés. L'intendance Ñ bouffe, aide médicale, nettoyage, bars, eau et électricité Ñ s'est organisée dans le consensus et l'efficacité. Concerts, forum et tables de presse se sont bien tenus offrant animation et dimension politique. L'ambiance générale a été plutôt bonne, une fois résolus quelques frictions sur le caractère uniquement végétarien de la nourriture distribuée dans les cantines, sur la présence bruyante de quelques teuffeurs... Par ailleurs le village a drainé beaucoup de monde, suscité de nombreuses visites.
Tout cela n'est pas négligeable, cependant un certain nombre de faits nous ont paru préoccupants.
Concernant les AG et la «démocratie  directe»
Tout d'abord, Les AG nous paraissent avoir été mal organisées : absence de lieu adéquat pour les AG (celle du dimanche sur la répression s'est tenue au milieu du camp, dans  le bruit et les va-et-vient), absence de sonorisation (dur de s'entendre quand on est 400), traductions déficientes (assurées sur le tas par des personnes de bonne volonté auprès de certains groupes d'étrangerEs... quand elles étaient assurées), pas d'ordre du jour, pas de votes sur les différentes propositions...
Le samedi : Il n'y a pas eu d'AG pour préparer la manif du lendemain. Les organisations membres de la CLAAAC se sont contentées d'exposer, lors d'une réunion ouverte, le cadre (préalablement défini entre elles) de la manif du dimanche. Une fois ce cadre rappelé, les tâches ont été réparties entre militantEs et volontaires. Les habitantEs du VAAAG n'ont eu sur cette question aucun pouvoir réel de décision. Il semble que le CLAAAC n'a pas souhaité prendre le risque d'un éventuel télescopage entre ses décisions et celles qui auraient pu être prises par une AG des HabitantEs du VAAAG.
De fait, les organisations, se sont installées dans un rôle d'avant-garde dans un village qui se voulait une expérience active d'autogestion tant pratique que politique. Or sur le plan politique, il y a eu un clair déficit démocratique.
Le dimanche : L'AG anti-répression fut très chaotique, ne débouchant sur aucune prise de décision formelle. La peur de la répression (pourtant peu probable vu l'attitude mesurée de la police française lors des incidents du samedi, les déclarations apaisantes de Sarkozy et le fait qu'on se trouvait à moins de 48 heures d'un préavis de grève générale) fut attisée pêle-mêle par des gens du CLAAAC, des habitantEs inexpérimentéEs et des aussi des gens du VIG. Les propositions d'aller protester contre la répression en Suisse ou à la frontière furent évacuées lorsque des partisanEs de la descente à la mairie d'Annemasse finirent par se lever en gueulant «Tous à la mairie» provoquant ainsi la dissolution de l'AG. Spontanéité ou manipulation ? Soulignons au passage la docilité de l'AG...
Le lundi : Face à la répression coté suisse, les habitantEs ont été confrontéEs à la confusion de l'information et à une legal team, dirigiste et assez parano, qui a pris toutes les décisions concernant l'organisation des convois. Ce type de décision devait-elle être monopolisée par la legal team ou passer par une AG ? Surtout que l'attitude autoritaire a souvent été lourde, sûrement accentuée par la fatigue de la legal team.
En conclusion, si les AG de quartiers à caractère essentiellement pratique, logistique ont bien fonctionné, cependant, à aucun moment, n'ont été impulsées des AG structurées permettant aux habitantEs du VAAAG de définir collectivement et directement le contenu politique, stratégique et pratique des actions. Aucun effort particulier n'a été fait pour alimenter l'auto-organisation des habitantEs du village. Concrètement, les AG ont été vues comme secondaires, d'une importance marginale, là où elles auraient du revêtir un caractère central.
Concernant les manifs et actions
Par ailleurs, coté français, le cortège anarchiste  du dimanche a revêtu un caractère très classique. Un défilé traditionnel, en rouge et noir. Les organisations du CLAAAC avaient décidé d'une manif «populaire et familiale ». Objectif atteint : elle fut banale. Pour ces organisations, il s'agissait de rompre avec l'image des «casseurs» et des «violents» et de s'offrir une vitrine médiatiquement et politiquement correcte. En l'occurrence, la manifestation du dimanche a été une éclatante démonstration que le mouvement anarchiste pouvait faire aussi peu et mal que les autres. A l'intérieur du défilé aucun aspect véritablement créatif et/ou festif. Juste de gentils GO anars sur des chars gueulant quelques slogans repris chaotiquement et qui incitent le cortège à s'éloigner précipitamment quand une station service est abîmée (alors qu'aucune intervention policière n'était possible à ce moment là, à cet endroit là), des responsables de SO qui crient des ordres à leurs maigres troupes, peu de créativité de la foule elle-même... si ce n'est quelques petits groupes autonomes redécorant les panneaux publicitaires et les vitrines...
Nous avons été frappés par le légalisme affiché du CLAAAC (et donc des organisations qui le composait) et par celui qui a régné lors de la manif. Hypocritement, le CLAAAC a incité les gens qui voulaient des formes d'actions plus radicales à s'organiser pour aller les faire «ailleurs», c'est à dire loin d'eux et de leur projet de manif présentable. Evidemment, les orgas n'ont à aucun moment cherché à faciliter l'émergence d'initiatives différentes : pas d'espace de discussion et refus que la manif soit utilisée comme base arrière, ne serait ce qu'à partir d'un moment T. Dans ces conditions, on ne saurait s'étonner du fait que rien n'est pu s'organiser coté français et qu'il ne se soit quasiment rien passé à Genève le dimanche.
Quant aux blocages, il y en eu un seul côté français, le dimanche matin. De nombreuses personnes y ont participé (ce qui nous semble symptomatique du fait que beaucoup de gens n'étaient pas venus à Evian pour participer à une manif traditionnelle qu'ils peuvent «s'offrir» régulièrement dans leur ville d'origine). Là au moins, il y a eu «action directe». Notons au passage que beaucoup de gens du VIG ont co-organisé et participé à cette action. Notons aussi qu'aucune autre action ne fut prévue pour le lundi et le mardi, alors que continuait le G8... «L'action directe», tellement encensée (en paroles) par le mouvement, fut décidément peu mise en Ïuvre...
Le légalisme nous a semblé, malheureusement, fortement intégré par une majorité des personnes présentes au VAAAG. Nous insistons sur ce point car il signifie que le mouvement anar qui prétend combattre le système insère, dans les faits, son action dans le moule idéologique du pouvoir. Il y a là d'un point de vue révolutionnaire un véritable problème et la nécessité d'un travail de rupture d'avec le légalisme. Nous étions des milliers, face à un État français momentanément empêtrer dans  un conflit social d'ampleur... et nous n'avons même pas cherché à en profiter. Nous avons suivi les recommandations de la loi, de la gauche altermondialiste et des médias. Cela doit sérieusement nous interroger. Déjà, l'année passée, durant l'entre 2 tours, à aucun moment, le mouvement n'a cherché à radicaliser la situation de crise politique. On ne peut faire fi du contexte social et historique. La force des gouvernements successifs et du MEDEF, c'est d'avoir retiré aux opprimés, par le légalisme et le renoncement à l'action directe, leurs capacités de nuisance. Cela aboutit à la pacification des pratiques réelles de lutte. Nous en avons eu dernièrement un nouvel exemple avec la mobilisation contre le projet de réforme des retraites. Si face au décervelage citoyenniste et médiatique, face à l'ordre sécuritaire et à la répression accrue du mouvement social, le mouvement révolutionnaire courbe l'échine, qui résistera ?
A ce propos, si le mouvement anar a eu sa sucette sous forme d'un article sympathique du «Monde», c'est sûrement tout autant le nombre de manifestantEs qu'il a rassemblé que sa pacification qui a ainsi été récompensé. Il faut noter que l'attitude de la CLAAAC face aux médias a sensiblement évolué : refus par les habitantEs de leur présence dans le village au début, puis visites guidées de l'espace dit «politique» par des journalistes accompagnés de membres de la CLAAAC lorsque le «temps fort» de la manif du dimanche approchait. Il semble que l'hostilité majoritaire des habitantEs vis à vis des médias n'ait pas toujours convenu aux organisations de la CLAAAC. Passée le temps médiatique de la manif du dimanche, les organisations se sont en tant que telles évaporées. Même si des AG de grève devaient avoir lieu le lundi et même s'il fallait préparer la grève générale du mardi, une évaporation si rapide et importante (avec démontage de toutes les tables de presse) laisse forcément songeur...
A propos de la passivité des manifestantEs
Nous avons été également relativement surpris de la relative passivité de nombreux habitantEs du VAAAG face aux événements et à l'encadrement politique. Beaucoup trop de spectateurs, donc beaucoup trop de frustrations également. Il semble que ce soit le prix qu'il ait fallut payer au succès du camp. Peu d'expérience et des espaces d'auto-organisation insuffisamment ouverts. Il y avait effectivement plein de gens mais peu expérimentés sur le plan pratique, peu rodés aux AG massives, parfois peu politisés (ou sur des bases politiques plus proches du citoyennisme que de l'anarchisme), le plus souvent confrontés à leur premier G8. Régnait, dès lors, un effet d'attente et de consommation d'action très difficile à briser.
Partout, surtout à partir du dimanche, rôdait la peur de la répression, irrationnelle, sans rapport réel avec les événements et la situation politique et sociale liée à un manque d'analyse et à une méconnaissance des phénomènes de foule. Manque d'expérience pratique aussi dans les moments un peu plus chauds du samedi. Naïveté aussi souvent, devant des troupes policières qui reculent face à des manifestants pacifiques pour se positionner plus loin, par exemple.
Tout cela a débouché sur une certaine passivité face aux plus expérimentés... CLAAAC et legal team., d'autant plus confortés dans une position d'avant-garde et alimentant à l'occasion ce sentiment diffus et pesant de peur.
Ce manque d'expérience s'est traduit par un manque criant de vision stratégique et ce d'autant plus que de son coté la CLAAAC en avait tracé les principaux contours.
On ne peut donc que regretter la carence de liaison efficace avec la Suisse et la mise au point de stratégies sinon communes, au moins complémentaires, afin de perturber au mieux le G8 Ñ si tel était l'objectif Ñ pendant l'ensemble de sa durée et non pas seulement pendant la journée d'ouverture. Nous ne pouvons que déplorer également le manque de réactivité et de créativité face aux contre-mesures répressives prises par le pouvoir coté suisse. Le choix d'Evian, ville frontalière bordée par le lac Leman fut du point de vue du maintien de l'ordre très judicieux, dispersant de fait les forces contestatrices entre 2 États et 3 villes.
Bien sûr, notre vision ne  peut être que partielle et elle comporte sa part de subjectivité.
Nous précisons une nouvelle fois que notre démarche critique vise à chercher les limites et les faiblesses de cette initiative anti-G8, d'autant plus qu'elles incitent à nous questionner également sur celles du mouvement anarchiste français.
Nous sommes bien conscients du fait que des centaines de gens qui ne se connaissent pas, avec des niveaux d'expériences différents, des sensibilités diverses ne peuvent se mettre à fonctionner collectivement de manière efficace, comme par magie, du jour au lendemain (ni même en quelques jours).
Nous sommes bien conscient que côté français, on a encore peu d'expérience dans les domaines de l'organisation de villages libertaires, de l'organisation d'actions offensives ou de désobéissance civile de masse, des AG massives. Coté suisse, ils semblaient avoir plus d'expérience (squats, manifs anti-Davos...).
Nous sommes bien conscients que les organisateurs de la CLAAAC furent débordés par la masse de travail liée au succès du VAAAG et pour certainEs parfois proches de l'épuisement.
Pourtant l'idée d'organiser un (ou des) villages(s) libertaires (et pourquoi pas aussi en dehors de l'agenda des grands sommets étatiques) est, en soi, une bonne chose... à condition que la qualité du fonctionnement, des débats et des pratiques soit aussi au rendez-vous et que ces initiatives servent réellement à élever le niveau moyen de politisation et d'expérience pratique de larges franges du mouvement.
Nous n'avons pas besoin de vitrines médiatiques, nous avons tous besoin de «laboratoires» pour forger une radicalité adaptée à la situation présente et pour gagner en expérience pratique et tactique.



Martin
Coup de gueule à propos du «Larzac 2003»
19 Août 2003
A l'intention de ceux qui envisageraient de construire un « autre monde »

Après une année de mobilisation intense qui a vu se succéder et parfois converger des mouvements contestataires, il semblait bien-entendu légitime que nous nous retrouvions en grand nombre sur le causse afin d'échanger les points de vue, travailler sur les convergences entre nos luttes, préparer celles à venir et bien faire comprendre aux décideurs politiques et économiques que nous sommes une force politique incompressible, mobilisée et capable d'organiser son action.
Au moment où beaucoup se réjouissent d'une telle mobilisation (150 à 200.000 participants), certains d'entre nous sont choqués (d'autres ne s'étonnent plus) de ce qu'ils ont pu voir et vivre lors du rassemblement du «Larzac 2003». J'aimerai donc soulever quelques questions, parfois sur un ton un peu
excédé il est vrai (c'est un «coup de gueule»).
Qu'avons nous montré à ceux que nous désirions toucher ? Quelle image avons nous donné à nos détracteurs et aux tenants des idéologies que nous combattons ? Et surtout, quel autre monde avons nous construit pendant ces 3 jours ?
Donneur de leçon
C'est pour ça que je vais passer en balançant ce texte. Avec quelques personnes nous avons organisé une manif autour des slogans  LE RASSEMBLEMENT DU LARZAC N'EST PAS UN FESTIVAL  et  NON A LA MARCHANDISATION DE «LARZAC 2003». Beaucoup de gens avaient l'air de très bien comprendre ce que nous voulions dire, d'autres nous ont demandé ce que nous entendions par marchandisation. Il suffisait de regarder autour de soi je crois. Certains diront qu'on ne peut pas vivre sans argent. Faut-il pour autant transformer nos rassemblements en foire au pognon ? Certains m'ont reproché lors de cette «manifestation» de ne pas avoir pris part à l'organisation du rassemblement, sous-entendant que je n'avais donc pas voix au chapitre. Le problème du rassemblement du Larzac, c'est qu'il devient une vitrine de la contestation. Là, par vitrine, j'entends ce que l'on perçoit du monde militant.
Et moi en tant que militant, je n'ai pas envie qu'on me ressorte les contradictions flagrantes entre les propos alter-mondialistes et le fonctionnement réel de leurs rassemblements. En tant que personne ayant envie d'un autre monde, j'ai le droit, et même le devoir de protester quand je vois des conneries qui discrédite la faisabilité de cet autre monde. En tant que personne, je gueule quand on me prend pour un con. Il n'a pas fallu longtemps à certains bénévoles pour comprendre que leurs possibilités d'actions pour organiser les choses de manière plus cohérente et efficace était plus que limitée dans un système bien bureaucratisé et au mode de fonctionnement déjà bien lancé.
En essayant de trouver un interlocuteur pour discuter du problème de la distribution de l'eau, j'ai vite compris que c'était comme d'habitude : les mecs aux talkies-walkies te disent que tout va bien ou qu'ils ne savent pas qui est responsable, ou bien ils disent qu'ils s'en occupent et tu les revois plus. Il n'y a pas que le stand PS qui mériterait d'être démonté.
J'ai vite compris que je m'étais trompé d'endroit et qu'il était hors de question que je sois bénévole dans ce genre de lieu. Par contre j'avais bel et bien le devoir d'y faire entendre mon désarroi.
Pour un autre Larzac
Quelques jours avant le rassemblement, 2 ou 3 personnes ont lancé sur le réseau un texte soulevant le problème du disque de la Confédération Paysanne distribué par la FNAC. Les gars ont pu organiser un forum sur le thème «pour un autre Larzac». J'ai pris la parole au cours de ce forum pour appeler à la création d'un comité pour la ré-appropriation du rassemblement du Larzac. Je m'explique.
Un processus constant : la perte de sens
La crainte des organisateurs de ce forum est bien légitime et très lucide. Il paraît clair qu'au-delà de la récupération qui nous attend à chaque coin de rue, le fait de faire appel à la FNAC pour distribuer le CD de la Confédération Paysanne sur la jaquette duquel on remercie Sony et Universal Music, d'organiser le FSE dans des locaux de Pathé-Gaumont, de demander des financements à n'importe qui, c'est se mettre en contradiction avec nos propos et nos desseins. Les réseaux alternatifs et indépendants sont fragiles mais ils existent. Si c'est pour leur défense que nous nous battons, pourquoi ne pas les faire fonctionner et les mettre en avant ? Si nous ne les faisons pas vivre, qui le fera ? Que penser de tout cela quand Co_errances met en place un mouvement des non-alignés pour débattre et développer des moyens de production, d'édition et de distribution indépendants ?
Dans le même ordre d'idée, vouloir donner des allures de grand festival de ralliement au rassemblement du Larzac peut rapidement amener ses organisateurs à faire des compromissions sur le financement et l'organisation qui iraient à l'encontre de ces autres mondes dont nous revendiquons le possible. Le rassemblement du Larzac étant un lieu de vie, y appliquer nos modes de vies alternatifs me semblait être un minimum. En lançant ce comité, nous avions dans l'idée, 2 amis et moi, de faire perdurer cet espace de réflexion sur le sens d'un rassemblement tel que «Larzac 2003» et d'agir rapidement pour sensibiliser les participants sur le danger qui nous guettent, nous, nos modes d'action en général et ce lieu de lutte en particulier : la perte de sens.
Comme dans tout collectif, il est apparu au sein de ce «comité» certaines divergences d'opinions. La nécessité d'agir rapidement et le peu de temps qui nous était imparti pour débattre et nous structurer a fait que nous ne sommes restés qu'un petit groupe restreint (en moyenne une dizaine) toujours hésitant sur la radicalité de nos actions et de nos propos.
Et par conséquent le contenu du présent texte n'engage que moi.
Un grand spectacle
Le lapsus apparut plusieurs fois. On parle de festival. Le festival du Larzac ? Tiens donc, je pensais qu'il s'agissait d'un rendez-vous militant. Il est vrai que c'est le trentième anniversaire de la première mobilisation, l'ambiance se devait donc d'être particulièrement festive.
Je n'ai rien contre les rassemblements festifs, bien au contraire, si nous construisons un autre monde, il n'est pas question de nous y faire chier. Mais la tournure que cela prend mérite d'être discutée. La fête serait donc obligatoirement synonyme de grandes stars, de grandes scènes, de gourous avec leurs adeptes ?
Nos détracteurs auront tôt fait de nous renvoyer dans la gueule le Star System du Larzac 2003.
Je me faisais une autre idée de cet autre monde, et le construire, pour moi, c'est le vivre ici, maintenant sans attendre un quelconque Grand Soir.
Une autre fête est possible, avec des artistes dédéifiés, redevenus des hommes comme les autres, des groupes qui se forment, discutent, échangent, sans être étouffés par les watts. La fête des autres artistes, de cette autre culture, riche dans sa diversité, riche dans sa proximité pour laquelle se battent aussi les intermittents du spectacle.
Que signifient ces grandes scènes à l'heure où les intermittents se demandent dans le déchirement s'il faut jouer ou pas et que bon nombre d'entre eux vont vers le blocage de ces grands festivals pour provoquer le débat, vont vers la grève pour organiser leur lutte ? Où donc était le respect de leur mouvement ici ? Ici, on a fait comme si de rien n'était.
Tiens j'étais venu avec un masque à gaz et des citrons
Et qu'avons nous fait pour les militants et tous les autres qui restent incarcérés, qui sont inculpés ? La criminalisation, à la mode depuis quelques temps, n'a pas touché que José Bové. Lui est dehors maintenant, mais il reste tous les autres.
Alors oui la fête me laisse un goût amer, a fortiori quand aucune action ne se met en place. Pas besoin d'être 100.000 pour aller visiter un champ, un MacDo ou une prison, et pourtant, là nous étions le double et nous n'avons rien fait, rien. L'AGCS s'en est bien tiré, nous aurions pu aller le populariser sur l'autoroute, toutes les caméras étaient sur nous. Non, nous avons attendu que les journalistes daignent pointer leurs nez dans les forums et retranscrivent ce qu'ils comprendront, ce qu'ils choisiront du discours de Bové. Qu'on ne s'étonne pas non plus si les médias préfèrent montrer le concert de Manu Chao.
«On a fait mieux que les paysans il y a trente ans», ceux qui tiennent de tels propos mériteraient de se faire réveiller à coup de fourche. A l'époque, face aux militants, il y avait l'armée, il y avait une lutte sur le causse. Aujourd'hui, sur le causse, il y a du spectacle. Applaudissons, tous. Nous avons réussi à transformer un lieu de combat en lieu d'orgie. Gloire à nous. Joli palmarès au tableau des alter-mondialistes. Unissons-nous dans l'euphorie des paillettes, célébrons l'avènement d'un nouvel être social : le décérébré strass-contest. Je pollue mais c'est au nom de l'écologie. J'achète un T-shirt pour dire qu'il faut consommer moins. Plus rien n'a de sens. Mais voilà un nouveau style dans lequel une jeunesse sans cerveau va pouvoir puiser son identité. La mode est à la politisation. Le problème c'est qu'être politisé, c'est se poser des questions, la première étant «Quel est le sens de mes actes ?».
Invitons plus de stars «engagées» ou pas, rameutons 500.000, 1 million de personnes à qui l'on sert «la contestation sur un plateau». Pas de problème, vous pouvez avoir bonne conscience, vous avez fait votre pèlerinage au Larzac.
Qu'on se le dise, il n'y a plus rien à craindre de ce rassemblement, la Terre entière pourra bien s'y retrouver, elle n'y fera que boire des bières et les paroles de son prophète. Messieurs les décideurs, vous avez relâché José, nous aurions pu vous montrer que nous ne sommes pas dupes, mais non, nous vous remercions bien bas, nous allons faire la fête et nous ne vous embêterons pas.
La tyrannie du toujours plus nombreux
Qu'est-ce donc que cette folie des grandeurs ? Bien évidemment, il y a eu, de la part des organisateurs, la volonté de rassembler pour démontrer que la contestation est nombreuse. La volonté d'organiser le soutien à José Bové. Et bien nous avons été nombreux mais à quel prix ? Les organisateurs se sont dits surpris puis dépassés par le grand nombre. Qu'y a t-il de surprenant quand on sait que les concerts de Manu Chao et d'Asian Dub font se déplacer les foules par dizaines de milliers de personnes ?
Quelle est la valeur dans ces conditions de ce chiffre de 200.000 personnes ? Peut-on vraiment être surpris quand on organise un rassemblement à la manière d'un festival, que celui-ci prenne en effet l'aspect d'un festival, avec ce qu'il peut avoir de plus décadent? Peut-on s'étonner, quand on génère une telle concentration de personnes, un tel «marché potentiel», de voir débarquer les marchands de malbouffe, de coca, de biscuits LU et de tabac ? Peut-on s'étonner même de voir des organisations militantes servir leurs assiettes entre 4 et 6 ? ? Ici, on est venu faire du business. Un distributeur de fric est là pour nous y aider. Parce qu'ici on a créé pendant 3 jours l'équivalent d'une cité urbaine, avec sa pollution, son ingérabilité, ses dérives, ses clochards qui font les poubelles (et oui).
Ce n'est pas pour rien que, dans ces «autres mondes possibles» pour lesquels nous luttons, le développement de l'économie locale tient une place importante. C'est parce que dans le petit groupe, la communauté à taille humaine, réside la possibilité de l'autogestion, du rétrocontrôle, du dialogue, de l'organisation autonome.
Soyons clairs, il est hors de question que la qualité de notre organisation, que le cours même des modes de vies que nous défendons soient mis à mal au profit du grand nombre et de la recherche de ralliement. Intolérance ? Il y a des choses qu'un alter-mondialiste ne peut pas tolérer, je crois.
Cet autre monde n'est pas le nôtre
Ce que nous avons montré pendant ces 3 jours, c'est que nous n'étions pas plus capables que le monde libéral d'organiser une distribution démocratique de l'eau. Ressource essentielle et vitale, surtout par cette chaleur.
Ceux qui en avaient les moyens achetaient leur bouteille 1 € voir 2,50 € en période de pénurie, les autres faisaient la queue aux citernes pendant parfois plus de 3/4 d'heure sous le cagnard. Sur le camp, ce problème devient presque un sujet tabou, «la région manque d'eau». Certes. Et quand bien même, les pacs ne manquaient pas ; si la logistique de ce rassemblement coûtaient cher, il était scandaleux que son financement se fasse sur la vente d'eau. Mais le prix prohibitif de la bouteille d'eau était peut-être bien un moyen trouvé pour en modérer la consommation. Si les ressources en eau de la région posaient problème, encourager la venue d'autant de personnes sur le site était criminel. Si l'arrivée de personnes pouvait être stoppée, c'est bien avant qu'elle aurait dû l'être.
Apprendre à vivre autrement
Si mon désarroi est grand, c'est que je pensais vraiment entrevoir la construction d'un autre monde sur le Larzac, la mise en application de principes simples instituant des rapports différents entre les individus et entre les individus et leur milieu.
Rapidement la boue se forme au bas des robinets des citernes. La récupération d'eau est un réflexe que nous devrions assimiler rapidement. Une technique assez efficace est d'intercaler un récipient entre le trou d'évacuation et le sol (balaise). Une citerne de récupération à coté et l'affaire est réglée. Les paysans du coin auraient sûrement sû quoi en faire.
Une autre curiosité du camp étaient ces toilettes (chimiques ?) qui n'ont mis qu'une journée à se boucher et dégager une bonne odeur de marée. Les toilettes sèches existent, écologiques, compostables, pédagogiques, un exemple pas si compliqué et éloquent pour faire comprendre qu'on peut agir intelligemment même avec son trou du cul.
Non finalement, à ma connaissance, les seuls à nous avoir fait vivre un autre possible, ce sont les anars, c'est à dire la cantine autogérée, et le car de la Vieille Valette. Ces deux groupes ont institué le prix libre dans leur fonctionnement, permettant à bon nombre d'entre nous de pouvoir se nourrir pour des sommes raisonnables et adaptées et ainsi de ne pas mettre un terme prématuré au séjour pour des raisons d'argent ! Ces mecs là ont mis une claque à tout le monde. Le prix libre incite à devenir responsable en consommant, à se poser la question de la réelle valeur de la marchandise, du travail et de l'argent.
Finalement, des gens, des communautés qui instaurent un mode de vie alternatif, il y en a peut-être plein nos campagnes. Ils ont certainement un grand nombre de choses à nous apprendre. Il n'y aura rien d'étonnant à ne pas les voir dans ce genre de foires.
La solution à tous les problèmes de dysfonctionnement : l'appel à la solidarité
On pouvait en effet parler de «tous ensemble», mais du «vivre ensemble», c'était déjà plus audacieux. Vivre ensemble, ça se pense, ça s'appelle l'autogestion, et cela suppose au départ d'encourager les initiatives individuelles, de favoriser la vie communautaire, le dialogue, la responsabilisation de chacun par sa participation effective et lisible dans la vie de la communauté. Organiser cette masse de personnes en petites communautés, chacune gérant son eau, ses déchets, ses places de camping pour faire des zones d'ombre sous le soleil, aurait peut-être été possible (à condition de penser ce rassemblement différemment). C'est peut-être aussi cela lutter contre un mode de vie consumériste.
Qu'on arrête avec ces appels à la solidarité. Si à chaque fois qu'on met en place une organisation déresponsabilisante il faut demander aux uns, par pure charité chrétienne, de réparer les conneries des autres, on risque de voir nos rangs désertés par ceux en recherche d'une autre logique et se remplir d'autres en quête d'une nouvelle religion, sans grand sens critique. Réparer les pots cassés dans un système incohérent, c'est ce qui se fait déjà tous les jours autour de nous, et c'est ce contre quoi nous luttons je crois.
Peut-être en effet que je suis un donneur de leçon et que je n'ai rien de consistent à proposer. Cela ne doit pas me faire fermer les yeux sur ce que je vois de dangereux. Ce rassemblement du Larzac peut apparaître aux yeux d'une majorité comme étant une réussite, pour ma part, il est le révélateur de nos lacunes, de nos incohérences sur lesquels il conviendrait de réfléchir ensemble dès maintenant si nous ne voulons pas tous passer pour des rigolos.


Martin
agate@no-log.org

Chris Crass
Discussion avec des militants américains antiguerre
suivi d'un
Entretien avec Chris Crass

Traduits par Yves Coleman
Pour la revue "Ni patrie ni frontières", N°2
«Nous n'avons pas beaucoup de temps, mais il faut que nous ralentissions le rythme.» J'ai entendu cette phrase pour la première fois dans un meeting contre la guerre, peu après le début des bombardements sur l'Afghanistan. L'organisatrice afro-américaine qui l'avait prononcée pensait que nous devions marquer une pause pour réfléchir sur nos actions à venir et donner la priorité à ce qui, sur le plan stratégique, nous permettrait d'utiliser au mieux notre temps et nos ressources limitées. Nous devions, selon elle, faire preuve de patience au milieu du chaos et ne pas hésiter à prendre le temps de réfléchir avant d'agir.Le besoin de répondre aux attaques racistes du gouvernement Bush, aux bombardements américains et au démantèlement des libertés civiques dans ce pays est très réel. Cependant, on peut mener une activité frénétique sans rien réaliser du tout et être très occupé sans pour autant mener une action efficace. J'ai l'habitude de ces situations de crise, où les camarades sont exaltés, épuisés et où le turn-over est très important, où l'on se sert peu de l'expérience du passé et où l'on ne planifie guère l'avenir, où les cimes de nos succès sont plus rares que les gouffres de nos frustrations. Une action réfléchie permet de planifier, de fixer des objectifs, d'apprendre à des individus à en organiser d'autres et à évaluer correctement une situation pour mieux préparer des actions futures.
Cet article fait partie d'un projet plus large, mené en commun avec Elizabeth «Betita» Martinez de l'Institute for MultiRacial Justice(Institut pour une justice multiraciale). Nous voulions parler à des militants et des organisateurs actifs dans différents coins du pays afin de connaître leurs principales difficultés et leurs axes de travail dans le mouvement anti-guerre qui se développe actuellement aux États-Unis.
Nous souhaitions connaître leur opinion sur la façon de construire un puissant mouvement contre la guerre qui puisse affecter toute la société américaine.
Nous désirions aussi savoir comment renforcer le mouvement antiraciste au sein du mouvement anti-guerre. Elisabeth Martinez s'est entretenue principalement avec des organisateurs de couleur, tandis que moi j'ai surtout parlé avec des organisateurs blancs. Nous sommes tous deux guidés par une conviction  (l'espoir d'un changement social à long terme est lié à la croissance de mouvements radicaux multiraciaux) et une constatation communes: il reste encore une longue route à parcourir pour atteindre cet objectif.
Sharon Martinas du Challenging White Supremacy Collective(Collectif contre la suprématie blanche) de San Francisco décèle trois axes d'intervention pour les militantEs blancs anti-guerre :
1. Une formation politique interne portant sur l'antiracisme et l'anti-impérialisme. Les mouvements anti-guerre sont depuis longtemps dominés par les Blancs et marginalisent les individus de couleur. Si l'on veut éviter de répéter les erreurs du passé, il est indispensable d'étudier notre histoire et d'examiner comment les privilèges des Blancs ont miné et minent les mouvements pour un changement social. Il nous faut bien connaître le fonctionnement de l'impérialisme américain et son impact négatif sur les communautés et les peuples de couleur, à l'intérieur et à l'extérieur du pays.
2. Apprendre à écouter les autres et à parler avec respect à nos interlocuteurs, en particulier les Blancs favorables à la guerre. Cela suppose de développer notre confiance en nous-mêmes et notre capacité à discuter avec autrui, d'apprendre à mener des discussions et à écouter ce que les gens ont à nous dire. Les militants doivent faire preuve de modestie révolutionnaire et ne pas agir comme s'ils détenaient la «ligne juste».
3. Développer des relations et des alliances avec les organisations implantées localement dans les communautés de couleur et ayant des références politiques proches des nôtres. Leur demander : «De quoi avez-vous besoin en ce moment ?» Il faut dénoncer l'impact local et international de la politique américaine et construire des relations qui renforceront notre projet à long terme. Une grande partie de ce travail consiste à effectuer des tâches concrètes et aider les militants blancs à comprendre la signification du mouvement pour une justice raciale.
La plupart des obstacles, des défis, des perspectives et des exemples que les organisateurs ont évoqués s'intègrent dans les trois catégories définies par Sharon Martinas.
Sur la formation politique
Pour la majorité des présents, la formation et l'éducation politiques, internes et externes, jouent, un rôle essentiel dans le succès d'un travail militant. Pour Dara Silverman, organisatrice à Boston de United for a Fair Economy(Mouvement une économie équitable) et du Jewish Call to Justice(Comité des Juifs pour la justice), la formation politique permet d'éveiller le sens critique et d'attirer l'attention sur le rôle d'Israël au Moyen-Orient et le combat du peuple palestinien pour sa libération. La lutte contre l'apartheid israélien a été au centre des discussions lors de la Conférence mondiale contre le racisme organisée par les Nations unies à Durban, en août 2001. La croissance du mouvement international de solidarité avec les Palestiniens oblige les progressistes américains à prendre position contre l'occupation israélienne. Mais de nombreux militants affirment que la complexité de la situation politique et de l'histoire du Moyen-Orient, et spécialement de la Palestine et d'Israël, entrave considérablement le développement du mouvement anti-guerre.
Selon Dara Silverman, certaines personnes se réfugient derrière le caractère confus et complexe des problèmes pour ne pas prendre position. Pourtant, avec le recul, on peut repérer de nombreuses injustices flagrantes dans l'Histoire, injustices qui au moment où elles furent commises étaient considérées, elles aussi, comme le fruit de problèmes très compliqués et embrouillés. Par exemple, aujourd(hui tout le monde condamne les camps d'internement où le gouvernement Roosevelt/Eisenhower enferma les Américains d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cependant, en ce moment même, alors que les autorités interrogent des milliers de musulmans, d'Arabes, Asiatiques et d'Africains du Nord et qu'elles maintiennent en détention plus de 1000 d'entre eux, l'opposition à ces mesures est très faible. De même, on a l'impression que tout le monde était opposé à la guerre du Vietnam, à l'apartheid en Afrique du Sud, à l'Holocauste en Europe, lorsque ces événements ont eu lieu, ce qui n'est malheureusement pas du tout le cas. Ceux qui s'opposèrent à ces crimes furent marginalisés, attaqués, et on les accusa de «ne rien comprendre du tout» à ces problèmes. L'occupation israélienne cessera forcément un jour, déclare Dara Silverman qui espère que les militants reconnaîtront la nécessité d'accorder la priorité à la lutte des Palestiniens dans le cadre du mouvement anti-guerre. Parmi les Blancs progressistes, les Juifs radicaux ont été à l'avant-garde du travail de solidarité avec la Palestine et continuent à jouer un rôle décisif en ces temps de guerre.
Laura Close, dirigeante nationale de l'organisation STARC (Students Transforming And Resisting Corporations Alliance,Alliance étudiante pour transformer les grandes entreprises et résister à leur pouvoir) travaille et discute avec des étudiants qui se mobilisent contre la guerre un peu partout dans le pays. De ses conversations avec des étudiants blancs et de couleur, Close conclue qu'il faut distinguer deux axes importants dans la formation politique du mouvement étudiant, mouvement composé essentiellement de Blancs : l'analyse du racisme et l'acquisition d'un savoir-faire organisationnel.
Dans son essai Whiteness, Organizing, Allies and Accountability(Blanchitude, organisation, alliances et responsabilité »), Close écrit : «La blanchitude provoque des ravages dans tous les milieux. Elle est présentée aux Etats-Unis comme un modèle d'humanité : les Blancs sont synonymes de meilleur/juste/normal tandis que les individus de couleur incarneraient le deuxième choix/erroné/étranger. Cela rend des Blancs comme moi très imbus d'eux-mêmes et inconscients de certaines réalités. Nous avons tendance à penser que la façon dont nous organisons des manifestations, dont nous construisons l'opposition à la guerre est meilleure/juste/normale alors qu'en fait nous marginalisons et ignorons toutes sortes de gens.» L'universalisation de l'expérience blanche est compliquée encore par un processus que Laura Close voit se répéter chez les militants étudiants blancs, en particulier les hommes. Non seulement ils ignorent ce qu'est le travail d'organisation et la façon de construire un mouvement d1opposition à la guerre, mais en plus ils ont une attitude arrogante, de Monsieur Je-sais-tout, qui prétend décider seul de ce qui est révolutionnaire et ne l'est pas. De nombreux étudiants blancs, notamment des femmes, manquent de confiance en leurs capacités d'organisation. Ces deux processus freinent considérablement la construction d'un mouvement anti-guerre sur les campus. Selon Laura Close, il faut absolument mettre en place une formation politique solide qui développe les capacités d'analyse, les talents et la confiance en soi des militantEs tout en remettant en cause les privilèges des Blancs.
«Les jeunes organisateurs et organisatrices, écrit-elle, ignorent souvent ce que signifie l'organisation. J'ai toujours réussi à mener à bien des projets (tenir une réunion, lancer une manifestation, etc.) mais ce n'est que récemment que j'ai vraiment compris ce que signifie le verbe organiser. Il ne s'agit pas véritablement d'une théorie mais d'un ensemble d'aptitudes qui sont grosso modoles suivantes (avec beaucoup de variations, bien sûr !). Organiser, c'est changer les relations de pouvoir dans notre société : construire des réseaux, des institutions, des organisations avec lesquels les pouvoirs établis (le gouvernement) seront forcés de compter lorsqu'ils voudront mener une politique nocive, comme de s'attaquer aux prestations sociales ou lancer une guerre. Une action (manif, délégation, phone banking,accrochage de banderoles, exposé politique dans une fac, envoi de cartes postales de solidarité ou de protestation) est bien organisée lorsqu'elle est menée en continuité avec l'étape antérieure et aboutit à son objectif. Dans la période actuelle, nous ne construisons pas un mouvement coordonné, qui interagit, et a une progression cumulative ; nous menons des initiatives dispersées. Nous dépensons beaucoup d'énergie, c'est sûr, mais nous ne construisons rien de solide parce que nous manquons de savoir-faire. Mais nous pouvons résoudre ce problème.» En tant qu'organisatrice pour STARC, Laura Close parcourt le pays pour rencontrer des groupes d1étudiants afin de développer leurs capacités d'analyse, leur confiance en eux-mêmes et leurs talents.
Rahula Janowski souligne, elle aussi, l'importance de développer les analyses antiracistes et de combattre les privilèges des Blancs. Militante anarchiste, Rahula nous a raconté ce qui s'est récemment passé lors d1une réunion libertaire contre la guerre, réunion à laquelle assistaient surtout des Blancs. Une partie de la discussion a été consacrée à la façon dont les anarchistes doivent considérer les attaques contre les libertés civiques. Selon certains, puisque les anarchistes pensent que l'État est une institution illégitime, il serait contraire aux principes libertaires d'exiger quoi que ce soit de l'État. «Certains des participants, dit-elle, se servaient d'une valeur politique à laquelle ils tiennent énormément — l'illégitimité de l'État — pour éviter de participer à un travail de solidarité antiraciste indispensable : s'opposer aux atteintes à leurs libertés que subissent les gens de couleur, en particulier les Arabes, les personnes originaires du Proche et du Moyen-Orient ainsi que les musulmans, suite aux attentats du 11 septembre. Si l'extrême gauche et les anarchistes blancs étaient visés, je soupçonne fort qu'ils ne seraient pas opposés à riposter.»
Mais il faut tenir compte d'un autre problème. On ne décide pas toujours de son axe d'intervention. Lorsque les agents du FBI ont commencé à arrêter des Asiatiques et des Nord-Africains, les ressortissants de ces communautés n'ont pas choisi de s'intéresser aux libertés civiques, cette question les a frappés de plein fouet. Cela ne doit pas nous empêcher de défendre une analyse et une stratégie révolutionnaires sur ces questions. Cependant, nous devons examiner de façon critique comment certains décernent à des luttes un label révolutionnaire ou réformiste, et pourquoi ils peuvent se permettre le luxe de tourner le dos aux luttes pour les réformes. Les positions politiques «pures et dures» sont souvent défendues par des militants qui jouissent de privilèges liés à leur appartenance ethnique, à leur classe ou à leur genre. Janowski souligne l'importance d1avoir de telles discussions pour soulever ces questions et les creuser, surtout dans une période difficile comme la nôtre.
Les groupes multiraciaux impulsent de nombreuses manifestations et actions politiques visant à construire une opposition dans des communautés différentes. Chantel Ghafari, militant iranien et membre de Power (People Opposing War, Empire and Rulers,Collectif contre la guerre, l'Empire et les dirigeants politiques) nous a décrit une action récente qui s'est déroulée à l1université d'Irvine, en Californie du Sud. La coalition qui a organisé cette manifestation comprend des associations d'étudiants musulmans, afghans et iraniens, Academia in Action(Universitaires en lutte) et Act For Global Justice(Agissons pour la justice mondiale). Ils ont installé un camp pour les droits des réfugiés. Ce camp se composait de 25 tentes fabriquées avec des bâches de caoutchouc et de plastique, matériaux utilisés généralement dans ce type d'abris. Une vingtaine de personnes y ont dormi pendant trois nuits. Chaque soir, la coalition organisait un événement différent pour attirer l'attention des étudiants. Le fait de discuter du problème des réfugiés a provoqué d'autres discussions sur le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine. La Rawa (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, Association révolutionnaire des femmes afghanes) organisait ce jour-là une exposition de photos consacrée aux camps de réfugiés. La prochaine action de la coalition sera de poser de fausses mines anti-personnel autour de l'université pour informer les étudiants de la situation en Afghanistan. Des actions créatives de ce type-là vont être organisées aux quatre coins du pays.
Construire une opposition dans les communautés blanches et au-delà
Les militants blancs ont la responsabilité de s'adresser aux autres Blancs et de leur parler du racisme. Comme c'est souvent le cas en matière d'organisation politique, il est plus facile d'en parler que de le faire. Laura McNeill qui travaille avec JustAct : Youth Action for Global Justice(Agissons : Comité des jeunes pour la justice mondiale) a passé beaucoup de temps à discuter avec des Blancs de son entourage.
«En dehors de mes actions pour la justice sociale avec d'autres militants, je pense qu'il est important d'ouvrir un espace de dialogue avec les membres de ma communauté qui ne partagent pas mes idées révolutionnaires. Je vis dans une ville près de Norfolk, en Virginie, où de nombreuses personnes apprécient l'armée et ce qu'elle a fait pour eux, soit en leur fournissant un salaire leur permettant de se nourrir, soit en leur offrant une chance d'accéder à l'Université. Beaucoup de ces gens m'ont soutenu au cours de ma vie (et continuent à m1aider), contribuant à faire de moi ce que je suis aujourd1hui, aussi je suis partagée lorsque j'expose mes conceptions antimilitaristes à ces personnes qui me sont très proches. Ma position est difficile car je veux lutter contre la guerre raciste que le gouvernement Bush nous prépare. Néanmoins, je pars d'une intuition élémentaire : presque tous les êtres humains veulent faire ce qui est «juste», et n'apprécient guère que l'on haïsse d'autres personnes ou qu'on leur fasse du mal. Et je crois que, si on leur donne l'occasion de développer une prise de conscience, ils aimeraient aussi comprendre des injustices systématiques comme le racisme, l'impérialisme américain et la domination mondiale du monde par les multinationales américaines. Ils souhaiteraient redécouvrir leur propre voix, poser des questions et combattre ces injustices.»
Dans ce but, Laura McNeill commence par dialoguer avec les personnes de son entourage et écouter ce qu'elles ont à dire. Elle leur passe ensuite des articles provenant de journaux alternatifs. Et lorsqu'elle pense que le moment est venu, elle décrit comment elle est devenue une militante et expose ses motivations personnelles. Elle évoque ses points communs avec ses interlocuteurs mais aussi les contradictions dans leurs arguments. Elle explique aussi les différences qui existent entre une famille de New York et une famille afghane, afin de remettre en cause les stéréotypes qui circulent sur le Proche et le Moyen-Orient.
En agissant ainsi, McNeill a pris conscience que, lorsque les gens lui répondent avec colère, c'est parce qu'elle exprime une position différente et les met au défi de penser au-delà de leurs certitudes confortables. «J'ai tendance à penser instinctivement qu'ils sont en colère à cause de moi, alors que c'est le système d'oppression dans lequel nous vivons qui les rend confus, irritables et dresse une barrière entre nous. »
Laura souligne aussi la nécessité d'inclure nos interlocuteurs dans la discussion. «J'ai découvert que les gens sont poussés à agir lorsqu'ils sentent qu'ils font eux-mêmes partie de la solution. Pour en arriver à cette prise de conscience, il faut qu'ils aient l'occasion de s'exprimer, de formuler leurs frustrations et de poser des questions. Je dois les écouter, partager avec eux ce que je sais et ce que j'ai vécu, et leur donner la possibilité de s'ouvrir à moi.»
Max Elbaum, militant depuis la guerre du Vietnam et auteur notamment d'un livre sur les mouvements contestataires des années 60 et 70 (Revolution in the Air,à paraître aux éditions Verso) tient à souligner que nous travaillons sur le long terme. Les coalitions anti-guerre sont importantes parce qu'elles ont des effets relativement rapides et que l'existence d'un courant antimilitariste important dans la société est essentielle. Cependant, il faut aussi organiser chaque secteur de la population et s'implanter chez des gens qui ne sont pas prêts au départ à manifester dans la rue. A la fin des années 60, les militants qui participaient à des organisations et des projets multiraciaux faisaient de la propagande dans des lieux où cohabitaient des opprimés, de différentes origines : travailleurs des hôpitaux, bénéficiaires de l'aide sociale, ouvriers d'usine, habitants de quartiers pauvres ayant de petits revenus. L'objectif était de lier l'opposition à la guerre aux questions nationales ou locales qui les touchaient directement. Le fait qu'ils militaient dans des organisations de base et sur le long terme avait aussi un autre avantage : ils pouvaient lutter plus efficacement contre les attitudes racistes chez les Blancs et souligner comment les privilèges accordés aux Blancs renforcent le pouvoir de ceux qui exploitent les ouvriers et les pauvres de toutes les origines ethniques et nationales. Beaucoup d'organisateurs, qui participaient à des luttes locales dans des quartiers populaires depuis des années, ont pu ainsi remettre en cause le schéma destructeur partagé par de si nombreuses personnes dans ce pays : celles-ci se considèrent seulement comme blanches, voient les gens de couleur uniquement comme des étrangers, incarnation de l'Autre, refusent de traverser la «frontière de la couleur», et s'interdisent de nouer la moindre relation humaine avec les membres d'une autre classe ou d'un autre genre.
Pour construire un mouvement anti-guerre efficace aujourd'hui, Elbaum pense qu'il faut absolument mener un travail patient en direction des organisations qui regroupent des gens peu politisés. «Nous ne pouvons pas nous attendre à ce qu'ils adhèrent directement à des coalitions ou des groupes anti-guerre. Nous devons aller dans les églises, les syndicats, les associations et les clubs locaux. De tels groupes évolueront peut-être plus lentement que nous le souhaitons vers des positions anti-guerre. Mais lorsqu'ils décideront de nous soutenir, ils exerceront une grande influence car ils disposent d'une structure aguerrie et de membres prêts à agir. Par exemple, il vaut peut-être mieux, au départ, inviter seulement un membre d'un de ces groupes à une conférence ou une action, puis demander à cette personne d'amener quelques-uns de ses camarades à la prochaine activité. Peut-être accepteront-ils d'organiser une réunion spéciale pour leur groupe. Au cours de ce processus, il est important de soutenir la direction des organisations auxquels appartiennent ces gens et de leur offrir notre soutien. »
Tout en partageant les leçons qu'il tire de son activité passée, Elbaum souligne aussi la nécessité pour les militants plus âgés de respecter et d'apprendre de l'expérience des générations plus jeunes. Comme dans le passé, il est capital de saisir le lien intime entre la guerre américaine et le racisme aux Etats-Unis et le rôle des privilèges accordés aux Blancs lorsque nous essayons de nous adresser à l'ensemble de la population et à l'intérieur du mouvement anti-guerre lui-même. Mais les formes et les méthodes concrètes pour remettre en cause la domination du racisme changent avec le temps. Les jeunes militants sont les mieux placés pour choisir les éléments les plus valables des expériences passées et inventer les stratégies les plus vivantes et efficaces aujourd1hui. Pour construire un mouvement multiracial et antiraciste, il faut non seulement mener une action aux côtés des organisations multiraciales, mais aussi un travail de solidarité avec des groupes majoritairement blancs.
Le travail antiraciste en direction des organisations blanches
Lily Wang, militante de l'Asian and Pacific Islander Coalition Against War(Coalition des Asiatiques et des insulaires du Pacifique contre la guerre), mouvement implanté dans la région de San Francisco, explique que le moment n'est pas forcément venu de travailler tous ensemble. Selon elle, il y a tant de choses à faire dans des communautés si différentes. «Nous nous demandons comment opérer dans des dizaines de communautés d'immigrés asiatiques distinctes. Comment pourrions-nous participer à des coalitions multiraciales où les immigrés et les militants qui ne parlent pas l'anglais sont souvent marginalisés ?» Selon elle, les militants blancs devraient s'adresser aux organisations de couleur pour leur demander comment leur donner un coup de main, orienté vers des tâches précises. C'est à travers de telle actions de soutien que des relations de confiance peuvent se développer.
Lily Wang souligne aussi l'importance de la responsabilité, pierre angulaire d'un travail de solidarité efficace. La façon dont les militants blancs ont, dans le passé, entravé la lutte pour le changement social, ainsi que les manifestations actuelles des privilèges des Blancs conduisent beaucoup de militants de couleur à être méfiants quant au travail commun avec des militants blancs. Ce problème est encore aggravé par la tendance des militants blancs soit à négliger totalement les luttes dans les communautés de couleur, soit à les considérer comme des luttes limitées, pour des objectifs catégoriels, des luttes réformistes.
Etre responsables, pour les militants blancs, signifie ne pas oublier le poids du passé et de ces relations difficiles et s'efforcer de changer leur comportement.
La responsabilité consiste tout simplement à faire ce à quoi vous vous engagez, à accepter que les gens avec lesquels vous travaillez vous demandent des comptes sur votre conduite, vos actions et votre façon d'organiser les autres.
Promouvoir la responsabilité signifie souvent créer des relations entre des organisations. Le groupe de San Francisco Food Not Bombs(FNB) voulait témoigner sa solidarité aux journaliers du quartier de Mission, pour la plupart d'origine latino-américaine. Ils apportaient de la nourriture aux coins des rues où ces demandeurs d'emploi poireautaient dans l'attente de trouver du boulot. Food Nod Bombsdistribuait gratuitement de la nourriture tous les lundis mais le groupe n'arrivait pas à résoudre certains problèmes. Quel était l1impact d'une distribution non sollicitée de nourriture à des individus éparpillés ? Quel pouvait être l'objectif à long terme d'une telle activité ? En dehors de la difficulté technique de servir des plats chauds, un autre problème se posait : la plupart des journaliers pensaient que FNB était un groupe religieux et la communication avec eux ne s'établissait pas. FNB décida alors de changer de stratégie et de tenter de soutenir ces travailleurs d'une autre façon : en offrant d'amener de la nourriture aux événements organisés par le Day Laborer Program(DLP, Programme pour les journaliers), un centre indépendant, autogéré, qui offrait toutes sortes de services, de l'assistance médicale à l'organisation de groupes femmes. Au départ, le DLP accepta l'offre de FNB d'apporter de la nourriture, mais leurs militants prévoyaient toujours suffisamment de nourriture au cas où FNB ne se présenterait pas. Le sentiment frustrant de ne pas être indispensables a poussé les militants de FNB à mieux comprendre comment se construisent lentement des sentiments de responsabilité, comment naît et croît une confiance mutuelle. Plus FNB participait à des activités et montrait son engagement, sa ponctualité, plus le respect mutuel croissait. Finalement, le DLP a contacté les membres de FNB pour que ceux-ci préparent à manger, y compris lors d'événements importants comme les repas pour les journaliers et leurs familles, aux moments des vacances ou des fêtes. FNB a aussi participé à l'organisation d'une garderie pour les enfants pendant les réunions du DLP et à des activités de porte-à-porte pour solliciter le soutien du voisinage afin de trouver un siège décent pour le groupe. Au fil du temps, des relations se sont développées. Aujourd'hui, à un moment où le gouvernement s'attaque de plus en plus aux droits des immigrés, FNB est considéré comme un allié, tandis que le DLP et d1autres organisations défendant les droits des immigrés s'apprêtent à riposter. Ce type de relations ne se construit pas du jour au lendemain, quelles que soient les bonnes intentions de part et d'autre.
«Soutenir une organisation comme le DLP nous a beaucoup apporté, explique Clare Bayard, militante de FNB. Nous avons énormément appris en observant comment agissent ces organisateurs radicaux, inspirés et très intelligents. Nous avons tiré profit de leurs capacités d'organiser leur communauté et aussi des informations de grande valeur qu'ils nous ont fournies sur la façon dont l'économie mondiale affecte les différentes communautés ici à San Francisco. Cette activité commune a renforcé tout le travail que notre organisation mène autour de la justice économique et des droits de l'homme. Construire des alliances est un travail assez lent ; le DLP a eu raison de ne pas nous accorder sa confiance dès le premier contact. Notre décision de nous investir prioritairement dans la construction d1une relation solide avec eux a enclenché un processus d'éducation politique interne. Nous avons été patients, nous avons démontré que nous étions à la fois fiables et flexibles. Cela nous a permis de soutenir beaucoup plus efficacement les luttes décisives des travailleurs immigrés à San Francisco. Ces gars-là jouent un rôle essentiel dans la lutte contre le capitalisme international et nous devons trouver le moyen de travailler en solidarité les uns avec les autres. »
Cependant, en cette période de répression croissante, de nouvelles complications viennent entraver la conclusion d'alliances multiraciales. Dan Berger travaille avec un groupe multiracial en Floride qui fait partie d'un réseau national (Colours of Resistance,Les Couleurs de la Résistance). Ils ont organisé une conférence contre la guerre et le racisme pour étudier spécialement les façons dont la suprématie blanche opère sur le plan international et national. A cette fin, ils ont demandé à un éminent professeur révolutionnaire latino-américain de prendre la parole. Ce dernier leur a donné les coordonnées d'un prof révolutionnaire blanc et leur a expliqué que, en raison de possibles réactions racistes, il préférait ne pas se mettre en avant. Berger se demande : «A une époque comme la nôtre, comment des Blancs antiracistes comme nous peuvent-ils à la fois être conscients de leurs privilèges et les utiliser pour s'exprimer ?» De nombreux révolutionnaires de couleur pensent que les Blancs antiracistes doivent prendre la parole, tout en n'oubliant jamais que la suprématie blanche réduit d'autres personnes au silence. Sasha Vodnik et Shawn O'Hern décrivent l'action qu'ils mènent à Richmond en Virginie. FNB a travaillé avec Parents for Life(Des parents pour la vie) et Stop Police Abuse Now(Arrêtez immédiatement les brutalités policières) deux groupes qui organisent la communauté afro-américaine de Richmond et sont dirigés par des militants de couleur depuis six mois. «Nous allons à leurs réunions internes et réciproquement, de façon irrégulière, mais nous avons toujours assisté aux manifestations publiques des deux groupes. FNB et Stop Police Abuse Now ont organisé ensemble, il y a quelques mois, une réunion au cours de laquelle Lorenzo Komboa Ervin (un ex-Black Panther et ancien prisonnier politique) a pris la parole. Nous avons réuni 50 personnes qui ont écouté les trois orateurs.» Selon Vodnik, l'un des aspects importants du travail de solidarité consiste à écouter attentivement la façon dont les différentes communautés définissent les problèmes. Durant son exposé, Lorenzo Komboa Ervin a défendu l'idée que l'opposition à la guerre devait être animée par une vision plus large d'un changement social radical. «Une paix qui maintient le status quone nous intéresse pas», a déclaré Ervin.
Vodnik explique : «Cela m'a rappelé un truc essentiel : je me suis souvenu qu'il existait des rapports entre les luttes, que le combat contre les brutalités policières et la racisme, la lutte pour les salaires et un système de santé universel, etc., ont non seulement leur place dans le mouvement anti-guerre mais que ces mouvements sont organiquement liés. »
Dans le même sens, Brooke Atherton du Challenging White Supremacy Collectivedéclare que les militants blancs doivent comprendre ce que signifie respecter la direction des militants révolutionnaires de couleur. « Ceux qui sont le plus affectés par l'injustice doivent diriger la lutte pour le changement social», explique-t-elle. Beaucoup d'idées confuses circulent sur nos relations avec leurs directions. Il n'est bien sûr pas question que les Blancs suivent aveuglément les gens de couleur ou ne leur adressent aucune critique. Beaucoup de militants blancs pensent que le fait de consulter les dirigeants des autres groupes ethniques mine leur propre travail de direction.
Atherton répond : «Il ne s1agit pas de s'interdire toute action autonome, mais d'abandonner le besoin de tout contrôler. Certains Blancs ont l'impression que le fait d'assurer une garderie ou de faire du phone banking n'est pas la meilleure façon d'employer leurs talents. Cependant, s'ils mènent de façon conséquente un travail de soutien, les Blancs peuvent construire des relations et gagner la confiance d'organisateurs révolutionnaires de couleur. Ils auront l'occasion d'apprendre à soutenir des organisations de couleur d'une manière très concrète. » Ils peuvent commencer par demander à des militants de couleur qu'ils respectent : «Que faites-vous en ce moment et comment pourrions-nous soutenir votre action ?»  Ces étapes posent des jalons pour la construction d'un mouvement révolutionnaire multiracial à long terme. En dehors du travail de solidarité antiraciste, beaucoup de Blancs militent dans des groupes multiraciaux. Les questions qui se posent sont différentes mais les intentions sont similaires. Brooke nous rappelle que les capacités de direction des militants blancs restent nécessaires pour organiser d'autres Blancs. Les militants antiracistes blancs ont joué un rôle important de direction et continuent à le faire dans les mouvements multiraciaux.
J'ai récemment cherché un auteur ou un livre qui pourrait m'inspirer des conseils et un peu de sagesse. Les conversations relatées dans cet article ont été pour moi une façon de façonner ce que l'écrivaine féministe Bell Hooks appelle «un espace révolutionnaire créatif qui consolide et soutient notre subjectivité, qui nous donne un nouveau point d'appui à partir duquel nous pouvons appréhender le monde». Cette force est nécessaire, puisque, comme l'ont noté de nombreux organisateurs et organisatrices durant nos conversations, il n'existe pas de réponses faciles à des problèmes comme la définition d'une éducation politique efficace, l'organisation des communautés blanches et le travail de solidarité antiraciste mené par les Blancs. Mais, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces questions compliquées peuvent guider notre combat.
Cet article est dédié à Katie Sierra, une jeune fille de 15 ans qui a été temporairement exclue de son lycée à Charleston, en Virginie, parce qu'elle exprimait son opposition à la guerre et essayait de créer un club anarchiste. Son courage lui aussi nous inspire.
Quelques sources d1information sur le Net :
illegalvoices.org/katiesierra (sur le combat juridique de Katie Sierra) et aussi les sites
United For a Fair Economy, GlobalRoots.net, Colorlines, politicaleducation.org et Onward.
Je tiens à remercier les personnes qui ont inspiré mon article : Chris Dixon, Laura McNeill, Dara Silverman, Max Elbaum, Chantel Ghafari, Helen Luu, Dan Berger, Clare Bayard, Rahula Janowski et Sharon Martinas.

Entretien avec Chris Crass
par Yves Coleman
Yves Coleman : Tout d'abord merci d'avoir pris la peine de répondre à mes questions. Peux-tu me dire brièvement quel est ton itinéraire politique et personnel ?
Chris Crass : J'ai commencé à militer au lycée lorsque j1avais 15 ans. Mon meilleur copain, Mike Rejniak, m'a fait découvrir la politique et le punk rock. Nous avions un groupe au bahut qui s'appelait l'United Anarchist Front(UAF, Front uni des anarchistes). Nous distribuions des tracts, éditions un journal et organisions des actions de protestation contre les multinationales et contre la guerre. La guerre du Golfe en 1991 et le tabassage de Rodney King par les flics de Los Angeles nous ont beaucoup influencés. J'ai participé au mouvement étudiant dans le comté d'Orange. Nous étions un groupe multiracial dirigé par des Latino-américain(e)s et nous luttions contre les droits d'inscription trop élevés, pour que soit créé un département d'études sur les chicanos(les Mexicains-Américains) et pour les droits des immigrés. Au sein de l'UAF nous avons organisé un atelier de discussion sur le sexisme dans notre groupe et créé une section du mouvement Food Not Bombs.J'ai ensuite déménagé à San Francisco où j'ai continué à militer avec Food Not Bombs.J'ai étudié la science politique, l'histoire des femmes et les questions ethniques. Je me suis consacré à Food Not Bombspendant huit ans. J'ai participé à pas mal de projets dans la communauté anarchiste de la baie de San Francisco. Des soirées anars dans des cafés, des rassemblements anarchistes dans les manifs et du travail avec d'autres groupes autour de la désobéissance civile.
En 1999, j'ai commencé à coopérer avec un groupe d'étude antiraciste rassemblant des militants blancs pour la justice sociale. Sharon Martinas des CWS (Challenging White Supremacy Workshops)l'avait mis sur pied et m'a invité à y participer. Après les grandes manifs de Seattle, Sharon et moi avons décidé de créer des ateliers antiracistes pour étudier pourquoi le mouvement pour la justice internationale, le mouvement pour une autre mondialisation sont composés majoritairement de Blancs. A Seattle, j'ai vraiment été impressionné par la qualité et le niveau des interventions politiques et j'ai réfléchi à l'importance d'avoir un mouvement efficace qui soit fondé sur la participation de tous. Au sein de Food Not Bombs,nous avions souvent discuté de nos besoins d'acquérir une formation politique ainsi que certaines compétences mais nous n'avions jamais le temps. Beaucoup de groupes se trouvent face au même dilemme. Beaucoup de gens, lorsqu'ils commencent à militer, ont le même problème, mais personne n'a ni le temps ni la capacité de leur apprendre comment construire un engagement durable pour le changement social. Je pense à des groupes qui font partie du mouvement pour la justice sociale, comme Food Not Bombsou Earth Firstet les groupes étudiants.
Dans le cadre de CWS, nous avons créé un projet, l'ARGJ : Anti-Racism for Global Justice(Anti-racisme pour une justice mondiale). Nous organisons des ateliers de discussion dans tout le pays avec des groupes d'étudiants, des groupes communautaires locaux, avec la Ruckus Societyet dans le cadre de congrès. Cette année, j'ai travaillé avec STARC lors d'un stage d'été pour les militants étudiants. Pendant huit semaines, les participants ont milité dans des groupes communautaires locaux, ont participé à des ateliers contre l'oppression et ont appris certaines techniques et compétences élémentaires pour organiser les autres, afin de construire le mouvement étudiant. Dans le cadre d'ARGJ nous nous intéressons surtout à la formation politique, à l'apprentissage des capacités de direction, au travail de réseaux, et c'est grosso modo l'essentiel de mon activité actuellement.
Je participe aussi à Colours of Resistance(Couleurs de résistance), un réseau d'organisateurs antiraciste dirigé par des femmes au Canada et aux Etats-Unis qui cherche à approfondir la politique antiraciste dans le mouvement pour une justice mondiale et à soutenir la direction des éléments radicaux de couleur et des femmes dans ce mouvement. Je travaille aussi avec un groupe antiraciste et antiguerre (Heads Up !Relevons la tête !) et je participe à deux groupes de discussion composés d'hommes qui étudient les privilèges masculins et le patriarcat.
Y.C. Pourquoi ton texte fait-il systématiquement référence au terme de «race» ? Depuis les années 50, grâce notamment au travail d'un groupe de scientifiques issus des sciences humaines et des sciences dures, l'UNESCO a établi que ce concept n'a aucune validité scientifique. Pourquoi l'extrême gauche américaine continue-t-elle à raisonner en ces termes ?
C.C. Lorsque je parle de race, je ne lui donne aucun caractère scientifique, il s'agit pour moi d'une catégorie socialement construite qui a un impact très réel sur la façon dont la société est structurée et la manière dont le pouvoir fonctionne aux Etats-Unis. J'ai discuté avec des militants blancs antiracistes européens et des organisateurs de couleur en Europe et ils m'ont dit que le problème est aussi crucial là-bas. L'histoire de la colonisation européenne est indissociable de l'histoire de la suprématie blanche, du patriarcat et de l'exploitation économique. La forteresse Europe, avec ses attaques actuelles contre les immigrés et les réfugiés de couleur, est un bon exemple de la suprématie blanche. Les rationalisations biologiques du concept de race sont bien sûr totalement erronées.
Mais les rapports de pouvoir que les pseudo-théories biologiques ont essayé de justifier dans le passé continuent à se perpétuer, que la suprématie blanche ait ou non une base scientifique. Howard Zinn explique très bien l'importance de la question de la race aux Etats-Unis dans son livre L'histoire du peuple américain.
L'oppression des peuples de couleur est inséparable des privilèges matériels et sociaux des peuples blancs. Aux Etats-Unis les Blancs qui font partie de la classe des opprimés bénéficient également de privilèges qui sont refusés aux Américains de couleur. Je peux marcher tranquillement dans la rue sans craindre constamment d'être arrêté par la police. En général, les Blancs gagnent davantage d1argent que les gens de couleur qui font le même boulot qu'eux. En tant que Blanc, j'ai été éduqué dans l'idée que mon expérience avait une valeur universelle. En tant que militant, si je ne remets pas en cause cette conception je serai conduit à avoir des attitudes racistes. Blanc vivant dans une société qui défend la suprématie blanche, je bénéficie du racisme et le perpétue. En tant qu'antiraciste j'ai le choix : je peux lutter contre le racisme dans la société où je vis, tout en continuant personnellement à bénéficier du racisme et à le perpétuer. C'est pourquoi il s'agit à la fois d'un processus de transformation individuelle et d'une transformation sociale. Ne jamais parler de race, être color blind(ne pas voir les différences de couleur), c'est nier la réalité. Les gens de couleur ne peuvent se permettre ce luxe lorsqu'ils sont harcelés par la police à cause de la couleur de leur peau. Si je nie la réalité, cela nuit à mon activité militante et sape mon travail pour la libération sociale. Bien sûr, je souhaite que l'on n'utilise plus des catégories comme celles de Blanc, Noir, etc., mais ce n'est pas un choix que je peux faire tout seul, cela fait partie de la lutte pour un monde nouveau et proclamer : «Je ne vois aucune différence entre les gens» ne sert à rien. C'est un peu comme si un riche capitaliste claironnait partout qu'il ne croit pas en l'existence des classes sociales. Eh bien, tant mieux pour lui, mais qu'en est-il des ouvriers ou des pauvres ? Ont-ils le choix, eux, de ne plus subir les effets de la domination de classe ?
Y.C. Quelle différence établis-tu entre un organisateur et un militant ?
C.C. Je me considère à la fois comme un militant et un organisateur. Le militant se concentre sur un objectif particulier ; il cherche à éduquer et organiser les gens autour d'un problème spécifique. Un organisateur, lui, aide les autres à développer leur analyse du monde, leur vision d'un monde meilleur, les talents et la stratégie nécessaires pour lutter contre l'injustice et la libération de l'humanité. Un organisateur réfléchit à la façon de construire un mouvement et d'impliquer les gens pour qu'ils réalisent des changements sociaux dans toute une série de domaines.
Y.C.  Un organisateur est donc un petit dirigeant, ce que les léninistes appellent un «cadre» de l'organisation ?
C.C.  En tant qu'anarchiste, je pense qu'il est fondamental de soutenir et développer une direction. Oui, un organisateur est une sorte de petit dirigeant, à la différence que son objectif est d'aider à créer d'autres dirigeants. Ella Baker, une organisatrice du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis a beaucoup à apprendre aux anti-autoritaires sur la façon de construire des organisations et de construire un pouvoir du peuple afin que les individus puissent réellement se prononcer sur la façon dont la société fonctionne. Ella Baker pense que le principal rôle d'un organisateur est d'aider les autres à trouver leur pouvoir en tant que dirigeants. En tant qu'organisateur, je veux que le maximum de personnes s'expriment sur la façon dont le mouvement fonctionne, afin de poser des jalons en direction d'une société démocratique fondée sur la participation de tous. De plus, cette direction doit être exercée par les communautés opprimées, les femmes, les gens de couleur, les homosexuels et les lesbiennes, la classe ouvrière. Etant un Blanc, un petit-bourgeois et un homme, je consacre la plus grande partie de mon temps à lutter contre le racisme parmi les Blancs, le sexisme chez les hommes, et je me préoccupe des conséquences de ma position sociale sur mon activité militante. Les femmes, les gens de couleur, les homosexuel(le)s ont joué un rôle historique important dans les mouvements de gauche. La suprématie blanche, le patriarcat et le capitalisme font croire aux militants blancs, aux hommes, aux petits-bourgeois et aux hétérosexuels qu'ils sont des dirigeants naturels, ce qui fait que les communautés opprimées se retrouvent marginalisées. Mon travail d'organisateur consiste aussi à amener des gens aux manif, à faire du phone-bankinget à tenir des réunions.
Y.C.  Qu'est-ce le phone-banking?
C.C.  Cela consiste à appeler beaucoup de gens au téléphone pour les inviter à participer à une réunion, une manifestation, etc., et/ou les aider à se porter volontaire pour une action. Tu as une liste de 200 personnes que tu veux contacter pour la prochaine manif contre la guerre. Tu divises cette liste entre plusieurs copains, de telle sorte que chacun donnera seulement 20 ou 30 coups de fil. On t'envoie beaucoup d'e-mails mais c'est aussi sympa de recevoir un coup de téléphone de quelqu'un qui t'invite à une manif ou te rappelle qu'une réunion importante se tient le lendemain.
Y.C.  Pourquoi les dirigeants blancs se sentent-ils menacés par les dirigeants des autres communautés ?
C.C.  Les Blancs ont toujours sapé la direction des peuples de couleur et ce de différentes façons. Souvent, les militants blancs ignorent le travail d'organisation mené dans les communautés de couleur ou ne reconnaissent pas sa valeur. En général, les militants blancs minimisent le pouvoir de la suprématie blanche. Je travaille avec un groupe qui s'appelle Challenging White Supremacacy Workshops(Ateliers pour lutter contre la suprématie blanche) et nous définissons la suprématie blanche comme «un système d'exploitation et d'oppression des continents, des nations et des peuples de couleur par les peuples blancs et les nations du continent européen, système historique qui se perpétue à travers de multiples institutions ; son objectif est de maintenir et de défendre un système de richesses, de pouvoir et de privilèges». Nous ne croyons absolument pas en la notion de race définie comme une catégorie biologique, mais nous la relions à la façon dont le pouvoir opère dans la société. Si moi, un militant blanc, je minimise la suprématie blanche, alors je minimise aussi mon analyse du pouvoir et j'aurai du mal à comprendre les luttes dans les communautés de couleur. De même, si je minimise le développement historique et institutionnel du patriarcat, j'aurai du mal à comprendre mes propres privilèges en tant qu'homme et l'importance de soutenir la direction des femmes.
Y.C. Pourquoi les militants blancs ont-ils une si mauvaise réputation, notamment en ce qui concerne leur incapacité à mener des tâches pratiques ?
C.C. Aux Etats-Unis, les Blancs, particulièrement les anarchistes et les anti-autoritaires, ont la réputation de ne pas être fiables. Au cours de l'histoire des Etats-Unis, les militants blancs ont très souvent abandonné des luttes dirigées par des gens de couleur. Dans le mouvement ouvrier, par exemple, des syndicats dirigés par des Blancs ont souvent signé des contrats ou des accords qui excluaient des travailleurs de couleur. Aujourd'hui encore, il arrive souvent que des militants blancs s'engagent dans une activité pendant un an ou deux, puis arrêtent complètement de militer. Les anarchistes blancs ont cette réputation parce qu'ils entreprennent souvent des actions sans considérer l'impact qu'elles auront sur d'autres gens. Ainsi, par exemple, lorsqu'on jette des pavés dans une vitrine pendant une manif. Si des immigrés sans papiers participent à la manif, ils risquent d'être expulsés si la police les arrête. Etre responsable, attentif aux autres, c1est tout simplement faire ce que vous avez promis de faire. C'est important de respecter ces principes si l'on veut construire un mouvement et les militants blancs ont la réputation de ne pas être sérieux.
Y.C. Dans ton texte tu emploies à plusieurs reprises le terme de responsabilité (accountability)? Peux-tu le définir ?
C.C.  Quand je parle de la responsabilité, je pense à deux niveaux différents.
Le premier, signifie tout simplement faire ce que l'on s1est engagé à faire et accepter d'être critiqué et de rendre des comptes si l'on ne tient pas sa parole. Lorsqu'on s'engage à effectuer une tâche en vue d'une réunion ou que l'on déclare qu'on sera présent à telle heure, par exemple. Cela ne veut pas dire que l'on doit être parfait ou que l'on ne peut jamais être en retard, mais que l'on doit s'efforcer d'être responsable les uns envers les autres et mettre en application ce que l'on a collectivement accepté de faire.
A un second niveau, la responsabilité, pour moi en tant que Blanc antiraciste ou en tant qu'homme ou petit-bourgeois luttant pour l'abolition du capitalisme, c'est de m'inspirer de la direction des fractions radicales des opprimés pour m'aider à déterminer et évaluer les actions que j'entreprends.
En dernière analyse, je dois être responsable des actions que j'entreprends et de la politique que je défends. Penser à la façon dont les autres sont touchés par mes actions et comment mes actions contribuent à la construction du mouvement ou lui nuisent. Pour me développer en tant que dirigeant je dois reconnaître que mon combat fait partie d'une lutte multidimensionnelle pour la libération menée par des mouvements dirigés par des ouvriers et des pauvres, des queers(1), des femmes, des gens de couleur et des peuples indigènes.
Y.C.  Certaines organisations antiguerre s'intéressent-elles à la classe ouvrière américaine ?
CC.  La propagande anti-guerre dans la classe ouvrière se mène de plusieurs façons. Certains syndicalistes ont réussi à faire participer leurs organisations à des coalitions contre la guerre, en menant un travail d'éducation dans leurs syndicats et en essayant d'amener des adhérents aux manifs anti-guerre. Sabina Virgo, présidente d'un syndicat de travailleurs de la santé qui compte deux mille membres en Californie a été très active sur ce terrain. Elle a écrit des articles pour les membres de son syndicat afin de leur faire comprendre le lien entre les préparatifs actuels de guerre et les coupes dans le budget des services sociaux qui ont un impact direct, et désastreux, sur leurs conditions de travail. Elle a aussi pris la parole dans de nombreux meetings et manifs contre la guerre. De plus, de nombreuses personnes militent dans les communautés immigrées : en défendant les droits civiques, en dénonçant les attaques contre les immigrés, elles s'efforcent de lier ces questions à la guerre menée contre les travailleurs, à l'extérieur du pays comme ici. Dans les communautés de couleur, de façon plus générale, les organisations de travailleurs qui s'intéressent aux droits sociaux, au logement, à la qualité de l'éducation essayent de lier ces luttes pour la justice économique au combat contre l'impérialisme et la guerre. Ceux qui lisent l'anglais pourront trouver de nombreuses informations et analyses à ce sujet sur le site Internet war-times.org.

Notes du traducteur

Pour Chris Crass un radical désigne «une personne qui lutte contre les racines mêmes de l'oppression et pour un changement complet du système social». J'ai traduit tantôt par «révolutionnaire», tantôt par «d'extrême gauche», etc., mais évidemment on peut aussi traduire par «gauchiste», «contestataire», voire de gauche, selon le contexte et selon ses positions politiques.(1) Selon Chris Crass, «le mot queer,aux Etats-Unis, désigne les homosexuels, les lesbiennes, les bisexuels, tous les gens qui sont nés biologiquement avec un sexe d'homme et se considèrent comme des femmes et vice versa, tous ceux qui considèrent qu'ils appartiennent à plusieurs genres, qu'ils sont tantôt des hommes, tantôt des femmes, ceux qui ne se considèrent pas comme des hétérosexuels et ont une sexualité et un genre complexes et qui restent à conceptualiser. Queer est un terme utilisé par la gauche américaine pour désigner plusieurs identités, et ce concept s'oppose à l'hétérosexisme et au système binaire des genres.»


Entretien avec Chris Crass 
par Yves Coleman
Yves Coleman : Tout d'abord merci d'avoir pris la peine de répondre à mes questions. Peux-tu me dire brièvement quel est ton itinéraire politique et personnel ?
Chris Crass : J'ai commencé à militer au lycée lorsque j1avais 15 ans. Mon meilleur copain, Mike Rejniak, m'a fait découvrir la politique et le punk rock. Nous avions un groupe au bahut qui s'appelait l'United Anarchist Front(UAF, Front uni des anarchistes). Nous distribuions des tracts, éditions un journal et organisions des actions de protestation contre les multinationales et contre la guerre. La guerre du Golfe en 1991 et le tabassage de Rodney King par les flics de Los Angeles nous ont beaucoup influencés. J'ai participé au mouvement étudiant dans le comté d'Orange. Nous étions un groupe multiracial dirigé par des Latino-américain(e)s et nous luttions contre les droits d'inscription trop élevés, pour que soit créé un département d'études sur les chicanos(les Mexicains-Américains) et pour les droits des immigrés. Au sein de l'UAF nous avons organisé un atelier de discussion sur le sexisme dans notre groupe et créé une section du mouvement Food Not Bombs.J'ai ensuite déménagé à San Francisco où j'ai continué à militer avec Food Not Bombs.J'ai étudié la science politique, l'histoire des femmes et les questions ethniques. Je me suis consacré à Food Not Bombspendant huit ans. J'ai participé à pas mal de projets dans la communauté anarchiste de la baie de San Francisco. Des soirées anars dans des cafés, des rassemblements anarchistes dans les manifs et du travail avec d'autres groupes autour de la désobéissance civile.
En 1999, j'ai commencé à coopérer avec un groupe d'étude antiraciste rassemblant des militants blancs pour la justice sociale. Sharon Martinas des CWS (Challenging White Supremacy Workshops)l'avait mis sur pied et m'a invité à y participer. Après les grandes manifs de Seattle, Sharon et moi avons décidé de créer des ateliers antiracistes pour étudier pourquoi le mouvement pour la justice internationale, le mouvement pour une autre mondialisation sont composés majoritairement de Blancs. A Seattle, j'ai vraiment été impressionné par la qualité et le niveau des interventions politiques et j'ai réfléchi à l'importance d'avoir un mouvement efficace qui soit fondé sur la participation de tous. Au sein de Food Not Bombs,nous avions souvent discuté de nos besoins d'acquérir une formation politique ainsi que certaines compétences mais nous n'avions jamais le temps. Beaucoup de groupes se trouvent face au même dilemme. Beaucoup de gens, lorsqu'ils commencent à militer, ont le même problème, mais personne n'a ni le temps ni la capacité de leur apprendre comment construire un engagement durable pour le changement social. Je pense à des groupes qui font partie du mouvement pour la justice sociale, comme Food Not Bombsou Earth Firstet les groupes étudiants.
Dans le cadre de CWS, nous avons créé un projet, l'ARGJ : Anti-Racism for Global Justice(Anti-racisme pour une justice mondiale). Nous organisons des ateliers de discussion dans tout le pays avec des groupes d'étudiants, des groupes communautaires locaux, avec la Ruckus Societyet dans le cadre de congrès. Cette année, j'ai travaillé avec STARC lors d'un stage d'été pour les militants étudiants. Pendant huit semaines, les participants ont milité dans des groupes communautaires locaux, ont participé à des ateliers contre l'oppression et ont appris certaines techniques et compétences élémentaires pour organiser les autres, afin de construire le mouvement étudiant. Dans le cadre d'ARGJ nous nous intéressons surtout à la formation politique, à l'apprentissage des capacités de direction, au travail de réseaux, et c'est grosso modo l'essentiel de mon activité actuellement.
Je participe aussi à Colours of Resistance(Couleurs de résistance), un réseau d'organisateurs antiraciste dirigé par des femmes au Canada et aux Etats-Unis qui cherche à approfondir la politique antiraciste dans le mouvement pour une justice mondiale et à soutenir la direction des éléments radicaux de couleur et des femmes dans ce mouvement. Je travaille aussi avec un groupe antiraciste et antiguerre (Heads Up !Relevons la tête !) et je participe à deux groupes de discussion composés d'hommes qui étudient les privilèges masculins et le patriarcat.
Y.C. Pourquoi ton texte fait-il systématiquement référence au terme de «race» ? Depuis les années 50, grâce notamment au travail d'un groupe de scientifiques issus des sciences humaines et des sciences dures, l'UNESCO a établi que ce concept n'a aucune validité scientifique. Pourquoi l'extrême gauche américaine continue-t-elle à raisonner en ces termes ?
C.C. Lorsque je parle de race, je ne lui donne aucun caractère scientifique, il s'agit pour moi d'une catégorie socialement construite qui a un impact très réel sur la façon dont la société est structurée et la manière dont le pouvoir fonctionne aux Etats-Unis. J'ai discuté avec des militants blancs antiracistes européens et des organisateurs de couleur en Europe et ils m'ont dit que le problème est aussi crucial là-bas. L'histoire de la colonisation européenne est indissociable de l'histoire de la suprématie blanche, du patriarcat et de l'exploitation économique. La forteresse Europe, avec ses attaques actuelles contre les immigrés et les réfugiés de couleur, est un bon exemple de la suprématie blanche. Les rationalisations biologiques du concept de race sont bien sûr totalement erronées.
Mais les rapports de pouvoir que les pseudo-théories biologiques ont essayé de justifier dans le passé continuent à se perpétuer, que la suprématie blanche ait ou non une base scientifique. Howard Zinn explique très bien l'importance de la question de la race aux Etats-Unis dans son livre L'histoire du peuple américain.
L'oppression des peuples de couleur est inséparable des privilèges matériels et sociaux des peuples blancs. Aux Etats-Unis les Blancs qui font partie de la classe des opprimés bénéficient également de privilèges qui sont refusés aux Américains de couleur. Je peux marcher tranquillement dans la rue sans craindre constamment d'être arrêté par la police. En général, les Blancs gagnent davantage d1argent que les gens de couleur qui font le même boulot qu'eux. En tant que Blanc, j'ai été éduqué dans l'idée que mon expérience avait une valeur universelle. En tant que militant, si je ne remets pas en cause cette conception je serai conduit à avoir des attitudes racistes. Blanc vivant dans une société qui défend la suprématie blanche, je bénéficie du racisme et le perpétue. En tant qu'antiraciste j'ai le choix : je peux lutter contre le racisme dans la société où je vis, tout en continuant personnellement à bénéficier du racisme et à le perpétuer. C'est pourquoi il s'agit à la fois d'un processus de transformation individuelle et d'une transformation sociale. Ne jamais parler de race, être color blind(ne pas voir les différences de couleur), c'est nier la réalité. Les gens de couleur ne peuvent se permettre ce luxe lorsqu'ils sont harcelés par la police à cause de la couleur de leur peau. Si je nie la réalité, cela nuit à mon activité militante et sape mon travail pour la libération sociale. Bien sûr, je souhaite que l'on n'utilise plus des catégories comme celles de Blanc, Noir, etc., mais ce n'est pas un choix que je peux faire tout seul, cela fait partie de la lutte pour un monde nouveau et proclamer : «Je ne vois aucune différence entre les gens» ne sert à rien. C'est un peu comme si un riche capitaliste claironnait partout qu'il ne croit pas en l'existence des classes sociales. Eh bien, tant mieux pour lui, mais qu'en est-il des ouvriers ou des pauvres ? Ont-ils le choix, eux, de ne plus subir les effets de la domination de classe ?
Y.C. Quelle différence établis-tu entre un organisateur et un militant ?
C.C. Je me considère à la fois comme un militant et un organisateur. Le militant se concentre sur un objectif particulier ; il cherche à éduquer et organiser les gens autour d'un problème spécifique. Un organisateur, lui, aide les autres à développer leur analyse du monde, leur vision d'un monde meilleur, les talents et la stratégie nécessaires pour lutter contre l'injustice et la libération de l'humanité. Un organisateur réfléchit à la façon de construire un mouvement et d'impliquer les gens pour qu'ils réalisent des changements sociaux dans toute une série de domaines.
Y.C.  Un organisateur est donc un petit dirigeant, ce que les léninistes appellent un «cadre» de l'organisation ?
C.C.  En tant qu'anarchiste, je pense qu'il est fondamental de soutenir et développer une direction. Oui, un organisateur est une sorte de petit dirigeant, à la différence que son objectif est d'aider à créer d'autres dirigeants. Ella Baker, une organisatrice du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis a beaucoup à apprendre aux anti-autoritaires sur la façon de construire des organisations et de construire un pouvoir du peuple afin que les individus puissent réellement se prononcer sur la façon dont la société fonctionne. Ella Baker pense que le principal rôle d'un organisateur est d'aider les autres à trouver leur pouvoir en tant que dirigeants. En tant qu'organisateur, je veux que le maximum de personnes s'expriment sur la façon dont le mouvement fonctionne, afin de poser des jalons en direction d'une société démocratique fondée sur la participation de tous. De plus, cette direction doit être exercée par les communautés opprimées, les femmes, les gens de couleur, les homosexuels et les lesbiennes, la classe ouvrière. Etant un Blanc, un petit-bourgeois et un homme, je consacre la plus grande partie de mon temps à lutter contre le racisme parmi les Blancs, le sexisme chez les hommes, et je me préoccupe des conséquences de ma position sociale sur mon activité militante. Les femmes, les gens de couleur, les homosexuel(le)s ont joué un rôle historique important dans les mouvements de gauche. La suprématie blanche, le patriarcat et le capitalisme font croire aux militants blancs, aux hommes, aux petits-bourgeois et aux hétérosexuels qu'ils sont des dirigeants naturels, ce qui fait que les communautés opprimées se retrouvent marginalisées. Mon travail d'organisateur consiste aussi à amener des gens aux manif, à faire du phone-bankinget à tenir des réunions.
Y.C.  Qu'est-ce le phone-banking?
C.C.  Cela consiste à appeler beaucoup de gens au téléphone pour les inviter à participer à une réunion, une manifestation, etc., et/ou les aider à se porter volontaire pour une action. Tu as une liste de 200 personnes que tu veux contacter pour la prochaine manif contre la guerre. Tu divises cette liste entre plusieurs copains, de telle sorte que chacun donnera seulement 20 ou 30 coups de fil. On t'envoie beaucoup d'e-mails mais c'est aussi sympa de recevoir un coup de téléphone de quelqu'un qui t'invite à une manif ou te rappelle qu'une réunion importante se tient le lendemain.
Y.C.  Pourquoi les dirigeants blancs se sentent-ils menacés par les dirigeants des autres communautés ?
C.C.  Les Blancs ont toujours sapé la direction des peuples de couleur et ce de différentes façons. Souvent, les militants blancs ignorent le travail d'organisation mené dans les communautés de couleur ou ne reconnaissent pas sa valeur. En général, les militants blancs minimisent le pouvoir de la suprématie blanche. Je travaille avec un groupe qui s'appelle Challenging White Supremacacy Workshops(Ateliers pour lutter contre la suprématie blanche) et nous définissons la suprématie blanche comme «un système d'exploitation et d'oppression des continents, des nations et des peuples de couleur par les peuples blancs et les nations du continent européen, système historique qui se perpétue à travers de multiples institutions ; son objectif est de maintenir et de défendre un système de richesses, de pouvoir et de privilèges». Nous ne croyons absolument pas en la notion de race définie comme une catégorie biologique, mais nous la relions à la façon dont le pouvoir opère dans la société. Si moi, un militant blanc, je minimise la suprématie blanche, alors je minimise aussi mon analyse du pouvoir et j'aurai du mal à comprendre les luttes dans les communautés de couleur. De même, si je minimise le développement historique et institutionnel du patriarcat, j'aurai du mal à comprendre mes propres privilèges en tant qu'homme et l'importance de soutenir la direction des femmes.
Y.C. Pourquoi les militants blancs ont-ils une si mauvaise réputation, notamment en ce qui concerne leur incapacité à mener des tâches pratiques ?
C.C. Aux Etats-Unis, les Blancs, particulièrement les anarchistes et les anti-autoritaires, ont la réputation de ne pas être fiables. Au cours de l'histoire des Etats-Unis, les militants blancs ont très souvent abandonné des luttes dirigées par des gens de couleur. Dans le mouvement ouvrier, par exemple, des syndicats dirigés par des Blancs ont souvent signé des contrats ou des accords qui excluaient des travailleurs de couleur. Aujourd'hui encore, il arrive souvent que des militants blancs s'engagent dans une activité pendant un an ou deux, puis arrêtent complètement de militer. Les anarchistes blancs ont cette réputation parce qu'ils entreprennent souvent des actions sans considérer l'impact qu'elles auront sur d'autres gens. Ainsi, par exemple, lorsqu'on jette des pavés dans une vitrine pendant une manif. Si des immigrés sans papiers participent à la manif, ils risquent d'être expulsés si la police les arrête. Etre responsable, attentif aux autres, c1est tout simplement faire ce que vous avez promis de faire. C'est important de respecter ces principes si l'on veut construire un mouvement et les militants blancs ont la réputation de ne pas être sérieux.
Y.C. Dans ton texte tu emploies à plusieurs reprises le terme de responsabilité (accountability)? Peux-tu le définir ?
C.C.  Quand je parle de la responsabilité, je pense à deux niveaux différents.
Le premier, signifie tout simplement faire ce que l'on s1est engagé à faire et accepter d'être critiqué et de rendre des comptes si l'on ne tient pas sa parole. Lorsqu'on s'engage à effectuer une tâche en vue d'une réunion ou que l'on déclare qu'on sera présent à telle heure, par exemple. Cela ne veut pas dire que l'on doit être parfait ou que l'on ne peut jamais être en retard, mais que l'on doit s'efforcer d'être responsable les uns envers les autres et mettre en application ce que l'on a collectivement accepté de faire.
A un second niveau, la responsabilité, pour moi en tant que Blanc antiraciste ou en tant qu'homme ou petit-bourgeois luttant pour l'abolition du capitalisme, c'est de m'inspirer de la direction des fractions radicales des opprimés pour m'aider à déterminer et évaluer les actions que j'entreprends.
En dernière analyse, je dois être responsable des actions que j'entreprends et de la politique que je défends. Penser à la façon dont les autres sont touchés par mes actions et comment mes actions contribuent à la construction du mouvement ou lui nuisent. Pour me développer en tant que dirigeant je dois reconnaître que mon combat fait partie d'une lutte multidimensionnelle pour la libération menée par des mouvements dirigés par des ouvriers et des pauvres, des queers(1), des femmes, des gens de couleur et des peuples indigènes.
Y.C.  Certaines organisations antiguerre s'intéressent-elles à la classe ouvrière américaine ?
CC.  La propagande anti-guerre dans la classe ouvrière se mène de plusieurs façons. Certains syndicalistes ont réussi à faire participer leurs organisations à des coalitions contre la guerre, en menant un travail d'éducation dans leurs syndicats et en essayant d'amener des adhérents aux manifs anti-guerre. Sabina Virgo, présidente d'un syndicat de travailleurs de la santé qui compte deux mille membres en Californie a été très active sur ce terrain. Elle a écrit des articles pour les membres de son syndicat afin de leur faire comprendre le lien entre les préparatifs actuels de guerre et les coupes dans le budget des services sociaux qui ont un impact direct, et désastreux, sur leurs conditions de travail. Elle a aussi pris la parole dans de nombreux meetings et manifs contre la guerre. De plus, de nombreuses personnes militent dans les communautés immigrées : en défendant les droits civiques, en dénonçant les attaques contre les immigrés, elles s'efforcent de lier ces questions à la guerre menée contre les travailleurs, à l'extérieur du pays comme ici. Dans les communautés de couleur, de façon plus générale, les organisations de travailleurs qui s'intéressent aux droits sociaux, au logement, à la qualité de l'éducation essayent de lier ces luttes pour la justice économique au combat contre l'impérialisme et la guerre. Ceux qui lisent l'anglais pourront trouver de nombreuses informations et analyses à ce sujet sur le site Internet war-times.org.

Notes du traducteur

Pour Chris Crass un radical désigne «une personne qui lutte contre les racines mêmes de l'oppression et pour un changement complet du système social». J'ai traduit tantôt par «révolutionnaire», tantôt par «d'extrême gauche», etc., mais évidemment on peut aussi traduire par «gauchiste», «contestataire», voire de gauche, selon le contexte et selon ses positions politiques.(1) Selon Chris Crass, «le mot queer,aux Etats-Unis, désigne les homosexuels, les lesbiennes, les bisexuels, tous les gens qui sont nés biologiquement avec un sexe d'homme et se considèrent comme des femmes et vice versa, tous ceux qui considèrent qu'ils appartiennent à plusieurs genres, qu'ils sont tantôt des hommes, tantôt des femmes, ceux qui ne se considèrent pas comme des hétérosexuels et ont une sexualité et un genre complexes et qui restent à conceptualiser. Queer est un terme utilisé par la gauche américaine pour désigner plusieurs identités, et ce concept s'oppose à l'hétérosexisme et au système binaire des genres.»



Nicolu
Réflexions sur la (dé)construction masculine
et le militantisme anticapitaliste
Wed,  9 Jul 2003
Ce texte a d'abord été écrit dans le contexte de la conférence de l'Action Mondiale des Peuples, fin août 2002 à Leiden où se retrouvèrent pendant une semaine quelques centaines de militant-e-s anticapitalistes venu-e-s de divers coins d'europe. Le patriarcat devait y être au départ un thème transversal, et donc plus ou moins présent dans tous les débats. Il s'est au final retrouvé largement absent de la plupart. Ce texte s'adresse à la base à des hommes militants et/ou impliqués dans des espaces et pratiques autogestionnaires. J'espère qu'il pourra en intéresser plus largement d'autres. Ce texte s'adresse à un «nous» dans lequel je m'inclus, et s'il interpelle parfois vigoureusement, il cherche tout d'abord à m'interpeller moi-même. Il s'appuie aussi sur diverses discussions non-mixtes et mixtes au sein de sans-titre. J'espère qu'il ne sera pas pris comme une diatribe moralisatrice mais au contraire comme une invitation pleine d'espoir à nous poser des questions et à agir.

Préalable
à l'intention de ceux qui pensent que parler, aujourd'hui encore, d'oppression patriarcale dans notre société est dépassé, et qu'il est d'autres problématiques beaucoup plus pertinentes
(il est possible pour les autres de passer directement au paragraphe suivant).
    Le capitalisme a bien voulu, au cours de ce siècle, faire dans les pays riches quelques compromis historiques et permettre à ces anciennes esclaves au foyer d'accéder de plus en plus égalitairement aux «libertés» du travail salarié et de la consommation. On note aussi heureusement quelques évolutions indéniables suite à des siècles de résistances souterraines et de luttes collectives féministes pour plus de liberté et d'autonomie : possibilité d'autonomie financière, contrôle des naissances, reconnaissance d'un droit à une sexualité épanouissante, accroissement de la participation à la vie sociale et politique, début d'une participation des hommes au travail ménager... Ces quelques acquis et changements théoriques de statut restent néanmoins bien insuffisants. Les structures fondamentales sur lesquelles s'appuient la différenciation des genres et la domination patriarcale restent en effet souvent inchangées :
     
    • La division des tâches et la double journée travail + ménage pour les femmes reste la réalité de la majorité des foyers ;
    • Dans la sphère publique (que ce soit les collectifs gauchistes, les entreprises ou les institutions politiques) les rôles organisationnels et décisionnels, voire même les rôles tout court, restent majoritairement l'apanage des hommes ;
    • Les femmes sont toujours généralement vues et éduquées comme des êtres faibles, à la vue courte, et dirigées par leurs sentiments et leurs émotions tandis que l'on considère que les hommes comprennent, réfléchissent et changent le monde avec leur esprit rationnel et leurs outils ;
    • L'homme est toujours vu comme la norme et la femme en négatif comme la différence, l'homme comme libre de déterminer son être et la femme comme engluée dans des déterminations «naturelles» ;
    • Depuis l'amour courtois et la construction de la culture occidentale, l'homme est l'acteur qui doit prouver sa valeur par des exploits, tandis que la femme a pour rôle passif de refléter cette valeur en se montrant séduite par l'homme et en s'affichant à ses côtés comme une médaille;
    • Les femmes sont des objets de consommation sexuelle et des arguments de vente avant d'être douées de raison et de parole ;
    • Les femmes sont toujours les premières victimes des viols, violences conjugales, harcèlements, intimidations, menaces, de la peur de sortir seules et des divers traumatismes qui en découlent et étouffent leur vie ;
    • Le droit à jouir de leur corps leur est encore souvent contesté ou alors comme des dominées ravies par la sexualité masculine ;
    • Elles doivent toujours, sous la pression sociale, obéir à des normes de beauté aliénantes.

    Bon j'arrête la liste... là n'est pas l'objet de ce texte. Tant mieux si des exceptions à ces normes sont de plus en plus courantes dans certains contextes, mais elles n'en restent pas moins actuellement vraies. Pour quelques chiffres, infos, précises et analyses à ce sujet, une petite bibliographie annexée à ce texte propose des lectures profitables.

Le patriarcat et le système capitaliste en nous
Commençons par deux définitions pour situer ce que ces mots recouvrent dans ce texte. Elles sont personnelles car je trouve en la matière le dictionnaire assez patriarcal et capitaliste.
Patriarcat
Système social, politique, culturel, sexuel et juridique historiquement basé sur l'autorité prépondérante des pères de la cellule familiale à la sphère publique, et caractérisé par la domination des hommes sur les femmes (voir illustrations ci-dessus).Capitalisme
Système économique, politique et social fondé sur la propriété privée des moyens de production et d'échanges. Dans le système capitaliste, la dynamique primordiale est la recherche du profit et la concurrence entre les entreprises. Selon la théorie marxiste, le capitalisme est régi par la recherche de la plus-value grâce à l'exploitation des travailleur-euse-s par ceux qui possèdent les moyens de production et d'échange. Je rajouterai que les forces en présence ne se scindent pas aussi facilement en deux classes distinctes et que le capitalisme fonctionne plus généralement grâce à la domination des plus puissant-e-s/possédant-e-s sur les moins puissant-e-s/possédant-e-s à chaque niveau de l'échelle sociale.
Ce texte ne vise pas à fondre dans un seul problème patriarcat et capitalisme, mais à lier sur certains aspects les deux problématiques. Je pense que l'on peut en théorie imaginer qu'un grand nombre de femmes s'approprient les valeurs et privilèges actuellement détenus par les hommes et propres au capitalisme, et donc une hypothétique société capitaliste où l'oppression genrée soit beaucoup moins présente. On peut aussi imaginer que le capitalisme disparaisse et que l'oppression patriarcale soit toujours aussi présente, tout comme elle a pu l'être, à ma connaissance, dans des modes d'organisation sociale qui nous ont précédés. Il me semble néanmoins, comme je vais l'exposer, que ces deux systèmes d'oppression reposent pour l'instant souvent sur un ensemble de valeurs communes et complémentaires. Une grosse différence, c'est que dans le premier, patriarcal, les hommes sont pour la plupart bénéficiaires et oppresseurs, tandis que dans le second, capitaliste, une majorité des hommes et des femmes en sont victimes... Ce qui ne veux pas dire que toutes les femmes sont victimes du patriarcat au même degré ni que tous les hommes sont pareillement de méchants oppresseurs. Il y a aussi, bien sûr, des hommes opprimés parce qu'ils ne peuvent/veulent pas répondre aux valeurs masculines : «timides», peu sûrs d'eux, «faibles», doux... La spécificité des femmes quant à ces oppressions c'est que ces diverses caractéristiques leur sont automatiquement attribuées par appartenance à une catégorie et considérées comme les définissant par essence. Il leur est donc d'autant plus difficile d'y échapper.La culture patriarcale qui caractérise nos sociétés depuis quelques milliers d'années est une culture basée sur la compétition, le pouvoir et la domination. Dans cette société, les hommes sont ceux qui acquièrent les facilités éducationelles et bénéficient des facilités structurelles pour être compétitifs, acquérir du pouvoir et dominer les autres personnes — à commencer par les femmes. Ces principes de pouvoir et de domination sont promus au rang de valeurs positives et de critères de jugement. Elles sont profondément enracinées en chacun de nous et définissent nos estimes de nous-même, nos rapports sexuels, affectifs, amicaux, de travail... On les retrouve comme moteurs des rapports sociaux capitalistes et étatiques : compétition économique et politique entre entreprises et partis, compétition à tous les niveaux de l'échelle sociale entre individus, volonté d'accumulation et de centralisation des pouvoirs et des richesses. On pourrait aussi souligner le parallèle entre la dépendance économique et pratique des femmes dans la structure familiale traditionelle avec la dépendance croissante d'une majeure partie de la population vis-à-vis des savoirs et outils technologiques d'une minorité dominante. Ces deux systèmes, l'un plus ancré dans la sphère dite «privée» et l'autre plus dans la sphère dite «publique», se complémentent et se renforcent mutuellement. Une analyse critique cohérente de l'un peut alors nous amener logiquement à mieux comprendre et critiquer l'autre, voire même à penser vain de vouloir changer seulement dans une sphère les valeurs que l'on continue à entretenir dans l'autre. Ce qui ne condamne pas pour autant la légitimité et/ou l'intérêt stratégique d'étapes de luttes spécifiques sur l'un ou l'autre de ces sujets. On peut aussi citer un grand nombre de cas où la société capitaliste s'est constituée et s'appuie encore concrètement sur la culture patriarcale :
  • Entretien gratuit des outils de production salariés (ménage, nourriture, soins, prise en charge des enfants, soutien affectif) ;
  • Création d'une catégorie de main d'ouvre moins payée ;
  • Séparation des individus en familles au dépend de structures collectives ou communautaires potentiellement plus difficiles à soumettre;
  • Utilisation des frustrations sexuelles et de la réification de la femme pour créer et entretenir des pulsions d'achat.
Ces quelques exemples montrent ainsi qu'en s'attaquant au patriarcat, on a des chances, par la même occasion, de saper quelques-unes des bases structurelles du capitalisme. Le problème de la critique anticapitaliste est qu'elle vise constamment des structures de pouvoir extérieures ; l'intérêt de la critique féministe, plus centrée sur l'individuE, est qu'elle offre les outils nécessaires pour comprendre «de l'intérieur» les mécanismes d'oppression et la manière dont nous intégrons et reproduisons personnellement ces valeurs de pouvoir et de domination dans nos rapports sociaux, intimes, quotidiens — de la manière dont nous nous exprimons à notre rapport à la technologie...Cela n'annule pas une certaine pertinence de l'analyse de classe (homme/femme ou prolétariat/bourgeoisie) mais l'enrichit d'un indispensable retour sur soi-même (processus que nous avons encore beaucoup de mal à accepter et qui explique sûrement en partie les montées de fiel systématiques qu'occasionnent l'exposition des théories féministes). L'ennemi auquel nous cherchons habituellement à nous confronter dans la rue est en fait aussi à l'intérieur de chacun d'entre nous. Sans nous attaquer à la culture patriarcale nous pouvons détruire autant de sommets du G8, de multinationales, d'États et de banques mondiales que nous voulons, nous finirons sûrement quand même par recréer, au bout du compte, exactement le même type de rapports sociaux. On ne change pas la société sans commencer par changer l'individu et on ne fait pas la révolution sans expérimenter dès aujourd'hui d'autres façons de vivre.

Une émancipation des hommes ?
Le problème du patriarcat ne concerne pas seulement l'oppression des femmes et la lutte contre le capitalisme. En tant qu'hommes nous pouvons aussi analyser combien la culture patriarcale peut nous faire aussi souffrir et s'érige souvent en obstacle à notre émancipation et à la construction de relations sociales différentes. Nous sommes de toute évidence agents mais aussi souvent victimes de la manière dont nous devons sans cesse rester compétitifs, forts, ressentir le besoin de dominer les autres même dans nos propres espaces et collectifs «alternatifs». Mais nous avons habituellement peur de remettre en question ces attitudes car elles nous constituent et nous donnent des rôles de pouvoir... Nous souffrons également d'une culture sexuelle qui assure la domination masculine et plus largement la sauvegarde des structures en couples/familles/États, mais qui doit pour ce faire baser notre sexualité sur la violence, la frustration, des normes extrêmement restrictives, le refoulement de nos désirs. A cet égard la lecture de Reich et de La révolution sexuelle me semble encore assez pertinente, il montre d'ailleurs, là encore, tout le potentiel de destruction de la société capitaliste que pourrait avoir la déconstruction de la sexualité masculine.
Un militantisme d'hommes
Beaucoup d'entre nous, militants européens impliqués dans divers collectifs, sommes majoritairement des garçons blancs hétérosexuels et issus des classes moyennes. Nous avons été éduqués à nous sentir forts, confiants dans nos idées, dans nos analyses, capables de parler fort et de combattre pour montrer que nous sommes meilleurs que les autres. Cela fait de nous de bons «compétiteurs de réunion».
De même en ce qui concerne nos facilités dans divers domaines valorisés, domaines techniques spécifiques comme la construction, la réparation, le travail informatique... D'autres personnes et tout spécialement les femmes souffrent généralement d'une culture et d'une éducation — et ce jusque dans les familles de gauche classe moyenne intello-émancipée... — qui vise à les empêcher d'acquérir toutes ces jolies capacités patriarcales. Elles se sentent généralement tout aussi désemparées qu'ailleurs face à l'univers du militantisme et à ses façons de fonctionner supposées être si «différentes». Beaucoup d'entre elles en sont rapidement dégoûtées, les autres ont souvent bien du mal à s'y affirmer.
Prenons seulement quelques exemples de ce militantisme patriarcal :
  • Dans nos actions et la mythologie dont nous les entourons, nous ne cessons de glorifier les aspects les plus spectaculaires, les plus confrontationnels et les situations dans lesquelles les héros mâles peuvent s'élever sur la scène de l'activisme ; pour prendre un exemple bateau, on accordera plus d'attention à la personne qui est allée accrocher la banderole au dessus du bâtiment qu'à celles qui l'ont peinte. Plus d'attention à la pierre jetée sur la police, qu'au temps passé à parler des nouvelles lois sécuritaires avec un-e passant-e (ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas accrocher de banderoles ni jeter de pierre sur la police... c'est un autre débat) ;
  • Dans de nombreuses situations, nous pouvons ressentir une pression constante de montrer combien nous sommes courageux, et comme nous n'avons, par exemple, pas peur de la répression ou de se venger oeil pour oeil, dent pour dent. Un concours de jet de testostérone, qui, pour ne pas parler de l'aveuglement stratégique dans lequel il nous enfonce parfois, est aussi très rapidement excluant ;
  • Même si certaines formes d'efficacité (dans le sens de mener à bien de manière intéressante et correcte un projet) sont bonnes, nous devrions prendre conscience que la conception typiquement mâle de l'efficacité (avoir les choses faites le plus vite possible par ceux qui savent déjà le mieux les faire...) désempare et exclut souvent d'autres personnes, tout spécialement les femmes. On pourrait dire la même chose de la tendance à essayer d'additioner le plus possible d'événements spectaculaires, au lieu de construire des campagnes à long terme, efficaces sur un sujet spécifique ;
  • Les «belles» justifications que l'on se donne pour faire à la place des autres (ce sera moins fatigant, moins dangereux, mieux fait...) cachent souvent des processus classiques de galanterie sexiste ;
  • Que ce soit dans des cadres militants ou plus personnels, on cultive à outrance les conversations techniques, la complicité de spécialistes. Nous développons incessament des rapports de type «je sais mieux que toi, je fais mieux que toi», où il s'agit de montrer que l'on est plus radical, plus rude, plus héroïque, que l'on y était, qu'on a raison, que notre parole a été écoutée, que cela fait longtemps que l'on est investi, que l'on a beaucoup donné à la cause...
  • Au vu des rapports dans la scène militante en général, je me demande même souvent si l'on est heureux que des gens fassent des choses bien, de diverses manières et changent le monde ensemble, ou si l'on est pas plutôt secrètement ou ouvertement avide d'apprendre que tel collectif ou groupe s'est cassé la gueule, stagne... Souhaite-t-on que des genTEs fassent plein de trucs chouettes et les y aider, ou rester nous-même les plus prestigieux, ceux qui font le mieux et dont on s'inspire ? A quel point ne reproduit-on pas des logiques politiques de blocs («j'suis d'accord avec lui parce que c'est mon ami», «tant pis si je suis pas d'accord il faut rester unis»). Les sentiments décris ici peuvent sembler bien mesquins mais nombre de conversations montrent qu'ils ne nous sont pas toujours étrangers et on peut constater tous les jours combien ils peuvent être paralysants à une large échelle.
De la pseudo-importance des questions de genre dans nos collectifs
Nous avons tous vécus des réunions où des débuts de débats aboutissaient à cette triste blague pleine de bonnes intentions «oui, les questions de genre sont vraiment importantes, mais bon il faut que nous arrivions à une conclusion sur ce débat/que nous arrivions à organiser cette action... mais on va faire en sorte d'en parler la prochaine fois».
L'efficacité a toujours le dos large. Ceci n'est qu'un exemple parmi d'autres de la manière généralement non assumée dont nous reproduisons la vieille priorisation des luttes qui voudrait que l'on attende le grand soir et la fin du capitalisme pour commencer à se préoccuper sérieusement du patriarcat (ou des rapports de pouvoir dans nos modes d'organisation, ou des incohérences entre nos idées et nos mises en pratique...)
Nous nous disons toujours antisexistes, mais en réalité combien de temps passons nous à travailler sur la question du patriarcat ? Quand nous abordons ce sujet dans un contexte mixte, cela se résume souvent seulement à une focalisation sur ce qui se passe loin de chez nous ou à une liste/catalogue déprimante du type «les hommes (ne) font (pas) ci, les femmes (ne) font (pas) ça» (voir le premier paragraphe de ce texte) sans beaucoup plus d'analyses et de possibilités réelles d'aller vers des changements concrets. Si l'on s'en tient aux initiatives prises par les hommes hétéros, l'antisexisme dans le mouvement anticapitaliste radical me semble être actuellement de l'ordre du folklore superficiel. On discute parfois mais on laisse généralement les femmes prendre les quelques initiatives concrètes à ce sujet. Et celles qui le font se voient souvent jugées et condamnées parce que certains pensent qu'elles ont agit de manière trop confrontationnelle (quand elles perturbent le consensus de la camaraderie masculine, pointent le doigt sur des incohérences entre la théorie et les pratiques individuelles... Pensez seulement aux réactions extrêmement tendues lorsque sont proposés des espaces ou réunions non-mixtes lors de rencontres, réunions, campements). Il en découle que beaucoup de femmes qui veulent lutter contre la société patriarcale finissent par abandonner les actions, groupes et mouvements mixtes comme l'AMP.

Changer...
Quelques idées spécifiques
Les questions de genre devraient être un problème central dans chacun de nos collectifs et à chacune de nos actions : pourquoi cette action est-elle réalisée principalement par des hommes blancs issus des classes moyennes ? Qu'est-ce que nous allons faire concrètement pour changer cet état de fait et créer un espace confortable pour les autres ? Est-ce que nous sommes prêts à prendre du temps pour cela ? Voici néanmoins quelques premières idées :
  • Accorder du temps et de l'espace pour des réunions non-mixtes entre hommes et entre femmes dans chaque collectif ;
  • Intervenir à chaque fois que nous percevons la division habituelle entre les tâches prises en charge par les hommes et les femmes dans nos collectifs, espaces, réunions et activités ;
  • Diverses personnes estiment que le fait d'avoir des modes de structuration clairement formalisés pour les réunions (par exemple par le biais de gestes, de tours de parole, d'ordres du jour, de comptes-rendus clairs, de modérateurs/trices, un processus fluide de prise de décision par consensus, le fait de donner la priorité aux personnes qui se sont peu exprimées auparavant, etc.) aide au moins à se sentir plus à l'aise durant ces réunions et à briser un peu le monopole des grandes gueules ;
  • Les femmes qui ont des enfants à charge doivent souvent réduire le temps qu'elles pourraient vouloir consacrer à des activités militantes. Les groupes politiques devraient prendre des mesures concrètes pour s'occuper collectivement des enfants à des moments où leur mère souhaite se libérer (un exemple concret : des militant-e-s londonien-ne-s présent-e-s à la conférence avaient occupé une crèche qui devait être fermée à cause d'un processus de privatisation. Les militant-e-s ont essayé d'autogérer la crèche et en ont fait un centre social communautaire avec des activités de garde des enfants) ;
  • On devrait aussi prendre le temps de réfléchir à des attitudes pro-féministes ostentatoires qui peuvent facilement cacher une stratégie quelque peu superficielle de reconnaissance, de séduction, voire même des postures paternalistes et de réappropriation des luttes féministes. Ceci ne veut surtout pas dire à mon sens qu'il faille s'interdire d'aborder les thématiques patriarcales avec des femmes, mais un minimum se questionner sur nos raisons et manières de le faire.
Si tu sais faire une bombe....
D'autres stratégies basiques et primesautières pour subvertir la culture patriarcale en partant de nous même pour finir, pourquoi pas, par le monde entier.
Nous pouvons estimer que la plupart des différences entre hommes et femmes ne sont ni essentielles, ni inamovibles, ni justifiées par quelque ordre naturel ou religieux transcendental. Elles sont pour la plupart un produit de notre socialisation, d'enjeux culturels et économiques à travers l'histoire... Il nous est donc possible d'intervenir à notre guise sur ces différences et de les modifier comme bon nous semble (même si c'est pas facile et que cela prend du temps, voire des générations)...
Je m'amuse donc ici à développer un paradigme de processus de changement à recycler ou recomposer à loisir.
1) Les ingrédients et l'objectif acquis
Une première chose à faire est de définir et d'analyser méthodiquement ce qui dans notre culture patriarcale est actuellement plus souvent l'attribut, d'un côté des hommes, de l'autre des femmes. Puis de percevoir les diverses manières par lesquelles ces différences sont utilisées par certaines personnes pour en dominer d'autres. On peut considérer qu'il y a actuellement des choses bonnes et mauvaises, à prendre et à laisser dans les qualités spécifiques masculines et féminines. Un objectif possible est alors la construction de sociétés où ce que l'on juge épanouissant puisse être partagé et mêlé de manière égalitaire, que ce soit la confiance en soi, les capacités techniques, l'attention donnée aux autres, les compétences en communication, le fait de faire des belles choses, des choses pratiques, de cuisiner, de faire pousser des légumes, de réparer un ordinateur ou de construire un mur...
2) Théorie pâtissière et recomposition des ingrédients
Une seconde étape serait d'évaluer nos différentes capacités, ce qu'elles peuvent nous offrir de positif ou de négatif, ce que nous voudrions garder et transformer pour se diriger vers une société moins laide.
Aucune de ces qualités ne peut être vue comme intrinsèquement bonne ou mauvaise. Tout dépend de l'usage que l'on en fait et de la manière dont on estime possible de la faire évoluer : par exemple la confiance en soi masculine telle qu'elle s'exprime à l'heure actuelle peut souvent aboutir à écraser les autres. Pour autant elle contient aussi des potentiels épanouissants pour l'individu, elle peut être source de dynamiques énormes, de volonté de se dépasser et de transformation... Cette étape doit amener à se poser plein de questions théoriques instructives et bouleversantes comme : comment garder l'envie de faire les choses bien sans la compétition, l'excitation sexuelle sans la domination, la capacité de parler et d'argumenter sans s'en servir pour forcer les autres à se rallier à sa position...
La théorie pâtissière est un processus à renouveler constamment.
3) La pratique et le mélange de la pâte
Il nous faudrait ensuite développer des pratiques par lesquelles les hommes et les femmes puissent s'approprier les acquis positifs de chaque genre. Parvenir à échanger des savoirs, ralentir le rythme de ce que nous faisons habituellement et prendre le temps d'expliquer aux autres.
Valoriser ce qui ne l'est pas habituellement (le ménage par exemple...) et en découvrir les secrets. Nous définissons principalement notre rôle social, même dans le monde militant, par les activités que nous sommes habitués à faire (que ce soit la cuisine, l'écriture de tracts, les réunions, le rangement, la peinture, le fait de communiquer avec d'autres personnes). Nous sommes souvent trop angoissé-e-s pour abandonner ce rôle. Nous avons peur de perdre certains privilèges. Nous avons aussi souvent peur d'essayer de faire quelque chose de nouveau quand quelqu'un-e le fait déjà super bien. Il faut néanmoins essayer de prendre le temps de sortir de notre coquille, faire tout ce que l'on ne fait pas habituellement, et laisser la place pour d'autres dans les occupations que nous accaparons habituellement (cela peut aussi prendre un bout de temps avant de fonctionner).
Cette démarche devrait être guidée par une volonté de se sortir de ses focalisations habituelles pour voir comment il est possible de ressentir autrement, de trouver d'autres choses belles. Un élément important dans cette étape peut-être de disposer de lieux un tant soit peu protégés et confortables pour expérimenter. Il me semble important que ces lieux, comme certains squats, lieux autogérés, apparts collectifs... ne soient pas seulement des lieux d'activités publiques mais aussi des lieux de vie collective au quotidien, des lieux d'habitation quoi !
4) De l'utilisation d'ingrédients exotiques
Se sortir de la culture patriarcale, c'est partir de ce que l'on a, redistribuer et réinventer nos vieux oripeaux d'hommes et de femmes, mais
c'est aussi faire du nouveau :
  • Inventer des mots nouveaux car le langage structure notre rapport au monde (j'ai moi même dans ce texte, par facilité autant que par habitude utilisé de manière assez paradoxale un tas de concepts langagiers typiquement virils et guerriers dans le but d'en déconstruire d'autres) ;
  • Inventer d'autres sentiments, d'autres rapports de couple ou de pas couples, d'autres sexualités, inventer des qualités et des sourires qui n'existent pas encore, des espaces et des actions qui nous fassent vivre autrement.
L'ensemble des histoires, images, films, situations que nous avons vécus, tout spécialement enfants, ont construit petit à petit notre sensibilité, notre manière d'avoir des rapports sexuels, ce que l'on trouve beau, excitant, ce qui nous fait pleurer ou nous rend fort-e. Nous avons tous-toutes fait l'expérience des difficultés que l'on peut avoir à faire coïncider des acquis et idées théoriques nouvelles avec notre sensibilité. Des questionnements et réflexions renouvelés, une volonté rationnelle de changer ses sentiments vis-à-vis des choses peuvent finir, petit à petit, par entraîner notre sensibilité. C'est souvent néanmoins difficile car les images et fictions du monde entier nous ramènent sans cesse à une sensibilité normée. De plus, même si nous changeons individuellement ou dans nos communautés, ces images et fictions continuent en même temps à modeler les désirs et frustrations des générations qui nous suivent. La sensibilité a besoin d'être alimentée par des rêves et des histoires, nos envies théoriques par un nouvel imaginaire. Je pense qu'un militantisme de déconstruction masculine aurait ainsi tout intérêt à accorder du temps à la construction d'une culture (livres, musique, peinture, théâtre,
films) subversive qui renvoie des images d'une société dégenrée ou de luttes et de tensions pour y parvenir.Attention ! La répétition de ces opérations pourrait nous amener à la composition d'un monde nouveau où chacun-e serait libre de vivre des sentiments, pratiques et sexualités aussi multiples qu'épanouissantes, sans que nos désirs et possibilités soient déterminés par le fait que nous naissions filles ou garçons. Alors...
Rêvons un peu !


P.S. Ce texte se veut principalement donner quelques idées sur des modes d'action pour des hommes dans le cadre d'une remise en cause de la masculinité ou du patriarcat. Je me permet néanmoins dans la dernière partie «si tu sais faire une bombe...» d'envisager une dynamique plus mixte car j'y énonce des idées extrêmement générales. Mais je dois dire que je juge généralement problématique, tout en profitant à bien des égards de ce système, de me prononcer d'une manière ou d'une autre sur ce que les femmes devraient faire en la matière.Le fait que ce texte s'adresse à des hommes n'implique pas que les hommes sont les seuls acteurs de ce système et les seuls à devoir se remettre en cause. Le patriarcat comme tout système d'oppression est souvent accepté et entretenu des deux côtés, et il faut des initiatives et une volonté d'émancipation des deux côtés pour parvenir à un changement.
Mais pour commencer, des femmes agissent déjà à ce sujet sans grand soutien depuis des lustres. D'autre part, en tant qu'homme, il me semble contre-productif et malsain de me focaliser comme trop souvent sur ce que les femmes devraient faire, ce qu'elles font bien ou mal. Nous n'agirons jamais à leur place et ne devrions pas le souhaiter... Alors, au lieu de nous ériger en juges extérieurs, soucions-nous d'abord de ce que nous pouvons faire nous-même. En tant qu'oppresseurs, il devrait même nous être, à certains égards, bien plus facile de casser ce système avec un peu de bonne volonté.

Nicolu - Dijon - janvier 03
nicolu@no-log.org
A lire
Sur la domination masculine, le rapport à l'espace quotidien, les évolutions d'hommes qui ont cherché dans des expériences communautaires ou des groupes d'hommes à remettre en cause leur masculinité :
Du propre et du rangé - les hommes à la conquête de l'espace quotidien, Welzer-Lang et De Filiod
Violence et masculinité, Peter Jackson et Daniel Welzer-Lang
Sexual Politics, Kate Millet
Sur le militantisme masculin des années 70 analysé par des féministes :
C'est terrible quand on y pense, collectif
Une enquête sociologique et engagée sur la construction de l'identité masculine et les moyens d'y remédier :
La fabrication des mâles, Georges Falconnet et Nadine Lefaucheur, Seuil, 1975
Courant alternatif numéro spécial - Libération sexuelle et émancipation sociale
Sur les justifications idéologiques du pouvoir masculin et la naturalisation des femmes :
Sexe, race et pratique du pouvoir, l'idée de nature, Colette Guillaumin, coté-femmes, 1992
Sur les liens entre la subversion de la sexualité patriarcale, l'émancipation individuelle et la révolution sociale :
La révolution sexuelle, Wilhelm Reich


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