
Michel Bakounine
L'Empire knouto-germanique et la Révolution sociale (*)
Imprimerie coopérative
1871
Lyon, 29 septembre 1870
Mon cher ami,
Je ne veux point partir de Lyon, sans t'avoir dit un dernier mot d'adieu. La prudence m'empêche de venir te serrer la main encore une fois. Je n'ai plus rien à faire ici. J'étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J'y étais venu, parce que j'ai cette suprême conviction, que la cause de la France est redevenue aujourd'hui celle de l'humanité, et que sa chute, son asservissement sous un régime qui lui serait imposé par les baïonnettes des Prussiens, serait le plus grand malheur qui, au point de vue de la liberté et du progrès humain, puisse arriver à l'Europe et au monde.
J'ai pris part au mouvement d'hier et j'ai signé mon nom sous les résolutions du Comité central du Salut de la France,parce que, pour moi, il est évident qu'avec la destruction réelle et complète de toute la machine administrative et gouvernementale de votre pays, il ne reste plus d'autre moyen de salut pour la France que le soulèvement, l'organisation et la fédération spontanées, immédiates et révolutionnaires de ses communes, en dehors de toute tutelle et de toute direction officielles.
Tous ces tronçons de l'ancienne administration du pays, ces municipalités composées en grande partie de bourgeois ou d'ouvriers convertis à la bourgeoisie ; gens routiniers s'il en fut, dénués d'intelligence, d'énergie et manquant de bonne foi, tous ces procureurs de la République, ces préfets et ces sous-préfets, et surtout ces commissaires extraordinaires munis des pleins-pouvoirs militaires et civils, et que l'autorité fabuleuse et fatale de ce tronçon de gouvernement qui siège à Tours, vient d'investir à cette heure d'une dictature impuissante, Ñ tout cela n'est bon que pour paralyser les derniers efforts de la France et pour la livrer aux Prussiens.
Le mouvement d'hier, s'il s'était maintenu triomphant, et il serait resté tel si le général Cluseret, trop jaloux de plaire à tous les partis, n'avait point abandonné sitôt la cause du peuple ; ce mouvement qui aurait renversé la municipalité inepte, impotente et aux trois-quarts réactionnaire de Lyon, et l'aurait remplacée par un comité révolutionnaire, tout-puissant parce qu'il eût été l'expression non fictive, mais immédiate et réelle de la volonté populaire ; ce mouvement, dis-je, aurait pu sauver Lyon, et avec Lyon, la France.
Voici vingt-cinq jours qui se sont écoulés depuis la proclamation de la République, et qu'a-t-on fait pour préparer et pour organiser la défense de Lyon ? Rien, absolument rien.
Lyon est la seconde capitale de la France et la clef du Midi. Outre le soin de sa propre défense, il a donc un double devoir à remplir : celui d'organiser le soulèvement armé du Midi et celui de délivrer Paris. Il pouvait faire, il peut encore faire l'un et l'autre. Si Lyon se soulève, il entraînera nécessairement avec lui tout le Midi de la France. Lyon et Marseille deviendront les deux pôles d'un mouvement national et révolutionnaire formidable, d'un mouvement qui, en soulevant à la fois les campagnes et les villes, suscitera des centaines de milliers de combattants, et opposera aux forces militaires et organisées de l'invasion la toute-puissance de la révolution.
Par contre, il doit être évident pour tout le monde que, si Lyon tombe aux mains des Prussiens, la France sera irrévocablement perdue. De Lyon à Marseille, ils ne rencontreront plus d'obstacles. Et alors ? Alors la France deviendra ce que l'Italie a été si longtemps, trop longtemps, vis-à-vis de votre ci-devant empereur : une vassale de sa majesté l'empereur d'Allemagne. Est-il possible de tomber plus bas ?
Lyon, seul, peut lui épargner cette chute et cette mort honteuse. Mais, pour cela, il faudrait que Lyon se réveille, qu'il agisse, sans perdre un jour, un instant. Les Prussiens, malheureusement, n'en perdent plus. Ils ont désappris le dormir ; systématiques comme le sont toujours les Allemands, ils suivent, avec une désespérante précision, leurs plans savamment combinés et joignant à cette antique qualité de leur race, une rapidité des mouvements qu'on avait considérée jusque là comme l'apanage exclusif des troupes françaises, ils s'avancent résolument et plus menaçants que jamais, au cÏur même de la France. Ils marchent sur Lyon. Et que fait Lyon pour se défendre ? Rien.
Et pourtant, depuis que la France existe, jamais elle ne s'est trouvée dans une situation plus désespérée, plus terrible. Toutes ses armées sont détruites. La plus grande partie de son matériel de guerre, grâce à l'honnêteté du gouvernement et de l'administration impériale, n'a jamais existé que sur le papier, et le reste, grâce à leur prudence, a été si bien enfoui dans les forteresses de Metz et de Strasbourg qu'il servira probablement beaucoup plus à l'armement de l'invasion prussienne, qu'à celui de la défense nationale. Cette dernière, sur tous les points de la France, manque aujourd'hui de canons, de munitions, de fusils, et ce qui est pis encore, elle manque d'argent pour en acheter. Non que l'argent manque à la bourgeoisie de France ; au contraire, grâce à des lois protectrices qui lui ont permis d'exploiter largement le travail du prolétariat, ses poches en sont pleines. Mais l'argent des bourgeois n'est point patriote, et il préfère ostensiblement aujourd'hui l'émigration, voire même les réquisitions forcées des Prussiens, au danger d'être appelé à concourir au salut de la patrie en détresse. Enfin, que dirais-je, la France n'a plus d'administration. Celle qui existe encore et que le gouvernement de la Défense nationale a eu la faiblesse criminelle de maintenir, est une machine bonapartiste, créée pour l'usage particulier des brigands du Deux Décembre, et comme je l'ai dit ailleurs, capable seulement, non d'organiser, mais de trahir la France jusqu'au bout et de la livrer aux Prussiens.
Privée de tout ce qui constitue la puissance des États, la France n'est plus un État. C'est un immense pays, riche, intelligent, plein de ressources et de forces naturelles, mais complètement désorganisé et condamné, au milieu de cette désorganisation effroyable, à se défendre contre l'invasion la plus meurtrière qui ait jamais assailli une nation. Que peut-elle opposer aux Prussiens ? Rien que l'organisation spontanée d'un immense soulèvement populaire, la Révolution.
Ici, j'entends tous les partisans de l'ordre public quand même, les doctrinaires, les avocats, tous ces exploiteurs en gants jaunes du républicanisme bourgeois, et même bon nombre de soi-disant représentants du peuple, comme votre citoyen Brialon par exemple, transfuges de la cause populaire et qu'une ambition misérable, née d'hier, pousse aujourd'hui dans le camp des bourgeois ; je les entends s'écrier :
« La Révolution ! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France ! Ce serait un déchirement intérieur, la guerre civile, en présence d'un ennemi qui nous écrase, nous accable ! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la Défense nationale ; l'obéissance la plus parfaite vis-à-vis des fonctionnaires militaires et civils, auxquels on a délégué le pouvoir ; l'union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques, religieuses et sociales les plus différentes, entre toutes les classes et tous les partis ; voilà les seuls moyens pour sauver la France.»
La confiance produit l'union et l'union crée la force,voilà sans doute des vérités que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des vérités, il faut deux choses : il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l'union, également sincère de tous les côtés, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d'un parti par un autre. Il faut que tous les partis s'unissent, oublient tout-à-fait, non pour toujours sans doute, mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs intérêts particuliers et nécessairement opposés ; que ces intérêts et ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, le laissent également absorber dans la poursuite du but commun. Autrement qu'arrivera-t-il ? Le parti sincère deviendra nécessairement la victime et la dupe de celui qui le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifié, non au triomphe de la cause commune, mais au détriment de cette cause et au profit exclusif du parti qui aura hypocritement exploité cette union.
Pour que l'union soit réelle et possible, ne faut-il pas au moins que le but au nom duquel les partis doivent s'unir, soit le même. En est-il ainsi aujourd'hui ? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prolétariat veulent absolument la même chose ? Pas du tout.
Les ouvriers de France veulent le salut de la France à tout prix ; dût-on même, pour la sauver, faire de la France un désert, faire sauter toutes les maisons, détruire et incendier toutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au cÏur des bourgeois : propriétés, capitaux, industrie et commerce, convertir en un mot le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre à outrance, la guerre barbare au couteau s'il le faut. N'ayant aucun bien matériel à sacrifier, ils donnent leur vie. Beaucoup d'entre eux, et précisément la plus grande partie de ceux qui sont membres de l'Association Internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui incombe aujourd'hui au prolétariat de France. Ils savent que, si la France succombe, la cause de l'humanité en Europe sera perdue pour un demi-siècle au moins. Ils savent qu'ils sont responsables du salut de la France, non seulement vis-à-vis de la France, mais vis-à-vis du monde entier. Ces idées ne sont répandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avancés, mais les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l'asservissement de leur pays, sous le joug des Prussiens, serait la mort pour leurs espérances d'avenir ; et ils sont déterminés plutôt à mourir que de léguer à leurs enfants une existence de misérables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France à tout prix et quand même.
La bourgeoisie, ou du moins l'immense majorité de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c'est la conservation quand même de ses maisons, de ses propriétés et de ses capitaux ; ce n'est pas autant l'intégrité du territoire national, que l'intégrité de ses poches, remplies par le travail du prolétariat par elle exploité sous la protection des lois nationales. Dans son for intérieur et sans oser l'avouer en public, elle veut donc la paix à tout prix, dût-on même l'acheter par l'amoindrissement, par la déchéance et par l'asservissement de la France.
Mais si la bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais absolument opposés, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s'établir entre eux ? Il est clair que cette conciliation tant prônée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu'un mensonge. C'est le mensonge qui a tué la France, espère-t-on qu'il lui rendra la vie ? On aura beau condamner la division, elle n'en existera pas moins dans le fait, et puisqu'elle existe, puisque par la force même des choses elle doit exister, il serait puéril, je dirai même plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France, d'en ignorer, d'en nier, de ne point en confesser hautement l'existence. Et puisque le salut de la France vous appelle à l'union, oubliez, sacrifiez tous vos intérêts, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles ; oubliez et sacrifiez, autant qu'il sera possible de faire, toutes les différences de parti... mais au nom de ce même salut, gardez-vous de toute illusion, car dans la situation présente, les illusions sont mortelles. Ne cherchez l'union qu'avec ceux qui aussi sérieusement, aussi passionnément que vous-mêmes, veulent sauver la France à tout prix.
Quand on va à l'encontre d'un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec le pleine certitude de ne point être abandonné au moment de la lutte, que de traîner avec soi une foule de faux alliés qui vous trahiront sur le premier champ de bataille ?
Il en est de la discipline et de la confiance comme de l'union, ce sont des choses excellentes lorsqu'elles sont bien placées, funestes lorsqu'elles s'adressent à qui ne les mérite pas. Amant passionné de la liberté, j'avoue que je me défie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline à la bouche. Il est excessivement dangereux, surtout en France, où discipline pour la plupart du temps signifie, d'un côté, despotisme, et de l'autre, automatisme. En France, le culte mystique de l'autorité, l'amour du commandement et l'habitude de se laisser commander, ont détruit dans la société aussi bien que dans la grande majorité des individus, tout sentiment de liberté, toute foi dans l'ordre spontané et vivant que la liberté seule peut créer. Parlez-leur de la liberté, et ils crieront aussitôt à l'anarchie ; car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l'État, cessera d'agir, toute la société soit s'entredéchirer et crouler. Là gît le secret de l'étonnant esclavage que la société française endure depuis qu'elle a fait sa grande révolution. Robespierre et les Jacobins lui ont légué le culte de la discipline de l'État. Ce culte, vous le retrouvez en entier dans tous vos républicains bourgeois, officiels et officieux, et c'est lui qui perd la France aujourd'hui. Il la perd en paralysant l'unique source et l'unique moyen de délivrance qui lui reste : le déploiement libre des forces populaires ; et en lui faisant chercher son salut dans l'autorité et dans l'action illusoire d'un État, qui ne présente plus rien aujourd'hui qu'une vaine prétention despotique, accompagnée d'une impuissance absolue.
Tout ennemi que je suis de ce qu'on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu'une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et réfléchie, et s'accordant parfaitement avec la liberté des individus, reste et sera toujours nécessaire, toutes les fois que beaucoup d'individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconque. Cette discipline n'est alors rien que la concordance volontaire et réfléchie de tous les efforts individuels vers un but commun. Au moment de l'action, au milieu de la lutte, les rôles se divisent mutuellement, d'après les aptitudes de chacun, appréciées et jugées par la collectivité tout entière : les uns dirigent et commandent, d'autres exécutent les commandements. Mais aucune fonction ne se pétrifie, ne se fixe et ne reste irrévocablement attachée à aucune personne. L'ordre et l'avancement hiérarchiques n'existent pas, de sorte que le commandant d'hier peut devenir serviteur aujourd'hui. aucun ne s'élève au dessus des autres, ou s'il s'élève, ce n'est que pour retomber un instant après comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l'égalité.
Dans ce système, il n'y a plus de pouvoir proprement dit. Le pouvoir se fond dans la collectivité, et il devient l'expression sincère de la liberté de chacun, la réalisation fidèle et sincère de la volonté de tous ; chacun n'obéit que parce que le chef du jour ne lui commande que ce qu'il veut lui-même.
Voilà la discipline vraiment humaine, la discipline nécessaire à l'organisation de la liberté. Telle n'est point la discipline prônée par vos républicains, hommes d'État. Ils veulent la vieille discipline française, automatique, routinière et aveugle. Le chef, non élu librement et seulement pour un jour, mais imposé par l'État pour longtemps sinon pour toujours, commande et il faut obéir. Le salut de la France, vous disent-ils, et même la liberté de la France, n'est qu'à ce prix. L'obéissance passive, basé sur tous les despotismes, sera donc aussi la pierre angulaire sur laquelle vous allez fonder votre république.
Mais si mon chef me commande de tourner les armées contre cette république, ou de livrer la France aux Prussiens, dois-je lui obéir, oui ou non ? Si je lui obéis, je trahis la France ; et si je désobéis, je viole, je brise cette discipline que vous voulez m'imposer comme l'unique moyen de salut pour la France. Et ne dites pas que ce dilemme que je vous prie de résoudre, soit un dilemme vicieux. Non, il est tout palpitant d'actualité, car c'est celui dans lequel se trouvent pris à cette heure vos soldats. Qui ne sait que leurs chefs, leurs généraux et l'immense majorité de leurs officiers supérieurs, sont dévoués corps et âmes au régime impérial ? Qui ne voit qu'ils conspirent ouvertement et partout contre la république ? Que doivent faire les soldats ? S'ils obéissent, ils trahiront la France ; et s'ils désobéissent, ils détruiront ce qui vous reste de troupes régulièrement organisées.
Pour les républicains, partisans de l'État, de l'ordre public et de la discipline quand même, ce dilemme est insoluble. Pour nous révolutionnaires socialistes, il n'offre aucune difficulté. Ils doivent désobéir, ils doivent se révolter, ils doivent briser cette discipline et détruire l'organisation actuelle des troupes régulières, ils doivent au nom du salut de la France détruire ce fantôme d'État, impuissant pour le bien, puissant pour le mal ; parce que le salut de la France ne peut venir maintenant que de la seule puissance réelle qui reste à la France, la Révolution.
Et maintenant que dire que cette confiance qu'on vous recommande aujourd'hui comme la plus sublime vertu des républicains ! Jadis, lorsqu'on était républicain pour tout de bon, on recommandait à la démocratie la défiance. D'ailleurs on n'avait pas même besoin de la lui conseiller ; la démocratie est défiante par position, par nature et aussi par expérience historique ; car de tous temps elle a été la victime et la dupe de tous les ambitieux, de tous les intrigants, classes et individus, qui, sous le prétexte de la diriger et de la mener à bon port, l'ont étrangement exploitée et trompée. Elle n'a fait autre chose jusqu'ici que servir de marchepied.
Maintenant, Messieurs les républicains du journalisme bourgeois lui conseillent la confiance. Mais en qui et en quoi ? Qui sont-ils pour oser la recommander, et qu'ont-ils fait pour la mériter eux-mêmes ? Ils ont écrit des phrases d'un républicanisme très pâle, tout imprégnées d'un esprit étroitement bourgeois, à tant la ligne. Et combien de petits Olliviers en herbe parmi eux ? Qu'y a-t-il de commun entre eux, les défenseurs intéressés et serviles des intérêts de la classe possédante, exploitante, et le prolétariat ? Ont-ils jamais partagé les souffrances de ce monde ouvrier, auquel ils osent dédaigneusement adresser leurs admonestations et leurs conseils ; ont-ils seulement sympathisé avec elles ? Ont-ils jamais défendu les intérêts et les droits des travailleurs contre l'exploitation bourgeoise ? Bien au contraire, car toutes les fois que la grande question du siècle, la question économique, a été posée, ils se sont fait les apôtres de cette doctrine bourgeoise qui condamne le prolétariat à l'éternelle misère et à l'éternel esclavage, au profit de la liberté et de la prospérité matérielle d'une minorité privilégiée.
Voilà les gens qui se croient autorisés à recommander au peuple la confiance. Mais voyons donc qui a mérité et qui mérite aujourd'hui cette confiance ?
Serait-ce la bourgeoisie ? Ñ Mais sans parler même de la fureur réactionnaire que cette classe a montré en Juin 1848, et de la lâcheté complaisante et servile dont elle a fait preuve pendant vingt ans de suite, sous la présidence aussi bien que sous l'empire de Napoléon III ; sans parler de l'exploitation impitoyable qui fait passer dans ses poches tout le produit du travail populaire, laissant à peine le strict nécessaire aux malheureux salariés, sans parler de l'avidité insatiable et de cette atroce et inique cupidité qui, fondant la prospérité de la classe bourgeoise sur la misère et sur l'esclavage économique du prolétariat, en font l'ennemie irréconciliable du peuple ; Ñ voyons quels peuvent être les droits actuelsde cette bourgeoisie à la confiance de ce peuple ?
Les malheurs de la France l'auraient-ils transformée tout d'un coup ? Serait-elle devenue franchement patriote, républicaine, démocrate, populaire et révolutionnaire ? Aurait-elle montré la disposition de se lever en masse et de donner sa vie et sa bourse pour le salut de la France ? Se serait-elle repentie de ses lâches iniquités, de ses infâmes trahisons d'hier et d'avant-hier, et se serait-elle franchement rejetée dans les bras du peuple, pleine de confiance en lui ? Se serait-elle mise de plein cÏur à la tête du peuple pour sauver le pays ?
Mon ami, il suffit, n'est-ce pas, de poser ces questions, pour que tout le monde, à la vue de ce qui se passe aujourd'hui, soit forcé d'y répondre négativement. Hélas ! la bourgeoisie ne s'est point transformée, ni amendée, ni repentie. Aujourd'hui comme hier et même plus qu'hier, trahie par le jour dénonciateur que les événements jettent sur les hommes aussi bien que sur les choses, elle se montre dure, égoïste, cupide, étroite, bête, à la fois brutale et servile, féroce quand elle croit pouvoir l'être sans beaucoup de danger, comme dans les néfastes journées de Juin, toujours prosternée devant l'autorité et la force publique, dont elle attend son salut, et ennemie du peuple toujours et quand même.
La bourgeoisie hait le peuple à cause même de tout ce mal qu'elle lui a fait ; elle le hait parce qu'elle voit dans la misère, dans l'ignorance et dans l'esclavage de ce peuple, sa propre condamnation, parce qu'elle sait qu'elle n'a que trop mérité la haine populaire, et parce qu'elle se sent menacée dans toute son existence par cette haine qui chaque jour devient plus intense et plus irritée. Elle hait le peuple, parce qu'il lui fait peur ; elle le hait doublement aujourd'hui, parce que seul patriote sincère, réveillé de sa torpeur par le malheur de cette France, qui n'a été d'ailleurs, comme toutes les patries du monde, qu'une marâtre pour lui, le peuple a osé se lever ; il se reconnaît, se compte, s'organise, commence à parler haut, chante la Marseillaisedans les rues, et par le bruit qu'il fait, par les menaces qu'il profère déjà contre les traîtres de la France, trouble l'ordre public, la conscience et la quiétude de Messieurs les bourgeois.
La confiance ne se gagne que par la confiance. La bourgeoisie vient-elle de montrer la moindre confiance dans le peuple ? Bien loin de là. Tout ce qu'elle a fait, tout ce qu'elle fait, prouve au contraire que sa défiance contre lui a dépassé toutes les bornes. C'est au point que dans un moment où l'intérêt, le salut de la France exige évidemment que tout le monde soit armé, elle n'a pas voulu lui donner des armes. Le peuple l'ayant menacé de les prendre de force, elle dut céder. Mais, après lui avoir livré les fusils, elle fit tous les efforts possibles pour qu'on ne lui donnât pas de munitions. Elle dut céder encore une fois ; et maintenant que voilà le peuple armé, il n'en est devenu que plus dangereux et plus détestable aux yeux de la bourgeoisie.
Par haine et par crainte du peuple, la bourgeoisie n'a point voulu et ne veut pas de la république. Ne l'oublions jamais, cher ami, à Marseille, à Lyon, à Paris, dans toutes les grandes cités de France, ce n'est point la bourgeoisie, c'est le peuple, ce sont les ouvriers qui ont proclamé la république, et à Paris, ce ne furent pas même les peu fervents républicains irréconciliables du Corps législatif, aujourd'hui presque tous membres du gouvernement de la Défense nationale, ce furent les ouvriers de la Villette et de Belleville, qui la proclamèrent contre le désir et l'intention clairement exprimés de ces singuliers républicains de la veille. Le spectre rouge, le drapeau du socialisme révolutionnaire, le crime commis par Messieurs les bourgeois en Juin, leur ont fait perdre le goût de la république. N'oublions pas qu'au 4 Septembre, les ouvriers de Belleville ayant rencontré M. Gambetta et l'ayant salué par le cri de : «Vive la République», il leur répondit par ces mots : «Vive la France ! Vous dis-je»
M. Gambetta, comme tous les autres, ne voulait point de la république. Il voulait de la révolution encore moins. Nous le savons d'ailleurs, par tous les discours qu'il a prononcé, depuis que son nom a attiré sur lui l'attention du public. M. Gambetta veut bien se dire un homme d'État, un républicain sage, modéré, conservateur, rationnel et positiviste(1), mais il a la révolution en horreur. Il veut bien gouverner le peuple, mais non se laisser diriger par lui. Aussi tous les efforts de M. Gambetta et de ses collègues de la gauche radicale du Corps législatif, n'ont-il tendu, le 3 et le 4 Septembre, que vers un seul but : celui d'éviter à toute force l'installation d'un gouvernement issu d'une révolution populaire. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, ils se donnèrent des peines inouïes pour faire accepter à la droite bonapartiste et au ministère Palikao, le projet de M. Jules Favre, présenté la veille et signé par toute la gauche radicale ; projet qui ne demandait rien de plus que l'institution d'une commission gouvernementale,nommée légalement par le Corps législatif, consentant même à ce que les bonapartistes y fussent en majorité et ne posant d'autre condition que l'entrée dans cette commission de quelques membres de la gauche radicale.
Toutes ces machinations furent brisées par le mouvement populaire qui éclata le soir du 4 Septembre. Mais au milieu même du soulèvement des ouvriers de Paris, alors que le peuple avait envahi les tribunes et la salle du Corps législatif, M. Gambetta, fidèle à sa pensée, systématiquement anti-révolutionnaire, recommande encore au peuple de garder le silence et de respecter la liberté des débats (!), afin qu'on ne puisse dire que le gouvernement qui devait sortir du vote du Corps législatif, ait été constitué sous la pression violente du peuple.
Comme un vrai avocat, partisan de la fiction légale quand même, M. Gambetta avait sans doute pensé qu'un gouvernement qui serait nommé par ce Corps législatif sorti de la fraude impériale et renfermant dans son sein les infamies les plus notoires de la France, aurait été mille fois plus imposant et plus respectable qu'un gouvernement acclamé par le désespoir et l'indignation d'un peuple trahi. Cet amour du mensonge constitutionnel avait tellement aveuglé M. Gambetta, qu'il n'avait pas compris, tout homme d'esprit qu'il est, que nul ne pourrait ni ne voudrait croire à la liberté d'un vote émis en de pareilles circonstances. Heureusement, la majorité bonapartiste, effrayée par les manifestations de plus en plus menaçantes de la colère et du mépris populaire, s'enfuit ; et M. Gambetta, resté seul avec ses collègues de la gauche radicale, dans la salle du Corps législatif, s'est vu forcé de renoncer, bien à contre-coeur sans doute, à ses rêves du pouvoir légal, et de souffrir que le peuple déposât aux mains de cette gauche le pouvoir révolutionnaire. Je dirai tout-à-l'heure quel misérable usage lui et ses collègues ont fait, pendant les quatre semaines qui se sont écoulées depuis le 4 Septembre, de ce pouvoir qui leur a été confié par le peuple de Paris pour qu'ils provoquassent dans toute la France une révolution salutaire, et dont ils ne se sont servis jusqu'à présent au contraire que pour la paralyser partout.
Sous ce rapport, M. Gambetta et tous ses collègues du gouvernement de la Défense nationale n'ont été que la trop juste expression des sentiments et de la pensée dominante de la bourgeoisie. Réunissez tous les bourgeois de France, et demandez-leur ce qu'ils préfèrent : de la délivrance de leur patrie par une révolution sociale Ñ et il ne peut y avoir d'autre révolution aujourd'hui que la révolution sociale Ñ ou bien de son asservissement sous le joug des Prussiens ? S'ils osent être sincères, pour peu qu'ils se trouvent dans une position qui leur permette de dire leur pensée sans danger, les neuf-dixièmes, que dis-je, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes, ou même les neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf millièmes, vous répondront, sans hésiter, qu'ils préfèrent l'asservissement à la révolution. Demandez-leur encore, en supposant que le sacrifice d'une partie considérable de leurs propriétés, de leurs biens, de leur fortune mobilière et immobilière, devienne nécessaire pour le salut de la France, s'ils se sentent disposés à faire ce sacrifice ? Et si, pour me servir de la figure de rhétorique de M. Jules Favre, ils sont réellement décidés à se laisser plutôt enterrer dans les décombres de leurs villes et de leurs maisons, que de les rendre aux Prussiens ? Ils vous répondront unanimement qu'ils préfèrent les racheter aux Prussiens. Croyez-vous que si les bourgeois de Paris ne se trouvaient pas sous l'Ïil et sous le bras toujours menaçant des ouvriers de Paris, Paris aurait opposé aux Prussiens une si glorieuse résistance ?
Est-ce que je calomnie les bourgeois ? Cher ami, vous savez bien que non. Et d'ailleurs, il existe maintenant, au vu à la connaissance de tout le monde, une preuve irréfutable de la vérité, de la justice de toutes mes accusations contre la bourgeoisie. Le mauvais vouloir et l'indifférence de la bourgeoisie ne se sont que trop manifestés dans la question d'argent. Tout le monde sait que que les finances du pays sont ruinées ; qu'il n'y a pas un sou dans les caisses de ce gouvernement de la Défense nationale, que messieurs les bourgeois paraissent soutenir maintenant avec un zèle si ardent et si intéressé. Tout le monde comprend que ce gouvernement ne peut les remplir par les moyens ordinaires des emprunts et de l'impôt. Un gouvernement irrégulier ne peut trouver de crédit ; quant au rendement de l'impôt, il est devenu nul. Une partie de la France, comprenant les provinces les plus industrielles, les plus riches, est occupée et mise au pillage réglé par les Prussiens. Partout ailleurs le commerce, l'industrie, toutes les transactions d'affaires se sont arrêtées. Les contributions indirectes ne donnent plus rien, ou presque rien. Les contributions directes se payent avec une immense difficulté et avec une lenteur désespérante. Et cela dans un moment où la France aurait besoin de toutes ses ressources et de tout son crédit pour subvenir aux dépenses extraordinaires, excessives, gigantesques de la défense nationale. Les personnes les moins habituées aux affaires doivent comprendre que, si la France ne trouve pas immédiatement de l'argent, beaucoup d'argent, il lui sera impossible de continuer sa défense contre l'invasion des Prussiens.
Nul ne devait comprendre cela mieux que la bourgeoisie, elle qui a passé sa vie dans le maniement des affaires, et qui ne reconnaît d'autre puissance que celle de l'argent. Elle devait comprendre aussi que la France ne pouvant plus se procurer, par les moyens réguliers de l'État, tout l'argent qui est nécessaire à son salut, elle est forcée, elle a le droit et le devoir de le prendre là où il se trouve. Et où se trouve-t-il ? Certes, ce n'est pas dans les poches de ce misérable prolétariat auquel la cupidité bourgeoise laisse à peine de quoi se nourrir ; c'est donc uniquement, exclusivement dans les coffres-forts de Messieurs les bourgeois. Eux seuls détiennent l'argent nécessaire au salut de la France. En ont-ils offert spontanément, librement seulement une petite partie ?
Je reviendrai, cher ami, sur cette question d'argent, qui est la question principale quand il s'agit de mesurer la sincérité des sentiments, des principes et du patriotisme bourgeois. Règle générale : Voulez-vous reconnaître d'une manière infaillible si le bourgeois veut sérieusement telle ou telle chose ? Demandez si, pour l'obtenir, il a sacrifié de l'argent. Car soyez-en certain, lorsque les bourgeois veulent quelque chose avec passion, ils ne reculent devant aucun sacrifice d'argent. N'ont-ils pas dépensé des sommes immenses pour tuer, pour étouffer la république en 1848 ? Et plus tard n'ont-ils pas voté avec passion tous les impôts et tous les emprunts que Napoléon III leur a demandés, et n'ont-ils pas trouvé dans leurs coffres-forts des sommes fabuleuses pour souscrire à tous ces emprunts ? Enfin, proposez-leur, montrez-leur le moyen de rétablir en France une bonne monarchie, bien réactionnaire, bien forte et qui leur rende, avec ce cher ordre public et la tranquillité dans les rues, la domination économique, le précieux privilège d'exploiter sans pitié ni vergogne, légalement, systématiquement, la misère du prolétariat, et vous verrez s'ils seront chiches !
Promettez-leur seulement qu'une fois les Prussiens chassés du territoire de la France, on rétablira cette monarchie, soit avec Henri V, soit avec un duc d'Orléans, soit même avec un rejeton de l'infâme Bonaparte, et persuadez-vous bien que leurs coffres-forts s'ouvriront aussitôt et qu'ils y trouveront tous les moyens nécessaires à l'expulsion des Prussiens. Mais on leur promet la république, le règne de la démocratie, la souveraineté du peuple, l'émancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent ni de votre république, ni de cette émancipation à aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres fermés, en ne sacrifiant pas un sou.
Vous savez mieux que moi, cher ami, quel a été le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l'organisation de la défense de Lyon, par la municipalité de cette ville. Combien de souscripteurs sont-ils venus ? Si peu que les prôneurs du patriotisme bourgeois s'en montrent eux-mêmes humiliés, désolés et désespérés.
Et on recommande au peuple d'avoir confiance en cette bourgeoisie ! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l'exiger elle-même. Elle prétend gouverner et administrer seule cette république qu'au fond de son cÏur elle maudit. Au nom de la république, elle s'efforce de rétablir et de renforcer son autorité et sa domination exclusive, un moment ébranlée. Elle s'est emparée de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n'en laissant quelques-unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de siéger parmi les Messieurs les bourgeois. Et quel usage font-ils du pouvoir dont ils se sont emparés ainsi ? On peut en juger en considérant les actes de votre municipalité.
Mais la municipalité, dira-t-on, vous n'avez pas le droit de l'attaquer ; car, nommée après la révolution, par l'élection directe du peuple lui-même, elle est le produit du suffrage universel. A ce titre, elle doit vous être sacrée.
Je vous avoue franchement, cher ami, que je ne partage aucunement la dévotion superstitieuse de vos bourgeois radicaux ou de vos républicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m'exalter pour lui. Qu'il me suffise de poser ici, en principe, une vérité qui me paraît incontestable et qu'il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent, à l'heure qu'il est, d'institutions démocratiques et républicaines, savoir que le suffrage universel, tant qu'il sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera économiquement dominée par une minorité détentrice de la propriété du capital, quelque indépendant ou libre d'ailleurs qu'il soit ou plutôt qu'il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, anti-démocratiques et absolument opposées aux besoins, aux instincts et à la volonté réelle des populations.
Toutes les élections qui, depuis le Coup-d'État de Décembre, ont été faites directement par le peuple de France, n'ont-elles pas été diamétralement contraires aux intérêts de ce peuple, et la dernière votation sur le plébiscite impérial n'a-t-elle pas donné sept millions de «OUI» à l'empereur ? On dira sans doute que le suffrage universel ne fut jamais librement exercé dans l'empire ; la liberté de la presse, celle de l'association et des réunions, conditions essentielles de la liberté politique, ayant été proscrites, et le peuple ayant été livré sans défense à l'action corruptrice d'une presse stipendiée et d'une administration infâme. Soit, mais les élections de 1848 pour la constituante et pour la présidence, et celles de Mai 1849 pour l'Assemblée législative, furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou même intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue liberté. Et pourtant qu'ont-elles produit ? Rien que de la réaction.
«Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon (2), celui dont il s'est applaudi le plus, est l'application du suffrage universel. Le jour même où le décret a été promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe : «Le suffrage universel est la contre-révolution.» Ñ On peut juger d'après l'événement, si nous nous sommes trompés. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense, par les prêtres, les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus réactionnaire, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement.»
Non, cela ne pouvait être, et aujourd'hui encore, cela ne pourra pas être autrement, tant que l'inégalité des conditions économiques et sociales de la vie continuera de prévaloir dans l'organisation de la société ; tant que la société continuera d'être divisée en deux classes, dont l'une, la classe exploitante et privilégiée, jouira de tous les avantages de la fortune, de l'instruction et du loisir, et l'autre, comprenant toute la masse du prolétariat, n'aura pour partage que le travail manuel, assommant et forcé, l'ignorance, la misère et leur accompagnement obligé, l'esclavage, non de droit mais de fait.
Oui, l'esclavage, car quelques larges que soient les droits politiques que vous accorderez à ces millions de prolétaires salariés, vrais forçats de la faim, vous ne parviendrez jamais à les soustraire à l'influence pernicieuse, à la domination naturelle des divers représentants de la classe privilégiée, à commencer par le prêtre jusqu'au républicain bourgeois le plus jacobin, le plus rouge ; représentants qui, quelques divisés qu'ils paraissent ou qu'ils soient réellement entre eux dans les questions politiques, n'en sont pas moins unis dans un intérêt commun et suprême : celui de l'exploitation de la misère, de l'ignorance, de l'inexpérience politique et de la bonne foi du prolétariat, au profit de la domination économique de la classe possédante.
Comment le prolétariat des campagnes et des villes pourrait-il résister aux intrigues de la politique cléricale, nobiliaire et bourgeoise ? Il n'a pour se défendre qu'une arme, son instinct qui tend presque toujours au vrai et au juste, parce qu'il est lui-même la principale, sinon l'unique victime de l'iniquité et de tous les mensonges qui règnent dans la société actuelle, et parce qu'opprimé par le privilège, il réclame naturellement l'égalité pour tous.
Mais l'instinct n'est pas une arme suffisante pour sauvegarder le prolétariat contre les machinations réactionnaires des classes privilégiées. L'instinct abandonné à lui-même, et tant qu'il ne s'est pas encore transformé en conscience réfléchie, en une pensée clairement déterminée, se laisse facilement désorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s'élever à cette conscience de lui-même, sans l'aide de l'instruction, de la science ; et la science, la connaissance des affaires et des hommes, l'expérience politique, manquent complètement au prolétariat. La conséquence est facile à tirer : Le prolétariat veut une chose ; des hommes habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu'il se doute même qu'il fait tout le contraire de ce qu'il veut, et lorsqu'il s'en aperçoit à la fin, il est ordinairement trop tard pour réparer le mal qu'il a fait et dont naturellement, nécessairement et toujours, il est la première et principale victime.
C'est ainsi que les prêtres, les nobles, les grands propriétaires et toute cette administration bonapartiste, qui, grâce à la niaiserie criminelle du gouvernement qui s'intitule le gouvernement de la Défense nationale(3), peut tranquillement continuer aujourd'hui sa propagande impérialiste dans les campagnes ; c'est ainsi que tous ces fauteurs de la franche réaction, profitant de l'ignorance crasse du paysan de la France, cherchent à le soulever contre la république en faveur des Prussiens. Et ils n'y réussissent que trop bien, hélas ! Car ne voyons-nous pas des communes, non seulement ouvrir leurs porte aux Prussiens, mais encore dénoncer et chasser les corps-francs qui viennent pour les délivrer.
Les paysans de France auraient-ils cessé d'être Français ? Pas du tout. Je pense même que nulle part, le patriotisme pris dans le sens le plus étroit et le plus exclusif de ce mot, ne s'est conservé aussi puissant et aussi sincère que parmi eux ; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue la base essentielle du patriotisme. Comment se fait-il donc qu'ils ne veulent pas ou qu'ils hésitent encore à se lever pour défendre cette terre contre les Prussiens ? Ah ! c'est parce qu'ils ont été trompés et qu'on continue encore à les tromper. Par une propagande machiavélique, commencée en 1848 par les légitimistes et par les orléanistes, de concert avec les républicains modérés, comme M. Jules Favre et Cie, puis continuée, avec beaucoup de succès, par la presse et par l'administration bonapartiste, on est parvenu à les persuader que les ouvriers socialistes, les partageux, ne songent à rien de moins qu'à confisquer leurs terres ; que l'empereur seul a voulu et a pu les défendre contre cette spoliation, et que pour s'en venger, les révolutionnaires socialistes l'ont livré, lui et ses armées, aux Prussiens ; mais que le roi de Prusse vient de se réconcilier avec l'empereur, et qu'il le ramènera victorieux pour rétablir l'ordre en France.
C'est très-bête, mais c'est ainsi. Dans beaucoup, dis-je, dans la majorité des provinces françaises, le paysan croit très sincèrement à tout cela. Et c'est même l'unique raison de son inertie et de son hostilité contre la république. C'est un grand malheur, car il est clair que si les campagnes restent inertes, si les paysans de France, unis aux ouvriers des villes, ne se lèvent pas en masse pour chasser les Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l'héroïsme que déploieront les villes Ñ et tant s'en faut que toutes en déploient beaucoup Ñ les villes, séparées par les campagnes, seront isolées comme des oasis dans le désert. Elles devront nécessairement succomber.
Si quelque chose prouve à mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la Défense nationale, c'est que dès le premier jour de son avènement au pouvoir, il n'ait point pris immédiatement toutes les mesures nécessaires pour éclairer les campagnes sur l'état actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soulèvement armé des paysans. Etait-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si évidente pour tout le monde, que du soulèvement en masse des paysans, uni à celui du peuple des villes, a dépendu et dépend encore aujourd'hui le salut de la France ? Mais le gouvernement de Paris et de Tours a-t-il fait jusqu'à ce jour une seule démarche ? A-t-il pris une seule mesure pour provoquer ce soulèvement des paysans ? Il n'a rien fait pour les soutenir, mais au contraire, il a tout fait pour rendre ce soulèvement impossible. Telle est sa folie et son crime ; folie et crime qui peuvent tuer la France.
Il a rendu le soulèvement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l'administration municipale de l'empire : ces mêmes maires, juges de paix, gardes-champêtres, sans oublier MM. les curés, qui n'ont été triés, choisis, institués et protégés par MM. les préfets et les sous-préfets, aussi bien que par les évêques impériaux, que dans un seul but : celui de servir contre tous et contre tout, contre les intérêts de la France elle-même, les intérêts de la dynastie ; ces mêmes fonctionnaires qui ont fait toutes les élections de l'empire, y compris le dernier plébiscite, et qui au mois d'Août dernier, sous la direction de M. Chevreau, ministre de l'intérieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulevé contre les libéraux et les démocrates de toute couleur, en faveur de Napoléon III, au moment même où ce misérable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, répandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu'odieuse, que les républicains, après avoir poussé l'empereur à cette guerre, se sont alliés maintenant contre lui avec les soldats de l'Allemagne.
Tels sont les hommes que la mansuétude ou la sottise également criminelle du gouvernement de la Défense nationale ont laissé jusqu'à ce jour à la tête de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes, tellement compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent ils se dégager maintenant, et, changeant tout d'un coup de direction, d'opinion, de paroles, peuvent-ils agir comme des partisans sincères de la république et du salut de la France ? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forcésde parler et d'agir, aujourd'hui, comme ils l'ont fait hier ; forcés de plaider et de défendre la cause de l'empereur contre la république, de la dynastie contre la France; et des Prussiens, aujourd'hui alliés de l'empereur et de sa dynastie, contre la défense nationale. Voilà ce qui explique pourquoi les communes, loin de résister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes.
Je le répète encore, c'est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le gouvernement de la Défense nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l'on ne change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l'on ne soulève pas les paysans contre les Prussiens, la France est irrévocablement perdue.
Mais comment les soulever ? J'ai traité amplement cette question dans une autre brochure (4). Ici je n'en dirai que peu de mots. La première condition sans doute, c'est la révocation immédiate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n'y aura rien à faire. Mais cette révocation ne sera qu'une mesure négative. Elle est absolument nécessaire, mais elle n'est pas suffisante. Sur le paysan, nature réaliste et défiante s'il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C'est assez dire que les décrets et les proclamations, fussent-elles même contresignées par tous les membres, d'ailleurs à lui inconnus, du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que les articles de journaux, n'ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son cÏur ne sont ouverts aux idées, tant que ces dernières apparaissent sous une forme littéraire ou abstraite. Pour le saisir, les idées doivent se manifester à lui par la parole vivante d'hommes vivants et par la puissance des faits. Alors il écoute, il comprend et finit par se laisser convaincre.
Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des apôtres de la république ? Le moyen ne serait point mauvais, seulement il représente une difficulté et deux dangers. La difficulté consiste en ceci que c'est le gouvernement de la Défense nationale, d'autant plus jaloux de son pouvoir, que ce pouvoir est nul, et fidèle à son malheureux système de centralisation politique, dans une situation où cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui-même tous les apôtres, ou bien il chargera de ce soin ses nouveaux préfets et commissaires extraordinaires, tous ou presque tous, appartenant à la même religion politique que lui, c'est-à-dire tous, ou presque tous, étant des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux, des adorateurs soit platoniques Ñ et ce sont les meilleurs, mais non les plus sensés Ñ soit très-intéressés, d'une république dont il ont pris l'idée non dans la vie, mais dans les livres et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyr, aux autres des carrières brillantes et des places lucratives ; Ñ d'ailleurs très modérés ; des républicains conservateurs, rationnels et positivistes,comme M. Gambetta, et comme tels ennemis acharnés de la révolution et du socialisme, et adorateurs quand même du pouvoir de l'État.
Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle république ne voudront naturellement envoyer, comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. Où diable les prendront-ils ? Les républicains bourgeois sont aujourd'hui si rares, même parmi la jeunesse ! Si rares que, dans une ville comme Lyon, par exemple, on n'en trouve pas assez pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient être confiées qu'à des républicains sincères.
Le premier danger consiste en ceci : que si même les préfets et les sous-préfets trouvaient, dans leurs départements respectifs, un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l'office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient nécessairement presque toujours et partout, inférieurs, et par leur intelligence révolutionnaire et par l'énergie de leurs caractères, aux préfets et sous-préfets qui les auront envoyés, comme ces derniers sont évidemment eux-mêmes inférieurs à ces enfants dégénérés et plus ou moins châtrés de la grande révolution qui, remplissant aujourd'hui les suprêmes fonctions de membres du gouvernement de la Défense nationale, ont osé prendre dans leurs mains débiles les destinées de la France. ainsi descendant toujours plus bas, d'impuissance à une plus grande impuissance, on ne trouvera rien de mieux à envoyer, comme propagateurs de la république dans les campagnes, que des républicains dans le genre de M. Andrieux, le procureur de la république, ou de M. Eugène Véron, le rédacteur du Progrès de Lyon ; des hommes qui, au nom de la République, feront la propagande de la réaction. Pensez-vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le goût de la République ?
Hélas ! je craindrais le contraire. Entre les pâles adorateurs de la république bourgeoise, désormais impossible, et le paysan de France, non positiviste et rationnelcomme M. Gambetta, mais très-positif et plein de bon sens, il n'y a rien de commun. fussent-ils même animés des meilleures dispositions du monde, ils verront échouer toute leur rhétorique littéraire, doctrinaire et avocassière devant le mutisme madré de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n'est pas chose impossible, mais très-difficile que de passionner les paysans. Pour cela, il faudrait avant tout porter en soi-même cette passion profonde et puissante qui remue les âmes et provoque et produit ce que dans la vie ordinaire, dans l'existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles ; des miracles de dévouement, se sacrifice, d'énergie et d'action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles, ils avaient le diable au corps et ils étaient parvenus à mettre le diable au corps à toute la nation ; ou plutôt ils furent eux-mêmes l'expression la plus énergique de la passion qui animait la nation.
Parmi tous les hommes d'aujourd'hui et d'hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-vous rencontré ou seulement entendu parler d'un seul, duquel on puisse dire qu'il porte en son cÏur quelque chose qui s'approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont animé les hommes de la grande révolution ? Il n'y en a pas un seul, n'est-ce pas ? Plus tard je vous exposerai les raisons auxquelles doit être attribuée, selon moi, cette décadence désolante du républicanisme bourgeois. Je me contente maintenant de la constater et d'affirmer en général, sauf à le prouver plus tard, que le républicanisme bourgeois a été moralement et intellectuellement châtré, rendu bête, impuissant, faux, lâche, réactionnaire et définitivement rejeté comme tel en dehors de la réalité historique, par l'apparition du socialisme révolutionnaire.
Nous avons étudié avec vous, cher ami, les représentants de ce parti à Lyon même. Nous les avons vus à l'Ïuvre. Qu'ont-ils dit, qu'ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui menace d'engloutir la France ? Rien que la misérable et petite réaction. Ils n'osent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon, qu'entre les autoritaires de la république et ceux de la monarchie, il n'y a de différence que le nom. C'est la même jalousie d'un pouvoir qui déteste et craint le contrôle populaire. La même défiance du peuple, le même entraînement et les mêmes complaisances pour les classes privilégiées. Et cependant M. Challemel-Lacour, préfet et aujourd'hui devenu, grâce à la servile lâcheté de la municipalité de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de M. Gambetta, son cher élu, le délégué confidentiel et l'expression fidèle des pensées les plus intimes de ce grand républicain, de cet homme viril,dont la France attend aujourd'hui bêtement son salut. Et pourtant M. Andrieux, aujourd'hui procureur de la République, et procureur vraiment digne de ce nom, car il promet de surpasser bientôt par son zèle ultra-juridique et par son amour démesuré pour l'ordre public, les procureurs les plus zélés de l'empire, M. Andrieux s'était posé sous le régime précédent comme un libre-penseur, comme l'ennemi fanatique des prêtres, comme un partisan dévoué du socialisme et comme ami de l'Internationale. Je pense même que peu de jours avant la chute de l'empire, il a eu l'insigne honneur d'être mis en prison à ce titre, et qu'il en a été retiré par le peuple de Lyon en triomphe.
Comment se fait-il que ces hommes aient changé, et que révolutionnaires hier, ils soient devenus des réactionnaires si résolus aujourd'hui ? Serait-ce l'effet d'une ambition satisfaite, et parce que se trouvant placés aujourd'hui, grâce à une révolution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu'à toute chose à la conservation de leurs places ? Ah ! sans doute l'intérêt et l'ambition sont de puissants mobiles et qui ont dépravé bien des gens, mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les sentiments de ces nouveaux fonctionnaires de la République. Auraient-ils trompé le peuple, en se présentant à lui, sous l'empire, comme des partisans de la révolution ? Eh bien, franchement, je ne puis le croire ; ils n'ont voulu tromper personne, mais ils s'étaient trompés eux-mêmes, sur leur propre compte, en s'imaginant qu'ils étaient des révolutionnaires. Ils avaient pris leur haine très-sincère, sinon très-énergique ni très-passionnée contre l'empire, pour un amour violent de la révolution, et se faisant illusion sur eux-mêmes, ils ne se doutaient même pas qu'ils étaient des partisans de la république et des réactionnaires en même temps.
«La pensée réactionnaire, dit Proudhon (5), que le peuple ne l'oublie jamais, a été conçue au sein même du parti républicain.» Et plus loin il ajoute que cette pensée prend sa source dans son zèle gouvernementaltracassier, méticuleux, fanatique, policier et d'autant plus despotique, qu'il se croit tout permis, son despotisme ayant toujours pour prétexte le salut même de la république et de la liberté.
Les républicains bourgeois identifient à grand tort leurrépublique avec la liberté. C'est là la grande source de toutes leurs illusions, lorsqu'ils se trouvent dans l'opposition, de leurs déceptions et de leurs inconséquences, lorsqu'ils ont en main le pouvoir. Leur république est toute fondée sur cette idée du pouvoir et d'un gouvernement fort, d'un gouvernement qui se doit montrer d'autant plus énergique et puissant qu'il est sorti de l'élection populaire ; et ils ne veulent pas comprendre cette vérité pourtant si simple et confirmée d'ailleurs par l'expérience de tous les temps et de tous les pays, que tout pouvoir organisé, établi, agissant sur le peuple, exclut nécessairement la liberté du peuple. L'État politique n'ayant d'autre mission que de protéger l'exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l'État ne peut être compatible qu'avec la liberté exclusive de ces classes dont il représente les intérêts, et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. Qui dit État ou pouvoir dit domination, mais toute domination présume l'existence de masses dominées. L'État, par conséquent, ne peut avoir confiance dans l'action spontanée et dans le mouvement libre des masses, dont les intérêts les plus chers sont contraires à son existence ; il est leur ennemi naturel, leur oppresseur obligé, et tout en prenant bien garde de l'avouer, il doit toujours agir comme tel.
Voilà ce que la plupart des jeunes partisans de la république autoritaire et bourgeoise ne comprennent pas, tant qu'ils restent dans l'opposition, tant qu'ils n'ont pas encore essayé eux-mêmes du pouvoir. Parce qu'ils détestent du fond de leurs cÏurs, avec toute la passion dont ces pauvres natures abâtardies, énervées, sont capables, le despotisme monarchique, ils s'imaginent qu'ils détestent le despotisme en général ; parce qu'ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un trône, il se croient des révolutionnaires ; et ils ne se doutent pas que ce n'est pas le despotisme qu'ils ont en haine, mais sa forme monarchique, et que ce même despotisme, pour peu qu'il revête la forme républicaine, trouvera ses plus zélés adhérents en eux-mêmes.
Ils ignorent que le despotisme n'est pas autant dans la formede l'État ou du pouvoir, que dans le principede l'État et du pouvoir politique lui-même, et que, par conséquent, l'État républicain doit être par son essence aussi despotique que l'État gouverné par un empereur ou un roi. Entre ces deux États, il n'y a pas une seule différence réelle. Tous les deux ont également pour base essentielle et pour but l'asservissement économique des masses au profit des classes possédantes. Mais ils diffèrent en ceci, que, pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique qui, de nos jours, tend fatalement à se transformer partout en dictature militaire, n'admet la liberté d'aucune classe, pas même de celles qu'il protège au détriment du peuple. Il veut bien et il est forcé de servir les intérêts de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d'intervenir, d'une manière sérieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.
Ce système, quand il est appliqué par des mains inhabiles et par trop malhonnêtes, ou quand il met en opposition trop flagrante les intérêts d'une dynastie avec ceux des exploiteurs de l'industrie et du commerce du pays, comme cela vient d'arriver en France, peut compromettre gravement les intérêts de la bourgeoisie. Il présente un autre désavantage, fort grave, au point de vue des bourgeois : il les froisse dans leur vanité et dans leur orgueil. Il les protège, il est vrai, et leur offre, au point de vue de l'exploitation du travail populaire, une sécurité parfaite, mais en même temps il les humilie en posant des bornes très-étroites à leur manie raisonneuse, et lorsqu'ils osent protester, les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si vous voulez, la plus généreuse et la moins réfléchie de la classe bourgeoise, et c'est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti républicain bourgeois.
Que veut ce parti ? L'abolition de l'État ? La fin de l'exploitation des masses populaires, officiellement protégée et garantie par l'État ? L'émancipation réelle et complète pour tous par le moyen de l'affranchissement économique du peuple ? Pas du tout. Les républicains bourgeois sont les ennemis les plus acharnés et les plus passionnés de la révolution sociale. Dans les moments de crise politique, lorsqu'ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un trône, ils condescendent bien à promettre des améliorations matérielles à cette classe si intéressantedes travailleurs ; mais comme, en même temps, ils sont animés de la résolution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacréesde la société actuelle, toutes ces institutions économiques et juridiques qui ont pour conséquence nécessaire la servitude réelle du peuple, leurs promesses s'en vont naturellement toujours en fumée. Le peuple, déçu, murmure, menace, se révolte, et alors, pour contenir l'explosion du mécontentement populaire, ils se voient forcés, les révolutionnaires bourgeois, de recourir à la répression toute-puissante de l'État. D'où il résulte que l'État républicain est aussi oppressif que l'État monarchique ; seulement, il ne l'est point pour les classes possédantes, il ne l'est exclusivement que contre le peuple.
Aussi nulle forme de gouvernement n'eût-elle été aussi favorable aux intérêts de la bourgeoisie, ni aussi aimée de cette classe que la république, si elle avait seulement dans la situation économique actuelle de l'Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus menaçantes, des masses ouvrières. Ce dont les bourgeois doutent, ce n'est donc pas de la bonté de la république qui est toute en leur faveur, c'est de sa puissance comme État, ou de sa capacité de se maintenir et de les protéger contre les révoltes du prolétariat. Il n'y a pas de bourgeois qui ne vous dise : «La république est une belle chose, malheureusement elle est impossible ; elle ne peut durer, parce qu'elle ne trouvera jamais en elle-même la puissance nécessaire pour se constituer en État sérieux, respectable, capable de se faire respecter et de nous faire respecter par les masses.» Adorant la république d'un amour platonique, mais doutant de sa possibilité ou du moins de sa durée, le bourgeois tend par conséquent à se remettre toujours sous la protection d'une dictature militaire qu'il déteste, qui le froisse, l'humilie et finit toujours par le ruiner tôt ou tard, mais qui lui offre au moins toutes les conditions de la force, de la tranquillité dans les rues et de l'ordre public.
Cette prédilection fatale de l'immense majorité de la bourgeoisie pour le régime du sabre fait le désespoir des républicains bourgeois. Aussi ont-ils fait et ils font précisément aujourd'hui des effortssurhumainspour lui faire aimer la république, pour lui prouver que, loin de nuire aux intérêts de la bourgeoisie, elle leur sera au contraire tout-à-fait favorable, ce qui revient à dire qu'elle sera toujours opposée aux intérêts du prolétariat, et qu'elle aura toute la force nécessaire pour imposer au peuple le respect des lois qui garantissent la tranquille domination économique et politique des bourgeois.
Telle est aujourd'hui la préoccupation principale de tous les membres du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que tous les préfets, sous-préfets, avocats de la République et commissaires généraux qu'ils ont délégués dans les départements. Ce n'est pas autant de défendre la France contre l'invasion des Prussiens, que de prouver aux bourgeois qu'eux, ont toute la bonne volonté et toute la puissance voulue pour contenir les révoltes du prolétariat. Mettez-vous à ce point de vue, et vous comprendrez tous les actes, autrement incompréhensibles, de ces singuliers défenseurs et sauveurs de la France.
Animés de cet esprit et poursuivant ce but, ils sont forcément poussés vers la réaction. Comment pourraient-ils servir et provoquer la révolution, alors même que la révolution serait, comme elle l'est évidemment aujourd'hui, l'unique moyen de salut général de la France ? Ces gens qui portent la mort officielle et la paralysie de toute action populaire en eux-mêmes, comment porteraient-ils le mouvement et la vie dans les campagnes ? Que pourraient-ils dire aux paysans pour les soulever contre l'invasion des Prussiens, en présence de ces curés, de ces juges de paix, de ces maires et de ces gardes-champêtres bonapartistes, que leur amour démesuré de l'ordre public leur commande de respecter, et qui font et continueront de faire, eux, du matin jusqu'au soir, et armés d'une influence et d'une puissance d'action bien autrement efficace que la leur dans les campagnes, une propagande toute contraire ? S'efforceront-ils d'émouvoir les paysans par des phrases, lorsque tous les faits seront opposés à ces phrases ?
Sachez-le bien, le paysan a en haine tous les gouvernements. Il les supporte par prudence ; il leur paie régulièrement les impôts et souffre qu'ils lui prennent ses fils pour en faire des soldats, parce qu'il ne voit pas comment il pourrait faire autrement, et il ne prête la main à aucun changement, parce qu'il se dit que tous les gouvernements se valent et que le gouvernement nouveau, quelque nom qu'il se donne, ne sera pas meilleur que l'ancien, et parce qu'il veut éviter les risques et les frais d'un changement inutile. De tous les régimes d'ailleurs, le gouvernement républicain lui est le plus odieux, parce qu'il lui rappelle les centimes additionnels de 1848 d'abord, et qu'ensuite on s'est occupé pendant vingt ans de suite à le noircir dans son opinion. C'est sa bête noire, parce qu'il représente, à ses yeux, le régime de la violence exercée sans aucun avantage, mais au contraire avec la ruine matérielle. La république, pour lui, c'est le règne de ce qu'il déteste plus que tout autre chose, la dictature des avocats et des bourgeois de ville, et dictature pour dictature, il a le mauvais goût de préférer celle du sabre.
Comment espérer alors que les représentants officielsde la république pourront le convertir à la république ? Lorsqu'il se sentira le plus fort, il se moquera d'eux et les chassera de son village ; et lorsqu'il sera le plus faible, il se renfermera dans son mutisme et dans son inertie. Envoyer des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journaux dans les campagnes, pour y faire la propagande en faveur de la république, ce serait donner le coup de grâce à la république.
Mais alors que faire ? il n'y a qu'un seul moyen, c'est de révolutionner les campagnes aussi bien que les villes. Et qui peut le faire ? La seule classe qui porte aujourd'hui réellement, franchement, la révolution en son sein : La classe des travailleurs des villes.
Mais comment les travailleurs des villes s'y prendront-ils pour révolutionner les campagnes ? Enverront-ils dans chaque village des ouvriers isolés comme des apôtres de la république ? Mais où prendront-ils l'argent nécessaire pour couvrir les frais de cette propagande ? Il est vrai que MM. les préfets, les sous-préfets et commissaires généraux pourraient les envoyer aux frais de l'État. Mais ils ne seraient plus les délégués du monde ouvrier, mais ceux de l'État, ce qui changerait singulièrement leur caractère, leur rôle, et la nature même de leur propagande, qui deviendrait par là même une propagande non révolutionnaire, mais forcément réactionnaire ; car la première chose qu'ils seraient forcés de faire, ce serait d'inspirer aux paysans la confiance dans les autorités nouvellement établies ou conservées par la république, donc aussi la confiance dans ces autorités bonapartistes dont l'action malfaisante continue de peser encore sur les campagnes. D'ailleurs il est évident que MM. les préfets, les sous-préfets et les commissaires généraux, conformément à cette loi naturelle, qui fait préférer à chacun ce qui concorde avec lui et non ce qui lui st contraire, choisiraient, pour remplir ce rôle de propagateurs de la république, les ouvriers les moins révolutionnaires, les plus dociles ou les plus complaisants. Ce serait encore la réaction sous la forme ouvrière ; et nous l'avons dit, la révolution seule peut révolutionner les campagnes.
Enfin, il faut ajouter que la propagande individuelle, fût-elle même exercée par les hommes les plus révolutionnaires du monde, ne saurait avoir une très-grande influence sur les paysans. La rhétorique pour eux n'a point de charme, et les paroles lorsqu'elles ne sont pas la manifestation de la force, et ne sont pas immédiatement accompagnées par des faits, ne sont pour eux que des paroles. L'ouvrier qui viendrait seul tenir des discours dans un village, courrait bien le risque d'être bafoué et chassé comme un bourgeois.
Que faut-il donc faire ?
Il faut envoyer dans les campagnes, comme propagateurs de la révolution, des Corps-Francs.
Règle générale : qui veut propager la révolution, doit être franchement révolutionnaire lui-même. Pour soulever les hommes, il faut avoir le diable au corps ; autrement on ne fait que des discours qui avortent, ou ne produisent qu'un bruit stérile, non des actes. donc, avant tout, les Corps-Francs propagateurs, doivent être, eux-mêmes, révolutionnairement inspirés et organisés. Ils doivent porter la révolution en leur sein, pour pouvoir la provoquer et la susciter parmi eux. Ensuite, ils doivent se tracer un système, une ligne de conduite conforme au but qu'ils se proposent.
Quel est ce but ? Ce n'est pas d'imposer la révolution aux campagnes, mais de l'y provoquer et de l'y susciter. Une révolution imposée, soit par des décrets officiels, soit à main armée, n'est plus la révolution, mais le contraire de la révolution, car elle provoque nécessairement la réaction. En même temps, les Corps-Francs doivent se présenter aux campagnes comme une force respectable et capable de se faire respecter ; non sans doute pour les violenter, mais pour leur ôter l'envie d'en rire ou de les maltraiter, avant même de les avoir écoutés, ce qui pourrait bien arriver à des propagateurs individuels et non accompagnés d'une force respectable. Les paysans sont quelque peu grossiers, et les natures grossières se laissent facilement entraîner par le prestige et les manifestations de la force, sauf à se révolter contre elle plus tard, si cette force leur impose des conditions trop contraires à leurs instincts et à leurs intérêts.
Voilà ce dont les Corps-Francs doivent bien se garder. Ils ne doivent rien imposer et tout susciter. Ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent naturellement faire, c'est d'écarter, dès l'abord, tout ce qui pourrait entraver le succès de la propagande. Ainsi ils doivent commencer par casser, sans coup férir, toute l'administration communale, nécessairement infectée de Bonapartisme, sinon de légitimiste ou d'orléanisme ; attaquer, expulser et, au besoin, arrêter MM. les fonctionnaires communaux, aussi bien que tous les gros propriétaires réactionnaires, et M. le Curé avec eux, pour aucune autre cause, que leur connivence secrète avec les Prussiens.La municipalité légale doit être remplacée par un comité révolutionnaire, formé d'un petit nombre de paysans les plus énergiques et les plus sincèrement convertis à la Révolution.
Mais avant de constituer ce comité, il faut avoir produit une conversion réelle dans les dispositions sinon de tous les paysans, au moins de la grande majorité. Il faut que cette majorité se passionne pour la Révolution. Comment produire ce miracle ? Par l'intérêt. Le paysan français est cupide, dit-on ; eh bien, il faut que sa cupidité elle-même s'intéresse à la Révolution. Il faut lui offrir, et lui donner immédiatement de grand avantages matériels.
Qu'on ne se récrie pas contre l'immoralité d'un pareil système. Par le temps qui court et en présence des exemples que nous donnent tous les gracieux potentats qui tiennent en leurs mains les destinées de l'Europe, leurs gouvernements, leurs généraux, leurs ministres, leurs hauts et bas fonctionnaires, et toutes les classes privilégiées : clergé, noblesse, bourgeoisie, on aurait vraiment mauvaise grâce de se révolter contre lui. Ce serait de l'hypocrisie en pure perte. Les intérêts aujourd'hui gouvernent tout, expliquent tout. Et puisque les intérêts matériels et la cupidité des bourgeois perdent aujourd'hui la France, pourquoi les intérêts et la cupidité des paysans ne la sauveraient-ils pas ? D'autant qu'ils l'ont déjà sauvée une fois, et cela en 1792.
Ecoutez ce que dit à ce sujet le grand historien de la France, Michelet, que certes personne n'accusera d'être un matérialiste immoral (6) :
«Il n'y eut jamais un labour d'octobre, comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pilnitz, songea pour la première fois, roula en esprit les périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu'on voulait lui arracher. Son travail, animé d'une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d'un plus sévère aiguillon, criait à l'une : «Hu ! la Prusse !», à l'autre : «Va donc, autriche.» Le bÏuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de souffle et plein de vie.
» C'est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente,dans ce premier moment où la dignité humaine s'était réveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s'il frappait du pied, il sentait sous lui une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui ou serait à lui demain... ; Plus de seigneurs !Tous seigneurs ! Tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé :
«Pauvre homme, en sa maison, Roi est.» »En sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n'est pas sa maison maintenant ?»
Et plus loin, en parlant de l'effet produit sur les paysans par l'invasion de Brunswick :
«Brunswick entré dans Verdun, s'y trouva si commodément qu'il y resta une semaine. Là, déjà, les émigrés qui entouraient le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu'il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit) : «Qu'il ne se mêlerait pas du gouvernement de la France, que seulement il rendrait au roi l'autorité absolue.» Rendre au roi la royauté, les prêtres aux églises, les propriétés aux propriétaires, c'était là toute son ambition. Et pour tous ces bienfaits, que demandait-il à la France ? Nulle cession de territoire, rien que les frais d'une guerre entreprise pour la sauver.
»Ce petit mot : rendre les propriétés,contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé ; il s'agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d'annuler les ventes qui s'étaient faites pour un milliarddès janvier 92, et qui depuis, en neuf mois, s'étaient énormément accrues. Que devenaient une infinité de contrats dont cette opération avait été l'occasion directe ou indirecte ? Ce n'étaient pas seulement les acquéreurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prêtaient de l'argent, mais les sous-acquéreurs auxquels ils avaient vendu, une foule d'autres personnes . . . . . . . un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolutionpar un intérêt respectable. Ces propriétés,détournées depuis plusieurs siècles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l'entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, DES PARESSEUX AUX TRAVAILLEURS, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des évêques fastueux, à l'honnête laboureur. Une France nouvelle s'était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants (les émigrés) qui amenaient l'étranger ne s'en doutaient pas.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
»A ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l'oreille et comprit que c'était toute la contre-révolution qui entrait en France, qu'une mutation immense et des choseset des personnes allait arriver. Ñ Tous n'avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent ; qui avait une fourche prit la fourche, et qui une faux, une faux.Ñ Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout à coup au passage de l'étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et comme si un tourbillon les eût emportés, ils s'en allèrent à l'ouest. Il ne resta sur la route qu'une chose pour l'ennemi : les raisins verts, la maladie et la mort.»
Encore plus loin, Michelet trace ce tableau du soulèvement des paysans :
«La population courait au combat d'un tel élan que l'autorité commençait à s'en effrayer et la retenait en arrière. Des masses confuses, à peu près sans armes, se précipitaient vers un même point ; on ne savait comment les loger ni les nourrir. Dans l'Est, spécialement en Lorraine, les collines, tous les postes dominants étaient devenus des camps grossièrement fortifiés d'arbres abattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour ? Qu'aurait été une déroute à travers ces masses hostiles qui, de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues vers eux ?. . . . Ils devaient s'en apercevoir ; ce n'était pas à une armée qu'ils avaient à faire, mais bien à la France.»
Hélas ! n'est-ce pas tout le contraire de ce que nous voyons aujourd'hui ? Mais pourquoi cette même France, qui en 1792 s'était levée tout entière pour repousser l'invasion étrangère, pourquoi ne se lève-t-elle pas aujourd'hui qu'elle est menacée par un danger bien plus terrible que celui de 1792 ? Ah ! c'est qu'en 1792 elle a été électrisée par la Révolution, et qu'aujourd'hui elle est paralysée par la réaction, protégée et représentée par son gouvernement de la soi-disant Défense nationale.
Pourquoi les paysans s'étaient-ils soulevés en masse contre les Prussiens en 1792, et pourquoi restent-ils non-seulement inertes, mais plutôt favorables à ce mêmes Prussiens, contre cette même République, aujourd'hui ? Ah ! c'est que, pour eux, ce n'est plus la même République. La République fondée par la Convention nationale, le 21 septembre 1792, était une République éminemment populaire et révolutionnaire. Elle avait offert au peuple un intérêt immense, ou, comme dit Michelet, respectable.Par la confiscation en masse des biens de l'Église d'abord, et plus tard de la noblesse émigrée ou révoltée, ou soupçonnée et décapitée, elle lui avait donné la terre, et pour rendre la restitution de cette terre à ses anciens propriétaires impossible, le peuple s'était levé en masse, Ñ tandis que la République actuelle, nullement populaire, mais au contraire pleine d'hostilité et de défiance contre le peuple, République d'avocats, d'impertinents doctrinaires, et bourgeoise s'il en fut, ne lui offre rien que des phrases, un surcroît d'impôts et de risques, sans la moindre compensation matérielle.
Le paysan, lui aussi, ne croit pas en cette République, mais par une autre raison que les bourgeois. Il n'y croit pas précisément parce qu'il la trouve trop bourgeoise, trop favorable aux intérêts de la bourgeoisie, et il nourrit au fond de son cÏur contre les bourgeois une haine sournoise qui, pour se manifester sous une forme différente, n'est pas moins intense que la haine des ouvriers des villes contre cette classe aujourd'hui si peu respectable.
Les paysans, l'immense majorité des paysans au moins, ne l'oublions jamais, quoique devenue propriétaire en France, n'en vivent pas moins du travail de leurs bras.C'est là ce qui les sépare foncièrement de la classe bourgeoise, dont la plus grande majorité vit de l'exploitation lucrative du travail des masses populaires; et ce qui l'unit, d'un autre côté, aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, toute au désavantage de ces derniers, et la différence d'idées, les malentendus dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent.
Ce qui éloigne surtout les paysans des ouvriers des villes, c'est une certaine aristocratie de l'intelligence,d'ailleurs très mal fondée, que les ouvriers ont le tort d'afficher souvent devant eux. Les ouvriers sont sans contredit plus lettrés ; leur intelligence, leur savoir, leurs idées sont plus développées. Au nom de cette supériorité scientifique, il leur arrive quelquefois de traiter les paysans d'en haut, de leur marquer leur dédain. Et, comme je l'ai déjà fait observer dans un autre écrit (7), les ouvriers ont grand tort, car à ce même titre, et avec beaucoup plus de raison apparente, les bourgeois, qui sont beaucoup plus savants et beaucoup plus développés que les ouvriers, auraient encore plus le droit de mépriser ces derniers. Et ces bourgeois, comme on sait, ne manquent pas de s'en prévaloir.
Permettez-moi, cher ami, de répéter ici quelques pages de l'écrit que je viens de citer :
« Les paysans, ai-je dit dans cette brochure, considèrent les ouvriers des villes comme des partageux,et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu'ils aiment au-dessus de toute chose. Ñ Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux ? D'abord cesser de leur témoigner leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la révolution, car la haine des paysans constitue un immense danger. S'il n'y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l'animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue, non-seulement en france, mais dans tous les pays, la base et la force principale de la réaction. Donc l'intérêt de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans ; ils le doivent aussi par justice, car vraiment ils n'ont aucune raison pour les mépriser, ni pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes; seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voilà tout. En présence du bourgeois exploiteur, l'ouvrier doit se sentir le frère du paysan.
» Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu'il se seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté, ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes ; aussitôt qu'ils auront acquis l'assurance que les ouvriers n'ont aucunement l'intention de leur prendre leur terre.
» Eh bien, il est de toute nécessité aujourd'hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu'il y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent tout-à-fait convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injustes et réactionnaires; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu'une criminelle folie.
»De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d'organisation économique quelconque ? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n'est plus révolution lorsqu'elle agit en despote, et lorsqu'au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle provoque la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition sinon le but principal de la révolution, c'est l'anéantissement du principe de l'autorité dans toutes ses manifestations possibles, c'est l'abolition complète de l'État politique et juridique, parce que l'État, frère cadet de l'Église, comme l'a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l'essence même et le centre de toute réaction. Lorsqu'au nom de la Révolution, on veut faire de l'État, ne fût-ce que de l'État provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour la liberté ; pour l'institution du privilège contre l'égalité.
»C'est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, élevés dans les traditions politiques des jacobins, n'ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre, par bonheur pour la Révolution et pour eux-mêmes. D'où leur est venue cette prétention aussi ridicule qu'arrogante, aussi injuste que funeste d'imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n'en veulent pas ? C'est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionnarisme bourgeois. Quel est le fondement, l'explication, la théorie de cette prétention ? C'est la supériorité prétendue ou réelle de l'intelligence, de l'instruction, en un mot de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-vous qu'avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquêtes, toutes les oppressions ? Les bourgeois n'en ont jamais eu d'autre pour prouver leur mission de gouverner,ou ce qui veut dire la même chose, d'exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d'une classe à une autre, ce principe fatal et qui n'est autre que celui de l'autorité, explique et pose un droit à tous les envahissements et toutes les conquêtes. Les Allemands ne s'en sont-ils pas toujours servis pour exécuter tous leurs attentats contre la liberté et contre l'indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée ? C'est, disent-ils, la conquête de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde ; les Allemands commencent à s'apercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique représentée en général par les peuples de race latine en général, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu'ils ne s'imaginent bientôt qu'ils ont la mission de vous civiliser et de vous rendre heureux, comme vous vous imaginez, vous, avoir la mission de civiliser et d'émanciper vos compatriotes, vos frères, les paysans de la France. Pour moi l'une ou l'autre prétention sont également odieuses et je vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d'une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu'on veut civiliser par ce procédé. Ñ Je me révolterai avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu'ils s'appellent les ouvriers, ou les Allemands, et en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.
»Mais, s'il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et à toutes les intrigues de la réaction ? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes ; mais il faut pour cela l'atteindre dans les faits, et ne pas lui faire la guerre à coups de décrets. Je l'ai déjà dit, on n'extirpe rien avec des décrets. Au contraire, les décrets et tous les actes de l'autorité consolident ce qu'ils veulent détruire.
» Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu'ils possèdent aujourd'hui, laissez-les suivre leur instinct naturel, et savez-vous ce qui arrivera alors ? Le paysan veut avoir à lui toutela terre ;il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois dont les vastes domaines, cultivés par des bras salariés, amoindrissent son champ, comme des étrangers et des usurpateurs. La révolution de 1789 a donné aux paysans les terres de l'Église ; ils voudront profiter d'une autre révolution pour gagner celles de la noblesse et de la bourgeoisie.
» Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n'aurait-on pas laissé renforcer par là d'une manière fâcheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes ?
» Pas du tout, car, une fois l'État aboli, la consécration juridique et politique de l'État, la garantie de la propriété, leur manquera. La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l'état d'un simple fait.
» Mais alors ce sera la guerre civile, direz-vous. La propriété individuelle n'étant plus garantie par aucune autorité supérieure, et n'étant plus défendue que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s'emparer du bien d'autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.
» Il est certain que, dès l'abord, les choses ne se passeront pas d'une manière absolument pacifique : il y aura des luttes, l'ordre public,cette sainte arche des bourgeois, sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d'un état de chose pareil pourront constituer ce qu'on est convenu d'appeler une guerre civile. Mais aimez-vous mieux livrer la France aux Prussiens ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
» D'ailleurs, ne craignez pas que les paysans s'entre-dévorent ; s'ils voulaient même essayer de le faire dans le commencement, ils ne tarderont pas à se convaincre de l'impossibilité matérielle de persister dans cette voie, et alors on peut être certain qu'ils tâcheront de s'entendre, de transiger et de s'organiser entre eux. Le besoin de manger et de nourrir leurs familles, et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans les voies des arrangements mutuels.
» Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements, amenés en dehors de toute tutelle officielle,par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches exercent une influence prédominante. La richesse des riches n'étant plus garantie par des institutions juridiques, elle cessera d'être une puissance. Les riches ne sont si influents aujourd'hui que parce, courtisés par les fonctionnaires de l'État, ils sont spécialement protégés par l'État. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaîtra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse, du grand nombre de petits et très petits paysans, ainsi que des prolétaires des campagnes, masse aujourd'hui réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d'une irrésistible puissance.
»Je ne prétends pas, notez-le bien, que les campagnes qui se réorganiseront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous rêvons. Ce dont je suis convaincu, c'est que ce sera une organisation vivante,et, comme telle, mille fois supérieure à celle qui existe maintenant. D'ailleurs cette organisation nouvelle restant toujours ouverte à la propagande active des villes, et ne pouvant plus être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par la sanction juridique de l'État, progressera librement, se développant et se perfectionnant d'une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu'à arriver enfin à un point aussi raisonnable qu'on peut l'espérer de nos jours.
» Comme la vie et l'action spontanée, suspendues pendant des siècles par l'action absorbante de l'État, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque commune prendra pour point de départ de son développement nouveau, non l'état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle la suppose, mais l'état réel de la civilisation ; et comme le degré de civilisation réelle est très différent entre les communes de France, aussi bien qu'entre celle de l'Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développement ; mais l'entente mutuelle, l'harmonie, l'équilibre établi d'un commun accord remplaceront l'unité artificielle des États. Il y aura une vie nouvelle et un monde nouveau. . . . . . . . . .
» Vous me direz : Mais cette agitation révolutionnaire, cette lutte intérieure qui doit naître nécessairement de la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la défense nationale, au lieu de repousser les Prussiens, n'aura-t-on pas au contraire livré la France à l'invasion ?
» Point du tout. L'histoire nous prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu'elles se sentirent profondément agitées et troublées à l'intérieur, et qu'au contraire jamais elles ne furent aussi faibles que lorsqu'elles apparaissaient unies et tranquilles sous une autorité quelconque. Au fond rien de plus naturel : la lutte, c'est la pensée active, c'est la vie, et cette pensée active et vivante, c'est la force. Pour vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa vieillesse, la monarchie solidement établie, unifiée, pacifiée par le grand roi; la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez de même la France de 1792 avec la France d'aujourd'hui. Si jamais la France n'a été déchirée par la guerre civile, c'est bien en 1792 et 1793 ; le mouvement, la lutte, la lutte à vie et à mort, se produisait sur tous les points de la République, et pourtant la France a repoussé victorieusement l'invasion de l'Europe presque toute entière coalisée contre elle. Ñ En 1870, la France unie et pacifiée de l'empire est battue par les armées de l'Allemagne, et se montre démoralisée au point qu'on doit trembler pour son existence.»
Ici se présente une question : La révolution de 1792 et de 1793 a pu donner aux paysans, non gratis, mais à un prix très-bas, les biens nationaux, c'est-à-dire les terres de l'Église et de la noblesse émigrée, confisquées par l'État. Mais, objecte-t-on, elle n'a plus rien à donner aujourd'hui. Oh ! que si ; l'Église, les ordres religieux des deux sexes, grâce à la connivence criminelle de la monarchie légitime et du second empire surtout, ne sont-il pas redevenus fort riches ? Il est vrai que la plus grande partie de leurs richesses a été prudemment mobilisée, en prévision de révolutions possibles. L'Église, qui, à côté de ses préoccupations célestes, n'a jamais négligé ses intérêts matériels et s'est toujours distinguée par l'habile profondeur de ses spéculations économiques, a placé sans doute la majeure quantité de ses biens terrestres, qu'elle continue d'accroître chaque jour pour le plus grand bien des malheureux et des pauvres, dans toutes sortes d'entreprises commerciales, industrielles et banquières, tant privées que publiques, et dans les rentes de tous les pays, de sorte qu'il ne faudrait rien de moins qu'une banqueroute universelle, qui serait la conséquence inévitable d'une révolution sociale universelle, pour la priver de cette richesse qui constitue aujourd'hui le principal instrument de sa puissance, hélas ! encore par trop formidable. Mais il n'en reste pas moins vrai qu'elle possède aujourd'hui, surtout dans le Midi de la France, d'immenses propriétés en terres et en bâtiments, aussi bien qu'en ornements et ustensiles de culte, de véritables trésors en argent, en or et en pierres précieuses. Ñ Eh bien ! tout cela peut et doit être confisqué, non au profit de l'État, mais des communes.
Il y a encore les biens de ces milliers de propriétaires bonapartistes qui, pendant les vingt années du régime impérial, se sont distingués par leur zèle et qui ont été ostensiblement protégés par l'empire. Confisquer ces biens n'était pas seulement un droit, c'était et cela reste encore un devoir. Car le parti bonapartiste n'est point un parti ordinaire, historique, sorti organiquement et d'une manière régulière des développements successifs, religieux, politiques et économiques du pays, et fondé sur un principe national quelconque, vrai ou faux. C'est une bande de brigands, d'assassins, de voleurs, qui, s'appuyant d'un côté sur la lâcheté réactionnaire d'une bourgeoisie tremblante devant le spectre rouge, et encore rouge elle-même du sang des ouvriers de Paris qu'elle avait versé de ses mains,et de l'autre sur la bénédiction des prêtres et sur l'ambition criminelle des officiers supérieurs de l'armée, s'était nuitamment emparée de la France : «Une douzaine de Robert-Macaire de la vie élégante, rendus solidaires par le vice et par une détresse commune, ruinés, perdus de réputation et de dettes, pour se refaire une position et une fortune, n'ont pas reculé devant un des plus affreux attentats connus de l'histoire. Voilà en peu de mots toute la vérité sur le coup d'État de Décembre. Ñ Les brigands ont triomphé. Ils règnent depuis dix-huit ans sans partage sur le plus beau pays d'Europe, et que l'Europe considère avec beaucoup de raison comme le centre du monde civilisé. Ils ont créé une France officielle à leur image.Ils ont gardé à peu près intacte l'apparence des institutions et des choses, mais ils en ont bouleversé le fond en le ravalant au niveau de leurs mÏurs et de leur propre esprit. Tous les anciens mots sont restés. On y parle comme toujours de liberté, de justice, de dignité, de droit, de civilisation et d'humanité ; mais le sens de ces mots s'est complètement transformé dans leur bouche, chaque parole signifiant en réalité le contraire de ce qu'elle semble vouloir exprimer : on dirait une société de bandits qui par une ironie sanglante, ferait usage des plus honnêtes expressions pour discuter les desseins et les actes les plus pervers. N'est-ce pas encore aujourd'hui le caractère de la France impériale ? Ñ Y a-t-il quelque chose de plus dégoûtant, de plus vil, par exemple, que le Sénat impérial, composé aux termes de la Constitution, de toutes les illustrations du pays ?N'est-ce pas, à la connaissance de tout le monde, la maison des invalides de tous les complices du crime ; de tous les décembristes repus ? Sait-on quelque chose de plus déshonorant que la justice de l'empire, que tous ces tribunaux et ces magistrats qui ne connaissent d'autre devoir que de soutenir dans toutes les occasions, et quand même, l'iniquité des créatures de l'empire (8) ?»
Voilà ce qu'au mois de mars, alors que l'empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis. Ce qu'il disait des sénateurs et des juges était également applicable à toute la gent officielle et officieuse, aux fonctionnaires militaires et civils, communaux et départementaux, à tous les électeurs dévoués, ainsi qu'à tous les députés bonapartistes. La bande de brigands, d'abord pas trop nombreuse, mais grossissant chaque année davantage, attirant dans son sein par le lucre, tous les éléments pervertis et pourris, puis les y retenant par la solidarité de l'infamie et du crime, avait fini par couvrir toute la France, l'enlaçant de ses anneaux comme un immense reptile.
Voilà ce qu'on appelle le parti bonapartiste. S'il y eut jamais un parti criminel et fatal à la France, ce fut celui-là. Il n'a pas seulement violé sa liberté, dégradé son caractère, corrompu sa conscience, avili son intelligence, déshonoré son nom ; il a détruit, par un pillage effréné, exercé pendant dix-huit ans de suite, sa fortune et ses forces, puis l'a livrée, désorganisée, désarmée, à la conquête des Prussiens. Aujourd'hui encore, alors qu'on aurait pu le croire déchiré de remords, mort de honte, anéanti sous le poids de son infamie, écrasé par le mépris universel, après quelques jours d'inaction apparente et de silence, il relève la tête, il ose parler de nouveau, et il conspire ouvertement contre la France, en faveur de l'infâme Bonaparte, désormais l'allié et le protégé des Prussiens.
Ce silence et cette inaction de courte durée avaient été causés non par le repentir, mais uniquement par la peur atroce que lui avait causée la première explosion de l'indignation populaire. Dans les premiers jours de septembre, les bonapartistes avaient cru à une révolution, et, sachant fort bien qu'il n'y aurait point de punition qu'ils n'eussent méritée, ils s'enfuirent et se cachèrent comme des lâches, tremblant devant la juste colère du peuple. Ils savaient que la Révolution, elle, n'aime pas les phrases, et qu'une fois qu'elle se réveille et agit, elle n'y va jamais de main morte. Les bonapartistes se crurent donc politiquement anéantis, et pendant les premiers jours qui suivirent la proclamation de la République, ils ne songèrent qu'à mettre en lieu sûr leurs richesses accumulées par le vol et leurs chères personnes.
Ils furent fort surpris de voir qu'ils pouvaient effectuer l'un et l'autre sans la moindre difficulté et sans le moindre danger. Comme en février et mars 1848, les doctrinaires bourgeois et les avocats qui se trouvent aujourd'hui à la tête du nouveau gouvernement provisoire de la République, au lieu de prendre des mesures de salut, firent des phrases. Ignorants de la pratique révolutionnaire et de la situation réelle de la France, tout aussi bien que leurs prédécesseurs, ayant comme eux la Révolution en horreur, MM. Gambetta et Cie voulurent étonner le monde par une générosité chevaleresque et qui fut non-seulement intempestive, mais criminelle, qui constitua une vraie trahison contre la France, puisqu'elle rendit la confiance et les armes à son ennemi le plus dangereux, à la bande des bonapartistes.
Animé par ce désir vaniteux, par cette phrase, le gouvernement de la Défense nationale prit donc toutes les mesures nécessaires, et, cette fois, même les plus énergiques, pour que MM. les brigands, les pillards et les voleurs bonapartistes puissent tranquillement quitter Paris et la France, emportant avec eux toute leur fortune mobilisable et laissant sous sa protection toute spéciale leurs maisons et meurs terres qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Il poussa même sa sollicitude étonnante pour cette bande d'assassins de la France au point de risquer toute sa popularité en les protégeant contre la trop légitime indignation et la défiance populaires. Notamment, dans plusieurs villes de province, le peuple, qui n'entend rien à cette exhibition ridicule d'une générosité si mal placée, et qui, lorsqu'il se lève pour agir, marche toujours droit à son but, avait arrêté quelques hauts fonctionnaires de l'empire qui s'étaient spécialement distingués par l'infamie et par la cruauté de leurs actes tant officiels que privés. A peine le gouvernement de la Défense nationale, et principalement M. Gambetta comme ministre de l'Intérieur, en eut-il connaissance que, se prévalant de ce pouvoir dictatorial qu'il croit avoir reçu du peuple de Paris, et dont, par une contradiction singulière, il ne croit devoir faire usage que contre le peuple des provinces, mais non dans ses rapports diplomatiques avec l'envahisseur étranger, il s'empressa d'ordonner de la manière la plus hautaine et la plus péremptoire de remettre immédiatement tous ces coquins en pleine liberté.
Vous vous rappelez, sans doute, cher ami, les scènes qui se sont passées dans la seconde moitié de septembre, à Lyon, par suite de la mise en liberté de l'ancien préfet, du procureur général et des sergents de ville de l'empire. Cette mesure, ordonnée directement par M. Andrieux, procureur de la République, assisté par le Conseil municipal, avait d'autant plus révolté le peuple de Lyon, qu'à cette heure même se trouvaient, dans les forts de cette ville, beaucoup de soldats emprisonnés, mis aux fers, pour le seul crime d'avoir manifesté hautement leur sympathie pour la République, et dont le peuple, depuis plusieurs jours, réclamait vainement la délivrance.
Je reviendrai sur cet incident, qui fut la première manifestation de la scission qui devait nécessairement se produire entre le peuple de Lyon et les autorités républicaines, tant municipales, électives, que nommées par le gouvernement de la Défense nationale. Je me bornerai maintenant, cher ami, à vous faire observer la contradiction plus qu'étrange, qui existe entre l'indulgence extrême, excessive, je dirai plus, impardonnable de ce gouvernement pour des gens qui ont ruiné, déshonoré et trahi le pays et qui continuent à le trahir encore aujourd'hui, et la sévérité draconienne dont il use vis-à-vis des républicains, plus républicains et infiniment plus révolutionnaires que lui. On dirait que le pouvoir dictatorial lui a été donné non par la Révolution, mais par la réaction, pour sévir contre la Révolution, et que ce n'est que pour continuer la mascarade de l'Empire qu'il se donne le nom de gouvernement républicain.
On dirait qu'il n'a délivré et renvoyé des prisons les serviteurs les plus zélés et les plus compromis de Napoléon III, que pour faire place aux républicains. Vous avez été témoin et en partie aussi la victime de l'empressement et de la brutalité qu'ils ont mis à les persécuter, à les pourchasser, à les arrêter et à les emprisonner. Ils ne se sont pas contentés de cette persécution officielle et légale,ils ont eu recours à la plus infâme calomnie. Ils ont osé dire que ces hommes qui, au milieu du mensonge officiel survivant à l'Empire et qui continue de ruiner les dernières espérances de la France, ont osé dire la vérité, toute la vérité au peuple, étaient des agents payés par les Prussiens.
Ils délivrent ici les Prussiens de l'Intérieur, notoires, avérés, les bonapartistes, car qui peut mettre en doute, maintenant l'alliance ostensible de Bismarck avec les partisans de Napoléon III ? Ils font eux-mêmes les affaires de l'invasion étrangère ; au nom de je ne sais quelle légalité ridicule et d'une direction gouvernementale qui n'existe que dans leurs phrases et sur le papier, ils paralysent partout le mouvement populaire, le soulèvement, l'armement et l'organisation spontanée des communes, qui dans les circonstances terribles où se trouvent le pays peuvent seuls sauver la France ; et par là-même eux, les défenseurs nationaux, ils la livrent infailliblement aux Prussiens. Et non contents d'arrêter les hommes franchement révolutionnaires, pour le seul crime d'avoir osé dénoncer leur incapacité, leur impuissance et leur mauvaise foi, et d'avoir montré les seuls moyens de salut pour la France, ils se permettent encore de leur jeter à la face le sale nom de Prussiens ! Ah ! que Proudhon avait raison lorsqu'il disait (permettez-moi de vous citer tout ce passage, il est trop beau et trop vrai, pour qu'on puisse en retrancher un seul mot) :
« Hélas ! On n'est jamais trahi que par les siens. En 1848, comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là même qui la représentaient. Notre républicanisme n'est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu'une humeur bourgeoise,sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas; qui toujours gronde, soupçonne et n'en est pas moins dupe ; qui ne voit partout, hors de la coterie, que des factieux et des anarchistes; qui furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes ; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l'archevêque de Paris ; qui, sur toutes les questions, esquive le mot propre, de peur de se compromettre, se réserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes.N'est-ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative,trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent incapable,s'abstenant au 10 août (comme M. Gambetta et Cie jusqu'au 4 septembre), n'approuvant ni ne désapprouvant les massacres de septembre (comme ces mêmes citoyens, la proclamation de la république par le peuple de Paris), votant la constitution de 93 et son ajournement à la paix; flétrissant la fête de la Raisonet faisant celle de l'Être suprême; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville ; donnant le baiser de paix à Camille Desmoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la nuit ; proposant l'abolition de la peine de mort et rédigeant la loi du 22 prairial ; enchérissant tour à tour sur Sieyès, sur Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, puis faisant guillotiner et proscrire, l'un après l'autre, Hébert, Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel ; n'ayant d'estime que pour la bourgeoisie gouvernementaleet le clergé réfractaire ; jetant le discrédit sur la Révolution,tantôt à propos du serment ecclésiastique, tantôt à l'occasion des assignats ; n'épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assure un refuge, et succombant enfin le jour où, resté seul avec les hommes du juste-milieu, il essaya d'enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution.»(9)
Ah ! oui, ce qui distingue tous ces républicains bourgeois, vrais disciples de Robespierre, c'est leur amour de l'autorité de l'État quand même et la haine de la Révolution. Cette haine et cet amour, ils l'ont en commun avec les monarchistes de toutes les couleurs, voire même avec les bonapartistes, et c'est cette identité de sentiments, cette connivence instinctive et secrète, qui les rendent précisément si indulgents et si singulièrement généreux pour les serviteurs les plus criminels de Napoléon III. Ils reconnaissent que parmi les hommes d'État de l'Empire, il en est de bien criminels, et que tous on fait à la France un mal énorme et à peine réparable. Mais après tout, c'étaient des hommes d'État, ces commissaires de police, ces mouchards patentés et décorés, qui dénoncèrent constamment aux persécutions impériales tout ce qui restait d'honnête en France ; les sergents de ville eux-mêmes, ces assommeurs privilégiés du public, n'étaient-ils pas après tout des serviteurs de l'État ? Et entre hommes d'État, on se doit des égards, car les républicains officiels et bourgeois sont des hommes d'État avant tout, et ils en voudraient beaucoup à celui qui se permettrait d'en douter. Lisez tous leurs discours, ceux de M. Gambetta surtout. Vous y trouverez dans chaque mot cette préoccupation constante de l'État, cette prétention ridicule et naïve de se poser en homme d'État.
Il ne faut jamais le perdre de vue, car cela explique tout, et leur indulgence pour les brigands de l'Empire, et leurs sévérités contre les républicains révolutionnaires. Monarchiste ou républicain, un homme d'État ne peut faire autrement que d'avoir la Révolution et les Révolutionnaires en horreur ; car la Révolution, c'est le renversement de l'État, les révolutionnaires sont les destructeurs de l'ordre bourgeois, de l'ordre public.
Croyez-vous que j'exagère ? Je vous le prouverai par des faits.
Ces mêmes républicains bourgeois qui, en Février et en Mars 1848, avaient applaudi à la générosité du gouvernement provisoire qui avait protégé la fuite de Louis-Philippe et de tous les ministres, et qui après avoir aboli la peine de mort pour cause politique, avaient pris la résolution magnanime de ne poursuivre aucun fonctionnaire public pour des méfaits commis sous le régime précédant ; ces mêmes républicains bourgeois, Ñ y compris M. Jules Favre sans doute, l'un des représentants les plus fanatiques comme on sait de la réaction bourgeoise de 1848, et dans la Constituante et dans l'Assemblée législative, et aujourd'hui membre du gouvernement de la Défense nationale et représentant de la France républicaine à l'extérieur ; Ñ ces mêmes républicains bourgeois, qu'ont-ils dit, décrété et fait un Juin ? Ont-ils usé de mansuétude envers les masses ouvrières, poussées à l'insurrection par la faim ?
M. Louis Blanc, qui est un homme d'État aussi, mais un homme d'État socialiste, vous répondra (10) :
«15.000 citoyens furent arrêtés après les événements de Juin, et 4.348 frappés de la déportation sans jugement, par mesure de sécurité générale.Pendant deux ans, ils demandèrent des juges : on leur envoya des commissions de clémence,et les mises en liberté furent aussi arbitraires que leurs arrestations. Croirait-on qu'un homme se soit trouvé qui ait osé prononcer devant une Assemblée, en plein dix-neuvième siècle, les paroles que voici : «Il serait impossible de mettre en jugement les transportés de Belle-Isle, contre beaucoup d'entr'eux, il n'existe pas de preuves matérielles.» Et comme, selon l'affirmation de cet homme, qui était Baroche (le Baroche de l'Empire, et en 1848, complice de Jules Favre et de plus d'un autre républicain, dans le crime commis en Juin contre les ouvriers), Ñ il n'existait pas de preuves matériellesqui donnassent d'avance la certitude que le jugement aboutirait à une condamnation, on condamna 468 proscrits des pontons, sans les juger, à être transportés en Algérie. Parmi eux figurait Lagarde, ex-président des délégués du Luxembourg. Il écrivit, de Brest, aux ouvriers de Paris, l'admirable et poignante lettre que voici :
« Frères, Ñ celui qui, par suite des événements de Février 1848, fut appelé à l'insigne honneur de marcher à votre tête ; celui qui depuis dix-neuf mois, souffre en silence, loin de sa nombreuse famille, les tortures de la plus monstrueuse captivité ; celui, enfin, qui vient d'être condamné, sans jugement,à dix années de travaux forcés sur la terre étrangère, et cela, en vertu d'une loi rétroactive, d'une loi conçue, votée et promulguée sous l'inspiration de la haine et de la peur(par des républicains bourgeois) ; celui-là, dis-je, n'a pas voulu quitter le sol de la mère-patrie, sans connaître les motifs sur lesquels un ministre audacieux a osé échafauder la plus terrible des proscriptions.
» En conséquence, il s'est adressé au commandant du ponton La Guerrière,lequel lui a donné communication de ce qui suit, textuellementextrait des notes jointes à son dossier :
» Lagarde, délégué du Luxembourg,homme d'une probité incontestable,homme très-paisible,instruit, généralement aimé, et, par cela même, très-dangereuxpour la propagande.»
» Je ne livre que ce fait à l'appréciation de mes concitoyens, convaincu que leur conscience saura bien juger qui, des bourreaux ou de la victime, mérite le plus leur compassion.
» Quant à vous, frères, permettez-moi de vous dire : je pars mais je ne suis pas vaincu, sachez-le bien ! je pars mais je ne vous dis pas adieu.
» Non frères, je ne vous dis pas adieu. Je crois au bon sens du peuple ; j'ai foi dans la sainteté de la cause à laquelle j'ai voué toutes mes facultés intellectuelles ; j'ai foi en la République, parce qu'elle est impérissable comme le monde. C'est pourquoi je vous dis au revoir, et surtout union et clémence!
» Vive la République !
» En rade de Brest.
» Ponton La Guerrière
»LAGARDE,
» Ex-Président des délégués du Luxembourg.
Qu'y a-t-il de plus éloquent que ces faits ! Et n'a-t-on pas eu mille fois raison de dire et de répéter que la réaction bourgeoise de Juin, cruelle, sanglante, horrible, cynique, éhontée, a été la vraie mère du Coup-d'État de Décembre. Le principe en était le même, la cruauté impériale n'a été que l'imitation de la cruauté bourgeoise, n'ayant renchéri seulement que sur le nombre des victimes déportées et tuées. Quant aux tués, ce n'est pas même encore certain, car le massacre de Juin, les exécutions sommaires exécutées par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers disséminés, sans aucun jugement préalable, et non pas le jour même, mais le lendemain de la victoire, ont été horribles. Quant au nombre de déportés, la différence est notable. Les républicains bourgeois avaient arrêté 15.000 et transporté 4.348 ouvriers. Les brigands de Décembre ont arrêté à leur tour près de 26.000 citoyens et transporté à peu près la moitié, 13.000 citoyens à peu près. Évidemment de 1848 à 1852, il y a eu progrès, mais seulement dans la quantité, non dans la qualité. quant à la qualité, c'est-à-dire au principe, on doit reconnaître que les brigands de Napoléon III ont été beaucoup plus excusables que les républicains bourgeois de 1848. Ils étaient des brigands, des sicaires d'un despote ; donc en assassinant des républicains dévoués, ils faisaient leur métier ; et on peut même dire qu'en déportant la moitié de leurs prisonniers, en ne les assassinant pas tous à la fois, ils avaient fait en quelque sorte acte de générosité ; tandis que les républicains bourgeois, en déportant sans aucun jugement, par mesure de sécurité générale,4.348 citoyens, ont foulé aux pieds leur conscience, craché à la face de leur propre principe, et en préparant, en légitimantle Coup-d'État de Décembre, ils ont assassiné la République.
Oui, je le dis ouvertement, à mes yeux et devant ma conscience, les Morny, les Baroche, les Persigny, les Fleury, les Piétri et tous leurs compagnons de la sanglante orgie impériale, sont beaucoup moins coupables que M. Jules Favre, aujourd'hui membre du gouvernement de la Défense nationale, moins coupables que tous les autres républicains bourgeois qui, dans l'Assemblée constituante et dans l'Assemblée législative, de 1848 à Décembre 1851, ont voté avec lui. Ne serait-ce pas aussi le sentiment de cette culpabilité et de cette solidarité criminelle avec les bonapartistes, qui les rend aujourd'hui si indulgents et si généreux pour ces derniers ?
Il est un autre fait digne d'observation et de méditation. Excepté Proudhon et Louis Blanc, presque tous les historiens de la Révolution de 1848 et du Coup-d'État de Décembre, aussi bien que les plus grands écrivains du Radicalisme bourgeois, les Victor Hugo, les Quinet, etc. ont beaucoup parlé du crime et des criminels de Décembre, mais ils n'ont jamais daigné s'arrêter sur le crime et sur les criminels de Juin ? Et pourtant il est si évident que Décembre ne fut autre chose que la conséquence fatale et la répétition en grand de Juin !
Pourquoi ce silence sur Juin ? Est-ce parce que les criminels de Juin étaient des républicains bourgeois, dont les écrivains ci-dessus nommés ont été moralement plus ou moins complices ? Complices de leur principe et nécessairement alors les complices indirects de leur fait. Cette raison est probable. Mais il en est une autre encore, qui est certaine : le crime de Juin n'a pas frappé que des ouvriers, des socialistes révolutionnaires, par conséquent des étrangersà la classe et des ennemis naturels du principe que représente tous ces écrivains honorables. Tandis que le crime de Décembre a atteint et déporté des milliers de républicains bourgeois, leurs frères au point de vue social, leurs coreligionnaires au point de vue politique. Et d'ailleurs ils en ont été eux-mêmes plus ou moins les victimes. De là leur extrême sensibilité pour Décembre et leur indifférence pour Juin.
Règle générale : Un bourgeois, quelque républicain rouge qu'il soit, sera beaucoup plus vivement affecté, ému et frappé par une mésaventure dont un autre bourgeois sera victime, ce bourgeois fût-il même un impérialiste enragé, que du malheur d'un ouvrier, d'un homme du peuple. Dans cette différence, il y a sans doute une grande injustice, mais cette injustice n'est point préméditée, elle est instinctive. Elle provient de ce que les conditions et les habitudes de la vie, qui exercent sur les hommes une influence toujours plus puissante que leurs idées et leurs convictions politiques, ces conditions et ces habitudes, cette manière spéciale d'exister, de se développer, de penser et d'agir, tous ces rapports sociaux si multiples et en même temps si régulièrement convergents au même but, qui constituent la vie bourgeoise, le monde bourgeois, établissent entre les hommes qui appartiennent à ce monde, quelque soit la différence de leurs opinions politiques, une solidarité infiniment plus réelle, plus profonde, plus puissante, et surtout plus sincère, que celle qui pourrait s'établir entre les bourgeois et les ouvriers, par suite d'une communauté plus ou moins grande de convictions et d'idées.
La vie domine la pensée et détermine la volonté.Voilà une vérité que l'on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut comprendre quelque chose aux phénomènes politiques et sociaux. Si l'on veut donc établir entre les hommes une sincère et complète communauté de pensée et de volonté, il faut les fonder sur les mêmes conditions de la vie, sur la communauté des intérêts. Et comme il y a, par les conditions même de leur existence respective, entre le monde bourgeois et le monde ouvrier, un abîme, l'un étant le monde exploitant, l'autre le monde exploité et victime, j'en conclus que si un homme, né et élevé dans le milieu bourgeois, veut devenir, sincèrement et sans phrases, l'ami et le frère des ouvriers, il doit renoncer à toutes les conditions de son existence passée, à toutes les habitudes bourgeoises, rompre tous ses rapports de sentiment, de vanité et d'esprit avec le monde bourgeois, et tournant le dos à ce monde, devenant son ennemi et lui déclarant une guerre irréconciliable, se jeter entièrement, sans restriction ni réserve, dans le monde ouvrier.
S'il ne trouve pas en lui une passion de justice suffisante pour lui inspirer cette résolution et ce courage, qu'il ne se trompe pas soi-même, et qu'il ne trompe pas les ouvriers, il ne deviendra jamais leur ami. Ses pensées abstraites, ses rêves de justice, pourront bien l'entraîner dans les moments de réflexion, de théorie et de calme, alors que rien ne bouge à l'extérieur, du côté du monde exploité. Mais que vienne un moment de grande crise sociale, alors que ces deux mondes irréconciliablement opposés se rencontrent dans une lutte suprême, et toutes les attaches de sa vie le rejetteront inévitablement dans le monde exploiteur. C'est ce qui précédemment arrivé à beaucoup de nos ci-devant amis, et c'est ce qui arrivera toujours à tous les républicains et socialistes bourgeois.
Les haines sociales, comme les haines religieuses, sont beaucoup plus intenses, plus profondes que les haines politiques.Voilà l'explication de l'indulgence de vos démocrates bourgeois pour les bonapartistes et de leur sévérité excessive contre les révolutionnaires socialistes. Ils détestent beaucoup moins les premiers que les derniers ; ce qui a pour conséquence nécessaire de les unir avec les bonapartistes dans une commune réaction.
Les bonapartistes, d'abord excessivement effrayés, s'aperçurent bientôt qu'ils avaient dans le gouvernement de la Défense nationale et dans tout ce monde quasi-républicain et officiel nouveau, improvisé par ce gouvernement, des alliés puissants. Ils ont dû s'étonner et se réjouir beaucoup Ñ eux qui, à défaut d'autres qualités, ont au moins celle d'être des hommes réellement pratiques et de vouloir les moyens qui conduisent à leur but Ñ de voir ce gouvernement, non content de respecter leurs personnes et de les laisser jouir en pleine liberté du fruit de leur rapine, avait conservé toute l'administration militaire, juridique et civile, de la nouvelle République, les vieux fonctionnaires de l'Empire, se contentant seulement de remplacer les préfets et les sous-préfets, les procureurs généraux et les procureurs de la République, mais laissant tous les bureaux des préfectures aussi bien que des ministères eux-mêmes, remplis de bonapartistes, et l'immense majorité des communes de France sous le joug corrupteur des municipalités nommées par le gouvernement de Napoléon III, de ces mêmes municipalités qui ont fait le dernier plébiscite et qui, sous le ministère Palikao et sous la direction jésuitique de Chevreau, ont fait, dans les campagnes, une si atroce propagande en faveur de l'infâme.
Ils durent rire beaucoup de cette niaiserie vraiment inconcevable de la part des hommes d'esprit qui composent le gouvernement provisoire actuel, d'avoir pu espérer que, du moment qu'eux, républicains, s'étaient mis à la tête du pouvoir, toute cette administration bonapartiste deviendrait républicaine aussi. Les bonapartistes agirent bien autrement en Décembre. Leur premier soin fut de briser et d'expulser jusqu'au moindre petit fonctionnaire, qui n'avait pas voulu se laisser corrompre, de chasser toute l'administration républicaine, et de placer dans toutes les fonctions, depuis les plus hautes jusqu'aux plus inférieures, des créatures de la bande bonapartiste. Quant aux républicains et aux révolutionnaires, ils déportèrent et emprisonnèrent les derniers, et expulsèrent de France les premiers, ne laissant dans l'intérieur du pays que les plus inoffensifs, les moins résolus, les moins convaincus, les plus bêtes, ou bien ceux qui, d'une manière ou d'une autre, avaient consenti à se vendre. C'est ainsi qu'ils parvinrent à s'emparer du pays et à le malmener sans aucune résistance de sa part, pendant plus de vingt ans ; puisque, comme je l'ai déjà observé, le bonapartisme date de Juin et non de Décembre, et que M. Jules Favre et ses amis, républicains bourgeois des Assemblées constituante et législative, en ont été les vrais fondateurs.
Il faut être juste pour tout le monde, même pour les bonapartistes. Ce sont des coquins, il est vrai ; mais des coquins très-pratiques. Ils ont eu, je le répète encore, la connaissance et la volonté des moyens qui conduisaient à leur but, et sous ce rapport ils se sont montrés infiniment supérieurs aux républicains, qui se donnent des airs de gouverner la France aujourd'hui. A cette heure même, après leur défaite, ils se montrent supérieurs et beaucoup plus puissants que tous ces républicains officiels qui ont pris leurs places. Ce ne sont pas les républicains, ce sont eux qui gouvernent la France encore aujourd'hui. Rassurés par la générosité du gouvernement de la Défense nationale, consolés de voir régner partout, au lieu de cette Révolution qu'ils redoutent, la réaction gouvernementale, retrouvant dans toutes les parties de l'administration de la République leurs vieux amis, leurs complices, irrévocablement à eux enchaînés par cette solidarité de l'infamie et du crime,dont j'ai déjà parlé et sur laquelle je reviendrait encore plus tard, et conservant en leurs mains un instrument terrible, toute cette immense richesse qu'ils ont accumulée par vingt ans d'horrible pillage, les bonapartistes ont décidément relevé la tête.
Leur action occulte et puissante, mille fois plus puissante que celle du roi d'Yvetot collectif qui gouverne à Tours, se sent partout. Leurs journaux, La Patrie, Le Constitutionnel, le Pays, Le Peuplede M. Duvernois, La Libertéde M. Emile de Girardin et bien d'autres encore, continuent de paraître. Ils trahissent le gouvernement de la République et parlent ouvertement, sans crainte ni vergogne, comme s'ils n'avaient pas été les traîtres salariés, les corrupteurs, les vendeurs, les ensevelisseurs de la France. M. Emile de Girardin qui s'était enroué pendant les premiers jours de Septembre a retrouvé sa voix, son cynisme et son incomparable félonie ; comme en 1848, il propose généreusement au gouvernement de la République une idée par jour. Rien ne le trouble, rien ne l'étonne ; du moment qu'il est entendu qu'on ne touchera ni à sa personne ni à sa poche, il est rassuré et se sent de nouveau maître de son terrain : «Établissez seulement la République, écrit-il, et vous verrez les belles réformes politiques, économiques, philosophiques que je vous proposerai.» Les journaux de l'empire refont ouvertement la réaction au profit de l'empire. Les organes du jésuitisme recommencent à parler des bienfaits de la religion.
L'intrigue bonapartiste ne se borne pas à cette propagande par la presse. Elle est devenue toute-puissante dans les campagnes et dans les villes aussi. Dans les campagnes, soutenue par une foule de grands et de moyens propriétaires bonapartistes, par MM. les curés et par toutes ces anciennes municipalité, tendrement conservées et protégées par le gouvernement de la République, elle prêche plus passionnément que jamais la haine de la République et l'amour de l'empire. Elle détourne les paysans de toute participation à la Défense nationale et leur conseille, au contraire, de bien accueillir les Prussiens, ces nouveaux alliés de l'empereur. Dans les villes, appuyés par les bureaux des préfectures et des sous-préfectures, sinon par les préfets et les sous-préfets eux-mêmes, par les juges de l'empire sinon par les avocats généraux et par les procureurs de la République, par les généraux et presque tous les officiers supérieurs de l'armée, sinon par les soldats qui sont patriotes, mais qui sont enchaînés par la vieille discipline, appuyés aussi par la grande majorité des municipalités, par l'immense majorité des grands et petits commerçants, industriels, propriétaires, boutiquiers ; appuyés même par cette foule de républicains bourgeois, modérés, timorés, antirévolutionnaires, quand même, et qui, ne trouvant de l'énergie que contre le peuple, font les affaires du bonapartisme sans le savoir et sans le vouloir ; soutenus par tous ces éléments de la réaction inconsciente et consciente, les bonapartistes paralysent tout ce qui est mouvement, action spontanée et organisation des forces populaires, et par là même livrent incontestablement les villes aussi bien que les campagnes aux Prussiens et par les Prussiens au chef de leur bande, à l'empereur. Enfin, que dirai-je, ils livrent aux Prussiens les forteresses et les armées de la France, preuve : les capitulations infâmes de Sédan, de Strasbourg, de Rouen..................... Ils tuent la France.
Le gouvernement de la Défense nationale devait-il et pouvait-il le souffrir ? Il me semble qu'à cette question il ne peut exister qu'une réponse : Non, mille fois non. Son premier, son plus grand devoir, au point de vue du salut de la France, c'était d'extirper jusque dans sa racine la conspiration et l'action malfaisante des bonapartistes. Mais comment l'extirper ? Il n'y avait qu'un seul moyen : c'était de les arrêter et emprisonner d'abord, tous en masse, à Paris et dans les provinces, à commencer par l'impératrice Eugénie et sa cour, tous les hauts fonctionnaires militaires et civils, sénateurs, conseillers d'État, députés bonapartistes, généraux, préfets, sous-préfets, maires, juges de paix, tout le corps administratif et judiciaire, sans oublier la police, tous les propriétaires notoirement dévoués à l'empire, tout ce qui constitue en un mot la bande bonapartiste.
Cette arrestation en masse était-elle possible ? Rien n'était plus facile. Le gouvernement de la Défense nationale et ses délégués dans les provinces n'avaient qu'à faire un signe, tout en recommandant aux populations de ne maltraiter personne, et on pouvait être certain qu'en peu de jours, sans beaucoup de violence et sans aucune effusion de sang, l'immense majorité des bonapartistes, surtout les hommes riches, influents et notables de ce parti, sur toute la surface de la France, auraient été arrêtés et emprisonnés. Les populations des départements n'en avaient-elles pas arrêté beaucoup de leur propre mouvement dans la première moitié de septembre, et, remarquez-le bien, sans faire de mal à aucun, de la manière la plus polie et la plus humaine du monde.
La cruauté et la brutalité ne sont plus dans les mÏurs du peuple français, surtout ils ne sont plus dans les mÏurs du prolétariat des villes de France. S'il en reste quelques vestiges, il faut les chercher en partie chez les paysans, mais surtout dans la classe aussi stupide que nombreuse des boutiquiers. Ah ! ceux-là sont vraiment féroces ! Ils l'ont prouvé en juin 1848 (11), et bien des faits prouvent qu'ils n'ont pas changé de nature aujourd'hui. Ce qui rend surtout le boutiquier si féroce, c'est, à côté de sa stupidité désespérante, sa lâcheté, c'est la peur, et son insatiable cupidité. Il se venge pour la peur qu'il lui a fait éprouver et pour les risques qu'on a fait courir à sa bourse qui, à côté de sa grosse vanité, constitue, comme on sait, la partie la plus sensible de son être. Il ne se venge que lorsqu'il peut le faire absolument sans le moindre danger pour lui-même. Oh ! mais alors il est sans pitié.
Quiconque connaît les ouvriers de France sait que, si les vrais sentiments humains, si fortement diminués et surtout si considérablement faussés de nos jours par l'hypocrisie officielle et par la sensiblerie bourgeoise, se sont conservés quelque part, c'est parmi eux ; c'est la seule classe de la société aujourd'hui dont on puisse dire qu'elle est réellement généreuse, trop généreuse par moment, et trop oublieuse des crimes atroces et des oiseuses trahisons dont elle a été trop souvent la victime. Elle est incapable de cruauté. Mais il y a en elle en même temps un instinct juste qui la fait marcher droit au but, un bon sens qui lui dit que quand on veut mettre fin à la malfaisance, il faut d'abord arrêter et paralyser les malfaiteurs. La France était évidemment trahie ; il fallait empêcher les traîtres de la trahir davantage. C'est pourquoi, presque dans toutes les villes de France, le premier mouvement des ouvriers fut d'arrêter et d'emprisonner les bonapartistes.
Le gouvernement de la Défense nationale les fit relâcher partout. qui a eu tort, les ouvriers ou le gouvernement ? Sans doute le dernier. Il n'a pas seulement eu tort, il a commis un crime en les faisant relâcher. Et pourquoi n'a-t-il pas fait relâcher en même temps tous les assassins, les voleurs, les criminels de toutes sortes qui sont détenus dans les prisons de France ? Quelle différence y a-t-il entre eux et les bonapartistes ? Je n'en vois aucune, et si elle existe, elle est toute en faveur des criminels communs, toute contre les bonapartistes. Les premiers ont volé, attaqué, maltraité, assassiné des individus. Une partie des derniers ont littéralement commis les mêmes crimes, et tous ensemble ils ont pillé, violé, déshonoré, assassiné, trahi et vendu la France, un peuple entier. Quel est le crime le plus grand ? Sans doute celui des bonapartistes.
Le gouvernement de la Défense nationale aurait-il fait plus de mal à la France, s'il avait fait relâcher tous les criminels et forçats détenus dans les prisons et travaillant dans les bagnes, qu'il ne lui en a fait en respectant et en faisant respecter la liberté et la propriété des bonapartistes, en les laissant librement consommer la ruine de la France ? Non, mille fois non ! Les forçats libérés tueraient quelques dizaines, disons quelques centaines, ou bien même quelques milliers d'individus, Ñ les Prussiens en tuent bien davantage chaque jour ; Ñ puis ils seraient vite repris et réemprisonnés par le peuple lui-même. Les bonapartistes tuent le peuple, et pour peu qu'on les laisse faire encore quelque temps, c'est le peuple entier, c'est la France qu'ils mettront en prison.
Mais comment arrêter et retenir en prison tant de gens sans aucun jugement ? Ah ! qu'à cela ne tienne ! Pour peu qu'il se trouve en France un nombre suffisant de juges intègres, et pour peu qu'ils se donnent la peine de fouiller dans les actes passés des serviteurs de Napoléon III, ils trouveront bien sans doute de quoi condamner les trois quarts au bagne et beaucoup d'entre eux même à mort, en leur appliquant simplement et sans aucune sévérité excessive le Code criminel.
D'ailleurs, les bonapartistes eux-mêmes n'ont-ils pas donné l'exemple ? N'ont-ils pas, pendant et après le coup de décembre, arrêté et emprisonné plus de 26.000, et transporté en Algérie et à Cayenne plus de 13.000 citoyens patriotes ? On dira qu'il leur était permis d'agir ainsi, parce qu'ils étaient des bonapartistes, c'est-à-dire des gens sans foi, dans principe, des brigands. Mais les républicains, qui luttent au nom du droit et qui veulent faire triompher le principe de la justice, ne doivent pas, ne peuvent pas en transgresser les conditions fondamentales et premières. Ñ alors je citerai un exemple.
En 1848, après VOTRE victoire de juin, Messieurs les républicains bourgeois, qui vous montrez si scrupuleux maintenant sur cette question de justice, parce qu'il s'agit d'en faire l'application aujourd'hui aux bonapartistes, c'est-à-dire à des hommes qui, par leur naissance, leur éducation, leurs habitudes, leur position dans la société et par leur manière d'envisager la question sociale, la question de l'émancipation du prolétariat, appartiennent à votre classe, sont vos frères ; Ñ après ce triomphe remporté par vous en juin sur les ouvriers de Paris, l'Assemblée nationale, dont vous étiez, Monsieur Jules Favre, dont vous étiez, Monsieur Crémieux, et au seins de laquelle, vous au moins, Monsieur Jules Favre, vous étiez en ce moment, avec M. Pascal Duprat, votre confrère, l'un des organes les plus éloquents de la réaction furieuse ; Ñ cette Assemblée de républicains bourgeois n'a-t-elle pas souffert que, pendant trois jours de suite, la bourgeoisie furieuse fusillât, sans aucun jugement, des centaines, pour ne point dire des milliers d'ouvriers désarmés ? Et, immédiatement après, n'a-t-elle pas fait jeter dans les pontons 15.000 ouvriers, sans aucun jugement, par simple mesure de sûreté publique? Et après qu'ils furent restés des mois, demandant vainement cette justice au nom de laquelle vous faites tant de phrases maintenant, dans l'espoir que ces phrases pourront masquer votre connivence avec la réaction, cette même Assemblée de républicains bourgeois, vous ayant toujours à sa tête, Monsieur Jules Favre, n'en avait-elle pas fait condamner 4.348 à la transportation, encore sans jugementet toujours par mesure de sûreté générale? Allez, vous n'êtes tous que d'odieux hypocrites !
Comment se fait-il que M. Jules Favre n'ait pas retrouvé en lui-même et n'ait pas cru bon d'employer contre les bonapartistes un peu de cette fière énergie,un peu de cette férocité impitoyable, qu'il a si largement manifestée en juin 1848 lorsqu'il s'agissait de frapper des ouvriers socialistes ? Ou bien pense-t-il que les ouvriers, qui réclament leur droit à la vie, aux conditions d'une existence humaine, qui demandent les armes à la main, la justice égale pour tous, soient plus coupables que les bonapartistes qui assassinent la France ?
Eh bien, oui ! Telle est incontestablement, non sans doute la pensée explicite Ñ une telle pensée n'oserait s'avouer à elle-même, Ñ mais l'instinct profondément bourgeois qui inspire tous les décrets du gouvernement de la Défense nationale, aussi bien que les actes de la majeure partie de ses délégués provinciaux : commissaires-généraux, préfets, sous-préfets, procureurs-généraux, et procureurs de la République qui, appartenant soit au barreau, soit à la presse républicaine, représentent, pour ainsi dire, la fine fleur du jeune radicalisme bourgeois. Aux yeux de tous ces ardents patriotes, de même que dans l'opinion historiquement constatéede M. Jules Favre, la Révolution sociale constitue pour la France un danger encore plus grave que l'invasion étrangère elle-même.Je veux bien croire que, sinon tous, au moins la plus grande partie de ces dignes citoyens feraient volontiers le sacrifice de leur vie pour sauver la gloire, la grandeur et l'indépendance de la France, mais je suis également et même plus certain, d'un autre côté, qu'une majorité plus considérable encore, parmi eux, préférera voir plutôt cette noble France subir le joug temporaire des Prussiens, que de devoir son salut à une franche révolution populaire qui démolirait inévitablement du même coup la domination économique et politique de leur classe. De là leur indulgence révoltante, mais forcée pour les partisans si nombreux et malheureusement encore trop puissants de la trahison Bonapartiste, et leur sévérité passionnée, leurs persécutions implacables contrée les socialistes révolutionnaires, représentants de ces classes ouvrières qui, seules, prennent aujourd'hui la délivrance du pays au sérieux.
Il est évident que ce ne sont pas de vains scrupules de justice, mais bien la crainte de provoquer et d'encourager la Révolution sociale qui empêche le gouvernement de sévir contre la conspiration flagrante du parti bonapartiste. Autrement comment expliquer qu'il ne l'ait pas fait déjà le 4 septembre ? A-t-il pu douter un seul instant, lui aui a osé prendre sur lui la terrible responsabilité du salut de la France, de son droit et de son devoir de recourir aux mesures les plus énergiques contre les infâmes partisans d'un régime qui, non content d'avoir plongé la France dans l'abîme, s'efforce encore aujourd'hui de paralyser tous ses moyens de défense, dans l'espoir de pouvoir rétablir le trône impérial avec l'aide et sous le protectorat des Prussiens ?
Les membres du gouvernement de la Défense nationale détestent la Révolution, soit. Mais s'il est avéré et s'il devient de jour en jour plus évident, que dans la situation désastreuse dans laquelle se trouve placée la France, il ne lui reste plus d'autre alternative que celle-ci : ou la Révolution, ou le joug des Prussiens,ne considérant la question qu'au point de vue du patriotisme, ces hommes, qui ont assumé le pouvoir dictatorial, au nom du salut de la France, ne seront-ils pas des criminels, ne seront-ils pas, eux-mêmes, des traîtres à leur patrie, si, par haine de la Révolution, ils livrent la France, ou seulement la laissent livrer, aux Prussiens ?
Voilà bientôt un mois que le régime impérial, renversé par les baïonnettes prussiennes, a croulé dans la boue. Un gouvernement provisoire, composé de bourgeois plus ou moins radicaux, a pris sa place. Qu'a-t-il fait pour sauver la France ?
Telle est la véritable question, l'unique question. Quant à celle de la légitimité du gouvernement de la Défense nationale, et de son droit, je dirai plus, de son devoir d'accepter le pouvoir des mains du peuple de Paris, après que ce dernier eut enfin balayé la vermine bonapartiste, elle ne put être posée, le lendemain de la honteuse catastrophe de Sédan, que par les complices de Napoléon III, ou, ce qui veut dire la même chose, par des ennemis de la France. M. Émile de Girardin fut naturellement de ce nombre. (12).
Si le moment n'était pas aussi terrible, on aurait pu rire beaucoup en voyant l'effronterie incomparable de ces gens. Ils surpassent aujourd'hui Robert Macaire, le chef spirituel de leur Église, et Napoléon III lui-même, qui en est le chef visible.
Comment ! Ils ont tué la République et fait monter le digne empereur sur le trône, par les moyens que l'on sait. Pendant vingt ans de suite, ils ont été les instruments très-intéressés et très-volontaires des plus cyniques violations de tous les droits et de toutes les légitimités possibles ; ils ont systématiquement corrompu, empoisonné et désorganisé la France, ils l'ont abêtie ; ils ont enfin attiré sur cette malheureuse victime de leur cupidité et de leur honteuse ambition des malheurs dont l'immensité dépasse tout ce que l'imagination la plus pessimiste avait pu prévoir. en présence d'une catastrophe si horrible et dont ils ont été les auteurs principaux, écrasés par le remords, par la honte, par la terreur, par la crainte d'un châtiment populaire, mille fois mérité, ils auraient dû rentrer sous terre, n'est-ce pas ? ou se réfugier, au moins, comme leur maître, sous le drapeau des Prussiens, le seul qui soit capable de couvrir aujourd'hui leur saleté. Eh bien non, rassurés par l'indulgence criminelle du gouvernement de la Défense Nationale, ils sont restés à Paris et ils se sont répandus dans toute la France, réclamant à haute voix contre ce gouvernement qu'ils déclarent illégal et illégitime, au nom des droits du peuple, au nom du suffrage universel.
Leur calcul est juste. Une fois la déchéance de Napoléon III devenue un fait irrévocablement accompli, il ne reste plus d'autre moyen de le ramener en France que le triomphe définitif des Prussiens. Mais pour assurer et pour accélérer ce triomphe, il faut paralyser tous les efforts patriotiques et réellement révolutionnaires de la France, détruire dans leur racine tous les moyens de défense, et pour atteindre ce but, la voie la plus courte, la plus certaine, c'est la convocation immédiate d'une Assemblée constituante. Je le prouverai.
Mais d'abord je crois utile de démontrer que les Prussiens peuvent et doivent vouloir le rétablissement de Napoléon III sur le trône de France.
La position du comte de Bismarck et de son maître Guillaume Ier, toute triomphante qu'elle est, n'est pas facile du tout. Leur but est évident : c'est l'unification à moitié forcée et à moitié volontaire de tous les États de l'Allemagne sous le sceptre royal de Prusse, qu'on transformera sans doute bientôt en sceptre impérial ; c'est la constitution du plus puissant empire au cÏur de l'Europe. Il y a à peine cinq ans que parmi les cinq grandes puissances de l'Europe, la Prusse était considérée comme la dernière. aujourd'hui elle veut devenir et, sans doute, elle va devenir la première, et gare alors à l'indépendance et à la liberté de l'Europe ! gare aux petits États surtout, quand ils ont le malheur de posséder en leur sein des populations germaniques ou ci-devant germaniques, comme les Flamands par exemple.
L'appétit de l'orgueil allemand est aussi féroce que sa servilité est énorme, et s'appuyant sur ce patriotique appétit et sur cette servilité toute allemande, M. le comte de Bismarck, qui n'a point de scrupules et qui est trop homme d'État pour épargner le sang des peuples, et pour respecter leur bourse, leur liberté et leurs droits, serait bien capable d'entreprendre, au profit de son maître, la réalisation des rêves de Charles-Quint.
Une partie de la tâche immense qu'il s'est imposée est achevée ; grâce à la connivence de Napoléon III qu'il a dupé, grâce à l'alliance de l'empereur Alexandre II qu'il dupera, il est déjà parvenu à écraser l'Autriche. Aujourd'hui il la maintient dans le respect par l'attitude menaçante de son alliée fidèle, la Russie.
Quant à l'empire du czar, depuis le partage de la Pologne et précisément par ce partage, il est inféodé au royaume de Prusse comme ce dernier est inféodé à l'empire de toutes les Russies. ils ne peuvent se faire la guerre, à moins d'émanciper les provinces polonaises qui leur sont échues, ce qui est aussi impossible pour l'un que pour l'autre, parce que la possession de ces provinces constitue pour chacun d'eux la condition essentielle de sa puissance comme État. Ne pouvant se faire la guerre, nolens volens,ils doivent être d'intimes alliés. il suffit que la Pologne bouge, pour que l'Empire de Russie et le royaume de Prusse soient obligés d'éprouver l'un pour l'autre un surcroît de passion. Cette solidarité forcée est le résultat fatal, souvent désavantageux et toujours pénible, de l'acte de brigandage qu'ils ont commis tous les deux contre cette noble et malheureuse Pologne, car il ne faut pas imaginer que les Russes, même officiels, aiment les Prussiens, ni que ces derniers adorent les Russes ; au contraire, ils se détestent cordialement, profondément ; mais comme deux brigands, enchaînés l'un à l'autre par la solidarité du crime, ils sont obligés de marcher ensemble et de s'entr'aider mutuellement ; de là l'ineffable tendresse qui unit les deux cours de St-Pétersbourg et de Berlin, et que le comte de Bismarck n'oublie jamais d'entretenir par quelques cadeaux, par exemple par quelques malheureux patriotes polonais livrés de temps à autre aux bourreaux de Varsovie ou de Wilna.
A l'horizon de cette amitié sans nuage, il se montre pourtant déjà un point noir : c'est la question des provinces baltiques. Ces provinces, on le sait, ne sont ni russes, ni allemandes, elles sont lettes ou finnoises, la population allemande, composée de nobles et de bourgeois, n'y constituant qu'une minorité très-infime ; ces provinces avaient appartenu d'abord à la Pologne, plus tard à la Suède, plus tard encore, elles furent conquises par la Russie. La plus heureuse solution pour elles, au point de vue populaire, Ñ et je n'en admets pas d'autre, Ñ ce serait, selon moi, leur retour ensemble avec la Finlande, non sous domination de la Suède, mais dans une alliance fédérative, très-intime, avec elle, à titre de membres de la fédération scandinave, embrassant la Suède, la Norvège, le Danemark et toute la partie danoise du Schleswig, n'en déplaise à MM. les allemands. Ce serait juste, ce serait naturel, et ces deux raisons suffiront pour que cela déplaise aux Allemands ; cela mettrait enfin une limite salutaire à leurs ambitions maritimes. Les Russes veulent russifier ces provinces, les Allemands veulent les germaniser. Les uns comme les autres ont tort. L'immense majorité de la population qui déteste également les Allemands et les Russes, veut rester ce qu'elle est, c'est-à-dire finnoise et lette, et elle ne pourra trouver le respect de son autonomie et de son droit d'être elle-même que dans la Confédération scandinave.
Mais comme je l'ai dit, cela ne se concilie aucunement avec les convoitises patriotiques des Allemands. Depuis quelque temps, on se préoccupe beaucoup de cette question en Allemagne. Elle y a été réveillée par les persécutions du gouvernement russe contre le Clergé protestant qui, dans ces provinces, est allemand. Ces persécutions sont odieuses comme le sont tous les actes d'un despotisme quelconque, russe ou prussien ; mais elle ne surpassent pas celles que le gouvernement prussien commet chaque jour dans les provinces russo-polonaises, et pourtant, ce même public allemand se garde bien de protester contre le despotisme prussien. De tout cela il résulte que pour les Allemands il ne s'agit pas du tout de justice, mais d'acquisition, de conquête. Ils convoitent ces provinces, qui leur seraient effectivement très-utiles, au point de vue de leur puissance maritime dans la Baltique, et je ne doute pas que Bismarck ne nourrisse, dans quelque compartiment très-reculé de son cerveau, l'intention de s'en emparer tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. Tel est le point noir qui surgit entre la Russie et la Prusse.
Tout noir qu'il est, il n'est pas encore capable de les séparer. Elles ont trop besoin l'une de l'autre. La Prusse, qui désormais ne pourra plus avoir d'autre allié en Europe que la Russie, car tous les autres États, sans excepter même l'angleterre, se sentant aujourd'hui menacés par son ambition, qui bientôt ne connaîtra plus de limites, se tournent ou se torneront tôt ou tard contre elle ; Ñ la Prusse se gardera donc bien de poser maintenant une question qui nécessairement devrait la brouiller avec son unique amie, la Russie. Elle aura besoin de son aide, de sa neutralité au moins, aussi longtemps qu'elle n'aura pas anéanti complètement, au moins pour vingt ans, la puissance de la France, détruit l'empire d'Autriche et englobé la Suisse allemande, une partie de la Belgique, la hollande et tout le Danemark ; la possession de ces deux derniers royaumes lui étant indispensable pour la création et pour la consolidation de sa puissance maritime. tout cela sera la conséquence nécessaire de son triomphe sur la France, si seulement ce triomphe est définitif et complet. Mais tout cela, en supposant même les circonstances les plus heureuses pour la Prusse, ne pourra pas se réaliser d'un coup. L'exécution de ces projets immenses prendra bien des années, et pendant tout ce temps, la Prusse aura besoin plus que jamais du concours de la Russie ; car il faut bien supposer que le reste de l'Europe, tout lâche et tout stupide qu'il se montre à présent, finira pourtant par se réveiller quand il sentira le couteau sur sa gorge, et ne se laissera pas accommoder à la sauce prusso-germanique, sans résistance et sans combattre. Seule, la Prusse, même triomphante, même après avoir écrasé la France, serait trop faible pour lutter contre tous les États de l'Europe réunis. Si la Russie se tournait aussi contre elle, elle serait perdue. elle succomberait même avec la neutralité russe ; il lui faudra absolument le concours effectif de la Russie, ce même concours qui lui rend aujourd'hui un service immense, en tenant en échec l'Autriche ; car il est évident que si l'Autriche n'était point menacée par la Russie, le lendemain même de l'entrée des troupes allemandes sur le territoire de la France, elle aurait jetée les siennes sur la Prusse, sur l'Allemagne dégarnie de soldats, pour reconquérir sa domination perdue et tirer une revanche éclatante de Sadowa.
M. de Bismarck est un homme trop prudent pour se brouiller au milieu de circonstances pareilles avec la Russie. Certes cette alliance doit lui être désagréable sous bien des rapports. elle le dépopularise en allemagne, M. de Bismarck est sans doute trop homme d'État pour attacher une valeur sentimentale à l'amour et ç la confiance des peuples. Mais il sait que cet amour et cette confiance constituent par moments une force, la seule force qui, aux yeux d'un profond politique comme lui, soit vraiment respectable. Donc cette impopularité de l'alliance russe le gène. Il doit sans doute regretter que la seule alliance qui reste aujourd'hui à l'Allemagne soit précisément celle que repousse le sentiment unanime de l'Allemagne.
Quand je parle des sentiments de l'Allemagne, j'entends naturellement ceux de sa bourgeoisie et de son prolétariat. La noblesse allemande n'a point de haine pour la Russie, car elle ne connaît de la russie que l'Empire, dont la politique barbare et les procédés sommaires lui plaisent, flattent ses instincts, conviennent à sa propre nature. Elle avait pour feu l'empereur Nicolas une admiration enthousiaste, un vrai culte. Ce Gengis-Khan germanisé, ou plutôt ce prince allemand mongolisé, réalisait à ses yeux le sublime idéal du souverain absolu. Elle en retrouve aujourd'hui l'image fidèle dans son roi-croquemitaine, le futur empereur de l'allemagne. Ce n'est donc pas la noblesse allemande qui s'opposera jamais à l'alliance russe. Elle l'appuie au contraire avec une double passion ; d'abord par sa sympathie profonde pour les tendances despotiques de la politique russe, ensuite parce que son roi veut cette alliance, et aussi longtemps que la politique royale tendra à l'asservissement des peuples, cette volonté pour elle sera sacrée. Il n'en serait pas ainsi, sans doute, si le roi, devenu tout d'un coup infidèle à toutes les traditions de sa dynastie, décrétait leur émancipation. Alors, mais seulement alors, elle serait capable de se révolter contre lui, ce qui d'ailleurs ne serait pas fort dangereux, car la noblesse allemande, toute nombreuse qu'elle est, n'a aucune puissance qui lui soit propre. Elle n'a point de racines dans le pays et n'y existe comme caste bureaucratique et militaire surtout, que par la grâce de l'État. Au reste, il n'est pas probable que le futur empereur de l'Allemagne signe jamais librementet de son mouvement propre un décret d'émancipation, on peut espérer que la touchante harmonie qui existe entre lui et sa fidèle noblesse se maintiendra toujours. Pourvu qu'il continue d'être un franc despote, elle restera son esclave dévouée, heureuse de se prosterner devant lui et d'exécuter tous ses ordres si tyranniques et si féroces qu'ils soient.
Il n'en est pas ainsi du prolétariat de l'Allemagne. J'entends surtout le prolétariat des villes. Celui des campagnes est trop écrasé, trop anéanti et par sa position précaire et par ses rapports de subordination habituelle vis-à-vis des paysans propriétaires, et par l'instruction systématiquement empoisonnée de mensonges politiques et religieux qu'il reçoit dans les écoles primaires, pour qu'il puisse seulement savoir lui-même quel sont ses sentiments et ses vÏux ; ses pensées dépassent rarement l'horizon trop étroit de son existence misérable. Il est nécessairement socialiste par position et par nature, mais sans qu'il s'en doute lui-même. Seule la révolution sociale franchement universelle et bien large, plus universelle et plus large que ne la rêvent les démocrates-socialistes de l'Allemagne, pourra réveiller le diable qui dort en lui. Ce diable : l'instinct de la liberté, la passion de l'égalité, la sainte révolte, une fois réveillé en son sein, ne se rendormira plus. Mais jusqu'à ce moment suprême, le prolétariat des campagnes restera, conformément aux recommandation de M. le pasteur, l'humble sujet du roi, et l'instrument machinal entre les mains de toutes les autorités publiques et privées possibles.
Quant aux paysans propriétaires, il sont en majorité plutôt portés à soutenir la politique royale qu'à la combattre. Il y a pour cela beaucoup de raisons ; d'abord l'antagonisme des campagnes et des villes qui existe en Allemagne aussi bien qu'ailleurs, et qui s'y est solidement établi depuis 1525, alors que la bourgeoisie de l'Allemagne, ayant Luther et Melanchton à sa tête, trahit d'une manière si honteuse et si désastreuse pour elle-même, l'unique révolution de paysans qui ait eu lieu en allemagne ; ensuite l'instruction profondément rétrograde dont j'ai déjà parlé et qui domine dans toutes les écoles de l'Allemagne et de la Prusse surtout ; Ñ l'égoïsme, les instincts et les préjugés de conservation qui sont inhérents à tous les propriétaires grands et petits ; enfin l'isolement relatif des travailleurs des campagnes qui ralentit d'une manière excessive la circulation des idées, et le développement des passions politiques. De tout cela il résulte que les paysans propriétaires de l'Allemagne s'intéressent beaucoup plus à leurs affaires communales qui les touchent de plus près, qu'à la politique générale. Et comme la nature allemande, généralement considérée, est beaucoup plus portée à l'obéissance qu'à la résistance, à la pieuse confiance qu'à la révolte, il s'en suit que le paysan allemand s'en remet volontiers pour tous les intérêts généraux du pays, à la sagesse des hautes autorités instituées par Dieu. Il arrivera sans doute un moment où le paysan de l'Allemagne se réveillera aussi. Ce sera lorsque la grandeur et la gloire du nouvel empire prusso-germanique qu'on est en train de fonder aujourd'hui, non sans une certaine admiration et même une certaine sympathie mystique et historique de sa part, se traduira pour lui en lourds impôts, en désastres économiques ; ce sera lorsqu'il verra a petite propriété grevée de dettes, d'hypothèques, de taxes et de surtaxes de toutes sortes, se fondre et disparaître entre ses mains, pour aller arrondir le patrimoine toujours grossissant des grands propriétaires ; ce sera lorsqu'il reconnaîtra que, par une loi économique fatale, il est poussé à son tour dans le prolétariat. alors il se réveillera et probablement il se révoltera aussi. Mais ce moment est encore éloigné, et s'il faut l'attendre, l'allemagne qui ne pêche pourtant pas par une trop grande impatience, pourrait bien perdre patience.
Le prolétariat des fabriques et des villes se trouve dans une situation toute contraire ; quoiqu'attachés comme des serfs, par la misère, aux localités dans lesquelles ils travaillent, les ouvriers n'ayant pas de propriété, n'ont point d'intérêts locaux. Tous leurs intérêts sont d'une nature générale, pas même nationale, mais internationale ; parce que la question du travail et du salaire, la seule qui les intéresse directement, réellement, quotidiennement, vivement, mais qui est devenue le centre et la base de toutes les autres questions, tant sociales que politiques et religieuses, tend, aujourd'hui, à prendre, par le simple développement de la toute puissance du capital dans l'industrie et dans le commerce, un caractère absolument international. C'est là ce qui explique la merveilleuse croissance de l'Association Internationale des Travailleurs,association qui, fondée il y a six ans à peine, compte déjà, dans la seule Europe, plus d'un million de membres.
Les ouvriers allemands ne sont pas restés en arrière des autres. Dans ces dernières années surtout ils ont fait des progrès considérables, et le moment n'est pas éloigné peut-être où ils pourront se constituer en une véritable puissance. Il y tendent d'une manière, il est vrai, qui ne me parât pas la meilleure pour atteindre ce but. Au lieu de chercher à former une puissance franchement révolutionnaire, négative, destructive de l'État, la seule qui, selon ma conviction profonde, puisse avoir pour résultat l'émancipation intégrale et universelle des travailleurs et du travail, ils désirent, ou plutôt, ils se laissent entraîner par leurs chefs à rêver la création d'une puissance positive, l'institution d'un nouvel État ouvrier, populaire (Volksstaat) nécessairement national, patriotique et pangermanique, ce qui les met en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de l'Association Internationale,et dans une position fort équivoque vis-à-vis de l'empire prusso-germanique, nobiliaire et bourgeois que M. de Bismarck est en train de pétrir. Ils espèrent sans doute que par la voie d'une agitation légale d'abord, suivie plus tard d'un mouvement révolutionnaire plus prononcé et plus décisif, ils parviendront à s'en emparer et à le transformer en un État purement populaire. Cette politique que je considère comme illusoire et désastreuse, imprime tout d'abord à leur mouvement un caractère réformateur et non révolutionnaire, ce qui d'ailleurs tient peut-être aussi quelque peu à la nature particulière du peuple allemand, plus disposé aux réformes successives et lentes qu'à la révolution. Cette politique offre encore un grand désavantage, qui n'est du reste qu'une conséquence du premier : c'est de mettre le mouvement socialiste des travailleurs de l'Allemagne à la remorque du parti de la démocratie bourgeoise. On a voulu renier plus tard l'existence même de cette alliance, mais elle n'a été que trop bien constatée par l'adoption partielle du programme bourgeoisement-socialiste du Dr Jacobi, comme base d'une entente possible entre les bourgeois démocrates et le prolétariat de l'Allemagne, ainsi que par les différents essais de transaction, tentés dans les congrès de Nuremberg et de Stuttgart. C'est une alliance pernicieuse sous tous les rapports, elle ne peut apporter aux ouvriers aucune utilité même partielle, puisque le parti des démocrates et des socialistes bourgeois en Allemagne est vraiment un parti trop nul, trop ridiculement impuissant pour leur apporter une force quelconque, mais elle a beaucoup contribué à rétrécir et à fausser le programme socialiste des travailleurs de l'Allemagne. Le programme des ouvriers de l'Autriche par exemple, avant qu'ils ne se soient laissés enrégimenter dans le parti de la démocratie-socialiste, a été bien autrement plus large et plus pratique aussi qu'il ne l'est à présent.
Quoi qu'il en soit, c'est bien plutôt un erreur de système que d'instinct ; l'instinct des ouvriers allemands est franchement révolutionnaire et le deviendra chaque jour davantage. Les intrigants soudoyés par M. de Bismarck auront beau faire, ils ne parviendront jamais à inféoder la masse des travailleurs allemands à son empire prusso-germanique. D'ailleurs le temps de ses coquetteries gouvernementales avec le socialisme est passé. Ayant désormais pour lui l'enthousiasme servile et stupide de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, l'indifférence et la passive obéissance sinon les sympathies des campagnes, toute la noblesse allemande qui n'attend qu'un signe pour exterminer la canaille, et la puissance organisée d'une force militaire immense inspirée et conduite par cette même noblesse, M. de Bismarck voudra nécessairement écraser le prolétariat et l'extirper dans sa racine, par le fer et le feu, cette gangrène, cette maudite question sociale dans laquelle s'est concentré tout ce qui reste d'esprit de révolte dans les hommes et dans les nations. Ce sera une guerre à mort contre le prolétariat, en Allemagne, comme partout ailleurs, mais tout en invitant les ouvriers de tous les pays à s'y bien préparer, je déclare que je ne crains pas cette guerre. Je compte sur elle au contraire pour mettre le diable au corps des masses ouvrières. Elle coupera court à tous ces raisonnement sans dénouement ni fin (in's blane hinein)qui endorment, qui épuisent sans amener aucun résultat, et elle allumera au sein du prolétariat de l'Europe cette passion, sans laquelle il n'y a jamais de triomphe. Quant au triomphe final du prolétariat, qui peut en douter ? La justice, la logique de l'histoire est pour lui.
L'ouvrier allemand, devenant de jour en jour plus révolutionnaire, a hésité pourtant un instant, au commencement de cette guerre. D'un côté, il voyait Napoléon III, de l'autre Bismarck avec son roi-croquemitaine ; le premier représentant l'invasion, les deux autres la défense nationale. N'était-il pas naturel que malgré toute son antipathie pour ces deux représentants du despotisme allemand, il ait cru un instant que son devoir d'Allemand lui commandait de se ranger sous leur drapeau ? Mais cette hésitation ne fut pas de longue durée.
A peine les premières nouvelles des victoires remportées par les troupes allemandes furent-elles annoncées en Allemagne, aussitôt il devint évident que les Français ne pourraient plus passer le Rhin, surtout après la capitulation de Sédan, et la chute mémorable et irrévocable de Napoléon III dans la boue. Alors que la guerre de l'Allemagne contre la France, perdant son caractère de légitime défense, avait pris celui d'une guerre de conquête, d'une guerre du despotisme allemand contre la liberté de la France, les sentiments du prolétariat allemand changèrent tout d'un coup et prirent une direction ouvertement opposée à cette guerre et profondément sympathique pour la République française. Et ici je m'empresse de rendre justice aux chefs du parti de la démocratie-socialiste, à tout son comité directeur, aux Bebel, aux Liebknecht et à tant d'autres, qui eurent, au milieu des clameurs de la gent officielle et de toute la bourgeoisie de l'Allemagne, enragés de patriotisme, le courage de proclamer hautement les droits sacrés de la France. Ils ont rempli noblement, héroïquement leur devoir, car il leur a fallu vraiment un courage héroïque pour oser parler un langage humain au milieu de toute cette animalité bourgeoise rugissante.
Les ouvriers de l'Allemagne sont naturellement les ennemis passionnés de l'alliance et de la politique russe. Les révolutionnaires russes ne doivent pas s'étonner, ni même trop s'affliger, s'il arrive quelquefois aux travailleurs allemands d'envelopper le peuple russe lui-même dans la haine si profonde et si légitime que leur inspirent l'existence et tous les actes politiques de l'empire de toutes les Russies, comme les ouvriers allemands, à leur tour, ne devront plus s'étonner, ni trop s'offenser désormais, s'il arrive quelquefois au prolétariat de la France de ne point établir une distinction convenable entre l'Allemagne officielle, bureaucratique, militaire, nobiliaire, bourgeoise et l'Allemagne populaire. Pour ne pas trop s'en plaindre, pour être justes, les ouvriers allemands doivent juger par eux-mêmes. Ne confondent-ils pas souvent, trop souvent, suivant en cela l'exemple et les recommandations de beaucoup de leurs chefs, l'empire russe et le peuple russe dans un même sentiment de mépris et de haine, sans se douter seulement que ce peuple est la première victime et l'ennemi irréconciliable et toujours révolté de cet empire, comme j'ai eu souvent l'occasion de le prouver dans mes discours et dans mes brochures, et comme je l'établirai de nouveau dans le courant de cet écrit. Mais les ouvriers allemands pourront objecter qu'il ne tiennent pas compte des paroles, que leur jugement est basé sur des faits, et que tous les faits russes qui se sont manifestés au dehors, ont été des faits anti-humains, cruels, barbares, despotiques. A cela les révolutionnaires russes n'auront rien à répondre. Ils devront reconnaître que jusqu'à un certain point, les ouvriers allemands ont raison ; chaque peuple étant plus ou moins solidaire et responsable des actes commis par son État, en son nom et par son bras, jusqu'à ce qu'il renversé et détruit cet État. Mais si cela est vrai pour la Russie, cela doit être vrai également pour l'Allemagne.
Certes l'empire russe représente et réalise un système barbare, anti-humain, odieux, détestable, infâme. donnez-moi tous les adjectifs que vous voudrez, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai. Partisan du peuple russe et non patriote de l'État ou de l'empire de toutes les Russies, je défie qui que ce soit de haïr ce dernier plus que moi. Seulement, comme il faut être juste avant tout, je prie les patriotes allemands de vouloir bien observer et reconnaître, qu'à part quelques hypocrisies de forme, leur royaume de Prusse et leur vieil empire d'Autriche d'avant 1866, n'ont pas été beaucoup plus libéraux, ni beaucoup plus humains que l'empire de toutes les Russies, et que l'empire prusso-germanique ou knouto-germanique, que le patriotisme allemand élève aujourd'hui sur les ruines et dans le sang de la France, promet même de le surpasser en horreurs. Voyons, l'empire russe, tout détestable qu'il est, a-t-il jamais fait à l'Allemagne, à l'Europe, la centième partie du mal que l'Allemagne fait aujourd'hui à la France et qu'elle menace de faire à l'Europe tout entière ? Certes si quelqu'un a le droit de détester l'empire de Russie et les Russes, ce sont les Polonais. Certes si les Russes se sont jamais déshonorés et s'ils ont commis des horreurs, en exécutant les ordres sanguinaires de leurs Tzars, c'est en Pologne. Eh bien, j'en appelle aux Polonais eux-mêmes : les armées, les soldats et les officiers russes, pris en masse, ont-ils jamais accompli la dixième partie des actes exécrables que les armées, les soldats et les officiers de l'Allemagne, pris en masse, accomplissent aujourd'hui en France ? Les Polonais, ai-je dit, ont le droit de détester la Russie. Mais les Allemands, non, à moins qu'ils ne se détestent eux-mêmes en même temps.
Voyons, quel mal leur a-t-il jamais été fait par l'empire russe ? Est-ce qu'un empereur russe quelconque a jamais rêvé la conquête de l'Allemagne ? Lui a-t-il jamais arraché une province ? Des troupes russes sont-elles venues en Allemagne pour anéantir sa république Ñ qui n'a jamais existé Ñ et pour rétablir sur le trône ses despotes, Ñ qui n'ont jamais cessé de régner ?
Deux fois seulement, depuis que des rapports internationaux existent entre la Russie et l'Allemagne, des empereurs russes ont fait un mal politique à cette dernière. La première fois, ce fut Pierre III qui, à peine monté sur le trône, en 1761, sauva Frédéric-le-Grand et le royaume de Prusse avec lui d'une ruine imminente, en ordonnant à l'armée russe, qui avait combattu jusque là avec les Autrichiens contre lui, de se joindre à lui contre les Autrichiens. Une autre fois, ce fut l'empereur Alexandre Ier qui, en 1807, sauva la Prusse d'un complet anéantissement.
Voilà, sans contredit, deux très-mauvais services que la Russie a rendus à l'Allemagne, et si c'est de cela que se plaignent les Allemands, je dois reconnaître qu'ils ont mille fois raison, car en sauvant deux fois la Prusse, la Russie a incontestablement, sinon forgé toute seule, au moins contribué à forger les chaînes de l'Allemagne. Autrement, je ne saurais comprendre vraiment de quoi ces bons patriotes allemands peuvent se plaindre ?
En 1813, les russes sont venus en Allemagne comme des libérateurs et n'ont pas peu contribué, quoi qu'en disent messieurs les Allemands, à la délivrer du joug de Napoléon. Ou bien gardent-ils rancune à ce même empereur Alexandre, parce qu'il a empêché, en 1814, le feld-maréchal prussien Blucher de livrer Paris au pillage, comme il en avait exprimé le désir, ce qui prouve que les Prussiens ont toujours eu les même instincts et qu'ils n'ont pas changé de nature. En veulent-ils à l'empereur Alexandre pour avoir presque forcé Louis XVIII de donner une constitution à la France, contrairement aux vÏux exprimés par le roi de Prusse et par l'empereur d'Autriche, et d'avoir étonné l'Europe et la France, en se montrant, lui, empereur de Russie, plus humain et plus libéral que les deux grands potentats de l'Allemagne ?
Peut-être les Allemands ne peuvent-ils pardonner à la Russie l'odieux partage de la Pologne ? Hélas ! ils n'en ont pas le droit, car ils ont pris leur bonne part du gâteau. Certes, ce partage fut un crime. Mais parmi les brigands qui l'accomplirent, il y eut un Russe et deux Allemands : l'impératrice Marie-Thérèse d'Autriche et le grand roi Frédéric II de Prusse. Je pourrais même dire que tous les trois furent allemands. Car l'impératrice Catherine II, de lubrique mémoire, n'était autre chose qu'une princesse allemande pur sang. Frédéric II, on le sait, avait bon appétit. N'avait-il pas proposé à sa bonne commère de Russie de partager également la Suède, où régnait son neveu. L'initiative du partage de la Pologne lui appartint de plein droit. Le royaume de Prusse y a gagné d'ailleurs beaucoup plus que les deux autres coopartageants, car il ne s'est constitué comme une véritable puissance que par la conquête de la Silésie et par ce partage de la Pologne.
Enfin, les Allemands en veulent-ils à l'empire de Russie pour la compression violente, barbare, sanguinaire de deux révolutions polonaises, en 1830, et en 1863 ? Mais derechef il n'en ont aucun droit ; car en 1830, comme en 1863, la Prusse a été la complice la plus intime du cabinet de St-Pétersbourg et le pourvoyeur complaisant et fidèle de ses bourreaux. Le comte de Bismarck, le chancelier et le fondateur du futur empire knouto-germanique, ne s'était-il pas fait un devoir et un plaisir de livrer aux Mourawieff et aux Bergh toutes les têtes polonaises qui tombaient sous sa main ? Et les mêmes lieutenants prussiens qui étalent maintenant leur humanité et leur libéralisme pangermanique en France, n'ont-ils pas organisé, en 1863, en 1864 et en 1865, dans la Prusse polonaise et dans le grand-duché de Posen, comme de véritables gendarmes, dont ils ont d'ailleurs toute la nature et les goûts, une chasse en règle contre les malheureux insurgés Polonais qui fuyaient les Cosaques, pour les livrer enchaînés au gouvernement russe ? Lorsqu'en 1863, la France, l'Angleterre et l'Autriche avaient envoyé leurs protestations en faveur de la Pologne au prince Gortschakoff, seule la Prusse ne voulu point protester. Il lui était impossible de protester pour cette simple raison que, depuis 1860, tous les efforts de sa diplomatie tendaient à dissuader l'empereur Alexandre II de faire la moindre concession aux Polonais (13).
On voit que sous tous ces rapports, les patriotes allemands n'ont pas le droit d'adresser des reproches à l'empire russe. S'il chante faux, et certes sa voix est odieuse, la Prusse qui constitue aujourd'hui la tête, le cÏur et le bras de la grande Germanie unifiée, ne lui a jamais refusé un accompagnement volontaire. Reste donc un seul grief : le voici.
« La Russie, disent les Allemands, a exercé depuis 1815 jusqu'à ce jour, une influence désastreuse sur la politique tant extérieure qu'intérieure de l'Allemagne. Si l'Allemagne est restée si longtemps divisée, si elle reste esclave, c'est à cette influence qu'elle le doit.»
J'avoue que ce reproche m'a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d'un grand peuple ; la dignité de chaque nation, comme de chaque individu, devrait consister, selon moi, principalement en ceci, que chacun accepte toute la responsabilité de ses actes, sans chercher misérablement à en rejeter la faute sur les autres. N'est-ce pas une chose très-noble que les jérémiades d'un grand garçon qui viendrait se plaindre en pleurnichant qu'un autre l'ait dépravé, l'ait entraîné au mal ? Eh bien, ce qui n'est pas permis à un gamin, à plus forte raison doit-il être défendu à une nation, défendu par le respect même qu'elle doit avoir pour elle-même (14).
A la fin de cet écrit, en jetant un coup d'Ïil sur la question germano-slave, je prouverai par des faits historiques irrécusables que l'action diplomatique de la Russie sur l'Allemagne, et il n'y en a jamais eu d'autre, tant sous le rapport de son développement intérieur que sous celui de son extension extérieure, a été nulle ou presque nulle jusqu'en 1866, beaucoup plus nulle, dans tous les cas, que ces bons patriotes allemands et que la diplomatie russe elle-même ne se le sont imaginés ; et je prouverai qu'à partir de 1866, le Cabinet de St-Pétersbourg, reconnaissant du concours moral sinon de l'aide matérielle que celui de Berlin lui a apporté, pendant la guerre de Crimée, et plus inféodé à la politique prussienne que jamais, a puissamment contribué par son attitude menaçante contre l'Autriche et la France, à la complète réussite des projets gigantesques du comte de Bismarck et par conséquent aussi à l'édification définitive du grand empire prusso-germanique, dont l'établissement prochain va enfin couronner tous les vÏux des patriotes allemands.
Comme le docteur Faust, ces excellents patriotes ont poursuivi deux buts, deux tendances opposées : l'une vers une puissante unité nationale, l'autre vers la liberté. Ayant voulu concilier deux choses inconciliables, ils ont longtemps paralysé l'une par l'autre, jusqu'à ce qu'enfin, avertis par l'expérience, ils se soient décidés à sacrifier l'une pour conquérir l'autre. Et c'est ainsi que sur les ruines, non de leur liberté Ñ ils n'ont jamais été libres Ñ mais de leurs rêves libéraux, ils sont en train de bâtir maintenant leur grand empire prusso-germanique. Ils constitueront désormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable État et un peuple esclave.
Pendant cinquante années de suite, de 1875 jusqu'en 1866, la bourgeoisie allemande avait vécu dans une singulière illusion par rapport à elle-même : elle s'était crue libérale, elle ne l'était pas du tout. Depuis l'époque où elle reçut le baptême de Melanchton et de Luther, qui l'inféodèrent religieusementau pouvoir absolu de ses princes, elle perdit définitivement tous ses derniers instincts de liberté. La résignation et l'obéissance, quand même, devinrent plus que jamais son habitude et l'expression réfléchie de ses plus intimes convictions, le résultat de son culte superstitieux pour la haute-puissance de l'État. Le sentiment de la révolte, cet orgueil satanique qui repousse la domination de quelque maître que ce soit, divin ou humain, et qui seul crée dans l'homme l'amour de l'indépendance et de la liberté, non seulement lui est inconnu, il lui répugne, la scandalise et l'effraie. La bourgeoisie allemande ne saurait vivre sans maître ; elle éprouve trop le besoin de respecter, d'adorer, de se soumettre à un maître quelconque. Si ce n'est pas un roi, un empereur, eh bien ! ce sera un monarque collectif, l'État et tous les fonctionnaires de l'État, comme c'était le cas jusqu'ici à Francfort, à Hambourg, à Brême et Lubleck, appelées villes républicaines et libres, et qui passeront sous la domination du nouvel empereur d'Allemagne, sans s'apercevoir même qu'elles ont perdu leur liberté.
Ce qui mécontente le bourgeois allemand, ce n'est donc pas de devoir obéir à un maître, car c'est là son habitude, sa seconde nature, sa religion, sa passion, mais c'est l'insignifiance, la faiblesse, l'impuissance relative de celui à qui il doit et il veut obéir. Le bourgeois allemand possède au plus haut degré cet orgueil de tous les valets qui réfléchissent en eux-mêmes l'importance, la richesse, la grandeur, la puissance de leur maître. C'est ainsi que s'explique le culte rétrospectif de la figure historique et presque mythique de l'empereur d'Allemagne, culte né, en 1815, simultanément avec le pseudo-libéralisme allemand, dont il a été toujours depuis l'accompagnement obligé et qu'il a dû nécessairement étouffer et détruire, tôt ou tard, comme il vient de le faire de nos jours. Prenez toutes les chansons patriotiques des Allemands, composées depuis 1815, je ne parle pas des chansons des ouvriers socialistes qui ouvrent une ère nouvelle, prophétisent un monde nouveau, celui de l'émancipation universelle. Non, prenez les chansons des petits bourgeois, à commencer par l'hymne pangermanique d'Arndt. Quel est le sentiment qui y domine ? Est-ce l'Ïuvre de la liberté ? Non, c'est celle de la grandeur et de la puissance nationale : «Où est la patrie allemande ?» demande-t-il. Ñ Réponse : «Aussi loin que la langue allemande retentit.» La liberté n'inspire que très-médiocrement ces chansons du patriotisme allemand. On dirait qu'ils n'en font mention que par décence. Leur enthousiasme sérieux et sincère appartient à la seule unité. Et aujourd'hui même, de quels arguments se servent-ils pour prouver aux habitants de l'Alsace et de la Lorraine, qui ont été baptisés français par la Révolution et qui dans ce moment de crise si terrible pour eux se sentent plus passionnément français que jamais, qu'ils sont allemands et qu'ils doivent redevenir des Allemands ? Leur promettent-ils la liberté, l'émancipation du travail, une grande prospérité matérielle, un noble et large développement humain ? Non, rien de tout cela. Ces arguments les touchent si peu eux-mêmes, qu'ils ne comprennent pas qu'ils puissent toucher les autres. D'ailleurs ils n'oseraient pas pousser si loin le mensonge, dans un temps de publicité où le mensonge devient si difficile, sinon impossible. Ils savent, et tout le monde sait, qu'aucune de ces belles choses n'existe en Allemagne, et que l'Allemagne ne peut devenir un grand empire knouto-germanique qu'en y renonçant pour longtemps, même dans ses rêves ; la réalité est devenue trop saisissante aujourd'hui, trop brutale, pour qu'il y ait place et loisir pour des rêves.
A défaut de ces grandes choses à la fois réelles et humaines, les publicistes, les savants, les patriotes et les poètes de la bourgeoisie allemande leur parlent de quoi ? de la grandeur passée de l'empire d'Allemagne, des Hohenstauffen et de l'empereur Barberousse. Sont-ils fous ? Sont-ils idiots ? Non, ils sont des bourgeois allemands, des patriotes allemands ; mais pourquoi diable ces bons bourgeois, ces excellents patriotes de l'Allemagne adorent-ils tout ce grand passé catholique, impérial et féodal de l'Allemagne ? Retrouvent-ils, comme les villes d'Italie, dans le XIIe, dans le XIIIe, dans le XIVe et dans le XVe siècle, des souvenirs de puissance, de liberté, d'intelligence et de gloires bourgeoises ? La bourgeoisie, ou si nous voulons étendre ce mot, en nous conformant à l'esprit de ces temps reculés, la nation, le peuple allemand fut-il moins brutalisé, moins opprimé par ses princes despotes et par sa noblesse arrogante ? Non, sans doute, ce fut pis qu'aujourd'hui. Mais alors que vont-ils donc chercher dans les siècles passés, ces savants bourgeois de l'Allemagne ? La puissance du maître. C'est l'ambition des valets.
En présence de ce qui se passe aujourd'hui, le doute n'est plus possible. La bourgeoisie allemande n'a jamais aimé, compris, ni voulu la liberté. Elle vit dans sa servitude, tranquille et heureuse comme un rat dans un fromage, mais elle veut que le fromage soit grand. Depuis 1815 jusqu'à nos jours, elle n'a désiré qu'une seule chose ; mais cette chose elle l'a voulue avec une passion persévérante, énergique et digne d'un plus noble objet. Elle a voulu se sentir sous la main d'un maître puissant, fut-il un despote féroce et brutal, pourvu qu'il puisse lui donner, en compensation de son esclavage nécessaire, ce qu'elle appelle sa grandeur nationale, pourvu qu'il fasse trembler tous les peuples, y compris le peuple allemand au nom de la civilisation allemande.
On m'objectera que la bourgeoisie de tous les pays montre aujourd'hui les mêmes tendances, que partout elle accourt effarée s'abriter sous la protection de la dictature militaire, son dernier refuge contre les envahissements de plus en plus menaçants du prolétariat. Partant elle renonce à sa liberté, au nom du salut de sa bourse, et pour garder ses privilèges, partant elle renonce à son droit. Le libéralisme bourgeois, dans tous les pays, est devenu un mensonge, n'existant plus à peine que de nom.
Oui, c'est vrai. Mais au moins dans le passé, le libéralisme des bourgeois italiens, suisses, hollandais, belges, anglais et français a réellement existé, tandis que celui de la bourgeoisie allemande n'a jamais existé. Vous n'en trouverez aucune trace ni avant, ni après la Réformation.
Histoire du libéralisme allemand. La guerre civile, si funeste à la puissance des États, est, au contraire et à cause de cela même, toujours favorable au réveil de l'initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est très-simple ; elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière, si chère à tous les gouvernemetns, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu'on paît et qu'on tond à merci. elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale, dénuée de pensée et, en les forçant à réfléchir sur les prétentions respectives des princes ou des partis qui se disputent le droit de les opprimer et de les exploiter, les amène le plus souvent à la conscience sinon réfléchie au moins instinctive de cette profonde vérité, que les droits des uns sont aussi nuls que ceux des autres et que leurs intentions sont également mauvaises. En outre, du moment que la pensée, ordinairement endormie, des masses se réveille sur un point, elle s'étend nécessairement sur tous les autres. L'intelligence du peuple s'émeut, rompt son immobilité séculaire ; sortant des limites d'une foi machinale, brisant le joug des représentations et des notions traditionnelles et pétrifiées qui lui avaient tenu lieu de toute pensée, elle soumet à une critique sévère, passionnée, dirigée par son bon sens et par son honnête conscience, qui valent souvent mieux que la science, toutes ses idoles d'hier. C'est ainsi que se réveille l'esprit du peuple. avec l'esprit naît en lui l'instinct sacré, l'instinct essentiellement humain de la révolte, source de toute émancipation, et se développent simultanément sa morale et sa propspérité matérielle, filles jumelles de la liberté. cette liberté, si bienfaisante pour le peuple, trouve un appui, une garantie et un encouragement dans la guerre civile elle-même qui, en divisant ses oppresseurs, ses exploiteurs, ses tuteurs ou ses maîtres, diminue nécessairement la puissance malfaisante des uns et des autres. quand les maîtres s'entredéchirent, le pauvre peuple, délivré, au moins en partie, de la monotonie de l'ordre public, ou plutôt de l'anarchie et de l'iniquité pétrifiées qui lui sont imposées, sous ce nom d'ordre public, par leur autorité détestable, peut respirer un peu plus à son aise. D'ailleurs les parties adverses, affaiblies par la division et la lutte, ont besoin de la sympathie des masses pour triompher l'une de l'autre. Le peuple devient une maîtresse adorée, recherchée, courtisée. On lui fait toutes sortes de promesses, et lorsque le peuple est assez intelligent pour ne point se contenter de promesses, on lui fait des concessions réelles, politiques et matérielles. S'il ne s'émancipe par alors, la faute en est à lui seul.
Le procédé que je viens de décrire est précisément celui par lequel les communes de tous les pays de l'Occident de l'Europe se sont émancipées, plus ou moins, au moyen-âge. Par la manière dont elles se sont émancipées et surtout par les conséquences politiques, intellectuelles et sociales qu'elles ont sû tirer de leur émancipation, on peut juger de leur esprit, de leurs tendances naturelles et de leurs tempéraments nationaux respectifs.
Ainsi, vers la fin du XIe siècle déjà, nous voyons l'Italie en plein développement de ses libertés municipales, de son commerce et de ses arts naissants. Les villes d'Italie savent profiter de la lutte des empereurs et des papes qui commence, pour conquérir leur indépendance. Dans ce même siècle, la France et l'Angleterre se trouvent déjà en pleine philosophie scolastique, et comme conséquence de ce premier réveil de la pensée dans la foi et de cette première révolte implicite de la raison contre la foi, nous voyons dans le Midi de la France, la puissance de l'hérésie vaudoise. En Allemagne, rien. Elle travaille, elle prie, elle chante, bâtit ses temples, sublime expression de sa foi robuste et naïve, et obéit sans murmures à ses prêtres, à ses nobles, à ses princes et à son empereur qui la brutalisent et la pillent sans pitié ni vergogne.
Au XIIe siècle se forme la grande Ligue des villes indépendantes et libres d'Italie, contre l'empereur et contre le Pape. Avec la liberté politique commence naturellement la révolte de l'intelligence. Nous voyons le grand Arnaud de Brescia brûlé vif à Rome pour hérésie en 1155. En France, on brûle Pierre de Bruys et l'on persécute Abeilard ; et ce qui est plus, l'hérésie vraiment populaire et révolutionnaire des Albigeois se soulève contre la domination du Pape, des prêtres et des seigneurs féodaux. Persécutés, ils se répandent dans les Flandres, en Bohème, jusqu'en Bulgarie, mais pas en Allemagne. En Angleterre, le roi Henri Ier Beauclerc est forcé de signer une charte, base de toutes les libertés ultérieures. Au milieu de ce mouvement, seule la fidèle Allemagne reste immobile et intacte. Pas une pensée, pas un acte qui dénote le réveil d'une volonté indépendante ou d'une aspiration quelconque dans le peuple. Seulement deux faits importants : la création de deux ordres chevaleresques nouveaux, celui des Croisés teutoniques et celui des Porte-glaives livoniens, chargés tous les deux de préparer la grandeur et la puissance du futur empire knouto-germanique, par la propagande armée du catholicisme et du germanisme dans le Nord et dans le Nord-Est de l'Europe. On connaît la méthode uniforme et constante dont firent usage ces aimables propagateurs de l'Evangile du Christ, pour convertir et pour germaniser les populations slaves, barbares et payennes. C'est d'ailleurs la même méthode que leurs dignes successeurs emploient aujourd'hui pour moraliser,pour civiliser,pour germaniserla France ; ces trois verbes différents ayant dans la même bouche, et dans la pensée des patriotes allemands le même sens. C'est le massacre, en détail et en masse, l'incendie, le pillage, le viol, la destruction d'une portion de la population et l'asservissement du reste. Dans les pays conquis, autour des camps retranchés de ces civilisateurs armés, se formaient ensuite les villes allemandes. au milieu d'eux venait s'établir le saint évèque, le bénisseur quand même de tous les attentats commis ou entrepris par ces nobles brigands ; avec lui venait une troupe de prêtres et on baptisait de force les pauvres payens qui avaient survécu au massacre, puis on obligeait ces esclaves de bâtir des églises. Attirés par tant de sainteté et de gloire, arrivaient ensuite ces bons bourgeois allemands, humbles, serviles, lâchement respectueux vis-à-vis de l'arrogance militaire, à genoux devant toutes les autorités établies, politiques et religieuses, aplatis, en un mot, devant tout ce qui représentait une puissance quelconque, mais excessivement durs et pleins de mépris et de haine pour les populations indigènes vaincues ; d'ailleurs unissant à ces qualités utiles, sinon très brillantes, une force, une intelligence et une persévérance de travail tout à fait respectables, et je ne sais quelle puissance végétative de croissance et d'expansion envahissante qui rendaient ces parasites laborieux très dangereux pour l'indépendance et pour l'intégrité du caractère national, même dans les pays où ils étaient venus s'établir non par le droit de conquête, mais par grâce, comme en Pologne, par exemple. C'est ainsi que la Prusse orientale et occidentale et une partie du grand duché de Posen, se sont trouvés germanisés un beau jour. Ñ Le second fait allemand qui s'accomplit dans ce siècle, c'est la renaissance du droit romain, provoquée, non sans doute par l'initiative nationale, mais par la volonté spéciale des empereurs qui, en protégeant et en propageant l'étude des Pandectes retrouvés de Justinien, préparèrent les bases de l'absolutisme moderne.
Aux XVIIIe siècle, la bourgeoisie allemande semble se réveiller enfin. La guerre des Guelfes et des Gibelins, après avoir duré près d'un siècle, réussit à interrompre ses chants et ses rêves et à la tirer de sa pieuse léthargie. Elle commence vraiment par un coup de maître. Suivant sans doute l'exemple que leur avaient donné les villes d'Italie, dont les rapports commerciaux s'étaient étendus sur toute l'Allemagne, plus de soixante villes allemandes forment une ligue commerciale et nécessairement politique, formidable, la fameuse Hanse.
Si la bourgeoisie allemande avait eu l'instinct de la liberté, même partielle et restreinte, la seule qui fût possible dans ces temps reculés, elle aurait pu conquérir son indépendance et établir sa puissance politique déjà au XIIIe siècle, comme l'avaient fait bien avant, la bourgeoisie d'Italie. La situation politique des villes allemandes, à cette époque, ressemblait d'ailleurs beaucoup à celle des villes italiennes, auxquelles elles étaient liées doublement et par les prétentions du Saint-empire et par les rapports plus réels du commerce.
Comme les cités républicaines d'Italie, les villes allemandes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. Elles ne pouvaient pas, comme les communes de France, s'appuyer sur la puissance croissante de la centralisation monarchique, le pouvoir des empereurs, qui résidait beaucoup plus dans leurs capacités et dans leur influence personnelle que dans les institutions politiques et qui par conséquent variait avec le changement des personnes, n'ayant jamais pu se consolider, ni prendre corps en Allemagne. D'ailleurs toujours occupés des affaires d'Italie et de leur lutte interminable contre les papes, ils passaient les trois quarts de leur temps hors de l'Allemagne. Par cette double raison, la puissance des empereurs, toujours précaire et toujours disputée, ne pouvait offrir, comme celle des rois de France, un appui suffisant et sérieux à l'émancipation des communes.
Les villes d'Allemagne ne pouvaient pas non plus, comme les communes anglaises, s'allier avec l'aristocratie terrienne contre le pouvoir de l'empereur, pour revendiquer leur part de liberté politique ; les maisons souveraines et toute la noblesse féodale de l'Allemagne, contrairement à l'aristocratie anglaise, s'étaient toujours distinguées par une absence complète de sens politique. C'était tout simpement un ramassis de grossiers, brigands, brutaux, stupides, ignorants, n'ayant de goût que pour la guerre féroce et pillarde, que pour la luxure et pour la débauche. Ils n'étaient bons que pour attaquer les marchands des villes sur les grandes routes, ou bien pour saccager les villes elles-mêmes quand ils se sentaient en force, mais non pour comprendre l'utilité d'une alliance avec elles.
Les villes allemandes, pour se défendre contre la triste oppression, contre les vexations et contre le pillage régulier ou non régulier des empereurs, des princes souverains et des nobles, ne pouvaient donc réellement compter que sur leurs propres forces et que sur leur alliance entre elles. Mais pour que cette alliance, cette même Hanse qui ne fut jamais rien qu'une alliance presqu'exclusivement commerciale, pût leur offrir une protection suffisante, il aurait fallu qu'elle prît un caractère et une importance décidément politique ; qu'elle intervînt comme partie reconnue et respectée dans la constitution même et dans toutes les affaires tant intérieures qu'extérieures de l'empire.
Les circonstances d'ailleurs étaient entièrement favorables. La puissance de toutes les autorités de l'empire avait été considérablement affaiblie par la lutte des Gibelins et des Guelfes ; et puisque les villes allemandes s'étaient senties assez fortes pour former une ligue de défense mutuelle contre tous les pillards couronnés ou non couronnés, qui les menaçaient de toutes parts, rien ne les empêchaient de donner à cette ligue un caractère politique beaucoup plus positif, celui d'une formidable puissance collective réclamant et imposant le respect. Elles pouvaient faire davantage : profitant de l'union plus ou moins fictive que le mystique Saint-Empire avait établie entre l'Italie et l'Allemagne, les villes allemandes auraient pu s'allier ou se fédérer avec les villes italiennes, comme elles s'étaient alliées avec des villes flamandes et plus tard même avec quelques villes polonaises ; elles auraient dû naturellement le faire non sur une base exclusivement allemande, mais largement internationale ; et qui sait si une telle alliance, en ajoutant à la force native et [un] peu lourde et brute des Allemands, l'esprit, la capacité politique et l'amour de la liberté des Italiens, n'eût pas donné au développement politique et social de l'Occident une direction toute différente et bien autrement avantageuse pour la civilisation du monde entier. Le seul grand désavantage qui, probablement aurait résulté d'une telle alliance, ce serait la formation d'un nouveau monde politique, puissant et libre, en dehors des masses agricoles et par conséquent contre elles ; les paysans de l'Italie et de l'Allemagne auraient été livrés encore plus à la merci des seigneurs féodaux, résultat qui, d'ailleurs, n'a point été évité, puisque l'organisation municipale des villes a eu pour conséquence de séparer profondément les paysans des bourgeois et de leurs ouvriers, en Italie aussi bien qu'en Allemagne.
Mais ne rêvons pas pour ces bons bourgeois allemands ! Ils rêvent assez eux-mêmes ; il est malheureux seulement que leurs rêves n'aient jamais eu la liberté pour objet. Ils n'ont jamais eu, ni alors, ni depuis, les dispositions intellectuelles et morales nécessaires pour concevoir, aimer, pour vouloir et pour créer la liberté. L'esprit d'indépendance leur a toujours été inconnu. La révolte leur répugne, autant qu'elle les effraie. Elle est incompatible avec leur caractère résigné et soumis, avec leurs habitudes patiemment et paisiblement laborieuses, avec leur culte à la fois raisonné et mystique de l'autorité. On dirait que tous les bourgeois allemands naissent avec la bosse de la piété, avec la bosse de l'ordre public et de l'obéissance quand même. Avec de telles dispositions, on ne s'émancipe jamais, et même au milieu des conditions les plus favorables, on reste esclave.
C'est ce qui arriva à la ligue des villes hanséatiques. Elle ne sortit jamais des bornes de la modération et de la sagesse, ne demandant que trois choses : Qu'on la laissât paisiblement s'enrichir par son industrie et par son commerce ; qu'on respectât son organisation et sa juridiction intérieure ; et qu'on ne lui demandât pas des sacrifices d'argent trop énormes, en retour de la protection et de la tolérance qu'on lui accordait. Quant aux affaires générales de l'empire, tant intérieures qu'extérieures, la bourgeoisie allemande en laissa volontiers le soin exclusif aux «Grands Messieurs» (den grossen Herren), trop modeste elle-même pour s'en mêler.
Une si grande modération politique a dû être nécessairement accompagnée ou plutôt même est un symptome certain d'une grande lenteur dans un développement intellectuel et social d'une nation.
Et en effet, nous voyons que pendant tout le XVIIIe siècle, l'esprit allemand, malgré le mouvement commercial et industriel, malgré toute la prospérité matérielle des villes allemandes, ne produit absolument rien. Dans ce même siècle, on enseignait déjà, dans les écoles de l'Université de Paris, malgré le roi et le pape, une doctrine dont la hardiesse aurait épouvanté nos métaphysiciens et nos théologiens, affirmant, par exemple, que le monde, étant éternel, n'avait pas pu être créé, niant l'immortalité des âmes et le libre arbitre. En Angleterre, nous trouvons le grand moine Roger Bacon, le précurseur de la science moderne et le véritable inventeur de la boussole et de la poudre, quoique les Allemands veuillent s'attribuer cette dernière invention, sans doute pour faire mentir le proverbe. En Italie écrivait Dante. En Allemagne, la nuit intellectuelle complète.
Au XIVe siècle, l'Italie possède une magifique littérature nationale : Dante, Pétrarque, Boccace ; et dans l'ordre politique, Rienzi et Michel Lando, l'ouvrier cardeur, gonfalonier, de Florence. En France, les communes représentées aux Etats généraux, déterminent définitivement leur caractère politique, en appuyant la royauté contre l'aristocratie et le pape.
C'est aussi le siècle de la Jacquerie, cette première insurrection des campagnes de France. Insurrection pour laquelle les socialistes sincères n'auront pas, sans doute, le dédain ni surtout la haine des bourgeois. En Angleterre, Jean Wicleff, le véritable initiateur de la Réformation religieuse, commence à prêcher. En Bohème, pays slave, faisant malheureusement partie de l'empire germanique, nous trouvons dans les masses populaires, parmi les paysans, la secte si intéressante et si sympathique des Fraticelli qui osèrent prendre, contre le despote céleste, le parti de Satan, ce chef spirituel de tous les révolutionnaires passés, présents et à venir, le véritable auteur de l'émancipation humaine selon le témoignage de la Bible, le négateur de l'empire céleste comme nous le sommes de tous les empires terrestres, le créateur de la liberté ; celui même que Proudhon, dans son livre de la Justice, saluait avec une éloquence pleine d'amour. Les Fraticelli préparèrent le terrain pour la révolution de Huss et de Ziska. Ñ La liberté suisse naît enfin dans ce siècle.
La révolte des cantons allemands de la Suisse contre le despotisme de la maison de Habsbourg est un fait si contraire à l'esprit national de l'Allemagne, qu'il eut pour conséquence immédiate, la formation d'une nouvelle nation suisse, baptisée au nom de la révolte et de la liberté, et comme telle séparée désormais par une barrière infranchissable de l'empire germanique.
Les patriotes allemands aiment à répéter avec la célèbre chanson pangermanique d'Arndt, «que leur patrie s'étend aussi loin que résonne leur langue, chantant les louanges au bon Dieu.»
So weit die deutsche Zunge klingt, S'ils voulaient se conformer plutôt au sens réel de leur histoire qu'aux inspirations de leur fantaisie omnivore, ils auraient dû dire, que leur patrie s'étend aussi loin que l'esclavage des peuples et qu'elle cesse là où commence la liberté.
Und Gott im Himmel Lieder singt !
Non seulement la Suisse, mais les villes de la Flandre, liées pourtant avec les villes de l'Allemagne par des intérêts matériels, par ceux d'un commerce croissant et prospère, et malgré qu'elles fissent partie de la ligue hanséatique, tendirent, à partir même de ce siècle, à s'en séparer toujours davantage, sous l'influence de cette même liberté.
En Allemagne, pendant tout ce siècle, au milieu d'une prospérité matérielle croissante, aucun mouvement intellectuel, ni social. En politique deux faits seulement : le premier, c'est la déclaration des princes de l'empire qui, entraînés par l'exemple des roi de France, proclament que l'empire doit être indépendant du pape et que la dignité impériale ne relève que de Dieu seul. Le second, c'est l'institution de la fameuse Bulle d'or qui organise définitivement l'empire et décide qu'il y aura désormais sept princes électeurs, en l'honneur des sept chandeliers de l'Apocalypse.
Nous voilà enfin arrivés au XVe siècle. C'est le siècle de la Renaissance. L'Italie est en pleine floraison. Armée de la philosophie retrouvée de la Grèce antique, elle brise la lourde prison dans laquelle, pendant dix siècles, le catholicisme avait retenu renfermé l'esprit humain. La foi tombe, la pensée libre renaît. C'est l'aurore resplendissante et joyeuse de l'émancipation humaine. Le sol libre de l'Italie se couvre de libres et hardis penseurs. L'Eglise elle-même y devient payenne ; les papes et les cardinaux, dédaignant St Paul pour Aristote et Platon, embrassent la philosophie matérialiste d'Epicure, et oublieux du Jupiter chrétien, ne jurent plus que par Bacchus et Vénus ; ce qui ne les empêche pas de persécuter par moments les libres-penseurs dont la propagande entraînante menace d'anéantir la foi des masses populaires, cette source de leur puissance et de leurs revenus. L'ardent et illustre propagateur de la foi nouvelle, de la foi humaine, Pic de la Mirandole, mort si jeune, attire surtout contre lui les foudres du Vatican.
En France et en Angleterre, temps d'arrêt. Dans la première moitié de ce siècle, c'est une guerre odieuse, stupide, fomentée par l'ambition des rois anglais et soutenue bêtement par la nation anglaise, une guerre qui fit reculer d'un siècle l'Angleterre et la France. Comme les Prussiens, aujourd'hui, les Anglais du XVe siècle avaient voulu détruire, soumettre la France. Ils s'étaient même emparés de Paris, ce que les Allemands, malgré toute leur bonne volonté, n'ont pas encore réussi à faire jusqu'ici, et avaient brûlé Jeanne d'Arc à Rouen, comme les Allemands pendent aujourd'hui les francs-tireurs. Ils furent enfin chassés de Paris et de France, comme, espérons-le toujours, les Allemands finiront bien par l'être aussi.
Dans la seconde moitié du XVe siècle, en France, nous voyons la naissance du vrai despotisme royal, renforcé par cette guerre. C'est l'époque de Louis XI, un rude compère, valant à lui seul Guillaume Ier avec ses Bismarck et Moltke, le fondateur de la centeralisation bureaucratique et militaire de la France, le créateur de l'Etat. Il daigne bien encore quelquefois s'appuyer sur les sympathies intéressées de sa petite bourgeoisie qui voit avec plaisir son bon roi abattre les têtes, si arrogantes et si fières, de ses seigneurs féodaux ; mais on sent déjà à la manière dont il se comporte avec elle, que si elle ne voulait pas l'appuyer, il saurait bien l'y forcer. Toute indépendance, nobiliaire ou bourgeoise, spirituelle ou temporelle, lui est également odieuse. Il abolit la chevalerie et institue les ordres militaires ; voilà pour la noblesse. Il impose ses bonnes villes, selon sa convenance et dicte sa volonté aux Etats-généraux : voilà pour la liberté bourgeoise. Il défend enfin la lecture des ouvrages des nominauxet ordonne celle des réaux: (15) voilà pour la libre pensée. Eh bien, malgré une si dure compression, la France a donné naissance à Rabelais à la fin du XVe siècle : un génie profondément populaire, gaulois, tout débordant de cet esprit de révolte humaine qui caractérise le siècle de la Renaissance.
En Angleterre, malgré l'affaissement de l'esprit populaire, conséquence naturelle de la guerre odieuse qu'elle avait faite à la France, nous voyons, pendant tout le XVe siècle, les disciples de Wicleff propager la doctrine de leur maître, malgré le cruelles persécutions dont ils sont les victimes ; et préparer ainsi le terrain à la révolution religieuse qui éclata un siècle plus tard. En même temps, par la voie d'une propagande individuelle, sourde, invisible et insaisissable, mais néanmoins très-vivace, en Angleterre aussi bien qu'en France, l'esprit libre de la Renaissance tend à créer une philosophie nouvelle. Les villes flamandes, amoureuses de leur liberté et fortes de leur prospérité matérielle, entrent en plein dans le développement artistique et intellectuel moderne, se séparant par là même toujours davantage de l'Allemagne.
Quant à l'Allemagne, nous la voyons dormir de son plus beau sommeil pendant toute la première moitié de ce siècle. Et pourtant, il se passa, au sein de l'empire, et dans le voisinage le plus immédiat de l'Allemagne, un fait immense qui eût suffi pour secouer la torpeur de tout autre nation. Je veux parler de la révolte religieuse de Jean Huss, le grand réformateur Slave.
C'est avec un sentiment de profonde sympathie et de fierté fraternelle que je pense à ce grand mouvement national d'un peuple slave. Ce fut plus qu'un mouvement religieux, ce fut une protestation victorieuse contre le despotisme allemand, contre la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands ; ce fut la révolte de l'antique commune slave contre l'État allemand. Deux grandes révoltes slaves avaient déjà eu lieu dans le XIe siècle : la première contre la pieuse oppression de ces braves chevaliers teutoniques, ancêtres des lieutenants-hobereaux actuels de la Prusse. Les insurgés slaves avaient brûlé toutes les églises et exterminé tous les prêtres. Ils détestaient le Christianisme, et avec beaucoup de raison, parce que le Christianisme, c'était le germanisme dans sa forme la moins avenante : c'était l'aimable chevalier, le vertueux prêtre et l'honnête bourgeois, tous les trois Allemands pur sang, et représentant comme tels l'idée de l'autorité quand même, et la réalité d'un oppression brutale, insolente et cruelle. La seconde insurrection eut lieu, une trentaine d'années plus tard, en Pologne. Ce fut la première et l'unique insurrection des paysans proprement polonais. Elle fut étouffée par le roi Casimir. Voici comment cet événement est jugé par le grand historien polonais Lelewel dont le patriotisme et même une certaine prédilection pour la classe qu'il appelle «la démocratie nobiliaire»ne peuvent être mis en doute par personne :
« Le parti de Maslaw (le chef des paysans insurgés de la Mazowie) était populaire et allié du paganisme ; le parti de Casimir était aristocrate et partisan du Christianisme», (c'est-à-dire du germanisme). Et plus loin il ajoute : «Il faut absolument considérer cet événement désastreux comme une victoire remportée sur les classes inférieures, dont le sort ne pouvait qu'empirer à sa suite. L'ordre fut rétabli,mais la marche de l'état social tourna dès lors grandement au désavantage des classes inférieures.» (Histoire de la Pologne,par Joachim Lelewel, T. II, p. 19)
La Bohême s'était laissé germaniser encore plus que la Pologne ; comme cette dernière, elle n'avait été conquise par les Allemands, mais elle s'était laissé profondément dépraver par eux. Membre du Saint-Empire, depuis sa formation comme État, elle n'a jamais pu s'en détacher pour son malheur, et elle en avait adopté toutes les institutions cléricales, féodales et bourgeoises. Les villes et la noblesse de la Bohême s'étaient germanisées en partie ; noblesse, bourgeoisie et clergé étaient allemands non de naissance mais de baptême, ainsi que par leur éducation et par leur position politique et sociale ; l'organisation primitive des communes slaves n'admettant ni prêtres, ni classes. Seuls, les paysans de la Bohême s'étaient conservés purs de cette lèpre allemande, et ils en étaient naturellement les victimes. Cela explique leurs sympathies instinctives pour toutes les grandes hérésies populaires. ainsi que nous avons vu l'hérésie des Vaudois se répandre déjà au XIIe siècle, et les Fraticelli au XIVe et vers la fin de ce siècle, ce fut le tour de l'hérésie de Wicleff, dont les ouvrages furent traduits en langue bohême. Toutes ces hérésies avaient également frappé aux portes de l'Allemagne ; elles ont dû même la traverser pour arriver en Bohême, mais au sein du peuple allemand elles ne trouvèrent pas le moindre écho. Portant en elles le germe de la révolte, elles durent glisser, sans pouvoir l'entamer, sur sa fidélité inébranlable, ne parvenant pas même à troubler son sommeil profond. Par contre, elle durent trouver un terrain propice en Bohême, dont le peuple, asservi, mais non germanisé, maudissait du plein de son coeur et cette servitude et toute la civilisation aristocrato-bourgeoise des Allemands. Cela explique pourquoi, dans le voie de la protestation religieuse, le peuple tchèque a dû devancer d'un siècle le peuple allemand.
L'une des premières manifestations de ce mouvement religieux en Bohême fut l'expulsion en masse de tous les professeurs allemands de l'université de Prague, crime horrible que les Allemands ne purent jamais pardonner au peuple tchèque. Et pourtant, si l'on y regarde de plus près, on devra convenir que ce peuple eut mille fois raison de chasser ces corrupteurs patentés et serviles de la jeunesse slave. A l'exception d'une très courte période, de trente-cinq ans à peu près, entre 1813 et 1848, pendant lesquels le dévergondagedu libéralisme, voire même du démocratisme français, s'était glissé par contrebande et s'était maintenu dans les universités allemandes, représenté par une vingtaine, une trentaine de savants illustres et animés d'un libéralisme sincère, voyez ce qu'ont été les professeurs allemands jusqu'à cette époque et ce qu'ils sont redevenus sous l'influence de la réaction de 1849 : les adulateurs de toutes les autorités, les professeurs de la servilité. Issus de la bourgeoise allemande, ils en expriment consciencieusement les tendances et l'esprit. Leur science est la manifestation fidèle de la conscience de l'esclave, c'est la consécration idéale d'un esclavage historique.
Les professeurs allemands du XVe siècle, à Prague, étaient au moins aussi serviles, aussi valets que le sont les professeurs de l'Allemagne actuelle. Ceux-ci sont dévoués corps et âme à Guillaume Ier le féroce, le maître prochain de l'empire knouto-germanique. Ceux-là étaient servilement dévoués tout d'avance à tous les empereurs qu'il plairait aux sept princes électeurs apocalyptiques de l'Allemagne de donner au Saint-Empire germanique. Peu leur importait qui était le maître, pourvu qu'il y eût un maître, une société sans maître étant une monstruosité qui devait nécessairement révolter leur imagination bourgeoise-allemande. Ç'eût été le renversement de la civilisation germanique.
D'ailleurs quelles sciences enseignaient-ils, ces professeurs allemands du XVe siècle ? La théologie catholique-romaine et le code Justinien, deux instruments du despotisme. Ajoutez-y la philosophie scolastique, et cela à une époque où, après avoir sans doute rendu, dans les siècles passés, de grands services à l'émancipation de l'esprit, elle s'était arrêtée et comme immobilisée dans sa lourdeur monstrueuse et pédante, battue en brèche par la pensée moderne qu'animait le pressentiment, sinon encore la possession de la science vivante. Ajoutez-y encore un peu de médecine barbare enseignée, comme le reste, dans un latin très-barbare ; et vous aurez tout le bagage scientifique de ces professeurs. Cela valait-il la peine de les retenir ? Mais il y avait une grande urgence de les éloigner, car, outre qu'ils dépravaient la jeunesse par leur enseignement et par leur exemple servile, ils étaient les agents très-actifs, très-zélés de cette fatale maison de Habsbourg qui convoitait déjà la Bohême comme sa proie.
Jean Huss et Jérôme de Prague, son ami et son disciple, contribuèrent beaucoup à leur expulsion. Aussi, lorsque l'empereur Sigismond, violant le sauf-conduit qu'il leur avait accordé, les fit juger d'abord, par le Concile de Constance, puis brûler tous les deux, l'un en 1415 et l'autre en 1416, là, en pleine Allemagne, en présence d'un immense concours d'Allemands accourus de loin pour assister au spectacle, aucune voix allemande ne s'éleva pour protester contre cette atrocité déloyale et infâme. Il fallut que cent ans se passassent encore, pour que Luther réhabilitât en Allemagne la mémoire de ces deux grands réformateurs et martyrs slaves.
Mais si le peuple allemand, probablement encore endormi et rêvant, laissa sans protestation cet odieux attentat, le peuple tchèque protesta par une révolution formidable. Le grand, le terrible Ziska, ce héros, ce vengeur populaire, dont la mémoire vit encore, comme une promesse d'avenir, au sein des campagnes de la Bohême, se leva et, à la tête de ses Taborites, parcourant la Bohême tout entière, il brûla les églises, massacra les prêtres et balaya toute la vermine impériale ou allemande, ce qui signifiait la même chose, parce que tous les Allemands en Bohême étaient des partisans de l'empereur. Après Ziska, ce fut le grand Procope qui porta la terreur dans le coeur des Allemands. Les bourgeois de Prague eux-mêmes, d'ailleurs infiniment plus modérés que les Hussites des campagnes, firent sauter par les fenêtres, selon l'antique usage de ce pays, les partisans de l'empereur Sigismond (en 1419), lorsque cet infame parjure, cet assassin de Jean Huss et de Jérôme de Prague, eut l'audace insolente et cynique de se présenter comme compétiteur de la couronne, vacante, de Bohême. Un bon exemple à suivre ! C'est ainsi que devront être traités, en vue de l'émancipation universelle, toutes les personnes qui voudront s'imposer commeautorités officielles,aux masses populaires, sous quelque masque, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit.
Pendant dix-sept ans de suite, ces Taborites terribles, vivant en communauté fraternelle entre eux, battirent toutes les troupes de la Saxe, de la Franconie, de la Bavière, du Rhin et de l'Autriche, que l'empereur et le pape envoyèrent en croisade contre eux ; ils nettoyèrent la Moravie et la Silésie, et portèrent la terreur de leurs armes dans le coeur même de l'Autriche. Ils furent enfin battus par l'empereur Sigismond. Pourquoi ? Parce qu'ils furent affaiblis par les intrigues et par la trahison d'un parti tchèque aussi, mais formé par la coalition de la noblesse indigène et de la bourgeoisie de Prague, allemandes d'éducation, de position, d'idées et de moeurs, sinon de coeur, et s'appelant, par opposition aux Taborites communistes et révolutionnaires, le parti des Calixtins; demandant des réformes sages, possibles; représentant, en un mot, à cette époque, en Bohême, cette même politique de la modération hypocrite et de l'impuissance habile, que MM. Palacki, Rieger, Braunen et Compagnie y représentent si bien aujourd'hui.
A partir de cette époque, la révolution populaire commença à décliner rapidement, cédant la place d'abord à l'influence diplomatique, et un siècle plus tard à la domination de la dynastie autrichienne. Les politiques, les modérés, les habiles, profitant du triomphe de l'abhorré Sigismond, s'emparèrent du gouvernement, comme ils le feront probablement en France, après la fin de cette guerre et pour le malheur de la France. Ils servirent, les uns sciemment et avec beaucoup d'utilité pour l'ampleur de leurs poches, les autres bêtement, sans s'en douter eux-mêmes, d'instruments à la politique autrichienne, comme les Thiers, les Jules Favre, les Jules Simon, les Picard, et bien d'autres serviront d'instruments à Bismarck. L'Autriche les magnétisait et les inspirait. Ving-cinq ans après la défaite des Hussites par Sigismond, ces patriotes habiles et prudents portèrent un dernier coup à l'indépendance de la Bohême, en faisant détruire par les mains de leur roi Podiebrad la ville de Tabor, ou plutôt le camp retranché des Taborites. C'est ainsi que les républicains bourgeois de la France sévissent déjà et feront sévir encore bien davantage leur président ou leur roi contre le prolétariat socialiste, ce dernier camp retranché de l'avenir et de la dignité nationale de la France.
En 1526, la couronne de Bohême échut enfin à la dynastie autrichienne, qui ne s'en dessaisira plus jamais. En 1620, après une agonie qui dura un peu moins de cent ans, la Bohême, mise à feu et à sang, dévastée, saccagée, massacrée et à demi dépeuplée, perdant d'un seul coup ce qui lui restait encore d'indépendance, d'existence nationale et de droits politiques, se trouva ainsi enchaînée sous le triple joug de l'administration impériale, de la civilisation allemande et des Jésuites autrichiens. Espérons, pour l'honneur et le salut de l'humanité, qu'il n'en sera pas ainsi de la France.
Au commencement de la seconde moitié du XVe siècle, la nation allemande donna enfin une preuve d'intelligence et de vie, et cette preuve, il faut le dire, fut splendide : elle inventa l'imprimerie, et par cette voie, créée par elle-même, elle se mit en rapport avec le mouvement intellectuel de toute l'Europe. Le vent d'Italie, le shirocco de la libre pensée souffla sur elle et, sous ce souffle ardent, se fondit son indifférence barbare, son immobilité glacée. L'Allemagne devint humaniste et humaine.
Outre la voie de la presse, il y en eut une autre encore, moins générale et plus vivante. Des voyageurs allemands, revenant d'Italie vers la fin de ce siècle, en rapportèrent des idées nouvelles, l'Évangile de l'émancipation humaine, et les propagèrent avec une religieuse passion. Et cette fois, la semence précieuse ne fut point perdue. Elle trouva en Allemagne un terrain tout préparé pour la recevoir. Cette grande nation, réveillée à la pensée, à la vie, à l'action, allait prendre à son tour la direction du mouvement de l'esprit. Mais hélas !, elle se trouva incapable de le garder plus de vingt-cinq ans en ses mains.
Il faut bien distinguer entre le mouvement de la Renaissance et celui de la Réforme religieuse. En Allemagne, le premier ne précéda que de peu d'années le second. Il y eût une courte période, entre 1517 et 1525, où ces deux mouvements parurent se confondre, quoique animés d'un esprit tout à fait opposé : l'un, représenté par des hommes comme Érasme, comme Reuchlin, comme le généreux, l'héroïque Ulrich von Hutten, poète et penseur de génie, le disciple de Pic de Mirandole et l'ami de Franz de Sikingen, d'Îcolampade et de Zuringle, celui qui forma en quelque sorte le trait d'union entre l'ébranlement purement philosophique de la Renaissance, la transformation purement religieuse de la foi par la Réforme protestante, et le soulèvement révolutionnaire des masses, provoqué par les premières manifestations de cette dernière. L'autre, représenté principalement par Luther et Mélanchton, les deux pères du nouveau développement religieux et théologique en Allemagne. Le premier de ces mouvements profondément humanitaire, tendant, par les travaux philosophiques et littéraires d'Erasme, de Renchlin et d'autres, à l'émancipation complète de l'esprit et à la destruction des sottes croyances du Christianisme, et tendant en même temps par l'action plus pratique et plus héroïque d'Ulrich de Hutten, d'Îcolampade, et de Zuringle, à l'émancipation des masses populaires du joug nobiliaire et princier ; tandis que le mouvement de la Réforme, fanatiquement religieux, théologique et, comme tel, plein de respect divin et de mépris humain, supertitieux au point de voir le Diable et de lui jeter des encriers à la tête, comme cela est arrivé, dit-on, à Luther, dans le château de la Wartbourg, où l'on montre encore, sur le mur, une tache d'encre, devait nécessairement devenir l'ennemi irréconciliable et de la liberté de l'esprit et de la liberté des peuples.
Il y eut toutefois, comme je l'ai dit, un moment où ces deux deux mouvements si contraires durent réellement se confondre, le premier étant révolutionnaire par principe, le second forcé de l'être par position. D'ailleurs, dans Luther lui-même, il y avait une contradiction évidente. Comme théologien il était et devait être réactionnaire ; mais comme nature, comme tempérament, comme instinct, il était passionnément révolutionnaire. Il avait la nature de l'homme du peuple, et cette nature puissante n'était point faite pour subir patiemment le joug de qui que ce soit. Il ne voulait plier que devant Dieu, dans lequel il avait une foi aveugle et dont il croyait sentir la présence et la grâce en son coeur ; et c'est au nom de Dieu, que le douxMelanchton, le savant théologien et rien qu'un théologien, son ami, son disciple, en réalité son maître et le museleur de cette nature léonine, parvint à l'enchaîner définitivement à la réaction.
Les premiers rugissements de ce rude et grand Allemand furent tout à fait révolutionnaires. On ne peut s'imaginer, en effet, rien de plus révolutionnaire que ses manifestes contre Rome ; que les invectives et les menaces qu'il lança à la face des princes de l'Allemagne ; que sa polémique passionnée contre l'hypocrite et luxurieux despote et réformateur de l'Angleterre, Henri VIII. A partir de 1517, jusqu'à 1525, on n'entendit plus en Allemagne que les éclats de tonnerre de cette voix qui semblait appeler le peuple Allemand à une révolution générale, à la rénovation.
Son appel fut entendu. Les paysans de l'Allemagne se levèrent avec ce cri formidable, le cri socialiste : «Guerre aux châteaux, paix aux chaumières !»qui se traduit aujourd'hui par ce cri plus formidable encore : «A bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l'humanité ; liberté et prospérité au travail, égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur les ruines de tous les de tous les États.»
Ce fut le moment critique pour la Réforme religieuse et pour toute la destinée politique de l'Allemagne. Si Luther avait voulu se mettre à la tête de ce grand mouvement populaire, socialiste, des populations rurales insurgées contre leurs seigneurs féodaux, si la bourgeoisie des villes l'avait appuyé, c'en était fait de l'empire, du despotisme princier et de l'insolence nobiliaire en Allemagne. Mais pour l'appuyer, il eut fallu que Luther ne fût pas un théologien, plus soucieux de la gloire divine que de la dignité humaine et indigné de ce que des hommes opprimés, des serfs qui ne devaient penser qu'au salut de leur âme, eussent osé revendiquer leur portion de bonheur humain sur cette terre; il eût fallu aussi que les bourgeois des villes de l'Allemagne ne fussent pas des bourgeois allemands.
Ecrasée par l'indifférence et en très-grande partie aussi par l'hostilité notoire des villes et par les malédictions théologiques de Mélanchton et de Luther, beaucoup plus encore que par la force armée des seigneurs et des princes, cette formidable révolte des paysans de l'Allemagne fut vaincue. Dix ans plus tard fut égaement étouffée une autre insurrection, la dernière qui ait été provoqué en Allemagne par la réforme religieuse. Je veux parler de la tentative d'une organisation mystico-communiste par les anabaptistes de Munster, capitale de la Westphalie. Munster fut pris et Jean de Leyde, ce prophète anabaptiste, fut supplicié aux applaudissements de Mélanchton et de Luther.
D'ailleurs, déjà cinq ans auparavant, en 1530, les deux théologiens de l'Allemagne avaient posé les scellés sur tout mouvement ultérieur, même religieux, dans leur pays, en présentant à l'empereur et aux princes de l'Allemagne leur confession d'Augsbourg, qui, pétrifiant d'un seul coup le libre essor des âmes, reniant même cette liberté des consciences individuelles au nom de laquelle la Réformation s'était faite, leur imposant comme une loi absolue et divine un dogmatisme nouveau, sous la garde des princes protestants reconnus comme les protecteurs naturels et les chefs du culte religieux, constitua une nouvelle Église officielle qui, plus absolue même que l'Église catholique romaine, aussi servile, vis-à-vis du pouvoir temporel, que l'Église de Byzance, constitua désormais, entre les mains de ces princes protestants, un instrument de despotisme terrible et condamna l'Allemagne tout entière, protestante et par contre-coup catholique aussi, à trois siècles au moins du plus abrutissant esclavage, un esclavage, hélas ! qui ne paraît pas même aujourd'hui disposé, ce me semble, à faire place à la liberté (16).
Il a été très-heureux pour la Suisse que le concile de Strasbourg, dirigé cette même année par Zwingli et Bucer, ait repoussé cette constitution de l'esclavage ; une constitution soit-disant religieuse et qui l'était en effet, puisqu'au sein de Dieu même, elle consacrait ce pouvoir absolu des princes. Sortie presque exclusivement de la tête théologique et savante du professeur Mélanchton, sous la pression évidente du respect profond, illimité, inébranlable, servile, que tout bourgeois et professeur allemand bien né éprouve pour la personne de ses maîtres, elle fut aveuglément acceptée par le peuple allemand, parce que ses princes l'avaient acceptée; symptôme nouveau de l'esclavage historique, non-seulement extérieur, mais intérieur, qui pèse sur ce peuple.
Cette tendance, d'ailleurs si naturelle des princes protestants de l'Allemagne à partager entre eux les débris du pouvoir spirituel du pape, ou de se constituer chefs de l'Église dans la limite de leurs États respectifs, nous la retrouvons également dans d'autres pays monarchiques protestants, en Angleterre, par exemple, et en Suède, mais ni dans l'une, ni dans l'autre, elle ne parvint à triompher enfin du sentiment d'indépendance qui s'était réveillé dans les peuples. En Suède, en Danemark et en Norvège, le peuple et la classe des paysans surtout sut maintenir sa liberté et ses droits tant contre les envahissements de la noblesse que contre ceux de la monarchie. En Angleterre, la lutte de l'Église anglicane, officielle, avec les Églises libres des presbytériens d'Ecosse et des indépendants d'Angleterre, aboutit à une grande épreuve et mémorable révolution, de laquelle date la grandeur nationale de la Grande-Bretagne. Mais en Allemagne, le despotisme si naturel des princes ne rencontra pas les mêmes obstacles. Tout le passé du peuple allemand, si plein de rêves, mais si pauvre de pensées libres et d'action ou d'initiative populaire, l'ayant fondé, pour ainsi dire, dans le monde de la pieuse soumission et de l'obéissance respectueuse, résignée et passive, il ne trouva pas en lui-même, dans ce moment critique de son histoire, l'énergie et l'indépendance, ni la passion nécessaires pour maintenir sa liberté contre l'autorité traditionnelle et brutale de ses innombrables souverains nobiliaires et princiers. Dans le premier moment d'enthousiasme, il avait pris, sans doute, un élan magnifique. Un moment, l'Allemagne sembla trop étroite pour contenir les débordements de sa passion révolutionnaire. Mais ce ne fut qu'un moment, un élan, et comme l'effet passager et factice d'une inflammation cérébrale. Le souffle lui manqua bientôt ; et lourd, sans haleine et sans forces, il s'affaissa sur lui-même ; alors bridé de nouveau par Mélanchton et par Luther, il se laissa tranquillement reconduire au bercail, sous le joug historique et salutaire de ses princes.
Il avait fait un rêve de liberté et il se réveilla plus esclave que jamais. Dès lors l'Allemagne devint le vrai centre de la réaction en Europe. Non contente de prêcher l'esclavage, par son exemple, et d'envoyer ses princes, ses princesses et ses diplomates pour l'introduire et pour le propager dans tous les pays d'Europe, elle en fut l'objet de ses plus profondes spéculations scientifiques. Dans tous les autres pays, l'administration, prise dans sa plus large acception, comme l'organisation de l'exploitation bureaucratique et fiscale, exercée par l'État sur les masses populaires, est considérée comme un art : l'art de brider les peuples, de les maintenir sous une sévère discipline et de les tondre beaucoup sans les faire trop crier. En Allemagne, cet art est scientifiquement enseigné dans toutes les universités. Cette science pourrait être appelée la théologie moderne, la théologie du culte de l'État. Dans cette religion de l'absolutisme terrestre, le souverain prend la place du bon Dieu, les bureaucrates sont les prêtres, et le peuple, naturellement, la victime toujours sacrifiée sur l'autel de l'État.
S'il est vrai, comme j'en ai la ferme conviction, que seulement par l'instinct de la liberté, par la haine des oppresseurs, et par le caractère de se révolter contre tout ce qui porte le caractère de l'exploitation et de la domination dans le monde, contre toute sorte d'exploitation et de despotisme, se manifeste la dignité humaine des nations et des peuples, il faut convenir que, depuis qu'il existe une nation germanique jusqu'en 1848, les paysans de l'Allemagne seuls ont prouvé, par leur révolte du XVIe siècle, que cette nation n'est pas absolument étrangère à cette dignité. si on voulait la juger, au contraire, d'après les faits et gestes de se bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l'idéal de l'esclavage volontaire.
(*) Connu aussi sous le titre : La Révolution sociale ou la dictature militaire.Nous avons pris en compte les errata mentionnés au début de cette édition.
NOTES
Nous avons aussi corrigé l'expression "M. Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands",en gardant l'orthographe qui semble faire loi aujourd'hui pour tout le monde : Karl Marx... mais c'est à notre grand regret :o)
(1) Ñ Voir sa lettre dans le Progrès de Lyon.
(2) Ñ Idées révolutionnaires.
(3) Ñ Ne serait-il pas plus juste de l'appeler le gouvernement de la ruine de la France ?
(4) Ñ Lettres à un Français sur la crise actuelle.Septembre 1870.
(5) Ñ Idée générale de la Révolution.
(6) Ñ Histoire de la Révolution française, par Michelet, tome III.
(7) Ñ Lettres à un Français sur la crise actuelle.Septembre 1870.
(8) Ñ Les ours de Berne et l'ours de St-Péterbourg.Ñ complainte patriotique d'un Suisse humilié et désespéré. Ñ Neuchâtel, 1870.
(9) Ñ Proudhon. Ñ Idée générale de la Révolution.
(10) Ñ Histoire de la Révolution de 1848,par Louis Blanc. Tome second.
(11) Ñ Voici en quels termes M. Louis blanc décrit le lendemain de la victoire remportée en juin par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers de Paris :
« Rien ne saurait rendre la situation et l'aspect de Paris pendant les heures qui précédèrent et suivirent immédiatement la fin de ce drame inouï. A peine l'état de siège avait-il été déclaré, que des commissaires de police étaient allés dans toutes les directions ordonner aux passants de rentrer chez eux. Et malheur à qui reparaîtrait, jusqu'à décision nouvelle, sur le seuil de sa porte ! Le décret vous avait-il surpris vêtu d'un habit bourgeois, loin de votre demeure, vous y étiez reconduit de poste en poste, et sommé de vous y renfermer. Des femmes avaient été arrêtées portant des messages dans leurs cheveux, et des cartouches ayant été saisies dans la doublure de quelques fiacres, tout devint matière à soupçon. Les cercueils pouvaient contenir de la poudre : on se défia des enterrements, et les cadavres, sur la route de l'éternel repos, furent notés comme suspects. La boisson fournie aux soldats (de la garde nationale, bien entendu) pouvait être empoisonnée : on arrêta par précaution de pauvres vendeurs de limonade, et des vivandières que quinze ans firent peur. Défense aux citoyens de se montrer aux croisées et même de laisser les persiennes ouvertes, car l'espionnage et le meurtre étaient là aux aguets sans doute ! Une lampe agitée derrière une vitre, les reflets de la lune sur l'ardoise d'un toit, suffirent pour répandre l'épouvante. Déplorer l'égarement des insurgés ; pleurer, parmi tant de vaincus, ceux qu'on avait aimés, nul ne l'eût fait impunément. On fusilla une jeune fille parce qu'elle avait fait de la charpie,dans une ambulance d'insurgés, pour son amant peut-être, pour son mari, pour son père !
» La physionomie de Paris fut, durant quelques jours, celle d'une ville prise d'assaut. Le nombre des maisons en ruines et des édifices auxquels le canon avait fait brèche témoignait assez de la puissance de ce grand effort d'un peuple aux abois.Des lignes de bourgeois en uniforme coupaient les rues ; des patrouilles effarées battaient le pavé...................... Parlerai-je de la répression ?
» Ouvriers ! et vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de tout ce qu'il y a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez vos armes ! l'Assemblée nationale, la nation tout entière vous le demandent. On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent : ce sont nos ennemis, les vôtres qui parlent ainsi !On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid ! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir.»
» Telle était la proclamation que, le 26 juin, le général Cavaignac avait adressée aux insurgés. Dans une seconde proclamation adressée, le 26, à la garde nationale et à l'armée il disait :
» Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom soit maudit, si je consentais à y voir des victimes !»
» Jamais assurément, plus belles paroles n'avaient été prononcées, en un pareil moment surtout ! Mais comment cette promesse fut-elle remplie, juste ciel ?.............
»........... Les représailles eurent, en maints endroits, un caractère sauvage : c'est ainsi que des prisonniers entassésdans le jardin des Tuileries, au fond du souterrain au bord de l'eau,furent tués au hasardpar des balles qu'on leur envoyait à travers les lucarnes ; c'est ainsi que des prisonniers furent fusillés à la hâtedans la plaine de Grenelle, au cimetière Mont-Parnasse, dans les carrières de Montmartre, dans la cour de l'hôtel de Cluny, au cloître Saint-Benoît...... et qu'enfin une humiliante terreur plana, la luette finie, sur un Paris dévasté..........
» ......... Un trait achèvera le tableau.
» Le 3 juillet, un assez grand grand nombre de prisonniers furent retirés des caves de l'École militaire pour être conduits à la préfecture de police, et, de là, dans les forts. On les lia à quatre par les mains et avec des cordes très-serrées. Puis, comme ces malheureux avaient de la peine à marcher, épuisés qu'ils étaient par la faim, on apporta devant eux des écuelles remplies de soupe. Ayant les mains garrottées, ils furent obligées de se coucher sur le ventre et de se traîner jusqu'aux écuelles comme des animaux, aux éclats de rire des officiers de l'escorte,qui appelaient cela le socialisme en pratique ! Je tiens le fait d'un de ceux à qui fut infligé ce supplice.»
(Histoire de la Révolution de 1848,par Louis blanc, tome second.)
Voilà donc l'humanité bourgeoise, et nous avons vu comment, plus tard, la justice des républicains bourgeois s'est manifestée par la transportation, sans jugement, par simple mesure de sûreté générale,de 4.348 citoyens sur 15.000 citoyens arrêtés.
(12) Ñ Aucun ne personnifie mieux l'immoralité politique et sociale de la bourgeoisie actuelle que M. Émile de Girardin. Charlatan intellectuel sous les apparences d'un penseur sérieux ; apparences qui ont trompé beaucoup de gens, jusqu'à Proudhon lui-même, qui eut la naïveté de croire que M. de Girardin pouvait s'attacher de bonne foi et pour tout de bon à un principe quelconque, le ci-devant rédacteur de la Presseet de la Libertéest pire qu'un sophiste, c'est un sophistiqueur, un fraudulateur de tous les principes. Il suffit qu'il touche à l'idée la plus simple, la plus vraie, la plus utile, pour qu'elle soit immédiatement faussée et empoisonnée. D'ailleurs, il n'a jamais rien inventé ; son affaire ayant toujours consisté à falsifier les inventions d'autrui. On le considère, dans un certain mode, comme le plus habile créateur et rédacteur de journaux. Certes, sa nature d'exploiteur et de falsificateur des idées d'autrui, et son charlatanisme effronté, ont dû le rendre très-propre à ce métier. Toute sa nature, tout son être se résument en deux mots : réclame et chantage.Au journalisme il doit toute sa fortune ; et l'on ne devient pas riche par la presse, quand on reste honnêtement attaché à la même conviction et au même drapeau. aussi nul n'a poussé aussi loin l'art de changer habilement et à temps ses convictions et ses drapeaux. Il a été, tout à tour, orléaniste, républicain et bonapartiste, et il serait devenu légitimiste, ou communiste au besoin. On le dirait doué de l'instinct des rats, car il a toujours su quitter le vaisseau de l'État à la veille du naufrage. C'est ainsi qu'il avait tourné le dos au gouvernement de Louis-Philippe quelques mois avant la révolution de Février, non pour les raisons qui poussèrent la France à renverser le trône de Juillet, mais pour des rasions propres à lui et dont les deux principales furent sans doute son ambition vaniteuse et son amour du lucre déçus. Le lendemain de Février, il se pose en républicain très-ardent, plus républicain que les républicains de la veille ; ils propose ses idées et sa personne ; une idée par jour, naturellement dérobée à quelqu'un, mais préparée, transformée par M. Émile de Girardin lui-même, de manière à empoisonner quiconque l'accepterait de ses mains : une apparence de vérité, avec un inépuisable fond de mensonge ; Ñ et sa personne, portant naturellement ce mensonge et avec lui de discrédit et le malheur sur toutes les causes qu'elle embrasse. Idées et personne furent repoussés par le mépris populaire. Alors M. de Girardin devint l'ennemi implacable de la République. Nul ne conspira aussi méchamment contre elle, nul ne contribua autant, au moins d'intention, à sa chute. Il ne tarde pas à devenir l'un des agents les plus actifs et les plus intrigants de Bonaparte. Ce journaliste et cet homme d'Étatétaient faits pour s'entendre. Napoléon III réalisait, en effet, tous les rêves de M. Émile de Girardin. C'était l'homme fort, se jouant, comme lui, de tous les principes, et doué d'un cÏur assez large pour s'élever au-dessus de tous les vains scrupules de conscience, au-dessus de tous les étroits et ridicules préjugés d'honnêteté, de délicatesse, d'honneur, de moralité publique et privée, au-dessus de tous les sentiments d'humanité ; scrupules, préjugés et sentiments qui ne peuvent qu'entraver l'action politique ; c'est l'homme de l'époque, en un mot, évidemment appelé à gouverner le monde. Pendant les premiers jours qui suivirent le coup d'État, il y eut quelque chose comme une brouille légère entre l'augustesouverain et l'augustejournaliste. Mais ce ne fut autre chose qu'une bouderie d'amants, non une dissidence de principes. M. Émile de Girardin ne se crut point suffisamment récompensé. Il aime, sans doute, beaucoup l'argent, mais il lui faut aussi des honneurs, une participation au pouvoir. Voilà ce que Napoléon III, malgré toute sa bonne volonté, ne put jamais lui accorder. Il y eut toujours près de lui quelque Morny, quelque Fleury, quelque Billault, quelque Rouher, qui l'en empêchèrent. De sorte que ce ne fut seulement que vers la fin de son règne qu'il pu conférer à M. Émile de Girardin la dignité de sénateur de l'empire. Si Émile Ollivier, l'ami de cÏur, l'enfant adoptif et en quelque sorte la créature de M. Émile de Girardin, n'était pas tombé si tôt, nous aurions vu, sans doute, le grand journaliste ministre. M. Émile de Girardin fut un des principaux auteurs du ministère Ollivier. Dès lors, son influence politique s'accrut. Il fut l'inspirateur et le conseiller persévérant des deux derniers actes politiques de l'empereur qui ont perdu la France : le plébiscite et la guerre. Adorateur désormais agréé de Napoléon III, ami du général Prim en Espagne, père spirituel d'Émile Ollivier, et sénateur de l'empire, M. Émile de Girardin se sentit trop grand homme à la fin pour continuer son métier de journaliste. Il abandonna la rédaction de la Liberté,son neveu et disciple, au propagateur fidèle de ses idées, M. Détroyat ; et comme une jeune fille qui se prépare pour sa première communion, il se renferma lui-même dans un recueillement méditatif, afin de recevoir avec toute la dignité convenable ce pouvoir si longtemps convoité et qui allait enfin tomber dans ses mains. Quelle désillusion amère ! Abandonné cette fois par son instinct ordinaire, M. Émile de Girardin n'avait point senti que l'empire croulait, et que c'étaient précisément ses inspirations et ses conseils qui le poussaient dans l'abîme. Il n'était plus temps pour faire volte-face. Entraîné dans la chute, M. de Girardin tombe de toute la hauteur de ses rêves ambitieux, au moment même où ils semblaient devoir s'accomplir... Il tombe aplati, et cette fois définitivement annulé. Depuis le 4 septembre, il se donne toutes les peines du monde, mettant en Ïuvre ses anciens artifices, pour attirer sur lui l'attention du public. Il ne se passe pas une semaine que son neveu, le nouveau rédacteur de la Liberté,ne le proclame le premier homme d'État de la France et de l'Europe. Tout cela est en pure perte. Personne ne lit la Liberté,et la France a bien autre chose à faire que de s'occuper des grandeurs de M. Émile de Girardin. Il est bien mort, cette fois, et Dieu veuille que le charlatanisme moderne de la parole, qu'il a tant contribué à créer, soit également mort avec lui.(13) Ñ Lorsque l'ambassadeur de la Grande-Bretagne à Berlin, lord Bloomfield, si je ne me trompe du nom, proposa à M. de Bismarck de signer au nom de la Prusse la fameuse protestation des cours de l'Occident, M. de Bismarck s'y refusa, en disant à l'ambassadeur anglais : « Comment voulez-vous que nous protestons, quand depuis trois ans nous ne faisons que répéter à la Russie une seule chose, c'est de ne faire aucune concession à la Pologne.»
(14) Ñ J'avoue que j'ai été profondément étonné, en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l'an passé, par M. Karl Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d'une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève. Il prétend que si l'Allemagne n'est pas encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie. Il méconnaît singulièrement l'histoire de son propre pays, et avance une chose dont l'impossibilité, en laissant même de côté les faits historiques, se laisse facilement démontrer par l'expérience de tous les temps et de tous les pays. A-t-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que ce ne soit par la voie de la conquête ? Mais l'Allemagne, que je sache, n'a jamais été conquise par la Russie. Il est donc parfaitement impossible qu'elle ait pu adopter un principe russe quelconque ; mais il est plus que probable, il est certain que, vu son voisinage immédiat et à cause de la prépondérance incontestable de son développement politique, administratif, juridique, industriel, commercial, scientifique et social, l'Allemagne au contraire a fait passer beaucoup de ses propre idées en Russie, ce dont les Allemands conviennent généralement eux-mêmes, lorsqu'ils disent, non sans orgueil, que la Russie doit à l'Allemagne le peu de civilisation qu'elle possède. Fort heureusement pour eux, pour l'avenir de la Russie, cette civilisation n'a pas pénétré, au-delà de la Russie officielle, dans le peuple, mais, en effet, c'est aux Allemands que nous devons notre éducation politique, administrative, policière, militaire et bureaucratique et tout l'achèvement de notre empire impérial, voire même notre auguste dynastie.
Que le voisinage d'un grand Émir Mongolo-Byzantin-Germanique ait été plus agréable aux despotes de l'Allemagne qu'à ses peuples ; plus favorable au développement de sa servitude indigène, tout à fait nationale-germanique, qu'à celui des idées libérales et démocratiques importées de France, qui peut en douter ? L'Allemagne se serait développée beaucoup plus dans le sens de la liberté et de l'égalité, si, au lieu de l'empire russe, elle avait eu pour voisins les États-Unis de l'Amérique du Nord, par exemple. elle avait eu, d'ailleurs, un voisin qui la séparait de l'empire moscovite. C'était la Pologne, non démocratique, il est vrai, nobiliaire, fondée sur le servage des paysans comme l'Allemagne féodale, mais beaucoup moins aristocratique, plus libérale, plus ouverte à toutes les influences humaines que cette dernière. Eh bien ! l'Allemagne, impatiente de ce voisinage turbulent, si contraire à ses habitudes d'ordre, de servilité pieuse et de loyale soumission, en dévora une bonne moitié, laissant l'autre moitié au Tzar Moscovite, cet empire de toutes les Russies, dont elle est devenue par là même la voisine immédiate. Et maintenant, elle se plaint de ce voisinage, c'est ridicule.
La Russie également aurait gagné beaucoup, si, au lieu de l'Allemagne, elle avait eu pour voisine, à l'Occident, la France ; et au lieu de la Chine, à l'Orient, l'Amérique du Nord. Mais les Socialistes Révolutionnaires, ou, comme on commence à les appeler en Allemagne, les anarchistes russes, sont trop jaloux de la dignité de leur peuple pour rejeter toute la faute de son esclavage sur les Allemands ou sur les Chinois. Et pourtant, avec bien plus de raison, ils auraient eu le droit historique de la rejeter aussi bien sur les uns que sur les autres. Car enfin, il est certain que les hordes mongoles, qui ont conquis la Russie, sont venus de la frontière de la Chine. Il est certain que, pendant plus de deux siècles, ils l'ont tenue asservie sous leur joug. Deux siècles de joug barbare, quelle éducation ! Fort heureusement, cette éducation ne pénétra jamais dans le peuple russe, proprement dite, ni dans la masse des paysans qui continuèrent de vivre sous leur loi coutumière, communale, ignorant et détestant toute autre politique et jurisprudence, comme ils le font encore à présent. Mais elle déprave complètement la noblesse et en grande partie aussi le clergé russe, et ces deux classes privilégiées, également brutales, également serviles, peuvent être considérées comme les vraies fondations de l'empire moscovite. Il est certain que cet empire fut principalement fondé sur l'asservissement des peuples, et que le peuple russe, qui n'a point reçu en partage cette sainte résignation dont paraît être doué à un si haut degré le peuple allemand, n'a jamais cessé de détester cet empire, ni de se révolter contre lui. Il a été et il reste encore aujourd'hui le seul vrai socialiste-révolutionnaire en Russie. Ses révoltes ou plutôt ses révolutions (en 1612, en 1667, en 1771) ont souvent menacé l'existence même de l'empire moscovite, et j'ai la ferme conviction que, sans trop tarder, une nouvelle révolution socialiste populaire, cette fois triomphante, le renversera tout à fait. Il est certain que si les Tzars de Moscou, devenus plus tard les empereurs de St-Pétersbourg, ont triomphé jusqu'ici de cette opiniâtre et violente résistance populaire, ce n'est que, grâce à la science politique, administrative, bureaucratique et militaire que nous ont apportée les Allemands qui, en nous dotant de tant de belles choses, n'ont pas oublié d'apporter, n'ont pas pu ne pas apporter avec eux leur culte non plus oriental, mais protestant-germanique du souverain, représentant personnel de la raison d'État, la philosophie de la servilité nobiliaire, bourgeoise, militaire et bureaucratique érigée en système ; ce qui fut un grand malheur, selon moi. Car l'esclavage oriental, barbare, rapace, pillard de notre noblesse et de notre clergé, était le produit très-brutal, mais tout à fait naturel de circonstances historiques malheureusement d'un profond égarement et d'une situation économique et politique encore plus malheureuse. Cet esclavage était un fait naturel, non un système, et comme tel il pouvait et il devait se modifier sous l'influence bienfaisante des idées libérales, démocratiques, socialistes et humanitaires de l'Occident. Il s'est modifié, en effet, de sorte que, pour ne faire mention que des faits les plus caractéristiques, nous avons vu, de 1818 à 1825, plusieurs centaines de nobles, la fleur de notre noblesse, appartenant à la classe la plus élevée et la plus riche de Russie, former une conspiration très-sérieuse et très-menaçante contre le despotisme impérial, avec le but de fonder sur ses ruines une Constitution monarchique-libérale, selon le désir des uns, ou une république fédérative et démocratique, selon celui du plus grand nombre, ayant pour base, l'une et l'autre, l'émancipation complète des paysans avec la propriété de la terre. Depuis il n'y a pas eu une seule conspiration en Russie à laquelle de jeunes nobles, souvent fort riches, n'aient participé. D'un autre côté, tout le monde sait que ce sont précisément les fils de nos prêtres, les étudiants de nos académies et de nos séminaires, qui constituent la phalange secrète du parti socialiste-révolutionnaire en Russie. Que messieurs les patriotes allemands, en présence de ces faits incontestables et que toute leur mauvaise foi proverbiale ne parviendra jamais à détruire, veuillent bien me dire s'il y a jamais eu en allemagne beaucoup de nobles ou d'étudiants en théologie qui aient conspiré contre l'État pour l'émancipation du peuple ? Et pourtant ce ne sont pas les nobles ni les théologiens qui lui manquent. D'où vient cette pauvreté, pour ne pas dire cette absence de sentiments libéraux et démocratiques dans la noblesse, dans le clergé, et je dirai aussi, pour être sincère jusqu'au bout, dans la bourgeoisie de l'Allemagne ? C'est que dans toutes ces classes respectables, représentants de la civilisation allemande, le servilisme n'est pas seulement un fait naturel produit de causes naturelles, il est devenu un système, une science, une sorte de culte religieux ; et à cause de cela même, il constitue une maladie incurable. Pouvez-vous vous imaginer un bureaucrate allemand, ou bien un officier de l'armée allemande, conspirant et se révoltant pour la liberté, pour l'émancipation des peuples ? Non, sans doute. Nous avons bien vu dernièrement des officiers et des hauts fonctionnaires du Hanovre conspirer contre M. de Bismarck, mais dans quel but ? Dans celui de rétablir sur son trône un roi despote, un roi légitime. Eh bien, la bureaucratie russe et le corps des officiers russes comptent dans leurs rangs beaucoup de conspirateurs pour le peuple. voilà la différence ; elle est toute en faveur de la Russie. Ñ Il est donc naturel que, lors même que l'action asservissante de la civilisation allemande n'a pu parvenir à corrompre complètement même les corps privilégiés et officiels de la russie, elle ait dû exercer constamment sur ses classes son influence malfaisante. Et je le répète, il est fort heureux pour le peuple russe qu'il ait été épargné par cette civilisation, de même qu'il a été épargné par la civilisation des Mongols.
A l'encontre de tous ces faits, les bourgeois patriotes de l'Allemagne pourront-ils en citer un seul qui constate l'influence pernicieuse de la civilisation Mongolo-Byzantine de la Russie officielle sur l'Allemagne. Il leur serait complètement impossible de le faire, puisque les Russes ne sont jamais venus en allemagne ni comme conquérants, ni comme professeurs, ni comme administrateurs, d'où il résulte, que si l'Allemagne a réellement emprunté quelque chose à la Russie officielle, ce que je nie formellement, ce ne pouvait être que par penchant et par goût.
Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d'un excellent patriote allemand et d'un démocrate socialiste sincère, comme l'est indubitablement M. Karl Marx, et surtout bien plus profitable pour l'Allemagne populaire, si, au lieu de chercher à consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l'Allemagne à une influence étrangère, s'il voulait bien employer son érudition immense, pour prouver, conformément à la justice et à la vérité historique, que l'Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle-même, tous les éléments de son esclavage actuel. Je lui aurais volontiers abandonné le soin d'accomplir un travail si utile, nécessaire surtout au point de vue de l'émancipation de son peuple allemand, et qui, sorti de son cerveau et de sa plume, appuyé sur une érudition étonnante, devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment plus complet. Mais comme je n'espère pas, qu'il trouve convenable et nécessaire de dire toute la vérité sur ce point, je m'en charge, et je m'efforcerai de prouver dans le courant de cet écrit, que l'esclavage, les crimes et la honte actuelle de l'Allemagne ont les produits tout à fait indigènes de quatre grandes causes historiques : la féodalité nobiliaire dont l'esprit, loin d'avoir été vaincu comme en france, s'est incorporé dans la constitution actuelle de l'allemagne ; l'absolutisme du souverain sanctionné par le protestantisme et transformé par lui en objet de culte ; la servilité persévérante et chronique de la bourgeoisie de l'allemagne, et la patience à toute épreuve de son peuple. La cinquième cause enfin, qui tient d'ailleurs de très près aux quatre premières, c'est la naissance et la rapide formation de la puissance toute mécanique et toute anti-nationale de l'État de Prusse.
(15) Ñ Les nominaux,matérialistes autant que pouvaient l'être des philosophes scolastiques, n'admettaient pas la 'réalité' des idées abstraites ; les réaux,au contraire, penseurs orthodoxes, soutenaient l'existence réellede ces idées.
(16) Ñ Pour se convaincre de l'esprit servile qui caractérise l'Église luthérienne en Allemagne, même encore de nos jours, il suffit de lire la formule de la déclaration ou promesse écrite que tout ministre de cette Église dans le royaume de Prusse, soit signer et jurer d'observer avant d'entrer en fonctions. Elle ne surpasse pas, mais certainement, elle égale en servilité les obligations qui sont imposées au clergé russe. Chaque ministre de l'Évangile en Prusse prête le serment d'être pendant toute sa vie un sujet dévoué et soumis de son Seigneur et maître, non pas le bon Dieu, mais le roi de Prusse ; d'observer scrupuleusement et toujours ses saints commandements et de ne jamais perdre de vue les intérêts sacrés de Sa Majesté, d'inculquer ce même respect et cette même obéissance absolue à ses ouailles, et de dénoncer au gouvernement toutes les tendances, toutes les entreprises, tous les actes qui pourraient être contraires, soit à la volonté, soit aux intérêts du gouvernement.Et c'est à de pareils esclaves qu'on confie la direction exclusive des écoles populaires en Prusse ! Cette instruction tant vantée n'est donc rien qu'un empoisonnement des masses, une propagation systématique de la doctrine de l'esclavage.
Michel Bakounine

René CHAUGHI
LES TROIS COMPLICES
Il y a, de par le monde, des hommes qui ont pour fonction de tuer, de s'entraîner à tuer, d'apprendre aux autres à tuer. Ils sont vêtus de couleurs voyantes, à la manière des sauvages, ont des passementeries dorées sur leurs manches, sur leurs cols, sur leurs chapeaux. Ils inspirent le respect aux autres hommes, et plus ils ont de passementeries dorées, plus ils inspirent de respect. Ils portent, pendu à la ceinture, un outil semblable à un long couteau, avec lequel ils frappent ceux qui leur déplaisent et qu'ils veulent tuer. Aussi le nombre de ceux qui ne s'inquiètent point de leur déplaire est-il petit.Seuls, dans l'État, ces hommes ont le droit de donner la mort. Seuls, non. A la vérité, un autre homme partage avec eux le privilège du meurtre : on l'appelle le bourreau. Mais, au rebours de ceux dont je parle, celui-ci ne jouit dans le public d'aucune considération. La raison en est qu'il n'a pas de passementeries sur ses manches. Au contraire, eux sont vénérés, choyés, enviés, admirés. Les femmes les trouvent beaux, chaque jeune fille rêve de l'un d'eux pour mari, et tous les petits garçons veulent devenir comme eux. Aussi sont-ils très fiers de leur caste. Ils bombent la poitrine, mettent du cosmétique sur leurs moustaches, parlent avec des gros mots. Tout le temps qu'ils ne donnent pas à l'art de tuer, ils le passent à boire des liqueurs qui rendent fou, ou bien dans des maisons mystérieusement closes. Il ressort de leurs conversations qu'ils ont un grand penchant pour l'acte sexuel, et, à les en croire, ils se servent volontiers pour cela des femmes des autres. Ils sont aptes à bien des choses encore : par exemple, faire rouler des boules d'ivoire sur une table verte.
Les Tueurs
C'est le peuple qui paie leurs beaux vêtements, leurs passementeries, leurs cigares, leur cosmétique, leur outil à tuer, leurs chevaux, leurs maîtresses, leurs absinthes et leurs parties de billard. Mais le peuple est trop honoré de subvenir aux dépenses des hommes-qui-ont-le-monopole-de-donner-la-mort.
Ils disent tenir le premier rang dans la nation, et, de fait, leur métier a une origine très reculée : il remonte à nos bons ancêtres les fauves. C'est pourquoi ces messieurs sont très chatouilleux sur le point d'honneur : semblables à la femme de César, ils ne doivent même pas être soupçonnés. Du reste, leur honneur n'a rien de commun avec celui des autres hommes. Il au-dessus de lui comme le soleil est au-dessus des nuages. La grande généralité des citoyens comprend très bien cela.
Les annales prétendent qu'il y a cent ans, le peuple s'était fâché et avait exigé qu'il n'y eût plus désormais qu'une seule juridiction pour tous. On le lui avait promis. Mais des gens aussi indispensables que les Tueurs ne peuvent être soumis aux mêmes lois que les voyous. (C'est ainsi qu'ils nomment tous ceux qui n'ont pas les jambes rouges et la poitrine bleue : les ouvriers, les savants, les artistes. Et il est de fait que ces petites gens font piteuse mine auprès d'eux.) Et de même qu'ils ont leur honneur, ils ont leur justice. Quelle est-elle ? Parbleu, la justice de gens qui ont un grand couteau au côté.
Ils ont une religion spéciale, assez mal définie d'ailleurs et sur laquelle on est loin de s'entendre. L'objet de leur culte est un dieu, ou plutôt une déesse, qu'ils appellent Patrie.Ils l'adorent fanatiquement et n'entendent pas la moindre plaisanterie à son sujet. Ils ordonnent à chacun d'y croire, bien qu'ils ne puissent dire ce qu'elle est au juste. Mais si l'on ne croyait qu'à ce qu'on connaît, où serait le mérite ? Les cérémonies par lesquelles ils célèbrent leur déesse sont de vastes égorgements de peuples, qu'eux-mêmes nomment boucheries.
Si leur belle prestance les fait admirer, leur grand couteau les fait craindre. Pourtant ils ne seraient pas fort dangereux, s'ils étaient réduits à leurs seuls moyens. Car, après tout, ils ne forment qu'une petite minorité dans l'immense masse des voyous. Mais ils possèdent des esclaves en grand nombre, lesquels, sur un signe d'eux, se précipitent et tuent.
Tous les ans, ils font un choix parmi les jeunes hommes et en prennent des milliers. Ils les enferment dans des bâtiments construits tout exprès, les habillent de vêtements colorés, analogues aux leurs, mais incommodes, laids et sales. Ils les terrorisent par d'affreuses menaces, grossissent la voix en leur parlant, et en font ensuite tout ce qu'ils veulent. Ils les nourrissent avec des choses pourries, leur affirment plusieurs fois par jour que leurs mères sont des prostituées, leur enseignent diverses façons de donner la mort, au commandement. Au bout de quelques années, ils les renvoient à leurs familles, avec des maladies honteuses. «Vous ne nous avez donné que des hommes, disent-ils ; nous en avons fait des héros.»
Devant qu'on les eût choisi, les jeunes hommes voulaient tous faire des héros. Une fois pris, ils voudraient bien s'en aller. Beaucoup se suicident, quelques-uns se révoltent. Ceux-là, on les torture ou on les tue. A ce compte, on préfère obéir.
Ils disent : «Apprentis tueurs, de l'autre côté de cette montagne habitent des hommes extraordinairement méchants. Sont-ce même des hommes ? C'est peu probable, attendu qu'ils parlent un langage incompréhensible et qu'ils mangent de la choucroute. Ces êtres féroces en veulent à votre déesse. Elle est si belle qu'ils ont juré de vous la ravir. Mais nous sommes là. Au jour fixé, nous vous mèneront vers ces monstres. Vous les tuerez et ils vous tueront. N'ayez pas peur : nous serons derrière vous. Ñ En attendant, et pour vous exercer, vous devez tuer sans hésiter quiconque nous vous désignerons : vos pères, vos frères, vos mères, vos sÏurs.»
Et il arrive ceci : chaque fois que le peuple s'assemble sur les places des villes pour demander justice, les esclaves tueurs, qui craignent la colère de leurs maîtres, tuent sans hésiter leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs sÏurs...
Parfois, les Tueurs promènent leurs esclaves dans les rues, musique en tête. Un d'entre eux tient une perche et sur cette perche est clouée une étoffe. Alors les voyous s'arrêtent, admirent les couleurs vives, les passementeries, le cosmétique ; et quand vient à passer la perche, Ñ sous la pluie cinglante qui les bafoue et les flagelle, Ñ ils ôtent leurs chapeaux.
On rencontre parfois dans les rues des gens étranges : ils sont vêtus de robes, comme les femmes, mais ce sont des hommes. Leurs habits sont noirs, leur démarche est lente, leur maintien grave, leurs manières douces, leur voix mielleuse, leurs yeux sont baissés vers la terre. Ils rasent soigneusement les poils de leur figure, à l'instar des comédiens et des garçons de café. Ils rasent aussi, sur le sommet de leur crâne, un petit cercle de cheveux. Ce sont les faiseurs de pluie.Leur fonction est telle : servir d'intermédiaire entre les hommes ordinaires et quelqu'un qui, affirment-ils (et cela saute aux yeux), habite dans les nuages. Fonction importante entre toutes, comme vous pouvez bien penser.
Les Faiseurs de pluie
Il y a grande hostilité entre tous les faiseurs de pluie du monde : ceux d'un pays regardent les autres comme des charlatans, des imposteurs. Pour se reconnaître au milieu d'eux, l'embarras pourrait être grand. Mais nous, qui avons eu le bonheur de naître au pays des faiseurs de pluie catholiques romains, nous savons de toute évidence que c'est leur habitant des nuages qui est le bon.
Comment s'appelle ce brave homme qui demeure si haut ? Ñ Suivant les lieux et les temps, il a différents noms : Jéhovah, Brama, Allah, Croquemitaine, le grand Castor, Manitou, etc... Appelons-le, si vous voulez, Manitou.
De quoi est-il fait, M. Manitou ? Ñ de bois, assurent les sorciers noirs. Mais les sorciers blancs sourient de pitié : «Il n'est fait de rien.» Je crois qu'ils sont dans le vrai. «Il est partout et nulle part.» Nulle part, je crois qu'ils ont raison.
Quand la sécheresse menace le sort des récoltes, les intermédiaires assemblent leurs ouailles, et s'écrient : «Prions, mes frères, afin que le Seigneur donne à nos champs desséchés l'humidité bienfaisante.» Puis ils se posent sur leurs genoux, entrelacent les doigts de leurs deux mains et murmurent très vite une suite de mots latins appris par cÏur.
Au bout d'un temps plus ou moins long, il pleut. Les hommes sont sauvés.
Des farceurs (il y en a partout) insinuent en ricanant qu'il fallait bien que la pluie finisse par tomber, un jour ou l'autre, et qu'elle serait tombée tout de même, sans l'intervention des hommes aux robes sombres. Quel blasphème !
Mais nous n'allons pas perdre notre temps à réfuter ces tristes individus. Laissons-les à leur pourriture.
Cet exemple Ñ d'où vient leur nom Ñ montre assez l'utilité des intermédiaires. Cette utilité est immense : elle s'étend à tous les actes de la vie. Quand un petit enfant vient au monde, on se hâte de le porter au sorcier, qui lui frotte le bout du nez avec une pincée de sel, fait quelques gestes et prononce des mots latins. Et c'est bien heureux pour le petit enfant, car sans cela l'habitant des nuages le prendrait en grippe et le ferait souffrir après sa mort.
N'allez pas croire par là que M. Manitou soit méchant. Non : c'est un bon homme qui aime les gens, pourvu que les gens fassent tout ce qu'il veut, et il veut qu'on verse du sel sur la tête des nouveaux-nés. C'est ce que les faiseurs de pluie expliquent aux petits enfants, dès qu'ils sont en âge de comprendre : «Qu'est-ce que Manitou ? Ñ Manitou est un pur esprit, éternel, infiniment parfait, créateur du ciel et de la terre, et souverain Seigneur de toutes choses (1). _ Qu'est-ce qu'un mystère ? Ñ Un mystère est une vérité révélée de Manitou, que nous devons croire, quoique nous ne puissions pas la comprendre. Ñ Qu'est-ce que le Ciel ? Ñ Le Ciel, qu'on appelle aussi Paradis, est un lieu de délices où vont ceux qui obéissent aux faiseurs de pluie. Ñ Qu'est-ce que l'Enfer ? Ñ L'Enfer est un lieu de tourments où les damnés sont pour toujours séparés de Manitou et souffrent avec les démons des supplices qui ne finiront jamais. Ñ Qui sont ceux qui vont en Enfer ? Ñ Ceux qui vont en Enfer sont ceux qui n'obéissent pas aux faiseurs de pluie.»
Voilà de l'instruction, ou je ne m'y connais pas. Elle ne se borne pas là, et c'est encore un vrai plaisir que d'entendre les petits garçons et les petites filles de dix ans réciter avec conviction les «commandements de Manitou mis en vers français»:
Le nom du poète qui prit la peine, inspiré par Manitou, de forger ces vers d'airain, n'est pas parvenu jusqu'à nous. N'importe : vers ou prose, ce sont là de sages avis, et l'on ne saurait trop louer les intermédiaires d'avertir les bambins de dix ans de ne point convoiter la femme de leur prochain. Il y a là une urgence manifeste.Les faiseurs de pluie apprennent bien d'autres choses, fort intéressantes, aux petits enfants. Ils leur apprennent que Manitou est à la fois unique et triple, qu'il est en même temps son propre père et son propre fils ; qu'étant toute bonté et toute puissance, il a bien voulu, un jour, fabriquer l'univers, les animaux, les hommes, et, du même coup, les maladies, les guerres, les crimes, les injustices, toutes les souffrances et toutes les hontes. Ils leur apprennent que Manitou, l'amour même, paye par une éternité de supplices l'erreur d'une minute ; que Manitou, la justice même, se laisse influencer par des supplications, des dons et des promesses, tout comme nos juges en robe. Ils leur apprennent que Manitou fit une fois un enfant à une jeune femme, par un procédé connu de lui seul et qui n'offensait en rien les bonnes mÏurs ; et que cet enfant, devenu homme, ne faisant que troubler la rue, finit par être cloué sur un gibet par ordre du gouvernement. Et, tout en célébrant le fils de M. Manitou, dont ils se disent les humbles disciples, ils recommandent bien à leur auditoire de ne jamais faire comme lui ; et ils applaudissent des deux mains chaque fois que le gouvernement enfonce un clou dans la chair d'un perturbateur.Luxurieux point ne seras
De corps ni de consentement.
L'oeuvre de chair ne désireras
Qu'en mariage seulement.
Etc......
Les faiseurs de pluie enseignent encore aux petits enfants que la vie n'est pas la vie, que la mort n'est pas la mort ; qu'il est parfaitement inutile d'être heureux tant qu'on respire, mais qu'il est très important de l'être alors que nous pourrissons sous la terre ; et que le meilleur moyen de goûter ce grand bonheur, c'est encore de ne pas manger de viande le vendredi et de donner beaucoup d'argent à l'Église.
Parlant au nom de celui qui a dit : «Tu ne tueras pas», les sorciers catholiques romains répètent qu'il faut frapper, brandir le glaive, terroriser. Parlant au nom de celui qui a dit : «Aimez-vous les uns les autres», ils vont criant : «Haïssez-vous les uns les autres !».
Au bout de quelques années de cette éducation solide, les faiseurs de pluie convient les enfants à venir avaler Manitou. Après avoir chanté des airs traînards à la gloire de ce nouvel aliment, les jeunes garçons et les jeunes filles s'approchent d'une balustrade, l'air sournois ; et, dans leur bouche grande ouverte, le sorcier officiant jette l'habitant des nuages, qui, pour la circonstance, a pris la forme d'une rondelle de pain à cacheter. C'est, assure-t-on, le plus beau jour de leur vie. Je le crois sans peine.
Avant d'être admis à l'honneur de digérer une pâture aussi rare, il a fallu que chaque enfant vînt nettoyer sa conscience devant un sorcier : «Qu'avez-vous fait de mal, mon enfant ? Ñ Je ne sais. Ñ Voyons : n'avez-vous jamais fait ceci, ni cela, ni encore ceci ? Ñ J'ignorais ces choses abominables ! Ñ Eh bien, maintenant vous les savez : ne les faites jamais .» Cette petite cérémonie doit se renouveler souvent, dans le cours de l'existence, aussi souvent qu'il est nécessaire pour se laver des mauvaises actions. «Mon père, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué... Ñ Vous vous repentez, mon fils ? Ñ Comment donc ! Ñ C'est bien. Je vous donne l'absolution. Allez : vous êtes blanc comme neige.» Beaucoup de gens trouvent ce procéder assez commode : les officiers d'état-major, entre autres, ne sauraient s'en passer (2).
A chaque acte important de votre existence, les faiseurs de pluie sont donc là et font en sorte de rendre cet acte agréable à Manitou. S'agit-il de se marier, ou même de mourir, il faut bien se garder de le faire avant qu'un sorcier n'ait secoué sur vous quelques gouttes d'une eau mystérieuse. C'est assez dire combien de tels hommes sont indispensables ; et quand on songe qu'il y a des gens dénués de raison au point de se passer de leur saint ministère, on est pris d'une grande pitié.
Les faiseurs de pluie font vÏu de pauvreté ; aussi ne possèdent-ils que quelques misérables milliards. Ils font vÏu de chasteté, et ils disent : «La femme est un être impur ; ne succombons pas avec la femme !... Succombons avec les petits garçons.»
Il y a des hommes qui font métier de juger les hommes.Chaque jour, ils font comparaître devant eux quelques-uns de leurs compagnons d'existence ; ils les interrogent, pèsent leurs actes et leurs intentions, disent : «Ceci est bien, ceci est mal», déclarent que telle action mauvaise doit être réparée par tant de souffrance ; puis ils font signe à d'autres individus chargés de doser la souffrance.
L'Homme qui juge
Ces hommes qui jugent les hommes, qui sont-ils donc ? Des saints, ou tout au moins des héros de vertu ?
Pas le moins du monde. Ce sont des gens comme vous et moi, ni meilleurs ni pires que les autres ; quelquefois pires.
Quand les jeunes de la caste des riches ont, tant bien que mal, terminé, dans les lycées, aux frais des pauvres, ce qu'ils appellent leurs études ; quand ils ont, à force de recommandations, satisfait à des examens, et obtenu, à force de filouteries, un diplôme, estampillé par l'État, qui les déclare supérieurs au reste des hommes, Ñ leurs engendreurs s'assemblent, perplexes, et disent : «Qu'allons-nous faire de notre héritier ?» L'héritier, qui n'a pas de goût pour les labeurs utiles, et qui veut, à l'instar de ses parents, vivre aux dépens de la masse, répond parfois : «Je veux être assassin.» Alors il entre, sous la tutelle du gouvernement, à Saint-Cyr ou à Polytechnique. D'autre fois il répond : «Je veux faire mon droit.»
Faire «son droit», c'est le rêve de tous les jeunes bourgeois sans vocation et sans idéal, cÏurs secs et cerveaux vides, heureux de passer sur les trottoirs du «quartier latin» de bonnes années de paresse et de noce. C'est aussi le rêve des petits ambitieux, futurs mangeurs d'hommes, herbe mauvaise et vivace de politiciens et de gouvernants.
Leur principale occupation sera de boire, avec ostentation, en compagnie de malheureuses femmes condamnées pour vivre à louer leur corps aux passants. Ils les méprisent et elles les méprisent ; mais ils s'affichent avec elles aux terrasses des cafés, afin de faire croire à tous qu'ils sont des hommes. Souvent ils font pis ; ils s'amusent quelque temps de filles du peuple, pauvres petites âmes vouées à toutes les tentations, les rendent mères et les abandonnent, Ñ les poussant négligemment au suicide ou à la honte, au fleuve et au ruisseau.
Aux jours d'effervescence sociale, ils se plaisent encore à briser quelques vitres, à faire tout le bruit qu'ils peuvent, acclamant ou conspuant quelque chose. Quoi ? ils n'en savent trop rien, répétant ce qu'ils entendent dans leurs familles ou ce qu'ils lisent dans les gazettes. Mais, d'instinct, ils sont toujours contre le peuple ; et s'ils se trouvent acclamer une bonne cause, c'est bien par hasard.
Lorsque les monômes, le café et les filles leur laissent quelque répit, ils vont dans une école écouter des hommes graves, à faces de singe, qui leur enseignent des choses iniques. Ils apprennent là le mépris de la simple justice née d'elle-même dans les intelligences loyales, et le respect de l'iniquité imprimée dans les codes, héritages des bêtes fauves nos ancêtres ; ils apprennent par-dessus tout le respect de la propriété fondée sur le vol. Pour leur inculquer la notion du juste, on ne trouve rien de mieux que de leur faire admirer les institutions féroces d'une nation dure et impitoyable, morte dans la pourriture il y a près de quinze cents ans, et fameuse parmi celles qui ont le plus terrorisé la terre et les hommes. Et le peu de conscience droite que ces lamentables jeunes gens avaient pu sauver de la famille et du collège, ils achèvent de le perdre.
Ils ont raison de dire qu'ils font leurdroit, et non pas ledroit ; sans peut-être même s'en rendre bien compte, ils sentent tout de même que ce qu'ils apprennent là, ce n'est pas le vrai droit, mais un droit spécial à eux.
Au sortir de cette école, que deviennent-ils ? Ils deviennent notaires, et ils volent leurs clients ; avoués, et ils grugent les plaideurs ; huissiers, et ils dépouillent les miséreux de leurs meubles ; diplomates, et ils se mentent entre eux ; politiciens, et ils trompent le peuple ; journalistes, et ils vendent leur plume ; avocats, et ils parlent contre leur pensée ; jugeurs d'hommes, et ils distribuent de la souffrance.
On peut dire sans exagération que tout ce qui trompe, gruge, pille et opprime le peuple souverain, sort en grande partie de l'École de Droit.
Voilà quels sont les saints et les héros de vertu qui vont passer leur existence à peser les actes et les intentions d'autrui.
Une fonction si haute ne peut pas s'accomplir tout simplement, vous le pensez bien. Il y faut de l'apparat et du cérémonial. Tout d'abord, les jugeurs d'hommes Ñ comme les domestiques de grande maison Ñ mutilent leur figure : ils empêchent leur barbe de croître, rasant les lèvres et le menton, et ne lui réservant qu'un petit espace, le long des joues. Ils s'appliquent ainsi à ressembler à des singes, font tout leur possible pour atteindre le maximum de laideur ; ce à quoi ils arrivent sans grande peine, car leur laideur morale jaillissant de tous les pores de leur face, ils sont naturellement hideux.
Cet affreux aspect, ils le complètent par un accoutrement grotesque qui rappelle, à s'y tromper, celui des médecins de Molière : longues robes et bonnets carrés. La première fois qu'on les voit, ainsi affublés, faire leur entrée dans la salle de séance, à la file indienne, on s'esclaffe. Instinctivement, on cherche, dissimulée dans leurs larges manches, la seringue traditionnelle. A quelle bonne bouffonnerie va-t-on assister ? Hélas ! c'est à une tragédie. Ces paillasses ne viennent pas là pour faire rire, mais pour faire pleurer.
Disons tout de suite que, leur journée finie, ils ont grand soin d'accrocher leur défroque à un clou et de remettre la vaste, avant de se montrer dans la rue, où, vêtus comme tout le monde, leur présence n'est pas trop remarquée. Ils disent à cela qu'ils n'aiment pas les pommes cuites et les trognons de choux. Comme je les comprends !
Ayant fait leur entrée dans la salle, grimés et costumés, ils prennent place sur une estrade, et, étant ainsi plus élevés que le public, le public tremble devant eux et les honore. Car le meilleur moyen pour se faire respecter de la foule, c'est de l'obliger à lever les yeux vers soi. Au même niveau qu'elle, il n'y a pas de prestige possible ; et plus bas qu'elle, vous êtes perdu.
Cependant nos guignols, ayant troussé leurs jupons, se vautrent dans de vastes fauteuils où la plupart ne tardent pas à s'endormir.
Alors, on introduit devant eux les mauvais hommes, ceux qui n'ont pas rigoureusement conformé leur conduite aux cinq cent mille trois cent vingt-quatre paragraphes d'un gros livre. Ces 5324 paragraphes, Ñ véritables versets d'une autre Bible Ñ nul n'est censé les ignorer, même ceux qui ne savent pas lire. En réalité, tout le monde les ignore, à commencer par les jugeurs. Et la preuve, c'est qu'ils ont la plus grande difficulté à se reconnaître parmi ce fatras. Ils ont beau feuilleter les pages, invoquer les textes, amonceler les citations, jamais ils ne sont d'accord. L'un condamne en vertu de tel article ; l'autre acquitte en vertu de tel autre article ; et souvent c'est la même phrase qui, commentée différemment, dit tantôt blanc, tantôt noir, fait de l'innocent un coupable et du coupable un innocent. Changez de place une virgule, et la face de la justice est retournée. O justice !
Cette bible moderne, qu'on appelle le Code, que dit-elle ? elle dit que la femme est l'esclave du mari, que l'enfant est la propriété du père, que le pauvre est la chose du riche, que le faible est le jouet du fort. Elle protège le vol sous sa forme propriété ; punit la propriété sous sa forme vol. Elle décrète qu'une grande partie des hommes n'aura point part aux richesses matérielles et intellectuelles de la terre, qu'ils ne pourront point prendre conscience d'eux-mêmes et s'améliorer, mais croupiront dans l'ignorance, la brutalité, l'alcoolisme ; puis après, elle les châtie parce qu'ils sont des ignorants, des brutes, des alcooliques. Elle leur fait un crime au verso de ce dont elle leur fait une loi au recto. Elle décrète pour les uns le droit à ne rien faire, pour les autres l'obligation de peiner durement. A ceux-là, s'ils fautent, elle est toute clémence et toute indulgence ; à ceux-ci, toute rigueur et toute implacabilité. Au rebours de la logique et des lois physiques mêmes, les gros s'échappent à travers les mailles de son filet, et les petits y restent pris. Filet fantastique !
Livre redoutable et sacré, cette Bible Ñ beaucoup moins attrayante que l'autre Ñ nous fut léguée, dans ses grandes lignes, par un peuple de voleurs cauteleux et d'aventuriers bavards qui établirent autrefois leur repaire sur les bords du Tibre, et qui, de là, se lançaient sur le monde pour le désoler. C'est à la lumière de ces intelligences lointaines et brutales que les jugeurs d'hommes examinent nos actes ; c'est aux idées de ces pillards sur la morale qu'ils veulent que nous conformions notre conduite, et nous ne sommes de bons citoyens, d'honnêtes gens, qu'autant que nous pensons et vivons ainsi que le voulait, il y a quatorze siècles, l'empereur Justinien.
Les jugeurs d'hommes sont assis, comme des marchands, devant un grand comptoir. Qu'y vendent-ils ? du drap ? des salaisons ? des fromages ? Bien mieux : la justice. Tout simplement.
Leur boutique porte, comme enseigne, une balance. Une balance qui n'est rien moins que de précision. Au petit bonheur, cahin-caha, ils vous y pèsent les intentions humaines, comme d'autres deux kilos de sucre. Et, soit qu'ils aient beaucoup d'ouvrage, ou qu'ils aient hâte d'aller se promener, ils ne prennent pas toujours le temps de s'assurer si les deux plateaux sont en équilibre ; de sorte que ceux qui viennent dans leur magasin acheter de la justice, en sortent presque toujours volés.
Derrière le dos de ces singuliers débitants, est pendue au mur une peinture qui fait frémir : c'est l'image d'un homme nu, à l'air très doux, qui râle sur un gibet où on le fixa à l'aide de clous dans ses membres. C'est, paraît-il, sur l'ordre des juges de son époque que ce malheureux fut mis à mort de cette façon épouvantable.
Les mauvais hommes qui ont contrevenu, sans même le connaître, à l'un des 5324 articles du grand Livre, et qu'on amène devant les marchands aux figures sinistres, sont frappés d'effroi à la vue du supplicié, qui est pour eux comme un avertissement tragique. Ils sont démontés aussi par l'étrangeté de la salle où ils se trouvent, par les dorures du plafond qui contrastent avec leurs loques, par les regards du public plantés sur eux comme sur des bêtes rares, par les préposés aux meurtres nationaux qui les tiennent et dont les moindres mouvements font retentir d'effrayants cliquetis d'armes blanches, et surtout par la rangée de médecins de Molière devant qui ils comparaissent. Aussi n'ont-ils point leur tête à eux ; et, quand le chef des marchands les interroge, ils bredouillent, ne savent que dire, renoncent à se disculper. Alors leur affaire est claire, et ça ne traîne pas ; en deux temps et trois mouvements, le chef jugeur décide que le mauvais homme qu'il a devant lui sera privé de son existence pendant une période plus ou moins longue, suivant l'inspiration du moment. Et cela se passe comme il l'a dit : on emmène le méchant homme, on l'enferme entre quatre hautes murailles, on lui rase les cheveux et la barbe, on lui fait revêtir un costume triste, on lui met les pieds dans de gros sabots, puis on le force à travailler servilement, sous le bâton et sous la botte, durant des mois ou des années, jusqu'au terme prescrit. Pour le punir de sa dégradation antérieure, on l'avilit, on le dégrade de plus en plus ; puis, un beau jour, on le rejette dans la circulation avec de nouveaux vices, de nouvelles tares, une bien plus grande aptitude à offenser le gros Livre.
Quand il est entré dans la maison aux hautes murailles, ses compagnons de chaîne lui ont dit : «Qu'as-tu fait pour venir ici ?... Quoi ! rien que cela ? Et tu t'es laissé prendre ? Maladroit ! Voici comment il fallait faire.» Il s'instruit donc et se promet de faire mieux à l'avenir. Un jour, l'un d'eux l'a pris à part : «Le beau Nénesse et moi, nous combinons un chouette coup pour notre sortie ; veux-tu en être ? C'est simple : une vieille femme à estourbir et une villa à dévaliser... Tu ne sais pas manier un surin ? On te donnera des leçons.» Et c'est ainsi que, sur l'ordre exprès des jugeurs et aux frais des bons contribuables, le mauvais homme parachève son éducation. Dans le recueillement de la centrale, il s'enrôle sans bruit dans l'armée rouge, se prépare en silence aux futures besognes de sang. Après quelques années passées dans la compagnie de cambrioleurs, de sodomistes, de souteneurs, d'égorgeurs, on peut croire qu'il n'a plus qu'un faible penchant à tenir compte du Livre sacré et de ses cinq mille trois cent vingt-quatre versets. Et c'est alors qu'on lui ouvre la porte toute grande et qu'on le lâche en pleine société.
Aux pauvres filles qu'ils ont jadis séduites et qui, de chute en chute, sont tombées bas, les jeunes fêtards d'autrefois, devenus magistrats, sont implacables. Mais aux belles dames du monde qui ont le revolver trop prompt et l'arsenic trop facile, ils sont tout sucre et tout miel.
La boutique des jugeurs d'hommes est très achalandée ; tous les âges, toutes les conditions s'y coudoient. Tous ceux qui ont entre eux des sujets de rivalité, de contestation, de querelle, s'y donnent rendez-vous ou s'y traînent les uns les autres ; et, dans une société qui est précisément basée sur la rivalité, la guerre d'homme à homme, on peut penser s'ils doivent être nombreux ! Devant le comptoir, c'est un défilé continuel. Créanciers impayés, industriels menacés par la contrefaçon, hommes politiques diffamés, maris trompés, voleurs volés, rouleurs roulés, floueurs floués, tout ce monde s'en vient crier vengeance aux pieds des arbitres. Parmi toutes ces jérémiades, embrouillées comme à plaisir par les roueries et les mensonges de chaque partie, de leurs défenseurs et de leurs témoins, comment les arbitres pourraient-ils jamais se reconnaître, à supposer qu'il en eussent l'envie ? Aussi s'en remettent-ils sagement au dieu hasard ou au dieu profit, donnant raison tantôt à X, tantôt à Z, au gré de leurs intérêts ou de leur humeur présente, les yeux fermés, la main ouverte ; et ils ont la satisfaction de penser qu'ils doivent quelquefois tomber juste. Rabelais nous conte l'histoire d'un juge qui jouait les sentences au sort des dés ; assurément, c'est là le procédé le plus commode, le plus expéditif et le plus impartial. Puisque les intéressés eux-mêmes n'arrivent pas à s'entendre sur des choses qu'ils connaissent mieux que personne au monde, on ne peut pourtant pas vouloir que des étrangers aient le pouvoir de faire la lumière sur une affaire qui ne les regarde pas ? Pile ou face est donc tout indiqué.
Il faut d'ailleurs rendre cette justice aux arbitres qu'ils font tout ce qu'ils peuvent pour dégoûter le public d'avoir recours à eux. D'abord ils vendent leur marchandise à des prix fous : pour vous régler une petite contestation de dix francs, ils vous présentent une note de trois cents francs, dans lesquels ne sont mêmes pas compris leurs appointements, puisque c'est le peuple tout entier qui les paie. Puis ils mettent, à s'occuper de votre affaire, toute la mauvaise volonté possible. Leur lenteur est proverbiale : des différents qui, entre gens raisonnables, se fussent réglés en dix minutes, ils les règlent en dix ans, et encore sans contenter personne. On a vu des procès survivre à leurs auteurs, se transmettre d'héritiers en héritiers, passer de générations en générations, pour la plus grande gloire et le plus grand profit des marchands de justice. Mais rien ne lasse la patience de la gent plaideuse.
Les justiciards ont autour d'eux une armée d'individus baroques aux occupations bizarres, avoués, huissiers, greffiers, avocats, syndics, notaires, etc., qui se renvoient de l'un à l'autre le douloureux plaideur, comme une chiffe. A chacun, bon gré, mal gré, il faut abandonner un lambeau de sa chair. Vampires voraces, ils se cramponnent après vous de tous leurs ongles, et ne vous lâchent qu'une fois vidé ; et, pour humer le sang de vos veines, ils ont ce suçoir terrible : le papier timbré.
Ces individus parlent un jargon extraordinaire, un stupéfiant galimatias que je les défie de bien comprendre eux-mêmes. C'est dans ce langage inouï, fait de mots qui ne figurent à aucun dictionnaire et d'une syntaxe qui n'est exposée dans nulle grammaire, que sont rédigées Ñ par quel tour de force ? Ñ les terribles feuilles de papier timbré. Dans l'impossibilité de ne rien comprendre, l'acheteur de justice jette sur ces grimoires cabalistiques des regards navrés ; pourtant, tout au bout de la liasse, il saisit une petite phrase, qui est très claire : «Coût : 7fr.50».
Malgré tout, le magasin des vendeurs de droit (pas magasin de nouveautés, hélas !, mais de bien vieilles vieilleries) ne désemplit pas. Qu'importent au bon contribuable toutes les rebuffades, toutes les avanies qui l'y attendent ? Un bon contribuable ne se rebute de rien.
Pour décider du sort des mauvais hommes, les jugeurs ont deux méthodes. S'agit-il de causes petites, de banales histoires de vol et d'escroquerie, maigres larcins, menues filouteries, ils mettent, à dépêcher leurs affaires, une hâte fébrile. Les accusés défilent devant eux au galop, ayant à peine le temps de s'arrêter et d'entendre les questions qu'on leur pose au passage : «Vous avez commis tel méfait ? Ñ Mais non... Ñ Ça ne fait rien. Huit jours de prison. Au suivant !» Et, tandis que le défilé continue, les pauvres jugeurs jettent, de temps à autre, des regards anxieux sur l'horloge : « Je n'aurai jamais fini à 5 heures... Et la petite Irma qui m'attend au café du coin !» Sur ce, ils distribuent de la justice à toute vapeur. C'est entre eux une émulation à qui prononcera le plus de sentences dans sa journée, Ñ quelque chose comme le record de l'heure ; et le public est presque aussi nombreux qu'au vélodrome. A la fin de l'année, on décore le gagnant.
Mais lorsqu'il s'agit de causes sortant de l'ordinaire, Ñ beaux assassinats bien horribles, affaires de mÏurs bien grasses, Ñ alors les jugeurs prennent leur temps et leurs aises. Ils s'établissent dans une salle bien plus grande et bien plus belle, comme s'ils voulaient faire honneur au satyre ou à l'assassin. Ils distribuent des tickets d'entrée, ils font mettre derrière eux, en bonne place, un fauteuil pour la petite Irma, venue dans sa plus belle toilette. Tout le beau monde des champs de courses et des bazars de charité est là, au grand complet ; la salle est pleine de parfums et de petits rires ; on dirait un mardi à la Comédie-Française.
Quand le mauvais homme paraît, toutes les lorgnettes se braquent sur lui ; des dessinateurs crayonnent, des objectifs se déclenchent. Alors commence la représentation.
Les jugeurs, pour la circonstance, se sont adjoint des aides ; ils ont racolé quelque part une douzaine de gros hommes, propriétaires, rentiers, commerçants, choisis parmi les castes hostiles à celle de l'accusé ; et ces douze ventres vont décider du sort de cet homme.
Contrairement aux jugeurs professionnels, les juges amateurs acquittent quelquefois ; la raison, c'est que, n'ayant pas l'habitude, manquant d'entraînement, ils se croient parfois tenus Ñ quelle aberration ! Ñ d'écouter leur conscience.
Un grand diable vêtu de rouge se lève : «Messieurs, l'homme que vous avez devant vous est le dernier des scélérats. Tous les crimes imaginables, il les a commis. Donc, il faut séparer sa tête de son corps. Messieurs les jurés, donnez-moi sa tête.» Un autre individu, habillé de noir, se lève à son tour : «Messieurs, celui qui est devant vous est le plus parfait honnête homme que je connaisse. Il n'a rien fait qui ne soit à son éloge. Donc, il ne faut pas séparer sa tête de son corps. Messieurs les jurés, laissez-lui sa tête.» Et, suivant que l'un ou l'autre parle, intarissablement, durant des heures, l'homme apparaît tout à tour au public stupéfait comme une grande canaille ou comme un petit saint. Il faut que l'un des deux bavards soit un fieffé menteur.
Celui qui donne de telle entorses à la vérité, est-ce que les gardiens de la justice ne vont pas le faire empoigner sur-le-champ ? Ils dorment. Quant aux douze amateurs, ils sont en train de «se faire une opinion.» D'ailleurs, il paraît que ceci est conforme au rite. Les deux orateurs n'ont que faire de la vérité : ils sont payés, l'un pour plaider blanc toute sa vie, l'autre pour toute sa vie plaider noir.
Ici, ce n'est plus le sort des dés qui décide, c'est le jeu du volant. A coups de raquettes, le parleur noir et le parleur rouge se renvoient, à travers la salle, la tête de l'homme. Les douze ventres diront quel est le vainqueur.
La joute finie, faute de salive, le chef jugeur réveille, à coups de coude, ses acolytes affalés sur le comptoir. Ils se retirent dans l'arrière-boutique, ainsi que les autres acteurs du drame, et, contrairement aux bonnes traditions du théâtre classique, la scène reste vide. Pourquoi ne baisse-t-on pas le rideau ?
Mais on frappe trois coups : tous rentrent en scène ; c'est l'épilogue. La main sur le cÏur, comme s'il allait chanter, le président des douze ventres déclarent que le parleur rouge est le gagnant. En conséquence, on lui accorde la tête de l'homme, qu'il fera couper par son domestique.
Dans son cadre, sur le mur, le supplicié blond a frissonné et ses cinq plaies se sont rouvertes ; mais, dans la bousculade de la sortie, personne ne l'a vu.
... Il y a des hommes qui font métier de juger les hommes...
(1) Catéchisme du diocèse de Paris.
(2) Écrit en 1899.
René Chaughi
Elisée RECLUS
John Brown
John Brown était un de ces rudes travailleurs américains que leur éducation sans uns société libre rend propres aux occupations les plus diverses. Élevé comme trappeur dans les forêts de l'Ouest, il se fit successivement tanneur, berger, marchand de laines, fermier ; souvent aussi il changea de résidence, habitant tour à tour le Connecticut, l'Ohio, l'État de New-York, la Pennsylvanie et dans ses voyages de commerce, il traversa même l'Atlantique pour visiter l'Angleterre, la France et l'Allemagne. Revenu d'Europe en 1849, il s'établit près du village de North-Elba (New-York), dans un froid vallon des montagnes d'Adirondack, et là, aidé de sa vaillante femme et de ses dix enfants, il se mit à défricher le sol et à soigner le bétail.Mais ce paysan était en même temps un citoyen. Plein du sentiment de ses devoirs envers la société, il voulait, avant toutes choses, travailler au bonheur de ses compatriotes, contribuer pour sa part à la grande Ïuvre de l'amélioration du genre humain. La haine de l'injustice le pénétrait, et, dans ses conversations, il ne cessait de rappeler les souffrances des faibles et des opprimés. Il élevait ses enfants à la mission de redresseurs de torts, il avait fait du dévouement héroïque à la cause des malheureux, l'âme même de la famille, le génie du foyer domestique.
Et cependant, autour de lui, dans les libres communes des États du Nord, il ne voyait guère que des indices de prospérité. Les cultivateurs, ses voisins, gagnaient honnêtement leur subsistance, et jouissaient de la liberté la plus complète, des écoles étaient ouvertes dans tous les villages environnants ; la paix existait sur tout le territoire fédéral, la misère y était presque inconnue, les progrès matériels de la nation étaient sans exemples dans le monde. La plupart des Américains, égoïstement fiers de leurs libertés, pensaient que tout allait pour le mieux dans la meilleure des républiques.
Il est vrai, la nation blanche des États du Nord, était plus heureuse que ne l'avait encore été aucune nation de la terre, mais les noirs qui passaient comme des ombres à côté des citoyens, n'étaient que des parias méprisés, et dans les États du Sud, c'est par millions que se comptaient les esclaves Africains.
Là, les travailleurs des champs, au lieu d'être possesseurs de leur terre et des produits obtenus par leurs peines, étaient au contraire des bêtes de somme achetées et vendues, des êtres privés de nom légal, placés hors de la famille elle-même, puisque leurs enfants appartenaient au maître. «L'esclave, disaient tous les codes des États du Sud, l'esclave est une chose et non pas un homme : c'est un automate muni de bras pour travailler, d'épaules pour supporter le carcan, d'une échine pour recevoir les coups de fouet. C'est un objet que le maître peut échanger, vendre, louer, hypothéquer, emmagasiner, jouer à la palette ou aux osselets ; ce n'est rien, moins que rien. Le nègre, proclamait un célèbre arrêt de la Cour suprême des Etats-Unis, le nègre n'a aucun droit que le blanc soit tenu de respecter.»
Ce sont là les abominations qui navraient John Brown.
Dès l'âge de douze ans, lors d'un voyage qu'il fit en Virginie, il s'était juré, en voyant battre un petit nègre à coups de fouet, que, pendant toute sa vie, il serait du parti des faibles contre les forts. Sa ferme de North-Elba était devenue une des stations les plus importantes de ce «chemin de fer souterrain» par lequel les esclaves fugitifs des États du Sud s'échappaient vers le Canada. John Brown les accueillait en frères, leur donnait des vivres pour la route, leur marquait les étapes, et, s'armant de sa carabine, les accompagnait la nuit par les sentiers des bois jusqu'à la demeure de l'affilié le plus voisin. Et, cependant, Brown se reprochait de ne pas faire davantage pour l'Ïuvre de la liberté.
Après avoir tenu un conseil de famille, vers la fin de l'année 1854, John Brown et ses fils décident qu'ils abandonnent la terre libre et pacifique des États du Nord pour aller s'établir au Kansas, sur la frontière même du pays d'esclavage. C'est à la fois par la charrue et par le fusil qu'ils veulent travailler à la conquête de ce nouveau territoire : en cultivant eux-mêmes le sol, ils opposeront une barrière aux envahissements des planteurs et maintiendront la dignité du travail manuel ; en défendant leurs champs par les armes, ils permettront à des colons pacifiques de s'établir dans les terres encore incultes de l'Ouest, et de grossier ainsi la population libre. C'était une guerre à mort entre les deux sociétés qui se heurtaient sur les bords du Kansas. D'un côté, arrivaient les Missouriens, traînant après eux leurs chiourmes d'esclaves ; de l'autre, venaient les travailleurs yankees,défrichant eux-mêmes le sol, ouvrant des écoles dans les clairières à peine ouvertes, établissant des imprimeries sous les grands arbres de la forêt. Les planteurs décrètent une constitution d'État, faisant de l'esclavage la «pierre angulaire» de leur société. ; les abolitionnistes en votent une autre, affirmant que la servitude est «la somme de toutes les infamies». Les esclavagistes brûlent les cabanes des pionniers ; ceux-ci font des incursions dans le Missouri pour libérer les noirs ; les bandes armées se rencontrent sur la frontière ; pendant de longues années, le sang ne cesse de couler. Dans cette lutte implacable, entre l'esclavage et la liberté, nul chef de partisans ne sut plus audacieux, plus fécond en ressources, plus infatigable que le «capitaine» John Brown. Dans ces combats incessants, il perdit un de ses nobles fils, un autre devint fou ; mais, à la fin, il eut la joie de voir que les abolitionnistes l'emporteraient. En dépit de la connivence du président des Etats-Unis avec les planteurs, en dépit de la trahison du gouverneur et de toute l'administration locale, la population libre du Kansas ne cessait de s'accroître, les esclavagistes ne se hasardaient plus à passer la frontière ; l'institution servile, définitivement limitée du côté de l'Ouest, allait subir sa première grande défaite aux Etats-Unis.
John Brown, déjà près d'atteindre la soixantaine, aurait pu jouir en paix de son triomphe, il aurait pu cultiver ces champs, arrosés du sang de ses fils et songer, enfin, à s'amasser une petite fortune pour ses vieux jours ; mais il avait le cÏur trop haut, il aimait trop les opprimés du Sud pour ne pas leur dévouer ce qui lui restait de vie. Il résolut d'exécuter un projet qu'il nourrissait depuis plus de vingt ans, celui de se transporter en plein pays ennemi pour émanciper en grand. Accompagné de trois de ses fils, de deux gendres et de quelques hommes de cÏur comme lui, il alla s'établir dans une ferme abandonnée, située en pays d'esclavage, près de la ville virginienne de Harper's Ferry et pendant plusieurs mois, il y fit secrètement ses préparatifs militaires pour sa grande Ïuvre de libération. Le plan de John Brown était de s'emparer de l'arsenal de Harper's Ferry, très-riche en armes de toute espèce, de couper les lignes importantes de chemins de fer qui convergent vers ce point, puis de se jeter dans les gorges des montagnes pour harceler sans cesse les bandes organisées par les planteurs et se montrer à l'improviste tantôt sur un point, tantôt sur un autre, comme libérateur des nègres. Il comptait pouvoir tenir, au besoin, pendant des années, dans cette contrée sauvage des Alleghanys, jusqu'à ce qu'enfin les esclaves, soulevés par milliers, eussent pu conquérir leur liberté à main armée.
Le premier coup réussit parfaitement. A la tête de sa petite bande de 21 hommes, dont 5 noirs et 16 blancs, John Brown s'empara, pendant la nuit, de l'arsenal, occupa le pont du chemin de fer sur le Potomac et fit une soixantaine de prisonniers. durant toute la première moitié du jour suivant, il resta complètement maître d'une ville de 3000 habitants ; mais dans le désir de convaincre la population qu'il ne voulait faire aucun mal à ses captifs et qu'il demandait seulement la liberté d'un esclave [...]
[lacune]
[...] battants y furent blessés ; des populations entières moururent de misère et de faim, de vastes provinces furent dévastées ; les immenses richesses accumulées dans les domaines des planteurs furent presque entièrement détruites. Mais aussi, quand la terrible lutte se termina par la victoire des citoyens libres du Nord, la servitude était enfin abolie ; quatre millions de noirs qui, la veille, étaient de simples marchandises, étaient devenus des hommes ; la République, débarrassée de son crime, s'était mise aussitôt, par ses progrès en tout genre, à la tête des nations civilisées. Et dans cette immense victoire, John Brown, mort avant la guerre, fit peut-être plus que tous les autres, car c'était sa mémoire qui inspirait les abolitionnistes blancs et les 180,000 noirs combattant dans l'Armée du Nord. C'est lui qui célébrait l'hymne de délivrance chanté par les soldats marchant à la bataille :
C'est à la mémoire de cet homme si grand par le caractère, et si grand par l'Ïuvre accomplie, que Mad. Gael nous convie à rendre hommage (1).Notre devoir est de répondre à cet appel avance d'autant plus d'empressement que nous avons laissé huit longues années s'écouler sans donner à la famille de la victime le témoignage de sympathie auquel elle avait droit de la part de tous ceux qui aiment la justice. L'année dernière, Mad. Lincoln reçut avec émotion l'adresse et la médaille qui lui envoyaient cinquante mille Français, en souvenir des services que le président assassiné avait rendus à la république. Mad. Brown, qui jamais ne tenta de détourner son mari de sa voie de dévouement et qui fit avec un héroïsme d'une simplicité grandiose le sacrifice de ses fils, ne sera pas moins touchée de la preuve de sympathie que nous lui ferons parvenir. A l'oeuvre donc ! Nous comptons sur tous ceux qui luttent pour le droit contre la force, sur tous ceux qui ne vivent pas égoïstement pour eux-mêmes ou leur seule famille et qui comprennent la beauté du sacrifice. Quant aux admirateurs de la violence, à ceux qui méprisent le droit des faibles, John Brown n'est pour eux qu'un insensé, qu'un violateur des lois de son pays. Nous ne leur demandons rien !
«Le corps de John Brown pourrit dans la fosse Ñ et les captifs qu'il tenta de sauver pleurent encore ; Ñ il a perdu la vie en luttantpour l'esclave ; Ñ mais son âme marche devant nous ! Ñ Gloire ! Gloire ! Alleluiah ! Ñ Son âme marche devant nous !»
(1) Coopérationdu 30 juin 1867.
Élisée Reclus
Henry David THOREAU
PLAIDOYER POUR JOHN BROWN
Éditions JJ Pauvert
Libertés nouvelles 2, 1977
J'espère que vous me pardonnerez ma présence en ce lieu. Je n'ai aucun désir de vous imposer mes pensées mais je m'y sens obligé. Je sais peu de choses du capitaine Brown mais je serais heureux de contribuer à corriger le ton des journaux dans leurs proclamations, de corriger aussi l'opinion de mes concitoyens à l'égard de sa personne et de ses actes. Cela ne coûte rien d'être juste et nous pouvons exprimer au moins la sympathie et l'admiration que nous éprouvons pour lui et pour ses compagnons ; c'est ce que je me propose de faire.Parlons d'abord de sa vie. J'essaierai autant que possible de laisser de côté ce que vous savez déjà de lui. Je n'ai pas besoin de vous le décrire ; vous l'avez presque tous vu, je pense, et vous ne l'oublierez pas de sitôt. On dit que son grand-père, John Brown, servit en qualité d'officier pendant la guerre d'Indépendance ; lui-même est né dans le Connecticut au début du siècle mais, tout jeune, son père l'emmena en Ohio. Il raconte que son père fournissait de la viande à l'armée pendant la guerre de 1812 et qu'il l'accompagnait dans les camps et l'aidait dans son travail ; il avait vu bien des aspects de la vie militaire, plus peut-être que s'il avait été soldat, car il assistait souvent aux réunions des officiers. Cette expérience lui apprit surtout comment les armées sont nourries et équipées en campagne Ñ travail qui, selon ses observations, exige au moins autant d'expérience et d'habileté que de les mener au combat. Peu de gens, disait-il, avaient la moindre idée de ce que coûtait au seul point de vue pécuniaire un unique coup de feu. Il en vit assez, en tout cas, pour se dégoûter de la vie militaire et même pour en acquérir une horreur absolue ; à tel point que, bien qu'on lui eût offert une charge subalterne dans l'armée alors qu'il avait 18 ans, non seulement il la rejeta, mais il refusa de répondre à l'appel et dut payer l'amende. C'est alors qu'il résolut de ne jamais tremper dans aucune guerre à moins que ce ne fût une guerre pour la liberté.
Lorsque les troubles du Kansas commencèrent, il y envoya plusieurs de ses fils pour renforcer les partisans du Free State(1) et les équipa avec les armes qu'il possédait ; si l'agitation augmentait et qu'on eût besoin de lui, leur dit-il, il viendrait les aider par son action et par ses conseils. Ce qu'il fit peu de temps après, comme vous le savez tous ; et plus qu'à n'importe qui c'est à lui que le Kansas doit de ne pas être devenu un État à esclaves.
Il fut arpenteur pendant une partie de sa vie, puis il se lança dans la production de laine et se rendit en Europe pour ses affaires. Là, comme partout, il garda les yeux ouverts et fit bien des observations originales. Il sut voir par exemple pourquoi la terre était si riche en Angleterre et si pauvre en Allemagne (je crois bien qu'il s'agissait de l'Allemagne) ; il voulut même faire part de ses réflexions à plusieurs têtes couronnées. C'était parce que, en Angleterre, les paysans vivaient sur la terre qu'ils cultivaient tandis qu'en Allemagne ils se retiraient le soir pour s'enfermer dans leurs villages. Il est bien dommage qu'il n'ait pas pu réunir ses réflexions en un volume.
Je dois ajouter que, par son respect pour la Constitution et sa foi en l'intangibilité de l'Union, c'était un homme d'autrefois. L'esclavage, estimait-il, était totalement opposé à l'esprit des institutions et il en était l'implacable ennemi.
Par son origine et sa naissance, c'était un paysan de la Nouvelle-Angleterre, un homme de bon sens, réfléchi et positif comme ils le sont tous, mais dix fois plus qu'eux. Il était l'égal des meilleurs de ceux qui combattirent jadis au pont de Concord, à Lexington et à Bunker Hill ; mais il avait des principes plus fermes que tous ceux qui s'y sont trouvés. Ethan Allen et Stark, à qui on peut le comparer à certains égards, défrichèrent un domaine moins vaste. Ils ont su faire face aux ennemis de leur patrie mais, lui, eut le courage d'affronter sa patrie elle-même lorsqu'elle se trouvait dans l'erreur. Pour expliquer qu'il ait pu échapper à tant de périls, un journaliste de l'Ouest raconte qu'il se dissimulait sous une «apparence rustique» ; comme si, pour se faire reconnaître comme tel, un héros devait se promener en habit de ville au cÏur de la Prairie.
Il n'alla pas à l'université Harvard ; c'est pourtant une tendre et vieille nourrice. Il n'a pas sucé le lait que l'on y trouve. Il le disait lui-même : «Je ne sais pas plus de grammaire qu'un taurillon.» Mais il fit ses études à la grande université de l'Ouest où il poursuivit assidûment la recherche de la Liberté pour laquelle il avait ressenti très tôt un goût profond ; après avoir passé bien des examens, il commença enfin, comme vous le savez tous, à pratiquer publiquement ses humanités; elles n'ont rien de commun avec la grammaire. Il aurait laissé un esprit grec dans le mauvais sens mais il aurait su relever un homme en train de tomber.
Il appartenait à cette espèce d'hommes dont nous avons beaucoup entendu parler mais dont nous ne savons rien en général : les puritains. Il serait vain de le mettre à mort ; il a disparu du temps de Cromwell mais il est revenu ici. Et pourquoi non ? On dit bien que des rejetons de la souche puritaine sont venus s'établir en Nouvelle-Angleterre ? C'étaient des gens capables de faire autre chose que de célébrer leurs ancêtres et de manger du maïs grillé en souvenir des temps anciens. Ils n'étaient ni démocrates ni républicains ; c'étaient des hommes simples, droits et pieux ; ils avaient piètre opinion des gouvernants qui ne craignent pas Dieu, acceptaient rarement les compromis et ne recherchaient pas de candidats éventuels aux élections.
Comme on me l'a écrit récemment et comme je le lui ai entendu dire, il «ne supportait pas les blasphèmes dans son camp ; aucun homme de mÏurs douteuses n'y était toléré, à moins bien entendu que ce ne fût un prisonnier. J'aimerais mieux une épidémie de petite vérole, de fièvre jaune et de choléra à la fois qu'un seul homme sans principes. Les gens se trompent, monsieur, s'ils croient que la racaille fait les meilleurs combattants ; nous n'avons pas besoin de ces gens-là pour résister à ceux du Sud. Donnez-moi des hommes de principes, des hommes craignant le Seigneur, des hommes qui se respectent Ñ et si j'en ai douze, je combattrai cent brigands de la frontière (2).» Il ajoutait que si un homme s'offrait à servir sous ses ordres et se vantait aussitôt de ce qu'il ferait s'il pouvait seulement apercevoir l'ennemi, il n'avait que peu de confiance à lui accorder.
Il ne put jamais rassembler plus d'une vingtaine d'hommes ; il n'avait pleine confiance qu'en douze d'entre eux dont ses fils. Il y a quelques années, alors qu'il se trouvait ici, il me montra un petit carnet Ñ son cahier de rapports comme il l'appelait Ñ où étaient inscrits les noms de ses hommes du Kansas et le règlement auquel ils avaient accepté de se soumettre : il affirmait que plusieurs d'entre eux avaient déjà scellé le contrat de leur sang. On lui fit remarquer qu'avec un aumônier en plus sa troupe eût été digne de Cromwell ; il aurait été heureux de pouvoir en ajouter un sur sa liste, répondit-il, mais il n'avait trouvé personne qui fût digne de remplir cet office. Pourtant l'armée des États-Unis n'a aucune peine à en recruter. Il faisait néanmoins dire les prières matin et soir.
Ses habitudes étaient spartiates ; à soixante ans, il se montrait soucieux de sa nourriture, s'excusait auprès de son hôte en lui expliquant qu'il devait manger peu et vivre à la dure ainsi qu'il sied à un soldat, à un homme qui se préparait à des entreprises difficiles et à une vie de hasards.
C'était un homme de bon sens qui allait droit au but en paroles comme en actes ; par-dessus tout, un transcendantaliste, un homme d'idées et de principes Ñ tout cela le distinguait des autres. Ne cédant jamais à un caprice ou à une impulsion passagère, il ne visait qu'à accomplir le but de toute sa vie. J'ai remarqué qu'il ne mettait jamais d'emphase dans ses paroles mais qu'il était très discret. Je me souviens surtout de la manière dont il fit allusion aux souffrances des siens au Kansas sans jamais donner libre cours à la flamme qui brûlait en lui ; on eût dit un volcan coiffé d'un tuyau de cheminée ordinaire. En évoquant les activités de certains brigands de la frontière, il disait, économisant ses mots comme un vieux soldat qui garde une réserve de puissance et d'intention : «Ils avaient le droit le plus strict à la pendaison.» Ce n'était pas du tout un rhéteur, il ne flagornait jamais, n'éprouvait jamais le besoin d'inventer quoi que ce soit, mais il disait la simple vérité et communiquait sa conviction ; tout cela le faisait paraître fort, d'une force inégalable ; comparée à la sienne l'éloquence que l'on entend au Congrès ou ailleurs n'est que de la camelote au rabais. Cela fait penser aux meilleurs discours de Cromwell comparés à ceux d'un roi quelconque.
Quant à son adresse et à sa prudence, je raconterai seulement ceci : à l'époque où, lorsqu'on venait d'un État libre, il était presque impossible de pénétrer au Kansas par un chemin normal sans se faire dépouiller de ses armes, lui transportait tout ce qu'il avait pu trouver d'armes et de vieux fusils dans un char à bÏufs qu'il mena lentement et sans se cacher, à travers tout le Missouri ; il se faisait passer pour arpenteur, sa boussole bien en évidence ; c'est ainsi qu'il passa sans éveiller les soupçons et qu'il eut toutes facilités pour connaître les projets de l'ennemi. Il continua pendant un certain temps d'exercer le même métier. S'il voyait un groupe de brigands rassemblés dans la Prairie et discutant, bien sûr, du seul projet qui occupait leur esprit, il prenait sa boussole et, accompagné de l'un de ses fils, il se mettait à tracer une ligne imaginaire qui passait par l'endroit même où le conseil était réuni ; en arrivant à la hauteur du groupe, il s'arrêtait tout naturellement pour échanger quelques mots, il apprenait les nouvelles et, à la fin, il connaissait à la perfection les plans de l'ennemi ; ayant ainsi achevé son véritable relevé, il continuait son arpentage fictif et suivait sa ligne jusqu'à se trouver hors de vue. Quand je lui exprimai ma surprise qu'il ait pu vivre au Kansas, avec sa tête mise à prix et une telle portion de la population contre lui, y compris les autorités, il répondait simplement : «Il est parfaitement entendu que je ne serai jamais pris.»
Pendant quelques années il a passé le plus clair de son temps caché dans les marais, souffrant de privations et des maladies provoquées par cette vie rude, à peine secouru par une poignée d'Indiens et quelques Blancs. Mais, même s'ils savaient en quel endroit des marais il se cachait, ses ennemis ne tenaient pas tellement à venir l'y débusquer. Il lui arrivait même de se risquer dans une ville, où se trouvaient plus de brigands de la frontière que de partisans du Free State,pour y régler quelque affaire sans trop s'attarder et tout cela sans être inquiété car, ajoutait-il, «si ses ennemis étaient trop peu nombreux ils ne s'y risquaient pas et on n'avait pas le temps de rassembler une troupe suffisante.»
Nous ignorons les circonstances de son échec récent. C'était évidemment loin d'être une tentative folle. M. Vallandingham, son ennemi, est bien obligé d'avouer que c'était «de tous les complots qui ont échoué un des mieux ourdis et des plus soigneusement mis à exécution.»
Nous ne mentionnerons pas ici ses victoires ; délivrer de la servitude une douzaine d'être humains, s'en aller avec eux à pied en plein jour, marcher pendant des semaines, sinon des mois, à une allure paisible, traverser un État après l'autre et la moitié du Nord au vu et au su de tous, alors qu'on est recherché, pénétrer en chemin dans un tribunal pour proclamer ce qu'on a fait et montrer ainsi à l'État de Missouri qu'il ne sert à rien d'essayer de posséder des esclaves si Brown est dans les parages, est-ce dont là un échec et la preuve d'un manque de direction ferme ? Les laquais du gouvernement n'étaient pas tolérants, ils avaient peur de lui, c'était toute l'explication.
Pourtant, il n'attribuait pas ses succès à son étoile ou à quelque talisman comme font les insensés. Ce qui faisait trembler ses ennemis, bien supérieurs en nombre, c'était, disait-il avec raison, le fait qu'ils n'avaient pas de cause à défendre Ñ et jamais ni lui ni les siens ne furent privés de cette armure. Quand venait le moment d'agir, bien peu d'hommes consentaient à risquer leur vie pour une mauvaise cause ; ils ne voulaient pas que leur dernier geste, ici-bas, fût une félonie.
Mais venons-en à sa dernière action et à ses conséquences.
La presse semble ignorer, et peut-être l'ignore-t-elle vraiment, que dans chaque ville du Nord il existe au moins deux ou trois personnes qui le jugent de la même manière que moi. Je ne crains pas de dire que nous formons un parti important en pleine croissance. Nous prétendons être autre chose que des serfs timorés et imbéciles qui font semblant de lire l'histoire et la Bible mais qui profanent leur demeure chaque fois qu'ils respirent. Des politiciens angoissés tenteront peut-être de prouver qu'il n'y avait que dix-sept Blancs et cinq Noirs impliqués dans cette expédition ; mais leur inquiétude même ne prouve-t-elle pas que nous sommes loin de tout savoir ? Pourquoi persister à fuir la vérité ? Leur inquiétude provient d'une intuition vague ; ils n'osent pas considérer le fait qu'un million au moins des libres habitants des États-Unis se seraient réjouis si Brown avait réussi. Aussi se bornent-ils à critiquer sa tactique. Nous ne portons pas le deuil, mais l'idée de la position qui est celle de Brown, la pensée du sort qui l'attend peut-être, empêche bien des hommes ici dans le Nord de penser à autre chose tout au long du jour. Si un seul de ceux qui l'ont vu ici arrive à suivre un autre enchaînement de pensée, j'ignore de quoi il est fait. S'il en est un seul qui jouisse de sa ration de sommeil normale, alors je peux lui garantir qu'il engraissera facilement en toutes circonstances pourvu qu'on ne touche ni à son corps ni à son argent. Pour moi, j'ai glissé un crayon et du papier sous mon oreiller et, quand je ne peux pas dormir, j'écris dans le noir.
Dans l'ensemble, le respect que je porte à mes semblables n'a guère l'occasion de grandir ces jours-ci. J'ai remarqué avec quel sang-froid les journalistes et les gens en général parlent de cet événement ; on dirait qu'il s'agit d'un vulgaire malfaiteur ; on lui reconnaît pourtant un «culot» peu ordinaire (c'est le mot qu'emploie le gouverneur de la Virginie en parlant de lui ; il utilise le langage des combats de coqs : «l'homme le plus casse-cou que j'aie jamais vu»). On dirait donc qu'un vulgaire malfaiteur a été pris et condamné à être pendu. Il ne songeait pas à ses adversaires lorsque le gouverneur lui trouva l'air si brave. Ce qu'il peut y avoir en moi de douceur devient fiel lorsque j'entends les propos de mes voisins ou qu'on me les rapporte. Au début, on fit courir le bruit qu'il était mort et l'un d'entre eux remarqua qu'il «mourait comme meurt l'insensé», ce qui pendant un instant Ñ j'en demande bien pardon Ñ, évoquait une ressemblance entre celui qui mourait et mon voisin en vie. D'autres, cÏurs de lâches, disent d'un ton méprisant «qu'il a gaspillé sa vie» parce qu'il a résisté au gouvernement. Qu'ont-ils fait de leur vie ceux qui parlent ? Ce sont les mêmes qui couvriraient de louanges l'homme qui aurait attaqué seul une bande de voleurs ou d'assassins quelconques. Un autre, un vrai Yankee, demande : «Qu'est-ce que cela lui rapportera ?» comme s'il avait compté sur cette aventure pour se remplir les poches. Pour ces gens-là le mot gain n'a qu'un sens matériel. Si le résultat n'est pas une soirée improvisée chez des amis, si on ne gagne pas une paire de bottes neuves ou un vote de félicitations, alors on a échoué. «Mais il n'y gagnera rien.» Eh bien, non. Je suppose que de se faire pendre ne lui fera pas gagner son pain quotidien, mais il y gagne une chance de sauver son âme Ñ et quelle âme ! tandis que vous... Je ne doute pas que sur vos marchés on ne vous paie plus pour un litre de lait que pour un litre de sang ; mais ce n'est pas à ce marché-là que les héros portent leur sang.
Ces gens-là ne savent pas que la bonne semence donne de bon fruit et que dans le domaine moral, une fois le bon grain planté le bon fruit arrivera à maturité ; que la plante n'a besoin ni d'être arrosée, ni d'être sarclée ; ils ne savent pas que si l'on enterre un héros dans un champ, une moisson de héros lèvera. Cette semence a une telle puissance, une telle vitalité quelle n'a cure de notre permission pour germer.
La charge de la brigade légère à Balaclava ne dura qu'un instant ; ce fut un acte d'obéissance à un ordre absurde ; elle prouva que le soldat est une machine parfaite ; un poète-lauréat l'a chantée à juste titre, mais cet homme qui continue à charger obstinément, depuis des années, contre les légions de l'esclavage, obéit à des ordres infiniment plus hauts et son combat est bien plus mémorable car un seul homme doué de conscience et d'intelligence est infiniment supérieur à une machine. Croyez-vous qu'on ne chantera pas cet exploit ?
Ñ C'est bien fait pour lui.
Ñ C'est un individu dangereux.
Ñ C'est un fou, cela ne fait aucun doute.
Et ils continuent à mener une vie nette, sage et admirable en tout ; ils lisent un peu leur Plutarque et s'arrêtent surtout à l'exploit de Putnam (3) qui fut jeté dans la tanière d'un loup ; ils se préparent de la sorte à accomplir un jour des actions de patriotique bravoure. La Société d'éducation populaire pourrait bien faire imprimer l'histoire de Putnam. Dans les écoles communales on commencerait la classe en en lisant des passages, car il n'y a rien dedans qui affecte l'Esclavage ou l'Église ; à moins qu'il ne vienne à l'esprit du lecteur que certains pasteurs sont des loups déguisés en moutons. Le bureau des Missions Étrangères pourrait avoir assez d'audace pour protester contre cette espèce de loups. J'ai entendu parler de bureaux, de bureaux américains, mais ce n'est que tout dernièrement que l'on m'a parlé de ce meuble-là. Et pourtant il paraît que des hommes, des femmes et des enfants du Nord cotisent, par familles entières, pour devenir membres à vie de ce genre de société Ñ une participation à vie dans la tombe !
On peut se faire enterrer à meilleur compte.
Nos ennemis sont parmi nous. Il n'y a pas de maison qui ne soit divisée contre elle-même, car notre ennemi est cette espèce d'inertie quasi universelle de la tête et du cÏur, ce manque de vigueur en l'homme, qui sont l'effet de notre vice : c'est de là que viennent la crainte, la superstition, le fanatisme, la bigoterie et tous les esclavages. Nous ne sommes que des mannequins montés sur une carcasse creuse et nous avons le foie à la place du cÏur. L'adoration des idoles est notre malédiction, c'est elle qui change son adorateur en image de pierre ; et l'homme de la Nouvelle-Angleterre est aussi idolâtre que l'Hindou. Ce Brown était exceptionnel : entre son Dieu et lui il n'a dressé aucune image taillée, même pas une image politique.
Que penser d'une Église qui, tout au long de son existence, ne cesse d'excommunier le Christ ? Laissez-nous donc avec vos églises larges et basses, avec vos églises étroites et hautes ! Faites donc un pas de plus, inventez un nouveau style, inventez un sel qui vous sauve de la corruption et préserve nos narines.
Le chrétien de notre temps est un homme qui accepte de dire toutes les prières indiquées par la liturgie pourvu qu'on le laisse aller se coucher et dormir tranquille. «Et maintenant je m'allonge et j'attends le sommeil.» C'est ainsi que commencent toutes ses oraisons et il passe son temps à attendre dans l'impatience le moment où il pourra jouir de son «long repos». Il a également consenti à accomplir, tant bien que mal, quelques actes de charité bien définis mais il ne veut surtout pas entendre parler d'innovations ; il refuse de voir ajouter au contrat de nouveaux articles qui s'adapteraient au temps présent. Il montre le blanc de ses yeux le jour du Sabbat et, le reste de la semaine, le noir. Le mal n'est pas seulement la stagnation du sang mais celle de l'esprit. Nombreux certes, sont ceux qui ont des dispositions ; mais lents de constitution et englués par la routine, il leur est impossible d'imaginer qu'un homme puisse agir au nom de motifs plus élevés que ceux auxquels eux-mêmes obéissent. Aussi le proclament-ils insensé, car ils savent bien qu'aussi longtemps qu'ils demeureront eux-mêmes ils seront incapables d'agir comme lui.
Nous rêvons de pays lointains, d'autres siècles, d'autres races d'hommes que nous plaçons très loin dans le temps ou dans l'espace ; mais qu'un événement aussi plein de sens que celui-ci éclate au milieu de nous, nous découvrons qu'une distance, une étrangeté comparables nous séparent de nos proches. Les voilà bien nos Autriche, nos Chine, nos Îles des Mers du Sud ! D'un seul coup, notre société compacte devient clairsemée, dégagée, magnifique, telle une cité aux splendides perspectives. Nous comprenons pourquoi nous n'étions jamais parvenus à franchir la barrière des compliments et des aménités de surface ; nous prenons conscience que des verstes nous séparent des autres et nous les rendent aussi étrangers que le nomade Tartare l'est de la cité de la Chine. L'homme qui pense devient hermite au milieu de l'agitation de la place du marché. Entre eux et nous d'infranchissables océans rassemblent leurs eaux, des steppes désolées s'allongent à perte de vue. Ce sont les différences de caractère, d'intelligence et de foi qui élèvent entre les individus et les nations les vraies barrières infranchissables. Nul ne peut venir en plénipotentiaire à notre cour s'il n'est de notre famille d'esprit.
Pendant la semaine qui a suivi l'événement, j'ai lu tous les journaux que j'ai pu trouver et je ne me souviens pas y avoir découvert la moindre expression de sympathie à l'égard de ces hommes. Depuis, j'ai lu dans une feuille de Boston quelques phrases nobles Ñ mais ce n'était pas dans l'article de fond. Certains journaux importants ont refusé d'imprimer le texte intégral des déclarations de Brown ; il leur aurait fallu pour cela supprimer d'autres articles. C'est comme si un éditeur refusait le manuscrit du Nouveau Testament pour publier le dernier discours de Wilson. Le même journal qui annonçait cette nouvelle d'une si grande portée, avait bourré les colonnes voisines de comptes rendus des congrès politiques qui se tenaient alors. Quelle chute ! On aurait dû leur épargner ce contraste et les imprimer en supplément. Passer de la parole et des exploits de tels hommes au caquetage des réunions politiques ! Ce ne sont qu'individus avides d'obtenir des charges, faiseurs de laïus incapables de pondre un Ïuf honnête, qui s'écorchent le bréchet sur un Ïuf de plâtre. Ils ne savent jouer qu'à la courte paille ou plutôt au jeu universel de la gamelle, ce jeu primitif que les Indiens pratiquent en hurlant comme des forcenés. Mais supprimez donc ces comptes rendus de réunions politiques ou religieuses et laissez-nous entendre la voix d'un homme qui vit, lui !
D'ailleurs, je ne me plains pas tant de ce qu'ils ont omis que de ce qu'ils ont publié. Le Liberator(4) lui-même parle de «tentative malencontreuse, délirante, présentant tous les signes de la folie». Quant à la meute des journaux et des revues, je ne connais pas, dans tout le pays, un seul rédacteur en chef capable de publier en connaissance de cause un article qui diminuerait sérieusement et définitivement le nombre de ses abonnés. Ce n'est pas opportun, pensent-ils. Alors, comment peuvent-ils jamais imprimer la vérité ? Mais si nous ne disons pas ce qui plaît aux gens, ergotent-ils, personne ne nous écoutera. Aussi agissent-ils comme les charlatans ambulants qui, pour attirer la foule, chantent quelque refrain obscène. Les propriétaires de journaux républicains forcés d'avoir leurs phrases toutes prêtes pour l'édition du matin, habitués à tout examiner au faux-jour de la politique, n'expriment ni admiration ni véritable chagrin ; ils traitent ces hommes de «fanatiques abusés Ñ égarés Ñ insensés Ñ fous». C'est dire quelle bénédiction cela représente pour nous d'avoir une troupe de rédacteurs sensésqui, eux, ne sont pas égarés; ils savent bien de quel côté leur tartine est beurrée.
Un homme accomplit un haut fait plein de courage et d'humanité et, d'un seul coup, de tous côtés, les gens et leurs partis clament : «Ce n'est pas moi, je ne l'ai jamais soutenu. Et d'ailleurs mon passé parle pour moi.» Pour moi, il m'importe peu de connaître votre position. Je ne crois pas que cela m'ait jamais intéressé ni que cela m'intéressera jamais ; je pense qu'en ce moment ce n'est qu'égoïsme ou futilité. Ne prenez donc pas la peine de vous en laver les mains, c'est bien inutile. Nul homme intelligent ne pourra jamais croire qu'il était votre créature. Il est parti et revenu comme il l'a dit lui-même «sous les auspices de John Brown seul». Le parti républicain ne comprend donc pas que l'échec de Brown fera voter des gens plus sainement qu'il ne l'aurait souhaité ? On a compté les votes de Pennsylvania and Co,mais on n'a pas estimé à sa valeur celui du capitaine Brown. Il a fait tomber le vent qui gonflait leurs voiles Ñ le peu de vent qu'ils avaient Ñ ils feraient aussi bien de rentrer au port et de réparer.
Qu'importe qu'il n'ait pas fait partie de votre coterie ! Peut-être que vous n'approuvez ni ses méthodes, ni ses principes, mais reconnaissez au moins sa grandeur d'âme. Avouez que vous aimeriez vous réclamer d'une parenté avec lui sur ce point-là, bien qu'il ne soit ni pareil ni semblable à vous sur aucun autre. Croyez-vous que cela vous ferait perdre votre réputation ? Ce que vous aurez donné d'une main vous le rattraperez de l'autre.
Si les gens ne pensent pas tout cela, alors ils ne disent pas la vérité, ils ne disent pas ce qu'ils pensent, ils sont revenus à leurs vieilles manigances.
L'un de ceux qui le traitent de fou dit qu'on «a toujours reconnu que c'était un homme de conscience, très effacé dans son comportement et en apparence inoffensif, sauf si l'on discutait de l'esclavage ; alors il montrait une fureur sans exemple.»
Le navire négrier est en route chargé de ses victimes mourantes ; en plein océan on lui ajoute de nouvelles cargaisons ; l'équipage, une poignée de propriétaires d'esclaves, soutenu par les nombreux passagers, asphyxie quatre millions d'êtres enfermés à fond de cale, et pourtant le politicien veut nous faire croire que le seul moyen convenable de délivrer les victimes et de «diffuser peu à peu des sentiments d'humanité». Comme si les sentiments d'humanité se rencontraient jamais séparés des actes d'humanité et que l'on puisse les répandre en quantités convenables (le produit authentique !), aussi facilement que l'on arrose le sol pour abattre la poussière. Qu'est-ce donc que j'entends jeter par-dessus bord ? Ce sont les cadavres de ceux qui ont trouvé la délivrance. C'est ainsi que nous diffusons l'humanité et les sentiments d'humanité avec.
Des directeurs de journaux éminents, influents, habitués à traiter avec les politiciens (hommes d'un niveau infiniment plus bas) disent, les ignorants, qu'il a agi «par vengeance». Il leur faudrait s'agrandir pour le comprendre. Le temps viendra où ils commenceront à le voir tel qu'il était, je n'en doute pas. Il leur faut comprendre qu'il s'agit ici d'un homme qui a une foi et qui obéit à des principes religieux, non d'un politicien ou un Indien ; d'un homme qui n'a pas attendu qu'on lui nuise ou qu'on sème des embûches sous ses pas pour donner sa vie à la cause des opprimés.
Si l'on peut considérer Walker comme le représentant du Sud, j'aimerais pouvoir dire que Brown était celui du Nord. C'était un homme d'élite. Il n'accordait aucune valeur à sa vie terrestre comparée à son idéal. Il n'a jamais reconnu les lois iniques mais leur a résisté conformément à ses principes. Pour une fois nous voici arrachés à la poussiéreuse vulgarité de la vie politique et transportés dans le royaume de la vérité et de l'humanité. Jamais aucun homme en Amérique n'a combattu avec autant de persistance, autant d'efficacité pour la dignité de la nature humaine. Car il se savait homme, égal à n'importe quel gouvernant. En ce sens, il était plus américain que nous tous. Il n'avait pas besoin pour le défendre d'un avocat bavard.
C'était plus qu'un bon adversaire pour tous les juges que peuvent créer les électeurs américains ou les gens en place, quel que soit leur rang. On n'aurait pu le faire juger par ses pairs, car ses pairs n'existent pas. Lorsqu'un homme fait front en toute sérénité contre la condamnation et la vengeance du genre humain, qu'il s'élève au-dessus d'eux de toute la hauteur de son corps Ñ même s'il est le plus ignoble des assassins et qu'il le reconnaisse Ñ le spectacle est sublime Ñ l'ignoreriez-vous, Liberators, Tribuneset Républicans? et c'est nous qui, en comparaison, devenons des criminels. C'est à vous que vous devez faire l'honneur de reconnaître John Brown. Lui n'a que faire de votre considération.
Quant aux journaux démocrates ils ne peuvent m'affecter : ils ne sont pas assez humains. Rien de ce qu'ils disent ne peut m'indigner.
Je sais bien que j'anticipe : aux dernières nouvelles il était encore en vie entre les mains de ses ennemis ; malgré cela, je parle et je pense comme s'il était déjà mort physiquement.
Je n'aime pas qu'on élève des statues à ceux qui vivent toujours dans nos cÏurs et dont les os ne sont pas encore réduits en poudre dans la terre ; mais c'est la statue du capitaine Brown que j'aimerais voir orner la cour du Parlement du Massachusetts de préférence à celle de toute autre personne de ma connaissance. Je me réjouis de vivre maintenant parce que je suis son contemporain.
Que différence lorsque nous voyons les agissements de ce parti politique qui essaie d'enterrer l'homme et le complot et qui cherche un candidat partout : quelque propriétaire d'esclaves ou alors quelqu'un qui fera appliquer la loi sur les esclaves fugitifs et toutes les autres lois injustes contre lesquelles Brown s'est dressé les armes à la main.
Fou ! Un père, ses six fils, son gendre, d'autres hommes encore Ñ au moins douze disciples Ñ tous saisis de folie au même instant ; mais le tyran normal, lui, resserre son emprise sur ses quatre millions d'esclaves ; un millier de journalistes normaux, ses complices, sauvent leur pays et leur peau. Alors, il était fou aussi au Kansas. Interrogez le tyran, demandez-lui qui de l'insensé ou du sage est son plus redoutable ennemi. Ceux qui par milliers l'ont aidé, ceux qui le connaissent, ceux qui ont applaudi sa hardiesse au Kansas et eux qui l'ont aidé matériellement, tous ceux-là le croient-ils fou ? Ce mot n'est qu'une figure de style pour ceux qui persistent à l'employer et je suis bien sûr que parmi les autres beaucoup ont, en silence, rétracté leurs paroles.
Lisez donc les réponses admirables qu'il a faites à Mason et à bien d'autres. Le contraste les rapetisse, les annihile ! D'un côté un interrogatoire mi-craintif mi-brutal, de l'autre la vérité éblouissante comme la foudre qui éclate dans leurs temples immondes. Ils sont dignes de figurer aux côtés de Pilate, de Gessler et des sbires de l'Inquisition. La vanité de leurs paroles et de leurs actes ! Le vide de leur silence ! Ils ne sont qu'instruments inertes dans cette Ïuvre immense ; aucune puissance humaine ne les a rassemblés autour de ce prophète.
Dans quel but le Massachusetts et le Nord ont-ils envoyé une poignée de députés normauxau Congrès ces dernières années ? Pour faire connaître quels sentiments ? Tous leurs discours, mis ensemble et passés au crible (peut-être même l'avoueront-ils ?) n'ont pas assez de force et de puissance directe pour prétendre égaler les quelques remarques prononcées par ce fou de John Brown dans l'arsenal de Harper's Ferry Ñ par cet homme que vous allez pendre et envoyer dans l'autre monde. Mais pas pour vous y représenter. Non, il n'a jamais été votre député, en quoi que ce soit. C'était un trop beau spécimen d'humanité pour cela. Qui étaient donc ses électeurs ? Si vous savez lire ses paroles vous le découvrirez. Chez lui, pas d'éloquence futile, pas de discours fabriqué, pas de révérence à l'oppresseur. La vérité l'inspire, la certitude polit ses phrases. Que lui importait de perdre ses fusils Sharpe s'il gardait son éloquence ? Voilà un fusil qui portait bien plus sûrement et bien plus loin.
Et le New York Heraldqui transcrit le dialogue textuellement ! Il ignore de quelles paroles impérissables il devient le véhicule.
Si après avoir lu le compte rendu de ce dialogue, il se trouve encore quelqu'un pour persister à traiter de fou le principal interlocuteur, je n'aurai que peu de respect pour ses facultés. On y sent une clarté d'esprit que la discipline et les habitudes de la vie ne suffisent pas à donner. Prenez n'importe quelle phrase : «Je répondrai à toutes les questions auxquelles mon honneur me permettra de répondre Ñ aux autres, non. J'ai dit la vérité pour tout ce qui me concerne personnellement. Je respecte ma parole, monsieur.»
Ceux qui parlent de son esprit rancunier, tout en admirant son héroïsme, ne possèdent aucune pierre de touche qui leur permette de découvrir un homme, non, aucun amalgame qui se puisse mêler à cet or pur.
Il est réconfortant de laisser de côté ces calomnies pour le témoignage de ses geôliers et de ses bourreaux ; ils ont peur mais il sont plus sincères. Le gouverneur Wise parle de lui avec bien plus de justice et d'estime que n'importe quel politicien propriétaire de journaux ou personnage connu dans le Nord que j'aie pu entendre. Écoutez de nouveau ce que dit Wise, je sais que vous en avez besoin : «Ceux qui le prennent pour un fou se trompent... C'est un homme de sang-froid, très maître de lui, rien ne peut l'abattre et il n'est que juste de dire qu'il a traité ses prisonniers humainement. Il m'a inspiré une confiance absolue en sa droiture... C'est un fanatique orgueilleux et prolixe (je cite M. Wise), mais il est ferme, sincère et intelligent. Ses hommes, ou du moins les survivants, lui ressemblent... Le colonel Washington affirme qu'il n'a jamais vu personne qui fût plus courageux que lui en face du danger et de la mort. Un de ses fils tué à ses côtés, il tenait le poignet d'un second qui avait eu le corps traversé d'ue balle ; il continuait à manier son fusil et donnait des ordres à ses hommes sans montrer la moindre émotion ; il les exhortait à tenir et à faire payer leur vie aussi cher que possible. Des trois prisonniers blancs, Brown, Stephens et Coppic, je ne saurais dire lequel avait le plus de courage.»
Ce sont presque les premiers hommes du Nord que le propriétaire d'esclaves ait appris à respecter.
Le témoignage de M. Vallandingham va dans le même sens bien qu'il ait moins de valeur : «Il est vain, dit-il, de chercher à décrier l'homme ou son complot... Brown est aussi différent qu'on peut l'être du bandit vulgaire, du fanatique ou du fou.»
«Tout est calme à Harper's Ferry», écrivent les journaux. Quelle est la nature du calme qui règne après que la loi et le maître d'esclaves aient gagné ? Je considère cet épisode comme une pierre de touche qui doit révéler aux yeux de tous, sous une lumière impitoyable, la nature de notre gouvernement. Il nous fallait cela pour que nous le comprenions à la lumière de l'histoire. Il fallait qu'il se voie. Lorsqu'un gouvernement met sa force au service de l'injustice, comme le fait le nôtre, pour maintenir l'esclavage et tuer les libérateurs des esclaves, il montre bien qu'il n'est qu'une force brutale ou pire une force inspirée du démon. C'est lui qui commande les Plug Uglies(5). La tyrannie l'emporte, c'est plus évident que jamais. Pour moi, ce gouvernement-là s'est allié à la France et à l'Autriche pour opprimer l'humanité. Là trône un tyran qui maintient dans les fers quatre millions d'esclaves ; en face de lui se dresse leur héroïque libérateur. Ce gouvernement diabolique et hypocrite jette un regard innocent sur ses quatre millions de victimes et demande : Mais pourquoi m'attaquez-vous ? Ne suis-je pas honnête ? Assez d'agitation, sinon je fais de vous un esclave à moins que je ne vous fasse pendre.
Nous parlons de gouvernement représentatif: mais quelle monstruosité de gouvernement est-ce donc que celui où les plus nobles facultés de l'esprit, où le cÏur, ne sont pas représentés ? Un fauve à demi-humain dont on a arraché le cÏur et dont un coup de fusil a emporté le cerveau : et ce monstre parcourt la terre cherchant qui dévorer. On a vu des héros continuer à se battre debout sur leurs moignons après que la mitraille eut fauché leurs jambes ; mais je ne sache pas qu'un tel gouvernement puisse faire quelque bien.
Le seul gouvernement que je reconnaisse Ñ peu importe le petit nombre de ceux qui sont à sa tête, ou la faiblesse de son armée Ñ c'est le pouvoir qui établit la justice dans un pays, jamais celui qui instaure l'injustice. Que penser d'un gouvernement qui a pour ennemis tous les hommes justes et courageux du pays dressés entre lui et ceux qu'il opprime ? Un gouvernement qui se targue d'être chrétien et qui crucifie tous les jours un million de Christs !
Trahison ! Mais d'où vient-elle cette trahison ? Je ne peut m'empêcher de penser à vous comme vous le méritez, gouvernements de la terre. Êtes-vous capables de tarir les sources de la pensée ? Quand elle consiste à résister à la tyrannie d'ici-bas, la haute trahison a son origine dans le pouvoir qui crée l'homme et le recrée à jamais, et c'est de ce pouvoir qu'elle tient sa mission. Quand vous aurez pris tous les rebelles et que vous les aurez fait pendre vous n'aurez rien accompli, sinon votre crime, car vous n'avez pas frappé à la tête. Vous vous mesurez à un adversaire contre qui vos canons et vos cadets de West Point ne peuvent rien. L'art du fondeur de canons ne peut tenter la matière et la faire se révolter contre son créateur. La forme que croit lui donner le fondeur est-elle plus essentielle que la constitution même de cette matière ou la sienne propre ?
Les États-Unis possèdent un convoi de quatre millions d'esclaves qu'ils sont bien décidés à maintenir dans la servitude? Le Massachusetts n'est qu'un des surveillants confédérés chargés de les empêcher de s'enfuir. Tous les habitants du Massachusetts n'appartiennent pas à cette clique ; les seuls à s'en réclamer sont ceux qui gouvernent l'État et se font obéir. Au même titre que la Virginie, le Massachusetts a étouffé l'insurrection de Harper's Ferry. Il y a envoyé ses fusiliers marins : il devra payer sa faute.
Supposons qu'il existe dans cet État une société qui, à ses frais, par pure philanthropie, sauverait tous les esclaves marrons qui s'enfuient chez nous, protégerait nos compatriotes de couleur, et laisserait toutes les autres besognes au soin du prétendu gouvernement. Celui-ci ne perdrait-il pas bien vite sa raison d'être pour devenir l'objet du mépris de l'humanité ? Lorsque les charges du gouvernement, la protection des faibles et la justice tombent entre les mains des particuliers, alors le gouvernement se réduit à n'être qu'un valet, un employé que l'on a embauché pour accomplir des tâches subalternes et insignifiantes. Ce n'est plus que l'ombre d'un gouvernement qui rend indispensable la mise sur pied de comités de Vigilance. Que penserions-nous d'un cadi de l'Orient si un comité de Vigilance travaillait en secret dans son dos ? Mais c'est ainsi que se présentent presque tous nos États du Nord ; chacun a son comité de Vigilance. Et ces gouvernements fous reconnaissent et acceptent cette situation jusqu'à un certain point. En fait ils disent : Nous voulons bien travailler pour vous à ces conditions, mais surtout n'en dites rien. Ainsi le gouvernement, une fois son salaire assuré, se retire dans son arrière-boutique en emportant la constitution et passe presque tout son temps à rapetasser les choses. Lorsqu'en passant je l'entends travailler, je pense à ces paysans qui, en hiver, se font quelques sous en fabriquant des tonneaux. Quel genre de spiritueux ce tonneau pourra-t-il contenir ? Le gouvernement spécule à la Bourse, il perce des montagnes, mais il n'est même pas capable d'ouvrir une seule route convenable. La seule voie qui soit libre, c'est le Chemin de Fer Souterrain (6) ; il appartient au comité de Vigilance qui l'exploite. C'est le comité qui a percé des tunnels sous toute l'étendue du pays. Ce gouvernement ne fait que perdre sa puissance et sa réputation aussi sûrement que l'eau s'écoule d'un récipient qui fuit et qu'elle reste dans un vase étanche.
J'entends beaucoup de gens condamner John Brown et ses hommes sous prétexte qu'ils étaient si peu nombreux. Et quand donc les braves et les forts ont-ils été la majorité ? Vous auriez préféré qu'il attende que les temps fussent venus Ñ que vous et moi allassions le rejoindre ? Le fait même qu'il ne s'était pas entouré d'un ramassis de mercenaires suffirait à le distinguer des héros ordinaires ; sa troupe était réduite certes, car rares étaient ceux qui pouvaient briguer l'honneur d'y appartenir. Chacun de ceux qui ont donné leur vie pour les pauvres et les opprimés avait été choisi, désigné entre les milliers d'autres sinon des millions ; chacun était un homme de principes, doué de dévouement et d'un rare courage ; prêt à sacrifier sa vie à tout instant pour son prochain. On peut douter qu'ils aient eu leurs égaux dans toute l'Amérique Ñ je ne parle que de ses compagnons car leur chef, je n'en doute pas, a fouillé le pays en tous sens pour augmenter son effectif. Eux seuls étaient prêts à se dresser entre l'oppresseur et ses victimes. Vous ne pouviez choisir de meilleurs hommes pour les pendre ; c'est le plus grand compliment que leur pays puisse leur faire. Ils étaient mûrs pour ses potences ; car leur patrie essaie depuis longtemps de les capturer, elle en a pendu un bon nombre, mais elle n'avait pas encore trouvé celui qu'il fallait.
Cet homme accompagné de son gendre et de ses six fils Ñ pour ne pas nommer les autres Ñ tous engagés dans cette lutte, ont accompli leur tâche avec sang-froid, respect et bonté pendant des mois pour ne pas dire des années. Ils dormaient et s'éveillaient avec cette pensée, vivaient avec elle été comme hiver sans attendre d'autre récompense que celle de leur conscience, tandis que l'Amérique presque entière se rangeait de l'autre côté ; je le répète, ce spectacle me paraît sublime. Si Brown avait eu un journal pour appuyer «sa cause», un organe comme on dit, pour moudre la même rengaine éculée, monotone et agaçante, avec quelqu'un pour faire la quête dans un chapeau, il n'aurait pu agir avec efficacité. S'il avait agi de la sorte que le gouvernement n'ait aucun motif de l'inquiéter on aurait soupçonné ses intentions. Il faut que le tyran lui cède la place ou qu'il la cède au tyran : c'est cela qui le distingue de tous les réformateurs d'aujourd'hui.
Il avait sa théorie : tout homme a le droit absolu d'intervenir par la force contre le propriétaire d'esclaves afin de sauver l'esclave. Je suis de son avis. Ceux que l'esclavage révolte à chaque minute ont le droit de se choquer si un propriétaire d'esclaves meurt de mort violente ; les autres n'ont pas ce droit. Ceux-ci seront bien plus révoltés s'il reste en vie que s'il meurt. Je ne me risquerai pas à reprocher sa méthode à celui qui arrive à libérer les esclaves plus vite que les autres. C'est pour l'esclave que je parle si je dis que je préfère la philanthropie du capitaine Brown à celle qui ne me tire pas dessus mais qui ne me délivre pas non plus. Je ne pense pas qu'il soit très raisonnable de passer sa vie à traiter ce sujet en écrit ou en paroles si l'on est pas continuellement inspiré, et je ne l'ai pas fait ; on peut avoir autre chose à faire. Je n'ai envie ni de tuer ni de me faire tuer, mais je peux imaginer que le temps viendra où l'un et l'autre seront inévitables. C'est par des actes de violence quotidiens que nous sauvegardons la prétendue paix qui règne dans notre communauté. Il suffit de voir la matraque et les menottes de l'agent de police ! La prison, la potence ! L'aumônier du bataillon ! Tout ce que nous espérons c'est de vivre en sécurité aux côtés de cette armée provisoire. Ainsi nous nous protégeons avec nos perchoirs et nous maintenons l'esclavage. Pour la plupart de mes concitoyens le meilleur usage que l'on puisse faire d'un fusil Sharpe ou d'un revolver, c'est de s'en servir pour nous battre en duel avec les nations qui nous insultent, faire la chasse aux Indiens ou tirer sur les esclaves marrons. Il me semble que pour une fois les fusils Sharpe et les revolvers ont servi une bonne cause et que les instruments se trouvaient entre les mains de ceux qui savaient s'en servir.
Le temple sera balayé par la même indignation qui jadis l'avait nettoyé. La question n'est pas de savoir quelle arme on utilise, mais dans quel esprit on s'en sert. On n'a encore jamais vu en Amérique d'homme qui aimât autant son semblable et le traitât avec une pareille tendresse. C'est pour lui qu'il vivait, pour lui qu'il offrit sa vie et la sacrifia. Quelle est donc cette formule de violence qui est encouragée non par les soldats mais par de paisibles citoyens ; qui est plus soutenue par les ministres de l'évangile que par les laïcs, par les Quakers que par les sectes militantes, et par les femmes des Quakers plus que par les Quakers eux-mêmes ?
Cet événement me fait toucher du doigt le fait même de la mort Ñ le fait qu'un homme peut mourir. On dirait qu'il n'est jamais mort personne en Amérique avant ce jour, car pour mourir il faut avoir vécu. Les corbillards, les poêles, les funérailles que ces gens ont eu, tout cela me paraît irréel. Il n'y avait pas de mort dans leur cas puisqu'il n'y avait pas eu de vie ; ils sont partis simplement en pourriture ou en poussière à peu près comme ils avaient pourri ou s'étaient effrités leur vie durant. Le voile du temple ne s'est pas déchiré ; on a creusé un trou quelque part. Laissons les morts enterrer les morts. Les meilleurs d'entre eux sont simplement allés au bout de leur course comme une pendule. Franklin, Washington, eux, sont partis sans mourir ; un jour on ne les a plus trouvés. Il y a des gens pour dire qu'ils vont mourir Ñ ou qu'ils sont déjà morts pour ce que j'en sais. Sottises ! Je les en défie bien. Il n'y a pas assez de vie en eux. Ils se déferont comme des moisissures et une bonne centaine de panégyristes épongeront l'endroit qu'ils ont quittés. Une demi-douzaine d'homme à peine sont morts depuis le commencement du monde. Vous, monsieur, croyez-vous que vous mourrez ? Que non pas ; aucun espoir. Vous n'avez pas encore appris votre leçon ; il faudra rester après la classe. Nous faisons bien des histoires de la peine capitale. On prend des vies là où il n'y a pas de vie. Memento mori? On ne comprend guère cette phrase sublime qu'un digne homme fit graver sur sa tombe. Nous l'interprétons de façon pleurarde et gémissante ; nous avons complètement oublié comment il faut mourir.
Mais ne manquez pas de mourir vraiment. Faites votre ouvrage, achevez-le. Si vous savez commencer vous saurez quand il faudra finir.
En nous apprenant à mourir, ces hommes nous ont en même temps appris à vivre. Si les actes et les paroles de Brown ne créent pas un renouveau ce sera la plus terrible condamnation des actes et des paroles qui ont ce pouvoir. C'est la meilleure nouvelle qu'on ait apprise en Amérique. Déjà elle a rendu la vie au cÏur bien faible du Nord, elle lui a infusé dans les veines un sang plus généreux que ne pourraient le faire des années de ce que l'on appelle la prospérité de la politique et du commerce. Combien d'hommes acculés au suicide qui ont maintenant une raison de vivre !
Un journaliste prétend que la bizarre idée fixe de Brown l'avait fait «redouter par les gens du Missouri à l'égal d'un être surnaturel». Il est évident qu'au milieu des lâches que nous sommes, un héros est toujours craint. C'est bien un être surnaturel, supérieur au commun des hommes, car il a en lui une étincelle divine.
S'il ne se hausse au-dessus de lui-même Les rédacteurs des journaux prétendent que s'il se croyait appelé pour accomplir cette mission Ñ s'il ne douta pas de lui-même un instant, c'est bien une preuve de sa folie. Ils parlent comme s'il était impossible à notre époque qu'un homme fût «désigné» pour accomplir quelque chose ; comme si la mode voulait que les vÏux et la religion fussent détachés de l'ouvrage quotidien Ñ comme si celui qui doit abolir l'esclavage ne pouvait être nommé que par le Président des États-Unis ou par un parti. Ils parlent comme si mourir c'était échouer et continuer à vivre n'importe comment, réussir.
Quelle misérable chose que l'homme !
Quand je pense à quelle cause cet homme se donna et avec quelle foi, quand je pense ensuite à celle à quoi se vouent ses juges et ceux qui le condamnent avec tant de fureur et tant de verbiage, je les vois aussi éloignés de lui que la terre l'est du ciel.
Tout se résume à cela : nos personnalitésappartiennent à une espèce médiocre ; ils savent bien, ces gens-là, que nulle divinité ne les a désignés mais bien que ce sont les votes de leur parti qui les ont élus.
Qui est celui dont la sécurité exige que l'on pende le capitaine Brown ? Y a-t-il un homme du Nord pour trouver que c'est indispensable ? Faut-il livrer ces hommes au Minotaure ? Si vous ne le voulez pas, criez-le. Tandis que ces choses s'accomplissent la beauté se voile, la musique n'est qu'un hurlement mensonger. Pensez à lui, à ses qualités uniques. Il faut des âges pour faire un homme comme lui, des âges pour comprendre ; ce n'est pas une caricature de héros, ce n'est pas le représentant d'un parti. Peut-être que, dans ce pays de ténèbres, le soleil ne se lèvera jamais plus sur un homme comme lui. Les plus précieuses matières le constituent, le diamant le plus dur ; il a été envoyé pour racheter les captifs et tout ce que vous êtes capables de faire de lui c'est de le pendre au bout d'une corde. Vous qui prétendez aimer Jésus crucifié, voyez ce que vous êtes prêts à faire à celui qui s'est immolé pour sauver quatre millions d'hommes.
Chaque homme sait bien s'il est justifié ou non, et tous les brillants esprits du monde ne peuvent l'éclairer sur ce point. Le meurtrier sait qu'il est justement châtié ; mais c'est un gouvernement téméraire celui qui ôte la vie à un homme contre sa conscience ; c'est le premier pas vers la dissolution. Croyez-vous impossible qu'un homme ait raison et que le gouvernement soit dans son tort ? Appliquera-t-on les lois pour la seule raison qu'elles ont été promulguées ou parce qu'un certain nombre de gens les déclarent justes quand elles ne le sont pas ? Faut-il vraiment qu'un homme se fasse l'instrument d'un acte qui répugne à ce qu'il y a de meilleur dans sa nature ? Est-ce l'intention du législateur que les gens de bien soient jamais pendus ? Les juges doivent-ils interpréter la loi selon la lettre et non selon l'esprit ? Croyez-vous avoir le droit de signer, avec vous-mêmes, un contrat qui vous permettra d'agir dans tel ou tel sens à l'encontre de la lumière qui est en vous ? Est-ce à vous qu'il appartient de décider Ñ quelle que soit la résolution que vous preniez Ñ et de refuser les jugements que l'on vous impose et qui dépassent votre entendement ?
Dans cette manière d'attaquer ou de défendre un homme je ne me fie pas aux juristes, car vous vous abaissez pour faire face au juge sur son terrain et dans les cas d'une si haute importance il importe peu que vous enfreigniez ou non la loi des hommes. Laissez les juristes statuer sur les procès ordinaires ; les hommes d'affaires peuvent bien s'arranger entre eux. S'ils étaient les interprètes des lois éternelles qui régissent l'humanité, ce serait tout autre chose. Une usine à fabriquer des simulacres de lois, à cheval sur le pays libre et sur le pays à esclaves ! Pouvez-vous en attendre des lois pour les hommes libres ?
Si je suis ici c'est pour plaider cette cause devant vous. Je ne plaide pas pour sa vie ; mais bien pour sa réputation Ñ pour sa vie immortelle ; ainsi cette cause devient la vôtre, entièrement ; elle n'est plus sienne en rien. Il y a quelques dix-huit cents années, Jésus-Christ a été mis en croix ; peut-être que ce matin le capitaine Brown a été pendu. Voici les deux extrémités d'une chaîne où les anneaux ne manquent pas. Il n'y a plus de vieux père Brown ; il y a un ange de lumière.
Il fallait, je le comprends maintenant, que l'homme le plus courageux, le plus humain du pays tout entier fût pendu. Peut-être l'avait-il compris lui aussi. J'ai presque peurd'apprendre qu'il a été libéré car je doute que, si on la prolonge, la vie Ñ n'importe quelle vie Ñ fasse autant de bien que sa mort.
«Égarement ! Verbiage ! Folie ! Vindicte !» Assis dans vos fauteuils, voilà ce que vous écrivez et voici sa réponse à lui, cet homme blessé qui vous parle depuis l'Arsenal, sa réponse claire comme un ciel bleu, vraie comme la nature : «Personne ne m'a fait venir ici, c'est moi qui l'ai voulu et mon Créateur. Aucun homme n'est mon maître.»
Et de quel accent noble et doux il s'adresse à ses adversaires qui le font prisonnier : «Mes amis, je vous crois coupables d'un grand crime contre Dieu et contre l'humanité, et c'est justice que de se mettre en travers de votre route pour délivrer ceux dont votre perversité a fait des esclaves.»
Parlant de son action : «C'est, je crois, la meilleure façon de servir Dieu».
«J'ai pitié des malheureux esclaves qui n'ont personne pour les secourir ; c'est pourquoi je suis ici ; il n'est pas question de satisfaire une animosité personnelle, vengeance ou esprit de vengeance. C'est par sympathie pour les opprimés, les bafoués qui valent autant que vous et qui sont aussi précieux que vous aux yeux du Seigneur.»
Vous ne reconnaissez pas votre testament quand vous l'avez sous les yeux.
«Je veux que vous compreniez que je respecte autant les droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l'esclavage, que ceux des riches et des puissants.»
«J'ai encore à dire ceci : Vous tous, gens du Sud, vous devriez vous préparer à régler cette question car il faudra la régler, plus vite que vous n'êtes prêts à le faire. Le plus tôt sera le mieux. Vous pouvez m'éliminer très facilement : c'est presque fait. Mais cette question il faudra la régler Ñ cette question des Noirs Ñ vous n'en avez pas encore vu la fin.»
Je vois venir les temps où le peintre s'inspirera de cette scène et n'aura plus besoin d'aller chercher un sujet à Rome ; le poète la célébrera ; l'historien en fera la relation ; avec l'arrivée des Pères Pélerins sur notre sol et la Déclaration d'Indépendance, ce tableau sera l'ornement de quelque galerie à venir quand l'esclavage, sous la forme que nous connaissons, n'existera plus chez nous. Alors nous serons libres de pleurer le capitaine Brown. Alors, et alors seulement, nous nous vengerons.
Notes(1) État où, d'après les conclusions du compromis du Missouri, l'esclavage était illégal. (N.D.T.)
(2) Borders Ruffians : membres du parti esclavagiste du Missouri qui, de 1854 à 1858, traversaient fréquemment la frontière du Kansas, où ils votaient illégalement, et tentaient d'intimider les anti-esclavagistes.(N.D.T.)
(3) Selon la tradition, Israël Putnam, héros de la guerre d'Indépendance, tua de ses mains un loup dont il occupait la tanière (N.D.T.)
(4) Journal abolitionniste (N.D.T.)
(5) Membres du parti esclavagiste au Kansas (N.D.T.)
(6) Organisation clandestine qui se chargeait de faire passer aux esclaves fugitifs la frontière entre le Nord et le Sud e de les escorter jusqu'à ce qu'ils fussent en sécurité au Canada (N.D.T.)
Henry David Thoreau
Élisée RECLUS
DE L'ESCLAVAGE AUX ÉTATS-UNIS
SOMMAIRE
I.
LE CODE NOIR ET LES ESCLAVES
(15 déc. 1860)
II.
LES PLANTEURS ET LES ABOLITIONNISTES
(1 jan. 1861)
III.
LES NOIRS AMÉRICAINS DEPUIS LA GUERRE
(1 - Les partisans du Kansas Ñ Les Noirs libres de Beaufort)
(15 mars 1863)
IV.
LES NOIRS AMÉRICAINS DEPUIS LA GUERRE
(2 - Les plantations de la Louisiane Ñ Les régimens africains Ñ Les décrets d'émancipation)
(15 déc. 1863)
I.
LE CODE NOIR ET LES ESCLAVES
(15 déc. 1860)
ÑÑÑ
I. The Barbarism of Slavery,by Charles Summer, Boston 1860. Ñ II. Maryland Slavery and Marylan Chivalry,by R. G.S. Lame, Philadelphia 1860. Ñ III. Slavery doomed,by Frederick Milner Edge, London 1860 Ñ IV. The Impending Crisis,by Hinton Rowan Helper, New York 1858. Ñ V. Sociology of the South,by George Fitzhugh, richmond 1854. Ñ VI. The Negro-law of South-Carolina,collected and digested by John Belton O'Neall, Columbia, 1848. Ñ VII. Code Noir de la Louisiane,etc.ÑÑÑ Il y a vingt-cinq ans, le parti abolitionniste n'existait pas en Amérique. Les whigs et les démocrates recrutaient également leurs partisans dans les états libres et dans les états à esclaves. Lors des élections générales, ce n'était point la question du travail libre qui passionnait les masses ; des intérêts d'un ordre secondaire, tels que le tarif douanier, les banques, le droit de visite, avaient seuls le privilège d'entraîner les esprits. Çà et là s'élevaient quelques discussions théoriques sur la légitimité de l'esclavage, les citoyens éclairés envisageaient l'avenir avec un certain effroi ; mais nul ne protestait au nom des droits de l'homme, au nom de la conscience outragée, contre l'asservissement des noirs. Sans comprendre que les meilleures causes ne peuvent triompher seules, et qu'il leur faut aussi d'héroïques défenseurs, les meilleurs esprits se contentaient d'attendre des progrès du siècle une heureuse solution du formidable problème.
Les commencements du parti qui vient de l'emporter dans l'élection présidentielle de 1860 furent plus que modestes. Un imprimeur pauvre et sans instruction, mais doué d'une indomptable énergie, William Lloyd Garrison, eut le courage d'entreprendre seul la croisade contre l'esclavage. Réfugié dans un bouge de Boston, il fonda en 1835 le journal le Liberator,il réclama la liberté des noirs ; il osa dire que les descendants de Cham et ceux de Japhet étaient frères et pouvaient prétendre aux mêmes droits. Le scandale fut immense. Garrison fut saisi, traîné, la corde au cou, dans les rues de Boston, poursuivi par les huées de la populace, et jeté en prison comme un vil malfaiteur. Il en sortit plus résolu que jamais, et bientôt se groupèrent autour de lui quelques sociétés d'abolitionistes. Dispersées par la force, ces sociétés se reformèrent plus nombreuses. Le parti commençait à poindre çà et là dans les grandes villes ; il osa présenter ses candidats aux élections locales, il réussit à faire nommer un représentant au congrès, puis un sénateur. En 1850, quinze ans après la fondation du Liberator,la question de l'esclavage dominait déjà toutes les autres, et le congrès était transformé en un club où on la discutait sans cesse. En 1856 enfin, les anciens partis se brisaient pour laisser le champ libre à la grande lutte des abolitionistes et des républicains unis contre les esclavagistes ; les états du nord adoptaient solennellement une politique différente de celle des états du sud. Vaincus dans l'élection présidentielle de 1856, ils ont été vainqueurs dans celle de 1860. Ce que Washington, à son lit de mort, prévoyait avec un instinct divinatoire semble près d'arriver. Déjà la république est scindée en deux grandes fractions séparées par une frontière géographique ; pour maintenir l'union entre ces deux moitiés hostiles, il ne reste plus que les traditions d'une gloire et d'une prospérité communes, des intérêts commerciaux, et les conseils presque oubliés du père de la patrie.Les événements qui se préparent en Amérique, et qui ouvriront une nouvelle période, la dernière peut-être, du débat sur l'esclavage, sont de la plus haute importance. Les faits les plus considérables de l'histoire contemporaine de l'ancien monde sont d'un intérêt presque secondaire, comparés à la lutte qui doit précéder sur la terre américaine la réconciliation finale des blancs et des noirs. Là sont deux races d'hommes, deux humanités, dirai-je, qui se trouvent enfermées dans la même arène pour résoudre pacifiquement ou les armes à la main la plus grande question qui ait jamais été posée devant les siècles. D'un côté, ce sont les propriétaires du sol, les fils des conquérants, fiers de leur intelligence, de leur âpre volonté, de leurs richesses, issus de cette noble race blanche qui, par la force des armes, du commerce et de l'industrie, s'empare graduellement du monde entier ; de l'autre, ce sont de pauvres esclaves livrés sans défense à leurs maîtres, ne possédant rien, ni le champ qu'ils labourent, ni le vêtement qu'ils portent, réputés infâmes à cause de la couleur de la peau, condamnés au fouet, à la corde ou au bûcher s'ils osent penser à la liberté. Et cependant, si ces êtres ne parviennent pas à conquérir cette liberté sans laquelle on n'a pas même titre au nom d'homme, l'histoire du progrès s'arrête fatalement, les peuples restent voués aux luttes et aux discordes ; les enfans de la même terre continuent à se dévorer les uns les autres, et cette union des hommes entre eux, qui est l'idéal où tend l'humanité, trompera toujours nos espérances.
Le continent de l'Amérique septentrionale forme un imposant théâtre pour ce grand combat. Au centre s'étale le bassin fluvial du Mississipi, le plus beau sans doute du monde entier par la fertilité de son territoire, la douceur de son climat, le vaste développement de ses voies navigables, la rapidité sans exemple de son peuplement et de sa mise en culture. C'est dans ce beau pays, dont une moitié est cultivée par des esclaves, l'autre par des hommes libres, qu'aura lieu, selon toute apparence, la grande mêlée entre les fils de l'Europe et ceux de l'Afrique ; mais les rivages du Pacifique et de l'Atlantique, les deux Canadas, les plateaux et les montagnes des Rocheuses, le Mexique et cette belle traînée d'îles merveilleuses, Cuba, Haïti, la Jamaïque, Porto-Rico, les Antilles du vent et les Antilles sous le vent, sont aussi comme autant de laboratoires sociaux où la question brûlante de l'union des races et de la liberté se représente sous diverses formes. Semblable à un vaste cratère environné de nombreux cônes volcaniques, la république américaine, où peut monter comme une lave le flot de l'insurrection servile, est entourée de diverses régions, les unes où des scories brûlantes sont déjà sorties du sein de la terre, les autres où des tremblements précurseurs annoncent une éruption prochaine. L'histoire contemporaine du continent tout entier se confond avec celle de l'esclavage, et tous les peuples de la terre qui regardent par-delà les océans sont également intéressés à l'issue de la grande lutte, car les hommes sont solidaires les uns des autres ; l'avilissement des esclaves noirs est celui de tous les prolétaires, et leur affranchissement sera la plus belle des victoires pour tous les opprimés des deux mondes. Ainsi le problème de l'esclavage offre en lui-même un intérêt bien plus général que ne semble le révéler au premier abord la récente élection présidentielle.
I.
La condition vraie de l'esclave américain se révèle clairement dans le texte même des codes noirs tels qu'ils ont été promulgués, avec diverses variantes peu essentielles, par les législatures de la Louisiane, des deux Carolines et des autres états du sud. «L'esclave, disent tous ces codes, est la propriété absolue de son maître.» C'est un immeuble que celui-ci peut échanger, vendre, louer, hypothéquer, emmagasiner, inventorier, jouer sur le tapis vert, transmettre en pur don ou par héritage... «La condition de l'esclave étant simplement celle d'un être passif, il doit à son possesseur et à tous les membres de la famille du maître un respect sans limites et une obéissance sans bornes (1).» Il ne peut rien posséder en son propre nom, rien vendre ou acheter sans l'aveu de son maître ; il ne peut travailler pour son propre compte ; il n'a pas d'existence légale ; il ne saurait plaider en justice ni servir de témoin, si ce n'est contre ses frères accusés de conspiration, et, dans quelques états, contre les économesou gardiens blancs, toujours soupçonnés par les maîtres et presque rangés avec mépris dans la catégorie des esclaves (2). Le droit de défense personnelle, qui appartient à tout être humain, n'appartient pas au nègre asservi (3). Il ne peut monter à cheval ou porter des armes sans une permission expresse. Il n'a pas le droit d'aller et de venir, et ne peut sortir de la plantation ou du quartier qu'il habite sans être muni d'un permis en règle ; même ce permis devient inutile si plus de sept noirs se trouvent ensemble sur la voie publique : ceux-ci sont alors en contravention, et le premier blanc qui les rencontre peut les faire saisir et leur infliger vingt coups de fouet. L'esclave est une chose et non pas un homme, et ceux qui le transportent d'un endroit à un autre sont responsables de de sa perte ou des accidens qui peuvent lui arriver, comme ils le seraient de la perte ou des avaries d'un colis ou de toute autre marchandise (4). La loi a décrété que les esclaves n'ont pas d'âme ; elle a condamné à mort leur intelligence et leur volonté, elle ne laisse vivre que leurs bras. Les esclaves n'ont pas d'âme ! Tel est le principe qui donne naissance à tant de crimes ; c'est la source impure de laquelle un torrent d'iniquités déborde à grands flots sur l'Amérique.Les droits des esclaves, si cet auguste mot peut être profané pour des hommes qui n'ont pas la liberté, se rapportent exclusivement à leur vie animale. Tout planteur est tenu de donner chaque mois à son esclave une pinte de sel et un baril de maïs, ou bien l'équivalent en riz, haricots ou autres grains ; au commencement de l'été, il doit en outre faire cadeau à chaque nègre de la plantation d'une chemise de toile et d'une paire de pantalons ; au commencement de l'hiver, il donne des vêtements de rechange et une couverture de laine. Il lui est interdit de faire travailler les esclaves plus de quinze heures par jour en été, de quatorze en hiver (5). Le repos du dimanche ne peut être ravi aux nègres, à moins que les planteurs ne leur donnent 50 cents pour le travail de cette journée. Il va sans dire que les maîtres n'ont à rendre aucun compte des coups de fouet qu'ils distribuent ; cependant un article du code noir de la Caroline du sud renferme la clause suivante : «Toute personne qui, de propos délibéré, coupera la langue à un esclave ou lui arrachera l'Ïil, le châtrera, l'échaudera cruellement, lui brûlera un membre, le privera de l'usage d'une partie de son corps, ou lui infligera quelque punition féroce autre que la peine du fouet, du nerf de bÏuf, du bâton, des fers, de la prison et du cachot, sera passible d'une amende pour chacun de ces délits.» Dans la Caroline du sud, cette amende est fixée à 61 dollars 25 cents (6) ; en Louisiane, elle peut s'élever à 200 et même 500 dollars. Cet article offrirait au moins une garantie à l'esclave, si le blanc pouvait être accusé par ses victimes ; mais les noirs n'existent pas devant la loi, et si, par impossible, un autre propriétaire de nègres accusait le planteur criminel, celui-ci pourrait toujours se disculper en affirmant par serment son innocence ; une prime est ainsi offerte à son parjure. Outre la pinte de sel, le baril de maïs, les vêtements d'hiver et d'été, la somme de 50 cents pour le travail du dimanche, la loi ne garantit rien à la personne de l'esclave. Dans l'esprit des législateurs, ces avantages suffisent pour assurer son bonheur matériel. Quant au reste, intelligence, cÏur, volonté, tout appartient au maître : qu'il en fasse ce que bon lui semble, la loi n'admet pas ces choses dans l'Africain.
Si la liberté du nègre asservi est nulle, en revanche, par un monstrueux manque de logique, sa responsabilité est grande ; pour les droits il est une chose, mais pour les devoirs il redevient homme ; il est censé moralement libre lorsque sa liberté peut le faire condamner au fouet ou à la mort. La loi et la volonté du maître lui imposent un grand nombre d'obligations et le punissent sévèrement en cas de désobéissance. Ce qui est un crime chez le blanc l'est également chez le nègre ; celui-ci même peut commettre, d'après la loi, toute une série de crimes et de délits au-dessus desquels le blanc se trouve placé par le privilège de sa couleur ; il s'ensuit que les punitions diffèrent complètement, selon qu'elles s'appliquent à un condamné de l'une ou de l'autre race. Les blancs sont en général punis de l'amende ou de la prison ; les nègres ne sauraient payer l'amende, puisqu'ils ne possèdent rien en propre, et leurs maîtres, dont ils sont la chose, le capital vivant, se refusent à les faire incarcérer, à laisser ainsi dormir leur capital sans en recueillir les intérêts. Il ne reste donc plus pour les esclaves, ces gens réputés infâmes, que deux peines infamantes : le fouet et la pendaison. Cette dernière est rarement appliquée, excepté dans les époques d'insurrection, où le danger des blancs exige de rigoureuses mesures de salut public ; d'ordinaire les propriétaires d'esclaves font tous leurs efforts pour empêcher la condamnation de leurs nègres à la peine capitale, car le gouvernement ne leur paie que 300 dollars par tête de condamné, c'est-à-dire au plus le cinquième de ce que cet esclave leur a coûté. Le fouet, cet instrument si commode, les dispense le plus souvent de la triste nécessité de se ruiner en laissant pendre leur propre nègre. On bat, on fouette, on enlève des lanières de chair sans que pour cela l'esclave soit en danger de mort, et après quelques jours de souffrances et de gémissements le torturé recommence son travail dans le champ de cannes ou de cotonniers. Il est vrai que pendant les jours de surexcitation populaire les nègres insurgés ou coupables de meurtre ne peuvent compter sur l'avidité de leurs maîtres ; réclamés à grands cris par la populace ou par les planteurs ameutés, ils sont livrés à la foule et aussitôt pendus à un arbre, déchirés en morceaux ou même brûlés vifs. Dans les derniers temps, ces scènes d'épouvante se sont renouvelées fréquemment au sud des États-Unis, et la terrible loi de Lynch menace de remplacer toutes les autres.
Le texte de la loi ordinaire condamne à mort le nègre qui frappe et blesse son maître, sa maîtresse, leurs enfans ou l'économe blanc qui le dirige, à mort celui qui mutile volontairement un blanc, à mort celui qui pour la troisième fois frappe un blanc, à mort celui qui poignarde ou tire un coup de fusil avec intention de tuer, à mort l'empoisonneur, l'incendiaire, le voleur, le rebelle, au fouet celui qui se promène sans permis, celui qui ose monter à cheval sans autorisation spéciale, celui qui travaille peu au gré de l'économe, celui qui pour une cause ou pour une autre a le tort de déplaire à son maître. L'esclave doit toujours, sans exception, exécuter les ordres du blanc, et pourtant s'il obéit à la parole du maître qui lui ordonne d'incendier le gerbier ou de détruire la maison d'un planteur, il sera fouetté ou souffrira toute autre punition corporelle ; quant au maître il est condamné seulement à payer des dommages-intérêts. Ainsi l'esclave est également coupable dans les deux cas, qu'il obéisse ou qu'il se permette de désobéir ; l'instrument est toujours puni, qu'il soit rebelle ou docile. Quand un esclave a été condamné à une punition quelconque, il ne peut être mis en liberté avant que son maître n'ait payé les frais de poursuite ; si le propriétaire se refuse à payer, le nègre reste indéfiniment prisonnier, coupable de l'insolvabilité du planteur. Tous les jugements portés contre les noirs sont rendus par des tribunaux qui se composent, selon les états, de trois, six ou neuf propriétaires d'esclaves, présidés par un juge de paix et choisis dans la localité même où le crime vrai ou prétendu a été commis ; c'est dire que les accusés sont livrés à la merci de la haine et de la vengeance. Afin de compléter cet aperçu des dispositions du code pénal, ajoutons que, d'après le texte de la loi, le blanc meurtrier d'un nègre est passible de la peine capitale ; mais on comprend que les circonstances atténuantes ne manquent pas pour amoindrir le crime du planteur, accusé et jugé par ses pairs dans une cause qui est en même temps la leur. D'ailleurs cette loi, véritable réclameà l'adresse des abolitionistes du nord, se hâte d'ajouter que le blanc coupable seulement d'avoir assassiné un nègre dans un mouvement de colère est passible d'une amende de 500 dollars au plus, et d'un emprisonnement n'excédant pas six mois. Quoiqu'il n'ait jamais été exécuté, cet article du code a soulevé bien des récriminations parmi les hommes du sud, et nombre de jurisconsultes se demandent si le meurtre d'un nègre est vraiment un meurtre.
Dans les états du sud où les prétendus nègres libres n'ont pas été déjà frappés d'un décret de proscription en masse, les affranchis, n'étant protégés par aucun propriétaire, ont encore bien plus que les esclaves à redouter la terrible action des lois qui pèsent sur eux. Ils sont censés libres, mais ils n'ont pas les privilèges des hommes libres ; ils ne peuvent voter dans les comices ni s'occuper aucunement des intérêts politiques ou sociaux de la république ; ils ne siègent pas comme jurés dans les tribunaux, ils ne peuvent même servir de témoins, si ce n'est contre des esclaves ou des hommes de leur caste, et encore sans la formalité d'un serment, trop noble pour être souillé en passant par leurs lèvres (7) ; il leur est défendu de porter des armes sous peine du fouet. D'après le texte de la loi, ils ne peuvent même se couvrir que de vêtements d'étoffes grossières, et, comme des galériens, doivent ainsi se signaler de loin par leur costume ; on s'occupe aujourd'hui de remettre en vigueur ce règlement du code noir, qui était tombé en désuétude. Le nègre libre qui insulte ou frappe un blanc est puni d'emprisonnement ou d'amende, à la discrétion de la cour, suivant l'énormité du crime. S'il est d'abord frappé par un blanc, et qu'il ait l'audace de se défendre et de tuer l'agresseur pour protéger sa propre vie, il est coupable de meurtre et jugé en conséquence (8). Il ne peut épouser qu'une femme de sa caste ; il lui est défendu de se marier même avec une esclave ; toute union ainsi contractée est qualifiée par la loi de vil concubinage, les enfans qui en proviennent sont illégitimes et ne peuvent hériter de leurs parens. Pas plus que les esclaves, les nègres et les hommes de couleur libres n'ont l'autorisation d'assister en grand nombre à une réunion de prières avant le lever ou après le coucher du soleil. Passé neuf heures du soir, même lorsqu'ils ne forment qu'une faible partie de l'assemblée, ils n'ont plus le droit d'adorer leur Dieu, et les hommes de patrouille, pénétrant violemment dans leur chapelle, peuvent infliger à chacun d'eux vingt coups de fouet pour avoir osé prier à l'heure où les étoiles brillent au ciel (9).
Ce n'est pas tout : la liberté de circulation, cette liberté si précieuse, surtout en Amérique, est virtuellement interdite aux affranchis. Ils n'ont pas le droit de réclamer de passe-ports, car ils ne sont pas citoyens des États-Unis, et tout récemment encore une dame de sang-mêlé à laquelle on avait par méprise accordé un passe-port américain ne put le faire viser à Londres par le ministre de sa patrie. Suspects à cause de leur couleur, qui les fait prendre pour des esclaves, les affranchis ne peuvent voyager hors de leur commune sans s'exposer à la prison, ou bien aux insolences des blancs qu'ils rencontrent. Dans le Tennessee, on ne leur permet pas de voyager en wagons de chemin de fer à moins qu'un planteur ne fournisse pour eux une caution de 1,000 dollars. S'ils ne consentent à s'exiler complètement du territoire de la république américaine, ils sont de fait internés dans le lieu de leur résidence, et ne peuvent élire domicile dans un autre état à esclaves, sous peine d'être fouettés une première fois et d'être vendus aux enchères en cas de récidive. Hors du lieu de leur résidence, le premier venu peut les voler ou les vendre, car, en vertu d'une décision récente de la cour suprême des États-Unis dans l'affaire de l'esclave Dred Scott (10), «les nègres libres n'ont aucune espèce de droits que les blancs soient tenus de respecter. Ils peuvent justement et légalement être réduits en esclavage pour le profit du blanc.» Tout homme de couleur ou nègre libre, arrivant dans un port du sud à bord d'un navire quelconque, en qualité de cuisinier, de maître d'hôtel ou de matelot, est immédiatement transféré dans la prison de la ville, et le capitaine doit promettre de le reprendre à son bord en fournissant une caution de 1,000 dollars pour répondre du paiement des frais occasionnés par l'emprisonnement. S'il ne remplit pas toutes ces obligations, il peut être condamné à 1,000 dollars d'amende et à six mois de prison (11). Telles sont les lois sévères que les législateurs des états du sud ont décrétées depuis quarante ans déjà, afin d'éviter les dangers dont la liberté des affranchis menace la sécurité des blancs.
Récemment encore, plusieurs sociétés composées d'esclavagistes bienveillans, désirant arriver au même but en se débarrassant des esclaves libres, proposaient de leur faire un pont d'or pour les attirer hors du territoire de la république ; elles frétaient des navires afin de les envoyer à Saint-Domingue, à Libéria, au cap Palmas ; elles ne cessaient de proclamer avec emphase la prospérité des républiques nègres de la côte de Guinée ; elles prêchaient les avantages de la liberté sur la terre d'Afrique avec autant de ferveur que ceux de l'esclavage sur la terre d'Amérique. Toutefois les nègres libres qui ont prêté l'oreille à ces conseils doucereux sont au nombre de quelques milliers à peine, et, sous le souffle de ce vent de haine qui passe sur la république, les aristocraties de ces états à esclaves se croient obligés de prendre des mesures effrayantes de salut public afin d'exterminer le crime irrémissible de la liberté. Le mal s'aggrave nécessairement par le mal : chaque crime des blancs contre les noirs ne peut être pallié que par un autre crime. Il n'est pas dans la langue humaine de mots pour exprimer l'atrocité des nouveaux décrets portés contre les nègres libres. D'atroces mesures que des énergumènes seuls osaient proposer il y a quelques années sont maintenant votées avec un formidable ensemble par la caste entière des planteurs : exil, esclavage et mort sont les seuls mots qu'on prononce aujourd'hui dans ces terribles assemblées législatives. Laissons parler le texte même des décrets dans sa hideuse éloquence.
Dans le courant de l'année 1859, la législature de l'Arkansas a voté une loi bannissant tous les nègres libres du territoire de l'état. Tous les proscrits qui n'avaient pu se résoudre à quitter leurs foyers avant le 1erjanvier 1860 ont été mis aux enchères et vendus comme esclaves. Les deux chambres de la législature du Missouri ont adopté une loi de même nature, condamnant à la servitude tous les nègres libres trouvés sur le territoire de l'état à partir du 1er septembre 1861. En outre, tout nègre libre d'un autre état qui s'introduira dans le Missouri et y séjournera plus de douze heures sera immédiatement vendu comme esclave. La législature de la Louisiane a tenu à honneur de voter une loi semblable. Les planteurs du Mississipi, beaucoup plus pressés que ceux de la Louisiane et du Missouri, n'ont donné aux nègres libres que six mois de répit, du 1er janvier au 1er juillet 1860 ; mais, se souvenant à temps de leurs devoirs de républicains,ils ont décidé que le produit de la vente des hommes libres serait employé à fonder des écoles pour les enfants pauvres. Les législateurs de la Georgie se sont hypocritement contentés de condamner tous les nègres libres convaincus de paresse ou d'immoralité à un an d'esclavage, et, en cas de récidive, à la servitude pour la vie. Ils ont en outre décidé que les affranchis condamnés, pour un délit vrai ou prétendu, à payer une amende qu'ils ne pourraient acquitter seraient vendus aux enchères pour le compte du trésor. Les chambres législatives d'autres états ont eu également à délibérer sur des projets de loi de cette nature, et tout fait présager qu'avant peu de temps le droit public aura consacré l'esclavage de tout homme ayant la peau noire ou foncée. Encore plus francs dans leur férocité que les planteurs de l'Arkansas et du Missouri, les habitans du Maryland ont couvert de signatures une pétition demandant que les soixante-quinze mille nègres libres de l'état soient immédiatement réduits en esclavage et distribués entre les citoyens blancs. Cette proposition est fondée «sur les intérêts sociaux et industriels de l'état, la destinée manifeste de la race nègre et les droits inaliénables des blancs.» Quant aux raisons invoquées, elles se réduisent aux deux affirmations suivantes qui semblent contradictoires, mais que la haine et l'avarice cherchent à mettre habilement d'accord : «1° le nègre libre ne travaille pas, se corromp dans l'oisiveté, et notre devoir est de le moraliser par l'esclavage ; 2° par son travail, le nègre fait concurrence au travailleur blanc. La conservation de nos justes prérogatives exige que cette concurrence immorale cesse au plus tôt.» La législature du Maryland n'a pas accédé aux vÏux des pétitionnaires ; mais elle a autorisé les blancs à faire travailler les enfans noirs, sans demander le consentement de leurs parens ; en outre, elle a voté une loi qui permet aux personnes de couleur de renoncer à leur liberté. Cette effrayante permission ressemble à un ordre.
Par suite de la haine inflexible des esclavagistes contre les affranchis, l'émancipation d'un noir est présentement à peu près impossible. Autrefois la volonté du propriétaire suffisait, et le plus souvent les planteurs, en mourant, donnaient la liberté à un ou plusieurs nègres favoris ; mais depuis que l'agitation abolitioniste a fait tant de progrès, on a pris des mesures dans tous les états à esclaves pour empêcher les affranchissemens. Bien longtemps avant qu'on eût proposé les lois récemment votées contre les nègres libres, la législature de la Louisiane avait défendu à tout propriétaire d'émanciper un nègre âgé de moins de trente ans ; dans le cas où il accordait la liberté à l'un de ses noirs, le propriétaire devait obtenir l'assentiment de tous les planteurs ses voisins et s'engager à nourrir l'affranchi. Dès 1820, les chambres de la Caroline du sud décidèrent qu'aucun nègre ne serait émancipé sans un acte spécial de la législature. En 1841, ces mêmes chambres déclarèrent nuls et sans effet tous actes ou testamens par lesquels un planteur enverrait un ou plusieurs esclaves dans un autre état, afin de les y faire émanciper. Des mesures semblables ont été décrétées par les autres législatures du sud, et aujourd'hui, dans la plupart des états, un blanc ne peut affranchir son esclave, à moins d'exiler en même temps du territoire de la république le nègre qu'il affectionne. Washington mourant ne pourrait plus donner la liberté à ses esclaves. Seuls entre tous, le noir qui révèle une conspiration est émancipé par ordre des chambres ; le traître à sa cause est le seul qui mérite la liberté.
Si les lois déjà promulguées et celles que l'on discute sont d'une rigueur sans exemple contre les nègres libres, elles ne sont pas moins sévères contre ceux des blancs qui fraient d'ordinaire avec les nègres. Celui qui joue à n'importe quel jeu de hasard avec un homme de couleur, esclave ou libre, ou bien seulement celui qui assiste sans rien dire à un jeu de cette espèce entre des personnes de couleur perd pour ainsi dire sa qualité de blanc devant la loi, et, comme un vil nègre, est condamné à recevoir trente-neuf coups de fouet ; en outre, il est puni de la prison et paie une amende, dont la moitié est destinées au dénonciateur (12). Quant aux abolitionistes, ils sont l'objet de la haine toute spéciale des codes noirs. Sont condamnés à mort tous ceux qui, en paroles, en actes, par écrit ou de toute autre manière, ont conseillé à un ou plusieurs esclaves de s'insurger, à mort ou aux travaux forcés pour la vie tous ceux qui, par lettres, brochures ou imprimés quelconques, publient quoi que ce soit pouvant produire un certain mécontentement parmi les noirs libérés ou pousser les esclaves à l'insubordination, à mort ou aux travaux forcés de cinq à vingt et un ans tous ceux dont le langage, les signes ou les actions pourraient exciter une certaine irritation parmi les nègres libres ou les esclaves, tous ceux qui sciemment introduisent dans l'état des journaux, brochures ou livres contraires à l'institution de l'esclavage. Celui qui enlève un esclave ou le cache pour le faire échapper est passible de trois à sept ans de travaux forcés ; celui qui enseigne ou permet d'enseigner à n'importe quel esclave à lire ou à écrire doit subir, d'après la loi, de un à douze mois de prison ; celui qui donne asile à des esclaves en fuite est plus coupable : il est condamné à un emprisonnement de six mois à deux ans, et à une amende de 200 à 1,000 dollars (13).
Telles sont aujourd'hui les dispositions principales des codes noirs ; elles montrent d'une manière irrécusable de quel esprit les législateurs élus qui devaient représenter la conscience de la nation sont animés envers la race asservie. Mais à quoi sert de discuter les articles de ces codes ? Il n'est plus de code ni de loi ; les passions furieuses règnent seules dans les états du sud. A chaque nouvelle session, les législatures esclavagistes rétractent comme trop douces les lois déjà terribles de l'année précédente et votent des mesures féroces contre les nègres libres, les abolitionistes, les suspects de toute couleur et de toute origine. Lorsqu'une écluse est rompue, l'eau se précipite furieuse, emportant les pierres, les langues de sable, les îles déposées dans le courant ; de même la haine et la rage des planteurs débordent maintenant comme une cataracte, entraînant tout dans l'immense débâcle, les droits, les devoirs, la moralité, la pudeur ; des lois impitoyables sont adoptées sans débat, l'exil ou la mort sont votés sans délai ; par mesure de salut public, la justice et le bon sens sont mis à l'écart. C'est l'esprit de vertige qui domine aujourd'hui, poussant ceux qu'il veut perdre sur la pente des abîmes.
Les lois sont en réalité une lettre morte ; le maître ne rend compte à personne de ce qu'il fait, il est dans sa plantation comme un capitaine à bord de son navire, et il fait à sa guise le trafic de ses travailleurs mâles et femelles. Qui viendra l'accuser, lorsqu'en violation flagrante de la loi, il aura séparé de sa mère un enfant de sept ans ou refusé au père infirme le droit de choisir l'enfant qui doit l'accompagner sur une plantation éloignée ? Aucun de ses confrères n'oserait élever la voix contre lui, car ils sont tous ses complices, et d'ailleurs l'accusé peut à son aise se disculper en niant le délit par serment. Quant aux nègres, ils ne sauraient se plaindre, puisqu'ils n'ont pas d'âme, puisque leurs plaintes et leurs murmures sont emportés par le vent qui passe. Dans les états du nord, où la loi n'est pas représentée comme en Europe par des légions de magistrats, de gendarmes, d'officiers de police, d'innombrables employés, et au besoin par des milliers de soldats, artilleurs, cavaliers et fantassins, elle n'a pour se défense que sa propre majesté et le respect des citoyens. Là tout homme est magistrat, et pour empêcher la société de s'écrouler par son propre poids, il doit prêter main-forte à l'exécution des décrets rendus au nom du peuple souverain. Tous sont également dominés par cette volonté suprême avec laquelle se confondent les idées même de patrie et de liberté ; mais dans les états à esclaves les planteurs sont placés au-dessus de la loi, qui n'a été faite que pour eux et par eux ; chacun la modifie au gré de sa passion ou de son intérêt. Souvent, par avarice, le propriétaire viole en faveur de son nègre la loi qui condamne celui-ci à mort ; mais dans un moment de colère il viole également la loi morale, bien autrement impérieuse, qui lui recommande envers son esclave la douceur et l'équité. Il n'est pas de garanties pour les nègres, livrés pieds et poings liés à leurs maîtres : que ceux-ci observent la loi ou bien qu'ils la négligent, ils agissent toujours de leur plein gré, ils n'en sont pas moins des souverains absolus. Aussi le texte même du code n'a-t-il guère qu'une signification relative en montrant combien peu la morale publique concède au nègre les droits de l'homme. Abandonnés par la loi, par les mÏurs, par la tradition, à la volonté absolue d'un seul, s'abandonnant eux-mêmes à tous les ignobles vices de l'esclave, les nègres asservis ne peuvent mettre leur espoir qu'en la générosité ou le mépris de leurs maîtres. A force de se faire petits et bas, peut-être échapperont-ils aux caprices et aux fantaisies de cette volonté qui les tient enchaînés.
L'intérêt, disent les esclavagistes et serait-on tenté de le dire avec eux, l'intérêt le plus évident, commande aux planteurs de bien traiter leurs nègres, de leur donner une nourriture suffisante, des vêtements convenables, de les soigner dans leurs maladies. Les nègres sont un capital pour le propriétaire, et celui-ci doit les préserver de tout mal, afin d'en retirer un bénéfice considérable. En effet, nous croyons que d'ordinaire les planteurs ont assez l'intelligence de leurs intérêts pour ne pas écraser leurs nègres de travail et leur procurer, au point de vue matériel, une vie aussi comfortable que celle de nos manÏuvres et journaliers d'Europe. Il est rare que les possesseurs d'esclaves les fassent travailler quatorze et quinze heures, ainsi que le permet la loi ; le plus souvent ils ajoutent un peu de poisson salé à la fade nourriture que les règlements stipulent pour les nègres ; ils varient selon les saisons l'hygiène des esclaves afin de les préserver de la géophagie,cette maladie fatale si commune chez les Africains asservis, et qui se révèle par un besoin irrésistible de manger de la terre, de l'argile, de la brique pilée. Quelques planteurs prêtent aussi de petits lopins de terre où les noirs peuvent, le dimanche, cultiver du maïs et des pommes de terre ; ils leur permettent d'élever des poules, des cochons et d'autres animaux domestiques ; ils achètent les produits des jardinets, prennent soin de la propreté des cases, paient à la tâche et non à la journée les nègres qui travaillent le dimanche sur la plantation. Si des soins de cette espèce sont les seuls qu'un maître doive à ses subordonnés, nul doute que bien des planteurs puissent revendiquer le titre de pères de leurs esclaves ; mais les créoles ne sont-ils pas des hommes comme les autres et n'ont-ils pas aussi leurs passions ? Ne peuvent-ils pas se laisser emporter par l'orgueil, un désir tyrannique, la colère, la férocité ?
Les esclaves n'ont pas seulement à redouter le maître, mais bien plus encore ses agents. L'économe,blanc humilié de sa position subordonnée, est d'autant plus sévère est despotique ; il se sent relevé à ses propres yeux par les souffrances qu'il fait endurer à sa chiourme d'esclaves. Le commandeur,nègre comme les autres, mais armé du fouet souverain, aime à le brandir sur le dos de ses rivaux ou de ses ennemis personnels, et souvent il descend jusqu'à des rapports mensongers pour satisfaire ses vengeances ; en outre, pour plaire à l'économe et au maître, il aggrave sans pitié le travail des nègres qu'il commande (14). Les membres de la famille du maître sont également redoutables pour les pauvres nègres. Ainsi le petit créole bat le négrillon qui le sert sans penser qu'il endommage son capital ; la jeune dame élégante et vaporeuse fait fustiger sa femme de chambre sans voir dans ce traitement une grande perte pour la fortune de son père ou de son mari. Avec la perversité que les femmes méchantes apportent dans le crime, on ne doit pas s'étonner que les plus grandes atrocités de ce genre aient été commises par des femmes hystériques ou jalouses poussant la haine jusqu'aux dernières limites de la cruauté. On m'en citait une qui gardait toujours son fouet dans la main, et même à l'heure des repas l'attachait au poignet, afin de pouvoir frapper en mangeant. Une autre, torturée sans cesse par des ressentiments d'amour, faisait enchaîner chaque nuit une mulâtresse au pied de son lit, et son premier acte, au moment du réveil, était de saisir un fouet et d'en cingler les chairs de l'esclave. Une troisième dame, charmante et d'une amabilité suprême, avait à demi enterré des négresses au fond d'une cave et leur brûlait périodiquement les entrailles avec un fer rouge. Il est vrai que la populace insurgée de la Nouvelle-Orléans assaillit la demeure de cette furie ; malgré la résistance de quelques créoles, la foule mit en liberté les corps à demi putréfiés, mais encore vivans, qui s'agitaient dans leurs chaînes, et livra aux flammes cette maison d'infamie. Si la loi de Lynch ne fût pas intervenue pour mettre un terme à de pareilles atrocités, il est probable que la loi officielle n'eût rien fait ; tout au plus se fût-elle hasardée à infliger une légère amende.
II. Souffrances physiques ou maladies ne sont rien cependant en comparaison de l'avilissement moral, car elles n'atteignent que l'individu, tandis que la dégradation de l'âme corrompt toute la population esclave, pourrit jusqu'au cÏur non-seulement la génération présente, mais encore celles qui sont à venir, corrode la race tout entière jusque dans ses germes de renouvellement, et justifie les oppresseurs à leurs propres yeux en pétrissant de plus en plus les esclaves pour la servitude. Le nègre frappé est atteint dans son âme bien plus que dans son corps ; il a honte de lui-même, il n'ose plus lever les yeux sur celui qui l'a battu, sur ceux qui ont entendu ses hurlements, sur ses enfans, qui assistaient immobiles au supplice. S'il se relève désormais, ce ne sera plus par la dignité ou par un noble orgueil, ce sera par l'insolence et l'impudeur. Se méprisant lui-même, méprisant les autres, il n'aura plus de respect que pour le fouet sous lequel il se courbe ; s'il ose haïr son maître, ce sera d'une haine brutale, envieuse et rampante ; il n'aura d'autres armes que la ruse et le mensonge, d'autres joies que de grossières voluptés physiques. Le résultat sera presque le même si les nègres sont traités avec douceur ; que le maître leur donne abondamment la nourriture quotidienne, qu'il les fasse danser tous les dimanches au son des castagnettes et du tambourin, qu'il leur mesure largement des rations d'eau-de-vie, là s'arrête sa générosité, et l'esclave reste toujours esclave, c'est-à-dire un être inférieur. Bien rares sont ceux qui, se voyant opprimés, regardent leurs maîtres avec un mépris tranquille et se sentent au-dessus d'eux, parce qu'ils n'ont pas commis le crime d'acheter et de vendre leurs semblables. Si les nègres ne sont pas encore arrivés au dernier degré de la bassesse et de l'infamie, s'ils sont encore presque tous, malgré leurs vices, naïfs, aimans, sensibles, c'est que la nature a des ressources infinies, et que les éléments de régénération existent toujours tant que la vie elle-même n'a pas disparu.
L'avilissement le plus complet, la suppression de tout amour-propre, l'anéantissement de l'existence intellectuelle et morale, telle est la suprême ressource, le moyen sûr de trouver dans les hontes de l'esclavage une sorte de volupté bestiale. Les fakirs hindous cherchent à se perdre dans le grand néant divin en gardant leurs regards constamment fixés sur un même point lumineux. C'est au contraire en fermant leurs yeux à la lumière que les nègres arrivent à cet état bienheureux de l'oubli de toutes choses. L'esclavage est le vrai fleuve du Léthé : celui qui en a bu l'eau noire s'oublie lui-même ; ses bras travaillent sans être dirigés par une âme ; ses membres saignent sous les coups de fouet, mais il ne s'en plaint pas ; la nature souriante et libre le convie à ses fêtes, mais il ne voit rien, courbé sur son sillon. Il n'a point d'amour-propre parce qu'il ne s'appartient pas à lui-même, point d'ambition, puisqu'il n'a pas d'avenir, point d'énergie, puisqu'il n'a pas de but, point de volonté, puisqu'un autre veut pour lui. Il n'a aucune des qualités qui distinguent l'homme, puisqu'il n'est pas un homme ; il se change en chose. Il ne comprend d'autre société qu'une société de maîtres et d'esclaves, d'autres rapports entre eux que le fouet, et l'esclavage cessât-il soudain, son premier soin serait de se choisir un maître ou de le devenir à son tour. Si la tyrannie disparaissait de la terre, on la retrouverait dans l'âme d'un esclave.
C'est parmi les nègres abrutis, hideux produits de l'esclavage, qu'on rencontre souvent ce type popularisé par les récits américains du noir sale, paresseux et satisfait, que le fouet engraisse, qu'un colifichet amuse, qui s'étale au soleil comme un lézard, se roule dans la poussière comme une bête de somme, méprise sa race et vante son maître à l'égal d'un dieu. Son seul amour-propre consiste dans l'ornement de sa beauté extérieure, l'une des choses pour lesquelles on le prise et on l'achète ; sa seule ambition est d'être vendu cher ; il s'estime lui-même en dollars et en cents. Quand arrive le jour de la vente, ses yeux brillent, sa poitrine est oppressée ; l'attente et la joie l'empêchent de parler. Les enchères qui vont l'enlever à sa famille et à sa patrie fixent enfin sa vraie valeur, et lui permettent de se vanter en proportion. Un jour, dans un marché d'esclaves de la Virginie, un nègre monté sur l'estrade s'offrait lui-même aux acheteurs : «Je suis un bon nègre, je suis charpentier, charron, mécanicien, jardinier, cordonnier ; je sais tout faire ! J'aime mes maîtres et je leur obéis toujours ! Jamais on n'a besoin de me donner un coup de fouet !» Influencés par les vantardes exclamations de l'esclave, les planteurs offrent à l'envi des prix de plus en plus élevés ; enfin il est adjugé pour une somme d'argent très considérable. Aussitôt après, un nègre fort, bien bâti, mais nonchalant et peut-être triste, gravit les degrés de l'estrade et promène ses regards vitreux sur la foule des acheteurs. Cet homme d'apparence endormie ne plaît que médiocrement, l'encanteur fait de vains efforts pour le vendre à un prix élevé, et son compagnon triomphant s'écrie : «Ah ! mauvais nigger !je suis un bon nègre, et tu n'es qu'un fainéant !» Tel est le genre d'amour-propre que les planteurs aiment à voir chez ceux qu'ils appellent de bons sujets. Quelques-uns de ces esclaves modèles épousent complètement les préjugés des blancs sur leur propre race. «Il faut pendre tous les nègres, moi tout le premier», entendais-je souvent répéter très sérieusement à un vieux noir créole qui avait servi son maître pendant soixante années, et pour ce sacrifice de toute sa vie ne croyait mériter que la corde.
De même que pendant longtemps il a été de mode en France d'envier le sort du pauvre, qui dans son humble cabane vit loin des grandeurs et du tumulte des villes, et voit couler ses jours tranquilles comme l'onde d'un ruisseau, de même les planteurs ont l'habitude d'envisager le sort de leurs esclaves comme vraiment délicieux. Ecoutons l'un des principaux orateurs du parti esclavagiste, M. Hammond, ancien gouverneur de la Caroline du sud, aujourd'hui sénateur au congrès :
«Bien que fondé sur la force, l'esclavage peut développer et cultiver les sentiments les plus tendres et les plus aimables du cÏur humain. Notre système patriarcal de servitude domestique est bien fait pour réveiller les plus hautes et les plus délicates aspirations de notre nature. Lui aussi a ses enthousiasmes et sa poésie. Les liens qui rattachent le chef le plus aimé et le plus honoré à ses sujets les plus fidèles et les plus obéissants, ces liens qui depuis l'époque d'Homère ont toujours été le sujet des épopées ne sont que des relations froides et sans poésie, comparées à celles qui existent entre le maître et ses esclaves. Ceux-ci ont servi son père, ont agité son berceau, ou bien ils sont nés dans sa maison, et rêvent au bonheur de servir ses enfants ; ils sont pendant toute leur vie les soutiens de sa fortune et les objets de ses soins ; ils partagent ses tristesses et attendent de lui leurs consolations ; dans leurs maladies, ils lui doivent les remèdes et la guérison ; pendant leurs jours de repos, ils sont réjouis par ses dons et par sa présence ; jamais la sollicitude du maître ne les abandonne, même lorsqu'il est éloigné d'eux, et quand il revient au milieu des siens, il est toujours accueilli par des cris d'amour. Dans ce monde égoïste, ambitieux, calculateur, il est peu de relations plus cordiales et plus douces que celles du maître et de l'esclave réunis entre eux par un lien d'affection attaché depuis l'origine des temps par l'Éternel lui-même. Puisque le bonheur est l'absence de peines et de soucis, Ñ définition vraie pour la grande majorité des hommes, Ñ je crois que nos esclaves sont les quatre millions d'hommes les plus heureux qu'éclaire le soleil. Satan s'introduit dans leur Éden sous la forme d'un abolitioniste.»
Ainsi le paradis terrestre existe, il existe pour les nègres esclaves et bien naïfs sont ceux qui le cherchent dans l'antiquité des âges ou dans un futur millénium. Il est certain, Ñ la nature humaine le dit assez, Ñ que des milliers et des milliers d'esclaves sont heureux de leur servitude, et, comme autant de chiens, lécheraient avec joie les pieds de leurs maîtres. Habitués dès l'enfance à considérer comme un dieu le blanc superbe et riche qui leur donne le pain et le vêtement, se méprisant eux-mêmes à cause de leur couleur, de leurs gros traits, de leur pauvreté, de leurs sales habits, ils adorent avec un enthousiasme mêlé d'effroi cet homme qui est le maître de tous, qui distribue à son gré les punitions et les récompenses, habite un palais fastueux, donne à ses amis des fêtes élégantes, et peut, s'il le désire, se dispenser complètement de toute occupation. Placé dans une sphère plus haute et comme en pleine lumière, le maître auquel viennent s'offrir toutes les jouissances de cette terre apparaît comme le distributeur de toutes les grâces, et les nègres naïfs ne cessent d'être plongés, à la pensée de ce souverain, dans un état d'admiration profonde. Et si, par une condescendance rare, le maître daigne témoigner quelque bonté envers le pauvre nègre, s'il laisse tomber un rayon de son regard sur le déshérité, s'il met une certaine douceur dans sa voix, alors l'admiration se change souvent en fanatisme, et l'esclave donne sans arrière-pensée son âme et son corps.
C'est parmi les femmes attachées particulièrement au service de la maison qu'on rencontre le plus d'esclaves absolument dévouées à la personne du maître et aux membres de sa famille. On sait que pendant l'insurrection de Saint-Domingue presque tous les créoles qui purent échapper au massacre durent leur salut à l'affection de quelque vieille négresse. Il en serait de même dans les États-Unis du sud, si jamais une guerre servile devait y éclater. Alors les belles créoles et les superbes planteurs, menacés par le fer et le feu, auraient recours à leurs anciennes esclaves, et celles-ci risqueraient cent fois leur vie pour sauver celles de leurs maîtres. Elevées dans la maison avec les jeunes demoiselles et les jeunes garçons, elles ont grandi en même temps qu'eux, elles ont assisté à leur mariage, elles ont pris une part subordonnée à toutes les joies et à toutes les tristesses domestiques, elles sont devenues comme une partie de la famille, dont elles prennent le nom. Ne fût-ce que par vanité, Ñ cette passion si puissante sur les nègres, Ñ elles seraient heureuses de leur esclavage ; mais ces pauvres femmes obéissent aussi à de plus nobles mobiles ; gardant au fond du cÏur, malgré leur servitude, toutes les vertus féminines de tendresse et de bonté, elles se dévouent sans arrière-pensée. Elles reportent leurs sentimens d'amour filial sur ces maîtres qui les ont nourris, leurs instincts d'amour maternel sur les enfans qu'elles ont allaités ou soignés dans leur bas âge. Même quand elles ont des enfans de leurs maris esclaves, il est rare qu'elles n'aient pas un amour plus impérieux pour les enfans blancs de la famille du planteur que pour leur noire progéniture. Dans les momens de danger, leur plus grande sollicitude est toujours excitée en faveur de leur petit maître. Le dévouement de ces négresses est souvent reconnu ; par la force même des choses, elles deviennent graduellement indispensables à la famille ; parfois elles sont même considérées comme des amies, et dans le cercle intime peuvent s'asseoir à la table de leurs maîtresses. Mais aussi quel large mépris ces Africaines montées en grade déversent-elles sur la race maudite condamnée à l'esclavage ! Les nègres de champou travailleurs leur font lever le cÏur de dégoût, et bien qu'elles soient noires elles-mêmes, elles se consolent en pensant qu'au fond leur âme est blanche. Les abolitionistes, dont on leur a raconté des histoires terribles, les effraient autant que les loups-garous effrayaient nos trisaïeules, et l'on en cite plusieurs qui, voyageant avec leurs maîtresses dans les états du nord, n'osaient faire un pas hors de leur chambre d'hôtel de peur d'être enlevées par ces brigands farouches qui veulent absolument imposer la liberté aux esclaves. Quelle serait l'insondable tristesse de la pauvre négresse, si on lui donnait l'indépendance, si on l'enlevait au foyer qui l'a vue naître, si on l'éloignait de cette famille qui la possédait et à laquelle elle avait donné son âme ! Comme l'animal domestique, elle s'est attachée aux murailles elles-mêmes, aux arbres du jardin, aux barrières qui entourent la maison et la séparent du camp des nègres. Si on la libérait de force, elle mourrait peut-être de désespoir après avoir rôdé longtemps autour des murs chéris qui l'ont enfermée. Elle mourrait en maudissant ses frères les nègres, et son dernier souffle d'amour s'envolerait vers ses maîtres adorés ; son vÏu le plus cher serait de revivre esclave comme elle a vécu.
Ces grands dévouemens, dont il s'offre plus d'un exemple parmi les négresses créoles blanchies au service d'une famille de génération en génération, sont bien rares parmi les négresses et surtout parmi les nègres employés aux champs ; cependant, même pour la plupart de ceux-ci, l'amour servile se mélange de la manière la plus étrange à la haine. Ils haïssent leur maître parce que sans son ordre ils ne seraient pas obligés de travailler, et cependant ils l'aiment parce qu'il est riche et puissant, parce que leur gloriole enfantine est flattée de voir ses beaux chevaux et ses équipages, parce qu'ils ne peuvent s'empêcher d'éprouver un vague mouvement de sympathie pour celui qui leur distribue le maïs, la viande et le brandy.Un planteur, parlant de ce mélange de haine et d'amour que ses esclaves éprouvaient pour lui, me disait : «Vous voyez ces noirs, ils me détestent tous ; si je tombais à l'eau, les deux tiers d'entre eux s'y jetteraient après moi pour me sauver !» Il faut bien se garder ainsi de prendre au sérieux les acclamations et les hourrahs sans fin que les esclaves poussent en l'honneur de leurs maîtres les jours de fête, lorsque des flots d'eau-de-vie ont coulé. Les nègres sont comme les enfans, tout entiers à l'impression du moment ; aujourd'hui ivres d'enthousiasme pour leurs maîtres, demain fous de rage contre ces mêmes blancs qu'ils aimaient tant la veille. On a vu récemment par l'insurrection des cipayes (15) ce que sont les peuples enfans ; il a fallu peu de chose, une simple fièvre, dirait-on, pour transformer en tigres altérés de sang des hommes bons et doux qui d'ordinaire n'osent pas même attenter à la vie de l'animal.
Cependant on donne comme un argument en faveur de l'esclavage cet amour servile qui est en réalité l'un des griefs les plus forts que l'on puisse élever contre ce déplorable système. Il est vrai, souvent les nègres américains préfèrent la servitude à l'affranchissement ; mais cela prouve simplement que la prétendue liberté des affranchis est une chose terrible en Amérique, puisque les nègres demandent un refuge contre elle dans un éternel esclavage. Un sénateur américain annonçait un jour à ses dix esclaves qu'il allait leur donner la liberté. Épouvante soudaine parmi ces malheureux, larmes, supplications, désespoir ! «Que pourrons-nous faire désormais ? Nous allons abandonner cette maison où nous avons du maïs, de la viande et des fruits, et nous allons être jetés sans ressources dans le monde, surveillés par les yeux jaloux des blancs, traqués dans tous les métiers que nous voudrons exercer, emprisonnés à la moindre infraction, en butte au mépris des passans. O maître, sauvez-nous de la liberté. Nous voulons être esclaves !» Le planteur trop charitable eut grand'peine à libérer ses dix nègres, et probablement ceux-ci, pourchassés par les blancs, leurs nouveaux concitoyens, lui en gardèrent une impérissable rancune. En effet, la liberté ne consiste pas dans le privilège de travailler ou de mourir de faim chez soi, sans avoir à craindre le bâton d'un commandeur ; pour être libre, il faut oser regarder en face tout homme qui passe, pouvoir sans crainte rendre au blanc amour pour amour, mépris pour mépris, haine pour haine. Et puis les lâches dépravés par une longue vie de servitude trouvent l'esclavage si commode ! Ils ont leur destinée toute faite et n'ont pas à lutter dans le grand combat de la vie. Celui qui a le bonheur d'appartenir à autrui n'a pas besoin de s'occuper de sa vie de chaque jour, on lui donne du maïs et du poisson. Les peines de l'amour doivent peu le chagriner, on lui fait présent d'une femme. Il n'a point les soucis de la paternité, un maître se charge d'acheter ses enfans et de les nourrir. La pensée n'obsède pas son cerveau, on lui commande, et il n'a qu'à obéir sans réflexion ; il est gras et content, et méprise l'homme libre que la misère amaigrit. Ainsi chagrin, soucis, pensées, volontés, tout peut sommeiller chez lui. Pourvu que ses bras travaillent, tout son être moral ou intelligent peut reposer dans la plus complète inaction : un dieu veille sur lui. Des esclaves libérés sont revenus des colonies d'Afrique pour mendier de leurs anciens maîtres la faveur d'un nouvel esclavage. Les fièvres, les insectes, les difficultés d'un nouvel établissement les avaient rebutés ; comme des chiens fidèles, ils venaient reprendre le doux collier qu'ils avaient porté pendant leur enfance ; ils aimaient leurs chaînes, ils adoraient leurs menottes. Et c'est là cet ignoble bonheur, semblable à la volupté de l'animal qui se traîne dans le fumier, qu'on ose invoquer en faveur de l'esclavage ! Mieux valent cent fois les nègres dont le sang bouillonne de rage, au moins ceux-là ont-ils conservé l'amour de la liberté ; ils sont vaincus, mais non pas avilis.
La population de couleur des États-Unis augmente dans une proportion plus forte que la population blanche, déjà si rapidement progressive (16). Si les nègres d'Amérique étaient libres, cet énorme surplus des naissances sur les morts prouveraient sans doute qu'ils jouissent d'un certain bien-être, mais ils ne doivent être considérés que comme autant de chevaux ou de têtes de bétail, et le nombre de brasqui se trouvent dans toutes les plantations des états du sud témoigne seulement de la richesse des maîtres. Les nègres multiplient rapidement, parce que les planteurs s'intéressent à la production de cette partie de leur fortune ; des croisements heureux, une nourriture appropriée, l'esclavage abrutissant, valent mieux que la liberté et les durs combats de la vie pour faire pulluler de nombreux enfans. Chaque bon nègre valant de 7,000 à 15,000 fr., comment le maître soigneux de ses intérêts ne donnerait-il pas toute son attention à l'élève des esclaves ? Dans la Virginie, ce grand haras de l'Amérique, d'où l'on exporte chaque année de dix mille à vingt-cinq mille travailleurs vers les marchés du sud, les planteurs exemptent les négresses enceintes ou nourrices de presque tout travail, afin d'assurer la progéniture d'esclaves contre les chances d'accident. Autrefois on n'agissait pas ainsi ; dans toutes les colonies d'Amérique, les planteurs trouvaient moins coûteux d'acheter la pacotilledes négriers que d'élever les négrillons jusqu'à l'âge du travail ; aussi la mortalité était formidable, et pendant les trente premières années du siècle, la population nègre a pour cette raison considérablement diminué dans les Indes occidentales. A Cuba, où les esclaves sont en général traités avec une certaine humanité, leur nombre déclina de quatre mille ou cinq mille de l'année 1804 à l'année 1817. Maintenant encore l'activité de la traite permet aux planteurs cubanais de négliger l'élève des nègres, parce que les importations d'Africains dans la force de l'âge comblent sans cesse les vides ; les négriers ne capturent que des hommes, ils laissent les femmes dans leur patrie comme des êtres de rebut. «Avant l'annexion de la Louisiane aux États-Unis, lisons-nous dans un discours du célèbre Clay, prononcé en 1830, cet état importait d'Afrique une multitude d'esclaves. Le prix d'un bon nègre de travail était inférieur à 100 dollars environ au total des déboursés nécessaires pour élever un négrillon. Alors on croyait que le climat de ce pays était tout à fait défavorable à la santé des enfans nègres, et un bien petit nombre d'entre eux arrivait à l'âge mûr. Lorsque le gouvernement des États-Unis eut aboli la traite, le prix des nègres adultes augmenta considérablement, on donna plus de soins à l'élève des nègres, et maintenant nulle part l'Africain n'a plus d'enfans qu'en Louisiane, nulle part le climat n'est plus favorable à la santé de sa progéniture.» On pourrait observer facilement une hausse et une baisse de la mortalité parmi les négrillons, alternant en raison inverse de leur valeur marchande. Une dépréciation générale des esclaves en tuerait un bien plus grand nombre que la plus effroyable des épidémies : c'est dans les prix couransqu'il faut chercher la raison des oscillations de la mortalité chez les enfans nègres.
Ainsi on ne peut arguer de l'augmentation rapide de la population noire pour prouver que le sort des esclaves est enviable. On ne pourrait davantage invoquer en faveur de cette assertion l'existence d'un grand nombre d'Africains centenaires, la rareté des attaques de folie et des suicides parmi les nègres des plantations. L'homme asservi n'est pas un homme ; s'il accepte avec calme son avilissement, il n'a plus de passions, mais à peine des appétits, des besoins grossiers, grossièrement satisfaits. L'âme ne travaille pas chez lui, le corps seul fonctionne, et, n'étant pas usé par l'âme, cette infatigable ouvrière, il peut fonctionner longtemps, et sans qu'un seul rouage se disloque. On compte aux États-Unis cinq ou six fois plus de centenaires noirs que de centenaires blancs. En exceptant ces cas nombreux de géophagiequi proviennent plutôt d'une dépravation du goût que du désir d'en finir avec l'existence, je n'ai jamais entendu parler que d'un seul suicide bien constaté parmi les nègres des états du sud. Un esclave avait reconquis sa liberté, et pendant deux années il avait erré dans les savanes et les cyprières, aspirant le grand air de l'indépendance. Enfin, traqué dans un bois, il fut fait prisonnier et ramené à son maître. Impassible, il reçut les flagellations sans pousser un cri, endura tous les mauvais traitemens sans se plaindre, présenta lui-même son cou au collier de force, mais il refusa stoïquement de travailler. Mené au champ de cannes avec ses compagnons de servitude, il regarda longtemps d'un Ïil plein de mépris la chiourme des nègres, puis, sautant dans un fossé la tête la première, il se brisa la colonne vertébrale. L'histoire de la Louisiane rapporte aussi un cas de mutilation volontaire bien plus beau d'héroïsme que Mucius Scévola : en 1753, dans une paroisse riveraine du Mississipi, on avait chargé un nègre du service de bourreau ; pour ne pas tuer son semblable, il se fit sauter la main droite d'un coup de hache.
La famille est le fondement de toute société. Sans famille, pas d'existence sociale, mais seulement des êtres réunis par le hasard. Or on ne peut pas dire que le nègre ait une famille, puisque père, mère, enfans, peuvent être vendus au gré du maître et dispersés aux quatre vents cardinaux sur diverses plantations. De même que l'intelligence, le courage et la fidélité du nègre ne représentent pour le maître qu'une valeur pécuniaire, de même aussi la tendresse du noir pour ses enfans ou de la négresse pour son époux n'a d'importance aux yeux du planteur que s'il y voit une occasion d'en tirer un bénéfice quelconque. Souvent nègres et négresses sont accouplés par le propriétaire lui-même, et, de peur du fouet, accèdent à l'union qui leur est commandée. Quand le jeune esclave est libre de prendre une femme selon ses goûts, il va presque invariablement, par un vague désir de changement et de liberté, la choisir dans une plantation voisine. Il ne peut la voir que les jours de fête, ou bien pendant les rares momens de répit que lui offre son travail journalier ; encore faut-il qu'il soit muni de l'inévitable passe-port, car, sans cette feuille de papier, tout amour lui est interdit au-delà des bornes de la plantation. Si l'un des deux propriétaires voisins vient à changer de résidence, à vendre une partie de ses nègres pour payer ses dettes, ou bien à léguer par testament sa fortune à un parent éloigné, le mariage furtif conclu sur la borne des deux propriétés est tout à fait rompu, l'amant est vendu à un marchand d'esclaves, ou, s'il reste, il a la douleur de voir sa femme et ses enfans monter dans la charrette fatale qui les emporte vers un marché lointain. Le sort des familles abritées sous un même toit dans chaque plantation n'est pas toujours plus heureux. Le propriétaire peut distribuer les femmes et les maris à sa guise ; il peut vendre la négresse stérile ou hors d'âge, se défaire des négrillons qui lui sont à charge, des vieillards que la force abandonne. Aucune loi n'empêche le maître de briser ainsi les familles et d'en distribuer les membres au hasard ; il est vrai qu'une ancienne loi lui interdit de séparer un enfant de sa mère avant l'âge de dix ans, sous peine de six mois à un an de prison et de 1,000 à 2,000 dollars d'amende ; mais cette loi est constamment éludée, et j'ai vu frapper un enfant de sept ans qui se lamentait de ne plus voir sa mère. Le planteur règle même comme il l'entend les relations de l'époux et de l'épouse. Il en est parmi eux qui, pour mettre un terme aux déportemens des négresses de leur camp, ont pris l'habitude de les mettre aux ceps pendant toute la durée de la nuit. Devenues plus sages par l'impossibilité de marcher, elles donnent au maître un plus grand nombre de négrillons. C'est là une des pratiques légitimes de l'esclavage, cette institution qui, si nous en croyons les orateurs esclavagistes, «moralise le nègre, et l'élève dans l'échelle des êtres !» Aussi les parens nègres qui sont restés bons malgré l'influence délétère du milieu dans lequel ils vivent désirent avec ardeur la mort de leurs enfans, afin de les voir échapper aux terreurs qui les attendent. «Êtes-vous marié ? demandait-on à un nègre émancipé que des héritiers avides avaient réussi à faire condamner à une nouvelle servitude. Ñ Non, répondit le nègre avec un triste sourire, ma femme a été délivrée par la mort. Ñ Avez-vous des enfans ? Ñ Non, Dieu merci, ils ont eu également le bonheur de mourir !» Et cependant ce qui s'est passé à la Martinique et à la Guadeloupe depuis l'émancipation des esclaves (17) prouve que les nègres libres sont aussi bien que les blancs nés pour la vie de famille, et savent en apprécier les joies.
L'exemple que les blancs des états du sud donnent eux-mêmes à leurs noirs ne doit guère inspirer à ceux-ci le respect de la famille et de la paternité. Les mulâtres, qui forment environ la septième partie de la population de couleur, doivent presque tous leur origine aux amours des planteurs et de leurs belles esclaves ; cependant leurs pères et maîtres ne leur ont point accordé la liberté. D'habitude on accuse les immigrans étrangers d'être en partie responsables de l'augmentation graduelle de la population mulâtre ; mais les immigrans choisissent pour séjour les grandes villes commerciales ou les districts agricoles de l'ouest, tandis que les nègres habitent dans les campagnes des états du sud. Ce sont donc les planteurs eux-mêmes auxquels il faut faire remonter la responsabilité de la création de la race mélangée, et pourtant moins des deux cinquièmes des mulâtres sont affranchis. Ces chiffres indiquent dans quelle proportion le sentiment de la paternité influait sur l'émancipation des esclaves, lorsque cette émancipation était encore possible. Presque tous les affranchissements ont eu pour cause l'amour du maître pour son Agar ou son Ismaël ; cependant, on le voit, sur cinq mulâtres, il en est encore trois d'esclaves ; sur cinq pères, il en est encore trois de barbares, trois qui laissent leurs enfans croupir dans la servitude, les font monter sur la table de l'encanteur, et vendent ainsi leur propre chair à tant la livre. Une fille de Jefferson lui-même fut vendue aux enchères.
III. Nous savons combien il est difficile aux planteurs de se débarrasser de toute idée préconçue et d'envisager de sang-froid la question de l'esclavage. Ils subissent nécessairement l'influence de ce terrible milieu dans lequel ils sont nés, et qui ne cesse de les envelopper un instant. Dès sa plus tendre enfance, le créole reçoit un être vivant en guise de poupée ; il possède un petit négrillon qu'il a le droit de frapper, et qui présente la joue avec épouvante. A mesure qu'il grandit, son esclave grandit avec lui, semblable à une ombre fidèle ; à chaque instant, sa dignité de maître lui est rappelée par la présence du souffre-douleurs ; et sans danger il peut donner un libre cours à chacune de ses colères ; il apprend in anima vilile mépris et la haine. Autour de lui s'agite une foule de domestiques noirs, aussi abrutis que celui qu'il flagelle, et d'instinct il comprend qu'il faut se méfier de ces hommes asservis, au regard bas, à la bouche remplie de mensonges. Dans le lointain, près des cases, il voit d'autres nègres se diriger vers les champs, courbés sous le poids de leurs instrumens de travail, et suivis par le commandeur armé de son fouet ; le soir, la brise lui apporte souvent les hurlements des nègres ou des négresses dont le dos nu saigne sous les coups de nerf de bÏuf. Dans son esprit, la comparaison ne s'établit même pas entre sa propre personne et les êtres tremblans auxquels leur couleur noire et leurs vêtemens sordides donnent quelque chose de diabolique. Puis il apprend que sa fortune tout entière repose sur les épaules de ces noirs, et que sans leur travail il serait réduit à la mendicité. Alors l'ambition et l'amour du gain élèvent encore une nouvelle barrière entre lui et le nègre ; chacun des esclaves n'a plus pour lui d'autre valeur que celle d'une pile d'écus. C'est ainsi que graduellement le planteur apprend à ne plus considérer comme des hommes les Africains qu'il possède.
Un jour, je caressais la tête blonde d'un charmant petit créole qui n'était que rire et tendresse, et je lui demandais, comme on le fait d'ordinaire aux enfans, s'il désirait grandir. Ñ Oh ! oui, me dit-il. Ñ Et pourquoi ? Ñ Pour bat' négresse.Ñ L'enfant qui exprimait ce vÏu cruel était d'une extrême douceur ; mais tout ce dont il était témoin lui prouvait que le privilège des grandes personnes est de battre et de fustiger. Le cÏur des enfans, tout en restant bon pour ceux qu'ils savent devoir aimer, devient d'une férocité sans nom envers ceux que, par l'exemple et l'ordre des parens eux-mêmes, ils se croient tenus de mépriser. A la fin, ils ne sentent plus : toute possibilité de sympathie pour ces êtres inférieurs, abrutis par la servitude, disparaît complétement ; ils ne peuvent plus même comprendre les paroles prononcées par un homme de cÏur sur l'état des esclaves. Presque tous les livres d'enseignement élémentaire mis entre les mains des petits créoles ont été imprimés dans les états de la Nouvelle-Angleterre, et sont en conséquence entachés d'abolitionisme ; mais les doctrines de la liberté n'ont aucune influence sur ces jeunes âmes, et les enfans des planteurs apprennent avec un imperturbable aplomb la belle élégie du poète Whittier : Gone, gone, sold and gone,racontant les adieux d'une négresse de Virginie à sa fille, vendue à un traitant du sud. Ils apprécient la beauté des vers, ils les récitent avec sentiment, mais ils ne comprennent pas que cette posésie touchante raconte les souffrances de leurs propres nègres. Les dames créoles ont autant pleuré que les jeunes filles anglaises sur les souffrances de l'oncle Tom. Lors de la publication du livre de Mme Beecher Stowe, il y eut dans certaines familles de planteurs une explosion de sensibilité sans doute plus vraie que dans les salons de la duchesse de Sutherland ; mais ce tribut de larmes fut payé aux malheurs imaginaires d'un être imaginaire : on n'eut point l'idée de faire aucune application de ce qu'on avait lu aux êtres dégradés qu'on s'était habitué à mépriser, et les souffrances réelles des vrais nègres continuèrent à passer inaperçues. C'est ainsi que le bien et le mal se mêlent d'une manière étrange dans l'âme humaine. Ce sont les hommes de cÏur et d'intelligence qu'on rencontre parmi les propriétaires d'esclaves qui, sans le savoir, corrompent le plus la morale publique. On se demande, en prononçant leur nom vénéré, en serrant leur main loyale, si la cause qu'ils défendent est vraiment injuste, si l'esclavage, auquel ils prêtent l'autorité de leur voix, est vraiment une infamie. En les écoutant, on n'ose plus distinguer entre le crime et la vertu. Ce ne sont pas les Legree, mais bien les Saint-Clare qui assurent la durée de l'asservissement d'une race par une autre race.
Chose fatale : dès qu'un homme, même bon, s'arroge le droit de posséder son semblable, il contracte malgré lui tous les vices d'un tyran, et, fût-il parfait envers ses égaux, il ne peut éviter d'être criminel envers ceux qu'il domine. Sans avoir besoin de réduire le mal en théorie, sans avoir même conscience de ses actes, il emploie tous les moyens qui peuvent abrutir son esclave. Ses yeux sont obscurcis : il ne voit plus de la même manière que les autres mortels ; tous les objets lui apparaissent, comme à travers un prisme inégal, déjetés, renversés, irisés de couleurs tremblotantes. Son intérêt lui voile les plus simples vérités ; il se croit tout permis pour défendre son prétendu bon droit, et le crime même lui semble une de ses inaliénables prérogatives. Surtout quand il a hérité de ses pères le pouvoir absolu sur des esclaves, il est lui-même asservi aux préjugés de cette autorité corruptrice qu'on lui a léguée par héritage : ses opinions et ses actes lui sont comme imposés par la position dans laquelle il se trouve ; il est à peine un être moral et responsable dans ses rapports envers les noirs qui lui appartiennent. Aussi malheureux que ses esclaves, il cesse, comme eux, d'avoir la conscience pour mobile de ses actions. Ce serait donc une injustice réelle d'accuser personnellement les planteurs de tout le mal qu'ils aident à commettre ; c'est le système de l'esclavage qu'il faut incriminer. Dès qu'un homme cesse de comprendre la valeur morale de ses actes, il n'a plus qu'une responsabilité d'un ordre inférieur ; or la plupart des planteurs en sont arrivés à ne plus éprouver le moindre remords lorsqu'ils s'occupent d'abrutir l'esclave et de le transformer en simple moteur mécanique. Eux-mêmes agissent comme des machines mues par un levier qui n'a pas son point d'appui dans leur for intérieur.
Les moyens que procure l'art perfide de diviser pour régner sont ceux que les maîtres emploient de préférence pour réduire complétement leurs nègres. Semblables aux chasseurs des savanes qui, pour empêcher les progrès des flammes, lancent un incendie contre un autre incendie, les planteurs du sud entretiennent la discorde entre les esclaves, afin de se rassurer sur la possibilité d'une insurrection. Ils utilisent surtout la haine qui divise les nègres américains et les nègres créoles. Ceux-ci, originaires de l'état où ils servent comme esclaves, sont en général tranquilles, attachés à la glèbe, fiers de la gloire de leurs maîtres, superstitieux ; leur âme est pétrie à souhait pour la servitude ; aussi est-ce surtout parmi eux que se recrutent les valets de chambre et les confidens. Les nègres connus sous le nom de nègres américains sont ceux que les planteurs du sud ont achetés sur les marchés du Kentucky, de la Virginie, du Maryland. Ils sont en général plus grands, plus forts, plus intelligents et relativement plus instruits que les nègres créoles. Leur séjour dans les villes industrielles ou commerçantes des états du centre, leur contact forcé avec le grand nombre de Yankeessagaces qui parcourent la virginie et les états limitrophes, les prédications des missionnaires itinérans, le voyage que, sous la conduite de leur acheteur, ils ont fait à travers une grande partie de l'Amérique, peut-être aussi le climat généreux et vivifiant du nord, ont développé leur perspicacité naturelle, et quand ils arrivent sur les marchés du midi, ils montrent fort bien par leurs dédains qu'ils ont conscience de leur supériorité sur les nègres du pays. A la grande joie des planteurs, les occasions de disputes ne manquent pas entre ces deux classes de nègres, différentes même par l'apparence extérieure et la nuance de la peau. Les maîtres ont soin d'entretenir également des dissensions entre les nègres des champs et les domestiques de maison, entre les sambos et les noirs, les mulâtres et les sambos ; ils introduisent une certaine hiérarchie au sein même de l'esclavage. Les opprimés n'ont pas encore su se réconcilier contre l'ennemi commun ; le mulâtre, fier de sa peau jaune, se laisse aller à dédaigner les griffes et les noirs ; le quarteron dédaigne le mulâtre. C'est ainsi que le mépris tombé du regard du maître rejaillit d'esclave en esclave. Quant au nègre prétendu libre, il est à la fois méprisé par les blancs, haï par les esclaves (18) ; mais il rend la haine à celui qui le méprise, le mépris à celui qui le hait, et se console de son isolement par le privilège de ne rien faire, car dans les états du sud le travail est le signe de l'esclavage. Le planteur voit sa sécurité dans les antipathies de tous ceux qui, réunis contre lui, pourraient se libérer sans peine : les instincts et les pratiques de la domination sont les mêmes dans tous les pays du monde, et n'ont jamais changé depuis que le premier conquérant a réduit d'autres hommes en servitude.
Cependant les mesures féroces prises récemment contre les nègres libres sous le coup d'une folle panique sont en contradiction formelle avec la savante devise des oppresseurs intelligens. Jusqu'à nos jours, l'affranchi, fier de sa liberté, de sa supériorité intellectuelle sur l'esclave, de son droit de propriété, se laissait entraîner à la haine ou au mépris pour ses frères moins heureux que lui ; plusieurs même n'avaient pas reculé devant le crime d'acheter des noirs et d'entrer par la porte bâtarde dans la caste des planteurs. De leur côté, les esclaves n'éprouvaient qu'une basse envie pour les nègres libres, et se réjouissaient de toutes les avanies que les blancs leur faisaient souffrir. Par leur sauvage violence, les planteurs viennent de réconcilier ces fractions ennemies de la race opprimée : esclaves et ci-devant affranchis gîtent dans les mêmes cases, travaillent dans le même sillon, et sans aucun doute jurent la même haine aux maîtres qui les oppriment. Tous ces nègres qui ont connu l'aisance, une liberté relative, les joies de la famille et celles de l'instruction, renonceront-ils comme des agneaux à tout ce qui rend la vie supportable en ce monde, ou bien rouleront-ils dans leur esprit des pensées de vengeance ? Les plantations où on les distribue ne deviendront-elles pas bientôt des foyers d'insurrection ?
Avant même que les événemens récens n'eussent rendu nécessaire la plus extrême vigilance, le maître faisait surveiller avec anxiété les quelques instans qui séparent les heures du travail de celles du repos, car le nègre, naturellement intelligent, pourrait les mettre à profit en songeant à l'indépendance ; il pourrait se demander si un esprit n'est pas emprisonné sous ses muscles d'athlète, si un cÏur, semblable à celui du blanc, ne bat pas dans sa forte poitrine. Pour le préserver de ces pensées fatales, on le condamne à l'ignorance la plus complète, on lui défend d'apprendre à lire sous les peines les plus sévères, on le parque comme un animal dans son camp ; on ne lui permet point de sortir de la plantation sans passe-port, de travailler dans sa cabane sans autorisation ; il faut qu'entre lui-même et chacun de ses désirs il sente s'interposer la volonté toujours présente du maître. Surveillé sans cesse par l'économe, le commandeur, les domestiques de la maison, ses propres camarades, il faut qu'il en arrive à se surveiller lui-même, à faire la police de ses propres actions. Il est soupçonné, haï, maltraité, tant qu'il lui reste un peu de cÏur, mais il rentre en grâce dès qu'il s'est complètement avili ; sa première délation est écoutée avec bienveillance, ses flatteries reçoivent un accueil favorable, ses vices sont regardés avec mépris, mais d'un Ïil complaisant : il a perdu la conscience de ses droits, et n'ose, pas plus que le reste de la chiourme, songer à la révolte et à la liberté. Lorsque, par son intelligence, son audace ou sa force morale, un esclave sait acquérir une certaine influence sur ses compagnons de chaîne et devient le chef incontesté du camp, il est considéré comme un ennemi public par les blancs, et peut se préparer à toutes les amertumes. Tel planteur habile tâche de s'attacher le nègre intelligent qui le gêne, et on le nomme commandeurafin de lui faire trahir ses frères ; tel autre cherche à le dompter et l'humilie constamment devant tous les noirs du camp, afin d'anéantir son influence ; tel autre encore lui suscite un rival, et protège l'histrion contre celui qui a su conquérir sur ses frères une autorité légitime. Enfin les planteurs peu diplomates se défont au plus vite du nègre dangereux et le vendent à un propriétaire éloigné.
La religion, habilement exploitée, est un puissant moyen de tyrannie pour que les maîtres aient négligé de s'en servir : «L'instruction religieuse, lisons-nous dans une circulaire d'une société d'évangélisation, rend les nègres doux et tranquilles et favorise les intérêts pécuniairesdes maîtres.» Les esclaves pieux et bons chrétiens inspirent plus de confiance aux acheteurs que les autres ; aussi ne manque-t-on pas, dans l'inventaire des propriétés à vendre, de signaler cette qualité de certains esclaves. Ceux auxquels l'instruction religieuse a fait aimer la servitude ne songent jamais à se libérer ; ils se contentent de prier pour leurs maîtres ; aussi évalue-t-on parfois leur piété à une somme de plusieurs centaines de dollars ; leur titre de fidèle chrétien les fait rechercher par tous les marchands d'âmes humaines. En effet ces nègres pieux, endoctrinés par les ministres de l'Évangile intéressés au maintien de l'esclavage, ne cessent de prêcher à leurs frères en servitude que leur sort est doux et enviable, que leur nourriture de chaque jour est un bienfait divin dequel ils ne sauraient être trop reconnaissans envers le généreux planteur, que la félicité éternelle est réservée aux esclaves exempts de rancune. Les pasteurs blancs qui les raffermissent dans la foi chrétienne exposent la même doctrine avec plus d'autorité. Ils recommandent aux nègres d'obéir sans murmurer, de recevoir les coups de fouet sans éprouver le moindre sentiment de vengeance, de bénir ceux qui les frappent, de révérer leurs maîtres comme des représentans du père universel. C'est à cette Ïuvre de lâcheté et de corruption que s'emploient sans cesse des milliers de prédicateurs de la bonne nouvelle : loin d'employer leur éloquence à faire des hommes, ils rendent l'esclave encore plus esclave, le lâche encore plus lâche, et dans l'âme du nègre rebelle ajoutent la peur de l'enfer à la peur du fouet. Ainsi gagnent leur salaire des ministres de Dieu en vendant les âmes qui leur sont confiées.
On peut dire qu'avant la dernière élection présidentielle, l'église en corps, même celle des états libres, donnait l'appui de sa parole et de son influence à l'esclavage, et réprouvait avec ensemble les utopistes qui affirment l'égalité de droits pour les noirs et pour les blancs. En 1850, les églises réunies des états du nord et des états du sud comptaient de vingt-trois à vingt-quatre mille ministres de l'Évangile pour lesquels l'esclavage était la pierre angulaire de la société. Les pasteurs qui avaient fondé des églises séparées, afin de ne pas justifier par leur adhésion le crime de la possession de l'homme par l'homme, étaient au nombre de trois mille cinq cents seulement, six ou sept fois moins que leurs adversaires esclavagistes. Autrefois l'église presbytérienne d'Amérique avait inséré dans sa confession de foi un article qui condamnait formellement la vente et l'achat des noirs ; mais, grâce à la corruption de l'exemple et à l'action démoralisante exercée par l'intérêt privé, cet article a été rayé de la confession de foi, et maintenant tout presbytérien peut trafiquer d'hommes et de femmes avec la même liberté de conscience que s'il vendait ou achetait des troupeaux de bêtes. De même les anciens méthodistes, suivant la voie que leur avait frayée Wesley le célèbre fondateur de leur église, proclamaient hautement que l'esclavage était «l'ensemble de tous les crimes.» De concessions en concessions, la majorité des fidèles en est arrivée jusqu'à permettre aux évêques de se faire éleveurs d'esclaves pour les marchés du sud. A cette occasion, un schisme s'opéra, et l'église méthodiste se partagea en deux fractions, celle du sud et celle du nord ; mais en dépit de cette rupture avec leurs coreligionnaires du sud, les méthodistes du nord n'en comptent pas moins parmi leurs membres zélés quinze mille propriétaires possédant plus de cent mille esclaves, dans le Delaware, le Maryland, la Virginie, le Kentucky, le Missouri et l'Arkansas. Les épiscopaux, moins nombreux, n'avaient en 1850 que quatre-vingt-huit mille esclaves. Les baptistes en possédaient deux cent vingt-six mille, et, pour leur plaire, un éloquent orateur anglais de leur confession, M. Spurgeon, n'a-t-il pas retranché de ses sermons toutes les phrases suspectes de tendances abolitionistes ? Des sociétés religieuses qui ont leur siège dans les grandes villes du nord, telle la Société américaine des traités évangéliques et le Comité américain des missions étrangères, répandent des brochures et des opuscules pour établir, au nom de Jésus-Christ, la légitimité de l'esclavage. De son côté, la Société biblique se refuse à distribuer des bibles aux noirs. Les humbles frères moraves eux-mêmes, qui en Europe ont cherché à réaliser l'idéal d'une république fraternelle, font travailler des nègres esclaves et leur prêchent l'abdication de la volonté (19). A l'exception des quakers, seuls protestans auxquels la grande association évangélique refuse le titre de frères, il n'est pas une communion chrétienne qui ne se soit rendue coupable de la même iniquité contre la race nègre. J'ai vu un prêtre catholique qui, après avoir recueilli sou à sou pendant quinze ans les économies qu'une vieille négresse lui apportait afin d'obtenir son rachat, employa cette somme, lentement amassée, à l'acquisition de la pauvre femme pour son propre compte. Ainsi la plus touchante unanimité règne dans toutes les sectes, deux mille ans après la venue de leur Christ, lorsqu'il s'agit de renouveler la malédiction qui pèse encore sur Cham. Les pasteurs de toutes les confessions s'accordent pour trouver bon l'esclavage de leurs frères. Et puis on peut vendre des nègres pour bâtir des églises, pour envoyer des missionnaires aux peuples non-chrétiens ; on peut consacrer à des objets charitables l'argent gagné à la sueur du front des esclaves, on peut faire le bien avec le produit du crime ! On cite des ministres de l'Évangile qui se targuent d'une haute moralité, et ne craignent pas de louer leurs négresses à des propriétaires de maisons de débauche ; d'autres, au sortir du prêche, chaussent les bottes et l'éperon, sifflent leurs bouledogues, et, suivis de leurs amis, pourchassent un nègre fugitif à travers les forêts et les marécages (20). Ce sont là les conséquences logiques de l'approbation donnée par les sectes chrétiennes au trafic des âmes humaines. A une époque où le christianisme subit de si nombreux assauts de la part de la science, les ministres de cette religion se rendent coupables d'un acte au moins impolitique en patronant ainsi l'abomination de l'esclavage, réprouvée par la conscience universelle.
Dans les états du centre, déjà relativement populeux et civilisés, les nègres des plantations, appartenant en majorité aux sectes méthodiste et baptiste, assistent régulièrement aux services religieux du dimanche. En outre ils se réunissent parfois en assemblées particulières avec la permission de leurs maîtres, mais loin de leur Ïil gênant, et passent des heures à chanter des cantiques, à réciter des prières, à écouter les prédicateurs blancs, qui ne manquent jamais de leur répéter et de leur commenter sur tous les tons le précepte de la Bible : «Obéissez à vos maîtres en toutes choses !» Les districts comparativement déserts sont visités par des missionnaires itinérans qui, d'après l'expression consacrée, viennent réveillerles nègres des plantations éparses. Leur arrivée, annoncée longtemps à l'avance, répand la joie dans les camps des plantations. Aussitôt les esclaves, heureux du repos qui leur est promis pendant deux ou trois jours et des joies tumultueuses auxquelles ils vont se livrer, se dirigent vers quelque clairière des forêts où ils construisent à la hâte des baraques en planches ou en branchages. La première journée est tout entière consacrée aux préparatifs de la fête ; puis la nuit se passe, employée par les uns en chants et en prières, par les autres en divertissements, en libations ou en débauches. Quand l'aurore se lève, déjà tous les nègres, ces êtres si merveilleusement sensibles aux impressions extérieures, sont énivrés de leur liberté d'un jour, un démon les a saisis, et, pleins d'une joie délirante, ils chantent, ils hurlent, ils bondissent çà et là comme des chevreuils. Bientôt le prédicateur monte sur les troncs d'arbres mal équarris qui lui servent de chaire, il jette quelques paroles à la foule en désordre, et voilà que tous, comme sous l'influence d'un charme, interrompent leurs danses et leurs cris, et viennent se rassembler en une masse compacte autour du ministre. En un instant le silence règne sur cette mer d'hommes, et les cérémonies religieuses commencent. Longtemps les yeux de tous restent invariablement fixés sur le blanc, qui du haut de son échafaudage prie d'une voix uniforme et chantante : l'assemblée tout entière halète d'un même souffle et n'a plus qu'une seule âme ; elle contient son enthousiasme, chacun refoule le hurlement qui lui monte aux lèvres. Enfin à une apostrophe véhémente du prédicateur l'auditoire ne peut plus se contenir : un cri part de la foule, immédiatement suivi par d'autres cris :; une femme tombe dans les convulsions de l'extase, puis une autre, puis d'autres encore : on les voit s'abattre çà et là comme des arbres renversés par le vent. Alors tous donnent un libre cours à leur émotion longtemps contenue : pendant que les uns se précipitent autour des femmes convulsionnaires pour les emporter hors du camp, les autres confessent à haute voix leurs péchés, se jettent à genoux en pleurant, chantent les hymnes religieux, se livrent à des danses désordonnées. Élevant la voix jusqu'au glapissement, le prédicateur essaie de dominer l'indicible tumulte ; il y réussit un instant, mais chaque nouvelle tirade soulève de nouveau la marée d'hommes qui ondule à ses pieds ; d'autres auditeurs se jettent sur l'herbe, tordus par les convulsions ; les hurlemens recommencent, la voix du prédcateur se perd dans le tumulte. Ainsi pendant plusieurs heures la foule est agitée par un délire indescriptible. Le lendemain, lorsque les esclaves sont retournés à leurs travaux, on ne voit plus sur l'emplacement du camp qu'une herbe foulée, des baraques en ruines et des débris de haillons épars. Telles sont les saturnales auxquelles on donne le nom de réveil.Il est douteux qu'elles donnent à l'esclave plus de noblesse morale et un plus grand amour de la liberté.
Dans les plantations du midi, les missionnaires itinérans sont plus rares, et d'ailleurs leur présence ne serait guère tolérée par les créoles, qui depuis longtemps se méfient de tous les voyageurs indistinctement. Les nègres ne peuvent assister au service religieux de la secte à laquelle ils appartiennent, à moins qu'ils n'habitent dans le voisinage d'une chapelle ou d'une église ; cependant ils ne sauraient se passer de rites religieux quelconques : les planteurs eux-mêmes savent que leurs nègres ont besoin d'une exaltation périodique pour s'étourdir sur les misères de l'esclavage. Tandis que les charmeurs de serpens et les adorateurs de gris-gris sont presque sans exception des nègres créoles, c'est toujours parmi les nègres américains qu'on choisit le prédicateur du camp. Aucune fête n'est complète si aux libations et aux danses ne succèdent des prières et un sermon déclamés du haut d'un tonneau par le pasteur en titre. Rien de plus lamentable que ces parodies religieuses auxquelles le maître invite parfois ses amis à assister. Un soir, j'étais présent à l'un de ces fêtes, et mon âme en est encore navrée. Les riches planteurs se promenaient sous le péristyle de la vérandahet respiraient voluptueusement l'air embaumé du soir ; les belles créoles, entourées de lucioles qui éclairaient leurs visages d'une lueur tremblotante, se balançaient nonchalamment dans leurs berceuses. Non loin de là, sous l'ombrage touffu des azédarachs, se pressaient les nègres de la plantation, honorés du regard souverain de leur maître, de leur maîtresse et des nobles amis. A quelques mètres de la vérandah,sur un tonneau renversé, était juché le prêcheur larmoyant, éclairé par une torche fixée à une colonne de la maison. Il n'avait point de Bible, car il ne savait pas lire, et d'ailleurs la Bible est proscrite ; mais, dans une espèce de pose extatique, les genoux demi fléchis, les mains jointes élevées à la hauteur de la poitrine, les yeux fermés, la tête rejetée en arrière, il récitait ou plutôt chantait d'une voix lente et plaintive des lambeaux de prières, des vers estropiés, des restes d'hymnes appris de quelque autre nègre dans une plantation du nord. A chaque instant s'élevait le rire cruel de ses maîtres, les plaisanteries se croisaient autour de lui ; mais il continuait impassible ; il fallait contenter le maître, et ne pas être sensible à l'injure. Chose fatidique cependant ! le pauvre esclave n'avait jamais appris et pendant plus de vingt ans n'avait récité qu'un seul sermon, et ce sermon, où les mêmes phrases revenaient constamment, avait pour texte la parabole du mauvais riche : «Oui, s'écriait l'esclave avec la plus étrange naïveté, vous êtes riches, vous êtes puissans, vous avez de l'or et de l'argent, et vous vous roulez sur les pierres précieuses, vous avez des voitures et des chevaux et toutes les joies de ce monde. Tous vous envient ; mais souvenez-vous que cette nuit même votre vie vous sera redemandée. Et vous serez damnés à tout jamais, vous irez dans l'étang de feu et de soufre, vous serez brûlés du feu qui ne s'éteint point, et rongés du ver qui ne meurt point, tandis que le pauvre nègre ira dans le sein d'Abraham, et sera consolé par le bon Dieu de ses misères et de ses souffrances !» Ces paroles de l'esclave me faisaient frissonner ; elles me semblaient retentir comme un premier appel à la révolte et au massacre ; mais elles étaient tellement entrecoupées de hoquets et chantées sur un récitatif tellement étrange, que le sens en était presque complètement perdu pour les auditeurs. Et d'ailleurs les maîtres n'eussent jamais daigné comprendre les allusions naïves faites par le misérable esclave. Les rires ne cessèrent pas un seul instant, et quand le prêcheur descendit de son tonneau, la maîtresse de la maison lui fit donner une paire de pantalons et un verre de brandy.il se confondit en remercimens devant celle qu'il venait de condamner au feu éternel.
Ainsi, même du fond de cet affreux avilissement, du sein de ces cérémonies religieuses dans lesquelles les esclavagistes voient une de leurs meilleures sauvegardes, surgit une voix prophétique de vengeance et de rétribution. Ces quatre millions d'hommes si doux et si paisibles aujourd'hui peuvent dans un avenir prochain se relever avides et farouches. Défendue par le frein du travail, la terreur organisée, les divisions intestines des nègres, les mÏurs sociales, le gouvernement et les puissantes corporations religieuses, l'iniquité de l'esclavage peut avoir une une fin, car elle porte en elle-même le germe de sa propre destruction. Quels sont les moyens de défense du parti esclavagiste ? quelles seront ses chances dans la lutte terrible qu'on peut aujourd'hui prévoir ? C'est ce qui mérite une étude à part.
I. The Barbarism of Slavery,by Charles Summer, Boston 1860. Ñ II. Maryland Slavery and Marylan Chivalry,by R. G.S. Lame, Philadelphia 1860. Ñ III. Slavery doomed,by Frederick Milner Edge, London 1860 Ñ IV. The Impending Crisis,by Hinton Rowan Helper, New York 1858. Ñ V. Sociology of the South,by George Fitzhugh, richmond 1854. Ñ VI. The Negro-law of South-Carolina,collected and digested by John Belton O'Neall, Columbia, 1848. Ñ VII. Code Noir de la Louisiane,etc.
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II
LES PLANTEURS ET LES ABOLITIONNISTES
(1 jan. 1861)
ÑÑÑÑÑÑ Nous avons essayé de faire connaître la situation des nègres esclaves d'Amérique ; c'est au milieu des planteurs qu'il faut maintenant nous placer. Quelle est leur attitude vis-à-vis du parti abolitionniste de la grande république ? Il faut le dire, les propriétaires d'esclaves semblent renoncer à la pensée de convaincre leurs adversaires autrement que par le droit de la force ; cependant, afin de se prouver à eux-mêmes la justice de leur cause et d'effacer dans leurs âmes jusqu'à l'ombre du remords, ils cherchent à étayer l'institution domestique de nombreux argumens tirés de l'histoire, de la morale, de la religion, et surtout du fait accompli. S'ils étaient complètement sincères, ils devraient se borner à prétendre que l'injustice est permise à tous ceux qui savent en profiter. Telle est la raison cachée qui inspire leur beau langage de vertu et de désintéressement. Il nous sera facile de résumer ici les argumens qu'ils emploient, car tous ces argumens se reproduisent avec une désespérante uniformité dans les discours qui se prononcent et les livres qui se publient au sud de la Chesapeake et de l'Ohio.
I. Jadis les hommes du sud admettaient que l'esclavage est un mal ; ils déploraient l'origine de leurs richesses, et formulaient le désir que cette funeste institution léguée par leurs ancêtres fût enfin abolie. Pendant les débats engagés au sujet de la constitution fédérale après l'heureuse issue de la guerre de l'indépendance, Mason, lui-même propriétaire de nègres, tonnait contre l'esclavage, aux applaudissemens des planteurs ses collègues. «Chaque maître d'esclaves est né tyran !» s'écriait-il. Plus tard Jefferson, autre planteur de la Virginie, ajoutait : «L'esclavage ne peut exister qu'à la condition d'un despotisme incessant de la part du maître, d'une soumission dégradante de la part de l'opprimé. L'homme qui ne se déprave pas sous l'influence funeste de l'esclavage est vraiment un prodige !» En 1831 et 1832, la législature de la Virginie, qui depuis a montré, dans l'affaire de John Brown, à quelles violences les intérêts menacés peuvent recourir, proposa l'abolition graduelle de l'esclavage et discuta longuement les moyens d'obtenir ce résultat si désirable. A cette époque, sur trente-six sociétés abolitionistes qui existaient dans les États-Unis, vingt-huit étaient composées de propriétaires d'esclaves.
De nos jours, les planteurs, éclairés par la haine et par la peur, retirent leurs aveux d'autrefois. L'esclavage ne leur semble plus un mal nécessaire ; c'est un bien, un avantage inappréciable, un vrai bonheur pour l'esclave lui-même, pour toute la race nègre, pour la religion, la morale et la propriété, pour l'ensemble des sociétés humaines. «Nous n'avons plus aucun doute sur nos droits, aucun scrupule à les affirmer, s'écrie le sénateur Hammond. Il fut un temps où nous avions encore des doutes et des scrupules. Nos ancêtres s'opposèrent à l'introduction de l'esclavage dans ce pays et léguèrent leur répugnance à leurs enfans. L'enthousiasme de la liberté, excité par nos glorieuses guerres d'indépendance, accrut encore cette aversion, et tous s'accordèrent à désirer l'abolition de l'esclavage ; mais, lorsque l'agitation abolitioniste commença dans le nord, nous avons été obligé d'examiner la question sous toutes ses faces, et le résultat de notre étude a été pour nous la conviction unanime que nous ne violons aucune loi divine en possédant des esclaves. Grâce aux abolitionistes, notre conscience est parfaitement tranquille sur ce grave sujet, notre résolution est calme et ferme. Oui, l'esclavage n'est pas seulement un fait nécesaire et inexorable, mais aussi une institution morale et humaine, produisant les plus grands avantages politiques et sociaux !» Calhoun, le célèbre chef de file de tous les hommes d'état esclavagistes, est le premier qui ait osé se débarrasser de ce vain bagage des remords et affirmer la pureté de sa conscience au sujet de la possession de l'homme par l'homme. «L'esclavage, dit-il, est la base la plus sûre et la plus stable des institutions libres dans le monde.» Un de ses élèves, M. Brown, prétend que «l'esclavage est une grande bénédiction morale, sociale et politique, une bénédiction à la fois pour le maître et pour l'esclave.» D'autres sénateurs, encore plus lyriques, nous apprennent que «l'institution de l'esclavage ennoblit le maître et le serviteur !»
Ces affirmations si tranchantes ne suffisent pas pour démontrer la légitimité de l'esclavage, il faut aussi donner des preuves à l'appui. Les planteurs se hâtent de les fournir. Sentant tout d'abord le besoin d'établir sur une base solide l'origine de leur domination, ils invoquent les théories inventées pour justifier la propriété en général. En effet, de même que le sol appartient au premier occupant et à sa descendance, de même l'homme appartient avec toute sa race à son premier vainqueur. Quand même la victoire serait le résultat d'un crime, la prescription ne tarde pas à transformer le mal en bien, et, par le cours des années, l'homme volé à lui-même devient graduellement propriété légitime. Une longue suite d'héritages, d'achats et de ventes a constaté la validité des titres possédés par le planteur, et maintenant des hommes déloyaux pourraient seuls lui contester son droit. «Le propriétaire d'esclaves, dit un arrêt de la cour suprême de la Georgie, possède son nègre comme un immeuble ; il le tient directement de ses ancêtres ou du négrier, de même que celui-ci le tenait du chasseur de nègres.»
Après avoir établi que la possession des nègres est suffisamment justifiée par l'hérédité, les défenseurs de l'esclavage cherchent à prouver que les noirs ont été créés pour la servitude. D'après ces théoriciens, les faits implacables de l'histoire prononcent sans appel. Partout où les Africains se sont trouvés en contact avec d'autres races, ils ont été asservis ; leur histoire se confond avec celle de l'esclavage, auquel ils sont évidemment prédestinés. Il ne se révoltent pas sous la tyrannie comme l'Indien, ils rampent devant le maître qui les frappe, ils se font petits pour éviter l'insulte, ils flattent celui dont ils ont peur. Toutes les lâchetés que la position d'esclave impose aux nègres leur sont reprochées comme si elles étaient spontanées. L'avilissement des serviteurs semble établir le droit des maîtres, et le crime même des oppresseurs est mis sur le compte des opprimés. L'Africain n'est-ils pas incapable de se gouverner lui-même, insouciant, superficiel ? C'est un enfant sans volonté, n'ayant que des caprices et des appétits ; il doit être nécessairement mis en tutelle. Il a besoin d'un père, ou bien, à défaut de père, d'un commandeur armé du fouet. Pour le civiliser, il faut le rendre esclave.
Aux yeux des hommes vulgaires et ignorans qui se contentent de l'apparence, la couleur de la peau suffit à elle seule pour établir la condamnation de la race nègre à une éternelle servitude. D'après les esclavagistes, les grosses lèvres, les cheveux crépus, l'angle facial déprimé du noir, sont autant de signes d'une infériorité physique relativement au blanc, et suffisent pour constituer une différence spécifique. Pour eux, les blancs et les nègres sont des espèces complètement distinctes, et ne peuvent se mélanger d'une manière permanente. Rejetant les faits innombrables offerts par l'Amérique espagnole, où quinze millions d'hommes appartiennent plus ou moins à la race mêlée, les défenseurs de l'esclavage préfèrent s'appuyer sur quelques statistiques produites par des médecins yankees,grands détracteurs de l'espèce africaine. Si le résultat de ces recherches était conforme à la vérité, le mulâtre vivrait en moyenne beaucoup moins longtemps que le blanc ou le noir, il serait miné par des maladies chroniques, les femmes de sang mêlé allaiteraient mal leurs enfans, et la plupart des nourrissons périraient quelque temps après leur naissance. Les mariages conclus entre mulâtres seraient rarement prolifiques, en sorte que fatalement la race hybride serait condamnée à périr, absorbée par les types primitifs. A ces résultats statistiques, obtenus dans un pays où l'aversion générale crée aux hommes de couleur une position tout exceptionnelle, on peut opposer les résultats contraires qui se produisent dans les contrées où règne la liberté. Et quand même une race hybride ne pourrait se former, quand même les blancs et les noirs seraient des espèces complètement irréductibles, la différence de couleur et d'origine doit-elle nécessairement produire la haine et l'injustice ? La distinction des races change-t-elle le mal en bien et le bien en mal, ainsi que le prétendent les propriétaires d'esclaves ?
Ceux-ci ne peuvent avoir qu'une seule raison de haïr leurs nègres : le mal qu'ils leur font en leur ravissant la liberté. Autrefois, lorsque les esclaves blancs était un article de pacotille, lorsqu'on les achetait en Angleterre et en Allemagne pour les revendre en Amérique aux enchères, lorsque de vraies foires d'hommes se tenaient sur les vaisseaux arrivés d'Europe, lorsque les Écossais faits prisonniers à la bataille de Dumbar, les royalistes vaincus à Worcester, les chefs de l'insurrection de Penraddoc, les catholiques d'Irlande et les monmouthistes d'Angleterre étaient vendus au plus offrant (21), les planteurs éprouvaient pour ces malheureux blancs le même dégoût qu'ils montrent aujourd'hui à leurs nègres. De même lorsque les Indiens capturés à la guerre faisaient partie du butin, que tous les peaux-rouges ennemis étaient d'avance condamnés à l'esclavage ou à la mort, lorsque le gouvernement de la Caroline du sud offrait 50 dollars par tête d'indigène assassiné, les Indiens étaient, comme les nègres, des objets d'horreur pour les envahisseurs blancs. Ce qui toutefois a relevé les petits-fils des esclaves blancs aux yeux de leurs compatriotes les planteurs, c'est le titre d'hommes libres qu'ils ont acquis. Maintenant ils sont en tout point les égaux de leurs anciens maîtres, et plusieurs d'entre eux occupent les fonctions les plus élevées de la république. Les Indiens aussi, en combattant pour leur liberté et en refusant obstinément le travail qu'on voulait leur imposer, ont su conquérir une certaine égalité ; ils sont tenus en estime malgré la couleur de leur peau, et d'après le code noir «le sang qui coule dans leurs veines est, comme celui du blanc, le sang de la liberté (22).» Une preuve que la vraie cause de l'opprobre qui pèse sur les nègres n'est point la couleur, mais bien l'esclavage, c'est que les blancs qui comptent parmi leurs ancêtres un seul Africain sont tenus comme noirs eux-mêmes malgré le témoignage de leur peau. Un seul globule impur suffit pour souiller tout le sang du cÏur. Il y a quelques années, le bruit se répandit qu'un des personnages les plus éminens de la Louisiane n'était pas de race pure, que l'une de ses trisaïeules avait vu le jour en Afrique. Le scandale fut immense, un procès émouvant se déroula devant la haute cour, et bien que le défenseur ait réussi, par ses larmes et ses argumens, à laver le prévenu de cette énorme accusation, bien qu'il ait pu faire prononcer que la trisaïeulle était née de parens indiens, et que les seize seizièmes du sang de son client ne roulaient pas une goutte impure, cependant le soupçon et le mépris n'ont cessé, malgré l'acquittement, de planer sur le personnage accusé.
Quand même les principes sacrés de l'hérédité, le fait accompli, la différence de couleur, l'antagonisme historique des blancs et des noirs, seraient insuffisans pour justifier la prise de possession des esclaves, les défenseurs de l'institution domestiquene s'en croiraient pas moins en droit d'agir comme ils l'ont fait jusqu'à nos jours. L'esclavage fût-il en désaccord avec les lois de la morale vulgaire, les Américains devraient le maintenir par bonté d'âme, car le bien des nègres eux-mêmes l'exige ! Ñ Quel bonheur, disent les propriétaires d'esclaves, quel bonheur pour les pauvres noirs d'avoir échangé leur servitude sur les bords du Niger contre une servitude sur les rivages du Mississipi ! Ils vivaient comme des animaux à l'ombre de leurs baobabs, ils étaient vendus pour une bouteille d'eau-de-vie ou faits captifs dans quelque guerre sanglante, ils avaient sans cesse à craindre d'être sacrifiés vivans sur la tombe d'un chef. Pour eux, aucun progrès ; grossiers et nus comme leurs pères, ils n'avaient d'autre joie que la satisfaction de leurs appétits matériels. Aujourd'hui les nègres d'Amérique sont encore esclaves, il est vrai ; mais ils ont quitté les ténèbres pour la lumière, la barbarie pour la civilisation, l'idolâtrie pour le christianisme, en un mot la mort pour la vie !
C'est donc par humanité que les négriers ont volé des millions de noirs sur la côte d'Afrique, ont fomenté les guerres civiles dans les petits royaumes de ce continent, ont entassé à fond de cale les corps de tant de malheureux ! Ils étaient les hérauts de la civilisation, et la postérité ne saura trop les bénir d'avoir accompli au péril de leur vie ce grand Ïuvre du rapprochement des races. Ils prétendent avoir fait, au nom de Mammon, par la ruse, le vol, l'assassinat et la guerre civile, plus que ne peuvent faire les envahissemens graduels et pacifiques du commerce, de l'émigration libre, de l'éducation ! Ils ont rendu plus de services à l'humanité que les missionnaires du sud de l'Afrique ! Pour tout dire, l'esclavage est, d'après les logiciens du sud, la base même des sociétés, et sans l'asservissement d'une moitié de l'humanité, le progrès serait impossible pour l'autre moitié. Les propriétaires d'esclaves vont jusqu'à revendiquer une solidarité glorieuse avec ceux qui ont élevé le Parthénon et gagné la bataille de Salamine. A les en croire, si la république athénienne doit être à jamais l'éblouissement des âges, c'est que ses libres citoyens pouvaient s'occuper de grandes choses en laissant les travaux serviles à des êtres dégradés. «Il est des hommes, dit George Fitzhugh, un des plus éloquens défenseurs de l'esclavage, il est des hommes qui naissent tout bâtés, et il en est d'autres qui naissent armés du fouet et de l'éperon... Toute société qui veut changer cet ordre de choses institué par Dieu même est condamnée d'avance à la destruction !» Dût le monde entier les abandonner, les planteurs se resteront fidèles à eux-mêmes ; ils maintiendront sans hésitation la légitimité de l'esclavage, car c'est là une question de vie et de mort pour leurs institutions ainsi que pour leurs personnes. Dans un élan d'éloquence, le gouverneur d'un état du sud, M. Mac Duffie, s'écriait : «L'esclavage est la pierre angulaire de notre édifice républicain!» Quel effrayant aveu ! Ainsi Washington en fondant la patrie américaine, Jefferson en inscrivant en tête de la constitution nationale la déclaration que tous les hommes sont nés égaux, auraient fait reposer la liberté des blancs sur l'esclavage de leurs frères noirs ! Ainsi cette terre de liberté, celle vers laquelle se sont pendant un demi-siècle tournés les yeux de tous les opprimés d'Europe, vers laquelle coule incessament un fleuve d'hommes cherchant à la fois le bien-être et l'indépendance, cette terre doit être éternellement le cachot de plusieurs millions de noirs, afin d'assurer aux blancs le bonheur qu'ils viennent chercher ! Pour expliquer son assertion, le gouverneur Mac Duffie affirme que, dans toute république viable, le pouvoir doit nécessairement appartenir à une minorité intelligente et riche ; or le meilleur moyen de lui assurer ce pouvoir n'est-il pas d'asservir une moitié de la population en intéressant l'autre moitié à l'état de choses existant par la certitude de tout perdre, si une insurrection vient à triompher ? D'un côté, la conservation de la république repose donc sur la terreur des esclaves ; de l'autre, la paix n'est garantie par les appréhensions des maîtres qu'à la seule condition d'un effroi général. Que tous tremblent, les blancs en présence des noirs, les noirs en présence des blancs : le salut de la patrie est assuré ! Telle est pour les esclavagistes américains la garantie suprême du maintien de leurs institutions prétendues libres.
L'exclamation de M. Mac Duffie ne se rapporte pas seulement aux états à esclaves, elle se rapporte aussi d'une manière générale à la république américaine tout entière. Elle n'est heureusement point encore vraie, mais elle tend à le devenir, et si les états du nord ne rejettent pas définitivement toute complicité avec ceux du sud, ils seront malgré eux entraînés dans la même voie. Plus puissans, plus riches, plus nombreux que leurs voisins, les hommes du nord ont néanmoins jusqu'à présent cédé sur toutes les questions importantes. Par le compromis de 1820, ils ont permis l'annexion du Missouri aux terres de l'esclavage ; ils ont laissé arracher au Mexique l'état du Texas, aujourd'hui transformé en pépinière d'esclaves ; ils ont abandonné la cause des colons du Kansas et pour ainsi dire autorisé la guerre sauvage qui ensanglanta ce territoire ; ils ont voté la loi des esclaves fugitifs et décrété que le nègre, en s'échappant, volait son propre corps ; ils ont, par la voix du congrès, permis aux planteurs d'introduire leur propriétévivantedans les territoires malgré la volonté des habitans ; par la voix du tribunal suprême, qui est la conscience nationale elle-même, ils ont refusé tous les droits de l'homme au nègre libre. Encore aujourd'hui, ils prêtent leurs agens et leurs soldats pour maintenir l'esclavage, empêcher l'insurrection servile, ramener les nègres fugitifs ; ils célèbrent avec les planteurs les mêmes fêtes en l'honneur d'une liberté qui n'existe que pour les blancs. La constitution elle-même s'en va à la dérive, emportée, comme une barque rompue, par un flot de lois et de décrets rendus en l'honneur de l'esclavage. Puisque les hommes du nord n'ont cessé d'imaginer des compromis avec les oppresseurs de la race noire, ils sont devenus complices et solidaires de leurs actes ; ils n'ont pas même, comme Pilate, le droit de se laver les mains et de se proclamer innocens du sang injustement répandu. Le mal est très envahissant de sa nature : si les états du nord ne séparent pas nettement leur cause de celle des esclavagistes, leur liberté sera attaquée de la gangrène, et la parole de M. Mac Duffie deviendra complètement vraie : «L'esclavage est la pierre angulaire de notre édifice républicain !» Ces institutions du sud, où les habitudes de la liberté se mélangent d'une manière intime avec les horreurs de l'esclavage, exercent une influence tellement délétère que, même à Liberia, cette république de nègres modelée sur le type de la république américaine, la servitude a été rétablie avec tout son cortège de crimes. L'esclavage domestique y existe ainsi qu'aux États-Unis, les indigènes y sont achetés, vendus, battus et méprisés par leurs nouveaux maîtres, comme le sont les nègres d'Amérique par leurs maîtres blancs (23). «Les nouveaux-venus sont étonnés, dit un missionnaire noir de Liberia, en voyant les riches et les pauvres de la république fouetter impunément leurs serviteurs ; mais on s'y habitue facilement, et l'on voit dans cet usage du fouet non plus une injustice, mais un mal nécessaire.»
On voit que les esclavagistes occupent une position très forte, puisqu'ils s'appuient sur la propriété elle-même ; mais leur plus solide alliée est la religion. Affirmant, avec la plupart des sectes chrétiennes, que le texte de la Bible est littéralement inspiré par Dieu même, ils disent accepter les paroles de ce livre comme la règle de leur conduite. En effet, les textes bibliques ne manquent point pour justifier l'esclavage. Ils racontent avec onction l'histoire de la malédiction de Cham ; ils prouvent que, dans le Décalogue même, la possession d'un homme par un autre homme est formellement reconnue ; ils établissent sans peine que maintes et maintes fois les législateurs et les prophètes, se disant inspirés de Dieu, ont voué à l'esclavage ou à la mort les Jébusiens, les Édomites, les Philistins et autres peuplades qui guerroyaient contre les Hébreux. Ils affirment aussi, en s'appuyant sur les textes, que l'Évangile sanctionne implicitement la servitude, et ils citent l'exemple de saint Paul renvoyant à son maître un esclave fugitif. Forts de cet appui, ils en appellent solennellement au grand jugedont ils se disent les apôtres : ils maudissent les abolitionistes comme des blasphémateurs, des contempteurs de la parole divine ; ils condamnent au feu à venir, comme du haut d'un tribunal céleste, tous ceux qui voient un crime dans l'achat de l'homme par l'homme. Ayant ainsi mis de leur côté le Dieu des armées, ils peuvent tout se permettre ; ils peuvent décréter le rétablissement de la traite, la mise en esclavage de tous les nègres libres, au besoin la mort pour l'abolitioniste blanc : n'ont-ils pas pour eux l'exemple des prophètes, des juges et des rois inspirés de la Judée ? Le premier acte de la législature de la Caroline du sud, en proclamant son indépendance, a été de décréter un jour de jeûne solennel et d'invoquer le Tout-Puissant «comme il convient à un peuple moral et religieux.»
II. Le problème de l'esclavage, un des plus terribles sans aucun doute qui aient jamais été posés devant le genre humain, serait-il donc insoluble par des moyens pacifiques ?
Le moyen qui se présente au premier abord à l'esprit, Ñ le rachat intégral des esclaves américains, Ñ ne serait praticable que s'il y avait accord entre tous les peuples civilisés en vue de ce résultat, car les finances d'aucun gouvernement isolé ne pourraient subvenir à une semblable dépense. En 1848, la France a payé 126 millions le rachat de ses esclaves, l'Angleterre avait voté dès 1837 la somme bien plus considérable de 500 millions pour le même objet ; mais si le gouvernement des États-Unis voulait faire de tous les esclaves américains autant d'hommes libres en les achetant à leurs propriétaires, il faudrait, en adoptant l'évaluation minime de 1,000 dollars par tête, grever le budget national d'une somme de 4 milliards 200 millions de dollars, soit plus de 20 milliards de francs. Quand même les planteurs, avec une générosité dont ils n'ont guère donné de preuves, se contenteraient de l'ancienne évaluation fictive de 600 dollars par esclave, évaluation adoptée jadis pour fixer la quote-part des impôts, l'indemnité serait encore de 12 millards. En outre les propriétaires d'esclaves réclameraient sans aucun doute 12 milliards de plus pour les dédommager de la baisse subite et inévitable du prix des terres. Quoi qu'il en soit, il est manifestement impossible de trouver pour le rachat des esclaves cette immense rançon à laquelle chaque année qui s'écoule ajoute quelques centaines de millions de plus. Admettons cependant que cette effroyable somme puisse être payée, et que les nègres, esclaves aujourd'hui, redressent enfin leurs têtes : la question terrible n'est pas encore résolue, les blancs et les noirs ne cessent point d'être des ennemis irréconciliables, l'abîme de haine les sépare toujours, et le souvenir du passé condamne la race nègre à la misère ou à la mort. «Si on libère nos esclaves, me disait un planteur, excellent homme qui se calomniait certainement lui-même, mais ne calomniait point sa caste, qu'on nous paie d'abord la valeur intégrale, puis qu'on se hâte de les éloigner du pays, car, je vous l'affirme, dix ans après le jour de l'émancipation, il ne resterait plus un seul nègre dans le pays ; nous les aurions tous exterminés à coups de carabine.» Le sénateur Hammond prétend que les nègres donneraient le signal de l'attaque, mais la conclusion à laquelle il arrive est la même que celle du planteur : «Avant que plusieurs lunes ne fussent révolues, s'écrie-t-il, la race africaine serait massacrée ou de nouveau réduite en esclavage !» Ainsi l'émancipation pacifique semble impossible, et la lutte menace de se terminer comme à Saint-Domingue par l'expulsion ou l'extermination de l'une des deux races ennemies.
Épouvantés par la perspective de guerre et de désordre offerte par l'émancipation, la plupart des abolitionistes, et Mme Beecher Stowe entre autres, proposent de renvoyer tous les nègres libres en Afrique, et de leur donner à coloniser et à civiliser ces côtes de Guinée où leurs ancêtres ont été jadis volés par les négriers. Cette solution du problème est tout simplement impossible. Pour exiler ainsi les esclaves libérés du sol de l'Amérique, il faudrait d'abord obtenir le consentement des nègres, dont les conditions d'hygiène ont été changées par le climat du Nouveau-Monde, et qui redoutent à juste raison le climat à la fois humide et torride d'Afrique tropicale. Si on les transportait malgré eux, on se rendrait coupable d'un forfait semblable à celui qu'on a commis envers leurs ancêtres ; on organiserait sur une échelle gigantesque la proscription en masse de plusieurs milliers d'hommes. Non, puisqu'on a arraché les nègres à leur première patrie, qu'on les laisse maintenant dans celle qu'on leur a donnée ! Ils sont nés en Amérique, ils y ont passé leur enfance, ils y ont souffert : qu'ils puissent enfin y être heureux ! Ils ont été torturés par des maîtres : qu'ils deviennent citoyens et jouissent de la liberté ! Le même sol qui a vu leur avilissement doit être le théâtre de leur réhabilitation. Si plusieurs d'entre eux veulent contribuer par leur travail à la prospérité de Liberia, les rapports entre les deux continens et les progrès de la civilisation ne peuvent qu'y gagner ; mais n'est-il pas probable et même certain que presque tous les nègres de l'Amérique du nord se grouperont peu à peu dans les îles merveilleuses de la mer azurée des Caraïbes, sur les plages du golfe du Mexique, dans l'Amérique tropicale, où leurs frères ont déjà fondé diverses républiques douées de tous les germes d'une grande prospérité future ? Qui sait même si les magnifiques pays que l'ambition du flibustier Walker avait baptisés du nom d'empire indienne formeront pas quelque jour une vaste république de nègres ?
Si les gouvernements des états du sud étaient sages, ils tâcheraient de conjurer les dangers de l'avenir par une émancipation graduelle des esclaves. Ils devraient d'abord proclamer la liberté de tous les négrillons nés ou à naître sur leurs plantations, puis les faire soigneusement instruire dans les écoles publiques professionnelles, et les rendre maîtres absolus de leurs actions à l'âge de vingt ans. Tel est, moins l'instruction gratuite et obligatoire, le moyen qu'ont adopté la plupart des états du nord et diverses républiques de l'Amérique espagnole, afin d'obtenir l'extinction graduelle de l'esclavage ; telle était aussi la loi que la législature de la Virginie fut sur le point de voter dans les sessions de 1831 et de 1832, et qu'elle rejeta par haine des partis abolitionistes qui commençaient à agiter l'empire. On devrait aussi permettre aux esclaves de se louer eux-mêmes et de se racheter graduellement en accumulant leurs petites épargnes, accorder au fils libre, ainsi que le stipulait dans les colonies françaises la loi connue sous le nom de loi Mackau, le privilège de libérer par son travail son père, sa mère, ou les autres membres de sa famille. Surtout il faudrait relever les nègres à leurs propres yeux en offrant la liberté en prime à tous les esclaves qui se distingueraient par leur amour du travail, leur intelligence, leurs nobles actions ; en prévision de la liberté, on formerait ainsi une génération qui en serait digne. Ces mêmes planteurs qui ont pu décider le gouvernement fédéral à faire offrir plusieurs fois la somme de 200 millions de dollars, plus d'un milliard de francs, pour l'achat de l'île de Cuba, c'est-à-dire pour l'annexion d'un million d'esclaves et l'aggravation des dangers qui les menacent, pourraient bien consacrer cette même somme à la transformation d'un peuple d'esclaves en un peuple d'hommes libres. En ayant recours à l'expédient de l'émancipation graduelle, les planteurs éviteraient une effroyable guerre des races, sans avoir à craindre de se réduire eux-mêmes à la mendicité. Pendant toute la durée d'une génération, ils auraient le temps de se préparer à l'avènement de la liberté, ils s'accoutumeraient à voir à côté d'eux une foule toujours grossissante de nègres libres ; ils se débarrasseraient peu à peu de leurs préjugés et de leurs haines, et devant le monde se libéreraient du crime qui pèse maintenant sur eux et les signale à la répulsion de tous.
Certains abolitionistes espèrent que les évasions de nègres finiront par diminuer sensiblement le nombre des esclaves, et forceront peu à peu les maîtres à abandonner par lassitude leurs titres de propriété. Malheureusement ces âmes naïves ne se font aucune idée des obstacles presque insurmontables que rencontrent les nègres ou les hommes de couleur fugitifs. Il est nuit : au clair de lune, l'esclave évadé voit disparaître derrière les champs de cannes les lourdes cheminées de l'usine et les pacaniers de la cour seigneuriale. Il s'échappe par les fossés d'écoulement, afin qu'on ne puisse suivre ses traces, puis il s'enfonce dans la forêt sous les sombres cyprès aux racines noyées. Malgré les serpens enroulés autour des troncs, malgré les chats-tigres qui rôdent au milieu des touffes de lataniers, malgré les hurlemens lointains, toutes ces voix stridentes ou sifflantes qui sortent des fourrés, malgré les frôlemens des pas à demi étouffés, il court, redoutant moins les terreurs de la forêt mystérieuse que la case où il vient de laisser femme, enfans, amis, sous la menace du fouet de l'économe. Arrivé au bord d'un marécage, il s'y jette, son couteau entre les dents, et nage dans la vase liquide, effarouchant les crocodiles qui plongent à ses côtés et vont chercher une retraite au plus épais des roseaux. Il atteint l'autre bord tout couvert de limon et continue sa route, guidé seulement par les étoiles qu'il entrevoit à travers le branchage. Il faut qu'au lever du jour il ait mis entre son maître et lui une large zone de forêts et de bayous,il faut que les chiens cubanais, dogues au poil roux, agiles comme des lévriers et dressés à la chasse à l'homme, perdent sa piste et ne puissent le traquer dans sa retraite. Il n'a pour nourriture que des reptiles, les jeunes pousses des lataniers, ou les fruits du nénuphar à grand'peine recueillis sur la surface des eaux : peu lui importerait s'il avait du moins la conscience de sa liberté et s'il osait regarder de l'Ïil d'un homme libre cette nature inhospitalière dont il tente les solitudes inviolées ; mais ses membres tremblent comme la feuille, à chaque instant il croit entendre les courts aboiemens du terrible chien de chasse, il s'attend à voir à travers le feuillage reluire le canon de la carabine du maître... Malgré sa fuite, il ne s'appartient pas : il est toujours esclave ; il ne peut jouir un seul moment de sa liberté si chèrement achetée. Le jour, il se blottit dans les broussailles à côté des serpens et des lézards ; la nuit, il marche vers le nord ou vers l'ouest, se hasardant parfois sur la lisière de quelque plantation pour cueillir des épis de maïs ou déterrer des pommes de terre.
Pendant ce voyage de mille lieues entrepris dans l'espoir presque insensé d'atteindre la terre de liberté dont il a vaguement ouï parler, qu'il se garde surtout de se laisser entrevoir par un homme à la peau blanche ou même par un noir, frère corrompu qui pourrait le trahir ! Qu'il soit plus solitaire et plus farouche que le loup, car on le considère aussi comme une bête fauve, et si le bruit de son passage se répand, on organise aussitôt une battue pour sa capture. Chaque homme est son ennemi, le blanc parce qu'il est libre, le nègre parce qu'il est encore esclave ; il ne peut compter que sur lui-même dans cet immense territoire, qu'il mettra des mois ou des années à franchir ! Le plus souvent, il n'arrive pas au terme de son voyage : il se noie dans quelque marécage, il meurt de faim dans la forêt, ou bien il est suivi à la piste par des chasseurs d'hommes, saisi à la gorge par le dogue d'un planteur et mené à coups de fouet dans la geôle la plus voisine. Là on commence par le flageller jusqu'au sang, on lui met au cou un collier de fer armé de deux longues pointes qui se recourbent en cornes de chaque côté de la tête ; puis on le condamne aux travaux forcés jusqu'à l'arrivée du maître.
La perspective de tant de dangers à braver et d'un si terrible insuccès effraie la plupart des esclaves qui désireraient recouvrer leur liberté ; le nombre de ceux qui tentent ainsi l'impossible n'atteint probablement pas deux mille par an ; et la population totale des nègres réfugiés dans les provinces anglaises du Canada s'élève au plus à quarante ou quarante-cinq mille. Même parmi les esclaves fugitifs, on aurait tort de voir toujours des amans de la liberté capables de braver famine et dangers pour redresser la tête en levant vers le ciel leurs mains libres d'entraves. La plupart des nègres marrons,abrutis par la servitude, ne cherchent à s'assurer que le loisir. D'ordinaire ils s'enfuient avant le commencement des grands travaux de l'année, et pendant que leurs compagnons d'esclavage abreuvent les sillons de leurs sueurs, ils sont nichés dans un gerbier d'où ils surveillent d'un Ïil superbe tous les travaux de la plantation, ou bien ils parcourent les cyprières à la poursuite des sarigues et des écureuils. La nuit, ils s'introduisent dans les cours, comme des renards, pour voler des poules et des épis de maïs. Les planteurs connaissent la mollesse et la lâcheté de ces nègres et s'abstiennent de les poursuivre, sachant bien qu'ils viendront se livrer tôt ou tard. En effet, quand ces fugitifs commencent à maigrir, quand ils sont las de leurs courses aventureuses dans la forêt, et que la saison des grands travaux est passée, ils se présentent de nouveau devant leurs maîtres, et ils en sont quittes pour une cinquantaine de coups de fouet et un carcan de fer autour du cou. Que leur importe ? L'année prochaine, à pareille époque, ils recommenceront leurs douces flâneries à travers les bois et les champs. Il n'est peut-être pas dans les États-Unis une seule grande plantation qui ne compte un ou plusieurs de ces nègres coutumiers du marronnage. En revanche, on cite à peine un ou deux exemples d'esclaves qui aient refusé tout travail par sentiment de leur dignité et préféré se suicider sous les yeux de leurs maîtres ou se casser le bras dans les engrenages de l'usine. Ce refus héroïque du travail, si général chez les Indiens réduits en esclavage, est extrêmement rare chez le nègre ; pour s'affranchir, il court rarement au-devant de la mort.
Dans les conditions actuelles, une sérieuse insurrection des esclaves américains semble assez improbable, et ceux qui font de la liberté des noirs l'espérance de leur vie ne doivent guère compter sur une émancipation violente dans un avenir prochain. Livrés à eux-mêmes, les nègres d'Amérique ne se révolteront certainement pas, car ils n'ont jamais connu la liberté. Au moins les esclaves de Saint-Domingue se rappelaient en grand nombre les plages et les marais de l'Afrique, les fleuves, les lacs immenses et les forêts de baobabs ; ils avaient des traditions de liberté. L'esclave américain est né dans l'esclavage, son père avant lui et son grand-père étaient esclaves ; toutes ses traditions sont des traditions de servitude ; il voit tous ses ancêtres une bêche à la main, son maître est devenu pour lui une institution, le destin lui-même ; rêver la liberté, c'est rêver l'impossible. Aussi dur que soit son labeur, il y est habitué autant qu'on peut l'être ; les coups de fouet sont pour lui un des nombreux, mais nécessaires désagrémens de la vie. Il les subit avec une résignation de fataliste, car il a perdu ce désir de vengeance brutale du barbare qui frappe quand il est frappé, et il n'a pas encore la dignité de l'homme libre qui brise en même temps les entraves morales et les chaînes de fer. Aussi les propriétaires d'esclaves redoutent fort peu une insurrection spontanée, ils feignent même de ne craindre aucun mouvement sérieux dans le cas d'une guerre avec l'étranger ou avec les états du nord ; d'après eux, le nègre asservi n'est jamais un homme et ne peut comprendre le langage de la liberté. Il est possible en effet qu'à l'origine même d'une guerre la population esclave restât soumise ; lors de la courageuse tentative de John Brown, on a vu les nègres libérés refuser eux-mêmes de prendre les armes ; habitués à l'obéissance, ils demandaient à continuer leurs travaux serviles, comme si l'heure de la liberté n'eût pas déjà sonné. Les dangers ne pouvaient devenir imminens pour les maîtres que si cette lutte, commencée par des blancs, se fût prolongée pendant quelques semaines.
À tort ou à raison, les planteurs du sud voient plus de sécurité que de sujets de crainte dans la possession d'un grand nombre d'esclaves, car plus ils auront de nègres à leur service, et plus ils décourageront le travail libre, forçant à l'émigration tous les blancs non propriétaires d'esclaves. Leur idéal serait de rester seuls dans le pays avec leurs chiourmes de noirs, sans que personne vint jamais s'ingérer dans leurs affaires. Aussi demandent-ils impérieusement le rappel des lois qui abolissent la traite, il réclament le droit inaliénable des citoyens libres de pouvoir voler des noirs par milliers sur les côtes d'Afrique, pour les faire travailler dans les marais fiévreux des Carolines et de la Floride. Plusieurs fois, les législateurs de la Caroline du sud et des états limitrophes ont demandé que les nègres capturés sur les navires négriers par les croiseurs américains fussent vendus comme esclaves, et déjà en 1858 les officiers fédéraux ont été obligés de faire pointer les canons d'un fort sur la populace de Charleston pour sauver une cargaison de noirs délivrés.
En fait, la traite des nègres, officiellement abolie en 1808 malgré l'opposition du Massachusetts et de quelques autres états, est rétablie, et s'exerce avec le même accompagnement d'horreurs qu'autrefois. Des armateurs de Boston, de New-York, de Charleston, de la Nouvelle-Orléans, fondent des société par actions de 1,000 dollars chacune, et font appel aux capitaux, comme ils le feraient pour une entreprise commerciale ordinaire. La perspective d'un bénéfice considérable attire un grand nombre de bailleurs de fonds, et bientôt de magnifiques navires, dont la destination n'est un mystère pour personne, mais qui sont munis de papiers parfaitement en règle, quittent le port et cinglent vers La Havane, où ils prennent leur provision d'eau, Ñ du rhum et des fusils pour commercer avec les marchands de nègres, Ñ des ceps et des menottes pour amarrer leur cargaison future. D'avance la compagnie expédie sur les côtes de Guinée ou de Mozambique des agens chargés d'acheter des esclaves et de signaler aux négriers la présence des croiseurs par de grands feux allumés sur la plage ; quelquefois aussi elle envoie à la côte d'Afrique de petits navires pourvus des provisions nécessaires. Les bâtimens de la compagnie, souples et légersclippersqui volent comme des oiseaux devant la brise, mouillent à l'endroit convenu, embarquent les hommes troqués contre quelques barriques d'eau-de-vie, et remettent aussitôt le cap sur l'île de Cuba, où des autorités complices vérifient les marchandises et visent les papiers du capitaine. Si les navires, malgré leur agilité, ne peuvent échapper à la poursuite des frégates anglaises, il leur reste toujours la suprême ressource de hisser l'inviolable drapeau américain. Se mettant ainsi sous la protection de la glorieuse république, ils peuvent être sûrs d'être épargnés, et quand même ils seraient menés dans un port des États-Unis, à Norfolk ou à New-York, ils n'ignorent point que la complicité morale et les temporisations de leurs juges les rendront bientôt à la liberté.
Les profits d'un pareil commerce sont énormes. Autrefois, lorsqu'un seul navire sur trois échappait aux croiseurs, le négrier réalisait un bénéfice considérable, et depuis que de grandes compagnies d'actionnaires ont remplacé l'industrie privée, les profits ont singulièrement augmenté, car les risques diminuent progressivement à mesure qu'on emploie un plus grand nombre de bâtimens. On a calculé qu'en sauvant un seul navire sur six, on pourrait, par la vente de la cargaison humaine, réaliser encore un très joli bénéfice, défalcation faite de toutes les dépenses. Or les croiseurs anglais et américains ne capturent guère qu'un négrier sur trois, et l'esclave acheté de 20 à 100 francs sur la côte de Guinée est revendu en moyenne plus de 1,000 francs aux planteurs de Cuba. Les capitaines de navires négriers, après avoir débarqué leur cargaison, abandonnent parfois leurs bâtimens au milieu des écueils ; la perte d'un navire ébrèche à peine leur énorme bénéfice. Un négrier, don Eugenio Vinas, a réalisé en 1859, à son quatre-vingt-cinquième voyage, sur une cargaison de douze cents nègres, dont quatre cent cinquante sont morts en cours de route, un bénéfice net de 900,000 fr., sans compter 500.000 fr. distribués généreusement aux autorités cubanaises. En 1857, on estimait les profits des sociétés de traites à 1,400 pour 100 (1400%) dans la seule année. Ce sont là des chiffres de nature à faire impression sur les spéculateurs yankees; aussi les actions des compagnies de négriers sont-elles en grande faveur sur les marchés de New-York et de Boston, et les navires qui vont acheter du bois d'ébènesur la côte de Guinée sont accompagnés dans leur traversée par les vÏux de bien des négocians, d'ailleurs très pieux et très honorables. Dans les deux seuls mois de mars et avril 1858, cinquante navires, presque tous américains et pouvant contenir environ six cent cinquante esclaves chacun, sont partis de La Havane. On peut évaluer à quatre-vingt-dix environ le nombre de bâtimens employés au service de la traite entre l'île de Cuba et l'Afrique. Quarante mille esclaves sont débarqués chaque année dans les ports de l'île : c'est donc bien inutilement que les vaisseaux anglais croisent depuis quarante ans dans l'Atlantique à la recherche des négriers ; le milliard dépensé par le gouvernement anglais pour les croisières n'a servi qu'à rendre la traite plus horrible.
Ces quarante mille noirs ne restent pas tous dans l'île de Cuba ; un grand nombre d'entre eux sont importés aux États-Unis sur des bateaux pêcheurs. En outre, des cargaisons d'esclaves sont directement expédiées de Guinée aux états du sud, ainsi que l'a prouvé l'affaire du négrier Wanderer.Cependant, en Amérique comme en tant d'autres colonies, on cherche à recruter de nouveaux esclaves sous le nom moins odieux d'engagés ou d'immigrans libres. Ainsi la législature de la Louisiane a récemment chargé la maison de commerce Brigham d'introduire dans l'état deux mille cinq cents Africains libres, à la condition d'obtenir de ces Africains un engagement pour une période d'au moins quinzeannées. Les raisons invoquées par le rapporteur sont d'une étrange hypocrisie. À l'en croire, il s'agit surtout d'assurer le bonheur de ces noirs, de les faire passer de la servitude la plus abjecte, des ténèbres de l'intelligence, de la dégradation morale, à une liberté relative, à une vie de travail adoucie par l'influence heureuse du christianisme ; il s'agit de procurer à ces infortunés Africains toutes les douceurs de la vie des esclaves d'Amérique, «les gens les plus heureux qui vivent sous le soleil... D'ailleurs l'introduction de nègres libresdans l'état et leur vie en commun avec les esclaves ne peuvent créer aucun danger, car la couleur de leur peau, leur ignorance, leurs habitudes, le genre de travail qu'on exigera d'eux, les mettront exactement sur le même niveau que les esclaves déjà établis dans le pays. Et quand le terme de leur engagement sera expiré, il nous suffit de dire (we need say no more)qu'ils pourront s'engager de nouveau, ne fût-ce que pour une période qui leur permette d'acquérir les moyens de retourner dans leur patrie ou dans la république de Liberia, dont ils apprécieront les institutions libérales et chrétiennes, grâce à l'apprentissage qu'il en auront fait sur le sol américain.» Enfin le rapporteur termine par un argument devant lequel toute opposition doit céder. «Ceux, dit-il, qui sous prétexte d'humanité ou de philanthropie chrétienne, repoussent l'introduction sur le sol louisianais de ces Africains sauvages, ignorans, dégradés, non-seulement s'appuient sur de faux raisonnemens, mais encore, sans le savoir, se rangent du côté de nos adversaires, les abolitionistes du nord !» Qui peut douter, après cette harangue, que la prétendue immigration libre ne soit en réalité l'esclavage lui-même sous une forme non moins odieuse ?
Quel sera le résultat inévitable du rétablissement de la traite, si les états du sud, libres enfin d'agir à leur guise, en arrivent à violer ouvertement les lois fédérales ? Ce sera l'aggravation de la mortalité parmi les nègres d'Amérique, et par conséquent le manque de bras. Il deviendra plus coûteux d'élever un enfant noir pendant de longues années que d'acheter un robuste travailleurs. Sans que pour cela les maîtres aient conscience de leur barbarie, ils s'occuperont moins de la santé des négrillons, et ils les laisseront mourir, ou bien, comme les planteurs de Cuba, ils n'achèteront plus de femmes et n'importeront que des hommes dans la force de l'âge. Le marché étant constamment fourni de travailleurs à bas prix, les planteurs craindront aussi beaucoup moins de surmener leurs nègres. Ce qui s'est vu à la Jamaïque, dans les petites Antilles, au Brésil, où, malgré l'introduction constante de nouveaux esclaves, le nombre total de la population de couleur diminuait constamment, se renouvellera peut-être aux États-Unis. En même temps les besoins des planteurs développeront la traite sur une échelle toujours plus étendue, et l'Afrique ne sera plus considérée par eux que comme un immense dépôt où il suffira de puiser pour combler les vides faits dans les rangs des esclaves américains. Ne voyons-nous pas les habitans de Maurice et de la Réunion s'occuper bien plus de faire venir de nouveaux travailleurs que d'utiliser ceux qu'ils ont déjà sous la main ? Et cependant ces créoles n'ont pas, comme les planteurs de l'Amérique, le malheur d'être les maîtres absolus des hommes qu'on leur amène de par-delà les mers.
Les faits que nous avons cités prouvent combien sont difficiles à surmonter les obstacles qui s'opposent à la libération des esclaves d'Amérique ; mais, il faut l'avouer avec tristesse, ce qui fait la plus grande force des esclavagistes, ce n'est pas leur terrible solidarité, ni l'audace effrayante avec laquelle il se jettent dans les hasards de la traite ; ce n'est pas la lâcheté ni l'ignorance de leurs nègres ; c'est l'inconséquence de leurs ennemis du nord. On sait combien il est facile de se laisser abuser par les mots et d'accepter paresseusement des opinions toutes faites, même à l'endroit des choses les plus graves. C'est ainsi que dans le monde entier la plupart de ceux qui s'occupent plus ou moins vaguement de politique sont d'accord pour admettre que les abolitionistes n'ont d'autre vÏu que l'émancipation des noirs, leur admission comme citoyens dans la grande communauté républicaine, la fraternité des races, la réconciliation universelle. Hélas ! il en est tout autrement, et la plupart des abolitionistes ne réclament l'instinction de l'esclavage que pour éviter aux blancs la concurrence du travail servile ; c'est par haine, non par amour des noirs, qu'ils demandent l'affranchissement des déshérités. Certainement il est dans les rangs du parti républicain bien des hommes de dévouement et d'héroïsme qui voient des frères dans ces esclaves à peau noire, et ne craindraient pas de donner leur vie pour la cause de la liberté. Garrison, l'imprimeur indomptable, Dana, Gerritt Smith, bien d'autres encore se laissent abreuver d'outrages, et rien n'a pu dompter leur énergique amour de la race vaincue ; le publiciste Bayley, sachant qu'un mot de liberté prononcé devant des opprimés vaut mieux que de grands discours tenus à des hommes libres, installe ses presses dans le Kentucky en plein territoire ennemi, et pendant plusieurs années, aidé de ses nobles fils et de ses ouvriers, repousse les attaques des incendiaires et des assassins ; Sumner, indignement insulté et battu comme un esclave en plein sénat, devant les représentans de la république, retourne courageusement à son poste combattre ces ennemis qui, ne pouvant lui répondre, ont voulu le déshonorer ; Thomas Garrett, le quaker héroïque, procure pendant sa vie une retraite, des secours et la liberté à plus de deux mille esclaves fugitifs ; John Brown et ses compagnons luttent noblement et meurent plus noblement encore. Une femme aussi, Mme Beecher Stowe, a pu intéresser le monde entier à la cause du nègre opprimé ; elle a fait pleurer d'innombrables lecteurs, elle a du coup rangé parmi les abolitionistes toutes les femmes, tous les enfans, tous les cÏurs accessibles à la pitié. Et que dire de tant d'autres héros aux noms inconnus, qui, au mépris des lois iniques de leur patrie, ont délivré des esclaves, les ont aidés dans leur fuite vers le Canada, les ont défendus au péril de leur vie, et saisis par les planteurs, ont été pendus à une branche sans autre forme de procès ? Le nombre de ces hommes de cÏur a, nous le croyons, beaucoup augmenté dans ces dernières années ; malheureusement, il n'est pas encore assez considérable pour constituer un parti, et ceux qui entreprennent la croisade électorale contre l'esclavage, ceux qui nomment la majorité des représentans dans le congrès de Washington et tiennent aujourd'hui le sort de la république entre leurs mains, sont animés en général par des mobiles tout autres que le dévouement et la justice : ils ont en vue leurs intérêts matériels, et non le bonheur des nègres. Dans leurs philippiques contre les habitans du sud, les hommes du nord ne sont pas avares des mots de justice et de liberté ; mais on ne s'aperçoit point que, dans leurs propres états, ils s'efforcent d'élever les nègres à leur niveau. Des prédicateurs de la Nouvelle-Angleterre tonnent du haut de leurs chaires contre le péché de l'esclavage, des poètes marquent dans leurs vers brûlans les ignobles marchands d'esclaves, des comités de dames se réunissent pour lire des brochures abolitionistes, des ouvriers s'assemblent en tumulte pour arracher un esclave fugitif des mains de ses persécuteurs ; mais ces défenseurs si zélés pour la cause leurs frères asservis dans les plantations lointaines ne se souviennent pas qu'ils ont près d'eux des frères noirs qu'ils pourraient aider et aimer : ils ne peuvent chérir les nègres qu'ils n'habitent au sud du 36e degré de latitude.
On l'a vu récemment, lors de la guerre du Kansas entre les planteurs du Missouri et les colons venus de New-york et du Massachusetts. Dans ce nouveau territoire, les hommes de liberté et les hommes d'autorité s'étaient donné rendez-vous en champ clos : l'avenir était aux prises avec le passé, la république démocratique avec la féodalité esclavagiste. Que n'espérait-on pas de cette lutte suprême entre les deux principes, de ce choc entre le bien et le mal ! Enfin les abolitionistes triomphans allaient travailler au bonheur de la race nègre si longtemps sacrifiée, ils allaient fonder un état où la liberté ne serait pas un vain mot, où la justice serait la même pour tous les hommes de toutes les races, où le soleil luirait également pour tous ! La fusion allait s'opérer entre les noirs et les blancs ; un refuge s'ouvrait à tous les fugitifs, la liberté conviait tous les esclaves à un banquet fraternel d'amour et de paix. C'était l'attente universelle, et les hommes de progrès tressaillaient d'aise en pensant à la victoire prochaine des abolitionistes de Lawrence et de Topeka. Qu'ont-ils fait cependant ? Ai lieu de donner des armes aux nègres fugitifs et de leur dire : «Défendez-vous !» ils ont commencé par expulser tous les hommes de couleur qui habitaient le territoire ; puis ils ont inscrit en tête de la constitution qu'ils votaient une défense formelle à tout nègre, qu'il fût esclave ou libre, de jamais mettre le pied sur leur territoire. Le blanc seul peut avoir une patrie : peu importe que le noir vive ou meure sur la terre d'esclavage ; mais que jamais il ne vienne souiller de sa présence une terre de liberté ! Il est vrai que la décision des free-soilersdu Kansas n'a pas été acceptée par John Brown, Montgomery et d'autres abolitionistes militans qui ont libéré un grand nombre de nègres missouriens et les ont expédié vers le Canada ; mais elle n'en a pas moins été rendue. Telle a été aussi la décision du nouvel état de l'Orégon, celle de l'Illinois, et de plusieurs autres états qui ne manquent jamais d'envoyer au congrès de chauds défenseurs de la liberté. L'Ohio, qui s'était toujours vanté de sa généreuse hospitalité envers les nègres libres, vient de décider, par l'organe de sa cour suprême, que les enfans de couleur ne pourront désormais être admis dans les écoles primaires fréquentées par les blancs. À peine l'état de New-York avait-il donné la grande majorité de ses voix à M. Lincoln dans l'élection présidentielle de 1860, qu'il votait en masse contre la concession du droit de suffrage aux nègres qui ne possédaient pas 150 dollars. Après avoir vu les injustices commises par les esclavagistes contre les nègres, il nous est sans doute réservé de voir celles que commettront les abolitionistes triomphans.
La raison avouée de cette exclusion des noirs est une prétendue incompatibilité entre les hommes des deux races ; mais la raison véritable est que les nègres, en offrant leurs bras dans le grand marché du travail, font une concurrence sérieuse aux blancs et déterminent une dépréciation du taux des salaires. Quatre millions d'esclaves, mal logés, mal vêtus, mal nourris, produisent le tabac et d'autres denrées à meilleur marché que les agriculteurs du nord ne peuvent les fournir ; de même, si des millions de nègres libres étaient admis dans les états du nord, tous les ouvriers blancs devraient immédiatement se contenter pour leur travail d'une rémunération comparativement bien plus faible qu'aujourd'hui : c'en est assez pour que les nègres soient mis au ban de la république. Une et seule même raison, la haine de toute concurrence, rend ainsi les habitans du nord à la fois abolitionistes et négrophobes.Que de fois à Cincinnati et dans d'autres grandes villes des états libres les ouvriers blancs se sont mis en grève pour obliger les propriétaires des fabriques ou les entrepreneurs des constructions à renvoyer les nègres qu'ils faisaient travailler ! Il en est de même à Saint-Louis, la métropole des états mississipiens et peut-être la future capitale des États-Unis. Dans cette ville, le parti négrophobe ou soi-disant républicain l'emporte d'ordinaire dans les élections municipales ; mais, sous prétexte de donner la liberté aux noirs, la plupart des votans n'ont en vue que de les affamer et de les exterminer par la misère. Les planteurs du Missouri, qui, lors de la guerre du Kansas, se sont hâtés de vendre leurs nègres sur les marchés du sud, afin de se prémunir contre l'insurrection de ces esclaves ou l'invasion des bandes de John Brown, sont aussi devenus abolitionistes à leur manière depuis que leur fortune ne repose plus sur le travail servile. N'ayant plus d'esclaves, rien de plus naturel pour eux que de se faire les ennemis acharnés de ceux qui en possèdent. Il ne faut donc point s'étonner si beaucoup de nègres intelligens redoutent leurs prétendus libérateurs bien plus encore que leurs maîtres ; pour ceux-ci, il ne sont que hors la loi ; pour les hommes du nord, ils sont souvent hors l'humanité.
Aussi la vie du nègre libre dans les états du nord, toujours plus que difficile, est-elle souvent même intolérable. Tandis que la population de couleur augmente dans les états à esclaves avec une rapidité égale, elle reste stationnaire ou ne s'accroît qu'avec une extrême lenteur dans la prétendue terre de liberté. Le recensement de l'état de New-York, prouve que le nombre des hommes de couleur a diminué de 3,000 en cinq années, de 1850 à 1855, tandis que la population blanche s'élevait de 3 millions à 3,500,000. En même temps la population de couleur se dégradait et s'avilissait par les débauches, s'atrophiait par des maladies de toute espèce. Dans la ville de New York, qui compte environ 10,000 personnes de couleur, la plupart des hommes de sang mêlé tiennent des cabarets de bas étage, ou se promènent sur les quais du port à la recherche de travaux serviles ; les femmes, nées et élevées dans les taudis les plus affreux, se livrent à une abjecte prostitution ; les enfans, rongés de scrofules et de vermine, sont dès leur naissance de vils parias condamnés à l'infamie. Les noirs et les mulâtres qui exercent une profession régulière dans la grande cité forment au plus la sixième partie de la population de couleur ; ils sont presque tous hommes de peine. Les six médecins, les sept instituteurs et les treize pasteurs comptés parmi eux en 1850 exerçaient leur profession uniquement au service de leurs frères de couleur. Dans les autres grandes villes du nord, les Africains, sans être aussi malheureux qu'à New-York, sont en général très misérables. Et pourquoi les noirs des états libres sont-ils ainsi en proie au vice, à la misère et à la maladie, si ce n'est parce que toutes les carrières honorables leur sont fermées et les ateliers interdits ? Ils ne peuvent travailler à côté du blanc, monter dans la même voiture, manger à la même table (24), s'asseoir dans la même église pour adorer le même Dieu. Les ministres, qui, du haut de leurs chaires, invoquent le Seigneur en faveur des opprimés de toutes les nations, s'abstiennent, par délicatesse envers les blancs, de dire un seul mot des nègres. Ceux-ci ont des voitures, des églises et des écoles à part. A Boston, capitale de l'abolitionisme, il n'existe qu'une seule école noire, et les enfants de couleur doivent s'y rendre d'une distance de plusieurs kilomètres. Et cependant les gens de sang mêlé ont une telle ambition de se rapprocher des blancs qu'ils fréquentent assidûment les rares écoles ouvertes pour eux, et sont en moyenne plus instruits que les blancs des états du sud (25) ; mais en dépit de leurs efforts, ils sont rejetés dans le déshonneur.
Si les états du nord étaient une terre de liberté, comme on se plaît à l'affirmer, on pourrait compter par centaine de mille les esclaves fugitifs. En été, lorsque l'Ohio n'est plus qu'un mince filet d'eau serpentant à travers les galets, tous les esclaves des propriétés de la Virginie et du Kentucky situées sur ses bords pourraient s'enfuir sans difficulté et gagner la terre promise. Ainsi, de proche en proche, le vide se ferait dans les plantations des frontières, et bientôt les planteurs ne pourraient empêcher la désertion qu'en maintenant des armées permanentes ; mais les bords de l'Ohio sont gardés par l'égoïsme et l'avidité des riverains bien mieux qu'ils ne le seraient par une armée ou par une muraille de fer. Les nègres n'osent franchir le fleuve, parce qu'au-delà ils s'attendent à ne voir que des ennemis. Quand même les autorités fédérales n'oseraient les poursuivre dans la crainte de se heurter contre le patriotisme chatouilleux des habitans de l'Ohio, les fugitifs ne sauraient éviter la misère et la faim. Ainsi le point d'appui le plus solide de l'esclavage est le mépris que la grande majorité des soi-disant abolitionistes du nord affichent eux-mêmes pour les nègres. Les planteurs peuvent justement affirmer que leurs esclaves sont mieux soignés, mieux nourris, moins soupçonnés, moins méprisés et matériellement plus heureux que ne le sont les pauvres nègres libres du nord ; ils peuvent déclarer, sans crainte d'être contredits, que les propriétaires les plus cruels envers les esclaves, ceux qui exercent leurs prétendus droits de maîtres avec la plus grande rigueur, sont des spéculateurs venus des états yankees; ils prouvent aussi que presque tous les négriers sont armés et équipés dans les ports de New-York et de la Nouvelle-Angleterre au vu et au su de tout le monde. Entre les planteurs et la majorité des membres du parti républicain, il n'existe donc pas de lutte de principes, mais seulement une lutte d'intérêts. C'est là ce qui fait la force des esclavagistes : comme le satyre de la fable, ils ne soufflent pas tour à tour le froid et le chaud de leurs lèvres perfides.
Un signe infaillible du mépris dans lequel les gens du nord tiennent la race nègre, c'est qu'on entend jamais parler de mariages entre jeunes gens de race différentes ; l'avilissement dans lequel le mépris public a fait tomber les nègres libres est tel que l'amour lui-même ne peut jamais les relever jusqu'à la dignité d'hommes. Sous ce rapport, la littérature américaine, reflet de la nation qui l'a produite, exprime bien par son silence l'antipathie universelle pour la race déchue. Le roman abolitioniste n'a point encore eu la hardiesse d'unir par les liens de l'amour et du mariage un nègre intelligent, généreux, tendre, éloquent, avec la blanche fille d'un patricien de la république : c'est qu'en effet un semblable mariage serait considéré comme abominable par la morale américaine. Toute femme qui contracterait une semblable union perdrait sa caste comme la fille du bahmane épousant un paria, et bien des années s'écouleront peut-être avant qu'on puisse en citer un seul exemple.
III. Après avoir indiqué les obstacles qui s'opposent dans l'Amérique du Nord à la réconciliation de la race noire et de la race blanche, il est nécessaire de signaler les faits qui prouvent combien est instable l'équilibre d'une pareille situation et combien l'affranchissement des esclaves devient indispensable sous peine de déchéance et de ruine absolue pour les états du sud. Rien n'atteste mieux les funestes effets de l'esclavage que le contraste offert par les deux moitiés de la république américaine. Les états du sud semblent avoir tout ce qu'il faut pour distancer les états du nord dans la concurrence vers le progrès : terres d'une exubérante fertilité, ports excellens, baies intérieures, fleuves sans pareils, climat agréable, population intelligente. Les créoles sont en général grands, forts, adroits ; l'instruction sérieuse et profonde est beaucoup plus rare chez eux que chez leurs compatriotes des états libres ; mais ils y suppléent par une grande présence d'esprit, un instinct divinatoire, une remarquable abondance de paroles, de la clarté dans les discussions. La fréquentation des sociétés élégantes développe chez eux l'esprit, l'urbanité et d'autres qualités aimables ; l'habitude du commandement leur donne une démarche fière, un port de tête hautain, une manière de s'exprimer mâle et résolue. Comme les Spartiates qui montraient à leurs enfans les esclaves plongés dans l'ivresse, ils s'enorgueillissent en proportion du mépris qu'ils éprouvent pour leurs nègres avilis ; ils sont plus grands à leurs propres yeux de toute la distance qui les sépare des êtres qu'ils ont abrutis. Impatiens de contradiction et pointilleux sur les questions d'amour-propre, ils se laissent souvent emporter par la colère, et quand ils croient leur honneur en jeu, ils ne craignent pas d'en appeler au jugement de la carabine ou de l'épée ; de là ces scènes de duels, de violence et de meurtres, si fréquentes dans les états du sud. Moins intéressés que les Yankees,ils ont pour passion dominante, non l'amour du gain, mais l'ambition du pouvoir, des honneurs, ou bien de ces succès divers qui donnent une réputation dans les salons élégans. Ils se disent et peut-être sont-ils en réalité mieux doués que leurs voisins du nord pour les carrières de la diplomatie et de l'administration. Les présidens de la république ont été pour la plupart choisis parmi eux, et les hauts fonctionnaires nés dans le midi sont beaucoup plus nombreux que le rapport des populations ne pourrait le faire supposer ; grâce surtout à la solidarité de leurs intérêts et à leurs immenses richesses, ils se sont graduellement emparés de presque toutes les hautes positions de la république. Si les titres nobiliaires étaient rétablis aux États-Unis, nul doute que les hommes du sud n'en obtinssent la plus grande part. Eux-mêmes, les fils des misérables et des persécutés d'Europe, se disent patriciens et prétendent que leur caste remplace avec avantage l'aristocratie héréditaire de l'ancien continent. Leur richesse, leur influence, le degré de respect qu'on leur accorde n'augmentent-ils pas avec le nombre de leurs esclaves, des boucauts de sucre ou des balles de coton qu'ils expédient ? Ne doivent-ils pas en même temps à l'esclavage une grande prépondérance politique, puisque pour chaque nègre ils ont droit à trois cinquième de voix en sus de leur propre vote de citoyens ?
Avec toutes leurs excellentes qualités, leur intelligence, leur ambition, leurs privilèges politiques, leur esprit de corps, on pourrait croire que les créoles dépassent les Yankeesen civilisation et réussisent mieux dans les carrières de l'industrie, des lettres ou des arts. Il n'en est rien cependant, et l'on peut s'étonner à bon droit du néant de cette société qui possède de si magnifiques élémens de progrès. C'est l'arbre immense, à la puissante écorce, mais intérieurement tout rongé par les vers. Malgré leur vaste territoire (26), malgré le grand nombre d'hommes intelligens qui les représentent, les états du sud reçoivent en toutes choses l'impulsion ; ils obéissent au contre-coup des mouvemens politiques, religieux et industriels du nord. Presque tous les écrivains, tous les artistes des États-Unis sont nés dans les provinces septentrionales ou du moins y viennent résider ; sur sept inventions ou perfectionnemens soumis au bureau des brevets, six sont dus à des industriels yankees.
Afin de prouver l'incontestable supériorité des états libres sur les états à esclaves, il ne sera pas inutile de donner ici quelques résultats statistiques, malheureusement déjà anciens, puisque le dernier recensement publié date de l'année 1850. En 1790, le nord avait une population de 1,968,455 habitans, et la population du sud étai de 1,961,372 âmes ; l'égalité était donc presque complète entre les deux sections de la république. En 1850, les états à esclaves, auxquels s'étaient ajoutés dans l'intervalle la Louisiane, la Floride et le Texas, avaient une population de 9,612,769 habitans, dont 6,184,477 libres, tandis que les états du nord, sans aucun accroissement de territoire, offraient déjà une population de 13,434,922 hommes libres. La moyenne des habitans était, au nord, de 9 par kilomètre carré ; au sud, elle était deux fois moindre. Les statistiques prouvent aussi que le travail soi-disant gratuit des esclaves est au contraire plus cher que celui des hommes libres, puisqu'à égalité de dépenses il produit beaucoup moins. Ainsi l'hectare de terre cultivée (improved)vaut dans le nord de trois à quatre fois plus que dans le sud ; bien que les états à esclaves possèdent un territoire essentiellement agricole, les terrains cultivés y représentent une valeur de 5 milliards 1/2 seulement, tandis que les cultures des états libres sont évaluées à 10 milliards 700 millions. Pour les manufactures, l'écart est encore plus considérable : le capital industriel du sud s'élève à 500 millions à peine, tandis que celui du nord atteint environ 2 millards 1/2 ; les manufactures du seul état du Massachusetts dépassent en importance celles de tous les états à esclaves réunis. De même aussi le tonnage des navires appartenant aux armateurs du Massachusetts est plus considérable que le tonnage de toute la flotte commerciale du sud ; l'état du Maine construit quatre fois plus de navires que tous les habitans riverains des côtes méridionales, et New-York à lui seul fait un commerce extérieur deux fois plus important que celui de tous les états à esclaves réunis ; quant au trafic intérieur, il est favorisé dans le nord par quatre fois plus de lignes ferrées que dans le sud. Supérieurs par le travail et tous les produits du travail, les Américains des pays libres sont également supérieurs par l'instruction : ainsi, en l'année 1850, les écoles du nord étaient fréquentées par 2,769,901 enfans, celle du sud par 581,861 élèves, cinq fois moins environ ; le nombre de ceux qui ne savaient pas lire était, au sud, d'un habitant sur 12 ; en deça de l'Ohio, elle était d'un sur 53. Le seul état du Massachusetts publiait presque autant de journaux et de livres que tous les états méridionaux réunis. D'ailleurs la supériorité du territoire de la liberté sur celui de l'esclavage est bien indiquée par la direction du courant d'émigration qui se porte d'Europe aux États-Unis. A peine quelques milliers d'hommes débarquent-ils chaque année à la Nouvelle-Orléans, et le plus souvent ils ne font que traverser cette ville pour remonter au nord vers Saint-Louis, Saint-Paul ou Chicago.
Quelle ne serait point encore cette infériorité des états à esclaves, si les planteurs n'avaient pas le monopole de la fibre végétale si essentielle à la prospérité industrielle et commerciale de l'Angleterre ! Mais ils n'ont pas fait un pacte avec la fortune, et tôt ou tard leur pays peut cesser d'être le seul grand marché producteur du coton. Cotton is king !disent orgueilleusement les propriétaires d'esclaves, et tant que le coton nous appartiendra, nous dicterons nos conditions à nos acheteurs, nous serons les souverains commerciaux de l'Angleterre. Le coton, il est vrai, n'est pas le produit agricole le plus important du territoire si fertile de la république : il vient après le maïs, le foin et le blé, que l'on cultive surtout dans les états du nord, il n'occupe environ que le dix-huitième des campagnes mises en culture ; mais les planteurs américains n'en ont pas moins le monopole de ce produit, et ils gouvernent le marché du monde ; les quatre cinquièmes de leur récolte s'exportent en Europe, et les cinq septièmes environ en Angleterre (27). Tous les autres pays producteurs de coton, les Indes orientales et occidentales, le Brésil, l'Égypte, les côtes de Guinée, fournissent aux industriels anglais à peine un cinquième de ce que leur expédient les seuls planteurs des États-Unis ; un douzième seulement provient des colonies anglaises. Qui ne voit pourtant sur quelles bases fragiles repose cette supériorité des producteurs américains ? Qu'une insurrection servile redoutée à bon droit vienne à éclater, et les champs restent incultes, la graine de coton laisse envoler son duvet à tous les vents, les mille grands navires qui transportaient la précieuse fibre restent inactifs dans les ports ; les fabriques anglaises, ruches immenses où bourdonnaient des cent mille ouvriers, sont en un instant désertes : cinq millions d'être humains qui vivent directement ou indirectement de la fabrication du coton sont jetés en proie à la famine ; les banques se ferment comme les usines, les fortunes les mieux établies s'écroulent, le pain du pauvre et les millions du riche s'engouffent en une même banqueroute. Dans le monde entier, le commerce et l'industrie s'arrêtent, et des années s'écoulent peut-être avant que les peuples n'aient repris leur équilibre.
Heureusement les Anglais connaissent le danger et mettent tout en Ïuvre pour le conjurer. C'est pour assurer à leur patrie de nouveaux marchés producteurs qu'ils travaillent avec une activité fébrile à la construction des chemins de fer de l'Hindoustan, que la Pleiada remonté le Niger et la Tchadda, que Livingstone pénètre à l'intérieur de l'Afrique. Il faut qu'une moitié de l'univers, les rayas de l'Inde, les colons du Queensland, les nègres encore barbares du Zambèze et du Shirwa, les sujets du roi de Dahomey, les fellahs d'Égypte, les Siciliens et les Napolitains, qui viennent à peine de secouer le joug, il faut que tous cultivent le précieux cotonnier ; sinon l'Angleterre est à la merci d'une insurrection d'esclaves, elle est chaque jour à la veille de sa ruine. Si les Anglais, avec leur indomptable énergie et leur merveilleux esprit de suite, atteignent le but qu'ils se proposent, s'ils réussissent à créer aux quatre coins du monde des marchés producteurs de coton, s'ils parviennent surtout à remplacer avantageusement le coton par quelques-unes de ces fibres textiles que produisent les Indes, alors ils suspendront à leur tour sur la tête des planteurs une menace de ruine et de désolation. Or, si les propriétaires d'esclaves en arrivent à ne plus vendre leurs produits, «si la valeur du travail servile se réduit à néant, l'émancipation devient inévitable.» C'est un gouverneur de la Caroline du sud, M. Adams, qui s'exprime ainsi.
On a vu que toute insurrection spontanée de la part des esclaves est très improbable ; mais si quelque étincelle partie du Kansas devait allumer uen guerre de frontières, les dangers des planteurs augmenteraient journellement. Les esclaves fugitifs, aujourd'hui traqués dans les forêts, les milliers de nègres libres exilés dans les états du nord pourraient se réunir, s'organiser en corps francs, et, suivant le plan de John Brown, se jeter dans les défilés des Alleghanys, ces chaînes parallèles qui traversent les états à esclaves du nord ou sud sur une longueur de 3,000 kilomètres et par leur sextuple muraille partagent l'empire des planteurs en deux régions distinctes. Fortifiés dans ces citadelles de rochers, les nègres donneraient asile à tous les mécontens, recruteraient leur armée parmi ces deux cent mille affranchis que l'inflexible cruauté des législateurs du sud a condamnés à une nouvel esclavage, organiseraient leurs bandes d'invasion, et bientôt, grâce à la contagion de l'exemple, si facile à déterminer chez la race nègre, soulèveraient la plus grande partie de la population esclave. Quelques mois suffiraient pour changer les serviteurs doux et tranquilles en ennemis implacables ; les maîtres, confians la veille, se réveilleraient au milieu des flammes de l'incendie, mais en face d'hommes libres, et des deux côtés la guerre deviendrait une guerre d'extermination. Et quand même l'insurrection ne se propagerait pas et se bornerait à des incursions sur les frontières, l'institution de l'esclavage n'en serait pas moins gravement compromise. Lorsque les campagnes sont ravagées par l'ennemi, lorsque les travaux paisibles des champs sont forcément interrompus, lorsque les fortunes périclitent ou changent de mains, les nègres, qui font eux-mêmes partie de la fortune immobilière et sont une simple dépendance du sol, perdent leur valeur, et le maître obéit à son intérêt, qui lui commande impérieusement de s'en débarrasser, afin de ne pas augmenter ses charges tout en augmentant les dangers de sa position. C'est pour cette raison que, pendant les guerres civiles de l'Amérique espagnole, presque tous les noirs ont été libérés. Quand la terre est en friche, l'esclave est libre. Les planteurs le savent ; ils savent que le moindre soulèvement les menace de ruine, ils n'oublient point que la tentative de John Brown, tentative qui n'a pas même réussi à provoquer une insurrection, a coûté près de 5 millions à l'état de la Virginie. Pour conjurer le danger, ils redoublent de sévérité, et par cela même s'exposent encore davantage ; leurs terreurs ne peuvent servir qu'à augmenter l'audace des esclaves. Ils tournent dans un cercle vicieux. La paix est absolument nécessaire à leur salut, et afin de conserver cette paix, ils sont obligés de prendre des mesures tellement violentes, que l'insurrection devient de jour en jour plus inévitable. Avec quel effroi ne doivent-ils pas envisager ce peuple d'esclaves qui multiplie si rapidement, qu'avant la fin du siècle il comptera peut-être vingt millions d'hommes !
Désormais tous les progrès que les états du sud pourront réaliser tourneront fatalement contre les esclavagistes. ainsi le lancement des bateaux à vapeur sur tous les cours d'eau, la construction des chemins de fer et la suppression des distances, qui en est la conséquence inévitable, rendent les voyages toujours plus nécessaires au planteur ; malgré lui, il se voit souvent obligé d'emmener quelques esclaves et de mobiliser ainsi ces immeubles,qui devraient rester attachés au sol. En suivant son maître, le pauvre Africain voit de nouveaux pays ; son intelligence et sa curiosité s'éveillent, il peut rencontrer des esclaves mécontens, des nègres qui ont autrefois connu la liberté ; il entend, sans en avoir l'air, les discussions orageuses qui roulent sur la terrible question de l'esclavage, il recueille comme une perle précieuse un regard de commisération jeté sur lui par un voyageur européen. Aussi bien que la facilité sans cesse croissante des déplacemens, l'industrie commence à détacher çà et là les esclaves de la glèbe. On construit des fabriques dans les états du sud, le Kentucky, la Georgie, le Tennessee. En outre, l'agriculture se rapproche de plus en plus de l'industrie, l'emploi de grandes machines agricoles se généralise, des usines considérables s'élèvent au milieu de toutes les principales plantations du sud. Dans le sillon, l'esclave n'était qu'une partie de la glèbe qu'il cultive ; en devenant ouvrier, mécanicien, il monte en grade, il se mobilise un peu. Fréquemment loué par son maître à un autre planteur ou à quelque industriel, il essaie de se retrouver lui-même dans ce changement de servitude, il élargit un peu le cercle de ses idées, et l'horizon s'étend devant ses yeux. Au champ, il ne voyait travailler autour de lui que ses compagnons d'esclavage, tandis que dans l'usine il se trouve forcément en contact avec des blancs qui travaillent comme lui, il établit plus facilement la comparaison entre ces hommes superbes et sa propre personne ; les vues ambitieuses, le désir de la liberté germent plus aisément dans son esprit. Quand il conduit la locomotive fumante et lui fait dévorer l'espace, il est impossible qu'il ne se sente pas fier de pouvoir dompter ce coursier farouche ; il n'est plus un bras, Ñ une main (hand),comme disent les planteurs, Ñ il est aussi une intelligence et peut se dire l'égal de tous ces blancs qu'emporte le convoi roulant derrière lui. Ainsi les propriétaires d'esclaves font preuve d'inintelligence politique quand ils s'applaudissent de voir des chemins de fer se tracer, des fabriques s'élever dans leurs états : ils ne comprennent pas que l'industrie, en mobilisant et en massant les ouvriers, les rend beaucoup plus dangereux qu'ils ne l'étaient épars dans les campagnes. Les progrès envahissans du commerce menacent également les planteurs en arrachant à la glèbe un grand nombre d'esclaves. Afin de prévenir ce danger, il est interdit à tout blanc d'employer en qualité de commis un nègre ou une personne de couleur esclave ou libre ; mais cette défense est sans cesse violée par les intéressés : le commerce et l'industrie ne peuvent être arrêtés par les lois, ils marchent sans cesse, irrésistibles, inexorables, apportant avec eux l'émancipation des hommes.
Les nègres aussi apprennent chaque jour davantage : c'est là le fait le plus fécond en résultats importans. Par leur cohabitation forcée avec des hommes plus intelligens qu'eux, ils apprennent, ils étudient, ils se préparent à une forme de civilisation supérieure : il se peut même qu'au point de vue moral le spectacle d'un peuple libre contre-balance chez eux les effets délétères de la servitude. Malgré les lois sévères qui défendent d'enseigner la lecture à un esclave, le nombre de ceux qui savent lire augmente incessamment. Ici c'est un nègre intelligent qui, ayant trouvé le moyen d'apprendre à lire dans une ville du nord, enseigne ce qu'il sait à tous ses compagnons de travail. Ailleurs, c'est une jeune créole qui, dans ses momens d'ennui, se donne innocemment le plaisir de montrer l'alphabet à sa domestique favorite, de même qu'elle fait répéter de jolies petites phrases à son perroquet. Ailleurs encore c'est un maître, imbu de principes d'humanité supérieurs à ceux de ses voisins, qui veut s'attacher fortement à ses esclaves en les élevant à la dignité d'hommes, et viole ouvertement la loi en leur donnant une véritable instruction. Ainsi l'évêque Polk, propriétaire de plusieurs centaines d'esclaves groupés sur un des plus magnifiques plantations de la Louisiane, a fait enseigner la lecture à tous ses nègres, au grand scandale de tous ses confrères, planteurs expérimentés.
J'ai vu dans une des plantations du sud un type remarquable de ces nègres qui ont su acquérir uen grande influence sur leurs compagnons, et, le jour d'une révolte, seraient certainement proclamés rois par la foule des esclaves. Pompée avait des formes athlétiques, et sans peine il soulevait l'enclume de sa forge ; mais il était d'une douceur à toute épreuve, et, comme un lion conduit en laisse, obéissait sans hésitation à tous les ordres de sa femme. Il avait pourtant conscience de sa force physique et de sa valeur morale, mais il n'en abusait jamais, et, se contentant de donner des conseils à ses camarades, il ne les dirigeait que par la persuasion. La nécessité de ruser avec ses maîtres pour se garantir des coups de fouet lui avait donné une figure pateline et des paroles mielleuses lorsqu'il se trouvait en présence d'un blanc ; mais avec les siens il devenait lui-même et reprenait sa physionomie franche et ouverte. Homme d'une grande intelligence et d'une merveilleuse force de volonté, il avait appris à lire tout seul en étudiant la forme des lettres gravées par l'économe sur les boucauts de sucre et en épelant les noms peints sur les tambours des bateaux à vapeur qui descendent et remontent le Mississipi. Devenu assez habile pour lire couramment, il avait pu se procurer une bible par l'intermédiaire d'un colporteur, et il passait une partie de ses nuits à donner des leçons de lecture aux autres nègres et à leur tenir des discours révolutionnaires appuyés sur l'autorité du texte redoutable. Surpris deux fois et deux fois fustigé, il avait vu sa bible disparaître dans les flammes, brûlée de la main du maître ; mais il avait su s'en procurer une autre, et son Ïuvre de propagande n'avait rien rien perdu de saon activité. Pompée étant un de ces rares nègres qui savent un grand nombre de métiers et travaillent également bien dans les champs, dans un atelier ou dans une usine, le maître n'avait pas eu le courage de s'en défaire, mais il ne perdait jamais une occasion de l'humilier aux yeux des autres nègres. L'esclave recevait tous les châtimens avec un visage impassible, et si quelque pensée de vengeance s'agitait dans son cÏur, il savait bien la cacher à tous les yeux. Ce sont des nègres comme Pompée qui disent à leurs compagnons d'esclavage de se tourner vers le nord, d'où viendra la liberté. Malgré la bonne garde qu'on fait autour d'eux, ils apprennent, on ne sait comment, tous les détails de la lutte qui existe entre le nord et le sud ; ils connaissent le nom de John Ossawatomie Brown, et répètent à leurs enfans qu'avant de monter à l'échafaud, le héros se pencha sur le nourrisson d'une esclave pour lui donner son dernier baiser.
Parmi les dangers qui menacent l'institution de l'esclavage, il en est qui viennent des planteurs eux-mêmes, et ce ne sont pas les moins redoutables. Le rétablissement de la traite crée des intérêts tout à fait différens aux propriétaires de la Virginie, du Maryland, du Kentucky, et à ceux des états méridionaux. De là une cause grave de dissentimens et la principale raison de la scission opérée entre les deux grands partis esclavagistes : les démocrates modérés et les mangeurs de feu (fire-eaters).Les planteurs de la Louisiane, de la Georgie, de la Floride, exigent le rétablissement officiel de la traite, qui leur donnera des nègres à 200 ou même à 150 dollars par tête. Les virginiens au contraire voudraient continuer à vendre leur marchandise humaine à un prix dix fois plus élevé. Si la traite recommence sur une grande échelle, ils sont obligés de vendre leurs nègres à perte ; ils ne peuvent plus soutenir la concurrence commerciale ni avec les états libres ni avec les états à esclaves, et l'aristocratie virginienne est forcée de laisser le champ libre aux abolitionistes. En prévision de la baisse inévitable du prix des nègres, l'exportation humaine du Missouri, du Kentucky, de la Virginie et des autres états éleveurs fait diminuer sans cesse la population noire au profit de la population blanche, et tend de plus en plus à transformer ces pays en états libres. Déjà plusieurs cantons virginiens, limitrophes de la Pennsylvanie et de l'Ohio, tels que l'important district de Wheeling, ne possèdent plus un seul nègre. Lors des récentes élections, le parti républicain fut sur le point de l'emporter dans l'état à esclaves du Delaware.
S'ils perdent ainsi un terrain considérable du côté du nord, les planteurs peuvent-ils du moins espérer l'extension de leur domaine vers l'ouest et vers le sud ? Une des nécessités vitales de l'esclavage est d'accroître son empire ; les propriétaires de nègres ne peuvent jouir en paix de leur autorité qu'à la condition de faire participer à leurs vues un nombre d'hommes toujours plus considérable. Pendant plusieurs années, tout leur a souri : ils ont annexé le Texas, le Nouveau-Mexique ; ils ont fait voter la loi sur l'extradition des nègres figitifs ; ils ont, en violation du compromis, engagé la lutte du Kansas. Là s'est arrêté leur triomphe. Par trois fois il ont fait attaquer l'île de Cuba, qui leur semble devoir être plus sûre dans leurs mains que dans celles de l'Espagne ; mais leurs attaques ont misérablement échoué, et les maîtres espagnols, menacés dans leur indépendance nationale et dans leurs propriétés, seront peut-être obligés de se faire abolitionistes à leur tour. Les esclavagistes font aussi menacer les Antilles libres par leurs journaux, et déclarent qu'à la première guerre ils donneront aux noirs de ces îles à choisir entre l'esclavage et la mort (28) ; mais la république d'Haïti, qui depuis plus d'un demi-siècle préparait le pénible enfantement de sa liberté, entre maintenant dans une ère de progrès, et forme avec les autres Antilles libres un double rempart d'îles et d'îlots opposant une barrière infranchissable à la propagation de l'esclavage américain. Bien souvent aussi les propriétaires d'esclaves ont réclamé l'annexion du Mexique et de l'Amérique centrale, où trente millions de nègres au moins pourraient travailler au profit de maîtres blancs. En annexant ces contrées, les esclavagistes y ramèneraient à la fois la paix et la servitude, comme ils l'ont fait dans le Texas ; ils formeraient un vaste empire qui leur donnerait la clé de deux continens et la suprématie sur deux mers ; du haut de leur citadelle de l'Anahuac, ils pourraient longtemps braver toutes les attaques de la liberté. Malheureusement pour eux, le flibustier Walker n'a point réussi dans son entreprise de conquête, souvent réitérée, et, malgré leurs dissensions intestines, les huit millions de Mexicains se refusent unanimement à l'introduction des esclaves. En outre les puissans états libres de la Californie et de l'Orégon, fondés sur les rivages du Pacifique, rétrécissent encore le cercle de feu autour du territoire de l'esclavage.
Ce serait une erreur de croire que les adversaires des planteurs habitent seulement les états du nord, les Antilles et l'Amérique espagnole ; les ennemis les plus redoutables de l'institution domestiquerésident dans les états à esclaves, à côté même des plantations, et leur silence contenu les rend d'autant plus dangereux. Les quatre millions d'esclaves de la république appartiennent à trois cent cinquante mille propriétaires environ (29), c'est-à-dire une infime minorité des habitans du sud, et ce nombre reste stationnaire ou tend même à diminuer, tandis que la population noire et celle des petits habitansaugmentent chaque année dans une très forte proportion. La veleur des esclaves de prix s'élève tellement que les riches seuls peuvent en faire l'acquisition ; les propriétaires moins favorisés achètent quelques travailleurs de rebut, et les produits qu'il obtiennent se ressentent nécessairement de leur pauvreté, car les cultures industrielles de l'Amérique demandent, comme nos fabriques d'Europe, un nombre considérable de bras. Après une lutte ruineuse, les petits cultivateurs sont donc obligés de vendre esclaves et champs et de se ranger parmi les prolétaires. Tandis que dans le nord les propriétés se multiplient à l'infini comme en France, les vastes domaines du sud tendent à s'agrandir de plus en plus, et les petits habitans sont obligés les uns après les autres de reculer devant les riches planteurs, suivis de leurs troupeaux de noirs. L'institution de l'esclavage produit aux États-Unis les mêmes résultats sociaux que le majorat en Angleterre. A peine la culture a-t-elle eu le temps de conquérir le sol des terres vierges que déjà les petites fermes sont absorbées par les grandes propriétés féodales. Dans la plupart des comtés agricoles, la population blanche diminue constamment pendant que la population noire augmente, et l'on cite un propriétaire possédant à lui seul un peuple de huit mille esclaves. La remarque si vraie de Pline, latifundia perdidere Italiam,menace de s'appliquer un jour parfaitement aux états du sud.
Dépouillés de leur terre, les petits habitans tombent dans une situation déplorable. Ils sont libres, ils sont citoyens, ils peuvent être nommés à toutes les fonctions publiques, ils ont le droit inaliénable de molester les nègres libres, mais ils sont pauvres et comme tels méprisés. Aucune expression ne saurait rendre le superbe dédain avec lequel les créoles lousianais parlent des Cadiens,pauvres blancs ainsi nommés parce qu'ils descendent des Acadiens exilés dont Longfellow a conté la touchante histoire dans son poème Evangeline.D'autres, auxquels on donne à tort le même nom, sont les petits-fils des esclaves blancs, pour la plupart d'origine allemande, qu'on vendait autrefois sur les marchés du sud. Les Cadiens habitent des cabanes assez misérables ; ils n'osent pas travailler la terre, de peur de se ravaler au niveau des nègres, et par un amour-propre mal placé, mais bien naturel dans un pays d'esclavage, ils cherchent à prouver la pureté de leur origine par la paresse la plus sordide. Cependant ils n'échappent pas au mépris des nègres eux-mêmes, qui voient la pauvreté de ces blancs avec une satisfaction contenue. Ainsi condamnés à l'oisiveté par leur dignité de race, placés entre le mépris des grands propriétaires et celui des esclaves, ces petits habitans ont l'âme rongée par l'envie et nourrissent contre les planteurs une haine implacable, à demi cachée sous les formes d'une obséquieuse politesse. Plusieurs même ne craignent pas d'exprimer hautement leurs vÏux en faveur d'une insurrection d'esclaves, et ceux d'entre eux qui émigrent dans les états du nord deviennent les ennemis les plus acharnés de l'esclavage, non par amour des noirs, mais par haine des maîtres ; c'est même en partie à l'opposition de ces plébéiens que l'état du Missouri doit le plus fort parti abolitioniste qui balance dans la législature le pouvoir des planteurs patriciens. Les riches propriétaires du sud n'ignorent point qu'ils ont tout à craindre de cette plèbe envieuse qui voit passer avec dépit leurs fastueux équipages ; mais les institutions républicaines des états et la crainte d'une insurrection immédiate les empêchent de prendre des mesures pour éviter le danger. Quoi qu'ils fassent, ils ne sauraient trop redouter l'avenir, car, dans les états du sud, six millions de blancs, loin d'avoir aucun intérêt à maintenir l'esclavage, ont leur politique toute tracée dans le sens contraire ; sous peine de devenir esclaves eux-mêmes, il faut qu'ils résistent aux empiètemens des trois cent cinquante mille propriétaires féodaux, ou bien qu'ils abandonnent leur patrie. N'osant résister, nombre d'entre eux préfèrent s'exiler. Le recensement de 1850 a montré que 609,371 hommes du sud étaient venu s'établir dans le nord, tandis que seulement 206,638 personnes nées dans les états libres avaient émigré vers le sud ; eu égard à la différence des populations respectives, c'est dire que la terre d'esclavage repousse hors de son sein six fois plus de blancs qu'elle n'en attire. Les planteurs font le vide autour d'eux, tandis que la liberté entraîne dans son tourbillon tous les hommes de travail et d'intelligence.
On se demande avec anxiété si la scission depuis si longtemps annoncée par les états à esclaves et faite en partie par la Caroline du sud deviendra définitive, ou bien si tout se bornera de la part des esclavagistes à de vaines rodomontades. Nous doutons fort qu'une scission politique sérieuse puisse avoir lieu, car les états du sud, auxquels ne s'allieraient en aucun cas les républiques du centre, le Kentucky, le Maryland, la Virginie, sont trop faibles et trop pauvres pour se passer de leurs voisins du nord. Quand même ils sauraient improviser un budget, une armée disciplinée, une flotte commerciale, une marine de guerre, sauraient-ils se donner l'industrie qui leur manque ? sauraient-ils se créer les innombrables ressources qu'ils doivent aujourd'hui à l'esprit ingénieux des Yankees? sauraient-ils même se nourrir sans les farines, le maïs, la viande que leur expédient les villes du nord ? Une scission politique et commerciale absolue, celle que les Caroliniens du sud font semblant de proclamer, serait immédiatement suivie d'une effroyable famine.
Mais que la séparation entre les deux groupes d'états soit ou ne soit pas officiellement proclamée dans un avenir plus ou moins rapproché, on peut dire que la scission existe déjà. Les deux fractions ennemies n'ont plus rien de comun, si ce n'est le souvenir des guerres glorieuses de l'indépendance, les noms immortels de Washington et de Jefferson, les grandes fêtes nationales et l'orgueilleuse satisfaction de porter le nom d'Américains. L'opposition des intérêts les sépare, les défis se croisent sans cesse au-dessus des eaux de l'Ohio et du Missouri ; des bandes, armées par chaque parti, ont fait du Kansas un champ de bataille ; le sang coule dans les plantations du Texas ; cent mille hommes de couleur, chassés de leur patrie, prennent le chemin de l'exil ; des boucaniers organisent la chasse au nègre et même au blanc, et plus d'une fois des enfans de race anglo-saxonne ont été vendus sur les marchés du sud ; les faits de meurtre, de vol, de rapine, se succèdent sans interruption, et l'esprit public est toujours tenu en haleine par quelque horrible aventure. Telle est la paix qui règne entre les habitans du nord et ceux du sud. Les législatures elles-mêmes, peu soucieuses de leur dignité, s'envoient défi sur défi. Le gouvernement de la Georgie propose de considérer comme nulles les dettes que les Georgiens pourraient contracter envers des citoyens d'un état libre où des abolitionistes se seraient rendus coupables d'une abduction d'esclave. La législature de la Louisiane vote ironiquement la déportation, dans l'état abolitioniste du Massachusets, de tous les nègres convaincus de meurtre. Pendant le procès de John Brown, de nombreux esclavagistes, Ñ parmi lesquels une femme, Ñ réclament la faveur de servir de bourreau, et divers états du sud se disputent à l'envi le privilège de fournir le chanvre qui pendra l'abolitioniste vaincu ; la Caroline du sud remporte le prix et s'en fait gloire. En Virginie, une convention s'assemble pour délibérer sur le genre de vengeance qu'il s'agit d'exercer contre les états républicains. Gouverneurs de l'Ohio et de la Virginie, MM. Chase et Wise, menacent de se déclarer la guerre pour leur propre compte. Dans le sud les employés de la poste, obéissant à la circulaire du directeur-général Holt, refusent d'expédier et brûlent même les exemplaires des ouvrages abolitionistes qu'ils reçoivent. Des assemblées de planteurs réclament tumultueusement l'expulsion de tous les étrangers, quelles que soient leur origine et leurs occupations, la cessation totale du commerce avec les états du nord, la rupture sociale absolue de ces compatriotes ennemis. Un des principaux journaux de la Virginie offre 25 dollars par tête de membre abolitioniste du congrès et 50,000 dollars pour celle du sénateur Seward ; des assemblées publiques, des comités de vigilance des Carolines, de la Louisiane, du Mississipi, mettent également à prix les têtes de leurs ennemis les plus redoutés : un gouverneur même, M. Lumpkin, de la Georgie, offre 5,000 dollars pour un certain Garrison,éditeur du journal The Liberator.Dernièrement à Richmond, la foule essaie de saisir le correspondant du journal la Tribunejusque dans le cortège du prince de Galles. Bien plus, le principal organe de la Virginie, le Richmond Enquirer,au risque d'être signalé comme ouvertement coupable de haute trahison envers la patrie, propose une alliance offensive et défensive avec la France contre les états du nord ; il ne doute pas qu'en échange de la liberté absolue du commerce, la France ne consente à prêter sa flotte et ses armées pour le maintien de l'esclavage ! De leur côté, le Massachussets et neuf autres états libres votent solennellement des lois qui abrogent celle du congrès sur l'extradition des esclaves fugitifs, et punissent de deux à quinze ans de prison et de 1,000 à 5,000 dollars d'amende tout officier fédéral coupable d'avoir fait exécuter la loi de la république. Le congrès lui-même est un champ clos où les partis ne s'occupent que de la question qui les divise, écartent toute discussion qui n'a pas rapport à ce redoutable fait de l'esclavage, laissent en souffrance les services publics, et parfois même n'ont pas le temps de voter le budget fédéral. Dans le sénat, un membre de ce corps auguste frappe un abolitioniste à coups de bâton et le renverse aux applaudissemens sauvages de ses amis, puis il donne fièrement sa démission et revient siéger triomphalement, réélu par acclamation. La scission, même avouée, pourrait-elle être plus complète, et la Caroline du sud avait-elle besoin de déchirer le drapeau fédéral ?
Tout semble donc annoncer que la crise dont nous venons de montrer la gravité approche de son dénoûment. Espérons que la réconciliation s'opérera par des moyens pacifiques. Déjà dans les républiques hispano-américaines l'union s'est accomplie entre les trois races : le blanc, le rouge, le noir, et les innombrables métis issus de leurs croisemens sont frères et concitoyens ; les indigènes jadis maudits et les conquérans qui s'étaient arrogé la spéciale bénédiction du ciel se sont réconciliés, et ne forment plus qu'un peuple turbulent, comme le sont tous les peuples jeunes, mais plein d'avenir et d'espérances. Et cependant ces sociétés latines ont, comme la société anglo-américaine, inauguré leur vie politique par l'extermination des peaux-rouges et la mise en servitude des noirs d'Afrique. N'est-il pas légitime d'espérer que les états du sud finiront par suivre ce noble exemple ?
Une fois vaincu, l'esclavage laissera le champ libre à l'esprit intrépide et victorieux qui a rendu les républiques de la Nouvelle-Angleterre si justement chères aux amis de la civilisation. Alors l'arbre de la liberté portera ses fruits, et le monde verra ce que peut réaliser dans les sciences, les arts et l'économie sociale une république vraiment démocratique lancée dans la voie des améliorations de toute espèce avec cette fougue qui distingue le génie américain. Il serait difficile déjà de trouver dans aucune autre partie de la terre des sociétés moralement supérieures à celles du Vermont, du Massachussets, du Rhode-Island, du New-Hampshire. La majorité des hommes qui les composent ont la conscience de leur liberté et de leur dignité ; l'instruction est générale, l'esprit d'invention est surexcité au plus haut degré, l'amour des arts se développe, toute Ïuvre recommandable est soutenue avec une générosité sans exemple ; le progrès en toutes choses est devenu le but général. Et ce que la liberté a produit dans ce coin de la terre, elle le produira, nous n'en doutons pas, dans la vaste république anglo-saxonne, lorsque le crime de l'esclavage sera expié, et que le noir, enfin délivré de ses chaînes, pourra presser dans sa main la main de son ancien maître.
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DEPUIS LA GUERRE
I.
LES PARTISANS DU KANSAS. Ñ LES NOIRS LIBRES DE BEAUFORT
(15 mars 1863)
I. Les États-Unis d'Amérique en 1863,par M. Bigelow, Paris 1863 Ñ II. La Terreur blanche au Texas et mon évasion,par M. J.-C. Houzeau, membre de l'académie de Belgique, Bruxelles, 1862. Ñ III. The freed men of South Carolina,by J.M. Mac Kim, 1862. Ñ IV. Official reports on the Negroes of South Carolina, by Edward Pierce, 1862. Ñ V. The Slave Power ; its character, career and probable designs, by J. R. Cairnes, London 1862.
Dans l'histoire des hommes aussi bien que dans celle de la terre, ce ne sont pas les mouvements brusques et violens qui produisent les résultats les plus considérables : les modifications lentes et souvent inaperçues ont une bien plus haute importance. Comme les lois même de la nature, ces évolutions graduelles de l'humanité se cachent sous la variété des faits qui constituent l'histoire apparente, et de longues années s'écoulent avant qu'on en apprécie la véritable signification. C'est à distance seulement qu'on peut les comprendre dans toute leur grandeur. Les simples accidens de la vie des peuples, les rebellions, les guerres, les péripéties sanglantes des batailles empêchent de voir les transformations profondes que subit la société tout entière. Ainsi, dans l'histoire des choses qui se sont accomplies en Amérique pendant les deux dernières années, les massacres de Bull's Run, le combat du Merrimacet du Monitor,la prise de la Nouvelle-Orléans, le siège de Vicksburg occupent une beaucoup plus large place que la fuite silencieuse de milliers d'esclaves et l'abolition graduelle de la servitude africaine. On ne saurait s'en étonner : le spectacle d'hommes qui s'entr'égorgent offre un poignant intérêt qui satisfait je ne sais quel instinct barbare et le besoin d'émotions violentes. D'ailleurs les alternatives de la lutte ne demandent pour être comprises aucun effort intellectuel, tandis que les évolutions progressives de la société, embrassant à la fois le passé et l'avenir, doivent être étudiées avec un esprit philosophique. A la longue, les faits s'oublient peu à peu, à moins qu'ils n'aient saisi l'imagination des peuples et ne se soient transformés en légendes ; mais les idées cachées sous le tumulte des événemens se révèlent et grandissent à mesure, semblables aux montagnes qui paraissent d'autant plus hautes qu'on s'éloigne de leur base.Parmi ces idées, qui se dégageront peu à peu de la crise américaine, aucune, ce nous semble, ne se manifestera d'une manière plus éclatante que celle du droit absolu que les hommes de races diverses ont à la liberté. Sur le sol classique de l'esclavage, les noirs deviendront les maîtres de leur propre corps et se mêleront à la société des blancs, leurs anciens possesseurs ; la servitude, qui dans aucun pays du monde n'avait trouvé de plus audacieux défenseurs, aura été jugée définitivement par ses abominables conséquences. Dans le désir de faciliter leur travail aux écrivains qui raconteront un jour en entier la lutte de l'émancipation, nous allons tâcher de décrire ici les premières phases de cette heureuse transformation des camps d'esclaves en communautés d'hommes libres. Les documens sont rares, car les défenseurs qu'une main cachée suscite aux nègres d'Amérique songent à combattre et non pas à raconter l'histoire de ceux qu'ils sont chargés de secourir ; cependant les faits épars que nous pourrons recueillir et que nous discuterons impartialement suffiront pour faire comprendre la gravité des événemens auxquels notre génération a le privilège inappréciable de pouvoir assister.
I Pour mesurer plus facilement l'énorme progrès accompli depuis deux années dans la condition des nègres et dans l'opinion publique des Américains du nord au sujet de l'esclavage, il n'est pas inutile de rappeler en peu de mots quelle était la situation à l'époque de la dernière élection présidentielle. Alors l'extension et l'aggravation de la servitude des noirs étaient encore le but primordial des hommes d'état qui dirigeaient la politique des États-Unis. Les planteurs du sud, tout-puissans dans le sénat et sûrs de la complicité du président Buchanan, avaient subordonné toutes les autres considérations à celles de leur propre intérêt et transformé toutes leurs ambitions en articles de loi. Dans les états à esclaves, la liberté républicaine n'était plus qu'un vain mot ; les ministres de tous les cultes n'avaient plus qu'une mission, celle de prôner «l'institution divine ;» les journaux, rendus unanimes par une même passion ou par l'universelle terreur, n'avaient plus qu'un rôle, celui d'affirmer l'excellence de l'esclavage et l'infamie des abolitionistes ; toute protestation contre la servitude s'était depuis longtemps évanouie ; couverte par un immense concert de malédictions, la plainte du nègre n'était plus entendue. Dans le district de la Colombie, commun aux deux fractions de la république, les geôles où l'on fouettait les noirs s'élevaient à côté de la Maison-Blanche et du palais de la nation. Enfin, dans tous les états soi-disant libres, des négocians armaient leurs navires pour la traite des nègres sans redouter les tribunaux de leur pays ; d'autres se faisaient les bailleurs de fonds des propriétaires d'esclaves, et partageaient avec eux les bénéfices sans vouloir partager la honte. Sur aucun point de l'immense territoire américain, les fugitifs des plantations ne pouvaient se dire à l'abri. Des chasseurs de profession, parfois accompagnés de limiers, se lançaient sur la piste du gibier noir, le forçaient soit dans les campagnes, soit dans les rues des cités populeuses, puis, après avoir fait constater leurs prises par des magistrats spéciaux auxquels on payait chaque tête de nègre capturé suivant un tarif réglé d'avance, ils ramenaient les fugitifs à coups de fouet et de prison en prison. Parfois aussi les chasseurs mettaient la main sur des nègres libres, et rarement ces victimes d'une méprise plus ou moins involontaire recouvraient la possession d'eux-mêmes. Les propriétaires d'esclaves prétendaient au droit de parcourir ou même d'habiter les états libres avec leurs domestiques noirs, et de rétablir ainsi la servitude dans les contrées où elle était abolie. Par une loi récente, ils avaient livré aux empiétemens futurs de l'esclavage tout l'espace occupé par les territoires : maîtres absolus d'un tiers de la république, ils s'étaient arrogé encore, par le bill du Nebraska, le droit d'envahir un autre tiers de l'immense superficie des États-Unis. Ce n'est pas tout. Enivrés par leurs victoires successives, ils ne craignaient pas d'attenter à la liberté garantie par la génération précédente aux nègres affranchis ; dans la plupart des états du sud, l'aristocratie féodale avait décrété la servitude pour tous les hommes de couleur émancipés, et dans les autres états à esclaves de simples questions de détail arrêtaient encore le vote de cette mesure impie. Par politesse envers les électeurs du Maryland, de la Virginie et des autres états du centre, les planteurs du sud n'insistaient que faiblement sur la nécessité de rétablir la traite des noirs ; mais il n'est pas douteux qu'en véritables logiciens ils n'eussent pas fini de remporter cette dernière victoire sur la morale. N'y étaient-ils pas autorisés par la décision solennelle de la cour suprême d'après lequelle le nègre n'a «aucune espèce de droit que le blanc soit tenu de respecter ?»
Tout cela était la loi. Grâce à leurs propres efforts et à ceux de leurs complaisans des états libres, les planteurs avaient réussi à jeter le manteau de la légalité sur toutes les turpitudes de l'esclavage et à faire sanctionner tous ses envahissemens. Sur le terrain purement constitutionnel, leur position était à peu près inexpugnable, et s'ils n'avaient pas déchiré de leurs propres mains le pacte féféral qui les protégeait, ils jouiraient encore paisiblement de leurs propriétés vivantes. Leur prétendu droit, si contraire à la morale, était du moins inscrit dans les codes et dans les actes du congrès, et cela suffisait pour maintenir la prépondérance politique des hommes du sud pendant une période indéfinie. Aussi les abolitionistes purs, qui constituaient aux États-Unis une secte de quelques milliers d'individus à peine et qu'on affectait de mépriser comme de pauvres rêveurs, reconnaissaient l'impossibilité légale de forcer l'esclavage dans ses retranchemens, et, ne pouvant espérer l'extinction naturelle de la servitude, demandaient hautement la scission entre le nord et le sud, entre les hommes libres et les planteurs. Les républicains, qui avaient donné leurs voix au général Fremont en 1856 et qui firent triompher la candidature de M. Lincoln en 1860, ne croyaient pas non plus qu'il fût possible de supprimer l'esclavage en s'appuyant sur les lois existantes, et du reste l'abolition eût-elle pu s'accomplir d'une manière constitutionnelle que leur parti n'eût pas même eu le désir de la voter. Le programme adopté à Chicago le prouve : ils admettaient dans les termes les plus explicites que le maintien de l'institution servile était garanti par le droit public et que les états à esclaves pouvaient régler à leur guise toutes leurs affaires intérieures. Placée sous la sauvegarde de la constitution, la servitude était pour les républicains chose sacrée à laquelle ils n'avaient pas plus le droit de toucher qu'un Juif n'eût celui d'écraser un serpent niché dans l'arche sainte. Leur unique but était de conserver à la liberté du travail leur propre territoire. Ils n'attaquaient point, ils se défendaient. Sous la présidence de M. Buchanan, lorsqu'ils firent admettre le Kansas au nombre des états libres, ils revendiquaient un droit solennellement garanti par des compromis antérieurs et représentaient les vÏux maintes fois exprimés des habitans du Kansas eux-mêmes. En novembre 1860, lorsqu'ils élirent M. Lincoln, ils n'avaient d'autre intention que d'affirmer l'inviolabilité du travail libre dans les états du nord, et pour donner aux planteurs des gages de leur sincérité, ils ne cessaient de témoigner le dégoût que leur inspiraient les abolitionistes. La fraternité humaine, l'égalité future de toutes les races, la liberté universelle, n'étaient que chimères pour les républicains d'Amérique, et s'ils avaient cru à la scission dont on les menaçait depuis de si longues années, on ne peut douter qu'ils eussent voté en masse pour un cadidat favorable à l'extension de l'esclavage. Les radicaux, isolés ça et là dans quelques villes de la Nouvelle-Angleterre, eussent été réduits à une impuissance absolue. N'essayons point de pallier ce fait déplorable : les hommes du nord étaient en grande majorité complices de leurs concitoyens du sud dans le crime de l'esclavage ; ils voulaient simplement s'en épargner le remords.
Aussi le parti républicain caressait la chimère d'un compromis définitif, comme si les passions pouvaient se condamner jamais à osciller autour d'un centre de gravité. Plus logiques et doués de cette prescience instinctive que donne toujours un principe absolu, les hommes du sud comprenaient fort bien qu'un accord à l'amiable était impossible entre deux groupes d'états où la condition sociale des travailleurs offre un antagonisme si complet. Ils savaient qu'une victoire décisive serait remportée tôt ou tard par l'une ou l'autre des sociétés hostiles, et la prévision de l'avenir leur faisait confondre dans une même haine les républicains de tout le nord et les abolitionistes de Boston. Et comment n'auraient-ils pas abhorré ce parti qui, tout en respectant l'esclavage, venait de lui faire subir son premier échec ? L'histoire des quatre-vingts dernières années avait appris aux planteurs que le maintien de leurs privilèges avait pour condition essentielle une série non interrompue de triomphes, et qu'un temps d'arrêt dans leurs conquêtes deviendrait inévitablement le signal du recul. En effet, l'esclavage, abandonné à ses propres forces, ne peut soutenir la concurrence avec le travail libre : il se limite nécessairement à un petit nombre d'industries ; il épuise la terre, il fatigue les hommes, il ne peut les utiliser que par masses, et surtout il leur ôte cet aiguillon de l'intérêt privé, sans lequel l'ouvrier, dépourvu de toute initiative, devient une machine sans intelligence. Pour contre-balancer ces causes d'infériorité, les planteurs avaient la grande ressource d'étendre indéfiniment leur domaine et de garder avec un soin jaloux le monopole des produits spéciaux qui faisaient leur richesse ; mais l'admission du Kansas au nombre des états libres, puis le triomphe des républicains dans les élections présidentielles de 1860, prouvèrent aux esclavagistes qu'ils ne devaient plus espérer l'accroissement de leur empire. Les travailleurs libres, dont la multitude augmente si rapidement dans la république américaine, allaient peser de plus en plus sur leur frontière, ils allaient peut-être pénétrer dans les territoires du sud-ouest et faire concurrence aux propriétaires d'esclaves pour la production du coton. Enserrée dans un cercle toujours plus étroit, la puissante aristocratie du sud était condamnée à la mort lente de l'étouffement.
Mieux valait pour les chevaliers du cercle d'orjouer le tout pour le tout et risquer la perte soudaine de leurs privilèges en essayant de reconstruire l'Union à leur profit. Insoucieux de la constitution qui les avait abrités si longtemps et qu'on pouvait maintenant retourner contre eux, violateurs des lois qu'ils avaient eux-mêmes dictées, et qui prononçaient désormais leur condamnation, ils déchirèrent l'ancien pacte fédéral, sans attendre que les vainqueurs eussent porté la moindre atteinte aux garanties légales de l'institution servile, sans attendre même que fussent expirés les pouvoirs de M. Buchanan, le président qu'ils avaient fait élire. Les républicains du nord n'étaient pas encore revenus de leur stupeur, que déjà la scission était consommée. On sait maintenant, à n'en pouvoir douter, que les rebelles ne voulaient point s'en tenir à la proclamation de leur indépendance, mais que leur ambition était de fonder au profit de l'esclavage une nouvelle union sur les ruines de l'ancienne. Protégés par le roi Cotonet convaincus de la toute-puissance de l'intérêt, ils comptaient fermement sur la complicité de la France et de l'Angleterre dans leur Ïuvre de reconstruction ; quant au peuple des États-Unis, ils espéraient pouvoir le capter par les moyens qui leur avaient si souvent réussi dans le congrès. Aux états du centre, ils vantaient les bénéfices que procure l'élève des nègres destinés aux marchés du sud ; aux états de l'ouest, ils promettaient les avantages du libre échange ; à la Pennsylvanie et à New-York, ils offraient l'appât du lucre.
Les six petits états de la Nouvelle-Angleterre devaient être les seuls à être exclus, comme indignes, de la confédération esclavagiste. C'est que les partisans zélés de l'émancipation, qui se trouvent principalement dans ces états, s'appuient, eux aussi, sur un principe, la liberté, et n'ont jamais eu l'idée chimérique d'opérer un compromis avec les planteurs. Rendus clairvoyans par l'habitude de la pensée, ces hommes, auxquels on refusait tout sens pratique, sont les seuls parmi les gens du nord qui n'ont pas été pris au dépourvu et ne se sont pas trompés sur le résultat final de la séparation. A la nouvelle du bombardement et de la reddition du fort Sumter, l'émotion fut indicible dans toutes les villes du nord, et des comités de défense s'organisèrent spontanément sur tous les points menacés. Et pendant que la population tout entière était en proie à un délire patriotique, pendant que deux cent mille volontaires couraient aux armes, la société des abolitionistes de Boston se réunissait tranquillement pour tenir sa dernière séance. «Durant ces trente dernières années, nous avons travaillé, nous avons combattu, nous avons souffert avec joie ; maintenant laissons aux événemens le soin de continuer notre Ïuvre ! Nos prédictions s'accomplissent : nous n'avons plus qu'à voir défiler devant nous les jours de bataille portant avec eux la liberté !» En effet, le premier jour de la rébellion peut être également considéré par les nègres d'Amérique comme le premier de leur hégire. Les coups de canon tirés par les esclavagistes caroliniens contre le fort Sumter ont été le vrai signal de l'émancipation des noirs, et ce sont les maîtres eux-mêmes qu'une singulière ironie du destin a chargés d'être les libérateurs !
II Rigide interprète de la légalité, le président Lincoln arrivait au pouvoir avec un sentiment profond de son immense responsabilité et la ferme intention de remplir strictement le mandat qu'il avait reçu de ses concitoyens. Ce mandat était de rétablir purement et simplement la constitution tout entière, même avec les garanties qu'elle offre aux propriétaires d'esclaves ; il devait ramener dans l'Union les états rebelles, et leur imposer le respect des lois en les respectant lui-même et en faisait exécuter celles que le congrès avait votées contre les noirs fugitifs. D'ailleurs, s'il avait eu la volonté d'agir, non pas en magistrat constitutionnel, mais en chef révolutionnaire, il ne fût probablement pas entré à la Maison-Blanche. Nommé par une simple minorité des électeurs populaires (30), il aurait bientôt vu cette minorité se tourner contre lui et faire cause commune avec la majorité démocratique, dont les voix s'étaient dispersées sur d'autres candidats. Aussi, quelles que fussent ses opinions particulières sur l'esclavage, M. Lincoln se garda bien de les manifester. En sa qualité d'homme politique, il avait toujours affirmé que l'extradition des noirs fugitifs était un devoir civique ; devenu candidat à la présidence, il ne cessa de professer la même opinion, qui du reste était conforme à celle de presque tout son parti. Enfin, nommé président, il ne négligea aucune occasion de rassurer les hommes du sud et de témoigner en faveur de leurs droits constitutionnels. Dans son message, il déclarait ne vouloir en aucune manière attenter à l'institution patriarcale ; il acceptait la doctrine antique en vertu de laquelle l'esclave qui s'enfuit dérobe son propre corps ; il reconnaissait le droit absolu du maître à la récupération de sa propriété vivante. Par un excès de prévenance, il s'abstenait même d'aborder le sujet si délicat des territoires et de faire la moindre allusion aux anciens compromis maintes fois violés par les esclavagistes. En terme supplians, dont la sincérité ne pouvait être mise en doute, il conjurait ses frères du sud de rentrer dans l'Union avec toutes leurs prérogatives et leur offrait ses bons services pour écarter définitivement cette fâcheuse question de l'esclavage, cause de tant de malheurs.
Le congrès était disposé à imiter le président dans cette politique de conciliation à outrance. En votant l'organisation de trois territoires, dont l'un au moins, celui du Colorado, était exposé à l'invasion du travail esclave, les sénateurs allèrent même, dans leur courtoisie pour les planteurs, jusqu'à négliger d'introduire une clause assurant aux agriculteurs libres l'occupation de ces vastes contrées. Plus tard, lorsque la guerre éclata, les généraux de l'armée ne furent pas moins polis pour les propriétaires de nègres que ne l'étaient les membres du gouvernement et de la législature. Des ordres formels enjoignaient aux troupes de rendre consciencieusement à leurs maîtres les esclaves fugitifs qui s'égaraient dans les lignes fédérales. Parfois même les soldats étaient chargés par leurs officiers de prêter main-forte aux chasseurs et de traquer les noirs dans les forêts. Telles étaient les premières scènes de cette guerre qui doit avoir pour inévitable résultat la liberté des nègres dans tous les états méridionaux.
Quelques incidens toutefois révélaient d'avance la tournure que la lutte entre les hommes libres du nord et les propriétaires d'esclaves du sud était destinée à prendre tôt ou tard. Les volontaires du Massachussetts, qui, par une heureusecirconstance, dit le sénateur Sumner, avaient été les premiers à verser leur sang pour la république, étaient en grande partie de zélés abolitionistes, et leur prompte réponse à l'appel du président était un signe de l'ardeur qu'ils allaient porter à la délivrance des esclaves. En dépit de la loi d'extradition et des ordres de leurs chefs, ces soldats improvisés donnaient joyeusement un asile aux rares fugitifs qui venaient les implorer ; souvent même il étaient les premiers à conseiller l'évasion et à faciliter le départ des nègres pour la Pennsylvanie. De là des altercations entre les volontaires et leurs officiers, et parfois des conflits entre les tribunaux civils et l'autorité militaire. Cependant ces difficultés furent bientôt écartées dans le département du Potomac. La sévérité croissante de la discipline, le zèle des juges entièrement dévoués aux propriétaires d'esclaves éclaircirent peu à peu les rangs des abolitionistes purs ; d'ailleurs ceux-ci ne pouvaient échapper au prestige que doit nécessairement exercer toute loi, même abhorrée, sur des hommes auxquels l'amour de la constitution, la grande loi, avait mis les armes à la main. Et puis ces rudes gens du nord, qui se trouvaient pour la première fois en contact avec les élégans gentilshommes de la capitale, craignirent bientôt de se déshonorer en s'occupant de cet être méprisé qu'on appelle a stinking nigger.Pendant les premiers mois de la guerre, tout officier visant aux belles manières donnait la preuve de sa distinction aristocratique en confondant les nègres et les abolitionistes dans un même sentiment de mépris.
A l'ouest des Alleghanys, là où une simple rivière, l'Ohio, borne les domaines de la servitude sur une longueur de plus de 1,200 kilomètres, la guerre ne sévissait pas encore, et par conséquent les relations entre le maître et l'esclave n'avaient point été troublées. Le Kentucky s'était déclaré neutre et profitait de ses quelques mois de répit pour servir d'intermédiaire commercial entre le nord et le sud ; il ramassait en toute hâte les dollars que lui procuraient cette nouvelle source de trafic destinée à se tarir bientôt. C'est au-delà du Mississipi, sur les frontières du Kansas, qu'on vit les deux sociétés ennemies s'entre-choquer aussitôt après la déclaration de guerre. Dans ce pays, tous les élémens hostiles se trouvaient en contact et fermentaient depuis de longues années, attendant l'occasion favorable pour engager la lutte. Créé par un premier compromis, l'état du Missouri ne pouvait se développer que par une série non interrompue d'autres compromis. Certains comtés étaient habités uniquement par des colons libres, d'autres, situés par une singulière anomalie dans les parties septentrionales de l'état, renfermaient une forte proportion d'esclaves. La ville de Jefferson, chef-lieu du Missouri, était aux ordres des planteurs, tandis que Saint-Louis, la grande cité qui aspire à devenir le siège du gouvernement des États-Unis, était presque entièrement républicaine, et nommait pour représentans au congrès des adversaires de l'esclavage. Des milliers d'émigrans allemands, des exilés politiques, presque tous abolitionistes ardens et complètement étrangers aux subtilités des légistes américains, prêchaient avec ferveur l'émancipation des noirs. Enfin les souvenirs encore récens de la guerre du Kansas, qui avait ensanglanté les frontières pendant plusieurs années, emplissaient tous les cÏurs de haine et de vengeance. Dans ces régions, situées à plus de 2,000 kilimètres de Washington et rendues presque indépendantes du gouvernement central par la désorganisation temporaire de la république, la lutte devait nécessairement revêtir un caractère particulier et se transformer en guerre d'émancipation. Chose étrange ! c'étaient ces mêmes populations agricoles du Haut-Mississipi, sur lesquelles les esclavagistes avaient le plus compté, qui étaient les premières à demander l'affranchissement des esclaves. Tandis qu'à Washington le président et les généraux de l'armée faisaient assaut de courtoisie envers les propriétaires de nègres et témoignaient par leurs actes du respect qu'ils portaient à l'institution servile, les volontaires du Missouri et du Kansas agissaient tout autrement et demandaient à se battre, non pour les clauses de la constitution, mais bien pour la liberté du sol. Les deux armées de l'est et de l'ouest, que l'immense vallée de l'Ohio séparait l'une de l'autre, et qui s'étaient levées au même appel, apportaient chacune sur les champs de bataille un esprit différent. L'une, composée d'hommes appartenant pour la plupart aux classes industrielles et commerçante de race anglo-saxonne, n'avait d'autre but que de défendre la loi ; l'autre, dont les rangs étaient en grande partie formés d'agriculteurs allemands encore tout pénétrés des idées de l'Europe sur l'esclavage, voulaient avant tout faire triompher la justice. Les représentans de ces deux tendances diverses étaient d'un côté le légiste Lincoln, de l'autre le pionnier Fremont. Si ces deux hommes n'avaient pas été animés tous les deux du plus sincère patriotisme, et si la guerre, en se répandant comme une immense traînée de feu de la Chesapeake à l'Arkansas, n'avait pas bientôt fondu tous les contrastes et donné la même impulsion à toutes les armées en marche, l'antagonisme naturel des états de l'ouest aurait pu devenir une source de dangers pour la république et la menace d'une deuxième scission bien plus douloureuse encore que la première.
Dès le commencement de la guerre, les esclavagistes du Missouri se sentirent frappés au cÏur. Le prix des nègres, cette valeur impressionnable qui est pour les planteurs d'Amérique ce que le cours de la rente est pour les négocians d'Europe, baissa de 80 pour 100 dans l'espace de quelques mois. Des noirs vigoureux, achetés 1,200 dollars à la fin de l'année 1860, étaient revenus en 1861 moyennant une somme de 200 dollars. Les marchands d'esclaves, complètement ruinés maudissaient les républicains du nord et discouraient en faveur de l'insurrection, «le plus sain de tous les devoirs». Un grand nombre de propriétaires qui disposaient encore de fonds considérables se hâtaient de vendre leurs terres à vil prix et disaient adieu à l'état du Missouri pour aller s'établir dans l'Arkansas avec leur bétail humain. Les évasions d'esclaves devenaient chaque jour plus fréquentes. Les volontaires allemands qui occupaient la ville de Saint-Louis, et que les ennemis de l'Union qualifiaient de terroristes, ne négligeaient aucune occasion de violer la loi d'extradition, et tous les nègres fugitifs trouvaient dans leur camp un accueil empressé. D'ailleurs le général Fremont leur donnait l'exemple. Un jour un planteur vint chercher trois nègres qui s'étaient réfugiés dans le camp :«Allez-vous-en, lui répondit le général. Il se peut que vos esclaves soient ici ; mais aussi longtemps que je garderai mon nom, je ne tromperai jamais la confiance que ces hommes ont mis en ma protection !»
Cependant la lutte prenait dans le Missouri un caractère d'acharnement féroce, qui contrastait avec les allures tranquilles de la guerre du Potomac. Autour de Washington, les armées ennemies étaient composées à peu près en entier d'hommes appartenant à des états distincts par le climat, les mÏurs, les traditions ; mais sur les bords du Missouri, les combattans avaient été voisins avant de s'entre-tuer ; ils se connaissaient les uns les autres et portaient dans la lutte cette animosité personnelle qui donne un caractère si effrayant aux guerres civiles. Une victoire remportée par l'un ou l'autre parti pacifiait le pays à la surface ; mais quelques jours après, chaque village, chaque hameau abandonné par les troupes recommençait la guerre pour son propre compte, et telle région qui le lendemain d'une défaite n'offrait en apparence que de paisibles agriculteurs était couverte de guerillas bientôt après le départ de l'ennemi. Sur tous les points du territoire avaient lieu des rencontres à main armée, depuis la bataille proprement dite jusqu'au simple duel. Un grand nombre de villes et de villages étaient brûlés, les campagnes étaient dévastées, la solitude reprenait son domaine. Des sociétés de brigands, étrangères à tous les partis et constituées par actions comme des compagnies industrielles, exploitaient systématiquement le pays par le vol, le meurtre et l'incendie. Le Missouri, auquel sa position centrale, son réseau de rivières, la fertilité de son territoire et ses montagnes de métal presque pur peuvent faire espérer de devenir un jour l'état le plus important de l'Union, courait le risque d'être changé en un désert ; déjà les citoyens étaient obligés d'implorer du répit pour le paiement de leurs taxes. Il fallait aviser au plus tôt. Le 31 août 1861, le général Fremont proclama la loi martiale, et le premier parmi tous les chefs américains, il osa prononcer le mot redoutable d'émancipation ! De sa propre autorité, il déclara libres tous les nègres dont les maîtres auraient été convaincus de rébellion, et, joignant l'exemple au précepte, il mit en liberté deux esclaves de Saint-Louis qui avaient appartenu à des ennemis de l'Union.
C'était là un geste qui peut nous paraître aujourd'hui bien simple. Pourtant l'Amérique entière en frémit. Depuis le désastre de Manassas, rien n'avait ému le peuple d'un pareil effroi. L'esclavage, cette institution qu'avaient maintenue et justifiée par leur exemple les Washington, les Jefferson et les autres pères de la patrie, un soldat y portait violemment la main. Nouveau Samson, il osait renverser les colonnes du temple, et ne craignait pas d'ensevelir le peuple entier sous les ruines ! Il est vrai que le congrès avait récemment voté comme mesure de guerre un bill autorisant la confiscation des esclaves employés aux travaux de siège ou de défense ; mais ces nègres confisqués par le gouvernement et devenus libres en fait restaient encore des immeubles en droit, et le principe constitutionnel de la servitude demeurait dans toute son intégrité. Par une singularité du bill, l'avantage d'être confisqué et pratiquement émancipé était offert aux esclaves qui aidaient les rebelles en travaillant aux fortifications ou en combattant à côté de leurs maîtres ; le gouvernement fédéral les récompensait d'avoir participé à la rébellion, tandis qu'il maintenait dans l'esclavage les nègres assez naïfs pour ne pas demander le pic ou le fusil. Ce procédé eût été simplement absurde, si, d'après la loi, le noir avait pu être considéré comme une personne ; mais on ne voyait en lui qu'une chose, un corps sans âme, et quand on l'arrachait à son maître, c'était uniquement pour punir celui-ci. «Pourquoi, disait un journal unioniste du Kentucky (31) favorable au bill de confiscation, pourquoi les esclaves des traîtres en armes ne seraient-ils pas confisqués pour le compte du gouvernement ?... Les esclaves sont une propriété aussi bien que les mules. Est-il juste et légitime de confisquer une mule et de l'employer au service des transports ? Si cet acte de confiscation est légal, n'est-il pas également juste et légitime de confisquer les esclaves pour qu'ils servent de charretiers ? Hommes et mules sont des propriétés au même titre.» Malheureusement le général Fremont avait eu le tort de voir des hommes dans ces misérables esclaves ; il leur promettait la liberté comme si pareil privilège était fait pour eux ou pour des bêtes de somme ; il portait atteinte aux droits sacrés des propriétaires. Le président s'empressa d'écrire au général pour le rappeler aux termes stricts du bill de confiscation.
Non content d'intervenir ainsi, M. Lincoln révoqua bientôt après le célèbre abolitioniste et le remplaça par le général Halleck, dont l'un des premiers soins fut d'interdire l'entrée du camp à tout noir fugitif ; cependant les partisans du Kansas, insoucieux de toute discipline, n'en continuèrent pas moins leur guerre d'émancipation. Des colons impatiens de toute légalité s'étaient réunis en foule dans ces régions situées aux confins du monde civilisé et forcément négligées par le gouvernement fédéral. Leurs bandes, il faut le dire, étaient composées d'élémens très divers. Nombre de pionniers demi-sauvages étaient accourus uniquement par amour de la bataille. Le plaisir de courir les aventures et de braver le péril, l'orgueil farouche qu'on éprouve à vaincre la faim, le froid ou la fatigue, les émotions de l'embuscade, les hideuses joies du cri de guerre et de la lutte corps à corps, toutes ces choses qui effraient l'homme paisible étaient précisément ce qui attirait ces redoutables jayhawkers.La présence des Indiens ajoutait encore à la fête. La fraction la plus importante de la tribu des Creeks, les Cherokees, les Choctaws, tous les peaux-rouges qui, sous prétexte de civilisation, sont devenus propriétaires de nègres (32), s'étaient soulevés en faveur de la confédération esclavagiste ; ils menaçaient de leurs tomahawks les pionniers du Kansas et scalpaient tout vivans ceux qui tombaient en leur pouvoir. Des coureurs de prairie,des petits blancsdu Texas et de l'Arkansas grossissaient ces bandes féroces. A leur tête, on voyait apparaître le terrible Texien Bosse-de-bison, ce guerrier légendaire qui se disait petit-fils de Fra-Diavolo et portait toujours avec ses armes une bible reliée dans la peau d'un homme du nord tué de sa main. En face de pareils adversaires, les capitaines des bandes unionistes devaient eux-mêmes user de procédés sommaires. Un de ces chefs, le sénateur fédéral Lane, démocrate de vieille roche brusquement converti à l'abolitionisme, ne craignait pas de dire à ses soldats : «Détruisez, dévastez, désolez, voilà la guerre !» Le colonel Jennieson s'exprimait d'une manière encore plus énergique et mêlait à son cri de guerre une sanglante ironie à l'adresse de la cour suprême. «Les rebelles, disait-il, sont hors la loi ! Nous les traiterons partout comme des ennemis de Dieu et des hommes, comme des gens trop vils pour qu'ils puissent rien posséder en propre, comme des êtres n'ayant aucune espèce de droits que les hommes moyaux soient tenus de repecter !» Ses actes étaient d'accord avec ses paroles : il faisait vivre ses troupes sur les propriétés des planteurs, brûlait les maisons en guise d'adieu, donnait la liberté et des armes aux esclaves.
Mais la vraie force des volontaires du Kansas, celle qui leur fit conquérir définitivement le Missouri à la cause de l'Union, c'était la ferveur abolitioniste de quelques-uns d'entre eux. Ceux-ci avaient fait de la délivrance des nègres la mission de leur vie et saisissaient avec enthousiasme l'occasion d'accomplir leur Ïuvre sans avoir à craindre les arguties légales. Héros à la façon des puritains leurs ancêtres, ils étaient résolus à vaincre et prêts à mourir. Sans paie, mal vêtus, mal nourris, complétement dégagés de cette vulgaire ambition de l'avancement qui animait la majorité des autres soldats de l'Union, ils combattaient seulement pour les droits de l'homme et pour la liberté du sol. Leur véritable chef et leur modèle, ce n'était ni Jennieson, ni le sénateur Lane, c'était John Ossawatomie Brown, le pendu de Harpers-Ferry ; dans leurs rangs marchait le fils de la victime, brûlant de venger la mort de son père et chantant avec ses compagnons l'hymne de guerre devenu aujourd'hui la Marseillaisedes nègres. Nous donnons ici les paroles de ce chant national qui tient à la fois du cantique religieux et de la marche de guerre (33).
«Le corps de John Brown pourrit dans la fosse, Ñ et les captifs qu'il essaya de sauver pleurent encore, Ñ il a perdu la vie en luttant pour l'esclave, Ñ mais son âme marche devant nous ! Ñ gloire ! gloire ! Alleluiah ! Ñ Son âme marche devant nous !
«John Brown était un héros indomptable et sincère. Ñ Le Kansas le vit à l'Ïuvre pour défendre nos droits. Ñ aujourd'hui l'herbe verdoie sur sa fosse, Ñ mais son âme marche devant nous. Ñ gloire, etc.
«Il prit Harpers-Ferry avec ses dix-neuf braves ; Ñ il épouvanta la vieille Virginie et la fit trembler jusqu'en ses fondemens ; Ñ puis une bande de traîtres lui fit subir la mort d'un traître, Ñ mais on âme marche devant nous. Ñ gloire, etc.
«John Brown était le Jean-Baptiste du Christ qui nous viendra, Ñ du Christ qui fera tomber les chaînes des captifs. Ñ bientôt, sous le soleil du sud, tous les noirs seront libres, Ñ car son âme marche devant nous. Ñ Gloire, etc.
«vous, soldats de la liberté, frappez, c'est le moment, Ñ portez à l'oppression le coup de la mort que le héros essaya de porter, Ñ car l'aurore du vieux John Brown éclate en un beau jour, Ñ et son âme marche devant nous ! Ñ Gloire ! gloire ! Alleluiah ! Ñ Et son âme marche devant nous !»
Ainsi le fils de John Brown et ses compagnons d'armes, qui chantaient avec lui la gloire de son père, combattaient, non pour le maintien de l'Union, mais pour l'affranchissement des noirs. L'ordre du général Hallack défendant l'admission des nègres fugitifs dans les lignes fédérales n'était pour eux qu'un vain mot et ne leur arrachait qu'un sourire de mépris. Leur Ïuvre d'émancipation n'en était point interrompue. A la fin de l'année 1861, les deux brigades du Kansas, composés de 2,000 hommes à peine, avaient à elles seules délivré plus de 3,000 esclaves, et les avaient acheminés vers la terre de la liberté ; en outre un grand nombre de noirs s'étaient échappés des plantations sans attendre les bandes libératrices, et, voyageant de nuit à travers les forêts, avaient réussi à gagner la frontière. Entraîné par l'exemple de ses hommes, le sénateur Lane, qui, de son propre aveu, «se serait fait avec joie chasseur de nègres avant la prise du fort Sumter», professait maintenant que «l'affranchissement d'un esclave portait au royaume deSecessiaun coup plus terrible que la mort d'un soldat ;» il priait «le Tout-puissant d'endurcir les cÏurs des rebelles comme celui de Pharaon et de les faire persister dans leur crime, afin qu'on pût envahir leur territoire et faire tomber les chaînes de tous les esclaves.» Dans l'espace de six mois, la troupe du brave sénateur, forte de 1,200 volontaires seulement, libéra plus de 2,000 noirs ; souvent elle en comptait dans ses rangs plusieurs centaines qui s'organisaient par compagnies et s'exerçaient au maniement des armes. Lorsque les péripéties de la guerre entraînaient la brigade à une assez grande distance dans l'intérieur du Missouri, les noirs la suivaient dans sa marche et commençaient leur apprentissage d'ouvriers libres en s'occupant des travaux du camp moyennant un salaire de 5 à 10 dollars par mois ; mais après chaque expédition, lorsque la brigade était revenue près de la frontière du Kansas, les affranchis se réunissaient en corps, et sous la conduite d'un chapelain de l'armée se rendaient en caravane vers la terre libre. Ils franchissaient la limite des deux états en poussant des acclamations en l'honeur du vieux John Brown, et, désormais sûrs de leurs propres personnes, ils se divisaient par familles ou par groupes d'amis et s'empressaient d'offrir leurs services aux villageois et aux fermiers du Kansas. Dès la première semaine, ils étaient tous placés et tenaient dans leurs mains la copie du contrat qui leur assurait un salaire régulier, le droit inappréciable d'aller et de venir, celui de conquérir l'aisance ou même la fortune à la sueur de leurs fronts. Des agens spéciaux veillaient à l'exécution des contrats et s'occupaient de l'éducation des nouveaux-venus. Des chapelles, des écoles s'ouvraient dans tous les villages de la frontière immédiatement après l'arrivée des immigrans africains. Plus d'un an s'est écoulé depuis que ces hommes sont devenus libres, et tous les témoignages s'accordent à dire qu'ils travaillent pour leur propre compte avec autant d'ardeur qu'ils mettaient naguère de répugnance à travailler pour le compte d'autrui. Grâce à eux, le Kansas, dont la prospérité actuelle contraste si fortement avec la désolation du Missouri, prouve combien ses énergiques habitans avaient raison de défendre la liberté du sol au péril de leur vie contre les empiètements des planteurs.
Cependant l'état à esclaves de l'Arkansas, aussi bien que l'état libre du Kansas, se peuplait de nègres au dépens du Missouri durant la première période de la guerre. Pour garder leurs troupeaux de noirs que les bandes abolitionistes menaçaient de leur enlever, un grand nombre de planteurs se réfugiaient en toute hâte chez leurs amis du sud. C'était de la part des esclavagistes un aveu d'impuissance, une reculade devant le travail libre, presque une trahison de leur cause. En vain les chefs des rebelles lancèrent-ils des proclamations pour arrêter l'émigration des propriétaires de nègres, les routes de l'Arkansas étaient continuellement encombrées de fugitifs emmenant avec eux leur bétail noir : le gouverneur esclavagiste Claiborne Jackson et le général confédéré Price donnaient eux-mêmes l'exemple et faisaient évacuer leurs plantations du Missouri pour établir leurs nègres dans les vallées de l'Arkansas et de la Rivière-Blanche. Dès le commencement de l'année 1862, les statistiques estimaient que le courant de l'émigration volontaire vers le Kansas et celui de l'émigration forcée vers l'Arkansas avaient fait perdre au Missouri la moitié de sa population asservie. D'après cette estimation, il resterait à peine encore 60,000 esclaves dans l'état (34). Le représentant Henderson, chargé de défendre les intérêts du Missouri dans le sein du congrès, croit pouvoir évaluer à plus de 90,000 le total de la population servile appartenant encore à ses concitoyens. C'est là un chiffre inspiré peut-être par le désir d'enfler la prime d'affranchissement accordée aux planteurs du Missouri ; toutefois cette évaluation suppose elle-même que le nombre des esclaves a décru dans l'état de 25,000, ou de près d'un quart. On le voit, le premier résultat de la lutte a été de faciliter l'émancipation des noirs par la décroissance du capital vivant des planteurs. Après une année de guerre, les rebelles du Missouri comprirent enfin que l'esclavage n'était plus une bonne spéculation et ne valait plus la peine d'être défendu. Dès que la liberté du travail fut admise par les Missouriens comme une nécessité économique, le pays se pacifia ; les bandes éparses cessèrent d'inquiéter les armées de l'Union, et la guerre se déplaça du côté du sud de l'Arkansas. Une fois de plus l'événement prouvait que l'esclavage avait été la seule cause de la séparation.
III Les brigades abolitionistes qui avaient lutté avace tant d'énergie pour la délivrance du Missouri auraient certainement continué la guerre dans l'Arkansas sans demander conseil au gouvernement de Washington, si, par le cours naturel des chsoes, l'armée fédérale n'avait pas commencé à prendre largement sa part dans l'Ïuvre d'émancipation et n'avait ainsi ôté toute raison d'être à l'action isolée des partisans du Kansas. Eclairés par le spectacle des plantations et des marchés de nègres, instruits aussi par leurs défaites, les soldats de l'Union comprenaient enfin que le seul moyen de pénétrer dans les états du sud était de s'en prendre à la cause même de la guerre, à l'esclavage ; ils se demandaient avec irritation s'il n'était pas absurde de marcher à la bataille et de risquer la mort ou la captivité pour que les planteurs, ramenés de force dans l'Union, eussent encore le privilège d'asservir en paix leurs semblables ; ils ne voulaient plus reconnaître à l'aristocratie féodale du sud le droit de commenter la constitution qu'ils avaient eux-mêmes déchirée ; le chant de John Brown devenait leur hymne de guerre ; les paroles de Fremont, qu'on avait d'abord accueillies avec tant de stupeur, étaient maintenant celles de presque toute l'armée.
Le congrès et le président Lincoln, entraînés par la logique des faits, accentuaient aussi de plus en plus leur politique dans le sens de la liberté des noirs. Déjà quelques semaines avant la proclamation du général Fremont, le gouvernement s'était laissé engager dans cette voie, qu'il devait plus tard suivre jusqu'au bout. Des centaines, puis des milliers de nègres échappés au travail forcé des plantations de la Virginie, s'étaient hasardés dans l'enceinte de la forteresse Monroe, à l'entrée de la Chesapeake, et suppliaient le commandant de leur accorder aide et protection ; mais à la piste de ces esclaves venaient les planteurs eux-mêmes réclamant leur bétail humain. Le général Butler reconnut que les nègres réfugiés étaient bien de véritables propriétés ; toutefois il affirmait en même temps que ces hommes, ayant aidé ou pouvant aider à bâtir les fortifications des rebelles, constituaient en réalité une contrebande de guerre. En conséquence, refusant de livrer les noirs, il les déclara de bonne prise comme de véritables articles de contrebande (contrabands).Le secrétaire de la guerre approuva la conduite du général, mais en lui ordonnant de tenir un compte exact des articles confisqués, afin de pouvoir indemniser plus tard ceux des propriétaires qui seraient restés fidèles à l'Union. C'était un accommodement entre la loi et l'équité : les nègres, encore esclaves par une fiction constitutionnelle, étaient néanmoins devenus des hommes libres. Parmi les fugitifs, les uns furent immédiatement employés moyennant salaire aux travaux du port, les autres furent chargés de construire un chemin de fer circulaire auour de la forteresse ; enfin la plupart d'entre eux s'engagèrent comme marins à bord des navires de guerre, et dès le premier mois touchèrent une paie de 8 dollars par mois, non compris les rations. Dans la marine américaine, une véritable égalité règne, parmi les matelots, entre les blancs et les hommes de couleur. Ils travaillent, mangent et s'amusent traternellement ensemble sans faire attention à la différence des races.
En décembre 1861, lors de la réunion du congrès, on put mesurer le chemin parcouru depuis la prise du fort Sumter. Dans son message, le président faisait une proposition qui, deux années auparavant, eût été repoussée avec horreur ; il demandait à la nation américaine d'entrer en relations d'amitié avec les deux républiques noires de Libéria et d'Haïti, et de se faire représenter dans ces états par des chargés d'affaires. Il reconnaissait aussi en termes indirects que les esclaves confisqués étaient vraiment libérés, et, afin d'encourager les états du centre à émanciper leurs nègres, il proposait au congrès l'acquisition d'un nouveau territoire pour y établir les personnes de race africaine. Plus hardies que le président, les chambres passèrent la plus grande partie de leur session à discuter et à voter des bills qui, tout en restant dans les limites posées par la constitution, affaiblissaient de plus en plus le principe de l'esclavage. Elles interdirent aux officiers fédéraux, sous peine de revoi, d'employer leurs soldats à la poursuite des noirs fugitifs ; elles ordonnèrent aux magistrats de ne jamais rendre les nègres sans avoir des preuves évidentes de la fidélité du maître à la cause de la république ; elles aggravèrent les bills de confiscation, et furent sur le point d'adopter une loi qui aurait émancipé purement et simplement les esclaves des rebelles. Bientôt après la discussion de ce bill, on entendait le secrétaire de la guerre applaudir au discours du colonel Cochrane disant à ses soldats : «Prenez l'esclave par la main, donnez-lui un fusil, et demandez-lui, au nom de Dieu, de s'en servir pour la liberté de la race humaine !»
Cependant la loi sur l'extradition des noirs fugitifs existait encore, et les officiers de l'armée l'interprétaient à leur guise, suivant les idées de leur parti ou les vicissitudes de la guerre. Dans le département de l'ouest, le général Hallack et ses subordonnés continuaient de renvoyer impitoyablement tous les nègres qui s'approchaient des lignes de l'armée ; dans la Virginie occidentale, le général Kelley faisait incarcérer les Africains fugitifs en attendant qu'ils fussent réclamés par leurs maîtres ; au Kentucky, des officiers allaient jusqu'à se transformer en marchands de chair humaine, et revendaient aux propriétaires tous les noirs qui avaient imploré leur protection. Dans l'état libre de l'Ohio, des planteurs du sud faits prisonniers étaient autorisés à garder leurs esclaves, et un pasteur protestant, coupable d'avoir favorisé l'évasion d'un noir, était incarcéré pendant six mois. A Washington même, des troupeaux de nègres fugitifs, hommes, femmes, enfans, étaient, à l'insu du président, enfermés dans de hideux cachots où ils restaient des mois entiers sans vêtemens et presque sans nourriture. Aux portes de la capitale, sur les bords du Potomac, un Africain, qui avait servi d'espion à l'armée fédérale, fut rendu par un officier à son ancien maître, qui, dans un transport de rage, fit aussitôt périr l'esclave sous le fouet. Le jury s'assembla et prononça le verdict suivant : «Esclave Jack, âgé de soixante ans, mort de fatigue et d'épuisement.»
A ces atrocités on peut heureusement opposer un grand nombre de cas qui prouvent combien les mÏurs des Américains du nord s'amélioraient à l'égard des nègres. La plupart des généraux, suivant l'exemple qui leur avait été donné par le commandant de la forteresse Monroe, accueillaient tous les fugitifs sans exception, et se hâtaient de leur procurer un travail salarié ; plusieurs juges se déclaraient incompétens quand les maîtres venaient réclamer leurs esclaves enfuis ; le président lui-même, se départant de sa réserve habituelle, disait solennellement que les «contrabansconfisqués ne seraient jamais réduits à une nouvelle servitude» et se déclarait «prêt à abdiquer plutôt que de tolérer une pareille infamie !» Enfin les soldats menaçaient de leurs armes les chasseurs d'esclaves, et quand ils se mettaient en marche, musique en tête, bannières déployées, ils plaçaient les noirs au milieu de la colonne, afin que personne ne s'avisât de les toucher. Aussi le nombre des affranchis s'accroissait-il rapidement dans toutes les parties de la république occupées par les armées du nord. A Saint-Louis du Missouri, au Caire, à Washington, dans la forteresse Monroe et sur tous les points conquis de la côte du sud, des colonies de nègres libres se formèrent sous la protection du drapeau fédéral. De toutes ces colonies, la plus importante et la plus digne d'intérêt est celle de Port-Royal dans la Caroline du sud. C'est là que les Africains des États-Unis ont donné le plus éclatant démenti à ces calomniateurs intéressés d'après lesquels le noir ne saurait travailler, si la vue du fouet ne le tenait courbé sur le sillon.
L'estuaire de Port-Royal, ainsi nommé par le huguenot Jean Ribault en l'honneur de Charles IX, est le meilleur mouillage de la côte redoutable qui s'étend de la Chesapeake au détroit des Florides. Situé entre Charleston et Savannah, les deux plus grandes villes que les confédérés possèdent sur le rivage de l'Océan, il offre aux escadres de l'Union une excellente position stratégique, et permet aux vaisseaux de surveiller efficacement les abords des deux cités voisines. Aussi l'une des premières entreprises tentées par le gouvernement fédéral dans la pensée de rendre le blocus effectif fut-elle de conquérir cet estuaire important. Dans la matinée du 7 novembre 1861, une flotte considérable commença le bombardement des deux forts qui défendaient l'entrée de Port-Royal, et quelques heures après le drapeau étoilé flottait sur les retranchemens de l'ennemi. La prise des forts fit tomber au pouvoir des fédéraux toutes les îles environnantes.
Cet archipel, auquel on donne indifféremment le nom de Port-Royal ou celui de Beaufort, le principal village du comté, s'étend sur une superficie de plus de 700 kilimètres carrés. Séparé de la terre ferme d'un côté par le Broad-River et l'estuaire de Port-Royal, de l'autre côté par le Coosaw-River, et tournant vers la haute mer une plage basse qui continue le rivage de la Caroline, l'archipel présente la forme élégante d'un triangle arrondi. Des canaux tortueux, accessibles aux vaisseaux de guerre, des bayousoù peuvent à peine flotter les barques, enfin de simples couléesque le reflux laisse à sec, partagent l'archipel en une multitude d'îlots presque tous habités et couverts de plantations. Des maisons somptueuses, ombragées de magnolias, d'azédarachs, de chênes verts, se mirent dans les eaux de ces bras de mer paisibles comme des fleuves ou des ruisseaux ; de petits villages, entourés d'orangers et de figuiers, s'élèvent çà et là au détour des bayous ; sur les bords de l'eau s'étendent des champs dont le sol alluvial est d'une extrême fertilité. Les îles de Beaufort et celles qui se prolongent au sud vers Savannah, au nord de Charleston, sont ces fameuses îles de la mer (sea islands),qui produisent la variété du coton à longue fibre, si recherchée pour la fabrication des étoffes délicates (35). Grâce à l'exportation de cette précieuse denrée et à l'excellent riz qu'ils obtenaient en abondance, les propriétaires de l'archipel étaient devenus les plus riches de la Caroline du sud : l'affluence des étrangers qui venaient, pendant la belle saison, respirer la brise de la mer, contribuait encore à grossir leur fortune. Aussi presque tous les planteurs possédaient-ils un nombreux domestique et des centaines de nègres de champ. Sur 40,000 habitans du comté, 33,000 étaient esclaves. Dans tous les états du sud, il n'existait en 1860 que sept comtés où la proportion des noirs fût plus élevé relativement à la population blanche.
Les planteurs de l'archipel de Port-Royal firent preuve d'une complète unanimité dans leurs sentimens de haine envers les hommes du nord et d'un dévouement absolu à la cause qu'ils avaient embrassée. Appartenant à une caste de grands seigneurs qui se targuent d'une noble origine et méprisent souverainement les classes ouvrières et mercantiles de la Nouvelle-Angleterre, les habitans de Beaufort ne voulurent pas même se trouver en contact avec leurs vainqueurs et s'empressèrent de quitter l'archipel, accompagnés de leurs familles et de leur suite de petits blancs. En cette occasion, ils donnèrent un exemple qui, depuis lors, n'a été que très partiellement suivi dans les divers pays à esclaves conquis par les armes fédérales : ils mirent le feu à leurs entrepôts de coton, détruisirent les approvisionnemens de tout genre qu'ils ne pouvaient emporter, commencèrent eux-mêmes à saccager leurs demeures, et s'ils laissèrent sur pied les récoltes de coton déjà presque mûres, ce fut uniquement parce qu'ils n'eurent pas le temps de les ravager. Toutefois il leur restait leur fortune vivante, consistant en mulets, en bestiaux et surtout en esclaves. Avant l'arrivée de la flotte fédérale, quelques propriétaires avaient déjà expédié sur le continent un certain nombre de leurs nègres, d'autres avaient prêté une partie de leurs travailleurs au gouvernement de l'état pour la construction des remparts de Charleston ; mais la majorité des esclaves se trouvaient encore dans l'archipel lorsque les forteresses de Port-Royal tombèrent entre les mains des Yankees.Ñ Aussitôt les planteurs songèrent à la retraite. Choisissant d'abord leurs noirs les plus robustes et les plus adroits, ceux dont les bras ou l'intelligence représentaient le plus fort capital, ils poussèrent devant eux ce troupeau d'hommes désarmés, et plus d'une fois, si l'on en croit le témoignage unanime des noirs, ils firent usage de leurs carabines pour abattre les malheureux qui tâchaient de s'enfuir. Quoi qu'il en soit, l'approche des fédéraux ne permit pas aux sécessionnistes d'emmener tous leurs nègres : la plupart des domestiques vieux ou infirmes, les enfans n'ayant qu'une faible valeur monétaire furent abandonnés dans les cases. Parmi les nègres de champ, un grand nombre trouvèrent le moyen de se cacher et ne se montrèrent qu'après le départ de leurs maîtres. Souvent on leur avait raconté que le seul but des féroces Yankeesétait de capturer les esclaves et de les vendre aux planteurs de Cuba ; néanmoins, dans leur incertitude, les malheureux noirs préféraient rester sur les plantations, attendant leur destinée dans le voisinage des cases et des jardinets qui constituaient leur unique patrie. Ils avaient au moins cette triste consolation, que dans aucun cas les nouveau-venus ne pourraient leur imposer une condition plus dure que celle de leur précédent esclavage. On évalue à 8,000 environ le nombre des nègres qui restèrent dans l'archipel de Beaufort après la fuite précipitée des propriétaires. La moyenne des esclaves trouvés par les fédéraux sur chaque plantation dépassait quarante.
Aussitôt après avoir pris possession des forts, le général Sherman, commandant les troupes de terre de l'Union, lança une proclamation à l'adresse des blancs de la Caroline du sud. Dans ce manifeste, conçu en termes très modérés, le chef des troupes fédérales se plaçait sur le terrain purement constitutionnel : il reconnaissait la légalité de l'esclavage, déclarait «ne vouloir en aucune manière léser les droits et les privilèges des citoyens ou de s'immiscer dans leurs institutions locales et sociales, et protestait de son dévouement respectueux envers le grand état souverain de la Caroline du sud ;» mais il affirmait aussi que «le devoir constitutionnel de sauvegarder l'Union primait tous les autres, et que le maintien des lois spéciales de l'état devait être subordonné aux nécessités militaires créées par l'insurrection.» En dépit de cette affirmation menaçante, il n'en reste pas moins avéré que le général Sherman se croyait encore tenu d'exécuter la loi sur les esclaves fugitifs. Le 9 janvier 1861, il fit rendre un noir qu'un citoyen de la Virginie resté fidèle à l'Union prétendait lui appartenir.
Heureusement que les planteurs caroliniens de l'archipel s'étaient enfuis, laissant derrière eux des milliers de nègres, et quand la proclamation du général unioniste fut affichée sur les murailles de Beaufort, il ne restait plus dans le village qu'un seul blanc, misérable ivrogne, qui n'avait pas eu la force de suivre les hommes de sa race. Les noirs étaient devenus les maîtres des riches habitations, dont ils n'osaient naguère s'approcher qu'en tremblant. Plusieurs d'entre eux, fous de joie, ivres de leur liberté d'un jour, toutefois épouvantés secrètement de leur audace, s'étaient installés dans ces palais et faisaient litière de tous les objets de luxe, incompréhensibles pour eux. D'autres, profitant plus noblement de leur soudaine émancipation, allaient à la recherche d'un ami, d'un frère ou bien d'une femme et d'enfans qui avaient été jadis séparés d'eux, et qui habitaient des plantations éloignées ; enfin un certain nombre de noirs, livrés en proie à une folle épouvante, ne songeaient qu'à se cacher pour échapper à ces hommes du nord, qu'on leur avait dépeints sous des couleurs si atroces, et qu'ils craignaient presque à l'égal de leurs anciens maîtres. En apercevant de loin les soldats fédéraux, ils couraient se réfugier dans les champs de cotonniers, dans les bosquets de chênes verts, ou bien au milieu des joncs, dans les bayous marécageux. Plusieurs centaines de nègres allèrent même chercher asile dans les îlots inhabités de l'archipel, et ne se décidèrent à rentrer sur les plantations que rassurés par leurs amis ou poussés par la faim.
Il est à croire que la plupart des nègres de Beaufort, même ceux qui s'étaient livrés à une joie délirante en voyant leurs maîtres s'enfuir, n'osaient encore se flatter d'être devenus libres. Comme des enfans échappés de l'école, ils profitaient de l'absence des économes, et jouissaient de leur liberté inattendue avec une frénésie d'autant plus sauvage qu'ils y voyaient un simple répit à leur longue servitude. Du reste, la routine ordinaire de leur vie fut à peine troublée par quelques jours d'effervescence. Le commandeur nègre, naguère nommé par le planteur lui-même, avait encore gardé les clés du grenier et du magasin ; c'était lui qui distribuait les rations quotidiennes de maïs et dirigeait les travaux accomplis en commun. Seulement il avait déposé le fouet, cet insigne distinctif de son ancien pouvoir, et n'imposait plus à ses compagnons que par le prestige d'autorité attaché à ses fonctions. On le voit, la servitude avait produit ses conséquences ordinaires : elle avait si bien tué la dignité dans l'âme des esclaves, que les malheureux, délivrés de leurs maîtres, obéissaient encore aux hommes chargés naguère de les fouetter !
Telle est l'influence démoralisante de la captivité, telle est aussi la défiance naturelle de l'esclave, qu'une forte portion des nègres de champ répondaient d'une manière évasive lorsqu'on leur demandait qu'ils préféraient la liberté ou la continuation de l'esclavage. Pauvres gens abrutis, qui comprenaient à peine le sens de ce mot de liberté qu'on n'avait jamais prononcé devant eux, si ce n'est pour en flétrir les noirs affranchis, ils répondaient que «l'homme blanc pouvait disposer de leur sort à sa guise,» ou bien que, «s'ils tombaient entre les mains d'un bon maître, ils ne tiendraient pas à être libres,» ou bien encore «qu'ils accepteraient volontiers la liberté, si on leur donnait en même temps un protecteur blanc.» Ceux auxquels on demandait s'ils prendraient les armes pour aider à repousser une attaque de leurs anciens maîtres répliquaient en frissonnant que «l'homme noir, si longtemps traité comme un chien, n'oserait pas résister au blanc, et s'enfuirait devant lui.» Sentant par instinct que l'étude est la véritable initiation à la liberté, ils n'exprimaient avec énergie d'autre désir que celui d'apprendre, et ne réclamaient pas même la possession de leur propre corps. Bien différents des nègres de champ, que la tâche monotone et pénible des plantations avait généralement transformés en véritables machines, les noirs accoutumés à un travail plus intellectuel et plus indépendant, les pilotes, les charpentiers, les forgerons, parlaient un tout autre langage, et réclamaient hardiment la liberté. Dans l'Île des Dames (Ladies' island),que les confédérés avaient abandonnée, et que les fédéraux n'occupaient pas encore, ces noirs s'armèrent et firent bonne garde pour empêcher le retour de leurs maîtres. Dans l'île de North-Edisto, d'autres noirs soutinrent le choc d'une compagnie de cavalerie rebelle, composée de planteurs, et la mirent en déroute.
Ne pouvant remettre des esclaves que personne ne lui réclamait, le général Sherman dut s'occuper de leur sort ; mais au lieu de suivre à leur égard une politique franche et de leur déclarer que, devenus désormais des hommes libres, ils jouissaient de nouveaux droits et contractaient de nouveaux devoirs, il préféra garder sur cette question une réserve diplomatique : peut-être aussi attendait-il ses inspirations des événemens. Tous les nègres qui se présentèrent devant les officiers fédéraux furent engagés, les uns en qualité de domestiques, les autres comme portefaix ou arrimeurs. Chacun d'eux devait recevoir en échange de son travail un salaire mensuel de 10 dollars, soit 8 dollars en marchandises et 2 dollars en argent. Il est fâcheux d'avoir à constater que ces premiers engagemens ne furent pas toujours tenus avec une scrupuleuse exactitude : des fournisseurs sordides, chargés de livrer les marchandises aux nègres, leur donnaient le plus souvent des objets avariés et cotés à un taux exorbitant ; en outre des maraudeurs, comme il s'en trouve à la suite de toutes les armées, volaient parfois aux noirs le produit de leurs peines. Quant aux nègres qui n'abandonnaient pas les plantations et continuaient les travaux de l'agriculture, ils devaient recevoir en guise de salaire la centième partie du coton qu'ils recueillaient. Les trois mille balles de la récolte représentant une valeur d'environ 4 million de francs, il s'agissait donc de répartir entre des milliers de noirs une somme de 40,000 dollars ; c'était bien peu, et toutefois, ainsi que le constate le rapport officiel de M. Pierce, cette faible somme ne fut jamais payée.
Malgré ces déboires, malgré l'incertitude qui enveloppait encore la destinée des anciens esclaves, malgré la brutale conduite de quelques soldats envers les femmes de couleur, les nègres passèrent dans la joie leurs premiers mois de liberté relative. Leur bonheur était plus grand qu'ils n'avaient osé l'espérer. Ils pouvaient augmenter les dimensions des petits champs où ils cultivaient des vivrespour leur propre compte ; ils reconstituaient librement leurs familles et ne craignaient plus de visiter leurs amis ; enfin ils n'avaient plus à redouter le terrible fouet du commandeur. Chaque soir, ils allumaient de grands feux sur le rivage et passaient une partie de la nuit à danser, à chanter des cantiques, à pousser des cris d'allégresse, à répéter leurs prières «jusqu'à tomber en extase (36).» Avertis par la réverbération des flammes et par tout ce tumulte de joie, les esclaves des plantations riveraines du continent trompaient la surveillance de leurs maîtres, et s'échappaient pour avoir, eux aussi, leur part de liberté. Se cachant de jour dans les marécages, voguant de nuit dans les étroits bayous, souvent dépourvus de nourriture, exposés au froid intense de la saison, ils menaient leur fuite à bonne fin avec cette prudence, cette sagacité, ce courage passif qui caractérisent les races opprimées. Il ne se passait pas une journée que de nouveaux fugitifs n'arrivassent dans le camp fédéral, soit isolés, soit par bandes plus ou moins nombreuses. Des nègres venaient même de Charleston et de Savannah. Pendant le mois de mai 1861, six noirs s'échappèrent de Charleston sur un navire de guerre de six canons, et vinrent livrer leur prise, pavillon flottant, à l'escadre fédérale.
L'augmentation rapide de la population africaine de Port-Royal, les graves difficultés que cette foule de faméliques, sans cesse accrue, ajoutait au problème des approvisionnemens, et surtout les remontrances de la presse abolitioniste du nord, firent enfin comprendre au gouvernement américain qu'il fallait sans retard s'occuper de l'instruction des nègres et de leur organisation en société régulière. Le secrétaire des finances, M. Chase, envoya dans l'archipel un de ses amis, M. Pierce, simple volontaire, qui avait été précédemment chargé de surveiller et d'embrigader les nègres réfugiés sous le canon de la forteresse Monroe. M. Pierce, après s'être rendu un compte rapide de l'état des noirs et des plantations de Port-Royal, s'empressa d'expédier son rapport au secrétaire des finances, et partit pour Boston, où il exposa directement au public la situation des affaires et demanda le personnel et les fonds indispensables à la réussite de son Ïuvre. En même temps d'autres amis des noirs agissaient aussi à New-York et à Philadelphie. Des sociétés s'organisèrent, les souscriptions affluèrent, et moins de trois semaines après le premier appel de M. Pierce, quatre-vingt-treize missionnaires, parmi lesquels dix-neuf femmes, étaient déjà embarqués pour l'estuaire de Port-Royal. Leur mission était «d'agir en qualité de surveillans et d'instituteurs, les uns pour diriger les travaux des champs, les autres pour enseigner aux enfans et, s'il était possible, aux adultes les premiers élémens des connaissances humaines, pour inculquer aux élèves le respect de leur propre dignité et l'habitude de compter sur eux-mêmes.» Cette petite armée pacifique, bien plus importante dans l'histoire de la civilisation que tous les corps de troupes expédiés de part et d'autre depuis le commencement de la guerre civile, se composait presque en entier d'agens envoyés aux frais de sociétés particulières ; trois seulement avaient reçu leur mission du gouvernement fédéral.
A la fin de mars 1862, lorsque M. Pierce revint à Port-Royal accompagné de son état-major d'instituteurs, la population africaine qu'il avait à diriger comprenait 9,050 personnes, sans compter 2,000 noirs établis dans les camps fédéraux, sous la surveillance directe de l'autorité militaire. En outre il devait pourvoir aux besoins des nègres fugitifs et les répartir sur les diverses plantations. Son Ïuvre offrait de grandes difficultés. Sur les 9,050 noirs de l'archipel, 693 étaient vieux, malades ou infirmes, 3,619 enfans n'étaient pas encore en âge de travailler, enfin 300 artisans manquaient complétement d'instrumens et ne pouvaient être utilisés que pour le jardinage. Les charrues et les autres instrumens agricoles étaient en grande partie hors de service ; quant aux mulets et aux chars, ils avaient été mis en réquisition pour les besoins de l'armée, et tous les transports devaient désormais se faire à dos d'homme. Un obstacle plus grand encore se présentait : le gouvernement fédéral avait instamment recommandé la culture si importante du cotonnier sea-island;mais les nègres se refusaient à cultiver cette plante, qui leur rappelait seulement les misères de leur vie passée. Sans attendre les conseils des surveillans, ils s'étaient empressés d'accroître considérablement les dimensions des carreaux que les planteurs leur avaient concédés jadis, et, comprenant qu'il importait surtout d'obtenir une forte récolte de vivres pour éviter la famine, ils avaient semé du maïs sur une étendue considérable de terres ; mais nulle part ils n'avaient continué la culture du cotonnier. Cependant ils n'osèrent pas résister longtemps aux conseils d'instituteurs qui les traitaient en hommes libres, et, bien que la saison fût déjà très avancée, ils se mirent courageusement à l'ouvrage. Sur 5,518 hectares mis en culture, les deux cinquièmes environ furent consacrés au coton. A une balle par hectare, ce qui est à peu près le rendement moyen pour le coton sea-island,on aurait pu compter sur un produit de plusieurs millions de francs ; mais les intempéries et le retard apporté dans les travaux ont donné raison à la répugnance des nègres pour la culture du cotonnier ; la récolte a été presque nulle, et désormais tout le travail des plantations s'est reporté sur la production de vivres.
La déférence avec laquelle les noirs de l'archipel se rendent aux conseils qu'on leur donne est d'autant plus remarquable que l'autorité des missionnaires est purement morale. L'entrée des plantations est interdite aux soldats fédéraux, et les officiers eux-mêmes ne peuvent y pénétrer qu'en qualité de visiteurs. Les surveillans, parmi lesquels se trouve une femme, déploient en général une grande activité ; mais, trop peu nombreux pour diriger personnellement les travaux, ils doivent se borner à parcourir sucessivement les cinq ou six plantations qui leur sont confiées, et dont plusieurs sont situées à quelques lieues de distance les unes des autres. D'ailleurs, la plupart des surveillans, n'étant pas agronomes et n'ayant que des notions insuffisantes sur la culture des plantes du sud, sont obligés de s'en remettre complétement, pour l'ordonnance des travaux, à l'intelligence des nègres eux-mêmes. Ceux-ci, visités seulement de semaine en semaine et laissés pendant l'intervalle à leur propre initiative, ne cessent de travailler avec la même régularité, mais avec plus d'entrain qu'autrefois, et ne négligent aucune précaution nécessaire à la réussite de leurs cultures. Groupés en communes réellement indépendantes, mais encore trop peu dégagés des habitudes de l'esclavage pour adopter les mÏurs républicaines et nommer directement leurs fonctionnaires, ils ont généralement accepté en qualité de directeur (leader)l'ancien commandeur (driver).Celui-ci peut encore punir, mais seulement dans les cas graves et avec l'autorisation du surveillant. Alors il condamne les hommes coupables de paresse ou de quelque délit à se tenir debout sur une barrique devant leurs compagnons de travail ; quant aux femmes, il ne les soumet pas à la honte d'une punition publique et se contente de les enfermer dans une chambre noire. Ce sont là des procédés enfantins ; mais en tout cas ils produisent de meilleurs résultats que le fouet et le collier de force. De février en mai 1862, on n'eut pas même besoin de recourir quarante fois à ces punition naïves, car la première conséquence d'une liberté encore rudimentaire fut d'apprendre au nègre qu'il devait respecter en sa propre personne la qualité d'homme libre. Le châtiment suprême, celui de mettre le nègre aux arrêts au nom de la loi, n'a jamais été appliqué sur les plantations ; c'est là un déshonneur auquel pas un des anciens esclaves de Beaufort, naguère dégradés et abrutis, n'a voulu s'exposer.
Malheureusement la question si épineuse de la propriété du sol n'a point encore été tranchée, et l'on semble s'en remettre pour la solution de ce grand problème à la décision des événemens. Cependant après la certitude de leur liberté, il n'en est pas de plus importante pour les noirs que celle de leur transformation en propriétaires ; d'ailleurs ont-ils donc moins de droits que les maîtres loyaux à une indemnité pour leur longue servitude et les souffrances qu'ils ont endurées ? Une décision prompte est à cet égard d'autant plus nécessaire qu'il ne manque peut-être pas de spéculateurs avides guettant comme des oiseaux de proie le moment favorable pour se substituer aux anciens maîtres et devenir en réalité propriétaires d'esclaves sous prétexte de philanthropie. Provisoirement, la terre abandonnée par les Caroliniens est devenue le domaine du gouvernement américain qui fait exploiter les habitations à son profit ; toutefois il est entendu de part et d'autre que le champ réservé attenant à la cabane, ce negro-patchcomparable au goroddu moujik russe, est désomais la propriété de l'Africain. Bien avant le lever du soleil et longtemps après la tombée de la nuit, on peut voir les nègres à l'ouvrage dans ces petits jardins qui sont pour eux la preuve incontestable de leur liberté.
Les noirs cultivent comme par le passé les grandes plantations ; mais, pleins de répugnance pour la hideuse promiscuité dans laquelle les maintenait la volonté des planteurs, ils se refusent à travailler comme autrefois par grandes chiourmes ou gangs,et préfèrent recevoir séparément leur charge journalière. De son côté, le gouvernement des États-Unis s'engage à leur fournir des vêtemens et de la nourriture, et de temps en temps il leur fait distribuer de petites sommes en attendant que la valeur réelle de leur travail ait été fixée d'une manière certaine. Sans doute les énormes dépenses auxquelles doit suffire le trésor fédéral pour l'achat des munitions de guerre, l'entretien de la flotte et de l'armée, la construction des navires cuirassés, ne permettent pas au secrétaire des finances de rémunérer équitablement les pauvres nègres libérés de Port-Royal ; ceux-ci deviennent en dépit d'eux-mêmes créanciers de l'état, et, bien que leur travail soit une source considérable de revenus (37), ce n'est point eux, nous le craignons, qu'on songe à payer les premiers. Cependant, si les sommes distribuées ne représentent qu'une très faible partie des salaires échus, les travailleurs de l'archipel les reçoivent néanmoins avec joie, car ils les considèrent comme les gages positifs de leurs nouveaux droits. Quant aux noirs employés dans les camps de Port-Royal pour le service de l'armée, ils touchent assez régulièrement leur salaire, qu'un ordre du général Sherman a fixé de 4 à 12 dollars, suivant l'âge, les forces et l'habileté des travailleurs. Du reste, ceux d'entre eux qui savent économiser leurs ressources ont pleine liberté de s'établir comme artisans dans les villages des îles, ou bien de s'installer sur des champs abandonnés pour les cultiver en vrais gentlemen farmers.
Si les nègres des plantations ont été jusqu'ici moins régulièrement payés que leurs frères occupés au service des camps, ils ont heureusement les mêmes occasions de s'instruire, et ils en profitent avec une joie extrême. Quand le nègre tient un livre dans ses mains, il est comme transformé, il est devenu un tout autre homme, car il commence à pénétrer enfin ces mystères du «papier parlé,» qui, pendant de si longs siècles, lui semblaient témoigner en faveur de la divinité du blanc. Plus de trois mille élèves, Ñ tous les enfans en âge de comprendre, aussi bien que les invalides et nombre de vieillards, Ñ se rendent journellement aux diverses écoles établies dans les villages ou sur les plantations de l'archipel ; le soir, quand les enfans rentrent dans leurs cabanes, ils se font professeurs à leur tour et servent de répétiteurs à leurs parens, qui ne peuvent assister qu'à l'école du dimanche. Quelle joie pour les nègres d'ouvrir enfin ce terrible alphabet qu'ils n'auraient pu toucher autrefois sans risquer la torture du fouet, cet alphabet qu'un blanc n'eût pu leur déchiffrer sans se faire condamner à des années d'emprisonnement ! Grâce à l'influence exercée sur eux par leurs instituteurs dévoués et par quelques-unes de ces femmes de la Nouvelle-Angleterre qui cachent une âme si fortement trempée sous des dehors si gracieux, les noirs de Beaufort deviennent policés ; leurs mÏurs s'adoucissent, leur langage, qui d'ailleurs n'avait jamais été mélangé de ces jurons si communs dans les bouches américaines, se purifie singulièrement et ne ressemble plus au jargon ridicule que la tradition prête à «Sambo». Leurs cases, jadis d'une saleté sordide, sont maintenant presque toutes blanchies à la chaux et tenues avec une grande propreté. On y voit quelques meubles autres que l'ancien grabat ; des centaines de familles ont déjà poussé l'amour du comfortable et du beau jusqu'à mettre des vitres à leurs fenêtres et à coller des cartes et des gravures sur les murailles. L'initiative s'est aussi réveillée chez les noirs d'une manière remarquable, et quelques mois à peine après leur émancipation ils prenaient la résolution de pourvoir eux-mêmes aux frais de leur culte, «attendu que la conscience individuelle ne doit reconnaître aucun intermédiaire entre elle et Dieu.» Enfin la joie bruyante et naïve qui caractérise les nègres dans leur état normal commence à faire briller le regard des travailleurs de Beaufort, jadis mornes et abattus. Les négrillons, qui n'avaient aucune espèce de jeux et ne connaissaient d'autre plaisir que celui de se traîner sur le sol ou de se battre en cachette au milieu des ordures, s'amusent aujourd'hui sans crainte à tous les jeux de force et d'adresse avec le même entrain que les petits blancs des écoles du nord.
Les chants des noirs sont également une preuve évidente du changement immense qui s'est opéré. Doués d'un remarquable instinct musical comme la plupart des Africains, les nègres de la Caroline du sud ont l'habitude d'accompagner leur travail par le chant de quelques paroles très simples, exprimant presque toujours un sentiment religieux. Autrefois les airs, chantés sans exception sur le mode mineur, étaient singulièrement mélancoliques ou même lugubres, et quand on entendait résonner au loin ces paroles dolentes, mesurées par le bruit des pioches ou par la cadence des rames, on ne pouvait s'empêcher d'être saisi d'une tristesse profonde. Une seule idée se retrouvait dans tous les chants des noirs, celle de la souffrance physique ou morale, qui est la destinée de l'esclave ; si la ritournelle renfermait en général un mot d'espérance, elle disait aussi que cette espérance, irréalisable sur notre terre, ne pouvait éclore que dans le ciel. «Nous trouverons enfin le repos !» Ñ «Dieu nous délivrera !» Ñ «Patientons ! patientons !» Tels étaient les refrains que les nègres chantaient en chÏur après avoir entendu la voix de solo raconter leurs peines. Le chant le plus répandu était celui de la Pauvre Rosy,que l'on peut considérer comme le type de toutes les autres mélopées des esclaves d'Amérique. Chaque stance se compose d'un seul vers répété trois fois avec une lenteur croissante, et suivi d'un refrain plus rapide. Nous donnons ici les quatre premières stances de cette chanson de douleur :
«Pauvre Rosy, pauvre fille ! Ñ pauvre Rosy, pauvre fille ! Ñ pauvre Rosy, pauvre fille ! Ñ Le ciel sera ma demeure !
« Dures épreuves sur mon chemin !... Ñ ... Le ciel sera ma demeure !
«Je me demande pourquoi ces gens-là m'en veulent !... Ñ ... Le ciel sera ma demeure !
«Quand je parle, je parle avec Dieu !... Ñ ... Le ciel sera ma demeure ! etc.»
Tels étaient sans exception les chants des nègres de Beaufort avant la fuite de leurs maîtres ; mais, chose remarquable, depuis que l'aube de la liberté a commencé de luire pour eux, ils ont appris à chanter gaiment, et, changeant l'allure de leur voix, ils ont adopté le mode majeur. Une de leurs nouvelles chansons, simple contre-partie des anciennes, raconte les souffrances auxquelles ils viennent d'échapper, tandis que le refrain, prononcé plus gravement que le reste, rappelle sans doute, en guise de moralité, la mort des planteurs qui tombent frappés sur les champs de bataille :
«Je n'entends plus l'appel du commandeur, Ñ je n'entends plus l'appel du commandeur, Ñ je n'entends plus l'appel du commandeur. Ñ Des milliers et des milliers périssent ;
«On ne me jette plus mon picotin de maïs, Ñ on ne me jette plus mon picotin de maïs, Ñ on ne me jette plus mon picotin de maïs. Ñ Des milliers et des milliers périssent !
«On ne me donne plus cent coups de fouet, Ñ on ne me donne plus cent coups de fouet, Ñ on ne me donne plus cent coups de fouet. Ñ Des milliers et des milliers périssent ! etc.»
Toutes ces remarquables transformations opérées dans la vie des nègres de Beaufort se sont accomplies avant qu'ils eussent acquis la certitude de leur liberté et le titre de citoyens de l'Union. Toujours un doute redoutable planait sur l'avenir, et ce fut plus d'une année après la fuite de leurs maîtres que le général Saxton les réunit au bruit des fanfares et leur cria : «Vous êtes libres ! vous êtes libres ! Répétez cette parole à vos frères, et que bientôt de chaque cabane du continent, on entende un écho : «Moi aussi je suis libre !» Et pourtant cette période intermédiaire d'apprentissage, pendant laquelle les anciens esclaves ont dû souvent se demander quelle serait leur destinée, a produit des résultats inespérés. Par une singulière coïncidence, c'est dans la Caroline du sud, à l'endroit même où la sécession, fondée sur la servitude du noir, avait pris son origine, qu'a commencé également la première expérience sérieuse tentée sur le sol américain pour transformer les esclaves en hommes indépendans et comptant sur eux-mêmes. Ces mêmes Africains qui ne savaient guère que répondre quand on leur demandait s'ils désiraient la liberté la chérissent aujourd'hui d'un amour farouche, et en même temps les sentimens les plus nobles, l'amour de la patrie, du devoir, de la justice, se sont réveillés dans leurs âmes. Ils ont tenu tout ce que leurs amis espéraient d'eux ; à cette heure c'est aux blancs de remplir leur devoir.
L'expérience est décisive. Quand bien même l'archipel de Beaufort devrait être reconquis par les confédérés, quand bien même les libres colonies de nègres devraient être de nouveau transformées en de hideux campemens d'esclaves, les résultats obtenus n'en resteraient pas moins acquis à l'histoire ; il n'en resterait pas moins prouvé que le nègre affranchi du sud se met à l'Ïuvre avec plaisir, s'instruit et s'améliore avec ardeur, et voit dans le travail sous toutes ses formes le vrai gage de sa liberté. Telles ont été les conséquences d'une première année de guerre pendant laquelle le gouvernement fédéral de Washington n'osait pas encore prononcer la grande parole d'émancipation. Quelles seront les suites de la politique plus franche adoptée aujourd'hui par les hommes du nord, devenus abolitionistes en dépit d'eux-mêmes ? Cette question mérite d'être étudiée à part.
DEPUIS LA GUERRE
2.
LES PLANTATIONS DE LA LOUISIANE Ñ LES RÉGIMENS AFRICAINS Ñ
LES DÉCRETS D'ÉMANCIPATION
(15 décembre1863)
I. Les États-Unis d'Amérique en 1863,par M. Bigelow, Paris 1863 Ñ II. La Terreur blanche au Texas et mon évasion,par M. J.-C. Houzeau, membre de l'académie de Belgique, Bruxelles, 1862. Ñ III. The freed men of South Carolina,by J.M. Mac Kim, 1862. Ñ IV. Official reports on the Negroes of South Carolina, by Edward Pierce, 1862. Ñ V. The Slave Power ; its character, career and probable designs, by J. R. Cairnes, London 1862.
I Dans une étude précédente, nous avons indiqué les changements sociaux qui se sont produits en Amérique pendant la première période de la guerre civile. Au commencement de l'année 1862, on avait déjà mis un terme à l'extension de l'esclavage et libéré de nombreux captifs ; mais on n'avait point encore porté la moindre atteinte à la majesté des lois qui consacraient la servitude. On avait tremblé à la pensée de s'attaquer au véritable ennemi, à cette institutionqui venait de scinder la république en deux fractions hostiles, et qui, pendant trois quarts de siècle, avait lentement perverti le sens moral des citoyens. Il est vrai que plusieurs orateurs s'étaient levés dans les deux chambres du congrès pour exposer des mesures d'affranchissement ; mais leurs propositions n'avaient pas abouti. La plupart des représentans et des sénateurs savaient aussi que tôt ou tard ils seraient obligés de s'en prendre à cette cause fatale de la rebellion, et pourtant ils n'osaient toucher à la propriété sacrée du planteur. On eût dit qu'ils craignaient de réveiller dans les salles du Capitole l'écho de ces voix tonnantes qui célébraient naguère les louanges de l'esclavage et le mettaient hardiment sous la sanction de Dieu lui-même !
Ce fut au président que revint l'honneur de proposer une première mesure d'émancipation, suffisante à elle seule pour amener l'extinction de la servitude dans l'Amérique entière. Le message de M. Lincoln, soumis au congrès de 1862 vers le commencement de la session, était complètement inattendu, et il produisit une véritable commotion, semblable à un choc électrique. Cependant les propositions de ce message étaient parfaitement constitutionnelles et n'empiétaient en aucune manière sur les droits reconnus des législatures locales. Le président demandait simplement aux représentans de la nation de voter des fonds pour venir en aide aux états qui voudraient émanciper leurs nègres en indemnisant les propriétaires. Choisissant la politique la plus habile, qui consiste à dire sa pensée avec une entière sincérité, il suppliait les états à esclaves restés fidèles de vouloir bien accepter le plan de rachat, et ne leur cachait point qu'il voulait ainsi déplacer leurs intérêts et les détourner de toute pensée d'alliance avec la confédération du sud. Puis, abordant la question financière, il constatait que les dépenses courantes, employées maintenant à verser le sang, suffiraient pour racheter en peu d'années les nègres de toute la confédération américaine. Enfin il se permettait une allusion discrète au droit qu'il possédait d'abolir purement et simplement l'esclavage et rappelait aux séparatistes que, l'Union devant être reconstruite à tout prix, la guerre continuerait indéfiniment, et pourrait amener avec elle bien des «incidens imprévus». M. Lincoln s'était exprimé dans un langage d'une grande modération et avec un «profond sentiment de la responsabilité qu'il encourait devant son Dieu et devant son pays ;» néanmoins son message, écouté comme une prophétie, ouvrait sur l'avenir une perspective immense. Tous sentirent que c'était bien là le premier coup de hache porté à la racine de l'arbre qui avait si longtemps couvert l'Amérique de son ombre fatale.
La proposition du président fut vivement appuyée par le congrès, et parmi les votes approbatifs on remarqua principalement ceux de plusieurs représentans des états du centre. Après avoir ainsi adressé un conseil au peuple américain et voté le principe de l'émancipation par la voie du rachat, le congrès n'avait plus à intervenir et devait laisser aux états eux-mêmes le soin de fixer leur destinée ; mais s'il lui était défendu par la constitution de se mêler des affaires intérieures des divers états de l'Union, il pouvait au moins leur donner un bon exemple en émancipant au plus tôt les esclaves de la Colombie, placée sous sa juridiction immédiate. Ce petit district, enclavé entre le Maryland et la Virginie, était encore déshonoré par la présence de plus de 3,000 esclaves que régissait un abominable code noir.En vertu de ces règlemens, tout nègre convaincu d'avoir brisé un réverbère, ou bien attaché un cheval à un arbre, ou bien encore lancé un pétard à moins de 100 mètres d'une maison, était passible de trente-neuf coups de fouet. Le congrès républicain ne pouvait plus autoriser de pareilles horreurs dans son domaine. Bientôt après avoir approuvé le message du président, les chambres adoptèrent, à la majorité des deux tiers, un bill affranchissant ces malheureux noirs colombiens, qu'en style parlementaire on désignait par la périphrase de «certaines personnes astreintes au service ou au travail.» Le total de l'indemnité allouée aux propriétaires fut fixé à 4 millions de dollars ; en outre le congrès vota une somme de 400,000 dollars pour venir en aide aux nègres qui témoigneraient le désir de s'expatrier.
Dès que l'adoption du bill fut connue dans Washington, la Capitole fut salué par un immense cri de joie. La population de couleur, composée pour les trois quarts de nègres libres, parfaitement initiés à la vie politique, était dans une jubilation impossible à décrire : de toutes parts elle se précipitait dans les églises pour donner un libre cours à son enthousiasme par des actions de grâce, des hymnes et des pleurs de joie. De temps en temps, on apprenait que des propriétaires avides, profitant des quelques jours de répit qui leur restaient encore, emmenaient de force leurs noirs les plus vigoureux et leurs plus belles mulâtresses pour les vendre sur les marchés du Maryland à un prix supérieur au chiffre de l'indemnité ; mais ces douleurs de famille se perdaient dans l'allégresse universelle. L'affranchissement des esclaves de la Colombie, que le sénateur Sumner n'avait pu proposer en 1850 sans courir de véritables dangers pour sa vie, était désormais une réalité. Les orateurs qui parlaient de justice et de liberté dans les salles du Capitole n'étaient plus exposés à entendre en guise de réponse les cris d'un esclave flagellé par le fouetteur public. Après leur mise en liberté, les noirs, qu'on avait accusé d'avance de préparer une bacchanale de crimes, continuèrent d'être les citoyens les plus paisibles de Washington ; ils ne songèrent pas même à quitter leurs anciens maîtres, et se contentèrent d'exiger, en échange de leurs services, un salaire mensuel de 8 à 12 dollars. Quant au subside voté par le congrès pour favoriser l'émigration des affranchis, il resta complètement sans emploi. Aussi bien que les blancs, les noirs se permettent d'aimer le pays qui les a vus naître, et, puisqu'ils y trouvent la liberté, quelle raison auraient-ils de le quitter désormais ? Comme leurs frères nés libres, ils sauront y conquérir l'aisance, et contribuer par leur travail à la prospérité de tous (38).
En émancipant les esclaves du district fédéral, le congrès n'avait heureusement pas épuisé tous ses pouvoirs constitutionnels : il pouvait également abolir la servitude dans les territoiresde l'Union, c'est-à-dire dans les diverses contrées de l'ouest qui n'ont pas encore une population assez considérable pour être élevés au rang d'états. Par cette mesure générale d'affranchissement, les chambres de Washington rentraient dans la tradition du droit national et confirmaient la célèbre ordonnance de 1787, que les propriétaires d'esclaves avaient constamment violée depuis 1820, époque de l'admission du Missouri. En 1854, une dernière violation des lois, plus audacieuse que les précédentes, avait ouvert à l'esclavage l'immense étendu des territoires ; maintenant, par un juste retour du sort, cet espace, presque aussi vaste que la partie déjà colonisée des États-Unis, est à jamais fermé à tous les propriétaires de nègres. Il était temps. Grâce aux faveurs du pouvoir qui avait partout suivi l'institution de l'esclavage, il s'était introduit jusque dans les territoires où le climat et les cultures agricoles semblaient exiger le travail libre. Le Nebraska lui-même, situé dans la partie la plus septentrionale de l'Union, comptait parmi ses habitans quelques nègres asservis. Or, il faut l'avouer à la honte de la nature humaine, la richesse acquise par la criminelle possession d'autres hommes suffisant pour assurer aux planteurs une influence prépondérante sur presque tous leurs concitoyens, on pouvait craindre de voir les propriétaires d'esclaves entraîner vers la confédération du sud toutes les contrées qu'ils avaient envahies. Parmi les territoires où la servitude aurait pu facilement s'étendre et amener la rébellion comme conséquence forcée, il faut compter principalement l'Utah, déjà si redoutable par sa forte société théocratique, et le Nouveau-Mexique, qui semble une dépendance naturelle du Texas, et que M. Jefferson Davis n'a cessé de regarder comme faisant partie de la grande confédération du cercle d'or(39). L'acte d'émancipation a désormais écarté tout danger de scission dans le far west; sûrs de l'avenir, les colons libres peuvent se diriger en paix vers ces contrées et former un cordon sanitaire autour de l'oligarchie des planteurs.
Peu important en apparence, puisqu'il libérait au plus quelques centaines d'esclaves, le bill d'affranchissement des territoires était en réalité l'acte le plus considérable émané de l'initiative du congrès depuis le commencement de la guerre. Non-seulement il maintenait dans le sein de l'Union américaine des contrées qui contiendront peut-être un jour cent millions d'hommes, mais il mettait un terme aux interminables querelles qui avaient agité les deux fractions de la république ; il refoulait l'esclavage, auquel il faut pour exister un domaine sans cesse agrandi (40). C'était là un coup décisif porté à «l'institution patriarcale,» et si le congrès avait interrompu ses séances immédiatement après le vote, si les armées en marche s'étaient arrêtées soudain, le bill n'en aurait pas moins contenu en germe la mort de l'esclavage en Amérique. M. Sumner et d'autres abolitionistes ardens proposaient de rendre la mesure encore plus efficace en transformant par un vote tous les états insurgés en de simples territoires. De cette manière, les populations du sud auraient été condamnées d'avance à ne pouvoir rentrer dans le sein de l'Union sans modifier leurs constitutions locales pour assurer la liberté des nègres. Un simple décret d'émancipation voté par le congrès de Washington eût sans doute été plus noble et plus hardi que l'ingénieux artifice conseillé par M. Sumner ; mais les chambres, effrayées peut-être de l'Ïuvre qu'elles avaient accompli déjà, ne se laissèrent pas entraîner ni à l'une ni à l'autre mesure. Elle se bornèrent à confirmer, en les aggravant, les bills de confiscation passés antérieurement, à modifier la loi d'extradition dans un sens favorable aux esclaves, à sanctionner un traité conclu avec la Grande-Bretagne pour l'énergique répression de la traite des noirs. A l'égard du principe de l'esclavage, cause unique de la guerre civile, le congrès continuait de donner des preuves de sa patiente longanimité ; la lutte durait déjà depuis plus d'une année, et les législateurs se renfermaient encore dans les limites que leur avait tracées la constitution.
Le président Lincoln reculait aussi devant la nécessité qui devait tôt ou tard s'imposer à lui, et, plein d'anxiété sur les conséquences d'un décret d'émancipation, il ne négligeait aucune occasion de rappeler aux impatiens le texte formel de la loi. En mai 1862, quelques jours après le vote du bill affranchissant les esclaves des territoires, le général Hunter, qui commandait à Port-royal, crut que le moment était venu de prononcer la grande parole, et, sans en avoir averti le gouvernement, il octroya de son propre chef la liberté à tous les noirs de la Caroline du sud, de la Georgie et de la Floride, c'est-à-dire à près d'un million d'hommes, le quart de toute la population servile. La nouvelle de cette mesure de guerre produisit dans le nord une très vive émotion, bien inférieure toutefois à celle qui avait accueilli la célèbre proclamation du général Fremont. L'esprit public avait fait de tels progrès depuis quelques mois, que le décret du général Hunter était presque attendu ; seulement tous les regards se tournèrent vers le président pour savoir si le moment d'agir dans le même sens était enfin venu pour lui. La réponse ne tarda point. Par un message empreint d'une grande noblesse et d'une certaine mélancolie, M. Lincoln supprima comme inconstitutionnel l'édit du général Hunter ; mais en même temps il affirma qu'il avait lui-même le droit d'émanciper les esclaves de tous les rebelles. Il rappela aux planteurs l'offre qu'il leur avait faite récemment pour le rachat des noirs ; il conjura les séparatistes de ne pas se vouer à la ruine alors qu'on leur offrait généreusement un moyen de salut : «Ne voulez-vous pas accepter ma proposition ? s'écria-t-il en terminant. Jamais, dans les temps passés, un seul effort n'aura pu, par la providence de Dieu, produire autant de bien qu'il est aujourd'hui votre glorieux privilège de pouvoir en accomplir ! Puisse l'avenir n'avoir pas à déplorer que vous ayez négligé cette occasion unique !» Cet appel n'a pas été entendu. Avec cette exaspération que donne la conscience d'une mauvaise cause, les planteurs ont mieux aimé risquer leur vie et leur fortune que de descendre à la honte de transiger. Frappés de cette démence suprême que Jupiter inflige à ceux qu'il veut perdre, ils courent avec furie à leur ruine.
II. Tandis que le congrès enlevait à l'esclavage par un vote décisif ces immenses territoires que les deux sections de la république s'étaient toujours disputés, la flotte fédérale, commandée par deux frères d'adoption, David Porter et David Farragut, arrachait aux séparatistes la grande métropole du sud, plus importante à elle seule qu'un grand état comme le Texas ou la Floride. La prise de la Nouvelle-Orléans donnait aux unionistes la possession complète de toute la Basse-Louisiane, peuplée d'environ 300,000 habitans, sur lesquels près de 100,000 étaient encore esclaves. En un seul jour, les états confédérés perdaient la vingt-cinquième partie de leur population. La nouvelle épreuve qu'avait à subir «l'instituion particulière» allait s'accomplir sur une grande échelle.
Considérés en masse, les esclaves de la Basse-Louisiane forment une sorte de tribu distincte relativement aux autres nègres américains. Au commencement du siècle, les noirs de la Nouvelle-Orléans et des plantations voisines étaient presque tous créoles,c'est-à-dire nés dans le pays même ou dans les Antilles. Depuis, cette partie de la population esclave ayant considérablement décru par suite de l'insalubrité du climat et de l'aggravation du travail, les propriétaires n'ont pu remplir les vides de leurs chiourmes que par l'importation de nègres achetés au Kentucky et dans les autres états du centre. Aujourd'hui les créoles ne constituent plus qu'une faible minorité parmi les noirs du Bas-Mississipi, et leur ancien patois, si musical et si naïf, est remplacé par l'anglais. Toutefois l'élément créole ne s'est mélangé avec l'élément africain qu'à la condition de le transformer graduellement et de lui imprimer un tout autre caractère. Les esclaves d'origine louisianaise, en général assez fortement modifiés par le croisement de la race noire avec la race caucasienne, ont donné à leurs nouveaux compangons de servitude un peu de cette grâce naturelle, de cette bravoure irréfléchie, de cette vanité chevaleresque qu'ils avaient reçues de leurs maîtres français et espagnols ; en même temps ils ont acquis cette ténacité prudente et cette longue patience qui distinguent les nègres élevés par les Anglo-Américains. En développant leurs ressources intellectuelles et en fortifiant leur caractère, la fusion des noirs créoles et américains a eu pour résultat de leur faire chérir la liberté d'un amour plus vif et plus raisonné. A ce grand privilège que le croisement des races et des familles assure aux esclaves louisianais, il faut ajouter encore d'autres avantages : la proximité d'une cité puissnate où se trouvent un grand nombre d'hommes de couleur, propriétaires et libres, les visites d'étrangers du nord et de l'Europe dissertant plus ou moins ouvertement sur l'esclavage en dépit de la sévérité des lois, enfin la présence de plusieurs nègres de Saint-Domingue racontant à leur manière la légende des anciennes guerres. Quand l'escadre des canonnières fédérales passa victorieusement devant les forts du Mississipi, la population asservie de la Basse-Louisiane était depuis longtemps préparée pour un changement. Les esclaves prêtaient l'oreille au bruit du canon avec autant d'anxiété que les planteurs.
Déjà plusieurs mois avant la prise de la Nouvelle-Orléans, le général Phelps, commandant les troupes unionistes stationnées à l'Île aux Vaisseaux, avait adressé aux planteurs de la Louisiane une proclamation où la nécessité de l'affranchissement était nettement indiquée. Cet appel fut accueilli par le mépris et la colère dans les riches habitations des propriétaires blancs, mais il réveilla de tout autres sentimens dans les cases des nègres, où l'apportèrent les fils mystérieux de ce télégraphe souterrainqui met en communication tous les camps d'esclaves. Dans sa proclamation, malheureusement trop verbeuse, le général Phelps affirmait que désormais «les états à esclaves étaient moralement tenus d'abolir la servitude ;» il prouvait que l'existence dans un même état de deux sociétés, l'une libre et l'autre esclave, devenait à la longue absolument impossible ; il se demandait même s'il ne serait pas convenable d'extirper violemment l'esclavage par une révolution (revolutionize slavery out of existence),et terminait ainsi : «Le travail manuel est noble dans sa nature et ne peut être systématiquement avili par aucune nation sans que la paix publique, le bien-être général et la force collective du peuple ne diminuent en même temps. Le travail libre est la base de granit sur laquelle doivent reposer les libres institutions. Aussi notre mot d'ordre sera partout et toujours : «le travail libre et les droits de l'ouvrier.» On comprend l'effet que de semblables paroles durent produire au milieu d'une société qui repose au contraire sur «le bloc de marbre noir,» et professe que «le capital doit posséder son travail,» c'est-à-dire les travailleurs eux-mêmes. Jusque dans les états du nord, la proclamation du général Phelps causa un grand scandale.
Entré en vainqueur à la Nouvelle-Orléans, le général Butler devait réaliser en grande partie l'Ïuvre d'émancipation que son prédécesseur avait annoncée aux Louisianais comme inévitable. Déjà la société tout entière était en voie de désorganisation : l'esclavage ne se maintenait plus que par la force de l'habitude et, loin d'enrichir les maîtres, ne servait plus qu'à hâter leur ruine. On sait que les planteurs, endettés avant la guerre de plus d'un milliard envers les négocians du nord, avaient trouvé plaisant d'annihiler cette lourde dette par un solennel décret ; mais cette manière expéditive de solder les comptes arriérés n'empêcha pas la guerre civile de produire immédiatement les conséquences les plus désastreuses dans toutes les plantations du sud. Le coton, qu'en Europe on eût payé au poids de l'or, ne valait plus même, dans les états confédérés, les frais d'expédition jusqu'au port d'embarquement ; le sucre louisianais, auquel un tarif protecteur assurait jadis la clientèle de tous les états du nord, ne trouvait plus qu'un nombre limité de consommateurs et se vendait à peine au quart de son prix normal. Par suite de la cherté croissante de tous les objets de luxe et d'un grand nombre de denrées de première nécessité, les dépenses des planteurs augmentaient en proportion de l'amoindrissement de leurs revenus ; de nouveau ils étaient obligés de s'adresser à des capitalistes qui leur procuraient à des taux usuraires les moyens de vivre et de continuer leurs exploitations agricoles ; la pauvreté, puis la misère, entraient dans ces demeures jadis si luxueuses. Pour comble de malheur, les levées du fleuves, mal entretenues pendant cette année de discordes, avaient cédé sur plusieurs points à la pression des crues, et les eaux débordées avaient ravagé les campagnes. Dans quelques parties de la Basse-Louisiane, la disette avait été suivie d'une véritable famine, et lorsque le général Butler s'empara de la Nouvelle-Orléans, un certain nombre de propriétaires avaient été obligés de licencier leurs esclaves faute de pouvoir les nourrir.
Bientôt après, la position devint encore beaucoup plus grave pour les planteurs louisianais établis sur les bords du Mississipi. Ils se voyaient pris entre deux feux. En aval se trouvaient les forces fédérales, gardant la métropole, qui est l'unique marché du pays, le seul endroit où puissent s'opérer les échanges. En amont et dans l'intérieur des terres, les troupes esclavagistes arrêtaient complètement le trafic, et faisaient tous leurs efforts pour affamer la Nouvelle-Orléans et les campagnes voisines. Le gouverneur séparatiste Moore, réfugié à l'ouest du Mississipi, dans le district des Attakapas, interdisait aux planteurs tout commerce avec l'ennemi, et leur défendait de mettre le pied dans aucune ville occupée par les Yankees.Le général Van Dorn, campé dans la région orientale de l'état, enjoignait à tous les riverains du Mississipi, sans exception, d'abandonner leurs demeures et de se retirer avec leurs familles et leurs domestiques à huit milles au moins dans les forêts de l'intérieur. Ne pouvant se conformer à un ordre semblable, qui était pour eux une véritable condamnation à mort, les planteurs s'exposaient à se faire traiter en ennemis par les confédérés eux-mêmes. Les habitans de la paroisse de Saint-Tammany ayant écrit au général esclavagiste Ruggles pour lui exposer leur triste situation et lui demander l'autorisation d'échapper à la famine en vendant aux Orléanais des briques et le bois de leurs forêts, il leur fut répondu : «Vos fils et vos frères sont morts sous les balles ; c'est à votre tour de vous sacrifier. Mourez de faim !» Pour aggraver encore la détresse univeselle, des bandes de petits blancs parcouraient diverses paroisses en pillant les planteurs, ou bien en payant leurs denrées avec de faux billets.
L'esclavage, qui ne peut subsister longtemps sans les rigueurs d'une forte discipline et sans une régularité automatique des habitudes, se maintenait à grand'peine dans une société si complétement désorganisée. D'ailleurs, sur la plupart des habitations, les blancs, dans les rangs desquels la guerre civile avait déjà fait bien des vides, étaient trop peu nombreux pour employer des mesures de rigueur contre leurs noirs : les coups de fouet, le carcan, le cachot, étaient forcément tombés en désuétude, et les économes des plantations n'avaient plus d'autres moyens de se faire écouter que les flatteries et les prières. La désertion était devenue générale. Même à l'époque terrible de la domination absolue des planteurs, des centaines de nègres marrons,poussés par un invincible amour de la liberté, avaient préféré vivre, dans les bois ou dans les marais, de la vie des bêtes sauvages, exposés à la faim, au froid, aux hasards d'un combat à outrance avec les limiers des chasseurs. Maintenant des milliers de noirs suivaient l'exemple donné par leurs compagnons plus hardis. N'ayant plus de dangers à courir, ils émigraient par groupes de familles ; munis de leurs provisions et de leurs instrumens de travail, ils allaient établir leurs campemens sur la lisière des bois, et semaient du maïs pour leur propre compte dans le sol récemment défriché. Ainsi la seule approche des fédéraux suffisait à faire évanouir cette institution que les planteurs prétendent être le fondement même de leur société. Les nègres marrons, assez nombreux pour mettre les plantations à feu et à sang et pour égorger leurs anciens maîtres, ne vengèrent point leurs longues souffrances et celles de leurs frères qui avaient été pendus avant la guerre. Naturellement doux, bienfaisans et dévoués, les noirs de la Louisiane abhorrent la vue du sang, et l'on a même vu des nègres se faire sauter la main d'un coup de hache pour ne pas servir de bourreaux. En 1861, au milieu de la décomposition générale de la société créole, les esclaves ne firent jamais usage de leurs armes, si ce n'est dans le cas de défense personnelle. Sur l'habitation Millaudon, l'économe fut tué par un noir qu'il venait de faire cruellement fustiger. A la Nouvelle-Orléans, cent cinquante nègres fugitifs essayèrent vainement de se frayer un passage à main armée à travers une compagnie de constables qui voulaient s'emparer d'eux pour les incarcérer comme esclaves. Qui oserait leur reprocher d'avoir ainsi défendu leur liberté, si tardive, hélas ! et si précaire ?
Sur quelques plantations, des noirs intelligens, profitant de l'extrême embarras de leurs maîtres, prirent l'initiative d'un mouvement qui devait amener un changement radical dans les conditions du travail et dans les relations entre les planteurs et leurs ouvriers d'origine africaine : ils se déclarèrent prêts à continuer leurs travaux habituels, pourvu qu'en échange on leur assurât un salaire régulier, soit en argent, soit en nature. Chose remarquable, et qui prouve clairement que la servitude des noirs avait toujours eu l'intérêt le plus grossier pour unique raison d'être, un grand nombre d'habitans acceptèrent les conditions posées par ceux qu'ils n'avaient pas cessé d'appeler leurs esclaves. Des planteurs qui avaient encore quelques ressources monétaires s'engagèrent à payer pour le labeur mensuel de chaque nègre de champ une somme variant de 5 à 12 dollars, suivant l'âge et la force des travailleurs. D'autres propriétaires tout à fait obérés consentirent à céder une partie de la récolte à leurs noirs en dédommagement du travail effectué pendant l'année. Ainsi, par le cours naturel des choses, sans la moindre intervention d'une force brutale, un certain nombre d'esclaves étaient devenus métayers : ils partageaient avec leurs anciens maîtres, ils traitaient de pair avec ce capital qui naguère les avait si durement exploités.
Il est vrai de dire que le général Butler aida puissamment à cette transformation de la servitude en travail libre. Ancien démocrate, ayant dû à la violence de ses opinions l'honneur peu enviable de siéger en 1860 dans la convention esclavagiste de Charleston, le général était arrivé à la Nouvelle-Orléans avec la ferme intention de ne jamais intervenir entre les deux races et de respecter l'institution tant de fois proclamée sainte ; mais, en dépit de la réserve qu'il s'était promis de montrer au sujet de la question fatale, il s'aperçut bien vite que le seul moyen de reconquérir le sud était d'y changer les conditions du travail. L'attitude des diverses fractions de la population orléanaise eût suffi d'ailleurs pour le lui prouver. Les planteurs, les riches négocians, tous ceux qui, sous une forme ou sous une autre, vivent des produits de l'esclavage, accueillaient les troupes fédérales avec un sentiment de profonde hostilité, et, refusant presque unanimement de prêter le serment d'allégeance, se servaient de leurs journaux pour faire aux hommes du nord une guerre continuelle de calomnies et d'insinuations perfides. En revanche tous les blancs appartenant à la classe des ouvriers et des artisans s'étaient empressés, au nombre de 14,000, de protester de leur dévouement à l'Union, et saluaient «l'ancien drapeau» de leurs acclamations enthousiastes (41). Le général Butler prit rapidement son parti : il appliqua largement la loi de séquestre votée par le congrès, déclara confisqués, et par conséquent libres, tous les esclaves qui se trouvaient dans les districts encore insurgés de la Basse-Louisiane, donna des ordres pour que les nègres marrons fussent accueillis dans les lignes fédérales, et, désirant procéder au recensement des noirs qui avaient droit à la liberté, fit cesser toutes les ventes fictives qui faisaient passer aux mains de planteurs prétendus loyaux les propriétés situées entre le Mississipi et le bayou Lafourche. Il tâchait en même temps de réconcilier les noirs avec les propriétaires qui prêtaient le serment de fidélité à l'Union. C'est ainsi que dans les importantes paroisses de Saint-Bernard et de Plaquemine il traita au nom des nègres fugitifs et promit leur retour sur les plantations, si les habitans s'engageaient de leur côté à ne jamais exiger un travail de plus de dix heures par jour, à supprimer complètement les châtimens corporels, et à payer aux noirs un salaire menseul de 10 dollars pour les hommes, de 5 dollars pour les femmes et pour les adolescens de dix à quinze ans. Confians dans la parole du général, les nègres, devenus ouvriers salariés, consentirent à regagner leurs cases, et se mirent au travail avec une émulation qu'on ne leur connaissait pas. Les planteurs furent les premiers à profiter du sacrifice de leurs prétendus droits. Plusieurs d'entre eux, enchantés des résultats obtenus et cédant peut-être aux bonnes inspirations de leur cÏur, signèrent spontanément des actes d'émancipation complète en faveurs de leurs anciens esclaves (42).
Dans la cité même de la Nouvelle-Orléans, les signes précurseurs d'un nouvel ordre des choses n'étaient pas moins évidens que sur les plantations. Un millier d'hommes libres de couleur, que le gouverneur confédéré Moore avait précédemment enrôlés sous le nom de turcoset qui n'avaient pas osé se soustraire à la conscription dans la crainte d'être massacrés, s'empressèrent, aussitôt après la fuite des esclavagistes, de demander leur incorporation dans les troupes fédérales. L'autorisation de s'engager au service de l'Union leur fut immédiatement accordée par un ordre du jour dans lequel le général butler rendait publiquement «hommage à la loyauté et au patriotisme de ces braves,» et les remerciait de leur dévouement «avec éloge et respect». Noirs et mulâtres, affranchis et hommes libres se présentèrent en foule devant le colonel chargé de les embrigader, et bientôt la garnison fédérale de la Nouvelle-Orléans se trouva renforcée de trois régimens d'hommes de couleur, chargés, par un juste retour des choses, de surveiller les planteurs rebelles qui les avaient si longtemps opprimés. Et pendant que les volontaires africains s'exerçaient au maniement des armes pour défendre à la fois leur propre indépendance et l'intégrité de l'Union, les hommes de couleur les plus instruits et les plus intelligens de la Nouvelle-Orléans revendiquaient pour la première fois la justice due à leur race, et dans cette ville où le mot émancipation résonnait naguère comme un blasphème ne craignaient pas de publier deux journaux consacrés uniquement à la cause des noirs. Les esclaves que la loyautévraie ou prétendue de leurs possesseurs empêchait d'émanciper commençaient eux-mêmes à relever la tête. On en vit qui poussaient l'audace jusqu'à citer leurs maîtres devant les tribunaux et à réclamer des dommages-intérêts pour les coups qu'ils avaient reçus. Une négresse qu'un homme libre avait achetée pour en faire sa concubine et s'enrichir en vendant successivement les enfans qu'il comptait avoir d'elle assigna devant les juges l'ignoble spéculateur qui lui servait de maître, et réussit à faire prononcer la liberté de ses enfans et la sienne propre. Bien plus, des personnes de couleur osèrent s'asseoir à côté des blancs dans les omnibus et les wagons, et provoquèrent un jugement du tribunal qui leur donnait l'autorisation d'en agir désormais ainsi. Enfin les marchés d'esclaves restèrent fermés pendant plusieurs mois. Pour ceux qui ont vu la Nouvelle-Orléans dans le beau temps de la servitude, ces faits prouvent surabondamment l'immense progrès qui s'est accompli dans les mÏurs et dans l'état social.
En décembre 1862, lorsque Butler fut remplacé par le général Banks dans le gouvernement de la Lousiane, ces deux hommes, dont l'un appartenait au vieux parti démocratique, tandis que l'autre avait été longtemps le coryphée des républicains, tinrent néanmoins à peu près le même langage au sujet de l'institution servile. Le plus énergique des deux ne fut pas celui que ses antécédens politiques engageaient sans retour dans la voie de l'émancipation ; aussi les séparatistes de la Louisiane, auquels leur fortune, leur talent et leur audace assuraient toujours une grande influence, virent-ils dans l'arrivée du général Banks une occasion favorable pour tenter une réaction. En un seul jour, les officiers de police, dévoués à l'ancien ordre des choses, arrêtèrent indistinctement tous les nègres qu'ils trouvèrent dans les rues de la ville, aussi bien les hommes libres que les esclaves fugitifs, et les enfermèrent pêle-mêle dans les prisons et les cachots. En même temps ils firent revivre le règlement du couvre-feu,qui interdisait à toutes les personnes de couleur de se montrer dans les rues après sept heures et demie du soir sous peine d'être incarcérées et fouettées ; mais l'aristocratie louisianaise avait trop présumé de la faiblesse du représentant de l'Union en pensant que de pareilles mesures pourraient être tolérées. Un ordre du jour mit un terme à ces efforts criminels des planteurs dépossédés, et les nègres obtinrent de nouveau ce droit, en apparence si simple, d'aller et de venir sans passeport, et de fouler le même pavé que les blancs de noble race caucasienne. Bientôt la transformation de la servitude en apprentissage reprit également son cours dans les propriétés riveraines du fleuve. Après de nombreux tâtonnements et diverses proclamations assez contradictoires, le général Banks, en février 1863, a fini par conclure avec les planteurs une espèce de traité au nom de leurs anciens esclaves. Ce traité n'est point équitable à l'égard des nègres, puisqu'ils ne reçoivent pas encore le titre d'hommes libres ; mais ils obtiennent déjà d'importantes garanties, incompatibles avec la continuation de l'esclavage. En premier lieu, ils peuvent choisir entre le service des planteurs et celui du gouvernement, et leur décision doit être respectée ; s'ils consentent à retourner sur les plantations, les propriétaires doivent leur payer un salaire de 1 à 3 dolalrs par mois, car «le travail a un droit absolu à une part des produits de la culture.» Enfin les châtimens corporels sont abolis, et le Général Banks fait entendre aux planteurs qu'il ne s'engage point à maintenir la discipline et la régularité du travail, si les nègres ne sont pas traités avec douceur. La plupart des planteurs protestent au nom du principe : ils n'en cèdent pas moins, et consentent à signer le contrat qui les oblige à ménager leur ancien bétail noir.
On le voit, les cent mille travailleurs des plantations de la Basse-Louisiane ne sont plus esclaves : leur affranchissement a commencé. C'est à la Nouvelle-Orléans, là même où les esclavagistes avaient choisi leur point de départ pour aller porter leurs institutions fatales à Cuba, au Mexique, dans les républiques de l'isthme, que par une juste vicissitude l'Ïuvre d'émancipation a pris son origine pour se propager graduellement jusqu'au centre des états confédérés, et, comme le disait le général Banks par sa première proclamation, «ce ne sont point les républicains qui ont inauguré cet irrésistible mouvement ; ce sont les planteurs eux-mêmes qui par leur rebellion ont accompli cette révolution, impossible à tous autres. Comparée à leur Ïuvre, celle des plus fougeux abolitionistes peut être considérée comme vraiment insignifiante.»
III Tandis que de tels changements s'opéraient dans les conditions des nègres de la Louisiane, la politique du gouvernement fédéral entrait dans une nouvelle phase. Les circonstances étaient graves. Les confédérés, qu'on avait eu le tort de croire à la dernière extrémité après les prises de Nashville, de Memphis, de Norfolk, de la Nouvelle-Orléans, avaient puisé dans le sentiment du danger une plus grande force de cohésion, et, sans pouvoir reconquérir d'une manière définitive aucune position importante, n'en faisaient pas moins subir une série d'échecs et de désastres aux volontaires de l'Union. Le temps n'était plus aux demi-mesures, et le président Lincoln se serait exposé gratuitement au ridicule, s'il avait réitéré ses touchans appels aux planteurs au moment même où ceux-ci faisaient reculer ses armées. Il fallait désormais parler un langage plus ferme et prendre des mesures radicales, commandées non-seulement par la justice éternelle, mais encore par le péril extrême de la république. Le président s'y résolu enfin. Le 22 septembre 1862, il annonça solennellement aux rebelles qu'il leur accordait encore cent jours de répit, mais qu'au 1er janvier de l'année suivante «toutes les personnes tenues en esclavage dans chacun des états insurgés contre l'Union seraient libres dorénavant et à toujours.» Cette proclamation n'était qu'une conséquence nécessaire du bill de confiscation voté depuis longtemps par le congrès ; mais, s'appliquant indistinctement aux millions d'esclaves qui se trouvent dans les états séparés, elle constituait un événement de la plus haute importance historique. Quoique prononcée dans la seule intention de maintenir l'intégrité nationale, cette parole de liberté n'en signalait pas moins l'accomplissement d'une révolution immense dans la vie du peuple américain. En effet, l'esclavage avait toujours formé une partie intégrante du droit public. Il existait pendant la guerre de l'indépendance ; après la déclaration des droits de l'homme, il avait été reconnu indirectement dans la constitution ; plus tard, il s'était développé et fortifié en même temps que la puissante république ; il en avait suivi les merveilleux progrès par des progrès correspondans ; il avait enrichi une moitié de la nation, tandis que le travail libre en enrichissait l'autre moitié ; enfin il était proclamé saint, et grâce à la complicité des ministres de la religion il s'était élevé à la hauteur d'un dogme. Aussi dans l'heure solennelle de la délibération suprême le président Lincoln dut se demander avec une pénible anxiété s'il avait bien le droit de tenter une Ïuvre qui avait effrayé George Washington. Plein du sentiment de son immense responsabilité, il hésita au moment de signer cet acte, qui marquait une nouvelle ère dans l'histoire, et lorsque la foule vint le féliciter de son audace, il refusa tristement tout éloge, craignant peut-être d'avoir causé la ruine de son pays. Heureusement la proclamation était lancée, et Lincoln n'est pas homme à faire un pas en arrière. D'ailleurs, eût-il essayé de reculer, les événemens se fussent bientôt chargés de le pousser en avant ou d'agir à sa place.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, les rebelles ne songèrent point à rentrer dans le sein de l'Union pendant les cent jours de répit qui leur avaient été accordés ; mais ils continuèrent la guerre avec un redoublement de furie, sentant que la date fatale leur ôtait toute chance de donner un semblant de justice à leur cause. Sans aucun doute, ils eussent réussi à faire triompher pour longtemps leur autonomie nationale, s'ils avaient pris les devans dans l'Ïuvre d'émancipation et proclamé la liberté de leurs esclaves. Le général-évêque Léonidas Polk, l'un des plus riches planteurs de la Louisiane, recommandait cette politique audacieuse. De même en Europe la plupart des hommes intelligens qui voyaient avec plaisir la scission des États-Unis conseillaient au gouvernement confédéré d'adopter au moins en apparence des mesures favorables à un affranchissement ultérieur des noirs. Tous ces prudens avis avaient été négligés, par la raison bien simple que, sans la possession indéfinie de leurs esclaves et le pouvoir d'étendre l'institution patriarcale, l'indépendance politique n'offrirait plus aucun avantage aux planteurs du sud. Ils s'étaient soulevés pour le principe de l'esclavage ; ils voulaient vaincre ou succomber au nom de ce même principe. Néanmoins la lucidité que donne souvent l'extrême danger leur fit comprendre que la proclamation du président Lincoln leur faisait perdre une occasion suprême de gagner les sympathies actives des puissances européennes et de diviser leurs adversaires. Aussi leur exaspération fut grande, et sous l'influence d'un amer dépit ils donnèrent à la lutte un caractère de plus en plus féroce. Dans l'un des derniers jours de grâce accordés aux séparatistes, M. Jefferson Davis, saisi du même vertige que ses concitoyens, proclamait, en termes à peine voilés par une sauvage ironie, la mise hors la loi de tous les nègres servant dans un régiment fédéral et de tous leurs officiers. A l'appel du président de l'Union, qui l'adjurait d'émanciper les Africains, il répondait en menaçant d'égorger ou de réduire à un nouvel esclavage ceux qui étaient devenus libres. Et cette menace n'est que trop bien tenue. Pendant la bataille de Murfreesborough, les cavaliers du guerilleroconfédéré Morgan fusillèrent sans forme de procès tous les nègres surpris dans un train de chemin de fer qui portaient les troupes fédérales. Sur les bords de la rivière Cumberland, d'anciens esclaves, capturés dans un bateau à vapeur de l'Union, furent déchiquetés à coups de fouet, puis attachés tout sanglans à des arbres pour y périr lentement de la mort de la faim. La tête du général Butler fut mise à prix, et dans le Charleston Mercury,l'un des journaux les plus considéré du sud, les sécessionistes peuvent lire tous les jours une annonce par laquelle M. Richard Yeadon promet une récompense de 10,000 dollars à l'assassin de ce général abhorré. Des demoiselle du plus haut parage briguent à l'envi l'honneur de filer la corde destinée à l'étrangler, si jamais on le prend vif.
Enfin le grand jour arriva, et l'édit d'émancipation, attendu avec une anxiété si profonde, fut proclamé à Washington. Le président Lincoln, en sa qualité de commandant des armées de terre et de mer, donnait la liberté aux esclaves de la Virginie, des Carolines, de la Georgie, de la Floride, du Mississipi, de l'Alabama, de la Louisiane, de l'Arkansas, du Texas, et tout en recommandant aux nègres de ne saisir les armes que pour leur défense personnelle, il leur promettait de les acueillir comme soldats de l'armée fédérale. Il affirmait ensuite la légalité du grand acte dont il venait de prendre l'initiative, puis, en quelques paroles d'une noble simplicité, il invoquait sur sa proclamation «le jugement calme du genre humain et la gracieuse faveur du Dieu tout-puissant !» Nul ne sait encore si le Dieu des armées lui sera propice ; quant au jugement des hommes de cÏur, il peut hautement le revendiquer en faveur de son Ïuvre.
Des sécessionistes reprochent ironiquement à M. Lincoln de ne pas avoir décrété l'abolition pure et simple de l'esclavage aussi bien dans les états restés fidèles que dans les états insurgés (43). D'après eux, cette distinction prouverait que la liberté des nègres est complètement indifférente au chef de l'Union et aux républicains ; mais elle prouve simplement que le président n'a pas voulu outre-passer ses pouvoirs. S'il est autorisé en vertu de la guerre à prendre de violentes mesures de salut public dans les états rebelles, il doit avant toutes choses respecter la loi dans les états où la constitution est encore en honneur ; il ne peut oublier son titre de magistrat suprême de la nation. D'ailleurs M. Lincoln a toujours professé que l'émancipation graduelle des esclaves est préférable à un affranchissement immédiat, et c'est en désespoir de cause qu'il a proclamé l'abolition immédiate dans les états qui ne reconnaissent plus l'autorité fédérale. Maintes fois déjà il avait conseillé aux législatures spéciales de se tracer un plan de conduite pour ménager la transition entre l'esclavage et le travail libre. Récemment encore, dans son message du 4 décembre, il avait instamment recommandé aux membres du congrès national et des diverses législatures de modifier la constitution des États-unis pour rendre le rachat et l'affranchissement des esclaves obligatoires sur toute l'étendue de la république avant la fin du siècle. M. Lincoln ne pouvait faire au peuple américain une proposition plus grave que celle d'introduire un amendement dans la constitution, et l'importance même de cette démarche prouvait suffisamment combien l'abolition de la servitude lui tenait à cÏur. Peut-être avait-il eu tort de ne pas insister sur une émancipation plus rapide, mais ne serait-ce pas déjà un progrès immense, si l'on pouvait indiquer une date certaine en fixant un dernier terme à cette odieuse institution que ses fauteurs se vantaient de pouvoir rendre éternelle ?
Une des conséquences les plus sérieuses de la proclamation présidentielle du 1er janvier 1863 est celle qui, pour nous servir de l'expression de M. Sumner, «fait entrer l'Afrique en ligne de bataille.» Du reste, rien n'est plus constitutionnel que de donner des armes aux nègres, qu'on les considère comme de simples instrumens, ou qu'on leur reconnaisse le titre d'hommes. Le seul obstacle à leur entrée dans l'armée fédérale est la couleur plus ou moins foncée de leur épiderme. Déjà le Rhode-Island et d'autres états de la Nouvelle-Angleterre, qui accordent le droit de suffrage aux personnes d'origine africaine, avaient pris depuis plusieurs mois l'initiative du recrutement des noirs. Récemment aussi, la cour suprême venait de lever toutes les difficultés légales au sujet de l'enrôlement des hommes de couleur, en leur accordant le titre de citoyens libres et en les assimilant aux autres Américains. Cette décision, si facile à prendre et à proclamer au nom de la justice, s'appuyait, il est vrai, sur d'interminables considérans rédigés dans un style obscur et diffus ; mais elle l'en constituait pas moins un progrès des plus précieux dans la jurisprudence américaine, et reconnaissait implicitement la grande fraternité des hommes. Devenu citoyen, le nègre avait donc une patrie, et désormais son droit aussi bien que son devoir était de la défendre les armes à la main. Toutefois, au commencement de 1863, les hommes de couleur n'étaient que très exceptionnellement employés en qualité de combattans dans l'armée fédérale. Les deux seuls généraux qui eussent osé faire appel à ces auxiliaires et s'exposer ainsi aux fureurs et aux calomnies du parti démocratique étaient le général Hunter dans la Caroline du sud et le général Butler en Louisiane.
Dès la fin du mois de mai 1862, six cents noirs, choisis parmi les plus robustes, avaient été enrôlés sur les plantations de l'archipel de Port-Royal. Dans le nombre, quelques-uns, nous dit un rapport de M. Pierce, suivirent les sergens recruteurs avec une certaine hésitation et s'engagèrent par vanité ou par un sentiment d'honneur mal entendu ; mais la plupart, remplis d'enthousiasme pour cette patrie qui les avait rendus à eux-mêmes, s'enrôlèrent avec joie dans l'espérance de hâter l'émancipation de leurs frères encore esclaves. On leur donna pour les instruire des officiers blancs pris dans les autres régimens, mais ils choisirent eux-mêmes tous leurs sous-officiers. D'ailleurs ils devaient être traités exactement de la même manière que les autres soldats américains, et si on les tint d'abord séparés du reste de l'armée, ce fut afin de ménager leur susceptibilité et de leur épargner les insultes qu'auraient pu leur prodiguer encore quelques hommes grossiers. Bientôt les volontaires noirs de Port-royal, dont le régiment avait été graduellement complété par de nouvelles recrues, auraient pu servir de modèles aux volontaires du nord par leur discipline et leur entrain guerrier. Ces qualités sont d'autant plus méritoires chez eux que leur service est beaucoup plus pénible et surtout plus dangereux que celui des blancs. Destinés principalement à opérer dans les régions marécageuses de la côte, il leur faut passer les bayous à la nage, se cacher en embuscade dans les vasières couvertes de joncs, s'exposer aux miasmes mortels des eaux corrompues. Les coutumes actuelles de cette guerre sont bien plus terribles aussi pour eux que pour leurs compagnons d'armes blancs. Non-seulement ils doivent braver la mort pendant le combat, mais après une défaite il ont à craindre la pendaison, la torture du fouet, ou, ce qui est pis encore, un nouvel esclavage. Les blancs faits prisonniers peuvent espérer d'être renvoyés sur parole ; mais les nègres sont favorisés quand on les fusille comme des militaires.
Ces dangers, qui feraient peut-être hésiter bien des soldats de race caucasienne, n'ont point abattu l'ardeur patriotique des noirs de Port-Royal. Dans toutes les occasions, ils se sont conduits de manière à prouver «qu'ils appréciaient leur liberté récente et la grandeur de leur mission.» En novembre 1862, ils mirent en déroute un corps de Georgiens qui essayaient de leur fermer l'entrée de la rivière Doboy. A la fin de janvier 1863, ils remontèrent la rivière de Saint-Mary, dans la Floride, beaucoup plus haut que les régimens fédéraux du nord n'avaient osé le faire ; ils battirent à nombre égal un régiment de séparatistes, et, surpris à minuit par un détachement de cavalerie, se réveillèrent en sursaut pour repousser et disperser l'ennemi. Comme trophée de leur expédition, ils rapportèrent en triomphe à Port-Royal les chaînes, les ceps, les carcans et autres instrumens de torture qu'ils avaient trouvés dans les habitations et les villages de la Floride. Ils ramenaient aussi tous les noirs qu'ils avaient rencontrés sur les plantations et qui s'offraient avec joie pour faire partie des nouveaux régimens qu'organisait le général Hunter par voie de conscription. Si l'on en croit les témoignages du général Saxton et du colonel Higginson, qui commandent les soldats noirs, ceux-ci font preuve d'un entier dévouement, d'une abnégation complète de leur personne, et marchent sans hésitation partout où leurs officiers les envoient. Ils sentent fort bien que le peuple américain les regarde, et se conduisent en conséquence avec un courage héroïque et un profond sentiment des devoirs qu'ils sont appelés à remplir envers leur race déshéritée. Le colonel Higginson affirme qu'il n'aurait point osé tenter avec un régiment de ses compatriotes blancs l'expédition qu'il a conduite à bonne fin avec ses volontaires noirs. Cela se comprend : tandis que les Américains du nord se battent pour la constitution, qui est une chose abstraite, les nègres luttent pour leur liberté, celle de leurs familles et de leur race entière. Ils apportent au combat cette passion, ce délire de la bataille que les planteurs confédérés éprouvent aussi, mais qui semblent faire complètement défaut aux calmes Américains du nord. Un jeune nègre fugitif suivait en qualité de domestique la brigade du colonel français Cluseret, cantonnée dans la vallée de la Shenandoah. Par respect pour les mÏurs américaines, on lui avait refusé les armes ; mais au premier coup de fusil il montait à cru sur un cheval du train et se précipitait des premiers sur l'ennemi en poussant des hourras frénétiques.
En Louisiane, les trois régimens d'homme de couleur ne se sont pas conduits avec moins de bravoure que le premier régiment noir de la Caroline du sud. Ils ont défendu l'important chemin de fer des Opelousas et vaillamment combattu sur les bords du bayou Lafourche et du bayou Tèche ; malheureusement le général Banks a commis l'imprudence de ne pas séparer complétement les deux fractions de l'armée fédérale appartenant à la race noire et à la race blanche. Si tous les hommes de couleur des régimens africains étaient de simples soldats, peut-être leur présence serait-elle dédaigneusement tolérée par les troupes du nord ; mais parmi les noirs et les mûlatres il en est qui portent l'uniforme d'officiers, et qui, d'après la hiérarchie militaire, sont les supérieurs des soldats et sous-officiers blancs. C'en est trop pour des hommes qui ont été élevés dans l'horreur du nègre, et souvent ils ont recours à l'insulte et même à la violence pour constater leur supériorité native. On ne peut décemment accuser de lâcheté les noirs et les mûlatres louisianais près de cette ville de la Nouvelle-Orléans que leurs ancêtres ont si vaillamment défendue et peut-être sauvée en 1814 : on se contente d'accuser leur couleur. Des colonels et des généraux ont menacé de donner leur démision, si on faisait combattre leurs troupes à côté des régimens africains. Un colonel né dans la patrie de Wilberforce s'écriait en parlant à ses soldats : «Je ne souffrirai point que votre dignité et vos mâles vertus soient contaminées par l'approche de ces êtres inférieurs !» Un autre, suivant l'exemple du général Stevenson, du département de Beaufort, déclarait qu'il préférait être vaincu à la tête des blancs que vainqueur à la tête des nègres. Si graves que soient les premières difficultés, elles s'aplaniront bien vite, pourvu que l'on ait soin de séparer provisoirement les soldats des deux races et d'opérer la fusion avec prudence. Aujourd'hui les défenseurs de l'Union appartenant à la famille africaine sont à peine au nombre de 6,000 ; mais bientôt les nécessités de la lutte grossiront leurs rangs, et quand ils formeront de véritables armées, ils trouveront bien des occasions de se venger noblement, en rendant des services signalés à ceux qui les méprisent. Sans accepter entièremet le mot de Wendell Philipps : «Rely on god and the negroes !comptez sur Dieu et sur les nègres,» on peut croire que le jour viendra où l'Union sera forcée d'accueillir avec reconnaissance l'aide de ces hommes qui hier encore étaient privés du nom de citoyens.
IV. Au commencement de la guerre, les généraux de l'armée du sud, que leur expérience de planteurs avaient habitués à compter sur l'obéissance absolue des nègres, ne craignaient pas de les enrôler comme soldats. En plusieurs endroits des états confédérés, on ordonna des levées régulières d'esclaves et d'hommes de couleur libres, non-seulement pour les faire travailler aux routes et aux fortifications, mais aussi pour leur confier des armes dans les circonstances graves et leur intimer l'ordre de combattre à côté des blancs. C'était sans doute une pénible tâche pour ces Africains méprisés que d'aider à soutenir le pouvoir de leurs maîtres ; mais, soit nécessité, soit un faux point d'honneur, ils se conduisirent vaillamment dans toutes les occasions, et le général confédéré Stonewall Jackson, qui comptait un grand nombre de nègres dans sa redoutable armée, rendit un éclatant témoignage de leur bravoure. Aussi longtemps que la loi d'extradition des esclaves fugitifs fut observée par les troupes fédérales, les séparatistes, heureux de la naïve complicité de leurs adversaires, purent continuer librement d'armer leurs noirs ; mais ils commencèrent à réfléchir lorsque le gouvernement des États-Unis se fut engagé dans une politique d'émancipation. Enfin, lorsque les généraux Hunter et Butler eurent levé des régimens composés uniquement de nègres, presque tous les chefs confédérés comprirent l'imminence du danger, et cessèrent de donner des armes aux hommes d'origine africaine. L'attitude des soldats noirs se modifiait graduellement, et tôt ou tard aurait pu devenir menaçante : on se contenta désormais de les faire travailler aux retranchemens sous une stricte surveillance.
Mais d'où vient, se demande-t-on, que les esclaves des plantations ne se soient pas encore insurgés pour tenter de conquérir leur liberté de vive force ? Chose étonnante, la nature humaine est ainsi faite, que ceux mêmes qui reprochent aux noirs de ne pas s'être soulevés ne sauraient assez exprimer leur exécration pour les fauteurs d'une guerre servile, si tout à coup elle venait à éclater dans les états du sud ! Quoi qu'il en soit, une insurrection générale des esclaves était complètement impossible avant la période actuelle de la guerre. Dans onze états qui ont proclamé la scisssion, le nombre des noirs asservis est inférieur de plus d'un tiers à celui des blancs (44), et tandis que ceux-ci sont groupés dans les villes et les villages, les esclaves sont en général disséminés dans les campagnes. Outre les avantages d'une majorité compacte, les blancs ont tous les privilèges que donnent le constant usage des armes à feu, l'unanimité des passions, la solidarité des intérêts, une instruction relative, l'habitude du commandement. Les nègres, au contraire, pauvres ignorans livrés en proie à un désespoir chronique qui leur ôte la faculté de vouloir, mêlent une vénération stupide à la frayeur que leur inspirent les maîtres et les économes ; dispersés sur les plantations par chiourmes presque complètement isolées, soumis à une surveillance de presque tous les instans, n'ayant pas le droit de faire un pas hors du champ sans un passeport, menacés à la moindre incartade du fouet, du carcan ou de l'exil sur une plantation lointaine, épuisés par un travail incessant, ils ne peuvent guère songer à tramer des conspirations dont l'unique résultat serait de les vouer au massacre. Du reste, l'expérience est là : les insurrections locales, ou, pour mieux dire, les simples tentatives de résistance, ont été sans exception violemment réprimées, et tous les esclaves incriminés ont été pendus.
Pour bien comprendre la tranquillité générale qui règne dans les plantations du sud, il ne faut pas oublier non plus que les nègres d'Amérique sont presque tous chrétiens fervens : ils prennent au pied de la lettre cette parole de l'Évangile qui leur ordonne l'obéissance passive, et que des prédicans tenus aux gages des propriétaires commentent avec grand zèle. Privés d'amis sur cette terre, ils adorent d'autant plus naïvement l'ami qu'ils vont chercher au ciel, et mettent leur espoir non dans leur propre énergie, mais dans un miracle d'en haut. Laissant à Dieu l'Ïuvre de la rétribution finale, ils ne songent aucunement à se venger eux-mêmes, et le plus grand nombre d'entre eux ne prononcent jamais de paroles haineuses au sujet des blancs qui les ont fait cruellement souffrir. Rien de plus instructif à cet égard que les réponses faites à un questionnaire adressé par la société d'émancipation aux surveillans des affranchis qui se trouvent dans le sud sous la protection du drapeau fédéral. Ces réponses s'accordent toutes à dire que jamais les noirs libérés ne manifestent le moindre désir de vengeance contre leurs anciens maîtres : ils demandent seulement à ne jamais les revoir. C'est que la résignation est pratiquée par la plupart des nègres avec une ferveur de néophytes semblable à celle des premiers chrétiens marchant au martyre et des protestants vaudois ou huguenots se laissant massacrer sans résistance. Les planteurs appréciaient grandement l'avantage que leur procurait la foi naïve de leurs nègres, et chiffraient à leur manière le dogme du renoncement en payant les esclaves plus ou moins cher selon la notoriété plus ou moins grande de leurs convictions religieuses. Sur les marchés publics, on a entendu des encanteurs évaluer à 150 ou 200 dollars cette vertu sublime de la résignation dans l'adversité.
Les chants dans lesquels les esclaves versent toute leur âme en racontant leurs souffrances sont la meilleure preuve de la douceur naturelle des nègres américains. Dans ces hymnes naïfs, ils racontent simplement leurs chagrins à Dieu ; mais ils se gardent bien d'accuser ceux qui les ont vendus ou achetés. Il est un seul chant que les planteurs n'entendent peut-être pas sans frissonner et qu'ils ont universellement interdit comme un appel à l'insurrection. Un souffle prophétique anime ces paroles heurtées, dans lesquelles les noirs, se considérant eux-mêmes comme «le peuple élu», apostrophent tantôt le Moïse qui leur viendra, tantôt le roi Pharaon, leur oppresseur. Des nombreuses variantes de cet hymne, nous choisissons la plus répandue :
«O Moïse ! descends ! Ñ descends au loin de la terre d'Égypte, Ñ et dis au roi Pharaon : Ñ «Laisse aller mon peuple !» Ñ et toi, recule, Ñ recule, Ñ et laisse aller mon peuple !
«Pharaon se met en travers de la route, Ñ Laisse aller mon peuple ! Ñ Pharaon et ses armées s'engloutissent.Ñ Laisse aller mon peuple ! Ñ Tu peux me retenir ici ; Ñ mais là-haut tu ne peux rien sur moi. Ñ Laisse aller mon peuple !
«O Moïse ! étends ta main sur les eaux ! Ñ Laisse aller mon peuple ! Ñ Et ne va pas te perdre dans le désert ! Ñ Laisse aller mon peuple ! Ñ Il en est un qui siège en haut dans les cieux, Ñ et qui répond à mes pières ; Ñ «Laisse aller mon peuple !»
Dans la grande et pénible attente de leur exode futur, les esclaves n'avaient contre la tyrannie d'autres ressources que la fuite. Après le commencement de la guerre, ceux qui avaient le courage de recourir à l'évasion et de quitter leurs familles pour s'exposer à la faim, au froid et à toutes les horreurs d'une chasse dont ils étaient eux-mêmes le gibier, avaient de plus qu'autrefois l'espoir de gagner peut-être les lignes fédérales ; mais ils n'étaient pas accueillis partout avec la même libéralité que dans les villes du Kansas et l'archipel de Beaufort. Plusieurs milliers d'entre eux étaient rendus gratuitement à leurs maîtres ou troqués contre des balles de coton, ou bien abandonnés à leur malheureux sort lorsque l'armée exécutait un mouvement d'attaque ou de retraite. Les noirs avaient été si souvent trompés dans leur confiance, qu'ils osaient à peine croire aux rumeurs de liberté qui leur parvenaient sourdement. Enfin la proclamation présidentielle qui les déclarait tous libres vint dissiper leurs doutes. Quelques jours après avoir été lancée, cette proclamation était déjà connue et répétée de bouche en bouche dans les lointaines plantations du Texas et de l'Alabama : tous les nègres la savaient par cÏur. C'est merveille que la rapidité avec laquelle les populations esclaves sont instruites de ce qui les intéresse. En pénétrant dans la Floride avec la première compagnie fédérale, un missionnaire du nord pria une jeune négresse de chanter. Aussitôt elle entonna l'hymne de John Brown, et toutes ses compagnes unirent leurs voix à la sienne. Ainsi, dans l'espace de quelques semaines, ce chant de liberté avait déjà retenti sur toutes les plantations du sud, depuis le Kansas jusqu'au détroit des Bahamas.
Tous les esclaves américains, pénétrés de cette foi naïve qui leur fait appliquer à leur propre destinée les récits du Pentateuque consacrés au peuple juif, ont accueilli la proclamation du président comme la parole d'un autre Josué annonçant la découverte d'une terre promise (45). Cette parole libératrice, qu'ils ont entendue par je ne sais quel mystérieux écho, est désormais leur consolation et leur espoir. Elle n'est point de nature à leur mettre les armes à la main, puisqu'elle justifie leur longue et invincible foi dans un miracle d'en haut ; mais elle leur permet de lever plus fièrement la tête et commence, au sein même de l'esclavage, à leur donner la dignité d'hommes libres. Par réaction, elle doit aussi les rendre plus respectables aux yeux mêmes de leurs maîtres, et finir à la longue par alléger le poids de la servitude. Ainsi la proclamation, qu'on accuse d'être une lettre morte, ne profite pas seulement aux esclaves de la frontière, qui s'enfuient par milliers pour gagner la terre libre ; elle contribue aussi à la transformation graduelle de l'esclavage dans les districts les plus reculés de la confédération des planteurs.
D'ailleurs les témoignages presque unanimes des nègres fugitifs semblent mettre hors de doute que, déjà bien avant la proclamation du président Lincoln, l'esclavage s'était adouci. Il est vrai qu'en certains endroits du sud, habités par une population presque barbare, les passions excitées jusqu'au délire ont porté les blancs à commettre des actes d'une atrocité révoltante. C'est ainsi que dans le Mississipi, le Texas et l'Arkansas, on a massacré de sang-froid ou même livré aux flammes les esclaves dont on se défiait ; mais la gravité de la situation a fait comprendre aux propriétaires intelligens que, tout en redoublant de surveillance, ils devaient aussi ménager leurs noirs et les traiter avec assez de douceur pour éloigner de leur esprit la pensée de l'insubordination. Cette douceur est surtout commandée sur les plantations isolées, où une seule famille de blancs, décimée par la guerre, est environnée par des centaines de nègres, pacifiques il est vrai, mais tous avides de liberté. Là des maîtres descendent jusqu'à flatter l'esclave pour lui persuader que la servitude est douce, et, cessant de donner simplement des ordres comme autrefois, ils daignent maintenant présenter leurs raisons. Il en est même qui consentent à octroyer un salaire à leurs noirs, et violent ainsi de manière formelle le principe et les traditions de l'esclavage ; mais ce qui contribue le plus activement peut-être à diminuer le pouvoir de l'aristocratie féodale, et par suite à rendre moins dure la servitude des noirs, c'est l'accroissement d'influence accordé aux prolétaires blancs depuis la guerre. Beaucoup plus nombreux que les planteurs, ces parias méprisés peuvent se compter sur les champs de bataille, et, comprenant désormais leur importance dans l'état, ne se laissent plus traiter en simples vassaux. Dans la convention souveraine de la Caroline du nord, ils se sont coalisés pour imposer aux propriétaires une taxe annuelle de 5 à 20 dollars par tête d'esclave. C'est là un coup sensible porté à l'institution servile, et les planteurs ne se sont pas fait faute de crier au sacrilège ; mais ils ont dû céder, dans la crainte de voir les petits blancsse déclarer en faveur de l'Union.
Si l'esclavage est sérieusement menacé dans les états du sud, non-seulement par les armes fédérales, mais aussi par l'ambition naissante des pauvres de race blanche et par l'impatience fiévreuse des nègres, on peut dire qu'il a déjà cessé d'exister dans plusieurs états du centre. Assez logiques pour comprendre qu'ils ont autant de droits à la liberté que leurs frères du sud, et ne partageant en aucune manière l'opinion du président sur les avantages d'un affranchissement graduel, les noirs du Maryland, du Missouri et des autres états de la même zone se considèrent dès ce moment comme libres ; ils se refusent à patienter jusqu'en l'année 1900, et saisissent toutes les occasions de se soustraire à la servitude, eux et leurs familles. Quelques-uns même profitent de la proximité des états libres et du passage continuel des troupes pour s'enfuir vers le nord. D'autres, qui ont eu la chance de naître au sud du Potomac ou du Tenessee, font proclamer leur liberté par les tribunaux. D'autres encore refusent tout simplement de travailler, si le propriétaire ne leur donne pas un salaire en échange. Aussi les nègres, qui coûtaient en moyenne 1,000 dollars, il y a deux ans à peine, n'ont-ils plus aujourd'hui dans les états du centre qu'une valeur nominale, et quand on les achète au prix minime de 10 ou même de 5 dollars par tête, on acquiert, non leurs personnes, mais le vague espoir de les réduire à nouveau en servitude. Récemment un groupe de 130 esclaves, ayant appartenu à un planteur du Maryland, M. Charles Carroll, était évalué par des marchands de nègres et d'autres hommes du métier à 650 dollars seulement, soit à 5 dollars par tête. La veille encore, le testateur recommandait à ses héritiers de maintenir l'esclavage sur sa plantation, «dans l'intérêt des noirs eux-mêmes; » mais à peine avait-il rendu le dernier soupir, que les nègres étaient déjà devenus libres par l'avilissement de leur prix vénal. L'attente de l'indemnité promise par le gouvernement empêche seule les propriétaires de renoncer à leurs immeubles vivans, et de s'épargner désormais tous les frais de nourriture et d'entretien. Les longues discussions du congrès et des législatures particulières n'ont pas encore permis de transformer en lois les bills d'émancipation proposés par les esclaves du Missouri, de la Virginie occidentale, du Maryland et du Delaware (46) ; mais il n'est pas douteux qu'ils ne soient votés par le congrès prochain. Quant au Kentucky et au Tenessee, les intérêts engagés dans la propriété servile sont trop considérables, les passions sont encore excitées, pour que les planteurs veuillent consentir à discuter les propositions de rachat (47). Ils temporisent et n'osent encore se décider, tandis que déjà, sur les confins des grands déserts de l'ouest, la législature de la tribu des Cherokees discute sur les moyens d'abolir promptement la servitude.
Mais qu'importerait l'émancipation des esclaves, si les noirs affranchis ne trouvaient que la haine ou le mépris chez leurs concitoyens, et devaient toujours mener une existence de parias au milieu des merveilles de la république américaine ? Les nègres libérés peuvent-ils espérer maintenant l'égalité des droits, ou bien continuera-t-on de les opprimer et de les reléguer, comme indignes, dans les bas-fonds de la société ? Là est vraiment le nÏud de la question des races dans l'Amérique anglo-saxonne. Il faut l'avouer avec tristesse, dans plusieurs états du nord, l'ancien parti démocratique, favorable aux esclavagistes, fait souvent parade de son dégoût pour les noirs, et se refuse énergiquement à leur accorder les moindres droits politiques. Parmi les législatures les plus hostiles aux nègres, on peut citer principalement celle du New-Jersey, le seul état de la zone septentrionale qui ait encore la honte de posséder des esclaves. En 1860, il ne comptait plus que dix-huit de ces malheureux. La liberté est acquise à leurs enfans ; quant à eux-mêmes, la mort seule doit faire tomber leurs fers. Les racheter, les libérer, serait bien facile ; mais, parmi les fauteurs de l'esclavage, ceux qui ne tiennent point à l'institution divine par intérêt y tiennent encore par principe.
Animées du même esprit que celles du New-Jersey, les chambres de l'Illinois ont osé délibérer sur une nouvelle constitution, interdisant aux noirs et aux mûlatres de s'établir dans les limites de l'état, et punissant toutes les infractions à ce statut par la peine du fouet et la vente forcée. Toutefois en dépit de ces résistances locales les préventions que les blancs des états du nord manifestent à l'égard des nègres s'affaiblissent de plus en plus, et les mÏurs deviennent moins intolérantes. La servitude de 4 millions de noirs ayant été jusqu'à nos jours la seule cause du mépris dans lequel on tenait 500,000 affranchis, il est tout naturel que l'émancipation des esclaves profite aux nègres libres et les fasse monter dans l'estime de leurs compatriotes. L'introduction des envoyés de Haïti et de Libéria à la Maison-Blanche et dans la société diplomatique de Washington n'est pas l'unique signe de ce progrès moral accompli par les Américains vers l'égalité sociale. D'autres faits, dus à l'initiative des citoyens eux-mêmes, prouvent que la réconciliation des races ne s'opère pas seulement d'une manière officielle. C'est ainsi qu'un grand nombre de ministres ont rougi de parquer leurs auditeurs nègres dans les coins obscurs des temples, et ne se permettent plus de classer les fidèles d'après la couleur de la peau. De même à Philadelphie les négocians les plus considérés de la ville se sont associés pour réclamer en faveur de leurs confrères d'origine africaine le droit de s'asseoir à côté des blancs dans les wagons et les omnibus. Enfin un orateur de la Nouvelle-Angleterre, M. Best, a pu, sans crainte d'être emplumé,célébrer devant des milliers de personnes le mélange prochain des deux races, jadis ennemies. «Il suffit, disait-il, de s'occuper un peu d'ethnologie pour s'apercevoir qu'en s'établissant sur nos plages, les personnes originaires de tous les pays du monde se modifient graduellement sous l'influence du climat. L'Africain blanchit, le Caucasien brunit. Le temps viendra où il sera difficile de les distinguer. Cette fusion graduelle est précisément ce qu'il fallait aux deux races pour les améliorer. Déjà l'Anglo-américain se distingue par un esprit élevé, une fougueuse énergie et une persévérance indomptable, et si vous lui donnez encore la chaleur des émotions, la tendresse surabondante et la solide foi religieuse de l'Africain-Américain, vous aurez en lui l'homme de cette terre le plus grand, le plus noble et le plus semblable à Dieu !» Il y a deux années, ces paroles, qui cachent un grand fonds de vérité, eussent été considérées comme d'abominables basphèmes.
Devenus plus tolérans à l'égard des nègres libres, les Américains du nord n'insistent plus, comme ils le faisaient au commencement de la guerre, sur la nécessité d'éloigner tous les affranchis et de leur assigner pour nouvelle patrie des colonies étrangères. Le sénateur Lane, ce chef de partisans qui a tant fait, à la tête de sa brigade, pour l'abolition de l'esclavage dans le Missouri, s'écriait en plein congrès : «Il serait bon qu'un éternel océan roulât ses vagues entre les deux races. Des siècles d'oppression, d'ignorance et de malheurs ont à jamais dégradé l'Africain. Il ne cessera d'être bas et rampant, tandis que le Caucasien voudra toujours le tyranniser en maître.» Le président Lincoln partageait les mêmes idées. Dans un discours touchant adressé à une députation de nègres libres, il avouait avec tristesse le crime national commis par les Américains contre la race noire : au nom de ses concitoyens blancs, il s'excusait devant les nègres des préjugés qu'on nourrissait contre eux ; mais, se figurant que ces préjugés seraient invincibles, il conseillait aux millions d'hommes de la race méprsée d'abandonner leur marâtre patrie, et d'aller au-delà des mers chaudes chercher une terre meilleure où ils pourraient acquérir le noble sentiment de la dignité humaine, en même temps que le bien-être et la liberté. Déjà les journaux, oubliant qu'il fallait, avant toutes choses, obtenir l'assentiment des nègres eux-mêmes, s'occupaient à l'envi d'évaluer les sommes nécessaires pour le transport de 4 millions d'hommes, soit à Libéria, soit dans les Antilles ou dans les républiques de l'isthme américain. Cependant aucun des projets conçus en vue de la séparation définitive des deux races n'a pu aboutir au moindre résultat pratique. Les républiques espagnoles, que les expéditins de Walker ont rendues méfiantes, non-seulement à l'égard des esclavagistes du sud, mais aussi à l'égard des Yankees,craignirent peut-être qu'un perfide espoir de conquête ne se cachât sous les propositions du gouvernement fédéral, et déclarèrent que leur territoire, ouvert généreusement à tous les étrangers libres, ne deviendrait jamais un lieu de déportation. Plus empressées, plusieurs législatures des Antilles anglaises et les autorités danoises de l'Île de Sainte-Croix entrèrent en pourparlers avec M. Seward pour obtenir en qualité d'apprentis un certain nombre de nègres ; mais ceux-ci frémirent d'indignation à la pensée qu'on songeait, sous prétexte de philanthropie, à leur imposer un esclavage temporaire, et, chose remarquable, les planteurs du Maryland, loin de vouloir se débarrasser des noirs affranchis, protestèrent contre une mesure qui les aurait privés de leurs artisans et des cultivateurs de leurs propriétés. Les demandes du Brésil, présentées par l'entremise de M. Watson Webb, ministre américain à la cour de Rio-Janeiro, ne furent pas mieux accueillies : par une remarquable dépêche en date du 21 juillet 1862, M. Seward déclina d'une manière catégorique toute espèce de complicité dans un projet de colonisation des bords de l'Amazone, où les noirs venus des États-Unis n'auraient obtenu des terres et la liberté qu'après trois années de servitude. Les noirs libres des États-Unis qui se sont dirigés en nombre assez considérable vers la république haïtienne sont des émigrans volontaires. Ils ont déjà fondé dans cette colonie plusieurs villages, et contribueront grandement à la prospérité de leur nouvelle patrie par le développement qu'ils donnent à la culture du cotonnier.
On a souvent prétendu que le gouvernement fédéral avait l'intention de déporter en masse toute la population de couleur des États-Unis ; mais quand même le démenti solennel de M. Lincoln ne serait pas suffisant pour faire tomber cette accusation, les faits se chargent de justifier pleinement le cabinet de Washington. Les nègres ont été consultés, et dans aucun cas on n'a mis la main sur un seul d'entre eux pour l'envoyer malgré lui sur une terre étrangère. On leur a simplement donné des conseils qu'ils ont librement reppoussés. C'était leur droit. Les noirs dont les ancêtres ont été enlevés sur la côte de Guinée par les traitans sont devenus Américains aussi bien que les blancs d'Europe émigrés dans le Nouveau-Monde. Très attachés à leur famille, à leurs amis, au sol qui les a vus naître, ils veulent jouir de la liberté à l'endroit même où ils étaient naguère esclaves, grandir à l'état d'hommes sur cette glèbe qu'ils cultivaient naguère en qualité de bestiaux. Aucun des nègres libérés de Beaufort et des plantations de la Virginie n'a demandé à se rendre dans les états du nord. Leur réponse unanime aux questions des missionnaires de la société d'émancipation a été la suivante : «C'est ici que nous voulons rester ; donnez-nous un champ, payez régulièrement notre travail, et nous serons satisfaits.» Les hommes de couleur libres qui résident dans les grandes villes sont en général moins attachés au sol que les nègres des plantations, et consentiraient plus facilemet à émigrer ; mais ils ne songent guère à se rendre ailleurs que dans les Antilles ou dans les contrées riveraines du golfe du Mexique. Les noirs et les mulâtre de Philadelphie, de New-York, de Boston, vont presque tous s'établir dans l'île d'Haïti ; ceux de la Nouvelle-Orléans ont pensé à la péninsule de Floride, et sont en instance auprès du gouvernement pour y obtenir des concessions de terres. Sous l'influence de la liberté aussi bien que jadis sous l'influence de l'esclavage, les population d'origine africaine continueront de se masser de plus en plus dans les contrées méridionales de la république. Obéissant à cette harmonie secrète qui existe toujours entre la terre et l'homme, les noirs sont graduellement entraînés dans le système d'attraction dont les Antilles forment le centre, et s'agglomèrent peu à peu dans les régions tropicales du Nouveau-Monde. Plus n'est besoin d'être prophète pour affirmer que les plages du golfe du Mexique et ces îles merveilleuses qui déroulent leur demi-cercle brisé autour de la mer des Caraïbes appartiennent désormais aux races mélangées.
Quoi qu'il en soit des destinées futures de la race africaine en Amérique, on peut maintenant considérer l'institution de l'esclavage comme frappée à mort dans les États-Unis. Nous ne cherchons point à nous dissimuler les obstacles de toute nature que doit surmonter la république avant de rentrer dans cette carrière de progrès qu'elle parcourait d'une allure si rapide. L'abîme de la dette, déjà si profond, se creusera davantage ; des milliers d'hommes, parmi lesquels bien des héros, tomberont à côté de ceux qui dorment sur les champs de bataille ; d'immenses désastres, proportionnés à la grandeur du crime national commis contre les Africains, s'abattront encore sur les deux fractions hostiles du peuple et les réduiront peut-être à une commune misère ; mais, quoi qu'il arrive, il est désormais certain que les planteurs doivent renoncer à fonder un empire stable sur le principe de la servitude des nègres. Quand même, ce qui nous semble absolument impossible, les démocrates séparatistes du nord justifieraient le nom decopperheadsou de serpens mocassinsqu'ils se sont donnés sans pudeur, quand même ils réussiraient traîtreusement à déterminer une scission temporaire de quelques états du nord-ouest, le grand ennemi, c'est-à-dire l'esclavage, n'en serait pas moins obligé de reculer devant le travail libre. Les rudes pionniers des campagnes de l'Illinois et des états limitrophes ont encore plus d'intérêt que les industriels de l'est à ne pas souffrir la concurrence des planteurs, et, quelles que soient les péripéties de la guerre civile, la lutte entre les principes ennemis ne peut avoir qu'une issue fatale aux propriétaires d'esclaves. Même le danger sera d'autant plus grand pour ceux-ci qu'ils résisteront plus longtemps. Abrutis par la servitude et la superstition, les nègres américains ne se sont point encore révoltés, et la ferme espérance qu'ils ont de recevoir bientôt leur liberté contribue à leur faire prendre leur infortune en patience ; mais si le triomphe momentané du sud enlevait aux esclaves la confiance dans l'avenir, si leur chaîne, maintenant allégée, devenait plus lourde à porter, peut-on supposer qu'ils acceptassent sans résistance une servitude sans espoir, «cette autre forme de la mort ?» Il ne faut point l'oublier, les massacres de Saint-Domingue eurent lieu lorsque les noirs, affranchis déjà depuis près de dix années, reçurent l'ordre d'abdiquer le titre de citoyens et de reprendre leurs anciens travaux comme bêtes de labour.
Ainsi, vainqueurs ou vaincus, les esclavagistes ont également à redouter les résultats de la guerre. La paix même serait pleine de dangers pour eux, car ele accroîtrait les ressources du nord beaucoup plus rapidement que celles du sud, et hâterait la colonisation des territoires libres. Du reste, telle est la supériorité des états restés fidèles à l'Union qu'ils peuvent mener de front la guerre et les arts de la paix, et menacer ainsi doublement la confédération séparatiste. Le Kansas, le Dacotah, l'Utah, le Nevada, toutes les contrées du far westse peuplent de pionniers et rattachent la Californie aux régions centrales de la république par une série de campemens et de villages. Le territoire du Colorado compte aujourd'hui 75,000 habitans, et cependant il y a quatre années à peine que Denver, sa capitale, a été fondée par trente abolitionistes, envoyés précédemment dans le Kansas pour s'y établir avant tous les autres colons et y défendre la liberté du sol. L'arrivée constante d'émigrans étrangers que la guerre n'a point effrayés (48), surtout l'augmentation naturelle de la population du nord, qu'on ne saurait évaluer actuellement à moins de 400,000 par an, suffisent déjà pour assurer le peuplement rapide de ces territoires. En outre le congrès vient d'accélérer encore la colonisation en votant le homestead-billou loi des foyers domestiques. Ce bill accorde à tous les soldats de l'armée fédérale et à tous les chefs de famille, Américains ou naturalisés, qui n'ont pris aucune part à la rébellion, 64 hectares de terre, à la seule condition que le colon habite sur son domaine et le cultive lui-même. Attirés par ces avantages, les agriculteurs yankees et étrangers se dirigent vers le sud-ouest, tandis que les planteurs, inquiétés par la proximité d'hommes libres, battent graduellement en retraite avec leurs esclaves vers les rivages du golfe du Mexique. Un grand nombre de propriétaires du Texas, de la Louisiane, de la Floride, ont même abandonné le continent et se sont réfugiés dans l'île de Cuba pour y fonder de nouvelles plantations. Avant la guerre, l'émigration se faisait en sens inverse : au mépris des lois les Floridiens allaient recruter leurs nègres sur les côtes de Cuba.
On pourrait, jusqu'à un certain point, apprécier l'importance des résultats obtenus en évaluant le nombre de nègres devenus libres depuis le commencement de la guerre. Ceux qui ont entre les mains leurs certificats d'émancipation ne sont guère plus de 80,000 (49) ; mais il faut ajouter à ces affranchis plus de 400,000 noirs des états du centre et de la Louisiane qui, tout en gardant le nom d'esclaves, sont pratiquement émancipés et travaillent à la seule condition de toucher un salaire régulier. Ils constituent déjà la huitième partie de l'ancienne population servile, et leur affranchissement représente pour les planteurs une perte d'au moins 1 milliard, plus que doublée sans aucun doute par la dépréciation générale des noirs qui sont restés à la condition d'immeubles (50). On pourrait aussi compter parmi les émancipés les 500,000 nègres libres que les législatures esclavagistes avaient en grande partie condamnés à une nouvelle servitude, et que les derniers événemens ont empêché de mettre en vente. Enfin les petits blancs eux-mêmes, qu'une logique inévitable condamnait d'avance à partager tôt ou tard le sort des nègres, et pour lequels les planteurs texiens de l'Arizona et du Nouveau-Mexique avaient ingénieusement établi un système d'esclavage temporaire, sont redevable de leur liberté future à cette guerre qui les décime.
Ainsi les faits nous autorisent à croire que si l'Union est encore en danger, l'esclavage du moins ne sortira pas triomphant de la lutte. L'institution patriarcale s'en va, et quoi qu'en disent les impatiens, elle disparaît beaucoup plus rapidement que les mÏurs américaines ne pouvaient nous le faire espérer. Des millions de noirs auxquels la loi n'accordait pas d'existence morale vont entrer dans le concert de l'humanité et pourront lui rendre d'autres services que celui de labourer péniblement la terre ; en même temps des millions de blancs qui s'étaient accoutumés à mépriser le travail et se seraient crus dégradés, s'ils avaient fait Ïuvre de leurs mains, apprendront que l'homme s'ennoblit par le labeur et contribueront à la prospérité générale. Les habitans des états du nord gagneront aussi à la libération des esclaves du sud, et, sachant désormais que la liberté civique ne doit pas être un privilège de peau, ils n'offriront plus le honteux spectacle d'une république comptant des îlotes parmi ses membres. Une fois débarrassée de ce lourd fardeau de l'esclavage, la société américaine pourra marcher d'un pas plus rapide vers la réalisation d'autres progrès et commencer une nouvelle ère. Certes c'est une chose immense que la fin prochaine de cette funeste institution dont l'histoire se confond avec celle même de l'humanité depuis les premiers jours de la vie des peuples. Cependant, à l'exception de quelques milliers d'abolitionistes confians dans la puissance des idées, républicains et démocrates du nord s'étaient lancés tête baissée dans le conflit sans prévoir aucunement le résultat de leurs efforts patriotiques, sans vouloir autre chose que le maintien de l'Union. La veille même de l'installation du président, le congrès avait voté d'enthousiasme un amendement à la constitution, interdisant à jamais d'abolir la servitude des noirs dans aucun des états de la république. Maintenant, deux années à peine après le vote de cet amendement mémorable, que d'ailleurs la nation n'a point ratifié, l'émancipation des esclaves est inaugurée dans les états du centre, l'affranchissement est décrété par le président Lincoln dans les états du sud. L'esclavage, désormais condamné, épuise ses dernières forces à prolonger la guerre civile, à continuer la série de ces chocs sanglans qui mettent à l'épreuve le courage et la persévérance des deux fractions hostiles du peuple. Ces malheurs serviront-ils d'enseignement aux nations qui possèdent encore des esclaves ? Les planteurs brésiliens et cubanais se laisseront-ils entraîner en aveugles vers la ruine, ou bien comprendront-ils que leur seul moyen de salut est de travailler résolûment à l'abolition de la servitude ? Qu'ils se hâtent, s'ils veulent échapper au désastre qui menace les propriétaires d'esclaves dans le pays voisin.
Élisée Reclus.
NOTES
* Nous avons respecté l'orthographe originale (parens, enfans, comfortable, Mississipi, etc.)[RETOUR]
(1) Code noir de la Louisiane. [RETOUR]
(2) Negro-law of South-Carolina,page 41. [RETOUR]
(3) Ibid,pages 28 et suivantes. [RETOUR]
(4) Ibid,page 43 et suivantes. [RETOUR]
(5) Negro-law of South-Carolina,page 21. [RETOUR]
(6) Ibid,page 20. [RETOUR]
(7) Negro-law of South-Carolina,pages 13 et suivantes. [RETOUR]
(8) Ibid,page 28. [RETOUR]
(9) Negro-law of South-Carolina,page 24. [RETOUR]
(10) Voyez à ce sujet l'étude de M. C. Clarigny sur l'Élection présidentielle aux États-Unisdans la Revuedu 1er décembre 1860. [RETOUR]
(11) Negro-law of South-Carolina,page 15. [RETOUR]
(12) Negro-law of South-Carolina,pages 15 et 16. [RETOUR]
(13) Code noir de la Louisiane et Negro-law of South-Carolina,passim. [RETOUR]
(14) Qu'on lise à la quatrième page des journaux américains la liste des esclaves mis à l'encan, et l'on sera frappé du nombre considérable de nègres et de négresses affligées de hernies. L'extraordinaire fréquence de ce genre de maladie indique évidemment l'excès de travail.[RETOUR]
(15) Voyez les travaux de M. Forgues sur l'insurrection des cipayes et la guerre de l'Inde. Ñ Revue du 15 juin, 1er et 15 décembre 1858, 15 avril, 15 mai 1860.[RETOUR]
(16) En 1850, la population de couleur des états du sud s'élevait à 3,591,000 personnes, dont 3,204,000 esclaves ; en 1860, on compte approximativement 4,490,000 gens de couleur, c'est-à-dire que leur nombre a augmenté de 900,000 en dix ans. Ils seront près de 12 millions dans un siècle, en admettant que leur accroissement continue à être aussi rapide qu'il l'est aujourd'hui. [RETOUR]
(17) Voyez la Revue du 1er septembre 1860. [RETOUR]
(18) Worse than a free negro(pire qu'un nègre libre) : c'est une insulte qu'aiment à se prodiguer les noirs des plantations. [RETOUR]
(19) Anti-Slavery-Reporter[RETOUR]
(20) Maryland Slavery and Maryland Chivalry,page 56. [RETOUR]
(21) Voyez Bancroft, history of the United States, vol II, pages 99-106. [RETOUR]
(22) Il est vrai que, pour mieux conquérir le respect des Américains, les Indiens se sont faits, eux aussi, propriétaires d'esclaves. Les Cherokees, établis à l'ouest de l'Arkansas, possédaient plus de deux mille nègres.
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(23) Voyez Dahomey and the Dahomans,by Frederick E. Forbes, London 1851.
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(24) On attribue en général au souvenir d'affronts de cette espèce le refus opposé par Kamechamcha IV à la ratification du traité ce session des îles Sandwich qu'avait conclu son père. Voyageant dans la république américaine en sa qualité de prince royal, on lui défendit en plusieurs villes de s'asseoir à la même table que les citoyens de l'Union. [RETOUR]
(25) D'après le recensement de 1850, sur une population de 196,016 personnes de couleur habitant le nord, 22,043, plus d'un neuvième, fréquentaient les écoles. Pour les blancs du sud, la proportion est de moins de un dixième. Dans le Massachusetts, la population de couleur envoie aux écoles un sicième de son effectif : c'est dire que les nègres libres de cet état n'ont rien à envier à la Prusse sous le rapport de l'instruction élémentaire. [RETOUR]
(26) La superficie des états à esclaves est de 2,181,399 kilomètres carrés, tandis que les états libres, y compris la Californie, ont une superficie de 1,586,602 kilomètres carrés, les trois quart seulement de celle des états du sud.
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(27) L'Amérique expédie en moyenne chaque année au royaume-uni deux millions de balles de coton pesant 580 millions de kilogrammes et représentant une valeur de 750 millions de francs. Ces deux millions de balles de coton sont transformées par quinze cent mille ouvriers en marchandises d'une valeur de 4 milliards de francs. [RETOUR]
(28) New-Orleans Daily Delta [RETOUR]
(29) En 1850, le nombre des propriétaires d'esclaves s'élevait à 317,000 ; mais la plupart ne possédait que deux ou trois nègres. Les grands planteurs, ceux qui ont un campou hameau peuplé d'esclaves, à côté de leur demeure, étaient au nombre de 91,000 seulement. [RETOUR]
(30) Lincoln reçut, il est vrai, 180 votes électoraux contre 121 votes donnés à MM Douglas, Belle et Breckinridge ; mais les suffrages populaires se décomposaient ainsi : 1,857,610 voix pour M. Lincoln et 2,801,559 pour ses trois concurrents. Le président a donc été élu par les deux cinquièmes des voix seulement.[RETOUR]
(31) Frankfort Commonwealth,20 novembre 1861. [RETOUR]
(32) Lors du recensement de 1860, ces diverses tribus possédaient 7,369 noirs répartis entre 1,154 propriétaires. Un seul planteur creek avait à lui seul 227 esclaves.[RETOUR]
(33) Il nous a été impossible de découvrir le nom de l'auteur. [RETOUR]
(34) Lors du recensement de 1860, on en comptait 11,031. [RETOUR]
(35) En 1860, le district de Beaufort en avait fourni 12,672 balles.[RETOUR]
(36) Sing and pray their souls away,dit un de leurs hymnes.[RETOUR]
(37) Au 1er janvier 1863, le gouvernement fédéral avait dépensé 225,705 dollars pour les nègres de Beaufort, et le produit de leur travail était évalué à 724,084 dollars. ainsi le bénéfice net dépasse 500,000 dollars. Dans son rapport officiel, M. Chase reconnaît que cette somme appartient légitimement aux nègres eux-mêmes.[RETOUR]
(38) Lors du recensement de 1862, on comptait dans le district fédéral 3,181 noirs asservis et 11,131 Africains libres. En 1860, les évasions et les enlèvemens avaient réduits les esclaves au nombre de 2,989. Les indemnités touchées par les 900 propriétaires de ces nègres se sont élevées au total de 900,000 dollars, soit à 300 dollars par affranchi. Un marchand d'esclaves de Baltimore avait été chargé de fixer la valeur monétaire de tous les noirs libérés. [RETOUR]
(39) Dans le territoire du Nouveau-Mexique, plus de 600 indiens se trouvaient au nombre des esclaves. [RETOUR]
(40) Avant la guerre, le sol libre constituait à peu près le tiers de la république ; il en forme aujourd'hui les trois quarts. [RETOUR]
(41) Lorsque Butler quitta la Nouvelle-Orléans, 67,000 personnes avaient prêté le serment de fidélité ; 21,020 avaient inscrit leurs noms sur la liste des ennemis de l'Union.[RETOUR]
(42) En 1830, un planteur louisianais, M. Mac Donough, imagina de vendre successivement à ses esclaves chacun des jours de la semaine. En quatorze ans et demi, ses nègres avaient tous racheté la liberté de la semaine entière, et les profits de son ingénieuse spéculation permirent à M. Mac Donough de s'acheter une chiourme d'esclaves deux fois plus considérable que la première. [RETOUR]
(43) Si la proclamation présidentielle avait pu être suivie d'un effet immédiat, elle aurait libéré 3,120,000 esclaves, et maintenu 830,000 noirs dans la servitude. [RETOUR]
(44) En juin 1860, les officiers chargé du recensement ont compté dans ces états 5,449,163 personnes de race blanche et 3,521,110 esclaves (61 et 39 pour 100) ; aujourd'hui le territoire encore occupé par les séparatistes compte environ 4,500,000 blancs et 3,100,00 noirs (59 et 41 pour 100). [RETOUR]
(45) Par une coïncidence remarquable, une prophétie qui depuis longtemps avait grand cours dans le sud fixait l'ère de la liberté à l'année 1862. [RETOUR]
(46) Ces quatre états, dont l'un est formé d'une partie de la Virginie preoprement dite, possédaient ensemble, lors du recensement de 1860, une population esclave de 245,000 personnes. Il est probable que les sommes allouées s'élèveront à 15 millions de dollars pour le Missouri, à 10 millions pour le Maryland, à 1,500,000 dollars pour la Virginie occidentale, et à 150,000 dollars pour le Delaware. [RETOUR]
(47) Le Kentucky et le Tenessee comptaient, en 1860, 501,202 esclaves. [RETOUR]
(48) Pendant l'année 1862, plus de 114,000 personnes ont débarqué dans les ports des États-Unis, et sur ce nombre 76,306 appartenaient à la classe des émigrans. En outre la république américaine a gagné 7,290 habitants par ses échanges de colons avec le Canada. [RETOUR]
(49) On en compte 18,000 dans la Caroline du sud et dans la Floride, plus de 6,000 dans le Kansas, près de 10,000 à Washington et dans les environs, 2,000 à New-Bern, 20,000 sur les bords du Mississipi en amont de Vicksburg, à peu près autant dans la Basse-Louisiane, 10,000 en Pensylvanie et à Baltimore. [RETOUR]
(50) Dans certains comtés du sud, les négresses se vendent maintenant plus cher que les nègres, parce qu'elles sont plus soumises et n'osent pas s'enfuir. [RETOUR]
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